Journal de Torcy, édition Miisson, 1884, p
MALnEURS DU RÈGNE. 307
elle ne voulait pour or du monde quitter ce Versailles qui était son tourment et sa vie. « Ma chère Louise, écrivait-elle à la raugrave le 20 avril 1709, mourir est la dernière sottise qu'on puisse faire, plus on la recule, mieux cela vaut. » Au fond elle en pensait autant de son départ de la Cour.
Et Dieu sait cependant si, à mesure, le ciel devenait de plus en plus sombre. C'étaient les heures douloureuses du règne de Louis XIV arrivant une à une avec leur cortège de deuils répétés et cruels, de défaites, d'humiliations. Sur les champs de bataille les généraux étaient vaincus de la manière la plus douloureuse pour l'orgueil du roi. En Italie, en Allemagne, en Flandre, Turin, Hochstedt, Ramillies, devenaient les noms de désastres sanglants; et les ennemis coalisés contre Louis XIV osaient proposer la paix au roi à des conditions qu'ils savaient d'avance excessives pour la dignité de la France : telles que celle d'abandonner le roi d'Espagne, Philippe V, son petit-fils, et de lui déclarer la guerre afin de le détrôner lui-même. Il faut le dire à la louange de Madame, elle ressentit vivement l'injure. S'il était vrai qu'elle fût restée allemande, il parut dans celte circonstance que de longues années passées en France pouvaient lui avoir communiqué comme une manière de patriotisme, à moins que ce ne fût son affection pour Louis XIV qui lui inspirât ces sentiments ardents. Elle écrivait le 15 juin 1709 : « Les propositions des alliés sont barbares ! plutôt périr et mourir que de les accepter 1 Je ne sais pas comment on a pu les imaginer et se figurer que notre roi les accepterait. On dit ;
l'orgueil amène la chute ; aussi j'espère que l'insolence de Mylord Malborough et du Prince Eugène sera punie. Celui-ci devrait se rappeler que la France est sa patrie et qu'il est né sujet du roi. Je suis très piquée contre lui d'avoir empêché la paix non dans l'intérêt général mais dans son propre intérêt». Elle reprenait huit jours après : «Vouloir lancer un grand-père contre son propre petit-fils qui s'est montré soumis et obéissant envers lui, c'est barbare, ce n'est pas chrétien ! » Et elle répétait : « il est impossible que nous ayons la paix avec les propositions barbares qu'on a faites à notre roi et cela fait beaucoup de peine I »
Puis c'étaient toutes les affreuses misères de 1709, la détresse du trésor, l'absence d'argent, l'obligation pour Louis XIV et les grands de la Cour d'envoyer leur vaisselle à la Monnaie. « Le roi a envoyé toute sa vaisselle d'or à la Monnaie écrivait Madame, de magnifiques plats en or, incrustés de diamants et de rubis, une nef à mettre les serviettes, du plus beau travail. Tout a été fondu : çà me fait de la peine; il y a dans le nombre une belle couronne ornée de diamants. Beaucoup de seigneurs de la Cour ont envoyé leur vaisselle d'argent au roi et ne veulent plus manger que dans la terre; le Comte de Toulouse en a envoyé à la Monnaie pour 200000 francs; le Duc de Gramont, le Duc de la Rochefoucauld, M. de Chamillart, la Duchesse du Lude, Madame de Maintenon, en ont fait autant. » Mais ici Madame fut moins héroïque : son fils lui avait donné l'exemple : « Mon fils a donné toute sa vaisselle d'or et une partie de sa vaisselle d'argent,