‹ Madame, mère du régentChapitre 211 sur 220 · L HIVER DE · texte numérisé non relu

L HIVER DE

mais pas tout. » Elle alla plus loin et ne donna rien. « Je ne suivrai pas l'exemple, écrivait-elle; j'ai trop peu de vaisselle d'argent pour que cela fasse une somme » ; par prudence, elle consentait à une concession : « Pour qu'on ne puisse pas dire que je brave le roi, je ne mangerai plus dans des assiettes d'or; je mange dans de l'argent et il n'y a plus que de l'argent sur ma table. » Elle ajoutait gémissante : « Cette malheureuse guerre est chose terrible, d'autant qu'on n'en voit pas la fin, on n'entend que des plaintes et on ne rencontre que des figures tristes ».

Surtout c'étaient les terribles effets de l'hiver de 1709. Les auteurs du temps ont donné nombre de détails sur les misères occasionnées par le froid rigoureux. Madame qui, de sa nature, a assez de force pour n'être pas trop touchée des maux des autres, fut cette fois émue. « Je n'ai vu de ma vie un temps aussi misérable, écrit-elle, et aussi digne de comparaison. Quand on va à Paris on trouve dans les rues des gens en train de mourir de faim ; tout le monde se lamente de ce que le pain coûte 8 sols la livre. Je suis accablée de toutes les choses attristantes que l'on entend continuellement. » « La disette est si effroyable, raconte-t-elle, qu'on voit partout des gens tomber de faim, à la lettre, et mourir; ce n'est qu'une plainte et un gémissement des plus grands aux plus petits. » « Dès qu'on sort de chez soi on est poursuivi par des bandes de pauvres qui crient la faim. On ne paie qu'avec des billets; il n'y a plus d'argent nulle part. » Un froid exceptionnel avaitgelé toutes les récoltes. Dans ses

grandes pièces du château de Versailles, Madame était transie. « Il fait un froid si enragé, écrivait-elle, qu'on ne sait comment en donner Tidée. Je suis assise auprès d'un grand feu; j'ai des paravents devant les portes, une fourrure sur le cou, mes pieds dans un sac en peau d'ours et je tremble de froid; c'est à peine si je peux tenir ma plume. » Les chemins étaient devenus impraticables. Les gens tombaient frappés de congestion et la paroisse Saint-Paul seule, disait-on, faisait plus de 90 enterrements par jour. Le spectacle était lamentable. On contait des choses extraordinaires, des histoires de cerveaux gelés, des aventures navrantes : « Une pauvre femme, écrit Madame, avait volé un pain au marché, à l'étalage d'un boulanger : celuici lui courut après. Elle se mit à pleurer et dit : « Si « l'on savait ma misère, on ne me reprendrait pas ce « pain. J'ai trois petits enfants tout nus, sans feu ni « pain : Ils crient pour en avoir; je ne peux plus « l'endurer, voilà pourquoi j'ai volé ». Le commissaire devantlequel on l'avait amenée lui dit: «Prenez « garde à ce que vous dites, car je vais vous accom- « pagner chez vous ». Et il y alla. En entrant dans la chambre il aperçut trois petits enfants presque nus n'ayant sur eux que des loques, assis dans un coin et tremblant de froid. Il demanda à l'aîné : « où « est votre père? — Derrière la porte », répondit l'enfant. Le commissaire voulut voir ce que le père faisait là: il s'était pendu! » Famine, souffrances du froid et de la faim, mortalité exceptionnelle, tout s'accordait pour faire de ce temps « un des temps les plus tristes que Madame eût

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