LE REGENT AU POUVOIR
Le roi mort, il se trouva que le fils de Madame était Régent et qu'elle-même devenait un des personnages les plus importants de l'État. Au fond elle fut agréablement surprise. Sa correspondance s'en ressentit : elle n'y parla plus de suivre Louis XIV. « Notre feu roi est mort dimanche dernier, à 8 heures et demie du matin, écrit-elle à Louise. Vous pensez bien que j'ai beaucoup de visites à recevoir et à faire et beaucoup de lettres à lire et à écrire. » C'est un peu bref. Elle va se répandre dans ses lettres sur les ennuis d'être mal installée à Paris ou l'air est détestable, sur les tracas des visites et des solliciteurs; elle parlera beaucoup d'elle, peu du défunt. Elle croyait avoir gagné au change et ne regrettait pas pour le moment le passé. Malheureusement, vieille dame geignante, elle avait pris des habitudes de pessimisme ; il ne lui était guère possible de n'y pas revenir : au bout de peu de temps les plaintes allaient reprendre.
Elle déclara d'abord ne pas voir avec plaisir son fils à la tête des affaires du royaume. « Je connais trop bien la Cour et la ville, avouait-elle à Louise (8 octobre 1715), cinq semaines après l'avènement de Louis XV, pour avoir pu me réjouir un seul instant de ce que mon fils soit Régent. » Elle colorait ce détachement en prétextant les graves préoccupations que lui donnait la situation lamentable de la France. « La tâche que mon fils a entreprise n'est pas légère car tout est dans un triste état; il faudra longtemps pour remettre les choses dans l'ordre. Je ne prévois donc que peines et soucis, rien d'agréable nulle part ni pour lui ni pour moi et mon fils doit
s'attendre de plus à Tenvie et à la haine. » Elle redoutait beaucoup les inimitiés soulevées contre le Régent : « On a répandu à la ville plus de vingt placards contre lui et les Ducs et Pairs ont voulu cabaler dans le Parlement ; mais comme il est très aimé du Parlement, du peuple et de toutes les troupes, ils n'ont eu que la honte d'avoir montré leur mauvaise volonté. Il me déplaît que mon fils ait tant d'ennemis car il est impossible lorsqu'on a un si grand pouvoir de contenter tout le monde. Qui sait ce qu'il en adviendra! » Or ce fils elle l'aimait; elle le parait de qualités; elle le trouvait « éloquent », généreux; n'était-il pas venu la trouver pour lui dire qu'il estimait qu'elle avait trop peu de revenus, et pour augmenter ceux-ci de 150 000 francs de rente? « Il m'a rendue riche », disait-elle. Contrairement à l'opinion de Saint-Simon qui répète que le Régent n'était qu'un paresseux et ne faisait rien, elle mandait à tous ses correspondants qu'il s'appliquait d'une façon admirable à ses fonctions : « Mon fils travaille de 7 heures du matin à 9 heures du soir sans manger ni boire ; il prend seulement une tasse de chocolat. » Elle insistait : « Vendredi, il a tenu un Conseil de finances qui a duré huit heures et il a encore travaillé après jusqu'à minuit avec différents ministres. Tout est dans un tel état qu'il faudra plus de dix ans pour rétablir Tordre. » Il y avait même lieu de s'inquiéter, et elle s'inquiétait : « je suis tourmentée de mon fils ; il se tuera de travail ».
II ne se tuait pas seulement de travail mais aussi de plaisirs. A mesure, celui que Louis XIV avait