‹ Madame, mère du régentChapitre 217 sur 220 · MADAME VIT RETIRÉE · texte numérisé non relu

MADAME VIT RETIRÉE

choses aussi difficiles. Mon fils, Dieu merci, est assez intelligent pour conduire les choses sans moi; je ne serais pas fâchée de donner un bon exemple à la femme de mon fils et à sa fille, car ce royaume-ci, pour son malheur, est gouverné par des femmes vieilles et jeunes : il est grand temps qu'on laisse faire les hommes. » Elle n'avait pas si tort.

Seulement on se le tint pour dit; on la laissa tranquille et mieux, on l'abandonna tout à fait. Du moment qu'elle ne pouvait rien, il était inutile de perdre son temps à lui faire la cour; et puisque les visites lui étaient importunes, autant valait ne pas encourir son mécontentement en allant la trouver. Elle fut délaissée . Elle s'en applaudit d'abord . Mais le premier qui la délaissait était le Régent lui-même. « Je ne vois mon fils qu'une fois le jour, écrivait-elle, tantôt le matin, tantôt le soir; il ne reste pas même une demi-heure; il dîne et soupe avec sa femme; je mange toute seule. » Elle s'aigrit. Elle constatait autour de son fils la présence de créatures qu'elle détestait, qu'elle supposait animées des pires intentions à son égard; la femme du Régent d'abord, cette princesse, fille de Louis XIV, que son mari appelait en riant, à cause de son caractère, « une Lucifer » et que Madame tenait pour « fausse », pour « une insolente voulant se mêler des affaires » et toute-puissante sur l'esprit de son fils. « Je ne sais pas si mon fils aime sa femme, disait-elle, mais elle fait de lui tout ce qu'elle veut. » C'était ensuite la Duchesse de Berry, une enfant « abominablement mal élevée, un cheval échappé w, qui ne songeait qu'à « la mangeaille » :

n'avait-elle pas changé les sentiments à l'égard de Madame de feu le Duc de Berry au point que celui-ci « n'aurait certainement fait que rire si j'étais morte» ? disait Madame. Puis enfin c'était le fameux abbé Dubois.

Madame avait mis du temps à reconnaître et à apprécier le caractère de Tabbé Dubois. Ses premiers sentiments jadis pour celui-ci avaient été une grande confiance. Son fils manifestant de fâcheuses inclinations, elle répétait à Dubois qu'elle n'espérait qu'en lui pour « remettre le prince dans le bon chemin ». Lorsque Dubois avait accompagné le Duc de Chartres au siège de Turin, en 1706, elle lui écrivait des lettres pleine de cordialité et d'amabilités, signant : « votre bien bonne amie ». Elle l'appréciait; « je lui rends justice, disait-elle; il a beaucoup de capacité; il parle bien et il est de bonne compagnie ». Elle ne tarda pas à modifier son sentiment; ce fut le mariage de son fils qui lui ouvrit les yeux, ce mariage qui était la plaie Je sa vie et que Dubois avait préparé et amené sous main. Dès lors elle le jugea un personnage faux. Elle s'opposa en 1708 à ce qu'il devînt le secrétaire des commandements de son fils. Mais il était trop tard pour arrêter sa fortune. Elle ne se contint plus : « C'est le plus grand fourbe et imposteur de Paris, écrivait-elle le 19 novembre 1713 à l'Électrice Sophie. Il est si fourbe que son plus grand plaisir est de vous mander où il n'y a pas un mot de vrai : il n'a pas son pareil en fourberie; mon fils le sait bien et malgré cela il le garde et croit ce que l'autre dit. » <« Je n'ai aucune estime

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pour lui. » Son opinion ne varia pas : « il n'y a pas plus fripon et plus faux dans toute la France, écrivait-elle en 1720. Ce qui me vexe c'est que mon fils le connaît aussi bien que moi et que malgré cela il n'écoute et ne croit que ce petit diable : c'est vexant ». Avec le temps sa colère ne fit que s'irriter : elle l'appelait « notre impertinent petit prestolet et petit précepteur », « le maudit prêtre», « le méchant crapaud ». « Il veut maintenant devenir Cardinal, mandait-elle quand il fut question de la pourpre pour le personnage ; avec un Cardinal pareil il faudrait qu'Albéroni fût pape; ce serait parfait. » Elle le méprisait : « je ne fais pas de cas de ce vaurien qui a de l'esprit, mais du reste ne vaut pas le diable ». « Son portrait est celui d'un renard qui s'accroupit sur la terre et qui guette une poule. » Jusqu'à la fin ce qu'elle lui reprocha toujours fut le mariage de son fils : « je ne ferai de ma vie des vers à la louange de l'archevêque de Cambrai : il a trop empoisonné ma vie avec le mariage de mon fils ». Mais quoi? il était tout-puissant; il fallait bien le ménager; Madame avait besoin de lui pour nombre de services à rendre. Quand elle lui écrivait, elle prenait des formes, tout en l'appelant derrière « ce méchant prestolet » et peu de temps avant sa mort, s'avisant que sa propre correspondance pouvait être ouverte et mise sous les yeux du Cardinal, elle prenait des précautions : « il y a bien des choses qui sont mal par sa faute, et dont il ne s'informe pas, mais chut! j'en dirais trop! »

En présence de tant de choses et de gens qui lui

déplaisaient, Madame fit ce qu'elle avait fait sous lo feu roi, elle s'isola, et comme elle l'avait fait aussi en ce temps elle maugréa de tout. Rien ne lui allait; tout était matière pour elle ù récriminations, d'abord son existence à Paris : elle y trouvait l'air affreux, pernicieux pour sa santé, malsain : elle avait horreur de Paris. « C'est pour moi, disait-elle, comme si j'allais en prison. » La véritable raison, d'ailleurs assez fondée, était qu'elle ne pouvait pas faire d'exercice au grand air. A Versailles, elle montait à cheval et galopait dans le vent de la campagne. A Paris, il fallait rester enfermé. Puis, l'installation au Palais-Royal lui déplaisait souverainement; elle était défectueuse; on l'avait un peu improvisée; il fallait vivre, sans sortir, dans des pièces étouftantes l'été, glaciales l'hiver. « J'ai été sept jours comme en prison au Palais- Royal, écrivait Madame certain mois de septembre, sans mettre le pied dehors, mon cabinet exposé au midi, de sorte que le soleil donne dans ma fenêtre, tout le long du jour : c'est à étouffer, sans parler de la foule,... Depuis que mon fils est régent, le Palais-Royal ne désemplit pas »; et elle ajoutait tristement : « avec le temps je pourrai trouver le repos, quant à la joie, jamais ».

Tout contribuait, suivant elle, à la priver de joie; les modes devenaient ridicules; les femmes s'habillaient maintenant avec des vêtements flottants qui leur donnaient un air négligé insupportable; Madame ne pouvait tolérer chez elle les gens ayant cet aspect déshabillé : « Si je voulais permettre aux grandes dames de venir en déshabillé, disait-elle,

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