Éléonore d'Olbreuse, d'une famille noble du Poitou, était
que « son cœur se soulevait » devant les énormes plats de saucisses aux choux rouges, ou de purée d'oignons au gingembre, qui régalaient la duchesse Sophie. Madame en a dit autant des ragoûts servis à la table de Louis XIV. Proportion gardée, le nombre des plats était aussi extravagant ici que là, les dépenses de « la bouche » aussi excessives. On possède le budget de Jean-Frédéric, successeur de George-Guillaume, pour l'année 1G68-1669. L'ensemble des dépenses se monte à 285927 thalers. En voici quelques chapitres * :
Habillements de Son A. Sérénissime 1 010 thalers.
Cadeaux de noces et de baptême 54 —
Aux quêtes (à l'église) 16 —
Chancellerie et cour supérieure (de justice) . . 625 —
Opéra 3 972 —
Armée 26 475 —
Cuisine 49 365 —
Dans ce dernier chiffre ne sont compris ni la bière et le vin, ni l'entretien du matériel, ni les indemnités aux serviteurs que l'on préférait ne pas nourrir, ni les gages du personnel des cuisines, ni ceux des chasseurs et jardiniers qui approvisionnaient le château de gibier et de légumes. Ces retranchements faits, « la bouche » absorbait encore un sixième du budget total du Hanovre sous Jean-Frédéric.
La duchesse Sophie, qui avait vu Charles-Louis à Toeuvre, comptant les fagots et pesant le sucre,
belle, spirituelle et vertueuse. Georfi;e-Guillaume l'épousa morganatiquement en septembre 1665. Cf. The love of an uncrowned Qaeen, par W. H. Wilkins (Londres, 1900, 2 vol. in-8').
1. Die HofhalUimjcn zu Hannover, par le Dr Eduard Wehse (Hambourg, 1853).
accusait ses beaux- frères de tolérer le coulage. Elle prétendait que George-Guillaume payait son quisigner plus cher « qu'un ministre d'Etat », et qu'il n'en était pas moins honteusement volé. Elle n'aimait pas qu'on se laissât voler; elle disait : « On est bien sot de donner dix écus pour un veau quand on le peut avoir pour un' ». Pas plus sot que d'acheter dix veaux quand un seul suffirait; mais l'idée aurait paru du dernier - « bourgeois ». Un repas n'était princier qu'à la condition d'être digne de Gargantua.
La cour de Hanovre n'était déjà que trop « bourgeoise » à son gré. La duchesse en avait prévenu son frère en lui demandant sa fille : « Pour être coquette et familière, elle ne l'apprendra point ici, mais pour apprendre la conversation civile avec toute sorte de gens, je n'en réponds pas, si ce n'est que Dieu nous donne un de ces jours une cour à nous, car, pour dire la vérité, il y a peu de grandeur en celle-ci, et il se passe bien des mois qu'on ne voit (que) les domestiques ^. » La même plainte revient à plusieurs reprises sous sa plume : « L'on vit en bourgeois et... on ne voit quasi personne^. » Ailleurs : « Je fais une vie fort solitaire, car je ne vois que mes domestiques*. » C'était entendu; ce n'était pas chez elle qu'il fallait venir pour savoir son monde.
i. Lettre du 14 mai 1670.
2. Lettre du 18 avril 1659. Domestique se disait alors de toutes les personnes, même nobles, attachées à une grande maison.