L ELECTEUR PALATIN CHARLES-LOUIS
venus de s'en bâtir de n-euves. Sa persévérance et son dévouement portèrent leurs fruits; il releva le Palatinat en moins de dix ans.
Il avait pourtant fait la dépense de se marier, et avec une princesse qui ne goûtait ni la vie simple, ni l'économie. Ce fut une sotte affaire pour tous les deux. Charlotte de Hesse-Cassel, qui devint Électrice palatine le 12 février 4650, était une belle amazone aimant le monde et les plaisirs. Elle avait la tête près du bonnet, battait ses gens et faisait des scènes à son mari. Charles-Louis, de son côté, était jaloux et autoritaire; il n'approuvait ni le cheval ni la chasse pour les femmes; ni la coquetterie, même innocente; et il entendait être obéi, quitte à rendre scène pour scène. L'une de ses sœurs, la chère tante Sophie des lettres de Madame, vit les nouveaux mariés peu de temps après les noces, et fut frappée de la singulière lune de miel de ces deux originaux.
La princesse Sophie était intimement liée avec son frère et se proposait d'habiter chez lui. Ses Mémoires racontent gaiement son arrivée chez « M. l'Électeur et Mme l'Électrice ». Un gouverneur de ville frontière avait envoyé au-devant d'elle un antique carrosse « d'une figure qu'on ne saurait imaginer sans l'avoir vue * », et dans lequel il n'y avait plus de quoi s'asseoir. « 11 était attelé de deux chevaux rétifs », qui« ne voulurent jamais avancer», de sorte que la princesse fit la route à pied dans la boue. On s'arrêta pour le dîner « dans une maison sans fenêtres », et l'on rencontra enfin Charles-
1. Les Mémoires de l'électrice Sophie sont écrits en français.
Louis et sa femme. Ce fut la fin de ramusement. A la première occasion, Charlotte prit sa belle-sœur à part pour se plaindre d'avoir été mariée malgré elle à « un vieil jaloux ». Charles-Louis attendait son tour pour se plaindre « de Fhumeur de Madame sa femme », et cela ne les empêchait ni Tun ni Tautre d'être gênants à force de s'embrasser en public : « Malgré les défauts qu'il lui trouva, écrit la princesse Sophie, je vis bien qu'il en était idolâtre, et j'étais souvent honteuse de voir qu'il la baisait devant tout le monde. C'était des embrassades continuelles : je l'ai vue souvent à genoux devant lui et lui devant elle. » Soudain éclatait une scène furieuse, déchaînée le plus souvent par la jalousie de Charles-Louis, et la journée finissait sans qu'aucun des adversaires eût déposé les armes. Puis on se raccommodait. Puis on recommençait. Un fils, le prince Charles, vint au monde (le 31 mars 1651) parmi ces tempêtes. C'était un enfant doux et maladif. Il fut très malheureux entre ces deux enragés, et en resta déprimé toute sa vie. La princesse qui devait être Madame naquit l'année suivante, le 27 mai 1652. Elisabeth- Charlotte — Liselotte par abréviation — était d'une autre trempe que son frère. Turbulente et réjouie, elle faisait le désespoir de sa gouvernante par son indiscipline, et il lui était impossible d'avoir du chagrin longtemps; elle fondait en larmes, et l'instant d'après éclatait de rire. Avec les parents que le sort lui avait donnés, c'était une heureuse humeur. Les orages glissèrent sur elle sans l'atteindre, et Heidelberg lui laissa plus tard, lorsqu'il fallut le
LISELOTTE. H
quitter pour la France, le souvenir d'un Paradis terrestre où elle avait eu sa bonne part de ces bonheurs d'enfant qui sont si vifs et qui restent si chers : « Mon Dieu, écrivait-elle de Saint-Cloud en 1717*, que de fois j'ai mangé des cerises dans la raontag-ne, à cinq heures du matin et avec un gros chiffon de pain! J'étais alors plus gaie qu'aujourd'hui. »
Manger des cerises sur l'arbre, dans l'air frais du matin, est à peine de la gourmandise; c'est un plaisir poétique. Mais Madame ne nous cache pas que Liselotte était sur sa bouche. Elle se relevait la nuit en cachette pour se bourrer de friandises volées à l'office. A la vérité, ce n'était pas de ces « choses délicates » et malsaines à la mode de France, « comme le chocolat, le café et le thé » ; c'était « une bonne salade de choux avec du lard - », une salade de choux allemands, et c'est tout dire, car, répétait Madame avec complaisance, le chou français n'est pas comparable : le chou allemand a de la saveur, un montant particulier et délicieux ; le chou français est aqueux et fade.
Liselotte, comme presque toutes les petites filles, aurait voulu être un garçon. Madame se le rappelait avec une pointe d'orgueil, de même qu'elle était encore fière, à près de soixante-dix ans, de s'être débarrassée à force de sottises de sa première gouvernante, qui était vieille et ennuyeuse. Un jour que son élève avait failli la tuer en la faisant tomber sur
1. Lettre du 12 septembre, à la rauf^rave Louise, demi-sœur de Madame.