‹ Madame, mère du régentChapitre 60 sur 220 · FETES ET REPRESENTATIONS · texte numérisé non relu

FETES ET REPRESENTATIONS

n'avaient pas droit. Les corps constitués et les personnages officiels débitaient des harangues compassées. L'ambassadeur de la république de Venise fut si content de la sienne, qu'il en écrivit longuement à son gouvernement. Il avait dépeint la « sincère » impatience avec laquelle Leurs Excellences de Venise attendaient de Monsieur une abondante « progéniture » de « héros », et Monsieur en avait accepté l'augure avec un « contentement extrême*... ».

De temps à autre, on faussait compagnie à la foule pour montrer à Madame, Paris et ses environs : la place Royale et sa célèbre « promenade » ; les appartements du palais des Tuileries ; l'abbaye du Val-de-Grâce, riche en souvenirs d'Anne d'Autriche ; Saint-Gloud, « le plus bel endroit qui soit au monde «, répétait Madame ; Versailles, où Louis XIV plantait et bâtissait sans relâche, et sans dire pourquoi. On revint ensuite à Saint-Germain, oii commença une féerie qui se prolongea jusqu'au carême. Mme de Sévigné écrivait le 13 janvier 1672 : « Il y a tous les jours des bals, des comédies et des mascarades à Saint-Germain. Le roi a une application à divertir Madame, qu'il n'a jamais eue pour l'autre ». L'amitié grandissait des deux côtés. Louis XIV saisissait d'ailleurs tous les prétextes de multiplier les fêtes. Les plaisirs forcés faisaient partie de son système de gouvernement; tandis que les courtisans dansaient ou s'ingéniaient à inventer des déguise-

1. Dépêches des ambassadeurs vénitiens. Bibl. nat., ms. ital. 1872, p. 119.

ments, ils ne s'occupaient pas de politique, et c'était autant de gagné. Le roi venait s'assurer de ses propres yeux qu'il était obéi et que sa Cour travaillait à s'amuser; puis, s'il avait mieux à faire, il s'en allait.

Ces divertissements se déroulaient dans le château que chacun connaît. Il avait pour déversoir un second château, dit le Château neuf, dont il ne reste que le Pavillon Henri IV. Louis XIV se trouvait néanmoins à l'étroit à Saint-Germain; les « trois reines » prenaient de la place, bien que Mlle de La Vallière et Mme de Montespan fussent un peu l'une sur l'autre dans le vieux château. D'autre part, le roi avait déjà le projet, né de sa rancune contre la Fronde et qu'il considérait certainement comme l'une des grandes idées du règne, de rendre sa noblesse impuissante et inoffensive en la domestiquant, tout entière, sous son toit, à portée constante des yeux et de la voix. Saint-Germain ne s'y prêtait pas. Versailles, construit tout exprès, s'y prêtera.

Au début de février 1672, une indisposition de Madame fit mesurer aux moins perspicaces ses progrès dans l'affection du roi. Il avait été le premier à s'apercevoir qu'elle était incommodée : « Que vous avez donc mauvaise mine * », disait-il, et il s'empressait, lui tâtant le pouls et la tête, et se joignant à Monsieur pour l'envoyer coucher. Ce n'était qu'une indigestion, juste châtiment d'avoir mangé deux soirs de suite « à ne plus pouvoir remuer », et

1. Lettre du 4 février 1672 à Mme de Harling, l'ancienne Mlle d'Uffeln, gouvernante de la princesse Liselolte.

l'amitié du roi. 9S

on aurait pu laisser agir la nature, qui ne s'en faisait pas faute, rapporte Madame avec détails à l'appui ; mais les médecins voulurent s'en mêler, et nous sommes au temps de Molière. Ils trouvèrent une malade déterminée à ne pas se laisser faire, d'où une première scène qui rappelle la course des apothicaires dans M. de Pourceaiignac. et à laquelle le roi mit fin en arrachant à Madame, à force de prières, la promesse de se soumettre à son sort. Ils voulurent ensuite la saigner : « Madame a refusé, dit une dépêche du nonce au Saint-Siège ^ déclarant que son père l'avait prévenue que les médecins de Paris tuaient leurs malades par l'abus de la saignée. » Elle refusa avec la même énergie de prendre une médecine : « Ne sachant plus que faire de moi, le roi et Monsieur décidèrent de me tenir chacun par un bras... et de me faire saigner de force. » Une crise inattendue leur fit abandonner leur projet; mais la cour de France avait vu le grand roi faire fonction de garde-malade — comme au temps où il soignait sa mète — autour du lit du petit laideron allemand.

Aussi la surprise fut-elle vive quand, moins d'une semaine plus tard, on entendit ce même prince demander soudain à Monsieur, qui avait nommé en passant le chevalier de Lorraine : « Mais, y songezvous encore, à ce chevalier de Lorraine? Vous en souciez-vous? Aimeriez-vous bien quelqu'un qui vous le rendrait? — En vérité. Monsieur, répondit Monsieur, ce serait le plus sensible plaisir que je

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