DUCS FRANÇAIS ET PRINCES ALLEMANDS
des ducs et pairs avec les princes allemands. On se disputait le pas depuis des générations. En bonne et fidèle Allemande, Madame ne vit qu'insolence dans les prétentions françaises, fut outrée et ne le cacha point : « quoique nous autres princesses Palatines, nous ayons, pour ainsi parler, fait les princes les plus puissants du monde, on hésite à admettre ici que nous soyons de bonne maison, et s'il arrive un comte Palatin, le premier gueux de duc venu lui disputera le rang. Souvent cela m'a mise hors de moi. J'en crève dans ma peau'... ».
Les Allemands invoquaient en leur faveur une façon de droit divin, bien caractéristique de l'époque : « j'ai eu une fois un plaisant dialogue avec le pauvre archevêque de Reims -. Il était, comme le sait Votre Dilection, le premier duc et pair. Un jour que nous nous promenions ensemble au Val, près de Saint-Germain, il me dit : — Il me semble, madame, que vous ne faites pas grand cas de nous autres ducs en France, et que vous nous préférez bien vos princes d'Allemagne. — Je répondis sèchement : — cela est vrai ». L'archevêque voulut savoir le pourquoi de ce dédain. Madame lui repartit : « c'est le roi qui vous fait ce que vous êtes.... Mais pour nos princes d'Allemagne, il n'y a que Dieu, leurs père et mère qui les font, ainsi ne peuvent-ils vous être comparés. — Je crus, ajoute Madame,
1. Lettre du 12 octobre 1702, à la raugrave Amélise. Traduction E. Jaeglé.
2. Charles-Maurice Le Tellier, iils de Michel Le Tellier et frère de Louvois. Il venait de mourir. — Lettre à l'Électrice Sophie, du 5 mars 1710. Le passage cité est presque tout entier en français dans l'original.
que le pauvre homme allait crever de dépit; mais il ne trouva rien à répondi'e. »
Malgré tant de sujets de plainte, Madame écrivait à son ancienne gouvernante le 10 octobre 1676, quatre semaines après la naissance de sa fille ^ : « voilà uneLiselotte de plus au monde. Dieu veuille qu'elle ne soit pas plus malheureuse que moi, et elle n'aura guère à se plaindre ».
On se rend assez bien compte de l'existence de Liselotte pendant ces années souriantes. Son rang la condamnait à vivre dans le sillage du roi, qui avait définitivement tourné le dos à sa capitale l'année même du mariage de Madame. Le dernier séjour de Louis XIV à Paris date en effet de 1671. Il en partit le mercredi des Cendres pour n'y plus revenir qu'à de longs intervalles, sans y coucher; il évitait même de le traverser; on remarquait qu'il aimait mieux faire un grand détour, avouant par là qu'il n'avait point pardonné aux Parisiens les barricades de 1648 et sa propre fuite ^, la nuit, sans bagages, par un froid glacial. Après l'éloignement définitif, on le voit, onze ans de suite, faire la navette entre Saint-Germain et Versailles, où il passait des mois entiers à surveiller ses ouvriers; chasser dans la plaine Saint-Denis et dans le bois de Boulogne, venir jusqu'à Montmartre et se comporter comme si Paris n'existait pas. C'est un état d'esprit qui méritait d'être signalé. Il confirme ce que l'on savait du
1. Elisabeth-Charlotte d'Orléans, née le 13 septembre 1676, morte le 23 décembre 1744.
2. La Cour s'enfuit de Paris dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649.