LA JOURNÉE DE MADAME
caractère rancuneux de Louis XIV. D'autre part, il le montre plus chimérique qu'on ne s'y serait attendu.
Monsieur et Madame habitaient chez le roi, qu'ils suivaient dans ses déplacements. Tant pis s'ils n'en avaient pas envie ; le roi ne les consultait pas. Louis XIV voulait autour de lui des figurants nombreux et de bon air, afin de rehausser la pompe monarchique, et ceux-là étaient irremplaçables, avec leur rang- princier et leur grand train. Aussi les tenait-il à la chaîne d'un bout de l'année à l'autre, sauf deux mois de vacances* à leur cher Saint-Cloud, — août et septembre, d'ordinaire, — et quelques fugues, çà et là, au Palais-Royal ou à Villers-Cotterets.
En quelque lieu que fût la Cour, une grande princesse commençait sa journée par se donner en spectacle, avant même d'être devenue présentable selon les idées actuelles. Madame suivait l'étiquette. Hommes et femmes affluaient dans sa chambre pour assister à « sa toilette », sans que l'on puisse préciser à quel moment de la toilette la porte s'ouvrait aux hommes. Elle s'en est expliquée, mais pas de façon claire. Voici les textes. A la tante Sophie : « Le lundi et le jeudi, je me lève à huit heures, les autres jours à neuf; je fais ma prière et je me lave les mains; ensuite, je m'habille. Il vient à ma toilette des hommes de la cour, avec lesquels je cause. » A la raugrave Louise : « Je me lève ordi-
1. Davantage quand Monsieur croyait avoir à se plaindre de son frère.
nairement à neuf heures et vais où vous devinez. Ensuite je fais ma prière. Après la prière, je lis trois chapitres de la Bible : un de l'Ancien Testament, un psaume et un chapitre du Nouveau Testament. Ensuite je m'habille. Pendant qu'on me coiffe, il vient beaucoup d'hommes de la cour*... ». Ces passages prêtent à discussion ; d'autant que les mœurs du temps admettaient parfaitement qu'une femme s'habillât devant des hommes. Un autre texte en fournit la preuve. Il n'est plus de Liselotte; il est de Mme de Maintenon, dans un écrit sans date trouvé parmi ses papiers et intitulé : Projet de la conduite que je voudrais tenir si j'étais hors de la Cour -. Voici le début de cette feuille volante : « Je voudrais me lever à sept heures en été, à huit heures en hiver; rester une heure en prières avant que d'appeler mes femmes, ensuite m' habiller et voir pendant ce temps-là les marchands, ouvriers, ou les gens à qui on peut avoir affaire... ».
Les rites du lever demeurèrent immuables jusqu'à la mort de Madame. La suite de sa journée dépendit des époques et des lieux. Les fragments qu'on va lire se rapportent tous aux huit premières années de son mariage.
Le tableau suivant, d'un séjour de plusieurs semaines à Versailles, n'a rien d'exceptionnel. Il était de règle, en ce lieu-là, de s'amuser le jour et la nuit, sans une heure de répit : — « Je vous sup-