Lettre du 3 décembre 1718, à la raugrave Louise
LOUISE DE DEGENFELD. 13
C'était la mère qui avait commencé. Le père décida de la ruine finale par l'une de ces idées extraordinaires qui peignent le désarroi où se trouvaient en Allemagne, vers le milieu du xvn^ siècle, les institutions, les esprits et les mœurs. L'initiative prise dans cette circonstance par Charles-Louis pesa lourdement sur l'avenir des deux entants nés d'une union malheureuse. Le fils lui dut des soucis qui l'achevèrent, et mourut jeune. La fille devint à charge à son père parce qu'elle était gênante, et ce fut l'une des raisons pour lesquelles il la contraignit à un mariage lointain qui la désespérait. Le récit singulier qu'on va lire est la clef de toute l'histoire de Madame.
« L'Électeur, rapporte la princesse Sophie, s'était enfin lassé de la méchante humeur de Madame sa femme, qu'il avait mitonnée sept années de suite sans en avoir pu venir à bout. » Il convient d'ajouter que, tout en la « mitonnant », il ne lui avait jamais ménagé les observations, ni les éclats d'une jalousie dont lui-même reconnaissait l'injustice quand il était de sang-froid. L'Electrice n'étant pas femme à demeurer en reste, les scènes étaient passées en habitude, et Charlotte, la première, avait perdu le goût des raccommodements. Son mari les aimait; il lui en voulut. L'opiniâtreté de sa femme à le tenir à distance eut pour première conséquence un petit roman très banal en soi, mais que les caractères des personnages firent tourner au tragi-comique.
Charles-Louis et Charlotte n'étaient pas seuls, la nuit, dans leur chambre. L'Electrice y faisait coucher l'une de ses filles d'honneur. L'étiquette le
voulait apparemment, et l'on ne badinait pas avec elle à Heidelberg, non plus, d'ailleurs, qu'à Hanovre, nia Cassel, ni dans aucun des petits trous où d'obscurs principicules jouaient à tenir une cour avec leurs « domestiques ». La malheureuse que ses fonctions condamnaient à tout voir et tout entendre des nuits de ses maîtres était, en 1657, une jolie blonde nommée Louise de Degenfeld, appartenant à une vieille famille de la noblesse. Elle plut à l'Electeur par sa douceur, qui le reposait des violences de Charlotte. Il lui offrit son cœur et une situation dans une lettre galante et positive; on possède leur correspondance ^ Louise ne demandait pas mieux; mais c'était une personne pieuse, bourrée de principes et de scrupules. Elle posa cette condition baroque que le marché recevrait l'approbation des « théologiens ». « Sa conscience et son honneur », disait-elle, ne pouvaient pas être rassurés à moins. Charles-Louis eut beau lui laisser entendre qu'il était résolu, pour des raisons politiques, à ne pas divorcer, et que, par conséquent, elle se butait à l'impossible, rien n'y fit; Mlle de Degenfeld persistait avec un doux entêtement à exiger tout d'abord « la permission des théologiens ».
Il tenta de la séduire par le détail de la situation offerte, et il en dressa un mémoire où se retrouve son humeur méticuleuse, associée à son perpétuel souci d'épargner les deniei's de son peuple.
1. Elle est même imprimée, sans ôtre toutefois dans le commerce; elle se trouve au volume 167 des publications de la Litterarischen Vereins in Stuttgart. Voyez plus haut, p. 3.
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Mlle de Degenfeld dut se tenir pour avertie que Télecteur Charles-Louis n'augmenterait jamais un impôt pour les beaux yeux d'une maîtresse. Il s'engageait à lui abandonner la jouissance de deux domaines situés proche Heidelberg, et, patiemment, consciencieusement, il énumérait ce qu'ils avaient rapporté, en argent ou en nature, dans une année moyenne. Schwetzingen, dont il est souvent question dans la correspondance de Madame, avait donné 1 083 écus d'Allemagne, 69 muids d'orge et 126 d'avoine; Wersaw avait donné 284 écus, 36 muids d'orge et 134 d'avoine; sans compter les autres espèces de grain; ni « la paille, le bois et d'autres petites choses » ; ni les 800 écus que l'Électeur ajouterait pour l'argent de poche; ni « les 4 foudres de vin, les 10 pièces de venaison, les 10 cochons et les 10 chevreuils » qu'il enverrait chacun an pour le ménage; ni ce que rapporteraient certainement en plus les améliorations effectuées dans les métairies. Sur lesdits revenus, il serait entendu que Mlle de Degenfeld paierait, habillerait et nourrirait « une demoiselle, une femme de chambre, une fille de chambre, une blanchisseuse, un économe, un page, deux laquais ». L'Electeur s'engageait pour sa part à payer, habiller et nourrir les deux gardes et tous les cochers, piqueurs et valets de pied. Il donnait un carrosse et six chevaux, mais leur entretien serait à la charge de Mlle de Degenfeld. Le tout « pour commencer », et en attendant que la padrona (c'est l'Électrice) eût quitté la place. Sitôt qu'elle serait retournée dans sa famille, chose que Charles- Louis se flattait d'obtenir sous peu, la situation de
Mlle de Degenfeld serait « améliorée ». Il déclarait en terminant qu'il admettait les observations et les amendements; mais les deux amants n'eurent pas le loisir de discuter son mémoire.
Il arriva qu'une nuit Charlotte s'éveilla; elle aperçut son mari parlant de très près à sa fille d'honneur, et s'élança sur eux. Un bruit « épouvantable » fit accourir les dames d'honneur, qui trouvèrent Charles-Louis aux prises avec sa femme : « L'Électeur, écrit la princesse Sophie, avait de la peine à sauver sa maîtresse de ses griffes : elle n'en attrapa que le petit doigt, qu'elle mordit de rage^ » Louise confirme la violence de la scène dans une lettre à l'un de ses frères, où elle se montre étonnée, froissée même, de la promptitude de l'Électrice « à soupçonner le mal.... Si l'Électeur, ajoute-t-elle, ne m'avait protégée, elle m'aurait tuée- » ; et pourquoi? Les apparences étaient contre eux ; mais que signifient les apparences?
A ce scandale en succédèrent d'autres, qui accrurent la frayeur et l'affliction de la jeune fille. Son amant commença par l'envoyer à la campagne, en lieu sûr; après quoi, en vertu de ses prérogatives de prince régnant et en violation des lois civiles ou religieuses, il entreprit de lui créer une sorte de statut personnel qui lui permît de faire figure dans le monde. Ce fut plus difficile que Charles-Louis ne s'y était attendu; il se heurtait à des résistances imprévues. La façon dont il en triompha dénote