MADAME ET LES RAUGRAVES
était terrible quand elle s'y mettait. On se racontait qu'une Allemande, à qui elle avait fait une sortie dans le parterre de Versailles, pour avoir osé se dire sa parente, en était morte de saisissement. Garl-Édouard n'en mourut pas, mais il restait pétrifié, sans parole, et elle l'accusait alors d'être impoli. Il repassa le Rhin et fut tué à la guerre.
Le troisième raugrave, Carl-Moritz, était un vilain avorton et un ivrogne, plein d'esprit toutefois, et très instruit. Sa tante Sophie avait rêvé pour lui une conversion fructueuse sous les auspices de Liselotte. Celle-ci répondit à la première ouverture : « (20 mai 1689.) Si je faisais venir Garl- Moritz pour en faire un abbé, il n'obtiendrait pas de bénéfice. Ils deviennent rares, et Mme de Maintenon ne protégera jamais quelqu'un m'appartenant ». Carl-Moritz mourut d'ivrognerie, et les deux plus jeunes frères ^ n'importunèrent personne pour leur carrière; ils se firent tuer avant vingt ans. On verra en son lieu que Madame ne fit pas plus pour les filles que pour les garçons. Le parti pris, cette fois, était éclatant, et le désir de se délivrer des importunités en faveur des « pauvres innocents » entrait certainement pour une forte part dans les doléances de Liselotte sur sa pauvreté. Comme, d'autre part, elle ne pouvait pas s'empêcher de raconter qu'elle avait reçu en une seule fois, pour son jeu ou son argent de poche, plus que Charles- Louis ne donnait en un an à tous les raugraves,
1. Des quatorze enfants de Louise de Degenfeld, huit seulement avaient survécu : cinq fils et trois filles.
ses gémissements ne trompaient personne, et elle n'était pas populaire parmi ses frères et sœurs.
On le sent à la peine que prend la duchesse Sophie, dans sa correspondance avec les raugraves après la mort de leur père, pour justifier Liselotte des reproches de mauvais vouloir et de ladrerie. Sans cesse elle explique que « la chère Madame a peu de crédit », et qu'elle n'est pas riche; « aussi ne devez -vous pas trouver étonnant qu'elle ne fasse rien pour vous ». Si Madame ne répond pas quand on lui demande un service, c'est sans doute « qu'elle a honte de ne rien pouvoir pour eux », mais son cœur n'a pas changé ; « Je sais... qu'elle a toujours de l'affection pour tous les raugraves^ »
Madame renchérissait, en toute sincérité, sur les protestations de sa tante, et cependant se dérobait à chaque mise en demeure, parce qu'elle avait un peu de l'avarice de son père, un peudesonégoïsme, un peu de la vanité de sa mère, et qu'elle avait plus envie de garder son argent, de ne pas faire de démarches ennuyeuses, et de ne pas s'embâter d'une famille peu reluisante, qu'elle n'avait envie de voir « le très cher Carl-Lutz » ou « la bien-aimée Louisse » et de contribuer à leur prospérité. Son père lui ressemblait trop pour ne pas la comprendre, et il « se mangeait le cœur- » en pensant à ce qui attendait après lui les enfants de Mlle de Degenfeld.
1. Briefe der Kurfûrstin Sophie, etc., an die Raugràjînnen, etc. Lettres du 24 novembre 1697, du 28 octobre 1688, du 20 janvier 1689 et du 11 octobre 1691.
2. Lettre de Charles-Louis à la duchesse Sophie, du 23 février 1674.