JÉROME
Madame adresse la lettre suivante à sa belle-fille l’ex-reine Julie (1) :
Pont, le 6 octobre 1813.
Ma chère fille,
Je vous remercie d’avoir pensé à me donner de vos nouvelles et de celles de vos enfants. Je suis bien aise d’apprendre que vous êtes contente de votre santé ainsi que de la leur. Je ne doute pas de tout le plaisir avec lequel leur oncle les aura vus à Mortefontaine.il me tarde de les embrasser. Veuillez, en attendant, leur dire les choses les plus tendres et les plus affectueuses pour leur bonne maman, à laquelle ils sont plus
chers qu’on ne saurait l’exprimer.
Je suis ici au bord de la mer, et connais assez les bains de mer. Je ne sache pas que chez nous on les conseille aux personnes qui ont des maux de tête, mais, dans le reste, ils sont d’une grande efficacité. Si vous n’en avez pas éprouvé du bien, je crois que vous devez l’attribuer au temps qui n’était guère propre aux bains, cette année-ci et à la saison qui était trop avancée.
Je suis passablement contente de ma santé ici.
Adieu, ma chère fille, je vous embrasse de cœur.
La vostra Madré.
Une femme assez célèbre vers 1830, parlapubli-
(1) Vente d’autographes, par Étienne Charavay, le 5 juin 1891.
caticxn de ses Mémoires (1), s’appelait Ida SainL-Elme et ce nom effacé avait pour synonyme plus connu le surnom de la Contemporaine . Elle raconte une visite faite par elle, vers la fin de 1813, à Madame Mère, pour lui remettre une lettre de la princesse Elisa, en lui apportant de ses nouvelles.
Le récit montre Son Altesse Impériale dans la simplicité de son intérieur, de ses habitudes et de son langage. Cette simplicité môme, dont on a voulu faire une critique, est un éloge de plus adressé à la mère trop méconnue de l’empereur.
Ce récit de la C ontemporaine a été défait, refait et surfait, comme provenant d’une dame de la cour impériale. Il suffira d’en donner un extrait précis, attestant la bienveillante simplicité de l’accueil fait à l’auteur par Madame Mère.
« Je songeai, raconte l’auteur avec esprit, à porter une lettre dont j’étais chargée, de la part de la grande-duchesse Élisa pour 3Iadame Mère. Je fus introduite par M. de Cossé-Brissac, dont les manières étaient tout imprégnées d’ancien régime. La bonne Madame Letizia avait pris la royauté comme une sinécure; c’était une reine sans cérémonie. Je la trouvai assise près d’une table encombrée de petits paniers contenant des ouvrages en perles. « Savez- » vous, me dit-elle, faire de ces sortes d’ouvrages? —
(1) Mémoires d une contemporaine, ou Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat et de l’Empire, etc., 1827, 6 vol. in-8».
» Non, Madame. — Eh bien, ni moi non plus. Je » les achète de Tune de ces dames riches d’autrefois,
» devenue pauvre aujourd’hui. » Puis, s’adressant à M. de lirissac : « Vous savez, Cossé, c’est l’ouvrage » de ma boiteuse; elle est adroite comme une fée.
» Croyez-moi, c’est joliment fait. Je rends service à » cette digne femme, car toutes ces dames m’en pren- » lient, croiriez-vous?... » Il me prit envie de sourire, mais l’humble altitude de M. de Brissac me rappela le haut rang de la dame qui me parlait et je ne répondis que par un silence respectueux. — Madame me questionna ensuite sur les perles de Rome. Je crus faire unirait d’adresse, en lui disant : « Elles sont beaucoup plus chères que celles qu’on » emploie pour ces sortes d’ouvrages. — Oh! ma » petite, j’en sais le prix, ce n’est pas à moi qu’on en » fait accroire. » En m’inclinant, je déguisai un sourire sous l’apparence d’une approbation très humble.
» Je fus reconduite avec la môme étiquette et me retirai à reculons, mon pied s’embarrassa dans ma longue robe et moins leste, je serais tombée. — Madame montra, dans cette occasion, qu’elle avait conservé toute la bonté de ces mœurs simples et familières qui ont leur prix pour ceux qui en sont l’objet : « Ah! mon Dieu! me cria-t-eile, allez-vous-en » donc, tout ouniment droit devant vous; vous avez )) failli vous faire doic mal, pour l’étiquette. »
» Madame Mère avait dû être fort jolie. Elle était, à cette époque, bien encore. Sa physionomie avait
surtout ce trait de bonté facile qui donne du charme aux femmes qui ont conservé le moins d’agréments. »
Les secours officiels distribués par l’ordre de Madame Mère, quelle que fût leur valeur, devaient être tous inscrits sur un registre qui ne semble pas aA'oir été conservé. Voici, par exemple, le libellé de run de ces secours accordé par Madame, en 1813, feuillet 1863 (1) : «La veuve Delille, mère des deux militaires (noms et prénoms) dont un est prisonnier de guerre, demande seulement un secours. — Trente francs. »
Dans sa situation. Madame ne pouvait oublier, sur son budget personnel, la gouvernante, dévouée qui, était devenue la compagne fidèle de sa solitude. L’empereur voulut aussi la récompenser, et, par un décret du 4 décembre 1813 (2), il accorda une pension annuelle, viagère de douze cents francs, sur le Trésor de la couronne, « à la dame Saveria, femme du service de Madame, dont elle avait élevé, en Corse, tous les enfants ».
Après la fatale retraite de Russie, Napoléon avait à subir les revers de la malheureuse expédition d’Espagne, et rappelait son frère Joseph en France, menacée de l’invasion étrangère. L’ex-roi d’Espagne s était retiré, plein de tristesse, dans sa retraite de Mortefontaine, tandis que l’empereur cherchait, à force d’activité, à réparer tant de malheurs.
(1) Manuscrits de la Bibliothèque nationale.
(2) Registre des Archives.
Voici comment un témoin de ces événements graves, le comte Miot de Mélito(l) fait intervenir Madame Mère :
« Au milieu de l’activité que l’empereur cherchait à exciter autour de lui, il ne pouvait tolérer que son frère restât oisif dans sa retraite de Mortefontaine, et qu’au lieu de se mettre, comme le premier après lui, à la tète du mouvement, il se tint à l’écart, et que, loin de le seconder, il eût lieu de le désapprouver.
» Madame Mère arriva, le 27 décembre à Moiiefontaine, avec la reine .Julio qui était allée, la veille, à Paris. Ces princesses étaient chargées de déclarer que l’intention de l’empereur était que le roi se rendît, sur-le-champ, à Paris, sans condition et comme prince français, pour habiter le Luxembourg; que Napoléon demandait, en même temps, que .Joseph lui écrivit une lettre, dans laquelle il annoncerait cette résolution et se présenterait comme premier sujet de l’empereur et non plus comme roi d’Espagne. Celte lettre devait être conçue de manière à pouvoir être insérée dans le Moniteur.
» Sur les instances de sa mère et de sa femme, le roi écrivit cette lettre, à la date du 29 décembre. Madame Mère se chargea de la remettre à l’empereur et d’excuser en même temps le roi de ce qu’il ne se rendait pas immédiatement à l’aris, sous le prétexte qu’il était malade et hors d’état de faire le voyage. »
(I) Mémoires du comte Miot de Mélito, 1880, t. III.
Madame Mère au cardinal Fcsch (1).
Mou cher frère,
30 décembre 1813.
J’ai parlé à l’empereur, dans le seus de votre lettre. Il m’a répoudu de vous engager à rester à Lyon, tant qu’il u’y aura pas de danger; et que, dans le cas où les ennemis s’en approcheraient, au point de faire craindre que la ville pourrait tomber en leur pouvoir, vous vous retiriez, mais toujours dans votre diocèse et que vous continuiez à faire le bien.
J’ai été enchantée d’apprendre que Louis est avec vous : l’empereur m’a demandé pourquoi il n’est pas venu de suite à Paris : Dites-lui que je l’attends chez moi et que, ce soir, ses frères doivent arriver.
Vostra affel'^°- Sorella.
Mou cher frère, il n’est plus temps de tenir aux étiquettes. Les Bourbons se sont perdus, pour ne pas avoir su mourir, les armes à la main.
Tâchez de faire savoir à Paulette qu’il est urgent qu’elle quitte le lieu où elle se trouve.
Cette lettre curieuse à tous égards, a été acquise par M. Thibamleau, à Londres, pour M. Morrison, qui a bien voulu permettre d’en adresser la copie à l’auteur de V/Iisêoh’e de Madame Mère. Une autre copie lui en a été donnée avec obligeance par M. Faugère.
Le cardinal Fescb, depuis sa rentrée en grâce, auprès de l’empereur, a^mit repris les tournées de son diocèse, en établissant sa résidence passagère au château de Pradines. Il en avait fait un séjour de repos
(1) Lettre inscrite au catalogue d’Eugène Charavay fds, mai I88G, (V. \' Appendice, aux noms précités).
qu’il destinait à sa sœur, lorsque Madame Mère viendrait passer quelques jours dans cette demeure présumée paisible. Mais Pradines devint, l’année suivante, un lieu menacé par les Autrichiens. Ils avaient ordre de s’emparer du cardinal qui, bientôt averti, put leur échapper, sous les habits d’un paysan, accompagné par son domestique de confiance, déguisé comme lui ; tous deux montant d’ailleurs de bons chevaux.
Madame Mère, pendant ce temps, pouvait se mettre à l’abri des recherches hostiles; mais Napoléon, accablé par le destin, devait assister aux défections honteuses et successives de ceux dont il avait fait la fortune et qui allaient l’abandonner, dans son malheur.
Les calamités du présent et les menaces de l’avenir faisaient oublier les gloires du passé. — La mère du pauvre empereur voyait se réaliser déjà les jours néfastes prévus par elle et, comme aux temps prospères, elle se réfugiait avec sa tristesse dans la pratique de la bienfaisance et de la charité.
Le jour de l’an effacé à l’approche de la coalition. — Prévisions de Madame Mère. — Dévouement de ses fils à leur frère. — Le pape rappelé à Rome. — Régence de Marie-Louise. — Deux lettres de Madame .Mère à la princesse Élisa. — Sa réponse à Marie- Louise, partant pour l’Autriche. — Position difficile. — Conduite de Marie-Louise jugée par sa grand’mère, la reine Marie-Caroline et par sa belle-mère Maria-Letizia. — Leur rencontre à Blois. — Départ de .Madame pour Rome. — Adieux de Fontainebleau. — Départ de Napoléon pour l’île d’Elbe. — Sa mère obtient de l’y rejoindre. — Elle est reçue dignement à Rome. — Préférence •de la mère pour le plus à plaindre de ses enfants. — Sal demande instante de se rendre à l’île d’Elbe. — Lettre de Pauline à Lucien. — Lettres du cardinal. — Journal de lord Campbell. — Recommandations de Napoléon pour l’arrivée de sa mère. — Sa réception. — Lettres diverses. — Visite à Madame. — Les Mellini de nie d’Elbe. — Lettre de Madame à Lucien. — Instructions de l’empereur au général Bertrand. — Visite mystérieuse d’une dame prise pour Marie-Louise avec son fils. — Lettres de Madame à Lucien. — Son séjour à l’île d’Elbe et ses visites à Napoléon.
Les temps malheureux s’annonçaient déjà et le prestige efe l’empire semblait s’effacer. Aux propos de la grossièreté vulgaire se joignaient les invectives de la haine politique. « Je sais, disait Napoléon, qu’on se plaît, là-bas, à m’appeler l'ogre de Corse et à. m’attribuer des infamies. On dira pis encore, mais,
ajoutait-il, j’attends, pour me fâcher, qu’on désigne le jour, où, à mon déjeuner, j’aurai mangé ma mère !... » Pauvre femme, trop méconnue! Personne ne s’étonna, moins qu’elle, de tant d’animosité, signe précurseur, pour son bon sens, de la situation menacée de la France ! Elle l’avait prévu et elle ne fut pas surprise d’une coalition nouvelle, obligeant encore l’empereur à la combattre, en tète de son armée.
Quant aux événements précurseurs de la chute de l’empire. Madame disait à Cambacérès: « Je ne me plaindrai pas, de quelque manière que cela finisse, pourvu que Napoléon s’en retire sans aucune perte d’honneur, car tomber n’est rien, (juand on finit avec noblesse, tomber est tout, quand on finit avec lâcheté. » Il faut relire cette histoire dans le livre remarquable intitulé 1814 (1), afin de reconnaître la juste pensée de Madame Mère.
Ce qu’elle croyait, ce qu’elle disait des graves éventualités d’un avenir prochain pour la France, ne faisait pas oublier à la mère, pour son fils et son petit-fils le nouveau jour de l’an. Le roi de Rome reçut d’elle les plus beaux jouets, tandis que l’empereur et l’impératrice offraient de leur côté, un cadeau à sa bonne maman. C’était une miniature du petit prince, appliquée sous la forme de camée, à une magnifique tasse, de la manufacture de Sèvres, représentant les Premiers pas du roi de Rome (2),
(1) iStâ, par Henri Houssaye, 1888.
t(2) Indication des Archives de l'État.
Madame fut touchée de recevoir ce porti’ait de «on petit-fils, en pendant à celui de la Prière. Elle ressentait les peines de son âme, à la vue de cette image, et redisait, avec mélancolie ; « Quand donc la paix régnera-t-elle sur la France? » Est-ce, d’après ces paroles souvent redites par la vénérée grand’mère, que la comtesse de Montesquieu, gouvernante fort aimée de l’enfant, lui avait fait ajouter à sa prière ■. « Mon Dieu, inspirez à papa le pouvoir de faire la paix, pour le bonheur de la France! » L’empereur, assistant, un soir, à cette prière de son fils, l’embrassa tendrement, lui sourit avec tristesse et garda le silence.
Les frères de Napoléon, inspirés par leur mère et entraînés vers lui, dans un élan simultané d’affection, lui offraient leurs services, pour l’aider à la défense de la patrie en danger :
Joseph, ayant renoncé à la couronne d’Espagne, allait devenir le conseiller de la régente de France, en adressant le 7 janvier, à l’empereur, une lettre indiquée à leur mère. Le souverain lui répondait, le 10 janvier (1), en lui offrant, à Paris, une situation digne de l’aîné de la famille. La lettre de Joseph fut approuvée par Madame, comme l’avait été celle du 29 décembre, qu’elle avait remise à l’empereur.
Lucien, malgré la persistance de sa brouille avec Napoléon, lui avait témoigné que son cœur était
(1) Correspondance de Napoléon 1869, t. XXVII, p. 23.
resté accessible aux sentiments les plus généreux.
Louis se soumettait de même aux conséquences de son abdication du trône de Hollande et était préparé aux sacrifices compatibles avec la dignité de sa situation.
Jérôme enfin, errant et dépossédé de son royaume de Westpbalie, n’attendait plus qu’un appel de l’empereur, pour sc dévouer à lui. Les quatre frères enfin étaient encouragés par leur mère, à servir la môme cause, pour la défense du pays contre la coalition étrangère. C’était la cause de la patrie!
Mais tandis que Napoléon voyait ses frères unis, rattachés à son sort, il avait la douleur d’apprendre que son beau-frère, Joachim Murat, venait de signer, comme roi de Naples, un armistice avec l’Angleterre et de conclure une alliance avec l’Autriche ! Cet acte d’aberration affligea d’autant plus l’empereur et Madame Mère, que Murat s’y était laissé entraîner par un fol égarement de sa femme, la reine Caroline. Madame perdait, à la fois, ses illusions sur le beau-fils qu’elle avait comparé à son regretté mari et la dernière part de sa tendresse maternelle pour la plus jeune de ses trois filles.
Peu de jours après la fatale défection de Mural, le pape Pie VII quittait le palais de Fontainebleau. II y avait été retenu, sans avoir accepté les conditions proposées par l’empereur, pour le nouveau concordat. Le saint-père avait dit au prélat délégué auprès de lui par Napoléon : «Assurez bien l’empereur que je
ne suis pas son ennemi; la religion ne me le permettrait pas! J’aime laFrance, et lorsque je serai à Rome on verra que je ferai tout ce qui est convenable. »
Un si noble langage ne permettrait pas d’admettre la réalité de la bulle d’excommunication, si elles n’avait été interceptée, sous l’imminence de sa notoriété publique (1). Le saint-père ne tai'da pas à témoigner ouvertement la sincérité de ses intentions à l’égard de la famille de Napoléon et surtout envers Madame, lorsqu’elle vint, sous sa protection, se réfugier à Rome. Elle avait déploré les mesures rigoureuses prises au nom de l’empereur, à l’égard du chef de l’Église. Elle blâma plus encore, à l’ap proche des armées de la coalition, l’envahissement des Étals-Romains par Murat. La conduite du roi de Naples, sévèrement jugée par Napoléon, détermina soudain de sa part le rappel du saint-père à Rome, où il fut accueilli par les acclamations de la ville entière.
A la date du 23 janvier, Marie-Louise était investie delà régence, lui donnant l’adjonction du roi Joseph, comme lieutenant général de l’empire, et deux jours après. Napoléon en partant, pour se remettre à la tête de l’armée, recommandait surtout à son frère de « ne pas laisser prendre l’impératrice et le roi de Rome par un hourra de cosaques ».
Pourquoi n’avait-il pas adjoint à son digne frère
(1) Voirl’/l/jpenrfice.
aîné l’assistance légitime de sa mère, dont il connaissait le patriotisme, le courage, le dévouement et la fermeté à toute épreuve? Il savait qu’en elle, malgré les années et les chagrins, dominait la force de la volonté, l’énergie du caractère, dont elle avait donné de si nobles témoignages, pendant son existence! Elle aurait peut-être préservé sa belle-fille et son petit-fils des hostilités qui menaçaient de les séparer de lui. Oui, Madame Mère, n’eût-elle figuré qu’à titre honorifique dans le conseil de régence, y aurait fortifié, par son intervention morale, la confiance publique, sinon à l’extérieur, contre la coalition, du moins à l’intérieur, contre la félonie.
L’empereur, ayant rejoint son armée à Nogent, adresse de nouvelles instructions au roi Joseph, lieutenant général de l’empire (1), en ajoutant ; « Je vous ai ordonné pour l’impératrice, le roi de Home et notre famille ce que les circonstances indiquent... » Et il termine sa lettre en disant : « Je vous ai fait connaître que Madame et la reine de M estphalie, logée chez Madame, pourraient bien restera Paris. » Napoléon n’avait-il pas le pressentiment que là devait être la place ou le poste d’observation de sa mère, respectée de tous, amis ou ennemis, et secondée, s’il l’eût fallu, par sa vaillante belle-fille, la reine Catherine, capable des plus grands dévouements à l’heure des plus grands dangers ?
(1) Correspondance de Napoléon N’’, t. XVII, p. 152 et suiv.
La recommandation suprême de Napoléon à son frère aîné semble être un dernier adieu à la vie. Mais il n’en informe pas sa mère, dont l’humble modestie croit devoir.se conformer au silence de son fils. C’est à peine si, dans les deux lettres suivantes à la princesse Élisa, elle fait la plus discrète mention des malheureux événements qu’elle ne devait point révéler ( I).
Paris, le 23 février 1814.
Ma chère fille,
J ai reçu votre lettre du 28 de ce mois et je suis contente de savoir que vou's êtes satisfaite de votre santé. Je ne le suis pas moins de la mienne, grâce au ciel, dans ce moment, ainsi que je l’ai été, pendant le cours de l’hiver, tout rigide qu’il ait été.
Votre oncle, l’empereur et tous les membres de la famille qui sont à Paris, dans ce moment, jouissent d’une bonne santé.
J ai reçu des lettres de Caroline où elle me parle de l’arrivée du roi et combien elle est malheureuse du mécontentement de l’empereur, à ce sujet; j’espère que tout cela finira bien.
Je ne peux vous rien dire sur le couronnement de l’impératrice et du roi de Rome ; après en avoir parlé comme d’une cérémonie arrêtée et prochaine, je m’aperçois qu’on n’en parle plus et qu’on ne fait aucune disposition qui indique qu elle puisse avoir lieu, comme on le croyait, dans le courant de mars ou d’avril. Aussi suis-je portée à croire qu’elle est difrérée, à meilleur temps.
Adieu, ma chère fille, veuillez dire mille choses affectueuses pour mol, au prince; embrassez la petite Napoléone et croyez a toute la tendresse
Délia voslra Madré.
(1) Quatrième des neuf lettres de Madame Mère la part do S. M. l'impératrice Eugénie.
, communiquées de
aO
Paris, le 11 mars 1814 (1).
Ma chère fille,
J’ai reçu votre lettre du 23 du mois passé, avec d’autant plus de plaisir, que votre long silence me donnait déjà beaucoup d’inquiétude. Pourquoi me faites-vous tant désirer vos nouvelles, vous qui savez combien il en coûte à mon cœur?
Je me console des excellentes nouvelles que vous me donnez sur votre santé et vous félicite de tous les sujets de contentement que vous fournit le bon naturel et l’éducation de votre fille. Je vous prie de l’entretenir bien souvent de sa bonne maman et de toute la tendresse que j’ai pour elle.
Je regrette de n’être pas en état de satisfaire votre désir, pour ce qui regarde les bals que l’empereur a donnés au carnaval. Je n’y ai pas été. Ma santé jointe à mon âge ne me l’ont pas permis. D’ailleurs, les journaux en ont dit bien plus que je ne pourrais, moi, vous en dire.
Ma santé se soutient, sans être pourtant tout à fait bonne. Je ne sais si les circonstances me permettront, cette année, de réaliser mon projet d’aller aux eaux de Lucques. Le plaisir de vous y voir et de passer quelque temps avec vous est une forte attraction pour moi et si je ne le faisais pas, ce ne sera point sans de fortes raisons.
Le roi de Rome, de qui vous me demandez spécialement des nouvelles, jouit d’une excellente santé. Il fait les délices de de l’empereur, comme de nous tous.
Vos sœurs, vos belles-sœurs et votre oncle se portent tous fort bien dans ce moment. Votre oncle partira, dans trois jours, pour Lyon. Sa séparation me fait beaucoup de peine, comme vous pouvez l’imaginer.
Je ne vous parlerai pas des nouvelles politiques ; vous en savez peut-être plus long que moi. Seulement je vois avec peine que tout se dispose à une nouvelle guerre et le moment n’est peut-être pas loin où je verrai encore partir l’empereur,
(1) Cinquième des neuf lettres de Madame Mère, communiquées de Ja part de S. M. l’impératrice.
pour aller s’exposer à de nouveaux dangers. Je crois que je ne suis née que pour souffrir !
Adieu, ma chère fille, dites bien des choses au prince pour moi; embrassez bien ma chère petite Napoléone et croyez à toute la tendresse délia
Vostra a/fel°‘^ Madré.
Tenue à l'écart du conseil de régence, Madame Mère en suivait, par ouï dire et avec anxiété, les graves péripéties. Elle partageait, en dehors de ce conseil, l’opinion patriotique de la majorité de ses membres, croyant que l’impératrice régente et le roi de Rome devaient rester à Paris. La perspicacité de son esprit ferme faisait comprendre à sa grand’mère les instincts de cœur de son petit-fils, qui ne voulait pas quitter les Tuileries. 11 s’y refusait avec colère, en poussant des cris, et il opposa une résistance telle aux efforts de la persuasion, pour le décider à partir, que 1 on dût 1 emporter de vive force du château et le mettre en voiture malgré lui. Il était au comble du désespoir. C’en était fait : l’impératrice régente quittait Paris, avec autant d’empressement que son fils en bas âge opposait de résistance à s’en éloigner.
Madame Mère, profondément attristée de ce départ, pour 1 honneur de la défense nationale, y fait une simple allusion, dans la dictée de ses Souvenirs (1). A la proposition singulière que Marie-Louise adressait à sa belle-mère de l’accompagner en Autriche, Madame lui répondit que jamais elle ne se serait
(1) Voir V Appendice. Madame Mère.
séparée de ses enfants, lorsqu’elle devait rester auprès d’eux. C’était répondre à Marie-Louise que l’impératrice régente n’aurait pas dû quitter Paris avec son fils, pour le conduire à Vienne, tandis que Napoléon, son époux, défendait la France contre la coalition et l’invasion étrangère.
De son côté. Madame Mère avait fait le pénible voyage qui devait la conduire à Blois, en partant, le 20 mars, de Rambouillet, en môme temps que le conseil de régence et une partie de la cour. (Elle avait alors de soixante-quatre à soixante-cinq ans). Elle alla coucher, le 30, à Chartres, le 31 àChâteaudunetlel'”’ avril à Vendôme. Ce voyage fut d’autant plus fatigantpour Madame, que des travaux entrepris sur la route, et le terrain détrempé par la pluie rendaient le passage fort difficile pour les voitures embourbées. On ne put les retirer de là, qu’au moyen d’un attelage de plusieurs chevaux. Le 31 mars, les principaux habitants et fonctionnaires rapprochés de la préfecture de Blois, furent avertis d’avoir à préparer des logements pour Madame Mère, pour ses fils Joseph, Louis et Jérôme ; pour les ministres et hauts fonctionnaires ; enfin, pour 18 000 hommes de troupes (1).
Adressant, de Fontainebleau, de nouvelles instructions au roi Joseph, l’empereur lui recommande de ne pas laisser encombrer la ville de Blois. Il pense que Madame ferait bien d’aller retrouver sa fille à
(1) La régence à Blois. Anonyme. Broch. Paris, 1814.
Nice et il engage la reine à se rapprocher de Marseille avec ses enfants. Il recommande enfin à tous les siens la plus stricte économie, en se rappelant la sage et constante prévoyance de leur mère.
Joseph lui répond, le lendemain, 8 avril :
Sire,
Je reçois votre lettre du 2 : Maman et Louis sont prAts à suivre vos vues. La première aura besoin d’argent. Il lui est dû six mois de sa pension, etc.
Le désastre de la coalition allait s’accomplir, la France était envahie par des armées étrangères et la bataille sous Paris avait entraîné la capitulation, suivie des adieux de Fontainebleau et de l’abdication. Napoléon, frtippé au cœur par ceux qui l’avaient trahi, abandonné, devait songer à sa famille et surtout à sa mère, atteinte par le contre-coup d’un choc aussi violent qu’inattendu.
Quant à Marie-Louise, elle se laissait emmener, sans effort, de France en Autriche, pour y reprendre son rang d’archiduchesse. Elle transportait avec elle le roi de Rome à Vienne où il allait être débaptisé, pour recevoir le nom autrichien de duc de Reichstadt. La nouvelle n’en fut pas même donnée à sa grand’mère qui avait été sa marraine !
Le bai’on Méneval, fidèlement attaché à Napoléon, rappelle, à propos du départ de l’impératrice pour Vienne, ce qu’était la reine Marie-Caroline, de Naples (première du nom), seconde fille de la grande Marie-
Thérèse d’Autriche et sœur de l’infortunée reine de France, Marie-Antoinette.
« Cette princesse, dit Mènerai (1), ne pouvait retenir son indignation des manœuvres employées pour arracher sa petite-fille (Marie-Louise) à des liens qui faisaient sa gloire et pour priver l’empereur de la plus douce consolation qu’il pût recevoir, après les immenses sacrifices arrachés à son orgueil. Elle ajoutait que si l’on s’opposait à leur réunion, il fallait que Marie-Louise attachât les draps de son lit à sa fenêtre et s’échappât sous un déguisement. « Yoilà, répétait-elle, ce que je ferais à sa place, car, quand on est marié, c’est pour la vie. » La vaillante femme, inspirée de si nobles sentiments était donc la grand’mère de Marie-Louise, qu’elle s’étonnait de voir, à Vienne, attendre les événements avec tranquillité, au lieu de les soumettre aux élans de son cœur, s’il eût été courageux et fidèle. La mère auguste de Napoléon, la digne émule de cette première reine Caroline, se trouvait bien à même de la comprendre et de l’admirer, en regrettant que sa belle-fille Marie- Louise ne fût pas à la hauteur d’un si noble caractère et eût méconnu ce grand modèle du dévouement conjugal.
Après l’abdication de l’empereur à Fontainebleau, lorsque la cour vint se retirer à Blois, Madame Mère s’y trouva, en même temps que l’ex-impératrice,
(1) Napoléoîi et Marie-Louise, 2« édit., 1844, t. II, p. 232.
rappelée à Vienne par l’empereur d’Autriche et prête à s’y rendre avec une entière soumission. Marie- Louise, au moment de partir et de monter en voiture, prit congé de sa belle-mère, en lui disant : « J’espère, Madame, que vous me conserverez les sentiments do bienveillance dont vous m’avez honorée jusqu’ici? — Madame, lui répondit avec tristesse la mère affligée de l’empereur, cela dépendra de vous et de votre conduite dans l’avenir. »
Le 9 avril, l’ex-régente de France quittait Blois avec l’enfant de Napoléon, et arrivait à Orléans, où venaient, à sa rencontre, les princes Esterhazy et Lichtenstein. Marie-Louise se séparait ainsi de la famille de l’empereur, dont elle emmenait le fils à Vienne. Sa grand’mère en fut attristée plus encore, lorsqu’elle apprit que l’ex-impératrice des Français avait reçu, à Rambouillet, la visite officielle des souverains étrangers, l’empereur d’Autriche, le roi de Prusse et même l’empereur de Russie, tous coalisés contre Napoléon seul. Ils venaient enfin de le détrôner, en se donnant la satisfaction de caresser et d’embrasser son pauvre enfant, le roi de Rome, qu’ils appelaient, par dérision, le Petit roi.
Le même jour, samedi saint. Madame Mère partait aussi de Blois, pour se rendre à Orléans, avec son frère, le cardinal, venu la chercher, par de longs détours. Le lendemain, jour de Pâques, on ne chanta plus, dans les églises de la ville, le Domine, salviim fac imperatorem et il n’y eut pas d’oraison funèbre,
aux deux messes, dites, l’une à l’évèché, pour l’impératrice, l’autre dans la maison où logeait Madame, priant pour la France, pour l’empereur et pour* son fils. Elle partait, le lundi de Pâques, vers Rome, avec son frère le cardinal Fesch, dans le douloureux isolement de sa tendresse maternelle.
Un curieux document à produire est le passeport délivré à Madame par le maire d’Orléans, le 9 avril 1814, deux jours avant l’abdication de Napoléon à Fontainebleau. On voit, sur ce passeport, que Madame se rendait à Nice et à Gênes. Il présente son signalement complet, au point de vue de l’âge, de la taille et de l’étal physique. Cette pièce est annotée sur un catalogue de Charavay, comme acquise par jM. Bamberg, consul d’Allemagne à Gênes (1). Il n’y a pas lieu de commenter ici quelques indications ou renseignements fournis par ce passeport, n’offrant pas plus que d’autres, des renseignements d’une rigoureuse application.
Madame avait pris soin, à Orléans, d’investir de sa procuration M' Antoine-Edouard Rossi, par acte notarié. Elle n’emmenait que peu de personnes avec elle.
Sa dame d’honneur, la baronne de Fontanges, qui l’avait suivie jusqu’à Blois, s’y était séparée d’elle et, par sa propre volonté, sans doute ; aucune de ses dames de compagnie ne s’y trouvait, non plus pour la suivre ou la rejoindre dans son voyage.
(1) Copie du passeport ci-joint, offerte par le consul général luimôme et reproduite dans la forme usitée.
Copie du passeport.
(Formai réduit.)