SIGNALEMENT
Age : 64 ans.
Taille ; t”,50.
Cheveux gris mêlés.
Front bombé.
Sourcils châtains.
Yeux bruns.
Nez bien fait.
Bouche petite.
Menton rond.
Visage ovale.
Teint clair.
Signes particuliers :
Point.
Signature: Madame.
De par P empereur et roi.
Nous, Baron, maire d’Orléans,
OFFICIER DE LA LÉGION d’hONNEÜR.
Invitons les autorités civiles et militaires à laisser passer et libi’ement circuler d’Orléans, département du Loiret, à Nice et Gènes, départements des Alpes-Maritimes et de Gênes, Madame mère de l’empereur et roi, voyageant avec sa suite, native d’Ajaccio, département de la Corse, demeurant à Paris et à lui donner aide et protection, en cas de besoin.
Délivré sur (etc.)
Fait à Orléans, le 9 avril 1814.
Pour le Maire d’Orléans, L'Adjoint à la mairie, Dufalr D. Pibru.
Avis de faire viser ce passeport.
Prix du passeport : deux francs.
Madame, fort attristée au départ, disait encore : « Ce n’est pas fini ; hélas ! »
« Il paraît, selon Méneval (1) que l’empereur eut le choix de sa résidence personnelle. A son avènement à l’empire, il avait désiré que sa mère allât demeurer en Corse ; il y aurait établi un gouvernement et une cour, à la tète desquels il l’aurait placée. Il est facile de juger des avantages dont cette mesure aurait pu être suivie. Il est probable qu’au lieu de choisir l’île d’Elbe, l’empereur eût choisi la Corse. L’appui qu’il aurait trouvé dans ce pays, fier de son illustre compatriote, et que la résidence de Madame aurait plus immédiatement attaché à scs intérêts, aurait pu imposer aux souverains étrangers.
» Une autre lettre, ajoute Méneval, faisait connaître que l’empereur attendait des nouvelles de Paris, pour se décider sur le voyage ; qu’il voudrait se réunir à l’impératrice du côté de Gien ; qu’il supposait que Madame (sa mère) et ses frères s’étaient déjà mis en route pour la Provence ; que les étrangers qu’ils avaient auprès d’eux avaient été licenciés, et qu’ils avaient supprimé tous les embarras inutiles, etc. »
La regrettable illusion de l’empereur, au moment décisif, fut de croire à la tendresse vraie, au dévouement conjugal de Marie-Louise, et à la sincérité de ses efforts, pour se rapprocher de lui. Il jugeait, à
(1) Napoléon et Marie-Louise, par le baron Méneval, t. II. 1844.
tort, sa seconde femme, telle qu’il aurait eu raison de juger sa pi'opre mère.
Le Traité signé à Paris, le 11 avril 1814, entre les puissances alliées et S. M. l'empereur Napoléon, portait, article II :
« LL. MM. l’empereur et l’impératrice Marie- Louise, conserveront leurs titres et rang, pour en jouir pendant leur vie. La mère, les frères, sœurs, neveux et nièces de rempereur, conserveront aussi, en quelque lieu qu’ils résident, les titres de pi'inces do sa famille.
»... Article VI. — Chacun des membres de sa famille touchera le revenu qui lui est destiné... « Madame Mère, 300 000 francs, etc., etc. »
Ce traité signé à Fontainebleau, le 11 avril, désignait l’île d’Elbe à Napoléon, comme séjour à vie do principauté souveraine, ou de propriété personnelle, avec deux millions de revenus, sur le grand-livre do Franco. Madame, dès la première abdication, avait offert à son fils tout l’argent qu’elle pouvait mettre à sa disposition, en y joignant une somme considérable, lorsqu’il eut définitivement abdiqué. C’était réaliser l’emploi de ses réserves, selon sa prévision maternelle, de donner, un jour, du pain à tous ces rois. Elle commençait par l’empereur, le plus malheureux, alors, de tous ses enfants descendus d’un trône.
C’en était fait; Napoléon abandonné, à Fontainebleau, de quelques-uns de ceux qu’il avait comblés-
de ses bienfaits, ne trouvait même plus auprès de lui les serviteurs subalternes qui n’auraient jamais dû l’abandonner. Lorsque sa mère apprit ce lâche abandon, elle en conçut une douleur profonde, en redisant des noms infimes, joints à d’autres trop célèbres, mis au ban de l’opinion publique. Madame résolut, dès lors, de rejoindre son fils â l’Ue d’Elbe, dût-elle, s’il y consentait, devenir l’humble servante de l’empereur en exil.
Deux pièces signées du baron Pasquier, préfet de police, en date de Paris, H et 12 avril 1814, sont relatives â une saisie d’objets, peu importants soustraits à Madame Mère (1).
La journée du 20 avril, journée des adieux de Napoléon â la garde impériale, fut son premier adieu à la France. Il quittait Fontainebleau et entreprenait cette pénible route, triste chemin de son calvaire, pour parvenir cà l’ilc d’Elbe. Il allait coucher à Briare, passait le 21 à Nevers et s’arrêtait à Roanne, sans savoir que sa mère fût rapprochée de lui. Madame s’était reposée, près de là, au couvent des bénédictins de Pradines, où son frère le cardinal dut attendre un sauf-conduit, potir se rendre avec elle en
Italie.
En passant à Roanne, dans la soirée du 22, Napoléon fut fort étonné de recevoir la visite de l’aumônier de Pradines, l’abbé Jacquemet, qui s’était offert
(1) Sept pages in-folio, Catalogue de Charavay.
au cardinal de franchir les obstacles, pour porter de ses nouvelles et de celles de Madame Mère à l’empereur. Il reçut un accueil attendrissant de l’illustre proscrit, avec lequel il put s’entretenir à cœur ouvert, pendant quelques instants... « Dites-leur, ajouta Napoléon, lorsque le digne messager le quitta, dites-leur qu’en passant sur les hauteurs de Saint- Symphorien, mon regard plongera sur la maison qu’ils habitenl, ce sera un regard d’adieu à ma mère(l)... »
Peu de jours après. Napoléon arrivait en vue de l’île d’Elbe, lui rappelant son île de Corse, par l’aspect pittoresque de ses rochers. Il débarquait à Porto-Ferrajo. Madame Mère, de son côté, suivie du cardinal, touchait presque au terme de son pénible voyage, en vue des côtes d’Italie.
L’entrée de l’ex-empereur dans le chef-lieu de sa terre d’exil, avait quelque chose d’imposant. Il était escorté par le colonel Sir Neil Campbell, attaché à sa personne, et faisant fonctions de commissaire de surveillance, délégué par le gouvernement anglais. Napoléon parcourut, de prime abord, une partie de l’île, comme s’il fût venu faire l’inspection générale d’un domaine de sa souveraineté. Sir Campbell commençait un Journal (2), parlant, dès lors, de l’exilé impérial et, plus tard, de Madame Mère, avec une grande déférence.
(1) Le cardinal Fesch, par l’abbé Lyonnet, t. II.
(2; Napoléon à l'île d’Elbe, par Amédée Pichot, 1873.
Madame arrivait à Césèiie, accompagnée de son frère, sans aucune cérémonie, après l’entrée triomphale du pape, qui leur fit un accueil plein de bonté, dans sa ville natale, en leur disant : « Soyez ici les bienvenus, comme vous le serez à Rome, qui a toujours été la patrie des grands exilés.,. »
N’ayant plus de maison officielle, et privée de ses dames de compagnie. Madame avait pu y suppléer, depuis son départ de Paris, en acceptant les oflres de services d’une personne digne de sa confiance. C’était une dame Blacliier, née Ramolino, présumée sa parente et connue de la famille Bonaparte.
A peine arrivée à Rome, dans la nuit du 12 mai, après son pénible voyage, Madame n’eut plus qu’une pensée, une seule préoccupation, rejoindre l’empereur à l’île d’Elbe, n’attendant qu’un simple avis de sa part pour se remettre en route, et, d’accord avec son frère le cardinal, elle avait déjà choisi sa résidence provisoire à Rome.
Les premières nouvelles qui parvinrent à Madame, après son arrivée, lui étaient transmises de la part du saint-père, faisant demander comment elle se trouvait de son Amyage et témoignant à tous combien elle était digne de l’estime publique par son grand caractère et par ses A’erlus maternelles.
Une longue lettre était adressée le 14 mai, par le cardinal, au nom de Madame et au sien, à Jérôme, lui
(I) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
racontant les tribulations et les fatigues de leur voyage. Ce qui manque au récit du cardinal, c’est un aperçu des impressions propres ou personnelles de la mère du souverain exilé. L’esprit sérieux et observateur de Madame devait exprimer, dans un pareil voyage, de nobles pensées, ou expliquer un silence réfléchi. La longue épître n’en dit rien, tandis qu’elle raconte minutieusement l’accueil fait aii cardinal par le saint-père, sur la route de Rome et force détails très secondaires. La lettre finit, comme elle a commencé, par le nous collectif des voyageurs trop préoccupés de leurs impressions personnelles.
Le lendemain, tS mai, à peine arrivé à Rome, le cardinal croit devoir écrire au roi de Naples (1) :
Mon très cher neveu, me voici à Rome, avec Madame qui se porte assez bien, malgré les fatigues d’un voyage très long et très désagréable, par les circonstances et les peines d’esprit. Mais nous sommes arrivés et tout se dissipera avec le temps.
Il ne dit rien de plus de Madame et revient sur sa rencontre du saint-père à Césène, sur sa situation propre, etc., etc.
Le même jour, le cardinal écrit, de Rome, à la reine Caroline (2) :
L’arrivée de mademoiselle Vernet nous apporte de grandes consolations; elle nous donne de vos nouvelles, etc. — Nous cherchons un logement provisoire et il est probable que
(1) Registre de correspondance du cardinal.
(2) Ibid.
Madame fera l’acquisition d’un hôtel, etc. Elle fera venir une grande partie de son mobilier de Paris et alors, elle profitera de l’offre que vous nous avez faite de nous procurer des embarcations sûres à Marseille... J’habiterai avec votre mère, jusqu’à ce qu’elle soit établie, etc.
De tous ses enfants désormais dispersés. Madame semblait avoir préféré autrefois Lucien, avant même qu’il fût considéré comme le plus à plaindre, par cette mère d’un empereur, de trois rois, d’une reine et de deux princesses. Mais, à leur chute fatale, Lucien n’étant pas tombé, avec eux, du haut d’un trône, paraissait aujourd’hui à Madame, le plus heureux de ses fils, tandis que le plus malheureux, pour elle, était Napoléon. La maxime des préférences de sa tendresse maternelle allait s’appliquer désormais à celui-là, touchante prédilection, honorant pour tous les siens ce simple titre de Madame Mère.
Elle n’eut plus, dès lors, qu’une pensée, un but unique, partager le sort de son fils exilé. Une autre femme aurait pu, seule, prétendre à cette faveur du dévouement en partage, si elle n’eût été condamnée à la réclusion par le divorce et plus encore par un mal incurable. L’infortunée Joséphine, eu apprenant, à la Malmaison où elle s’était retirée, que .Madame Mère allait rejoindre l’empereur à l’île d’Elbe, en éprouva du moins une consolation, avant de mourir. Elle succombait, peu de jours après, le dimanche 29 mai, étouffée par une angine de poitrine, sans avoir obtenu la faveur que Marie-Louise ne sut pas
réclamer de revoir encore son mari, une dernière fois.
Celle des trois sœurs de Napoléon qui, dans cette épreuve critique, lui témoigna le plus d’empressement fut Pauline Borglièse. Elle se rendit tout d’abord à l’île d’Elbe, pendant un seul jour, le l"" juin, pour remettre à son frère une dépêche pressée de Murat, en attendant qu’elle y rejoignît Madame, deux mois après. La princesse vint alors à l’île d’Elbe, auprès de sa mère, habiter une maison que l’empereur s’était réservée, sur le sommet d’un rocher dominant la ville do Porto-Ferrajo.
La A'isite première et spontanée de Pauline à son grand frère exilé, fut suivie, le lendemain, d’une lettre instante de leur mère au général Bertrand, lui rappelant son extrême désir de se rendre auprès de l’empereur, dont elle n’attend plus qu’un appel, pour s’embarquer.
Voici la réponse du général gouverneur, datée de Porto-Ferrajo, le 17 juin (1) :
Madame,
Je n’ai reçu que le 14 la lettre du 2 juin que Votre Altesse in a fait l’honneur de m’écrire. — L’empereur a également reçu une lettre de vous. — Je vous ai écrit hier, ainsi qu’à S. E. le cardinal, par la voie de Livourne. — Je profite du départ d un bâtiment pour Civita-Vecchia, pour écrire de nouveau à Votre Altesse. L’empereur sera charmé de vous voir à nie d’Elbe et vous a fait préparer un appartement. Si Votre Altesse devait s’embarquer, soit à Civita-Vecchia, soit à
(1) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
Livourne, l’empereur enverrait un brick, pour la prendre et la conduire ici. Le brick est beau et commode.
Le bon cœur de Pauline se révèle dans la lettre suivante, écrite par elle à son frère Lucien ; elle n’oublie pas leur maman, ce nom de tendresse filiale, si doux à redire (1) :
De la Favorite, près de Naples, ce 18 juin 1814.
Je reçois, mon cher frère, ta lettre; j’ai été fort touchée de l’amitié que tu m’y témoignes; je la mérite par l’extrême attachement que j’ai toujours eu pour toi et pour ta famille... — Ma santé est toujours mauvaise; j’ai besoin de tranquillité ;j’ai tant souffert... et ce ne sera pas pour longtemps que j’aurai le plaisir de me trouver près de vous et de maman 1 J’ai promis de passer l’hiver à l’ile d’Elbe, avec l’empereur qui est tout seul. 11 m’a bien témoigné le désir de voir maman... Mon cher, mon aimable Lucien, écris-moi souvent et crois à l’attachement bien vrai de ta sœur.
Pauline.
Attendant, de jour en jour, le moment de partir pour nie d’Elbe, Madame informait vers la fin de juin, son charge d’affaires, M. Rossi, qu elle ne devait point tarder à s’embarquer, à Civita-Vecchia, pour Porto-Ferrajo (2).
Je ne partirai de Rome, lui dit-elle, que le 15 juillet, sur une frégate qui est venue pour me chercher. Je me propose de passer à l’ile d’Elbe, trois ou quatre mois. De là, je vous
(1) Lucxm et ses mémoires, t. III.
(2) Communication de M. Rossi, juge d Ajaccio, petit-neveu.
écrirai... Mandez-moi si M. Decazes a demandé au ministre ma statue! » (Madame faisait allusion à sa statue dite d’Agrippine, par Canova, qu’elle ne voulait pas laisser à Paris.)
Le capitaine Towery, commandant la fregate anglaise le Curaçao, arrive le 7 juin, à Rome, avec une lettre du général Bertrand pour le cardinal Fesch (1).
Madame profitera de cette frégate, dit la lettre, pour se rendre à Pile d’Elbe. Elle évitera, par là, tous les dangers des voleurs qui infestent la route, jusqu’à Sienne, mais elle ne s’embarquera que vers le milieu du mois prochain (juillet).
Le danger des voleurs n’effrayait pas Madame Mère. Il peut y avoir, sous ce danger, un motif politique ou pri^ é assez difficile à connaître, dans la situation du moment.
Le cardinal écrit, de Rome, le 3 juillet, à l’aumônier de Madame Mère (2) :
J’ai reçu, dans le temps, votre lettre. Madame fut très sensible à l’offre que vous lui faites d’aller la rejoindre, où elle se trouverait. Elle ne crut pas alors devoir vous eu exprimer son agrément, ne connaissant pas le lieu où elle s’établirait. Si vous persistez dans le même sentiment, partez et allez la rejoindre,^ par Livourne, à file d’Elbe. Elle partira dans dix jours, d Ostie, sur une frégate anglaise, qui doit venir la pren re. Elle passera probablement dans cette île, trois à quatre mois, après lesquels elle reviendra à Rome.
nr" ~ir ^ oubliais de vous dire que les circonstances obligent Madame à diminuer, de la moitié, vos appointements.
loi correspondance du cardinal Fesch.
Ce post-scriptum fait supposer que l’aumônier de Madame ne pouvait la rejoindre à l’île d’Elbe.
Une autre lettre du cardinal à la reine Caroline lui donne de bonnes nouvelles de Madame, fort occupée des apprêts de son départ. Craignant le mauvais air de la plage d’Ostie, elle préfère s’embarquer à Civita- Veccliia, où elle séjournerait au besoin, en cas de mauvais temps.
Le Journal du colonel Sir Neil Campbell (1), à la date du M juillet, indique la résidence de Madame, du cardinal et de Lucien à Rome. Il annonce, le 12, des dépêches de Napoléon à sa mère, le priant de venir à l’île d’Elbe sur le Curaçao attendu poui la transporter à Civita-Vecchia, où sa frégate doit la reconduire à sa destination. 11 enregistre, le 19, une visite de Sir Campbell au cardinal, lui proposant de porter ses lettres et celles de Madame à Napoléon. Le cardinall’informait que sa sœur avait arrangé son voyage par terre, jusqu’au port de la côte d’Italie la plus rapprochée de l’île d Elbe. Le capitaine Towery, en arrivant, lui avait offert de la conduire, avec sa suite et ses bagages, en la prévenant du
départ, deux jours d’avance...
Aux dates du 26 et 28, le Journal dit du capitaine Towery : « Débarqué à Livourne, pour y attendre IMadame Mère. »
L’illustre exilé de l’île d’Elbe, sans tenir un/ozœ/m/.
(I) Napoléon à Vile d’Elbe, elc., par Amédée Pichot, 1873.
analogue à celui du colonel Campbell, faisait prendre note de ce qu’il voulait répondre à certaines lettres de sa famille ou de quelqu’un des siens. Il observait, en cela, jusque dans l’exil, les habitudes d’ordre et <le prévoyance que l’école maternelle lui avait enseignées, dans sa jeunesse. Telle est la note suivante, dictée par lui au général Bertrand et insérée dans la Correspondance (1).
Note pour le grand maréchal.
Porto-Ferrajo, 17 juillet 1814.
Écrire à mon frère Lucien que j’ai reçu sa lettre du 11 juin, que j’ai été sensible aux sentiments qu’elle m’exprime; qu’il ne doit pas être étonné de ne point recevoir de réponse de moi, parce que je n’écris à personne. Je n’ai pas même écrit à Madame.
Le cardinal écrit au général comte Bertrand (2) :
Rome, 20 juillet.
M. le colonel Campbell, qui vous remettra la présente, vous dira les motifs pour lesquels la frégate anglaise le Curaçao ne conduit pas Madame à l’ile d’Elbe. Elle serait partie néanmoins, dans quatre ou cinq jours, par terre; mais elle vient d’apprendre que ses équipages sont encore à Finmicino, à l’embouchure du Tibre, retenus par des chébecs turcs qui sont en vue. Par là meme, n’étant point à Civita-Vecchia, d’où le bâtiment aurait pu partir, sous l’escorte des frégates, Madame doit retarder son voyage, jusqu’à ce qu’elle sache que
(11 Correspondance de Napoléon /«f, t. XXVII.
(2) Registre de correspondance du cardinal.
ses équipages sont arrivés à Civita-Vecchia et partir pourTlle où elle ne peut se rendre, sans avoir la certitude morale d’y retrouver ses affaires particulières, ayant tout expédié, dans l’assurance où elle était de s’embarquer sur la frégate, ainsi que ses dames et tous ses gens. Cependant elle espère que les Turcs se retireront bientôt et qu’elle pourra se mettre en route, la semaine prochaine.
L'empereur au général comte Bertrand, grand maréchal du palais (1).
Porto-Ferrajo, 25 juillet 1814.
... Écrivez au cardinal que nous apprenons que Madame n’est pas partie sur la frégate le Curaçao ; que vous envoyez un aviso prendre ses bagages et avoir de ses nouvelles; que si elle vient à Piombino, comme on dit qu’elle en a le projet, elle n’aura que deux lieues de traversée. Dites-lui que mon brick est à Gênes, d’où il doit revenir dans peu de temps, et que, si on sait où Madame doit s’embarquer, on le lui enverra. Recommandez au cardinal de répondre sur-le-champ, afin que l’Abeille puisse apporter la réponse et se charger de tous les domestiques et effets de Madame, à Civita-Vecchia. Vous recommanderez à V Abeille de ne pas rester plus de deux ou trois jours à Civita-Vecchia, et vous lui donnerez pour instruction de prendre tous les renseignements qu’elle pourra se procurer sur le voyage de Madame et de la princesse Pauline.
Napoléon.
P.S. Que, si elle était à Piombino, une belle embarcation ira la prendre.
Ces recommandations faites, le 25 juillet, par Napoléon au général Bertrand, pour le départ et
(1) Correspondance de Napoléon t. XXVII.
l’arrivée de Madame Mère à l’île d’Elbe, se trouvent reproduites dans sa Correspondance. Elles ont été, à la môme date, dénoncées, comme suspectes, au ministère des affaires étrangères, par l’évèque de Saint-Malo, ambassadeur à Rome. Or, la personne en suspicion était Madame elle-même, dont le but unique était de se rapprocher de son fils et de lui prodiguer ses soins, pour alléger le fardeau de son exil.
Madame Mère écrit à M. Rossi, au sujet de son hôtel •.
Le 25 juillet.
... J’ai payé mon hôtel (de la rue Saint-Dominique) beaucoup plus cher que ne l’a évalué notre expert. Je ne désire pas le vendre. Cependant le gouvernement le demandant et offrant de l’acheter, au prix fixé par les experts, je consens à en faire le sacrifice; mais j’entends que l’expertise serve de règle, et non pas le caprice d’aucun particulier... Que si l’on veut abuser de la force, vous protesterez solennellement, en mon nom.
«... Cette lettre, disait M, Rossi, réflète la dignité de caractère de l’ex-impératrice mère. »
Le cardinal écrit à la princesse Pauline (1) :
Rome, 25 juillet 1814.
Madame doit partir dans quarante-huit heures, n’ayant pour escorte que quatre gardiens, des terres de Lucien, deux sur le siège des voitures et deux à cheval, le gouvernement pontifical n’ayant pas encore, dit-on, formé un corps de dra-
(1) Registre de correspondance du cardinal.
gons. Je conçois que vos moyens précuniaires doivent 6lro bientôt épuisés. Tâchez de mettre toute l’économie possible dans votre ménage et de le réduire au plus strict nécessaire. (Suivent quelques conseils à ce sujet.)
Madame, au lieu de quitter Rome, deux jours après l’envoi de cette lettre, partait le lendemain 26 juillet, mais se trouvait obligée de s’arrêter trois jours à Livourne. Elle s’y embarquait sur le brick anglais commandé par le colonel Campbell, qui la transporta à l’île d’Elbe, avec les plus grands égards.
Lettre [sans date) du commandant de la marine de l'ile d'Elbe au cardinal Fesch.
Monseigneur,
Livourne.
J’ai l’honneur de rendre compte à Votre Éminence que S. M. l’empereur Napoléon m’a donné ordre de me trouver en ce port (Livourne), pour prendre et transporter à l’ile d’Elbe Madame Mère, ainsi que tous ses bagages. M. le consul de Naples, avec qui j’avais ordre de m’aboucher, à mon arrivée ici, m’apprend que Son Altesse Impériale a quitté Rome, il y a peu de jours. Mes instructions portant que, dans le cas où Madame Mère ne se trouverait point dans cette capitale, je devrais m’adresser à Son Éminence, pour savoir s il existe encore, près de vous, des effets à elle appartenant. J attendrai donc vos instructions et vos commissions, avant de partir pour l’île d’Elbe.
Taill.^de.
Si l’empereur dut refuser à sa mère le partage des fatigues et des dangers qui ne convenaient qu’à lui.
(1) Communiquée par M. le E. Bégin (de la Bibliothèque).
il ne put lui refuser le partage de son adversité. Madame, à son appel, vint s’exiler à l’ile d’Elbe, où madame veuve Blacliier lui demanda la faveur de l’accompagner, après l’avoir suiAÛe à Rome (1).
Le colonel Campbell continue le Journal, dont voici un spécimen :
26-28 juillet. — Débarqué à F.ivourne (pour y attendre Madame Mère.)
29 juillet. — Arrivée de Madame Mère et de sa suite, dans deux voitures attelées de six chevaux. Elle venait de Rome et voyageait sous le nom de Madame Dwpojif, accompagnée de M. Colonna.
30 juillet. — Reçu une visite de M. Colonna et de M. Bartolucci, Italien résidant à Livourne, etc. Ils ont demandé pour Madame Mère le passage sur un vaisseau de guerre anglais. Entre autres raisons alléguées pour cette demande, en l’absence de la corvette de Napoléon, était celle que la Méditerranée est infestée de corsaires algériens. J’ai promis de parler au capitaine de la corvette attachée à. ma mission et celui-ci y ayant acquiescé, M. Colonna est revenu me remercier, de la part de Madame, en disant que mavisite lui serait agréable. J’ai promis d’aller la lui faire dans la soirée.
Suit une lettre du général autrichien, comte de Stakenberg au colonel Campbell, sur les inquiétudes du gouvernement français, succédant à l’empire, inquiétudes relatives aux agissements supposés de Madame Mère. La lettre, écrite en français, datée de Lucques, 30 juillet 1814, se plaint des enrôlements pour nie d’Elbe. Il en a ordonné la plus sévère répres-
(1) Voir Y Appendice : Madame Blachier.
sion, en ajoutant : « Vous m’obligerez infiniment en me communiquant ce que vous savez. »
Vous me dites que vous avez été en discussion avec le capitaine de marine, concernant le voyage de Madame Letizia à l’ile d’Elbe. Je viens de recevoir le rapport annonçant qu’elle a passé hier, à Pise, à sept heures du soir, pour se rendre à Livourne. On lui a donné à Pise une escorte de quatre hussards, ce que j’ai très désapprouvé. Je vous prie, cher Campbell, de me faire savoir si c’est avec votre autorisation, ou celle de Lebzethern (le ministre autrichien à Rome), qu’elle vient à Livourne et si vous la ferez passer de là à l'île, pour que je puisse prendre mes mesures. 11 me serait impossible de la souffrir longtemps, surtout avec sa suite à Livourne ; c’est beaucoup trop près et trop dangereux, etc., etc.
La fin de cette lettre, comme le commencement et la suite montrent les dispositions défiantes du général autrichien à l’égard de Madame Mère et de l’empereur qu’il soupçonna même de provoquer les entreprises barbaresques sur les côtes d’Italie !
Le colonel Campbell, plus confiant, était un gentilhomme écossais qui, malgré les soupçons exprimés par l’auteur de la lettre, n’en témoigna pas moins de déférence à S. A. I. Madame Mère.
Reprenant son Journal^ depuis le 28 juillet, jour où il attendait à Livourne l’arrivée de Madame, il dit :
31 juillet. — Visite à Madame Mère, en compagnie du capitaine Battersby, commandant le Grasshopper {la Sauterelle). Elle s’est levée de son fauteuil, à notre approche, quoique péniblement, et nous a fait asseoir auprès d’elle. J’ai donné à la mère de Napoléon les titres de Madame et d Altesse', elle
s’est montrée fort gracieuse et sans affectation. La vieille dame {old lady) est très bien, de taille moyenne, avec une bonne physiomonie.
Elle a beaucoup parlé de l’impératrice Marie-Louise, qui est aux bains d’Aix et se plaint de sa faible santé, avec bien des soupirs et des expressions de grands égards, comme si sa séparation de Napoléon n’était nullement volontaire de sa part.
Après une demi-heure de conversation, nous saluâmes et prîmes congé. Madame Mère s’embarquera demain et j’ai l’intention de l’accompagner.
Le colonel Campbell continue son Joia'7ial :
2 août. — Embarqué sur le brick la Sauterelle (capitaine Battersby) avec Madame Letizia, M. Colonna et deux dames d’honneur; débarqué àl’ile d’Elbe, le soir du môme jour. En quittant l’hôtel de Livourne pour nous rendre au navire, M. Colonna a donné le bras à Madame, son chapeau à l’autre main, pendant tout le trajet... Le capitaine Battersby, deux de ses officiers, un passager, madame Saveria et moi, nous avons dîné sur le pont avec Madame. On avait disposé pour elle un canapé, d’où elle n’a pas bougé, pendant tout le voyage, excepté une fois, pour voir la maison qui lui a été désignée comme celle de Napoléon, en montant sur l’affût d’un canon, avec une grande agilité.
Sir Neil Campbell cite , d’après sa conversation avec Madame Mère, la visite qu’elle fit à Napoléon enfant, à l’école de Brienne, et ses efforts pour le dissuader d’entrer dans la marine :
« Elle avait eu l’idée autrefois, me disait-elle, de voir l’Angleterre, y connaissant une famille, divers Anglais et particulièrement mistress Cocing, femme d’un peintre. Son fils Lucien parlait favorablement de 1 Angleterre, etc. Louis semble être très aimé d’elle.
Son portrait orne sa tabatière. Elle citait plusieurs romans publiés par Louis. Elle appelle son fils aîné le roi Joseph. Elle se plaint d’avoir été maltraitée par le ministre de l’intérieur pour l’achat de son hôtel. Elle se montre enfin justement froissée, comme d’un manque d’égards, que son fils (Napoléon) ne soit pas venu au-devant d’elle. Au moment où nous mettions à l’ancre, le capitaine du port et d’autres personnes vinrent à bord et dirent que Napoléon, ayant attendu sa mère, tout le jour précédent, était parti ce matin de bonne heure pour une montagne, à quelque distance. Enfin arrivèrent les généraux Rcrtrand et Drouot, tous les officiers de la garde impériale, le maire, etc., reçurent Madame Mère sur le quai, et du quai à la maison de Napoléon, on faisait la haie dans les rues pour la voir passer. Elle monta dans une voiture avec ses dames et nous dans une autre, les deux voitures attelées de six chevaux. » Le colonel Campbell présentait, le même jour, 2 août, à l’empereur, le capitaine Balterby, en disant ({lie le capitaine était heureux d’avoir pu donner passage sur son bord à Madame Letizia et se substituer au capitaine Towery, qui n’avait pu tenir l’olTre qu’il avait faite. Napoléon le remercia, en se plaignant des inconvénients que faisait éprouver à sa mère le retard des bagages, le bâtiment sur lequel ils étaient embarqués n’osant sortir de Civita-Vecchia, de peur d’être capturé par un corsaire qui croisait aux embouchures du Tibre. »
Un écrivain touriste, M. Marcellin Pelet, dans un article intitulé : Napoléon à Vile d'Elbe, s’exprime ainsi à l’égard de Madame Mère (1 ), après avoir dit de Napoléon : « La solitude commençait à lui être à charge. »
« En désespoir de cause, il appela auprès de lui sa mère et sa sœur Pauline. Madame arriva le 2 août et s’installa au-dessous des Mellini, dans la maison du chambellan Vantini, où loge aujourd’hui le souspréfet de Porto-Ferrajo. »
Dès le lendemain de son arrivée. Madame Mère reçut la visite de l’empereur, qu’elle avait espéré voir la veille, venir à sa rencontre. Elle lui en fit un doux reproche. Les habitants del’île l’accucillirenl, le jour suivant, avec un enthousiasme, témoignant qu’ils savaient, par tradition, les vertus de leur illustre hôtesse.
Après le repos des fatigues du voyage. Madame parcourut en voiture les principaux points de l’île, et organisa ses habitudes en dînant, d’abord, avec sa dame de compagnie, chez son fils, jusqu’à ce qu’elle fût établie chez elle.
Vint bientôt la fête du 13 août qu’elle voulut faire célébrer à ses frais et qui excita des transports dejoie dans la population entière. Plusieurs familles, habitant les cités d’Italie, vinrent prendre part à cette fête. Madame la présida pour l’empereur qui.
(1) Revue politique et littéraire {Revue bleue), de septembre 1886..
triste et fatigué, se retira chez lui. La nouvelle dame de compagnie, madame Blachier, était auprès d’elle, avec les généraux Bertrand et Drouot.
Parmi les personnes présentées à Madame, une charmante jeune tille attira son attention : mademoiselle Rose Mellini, fille d’un colonel du génie, retraité à l’île d’Elbe, y était née. Son père, républicain sincère du temps passé, était devenu, comme tant d’autres, admirateur enthousiaste des victoires du général en chef de l’armée d’Italie, puis du premier consul et enfin de l’empereur, en s’attachant au sort de l’illustre exilé. Il avait reçu de Madame Mère, une ravissante miniature de Napoléon, qu’il conservait comme la plus précieuse relique, en la transmettant plus tard à sa fille. Mademoiselle Rose Mellini fut bientôt appréciée pour elle-même par Madame, qui la combla de bontés, l’attacha depuis à son sort, comme sa demoiselle d’honneur, et ne la sépara plus d’elle, en lui confiant le soin spécial de sa correspondance.
Madame commença par une lettre affectueuse au prince Bacciochi, mari d’Elisa, pour la naissance de leur fils Frédéric (1)-:
Porto-Ferrajo, le 18 avril 1814.
Mon cher fils.
Votre lettre m'a comblée de joie, en m’apprenant qu’Élisa était accouchée et que sa santé est bonne, ainsi que son fils.
(1) Vente d’autographes, par Charavay, 17 mars 1891.
Vous me ferez plaisir, mon cher fils, en me donnant souvent de vos nouvelles. Je l’engage à beaucoup se ménager.
Ma santé est assez bonne. Je suis auprès de l’empereur, depuis le 3 du courant. Vous ne me dites pas un mot de la petite Napoléone. L’avez-vous près de vous, ou est-elle auprès de sa maman?
Adieu, mon cher fils, je vous embrasse affectueusement.
Voslra Madré.
Cette lettre est suivie d’une autre au prince Lucien (-1) :
De Porto-Ferrajo, le 18 août 1814.
Mon cher fils.
J’ai reçu votre lettre avec les journaux que vous m’avez envoyés. Lorsque vous le pourrez, faites-m’en passer. Si vous recevez les journaux anglais, faites-moi part des articles intéressants. Ici, nous n’avons absolument aucune nouvelle.
Je suis fâchée d’apprendre que votre famille n’arrive pas encore. Élisa (comme vous le savez, sans doute), est accouchée d’un garçon et se porte bien. L’empereur est en bonne santé. Nous parlons souvent de toute la famille.
Je ne sais pas quand je viendrai. Je vois que ma présence est pour l’empereur une grande consolation. Il a un grand plaisir à voir vos lettres.
Vous m’écrivez que vous avez fait partir mes caisses de Marseille ; elles ne me sont point encore parvenues. Dites-moi à qui vous les avez consignées. Si elles ne sont pas encore parties, remettez-les au brick de l’empereur qui part pour Civita-Vecchia.
L’empereur m’avait fait préparer une jolie maison à côté de la sienne; Tous les soirs, nous allons nous promener en voiture ou dans son jardin. Il a fait faire une grande ter-
(1) Copie de la sixième lettre adressée de la part de S. M. l’impératrice.
rasse, de laquelle on a vue de la mer. Le soir nous faisons une partie dereversi. 11 y a ici beaucoup de monde; la femme du grand maréchal est arrivée ; elle est tout près d’accoucher. Vous recevrez une de mes lettres datée du 16, par le frère du grand maréchal.
Toujours point de nouvelles de Rossi. Cela m’inquiète fort. Je vous prie de faire attention à mes effets venant de Paris ; que tout soit en sûreté. Dès que Louis sera arrivé, faites-m’en part.
Addio, mio caro fi'jlio, ti abbraccio cotneli amuo tua afj’et'^'^ Madré.
(De la main de Madame Mère.)
La lettre suivante de Madame à sou fils Lucien, varie la forme habituelle de sa correspondance.
Porlo-Ferrajo, 18 août 1814 (1).
Caro Figlio,
Pauoletta mi hà cômunicata la vostra lettera per la quale credo che mi ne avete scritto piùd’una; jo non lio ricevesta che quella del sedizi Liuglio, alla quale lio risposto, inviando la, per essere più sicura, al Ministre di Franza a Dresda, che mi aveva dato delle vostre notitie.
Hù veduto délia stessa, che persistete di non volere arrestare aParigi. lo vi repetto, che vi hô detlo nelle precedenti, che non vi lasciarô solo, ma in tanto mi pare, che dopo aver preso le acque, dovresti fare quelle che vi ho proposta, cioè venire una a Saint-Leu o a Pont, dove andarei ad attendirvi, è ove ])otremo stabilire ciô che meglio conviene. llo luogo di credere nel reste che avrete già ricevuto quelque riposta da l’imperatore; di qualunque maniera perù,siate contente e abbiate cura délia vostra salute, che e la cosa più essenziale; jo sarù sempre con voi.
(I) Archives de la cour de Vienne. Communication du chevalier d’Arneth.
10 partiro di qui il sedici, Pauoletta parti in questi giorni, attendero a Parigi lavostra riposta. Adio, caro figlio, vi abbracio di cuore, e sono la vostra madré.
L'empei'eur au général comte Bertrand (1).
De Porto-Ferrajq, le 20 août 1814.
... Donnez les instructions suivantes au capitaine de la garde qui part sur le brick :
11 saisira toutes les occasions, pour écrire à Méneval et à madame Brignole (la comtesse de Brignole, ancienne dame du palais), pour donner de mes nouvelles, dire que Madame Mère est ici, et que j’attends l’impératrice, dans le courant de septembre, etc...
L’empereur adresse au général Bertrand (2) des instructions précises et détaillées sur les soins à prendre pour l’installation de Madame à Mariana. En voici un extrait :
La Madona, 23 août 1814.
... Il y a ici trois lits de fer. J’ordonne qu’on en descende un à Mariana, pour Madame. Il y a quinze matelas avec les couvertures et draps; c’est justement ce qui m’est nécessaire. Madame pourra venir à Mariana, si elle le désire ; elle sera bien ans la maison de l’adjoint. Elle pourra venir jeudi prochain a cinq heures du matin; mon grand canot partira demain avec 1 officier d’ordonnance Bernotti, pour la prendre. Si la Caroline est de retour, vous la ferez partir une heure avant Madame, avec ses gens; si elle n’est pas de retour, vous ferez partir mon deuxième canot.
de ses valets de chambre, un e pie et une femme de chambre, un cuisinier et ipriani, pour apprêter sa maison et son déjeuner.
(2) de Napoléon t. XXVII.
Dans la maison de l’adjoint, Madame aura une chambre pour elle, unepour ses dames, une pour ses femmes et une pour ses valets de chambre...
Suivent d’autres détails accessoires témoignant la sollicitude de l’empereur pour le bien-être de sa mère, devant quitter la résidence de Porto-Ferrajo pour celle de Mariana.
Napoléon écrit au général comte Bertrand (1) :
La Madona, 2S août.
Monsieur le comte Bertrand,
Le capitaine Bâillon a fait descendre, aujourd’hui à Mariana, tout ce qui était nécessaire pour Madame. J envoie Bernotti, avec mon canot, mais je crois vous avoir mandé que Madame ne doit venir que dans le cas où cela lui ferait beaucoup de plaisir...
Comme le sieur Vantini sera nécessaire pour le conseil, il peut rester à Porto-Ferrajo; les sieurs Bernotti et Colonna suffiront à Madame, pour l’accompagner.
Napoléon.
Lorsque, pendant les chaleurs de l’été de 1814, l’auguste exilé était allé chercher un peu de fraîcheur sur les collines de Mariana, Madame Mère, invitée par lui à l’y rejoindre, s’empressa de venir et passa une quinzaine de jours dans une habitation située au bas de la côte. Napoléon descendait souvent de cette hauteur, pour venir chez sa mère, toujours heureuse de sa visite.
(I) Correspondance de Napoléon Z", t. XXVII.
Madame occupait ses loisirs à faire du bien aux pauvres de l’île et elle put compter chacune de ses journées d’exil par des actes de charité. C’était suivre sa tâche habituelle en France. .
On supposait encore, à l’île d’Elbe, que l’ex-impératrice Marie-Louise allait y venir avec son fils, le roi de Rome, pour voir l’empereur et lui offrir de partager son exil. Napoléon avait-il pu se faire une telle illusion?
Averti un soir, à Mariana, de l’arrivée d’une dame accompagnée de son fils, encore enfant. Napoléon était monté à cheval, pour aller au-devant d’elle. Madame, le voyant partir, lui demanda, avec hésitation, si cette dame ne serait pas Marie-Louise; mais, à la réponse négative, elle devina le nom de la prétendue impératrice. La visite de la dame pouvait plaire à Napoléon, mais elle froissait la dignité de sa mère, qui s’abstint de toute réflexion et se retira, sans se montrer davantage.
Cette dame, reconnue pour être la comtesse W..., reçue pour la première fois, en 1809, par Napoléon, à Schœnbrünn, venait, en 1814, lui présenter son fils à l’ile d’Elbe (1).
Une semaine après son départ, on annonça l’arrivée prochaine de la princesse Pauline, attendue déjà par Madame Mère.
Si Napoléon se faisait illusion sur le projet de
(t) Extrait d’une lettre du comte de Jaucourt à M. de Talleyrand.
Marie-Louise de venir le voir, avec son fils, à l’île d’Elbe, Madame n’y avait nulle croyance.
Retournée à Porto-Ferrajo, elle écrit à Lucien (1) :
Le 16 septembre.
... Maintenant que mes meubles sont arrivés de Paris, je suis logée commodément, auprès de Napoléon. Et elle ajoute :
« L’empereur s’occupe toujours de ce qui peut me rendre le séjour de Porto-Ferrajo agréable. 11 jouit d’une parfaite santé. »
Madame a des nouvelles de Pauline et de Jérôme, mais elle s’inquiète de n’en pas recevoir de Louis.
Cette lettre inachevée, contenait quelques détails intimes, inutiles à publier. Elle est signée ; Vostra a Madré.
L’habitation de ftladamc, dite la maison Vantini, lui donne la possibilité de recevoir, dès la fin de septembre, quelques habitants de l’île et des étrangers désireux de la voir.
Les jours d’épreuves difficiles étaient arrivés, pour les deux femmes qui, dans cette triste épopée de 1 814, ont montré le dévouement le plus vrai, le plus fidèle à leur devoir d’épouse et de mère . L une est la reine Catherine, épouse de Jérôme, l’autre s’appelle Madame Mère, et ce simple nom atteste sa grandeur.
Madame adressait à Lucien la lettre suivante (2) r
(1) Vente d’autographes, Chexayey, 16 mai 1868.
(2) Copie entière de celte lettre transmise par S. A. le prince- Roland Bonaparte, en décembre 1890.
MADAME MÉHE.
Porto-Ferrajo, le 19 septembre 1814.
Mon cher fils,
Je viens d’apprendre, à l'instant, que les voleurs avalent arrêté une personne chargée de mes lettres pour vous et pour le cardinal. Il me paraît qu’il n’y a presque plus de sûreté, ni par mer ni par terre. En conséquence, j’écris à mon frère de ne plus remettre ma boîte au frère du maréchal, à moins qu’il ne voyage avec sûreté.
J’ai bien du regret de n’avoir pu faire placer Tavera ; mais il n’y a pas une place à donner. Tous les jours on renvoie des personnes que viennent pour en demander. C’est une affluence de monde dont vous ne vous faites pas d'idée; je crois que tous ceux qui ne savent où donner de la tête, viennent ici, dans l’espoir d’y vivre; mais comment faire? Il faut toujours finir par les renvoyer chacun chez eux.
Je recommande à mon frère de m’envoyer mes treize fauteuils 7’oiiges, dont j’ai un très grand besoin.
Je n’ai pas de nouvelles de Louis, ni de Joseph. Lorsque vous en aurez, faites-m’en part, car je suis dans de cruelles inquiétudes. Je suis en peine de savoir si votre famille est arrivée sans danger.
Adieu, mon cher fils, je vous embrasse et suis celle qui vous aime.
Votre mère.
P.'S. Je vous envoie une petite cuiller en argent où il y a les armes de la maison.
Trois autres lettres sont écrites de Porto-Ferrajo, par Madame à Lucien (1) : la première datée du 25 septembre , la deuxième du 29 octobre et la troisième du 2 novembre 1814. Chacune de ces trois lettres est signée en italien ; La vostra aff ettissima
(1) Vente d’autographes, le 16 mai 18G3.
MADAME MÈKE.
Madré. Chacune d’elles est familiale et familière.
La lettre du 25 septembre annonce à Lucien l’envoi d’un grand lit d’acajou reçu de Paris, et un régal d’œufs de poisson, à manger avec des figues. Ce cadeau-là vient de Corse. « Notre pays, dit Madame, est pauvre en productions. » Elle ajoute sans apprêt, avec la naïveté du compliment maternel :
J’ai appris, avec bien du plaisir, que vous avez été nommé prince de Canino et que vous avez accepté.
Madame, vers la fin d’octobre, envoyait à Rome madame Rlacbier, pour en rapporter les diamants qu’elle avait déposés chez Torlonia, afin de les donner à l’empereur. — De tous ces dons de la générosité maternelle, Napoléon ne garda qu’une riche agrafe pour le ceinturon de son épée.
Il profita de cette mission de confiance pour recommander à la dame de compagnie de Son Altesse de suivre sa route par mer, jusqu’à Naples, afin d’y retrouver la princesse Pauline et de lui offrir de la ramener à l’île d’Elbe.
La lettre du 29 octobre disait, en particulier :
Je n’ai point de nouvelles de Paris, ce qui me met fort en peine. J’avais écrit pour avoir de l’argent et je n’ai point reçu de réponse.
Enfin la lettre du 2 novembre (1), après avoir annoncé à Lucien l’arrivée de Pauline à l’île d’Elbe,
(I) Copie de celle dernïere lellre m’a été adressée par S. A. le prince Louis-Lucien Bonaparte, résidant encore à Londres.
lui donne de bonnes nouvelles de Napoléon et des autres enfants de Madame. Elle a le projet d’acheter une maison à Rome et même une maison de campagne, à laquelle cependant elle renoncera...
La suite de cette lettre est confidentielle.
Le cardinal écrit à Madame (I) ;
Rome, 12 novembre.
Je ne reçois pas de vos nouvelles, depuis quelque temps et je viens vous prier de hasarder quelques lettres par la voie de Livourne, et môme les faisant expédier et charger par le directeur de la poste de l’Elbe, M. Bacciochi, au directeur des postes de Sa Sainteté, à Rome. Elles seraient lues, mais elles me seraient remises.
Sans doute vous aurez appris que l’impératrice Marie- Louise va arriver à Parme. On dit que l’empereur de Russie lui a môme offert de l’y accompagner. A Parme on a repris les travaux abandonnés et on forme sa garde.
Pauline doit ôtre avec vous depuis quelque temps. Embrassez-la, de ma part et dites-lui que j’ai expédié les lettres qu’elle m’a adressées. Il paraît que son mari est dans l'Intention de s’en aller en Angleterre, puisque je tiens de la princesse de Galles qu’il lui a proposé d’habiter son palais de Rome, en échange du sien à Londres.
Cette princesse a comblé d’honnêtetés Lucien et sa famille, Louis et moi. Elle est à Naples. Elle compte aller voir l’empereur, si elle est assurée d’ôtre reçue.
Louis se porte assez bien.
Je vous prie de dire à M. le comte Bertrand de se presser de faire prendre les blés qu’il m’avait demandés et que j’ai fait arrêter pour son compte : que dans ce moment-ci le droit de sortie est diminué des deux tiers.
(I) Les Bonaparte, 1814. Communiqué par le docteur E. Bégin.
MADAME MÉHE.
Rappelez-moi au souvenir de l’empereur. Je prie de toutes mes forces le Seigneur, pour vous, pour lui et pour toute la famille, et je vous embrasse de tout mon cœur.
Lettre de Madame à Lucien (1).
Mon cher fils.
Le mauvais temps ayant retardé le départ du brick et M. Ramolini n’étant pas, en conséquence, parti, je te répète qu’il te remettra une note, avec des renseignements. Ne néglige pas, de ton côté, tous ceux que tu pourras te procurer, il n’y a personne dans la famille qui puisse s’occuper de cela que toi, et j'ai fort à cœur que tu réussisses, ce qui te sera plus utile qu’aux autres, ayant des garçons. Ainsi ne néglige rien à ce sujet. Tu peux communiquer ma lettre à Louis et à mon frère, parce que je ne leur répète pas les mêmes choses. Embrase très affectueusement toute la famille pour moi; je désire vous voir tous parler souvent de moi à tes enfants,
Ti raccommando (sic) cio che ti scrivo. Addio, caro figlio, ti abbracio con lutta la tua famiglia e sono la tua affetV^^ Madré.
Porto-Ferrajo, ce 23 novembre 1814.
jMadanie lui avait écrit déjà, dans le même sens, à ce sujet, en date du 19 novembre (2).
Lettre du cardinal Fesch à Madame Mère (3) :
Rome, 23 novembre 1814.
... Louis supporte assez bien le climat de Rome; il est occupé, toute la journée, à voir les antiquités, les églises et à faire des vers.
(1) Copie de celle lellre envoyée de Londres, par S. A. le prince L. Lucien Bonaparte.
(2) Calalogue d’Eugène Charavay.
(3) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
Jérôme est bien pressé de se rendre à Rome. Son beau-père lui conseille de s’y établir...
Joseph avait été, par la France, dans le pays de Vaud et a ôté obligé de partir. La reine de Westphalie écrivait à Louis ■que Joseph avait eu recours à l’empereur de Russie, qui lui ■avait promis de faire terminer cette affaire et de protéger toujours le prince trahi par la fortune.
On donne comme positif que l’empereur d’Autriche viendra ■à Rome pour la semaine sainte et en Italie, à la fin du congrès.
Malgré les assurances qu’on a données au roi de Naples, ceux qui croient avoir des nouvelles sûres, prétendent encore ici qu’il sera obligé de quitter le royaume et qu’il sera obligé de se contenter d’une principauté quelconque...
On reprochait à Madame Mère d’avoir des tendances <le faveur trop marquée pour les Corses, à l’ile d’Elbe, comme en France, car c’était en effet pour eux de préférence qu’elle sollicitait auprès de son fils des places vacantes. Napoléon ne l’entendait pas ainsi, malgré sa déférence pour le sentiment national de sa mère et il se refusait à ses demandes, lorsqu’il avait à remplacer l’un des soldats de la garde impériale de l’île. Ajoutons que Madame, en montrant à l’empereur ses préférences marquées pour les Corses, voyait en eux, pour son fils, des serviteurs plus fidèles et des soldats plus dévoués que de simples gardiens contre les tentatives criminelles menaçant, chaque jour, son existence. « Ma mère, disait alors Napoléon, est admirable dans sa tendresse pour son pays, aussi bien que dans sa tendresse pour ses enfants... Son dévouement pour moi est sublime... Elle et Pauline me consoleraient ici, pour longtemps, si j’en avais
besoin.» Toutes deux, en effet, réunirent leur tendresse pour calmer les douleurs de sa captivité, contribuer à ses œuvres généreuses, amener sa réconciliation aA'ec Lucien et intercéder auprès de lui en faveur de Murat.
L’empereur avait appris à l’île d’Elbe qu’on s’occupait, à Vienne, d’un projet tendant à l’éloigner des côtes de Fi'ance. C’était l’avis personnel de M. de falleyrand. A ce conseil il fallait joindre le pénurie d’argent. Le peu qu’en avait le redoutable exilé provenait de la vente faite par sa mère de ses diamants.
Napoléon avait réclamé en vain l’exécution du traité sur lequel il ne recevait aucune réponse. Ce manque absolu de bonne foi lui inspira la pensée d’un retour inattendu. Il n’aurait plus besoin des ressources de sa mère, pour accomplir cette grande entreprise. Car c’était surtout avec l’argent de sa mère que, jusque-là, il était parvenu à couvrir toutes les dépenses de sa situation.
Madame supportait, sans peine, sa vie d’exil à l’île d’Elbe, parce qu’elle y était plus près de son fils et plus longtemps avec lui, qu’au milieu du cérémonial de la cour des Tuileries. Elle ne passait pas un jour à Porto-Ferrajo, sans venir chez l’empereur, lui témoigner sa sollicitude maternelle, et lui s’empressait d’y répondre, par l’assiduité de ses visites filiales. Elle employait une partie de ses journées à faire de la tapisserie et sur la table où elle avait rangé ses pelotons de laine, se trouvait un petit portrait de
Napoléon, qu’elle contemplait, en travaillant. Elle avait rassemblé les portraits de ses autres enfants autour rie celui-là. C’était sa compagnie de tous les jours et la consolation de leur absence.
TiG salou de Madiiinc Mère à l’ile d’Elbe. — Fête et iuvitation au colonel Campbell. — Projet de Napoléon pour son départ et confidence à sa mère. — Elle lui offre tout ce qui lui reste. — Adieux de Napoléon à l'île d’Elbe. - Lettre de Madame à Lucien. — Débaniueraent de Napoléon au golfe Jouan. — Madame quitte l’île d’Elbe. — Elle est reçue ti Naples par sa fille la reine Caroline. — Retour de Madame eu France. — 'Visite à la .Malmaison. — Fin des Cent jours, par une nouvelle coalition. — Désastre de Waterloo.
Prévision fatale de Madame. — Les adieux à la Malmaison.
Séparation de la mère et du fils. — Elle souhaite en vain de l’accompagner dans son dernier exil et tombe malade à Paris.
■ — Elle part pour l’Italie. — Halte à Sienne. — Le pape offre à Madame de se fixer à Rome. — Gratitude exprimée au cardinal Consalvi. — Arrivée le 15 août. — Résidence de Madame à Rome. — Triste fin du roi de Naples jugé par Napoléon. — Lettre de Madame à son fils ainé, en Amérique où l’exilé espérait se rendre.
Durant riiiver de 1814-1815, Madame Mère ouvrit son salon de Porto-Ferrajo à la société bourgeoise •et au monde militaire de l'ile d’Elbe. Elle s’y montra aussi souvent présente qu’elle l’était rarement aux fêtes de la cour des Tuileries. Aidée de sa charmante fille la princesse Pauline, elle présidait les soirées •offertes par Napoléon aux dames de l’île appelées par
lui les jolies Elboises. Sa mère si sérieuse d’habitude savait, dans ces réunions-là, montrer une grâce parfaite pour tous les invités.
On établit à Porto-Fcrrajo, un petit théâtre qui devint, plus tard, le théâtre municipal et on y donna des représentations auxquelles assistèrent l’empereur. Madame Mère et la princesse Pauline. Leurs trois fauteuils ont été conservés longtemps à la première loge de face, dite logo impériale (1).
Voulant distraire, davantage, ses fidèles compagnons d’exil. Napoléon leur annonça une fête pour la fin de février, vers l’époque du carnaval. Madame, désireuse de complaire à son fils, lui avait promis d’assister à cette fête. Pauline se préoccupait d’avance du choix de sa toilette, lorsqu’elle reçut la visite inattendue de Sir Neil Campbell, commandant la croisière anglaise d’observation devant Porto-Ferrajo. Elle s’empressa de l’inviter, sans cérémonie, au prochain bal, mais lui s’excusa de ne pouvoir y venir, par l’obligation de s’absenter de l’île d’Elbe. L’invitation précipitée était, de la part de Pauline, une étourderie regrettable. Dès que l’empereur en fut informé, il ne put maîtriser son dépit, en reprochant à sa sœur de ne pas comprendre la dignité des convenances françaises. Il se calma, toutefois, lorsque Madame, ne regrettant pas moins l’inconséquence de sa fille, intercéda pour elle auprès de Napoléon,
(1) Napoléon à Vile d’Elbe, par Marcellin Pellet. Revue bleue, 1886.
déclarant ne vouloir point paraître à ce bal et il pria sa mère d’en faire les honneurs.
Lui se préoccupait dune (juestion plus sérieuse, en songeant aux moyens d’accomplir l’entreprise hardie de quitter l’île d’Elbe et de rentrer en France, Il n’en avait encore parlé à personne. Les bruits parvenus à sa connaissance d’une machination du gouvernement britannique contre sa sécurité personnelle inquiétaient Madame Mère et lui faisaient redouter des actes de violence. On parlait déjà de la translation de l’exilé dans une île lointaine et déserte. On prétextait, de sa part, des accès d’aberration mentale et de pareil propos le condamnaient d’avance, en jetant l’alarme parmi les siens, et en atteignant le cœur maternel.
Napoléon était, en réalité, coupable envers les puissances étrangères, d’avoir fait d’héroïques efforts, pour combattre leur invasion en France et préserver sa capitale d’un envahissement. Ces bruits hostiles frappaient vivement Madame, sans ébranler son courage, sans détruire ses espérances. Elle comprenait mieux l’impatience des soldats de la garde impériale, las de leur inaction et souhaitant le retour à Paris.
Dans l’un de ses futurs entretiens avec le docteur O’Meara (1), lui demandant, s’il pensait que les alliés eussent le projet de l’exiler à Sainte-Hélène, Napoléon répondit à son digne médecin, qu’on en parlait à
Napoléon dans l’exil. Londres, 1823, 2 vol., t. l'f, p. 459.
l’île d’Elbe, quoique le colonel Campbell l’eût nié. Et il ajoutait : ... « Ma mère et mes frères devaient recevoir des pensions qu’on leur refusa... La fortune privée de ma famille devait être respectée comme inviolable, on la confisqua... » N’insistons pas sur ces plaintes trop légitimes.
La eravité d’une telle situation fût devenue très pénible pour Madame, si elle n’eût pas reçu de lettres de ses autres enfants, à l’occasion de la nouvelle année. Une missive du cardinal à sa sœur'(lj, en date de Rome lo janvier, lui transmet celles de bonne année, de la part de Julie et de ses enfants, pour elle, pour l’empereur et pour Pauline. La lettre d’envoi parle d’un projet de mariage pour Lolotte, la fille aînée de Lucien, qui, à cette occasion, voudrait vendre sa maison de campagne et ses tableaux. Le cardinal se plaint aussi à Madame de toutes les tribulations dont il a souffert en France. Il recevait à Rome, peu de jours après, une lettre de M. Rothery, secrétaire de Madame, lui donnant de bonnes nouvelles de Porto-Ferrajo, sans aucune désignation.
On a dit que, dans les jours difficiles. Madame en personne, ou Pauline, à sa place, faisait le voyage de Rome, pour les apprêts de l’entreprise. Rien ne justifie ces allégations vagues, rien ne prouve, notoirement, la moindre participation de Madame aux
(1) Registre de correspondance du cardinal.
desseins de Napoléon. La suite le démontre par destémoignages irrécusables.
Madame donnait à son fils tout l’argent dont ellepouvait disposer, jusqu’à une valeur totale évaluée à 500 000 piastres, pour participer aux dépenses de nécessité, aux travaux de construction, à l’entretien et à la solde de la troupe, aux fournitures de toute espèce et aux achats imprévus. Madame n’oubliait pas non plus ses habitudes de bienfaisance et ses préoccupations de charité pour les malheureux de l’île d’Elbe et pour ceux des côtes de Corse, de Franco et même d Italie. L affluence des gens pauvres, ou non, devint assez considérable et parfois, assez suspecte, pour exiger des mesures de surveillance à l’égard de Madame, devenue prodigue de ses économies. Tel était l’usage que savait en faire cette femme de bien, si injustement taxée d’avarice, par ceux mômes qu’elle avait le plus obligés. Elle supposa le désir de Napoléon, de se soustraire à une captivité plus rigoureuse que celle de l’île d’Elbe; et pour l’y aider, puisque lui, en personne, se trouvait le plus malheureux de ses enfants, elle mit à son service tout ce qui lui restait. Mais, jusque-là, elle ne savait rien de la résolution prise par son fils, qui ne pouvait différer de la lui faire connaître. La mère qui avait redouté la mort de Napoléon, sur un champ de bataille, devait la redouter davantage sur la terre d’exil. Mais son destin n’en était pas encore là
MADAME MÈHE.
Madame rappelle, dans ses Souvenirs {i) comment, à Porto-Ferrajo, un soir des premiers jours de février, l’empereur lui paraissant plus gai que de coutume, l’avait invitée avec Pauline, à faire une partie d’écarté. Il s’était retiré ensuite dans son cabinet, puis avait été dans le jardin, se promener seul, à pas précipités. Il était guidé par un magnifique clair de lune, lorsqu’il s’arrêta, tout à coup et appuyant sa tête contre un figuier ; « Et pourtant, s’écria-t-il, il faudra bien que je le dise à. ma mère! » Madame se trouvait, à deux pas de lui, inquiète de cette exclamation de son fils, dont elle vient d’entendre les paroles. Elle se rapproche de son fils et lui exprime sa surprise de le voir plus préoccupé que d’habitude. Napoléon hésite et répond à sa mère : « Oui il faut que je vous le dise ; mais je vous défends de parler à qui que ce soit, de ce que je vais vous confier, pas même à Pauline... Je vous préviens que je pars, cette nuit. — Pour aller où?... — A Paris, mais, avant tout, je vous demande votre avis? — Laissez-moi oublier, répondelle, que je suis votre mère!... Le ciel ne permettra pas que vous mouriez par le poison, ni dans un repos indigne de vous, mais l’épée à la main. Et maintenant, partez, mon fils, et suivez votre destinée. »
Telle est la reproduction de cet incident décisif
(I) Souvenirs dictés, à Rome, par Madame, Voir {'Appendice.
entre Napoléon et sa mère, au moment de son départ de l’ile d’Elbe. Sir Neil Campbell (1), absent de l’ile dans cette journée critique, raconte la confidence de Napoléon à sa mère et dit, sans indiquer comment il en avait été informé :
«... Cette énergique femme éprouva un saisissement, en écoutant cette confidence et recula d effroi, car elle comprenait que son fils, malgré sa gloire, pourrait bien expirer sur les côtes de France, comme un malfaiteur vulgaire. « Laissez-moi, » lui réponditelle, « être mère, un moment, et je vous dirai ensuite » mon sentiment. » Elle se recueillit, garda quelque temps le silence, puis d’un ton ferme et inspiré : « Partez, mon fils, lui dit-elle, partez et suivez votre » destinée. Vous échouerez peut-être et votre mort » suivra de près votre tentative manquée ; mais vous » ne pouvez demeurer ici, je le vois avec douleur. Du » reste, espérons que Dieu, qui vous a protégé, au » milieu de tant de batailles, vous protégera encore >, une fois ». Ces paroles dites, elle embrassa son fils avec une violente émotion. » Tel est le récit de Napoléon lui-même, dans des mémoires manuscrits confiés à M. Thiers, pour son Histoire du Consulat et de l'Empire. »
Un billet de l’empereur au général Bertrand semble écrit à dessein pour déjouer son projet de départ; il fait suite à la correspondance :
(1) Napoléon à l’ile d'Elbe, par Amédée Pichot, 1873, p. 226.
Porto-Ferrajo, l!) février.
Monsieur le comte Bertrand,
Mon intention étant d’aller, vers le mois de juin, ou au ■commencement de juillet, à Mariana, il est nécessaire de commencer les travaux, vers le mois d’avril et de faire reconnaître les maisons qui pourraient être occupées par Madame, par la princesse, par la comtesse Bertrand et par le gouverneur. (Suivent quelques détails sur les travaux réservés, etc.)
L’empereur, avant son départ, appela auprès de lui le chambellan, qu’il savait tout dévoué à sa mère. « Colonna, lui dit-il, je pars pour la France et je tente encore une fois fortune. Je vous prie avec instance de suivre partout Son Altesse, en quelque endroit qu’elle se retire. Je compte sur vous et, dans cette confiance, je suis tranquille. »
Madame ayant donné ses valeurs importantes à «on fils et pour son service, ne possédait plus que des valeurs moindres ou accessoires, sauf quelques objets précieux, mais peu de bijoux, des souvenirs de famille, bustes ou portraits. Parmi les objets gardés intacts par les propres soins de Madame Mère se trouvaient deux riches guidons de la garde d’honneur, dont le souvenir est rappelé dans V Appendice de cet ouvrage (1).
Le dimanche, 26 février (2), jour fixé par Napoléon pour quitter l’île d’Elbe, il donne l’ordre, à midi, de
(1) Voir \' Appendice, au nom de Clary.
(2) L lie d'Elbe, etc. Suite de la Correspondance, etc.
battre la générale, et à deux heures, le rappel. 11 s’avance en tête de ses grenadiers de la garde, rangés en bataille et leur annonce, pour le soir même, l’embarquement vers la France. Des cris de joie et des acclamations de Vive Fempereicr! accueillent ces paroles; les soldats rompent les rangs, se jettent dans les bras les uns des autres, ou aux genoux de Napoléon, comme s’ils adoraient en lui, un sauveur ou un dieu, tandis que deux femmes émues jusqu’aux larmes de ce spectacle inattendu, le contemplent d’une fenêtre. C’était la mère, c’était la sœur de celui auquel s’adressait l’ovation enthousiaste. Elles reçurent les adieux des généraux et des officiers, compagnons de l’empereur, l’une, avec résignation à de nouveaux malheurs, l’autre, hélas ! avec confiance dans des jours plus prospères ! »
Napoléon, s’adressant alors aux habitants de l’île qui donnaient une poignée de main fraternelle à ses grenadiers : « Adieu, mes amis, leur dit-il, adieu, bons Elbois,... je vous confie ma mère et ma sœur, adieu. » En laissant à l’île d’Elbe, après lui, des existences aussi chères à son cœur, il n’avait pas voulu les exposer aux hasards et aux dangers de son entreprise. Il passa auprès d’elles le commencement de la soirée, s’y montra de joyeuse humeur, puis il les embi-assa tendrement et leur dit simplement : « Au revoir. »
Cette soirée des adieux à l’île d’Elbe était aussi la soirée du bal. Napoléon y parut très gai avec les
invités de Madame Mère et de la princesse Pauline, sans leur avoir dit l’heure de son embarquement. Le colonel Campbell, ne sachant rien, ou paraissant ne rien savoir, ce qui est plus probable, restait éloigné.
« Au moment du départ, dit Napoléon, dans ses Mémoires (1), toute la ville, par un mouvement spontané, s’illumina et il n’est aucune espèce de vœux et de témoignages auxquels ne se livrassent les habitants. Les églises furent pleines, une grande partie de la nuit. Il est facile de se peindre les angoisses que dut aA^oir Madame; elle ne sut, ainsi que la princesse Pauline, qu’à neuf heures, que l’empereur s’embarquait, pour courir de si grands hasards. »
A un instant plus avancé de la soirée, vers 11 heures. Napoléon était monté sur le brick VInco7istant, commandé par le capitaine Taillade, qui, surle-champ, fit mettre à la voile, vers la côte de France. Cinq autres navires transportant les troupes, suivaient de près celui-là et la petite escadre, par un bonheur providentiel, qu’invoquait Madame Mère, échappa aux croisières française et anglaise.
L’île de Corse avertie, en cas de besoin, eût été bientôt sous les armes, avec le drapeau tricolore si vite arboré dans la plupart des communes. Vers minuit, la flottille perdit de vue le phare de Porto-Ferrajo et débarqua, près de Cannes, au golfe Jouan. C’était le sol de la France !
(I) Suite de la Correspondance, t. XXXI, p. 43.
Par une précédente lettre, datée de Porto-Ferrajo, le 26 février (1 ), Napoléon annonçait au général Lapi son départ de l’île d’Elbe, lui exprimant sa satisfaction de la conduite des habitants et il ajoutait : « Je ne puis leur donner une plus grande preuve de confiance que celle de laisser, après le départ des troupes, ma mère et ma sœur à leur garde... »
Le même jour Madame, sous l’adresse de Monsiew' Lucien^ à Rome, lui fait parvenir la lettre suivante (2) :
Porto-Ferrajo, 26 février 1815.
Mon cher fils,
Je pars dans trois jours, si le temps est favorable. L’empereur est parti avec toutes sa troupe, mais j’ignore pour quel endroit. J’espère vous voiràCivita-Vecchia, ainsi que Louis. Cela est essentiel, vous me direz s’il y a quelque inconvénient à mon arrivée à Rome; autrement, je m’acheminerais plus loin. Je vais de préférence à Rome, par l’extrême désir que j’éprouve, depuis si longtemps, de me réunir avons, ainsi qu’à Louis et à mon frère.
Je vous préviens qu’arrivée à Civita-Vecchia, je n’ai point de voiture et nous sommes quatre, y compris mes deux dames.
Je vous embrasse tendrement, ainsi que toute la famille.
Voslra affetl^'' madré.
11 faut que je sache où débarquer à Civita-Vecchia.
Le 27, à la pointe du jour, Madame, déjà levée,
(1) Correspondance de Napoléon t. XXVII, p. 528.
(2) La copie de celle septième lettre transmise, de la part de S. M. l’impératrice (juillet 1884).
était montée sur la terrasse, où beaucoup de monde observait les mouvements de la flottille.
«... A midi un quart, on signala la corvette anglaise, sortant de Livourne et ayant le cap sur nous... Cette corvette, arrivée, le 26 au soir, à Livourne, y trouva le colonel Campbell, qui, revenant de Florence, s’y embarqua le 27, avec une mission pour Porto-Ferrajo. » (Elle n’arriva que le 28.) Ce jourlà seulement, le colonel aurait appris le départ de l’empereur. On peut en douter.
Sir Neil Campbell prétend néanmoins qu’aucune des personnes admises dans le secret de Napoléon, n aurait pu le trahir, car ces personnes se réduisaient à deux '. sa mère d abord et ensuite le général Drouot; le général Bertrand n’en ayant été informé qu après. Ceux qui aA’aient pu le deviner, reçurent seulement des demi-confidences ou des ordres, sans explication. N étant pas plus en mesure de se faire remettre File que le gom^erneur ne l’était de la défendre, le colonel Campbell fit visite à Madame Mère
et à la princesse Pauline. Ces dames affectèrent, comme madame Bertrand, de n’avoir rien su et d ignorer si 1 Inconstant s’était dirigé, vers la France ou plutôt vers l’Italie (2).
Napoléon débarquait, le 1" mars, sans obstacle, sur la plage du golfe de Jouan, avec 1100 hommes, presque tous de la vieille garde. Les autres bâtiments
(I) Vile d'Elbe el les Cent jours, suite de la Correspondance.
) ournal de Sir Neil Campbell, reproduit par Amédée Pichot.
renlrèrenl à Porlo-Ferrajo, on donnant la nouvelle de Iheureux débarquement, qui combla les vœux de la mère et de la sœur.
Madame voulut rester à l’île d’Elbe, jusqu’à ce qu’elle apprît l’arrivée de l’empereur à Lyon, et d’avance, elle fit partir Pauline, pressée de se rendre à Rome. Elle écrivait, le 5 mars, de Porto -Ferrajo, à son frère le cardinal, pour lui annoncer la nouvelle et son intention de rejoindre la princesse. Elle adressait sous la même date, au prince Lucien la lettre suivante (1) :
Porto-Ferrajo, le 5 mars 1815.
Mon cher fils.
Je me fais im plaisir de vous donner des nouvelles du départ do cette ville de notre cher empereur et de son arrivée dans le golfe Jouan, près d’Antibes. — Le 24, à neuf heures du soir, l’empereur partit de Porto-Ferrajo; le matin du 25, il aperçut, du côté du continent, une corvette anglaise; le même jour, vers midi, il aperçut, du côté du cap Corse, une autre corvette française, et à six heures du soir, un brick français sur lecap Corse. Ce dernier alla à la rencontre de la flottille ; il parlementa avec le brick où l’empereur était embarqué. La vue de tous ces bâtiments de guerre causa de l’inquiétude à l’empereur; mais tout était préparé pour la défense, et sa bonne étoile l’a délivré de tout danger et de toute crainte. Aussi l’empereur dit, le soir, qu’il appréciait cette journée autant que celle qui lui fit gagner la bataille d’Austerlilz.
Le matin du 28, à cinq heures, l’empereur découvrit le vaisseau de la veille du côté du nord, et, à dix heures, il le perdit de vue. Le vent était très favorable, mon cher fils,
(I) Copie de la huitième lettre adressée, par M. Fr. Pielri, de la part de S. M. l’impératrice (juillet I884J.
puisqu’on faisait quatre milles et demi par heure. A dix heures du matin du même jour, l’empereur fit mettre à son chapeau la cocarde tricolore et toutes les troupes firent de même, aux plus vives acclamations de Vive l'empereur! Les bâtiments de transport étaient restés bien derrière lui et le 1“^ mars, à la pointe du jour, ils le rejoignirent. Cela fit le plus grand plaisir à l’empereur. Enfin, mon cher fils, la flottille jeta l’ancre dans le golfe Jouan et les troupes effectuèrent leur débarquement.
Les habitants de ces contrées reçurent l’empereur avec joie. Des courriers ont été envoyés dans tous les départements, pour leur annoncer le jour de la résurrection ; des proclamations ad hoc ont été expédiées. L’empereur compte beaucoup sur la fidélité de toutes les troupes répandues dans toute la France, puisqu’un courrier parti de Paris et envoyé au prince de Monaco, que l’empereur a rencontré sur laroute d’Antibes, a annoncé que notre empereur aurait été reçu à bras ouverts par tous les soldats et le peuple français. Le 1“'’ mars, à minuit, l’empereur s’est acheminé vers Lyon. L’empereur se porte bien et je suis au comble de ma joie.
Adieu, mon cher fils, comptez sur toute mon affection maternelle et embrassez pour moi, vos chers enfants et votre femme.
Vostra Madré.
(Écrit par Madame Mère.)
Le cardinal à la reine Caroline (1).
Rome, 10 mars.
L’empereur a donc débarqué au golfe Jouan.. . Ma sœur m’a écrit de l’ile d’Elbe, le 5 mars. Elle m’expédie un bâtiment chargé du mobilier, qui, dans le temps, lui était arrivé de France. Elle me dit qu’elle allait suivre la princesse Borghèse à Viareggio, pour être près de Lucques, où elle prendrait les
(1) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
eaux, dans le temps convenable. Je n’ai pas encore connaissance de son arrivée dans ce port, ni de son départ de l’Elbe; mais j’ai appris que la princesse s’était établie dans une campagne, au voisinage de Viareggio, où elle est gardée à vue. On en dit autant de la princesse Élisa.
Madame à son (ils Lucien (-1) :
Porto-Ferrajo, 10 mars 1815.
Mon très cher fils,
Hier, on m’a remis la lettre que vous m’aviez écrite, le 8 du courant. Je connais assez votre attachement, et bien sûre que lorsque je serai décidée à quitter cette ville, je m’empresserai de vous en informer. Les affaires vont bien et j’espère que j’aurai bientôt le bonheur de vous embrasser, avec tous vos fils. — Je vous prie de donner de mes nouvelles au cardinal et à Louis. Je me porte bien ; adieu. Je vous embrasse de tout mon cœur et je suis votre très affectionnée
Méhe.
Du 1" au 20 mars, depuis* le golfe Jouan jusqu’à Paris, le retour de l’empereur, à travers une partie de la France, fut acclamé par les populations, sans un seul obstacle et sans un coup de fusil. Napoléon avait laissé son épée dans le fourreau et fait attacher cette épée au ceinturon garni de l’agrafe en diamants, que sa mère lui avait donnée. C’était un talisman qui préserva l’épée glorieuse de la moindre tache du sang français, pendant la marche pacifique de l’île d’Elbe à Paris.
(1) Lettre communiquée par M. G. Livi, directeur des Archives de Brescia, avec une explication. Voir VA/ipendice.
Vers la moitié du parcours, l’empereur fit écrire, >de Lyon, par le général Drouot à Madame Mère et au cardinal de rentrer en France.
iVvant de quitter l’île d’Elbe, Napoléon avait fait dire à Murat de mettre à la disposition de sa mère et de sa sœur un navire qui pût les ramener, avec sécurité, lorsque le moment serait venu. Le roi de Naples confia ce soin à la reine, qui, vers la fin de mars envoyait à Porto-Ferrajo, un vaisseau de 74, le Joachim et la frégate la Caroline^ pour conduiro d’abord Madame à Naples, où sa fille avait le plus vif désir de la recevoir.
Madame, accompagnée par la comtesse Bertrand et madame Blacliier, partait, à son tour, de l’île d’Elbe et ne put s’en éloigner, sans un sentiment de regret pour ce séjour passager, qui lui inspirait l’inquiétude de l’avenir le plus prochain. Elle dit adieu, du regard, à la modeste maison Vanlini, sa résidence à l’île d’Elbe, et plus tard une plaque de marbre, dans le salon, y rappela le séjour de Madame Mère (1).
Lorsque le navire qui la transportait de l’ile d’Elbe à Naples fut en vue de l’ile de Corse, la signora Letizia se sentit fort émue d’apercevoir son cher pays natal, qu’elle espérait aborder, au retour. Elle sembla se recueillir, dans une prière silencieuse, pour donner audience à ses pensées.
1 endant ce temps, le cardinal, par une lettre du (1) Napoléon à l’île d'Elbe, par Marcellin Pellet. Revue bleue, 1886.
27 mars, informait le général Drouot que la princesse Pauline, ayant quitté l’ile d’Elbe, avant Madame, s’était trouvée malade à Viareggio, devant se rendre auprès de sa sœur Elisa, en résidence à Lucques.
De son côté, la reine Caroline vint à la rencontre de sa mère, avec une déférence filiale et lui fil rendre les honneurs dus à son rang, dès leur arrivée à Naples. Elle accompagna Madame dans les excursions recherchées par les touristes, en lui faisant admirer l’aspect du golfe, le musée des antiquités de Pompéi, les mines d’IIerculanum et l’aspect du Vésuve. La reine offrit enfin à sa mère une fête brillante, non loin do Portici.
Plusieurs membres de la famille s’étaient donné rendez-vous, auprès de Madame, à la cour de Naples. Ce fut d’abord la princesse Pauline, arrivée de Lucques, le prince Jérôme et le cardinal qui avait écrit, le 5 avril, au prince Jérôme de venir embrasser sa mère, en prévenant la reine Caroline de faire établir une escorte sur la route, toujours à cause des brigands. La princesse Élisa, ne pouvant pas partir, écrivait de Brünn, en Moravie, à la reine Catherine, appelée par elle du nom familier de Trinette, pour lui annoncer l’arrivée de Madame.
Le 18 avril, enfin. Madame et son frère ayant reçu des nouvelles qui les rappellent en France, se décident au départ pour le lendemain, et, le 20, ils s’embarquent sur le Joachim, qui avait amené Madame à Naples. Le vent d’abord favorable, permit de sor-
tir sans peine du golfe, de traverser les groupes d îles environnantes et de gagner la haute mer. Mais, tout à coup, ce vent devint contraire et pendant dix-huit heures, rendit la traversée fort pénible pour Madame.
De plus, la frégate la Melpomène^ expédiée de Toulon à Gaëte, par ordre de l’empereur, pour ramener sa mère, avait été capturée par les Anglais, vers l’entrée du golfe de Naples. La reine Caroline avait été mieux inspirée, en décidant Madame à quitter Naples, au milieu des dangers de la guerre et des menaces de la piraterie, pour la faire conduire à Gaëte, dont la place forte lui assurait une retraite à toute épreuve. Le cardinal en profite, pour écrire, de là, plusieurs lettres à sa sœur.
Il s’adresse d’abord, le S mai, à son correspondant de Rome et lui dit ;
Les Anglais nous ont pris la frégate la /1/clpomône, en entrant dans le golfe de Naples. Elle nous apportait des dépêches et venait chercher Madame. Cette frégate s’est battue avec acharnement contre deux vaisseaux et ne s’est rendue que lorsqu’elle allait couler...
A la même date, le cardinal loue, à Rome, pour neuf années, le grand et le petit palais Falconiere, strada Julia, offrant à sa sœur un appartement séparé, afin de se trouver rapproché d’elle. Prolonger leur séjour à Gaëte eût été imprudent pour tous deux. La frégate la Dryade s’y étant réfugiée, après avoir été poursuivie par les Anglais, allait, pendant un
armistice, retourner en France. Madame et son frère purent en profiter.
En attendant le départ, le cardinal écrit, de Gaëte, le 11 mai, à la reine Caroline (1) :
... Après douze heures et demie do voyage, nous sommes arrivés dans cette forteresse, en bonne et parfaite santé, sans aucun événement...
Le cardinal ne dit rien de sa sœur.
Il était temps que Madame s’éloignât de Naples, pour ne point assister à une scène d’adieux qui eût été fort affligeante pour elle. Murat, dont elle avait admiré autrefois la vaillance guerrière et le dévouement à l’empereur, Murat méconnaissait alors ses intentions formelles et compromettait sa politique française. Murat enfin avait attaqué le 3 mai, près de Tolentino, avec une troupe de volontaires indisciplinés, les soldats aguerris de l’Autriche, que Napoléon espérait avoir pour alliée, contre une nouvelle coalition. Madame, informée à Naples de cette situation, l’avait aussi bien jugée que Murat l’avait mal comprise. Il eut la honte de sa faute, sinon de sa félonie. Vaincu, poursuivi et menacé de mort, il se vit obligé de prendre un déguisement pour rentrer dans Naples, parvenir jusqu’à la reine et lui faire ses derniers adieux, à la dérobée, en s’enfuyant au loin. Il venait, à lui seul, de provoquer la guerre et une
(I) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
seconde inv^asion, fatale à la Fi’ance et à l’empereur.
jNIadame ne pardonnait pas à Murat, qu’elle avait eomparé à son mari et aimé comme un de ses flls, mais elle rendait responsable sa propre fille Caroline, dont l’ambitieuse influence exerçait plein pouvoir sur l’esprit faible de son époux.
Embarquée le 13 mai en passant sur les cotes de la Corse, pour relâcher à Bastia, Madame revit, de plus près, son cher pays, en s’y arrêtant près de quatre heures. Puis elle se remit en route et fil halte sur la cote d’un village rapproché de Livourne, où l’attendait son fils Jérôme. Elle aborda enfin, après onze jours de navigation pénible, le rivage du golfe Jouan, et y appliqua sa pensée sur Napoléon, débarquant de l’île d’Elbe.
hQ Moniteur a fait savoir l’arrivée de Madame Mère au golfe Jouan (1) et ensuite à Antibes, où elle passa la nuit du 23 mai, en y retrouvant des traces et •des souvenirs de son séjour passé. Elle reçut partout un accueil digne d’elle et de son fils revenu de l’exil en triomphateur.
Parvenus, le 26 mai, à Lyon, le cardinal et sa sœur furent accueillis avec une pompe religieuse, au son des cloches de cette grande cité. Madame s’y arrêta pendant deux ou trois jours et partit le 29 pour Paris, ■où elle arriva dans la soirée du 1" juin. Elle fut heureuse surtout de revoir son fils sain et sauf.
(1) Le Moniteur universel de 1815.
Le même jour avait eu lieu la fête du Champ de Mai, pour la distribution des drapeaux, avec le serment prêté à la constitution. Le souverain, suivi de son cortège, reprenait sa place sur le trône et était accueilli par les cris enthousiastes de : Vive l’Empereur (1). Une seule place était restée vide, celle de IMadame Mère, arrivée le soir, après la fête, quoique M. Thiers et d autres y aient signalé sa présence.
Napoléon, élevé, pour la dernière fois, au faîte du pouvoir, avait parfois attribué, sinon reproché à sa mère, une préférence active pour tel ou tel de ses fils, alors que, suivant sa maxime, elle témoignait plus de sollicitude au plus à plaindre. Ainsi avaitelle fait surtout pour Lucien, pendant longtemps; ainsi fit-elle pour Joseph, son premier-né, lorsqu’à la chute de l’empire, il dit adieu à la France, et s’expatria en Amérique ; ainsi fit-elle encore pour Louis, croyant devoir abdiquer la couronne de Hollande, au risque d’encourir la disgrâce de l’empereur; ainsi fit-elle même pour Jérôme, parce qu’il était son dernier-né, en restant le plus faible contre le pouvoir de son grand frère ; ainsi fit-elle enfin pour Napoléon en personne, renversé du trône impérial par la coalition des puissances étrangères, pour Napoléon abandonné ou trahi par quelques-uns de ceux qu’il avait comblés de bienfaits, pour Napoléon accablé par le malheur, éprouvant, vers le terme de sa
(1) Histoire du Consulat et de l’Empire, 1860, t. X»X, p. 581.
glorieuse existence, comme dans son bas âge, les prédilections de tendresse de sa mère. Elle venait de le suivre dans son exil de quelques mois à 1 île d Elbe., et elle ne se consolerait pas de n’avoir pu le rejoindre dans sa dernière captivité.
Le 7 juin 1815, la session des Chambres commençait par un discours de S. M. l’empereur au Corps législatif, pour recevoir le serment des sénateurs et des députés, en présence du monde officiel et d’une foule considérable. Madame y assistait.
Un témoin de l’importante cérémonie l’a racontée, à peu près en ces termes ( 1 ) :
« Vers quatre heures, au bruit d’une porte qui s’ouvrait, tous les regards se dirigèrent sur une tribune ornée pour Madame Mère et pour la reine Hortense, arrivant, suivies de leurs dames de compagnie.
« La mère de l’empereur a dû être l’une des plus belles femmes qui aient existé Elle avait, à cette époque, soixante-cinq ans environ, elle frappait encore par la régularité de ses traits et par l’air de noblesse répandu sur sa personne. Je me souviens, dit l’auteur du récit, qu’elle portait une robe de dentelle montante, à longues manches, doublée de satin orange et pour coiffure une toque ornée de plumes blanches et garnie, comme le haut de la x’obe, de superbes diamants. Ses beaux yeux noirs entourés de longs cils et surmontés de sourcils
(1) Mémoires sur la reine Hortense et la famille impériale, par M'*o Cochelet (M™" Parquin). 2" édit., 1842, t. III.
Uns, bien arqués, auraient pu le disputer d’éclat et d’expression avec les yeux de beaucoup de jeunes « femmes.
L’auteur ajoute : « Les cheveux blonds de la reine Hortensc, la délicatesse de son teint et de ses formes, la blancheur de sa peau, la grâce de ses mouvements, contrastaient avec la gravité antique qui était le caractère dominant de la physionomie de sa belle-mère. »
Napoléon paraissait déjà pressentir sa destinée prochaine. Atteint d’une mélancolie profonde et songeant à Joséphine, il voulut revoir, avec sa fille llorlonse, la demeure vide de la Malmaison. Ce fut pour lui une épreuve douloureuse, comprise par sa mère, présente à cette visite, avec Pauline qui l’avait accompagnée.
La nuit suivante, dès trois heures du matin, il s’éloignait de Paris, pour rejoindre son armée en marche. Il souffrait d’une affection locale, peu grave par elle-même, mais assez pénible à ressentir par la nécessité de monter à cheval et d’en supporter toutes les allures avec beaucoup de fatigue.
Le général Lapi, commandant de l’île d’Elbe, avait écrit au général Bertrand, après le départ de l’empereur, lui annonçant l’exécution des ordres de Sa Majesté à Porto Ferrajo. 11 s’agit d’un envoi de caisses de meubles et d’effets, réclamées par LL. AA. 11. Madame Mère et la princesse Pauline. Celte lettre, du 13 juin, sans importance pour l’histoire de
Ho
Madame, indique utilement ce seul point de repère pour d’autres faits des Cent-Jours (I).
Le 18 juin 1815, Napoléon, écrasé à Waterloo par la coalition étrangère et vaincu par de nouvelles défections dans son armée, chercha vainement à se faire tuer, l’épée à la main, comme l’avait tant de fois pressenti sa mère, en déclarant à lui-même que cette mort serait la seule digne de sa vie.
Le 21, deux femmes en deuil traversaient le jardin de l’Élysée, dans le silence de la douleur : l’une était Madame Mère et l’autre la reine Hortense. Elles ne pouvaient croire encore à la réalité de l’abdication soudaine de l’empereur, pour l’enfant qui ne s appelait plus le roi de Rome et qui, devenu à la fois prince et prisonnier de l’Autriche, avait reçu le nom de duc de Reichstadt, pour ne point parvenir, en France, à porter jamais la couronne de Napoléon IL Pendant ce temps, l’empereur enfermé dans son cabinet de lÉlysée, avec Lucien, répétait : « L abdication pour mon fils! quelle chimère! » Il exprimait ainsi la pensée maternelle de Madame, marchant à quelques pas de là, tandis qu’au dehors, des cris de protestation partaient de la foule surexcitée. Mais la foule protestait trop tard ! L’acte de la dernière abdication était signé.
^ Napoléon avait manifesté le désir de se retirer aux Etats-Unis, où sa mère l’aurait accompagné, pour
(1) Suite de la Correspondance de Napoléon t. 32.
ne plus se séparer de lui et mourir auprès de lui. Des mesures semblaient prises à cet effet et des ordres donnés à Rocliefort, afin d’armer deux frégates qui devaient transporter au delà de l’Atlantique, le proscrit de la coalition étrangère.
Lucien qui avait refusé un trône, sur lequel l’empereur A'oulait le faire monter, comme ses autres frères, Lucien qui s’était séparé de lui, au temps de sa toute-puissance, plutôt que d’accéder à ses offres, Lucien était accouru auprès de Napoléon dépossédé du trône de France et auprès de leur mère, aspirant à partager encore son nouvel exil. Voilà une glorieuse page pour l’histoire de Lucien Bonaparte !
Quelques mots de Méneval (1) expriment dignement la conduite de Lucien et suffiraient pour honorer sa mémoire. « L’empressement avec lequel Lucien vint se ranger auprès de son frère, lorsqu'il fut malheureux, par la seule impulsion d’un dévouement fraternel, est son plus bel éloge. »
Lucien, au nom de sa mère, écrivait, le 26 juin, du château de Neuilly, où il s’était retiré, à sa sœur Pauline, alors fort souffrante :
Tu auras su le nouveau malheur de l’empereur, qui vient d’abdiquer en faveur de son fils. Il va partir pour les États- Unis d’ Amérique où nous le rejoindrons tous. Il est plein de courage et de calme. Je tâcherai de rejoindre ma famille à Home, afin de la conduire en Amérique. — Si ta santé le
(1) Napoléon et Marie-Louise, par le baron .Méneval, 184i, t. I".
permet, nous nous reverrons. — Adieu, ma chère sœur. — Maman, Jérôme et moi, nous t’embrassons bien.
Attendant du gouvernement provisoire la décision délinitive sur son sort, Napoléon, accablé par le malheur, vint se réfugier, une dernière fois, avec le souvenir de Joséphine, dans la solitude de la Malmaison. Il y retrouva Hortense, fidèle à ce dernier asile, et vit arriver Madame, cherchant à lui offrir un refuge illusoire, pour ne plus se séparer de lui. Elle aurait remplacé par ses soins maternels les services officiels des dignitaires de l’entourage disparu.
C’est à la Malmaison, dans cette résidence déserte, dont le nom signifie la maison maudite\ c’est là que le souverain déchu de la Fi’ance, Aa passer les quatre derniers jours de son abdication, avant de subir un second exil, si lointain et si insalubre, qu’il sera l’irrévocable arrêt de sa mort. La Malmaison ne lui offre plus que l’asile presque désert des adieux, la veille du départ pour un monde désert. Sa mère, quelques-uns des siens et de rares amis vont seuls l’approcher, le voir, lui parler, l’entendre encore et veiller à sa sauvegarde, car sa liberté était perdue et sa vie menacée.
Le fidèle et infortuné Labédoyère qui allait être victime de son déAmuement à Napoléon, avait organisé auprès de lui, pour rassurer Madame Mère et la reine Hortense, un service de garde à toute épreuve, contre 1a haine de ses ennemis. L’un de ses gardiens les plus dignes de souvenir,
avait mérité la sympathie de Madame. C’était le jeune d’AudilTrédi, natif de 1a Martinique, parent de l’impératrice Joséphine, et page de l’empereur. Il l’avait suivi, après Waterloo, à la Malmaison, où il lui donna des témoignages de l’attachement le plus absolu. Il couchait, la nuit, tout habillé et armé, devant la porte de la chambre de Napoléon, pour veiller sur ses jours, sans que l’on parvînt à l’en empêcher. Il supplia en vain le commandant du Bellérophon de lui accorder la faveur de suivre
l’auguste exilé à Sainte-Hélène; cette faveur lui fut refusée. D’Audiffrédi, désespéré d’un tel refus, s’embarqua pour son pays natal, y tomba malade et mourut dès l’âge de dix-huit ans (1).
Le jour des suprêmes adieux était venu et allait finir. Des amis fidèles de l’empereur abandonné, se retiraient, avec sa famille en larmes. Madame Mère était restée seule pour embrasser, encore une fois, son fils, lorsqu’un garde national en uniforme se présente et dit son nom, pour être admis à l’honneur de saluer le grand homme. Celui qui avait le privilège de désigner ainsi Napoléon était Talma. Reçu avec une bienveillance accoutumée pour lui, il se retire, après quelques instants et se trouve témoin, en sortant, d’un suprême adieu dont l’histoire lui doit le récit (2) :
(1) Renseignement communiqué par le docteur Guyou, ancien inspecteur du service de santé de l’armée, parent d’Audiffrédi.
(2) Mémoires sur la reine llortense et la famille impériale, par M'i* Cochelct (M““ Parquin), 1842, t. III.
« De quelle belle scène tragique, ai-je été témoin, disait Talma, le lendemain, à la lectrice de la reine Hortense! Quel spectacle que cette séparation de Madame Mère et de son fils ! Elle n’arracha aucune marque de sensibilité à l’empereur, mais qu’elle a fait naître d’expression dans sa belle physionomie, dans son attitude et que de choses, certainement, dans sa pensée! » L’émotion de Madame se fit jour par deux grosses larmes qui sillonnèrent ce beau visage à l’antique ; et sa bouche ne prononça que ces trois mots, en lui tendant la main, au départ : — Adieu, mon filsl La réponse de l’empereur fut aussi laconique : « Ma mère, adieu! » Puis ils s’embrassèrent. Ainsi s’accomplissait la séparation qui devait être éternelle! « La scène de cette douleur sublime, si dignement racontée par le grand tragédien, serait digne aussi du pinceau d’un grand peintre et de l’inspiration d’un grand poète.
Une lettre, confiée au frère de lait de la princesse Pauline, lui est adressée par son oncle le cardinal. En voici quelques mots seulement (-1) ;
Paris, 28 juin 1815.
... L’empereur était hier, à la MaLmaison. Nous avons parlé de vous. Il vous engage à réparer votre santé et à ne pas penser à lui. Il a supporté son infortune avec un sang-froid inconcevable.
Madame restera en France avec moi, jusqu’à ce que scs
(1) Registre de correspondance du. cardinal.
i20 MADAME MÈRE,
enfants soient rendus à la destination que la Providence leur indiquera.
Lucien est parti pour Londres, afin d’avoir des passeports pour le reste de la famille...
... Rien ne doit vous coûter pour vous mettre dans la plus grande économie. A l’heure qu’il est, nous sommes tous pauvres...
Cette triste réalité justifiait, une fois de plus, les principes d’ordre et d’épargne de Aludaine Mère, pour venir en aide à ses enfants malheureux.
Napoléon, en quittant la Malmaison, dans la soirée du 29 juin, pour se rendre h Rochefort, espérait encore s’embarquer pour l’Amérique, et y retrouver plus tard sa mère, avec quelques-uns des siens. Il aurait pu compter aussi sur de fidèles compagnons tels que le général Drouot, son ancien aide de camp, La Valette, et d’autres tout dévoués, s’ils étaient autorisés à le suivre aux Etats-Unis.
« ... Sa mère, dit M.Thiers ( t), ses frères, la reine Hortense, devaient aller l’y rejoindre. Tous ses préparatifs terminés, il se décida à partir, vers la fin du jour. 11 avait peu songé à se procurer des ressources pécuniaires et avait confié à M. Laffitte quatre millions en or, qui avaient été retrouvés dans un fourgon de l’armée. La reine Hortense voulut lui faire accepter un collier de diamants, pour qu’il eût toujours sous la main une ressource disponible et facile à dissimuler. 11 le refusa d abord ; cependant,
(1) Histoire du consulat et de l'empire, 1862, t. XX, p. 443.
•comme elle insistait en pleurant, il lui permit de cacher ces diamants dans ses habits, puis, embrassant sa mère, ses frères, la reine Ilortense, ses généraux, il monta en voiture, à cinq heures (le 29 juin 1815), tout le monde, jusqu’aux soldats de garde, fondant en larmes. »
Le désastre de la journée de Waterloo, précédé •par la victoire et suivi de la déroute, en exposant Napoléon à tous les périls, avait répandu et propagé le bruit de sa mort. La reine Catherine, cette noble femme de Jérôme, informée de la nouvelle, qu’elle ■croyait bien véritable, s’empresse d’écrire, le 30 juin, n son mari une lettre désolée (1), lui disant ces mots ;
... Mon cœur se brise à l’idée de la position cruelle de notre pauvre mère. Exprime-lui tous mes sentiments. Remettonsnous entre les mains de la Providence...
La lettre tout entière est l’expression de la douleur ■la plus profonde et de la tendresse la plus vraie.
Les événements réels marchaient plus vite que les nouvelles imaginaires. Les Cent- Jours n’étaient plus, ■les Bourbons rentraient aux Tuileries, et les Bonaparte s’en allaient en exil. Madame Mère, seule, tombée malade, après tant de catastrophes prévues •et redoutées par elle, se trouvait hors d’état de sortir •de Paris, sans délai.
Le cardinal, retenu auprès de sa sœur, pour lui
<1) Correspondance de la reine Catherine. Stullgard, 188G, t. II.
procurer des soins, aurait dû la consulter, en croyant opportun d’adresser au roi Louis XVIII la supplique suivante dont voici les premiers mots (1) ;
Sire,
Paris, 10 juillet 1815.
Les consolations que je devais à ma sœur malade et qui n’a pas encore quitté Paris, le besoin de mettre ordre à mes affaires, m’ont retenu jusqu’à ce jour dans la capitale.
J’ai pensé qu’après avoir rempli ma tâche auprès de ma famille, je ne devais plus m’occuper que de mon diocèse et que je ne pouvais rien faire de mieux que de m’abandonner à la générosité de Votre Majesté...
Suit l’exposé au roi de la situation personnelle du cardinal, demandant à se retirer dans son diocèse... Madame regretta vivement cette démarche, faite à son insu par son frère, et puis, à peine convalescente, elle hâta son départ de France, en faisant demander uniquement des passeports pour l’Italie. Aussitôt après cette simple démarche, le directeur général de la police envoyait à Son Altesse six passeports pour elle et les personnes prêtes à l’accompagner à Rome.
Le prince de Metternich écrivait, le lendemain 16 juillet, à Madame Mère, la lettre suivante, pleine de tact et de déférence à son égard...
Un aide de camp du maréchal prince de Schwarzenberg aura l’honneur de se présenter chez Votre Altesse. 11 prendra ses ordres pour son départ et sera chargé de l’accompagner
(1) Coi'respondance du cardinal Fesch.
jusqu’à Sens, où Son Altesse trouvera un autre officier et, si Elle le désire, une escorte pour continuer son voyage en Italie.
Quatre jours après le reçu des passeports pour l’Italie, Madame, encore souffrante, mais pressée de partir, quittait Paris, avec son frère, le 19 juillet. Ils suivaient la route de la Bourgogne, par Melun et Auxerre jusqu’à Dijon, et étaient forcés de se replier sur Chalon, Mâcon et Bourg-en-Bresse, où ils durent s’arrêter, pour quelques instants de repos. Leur présence parmi les habitants provoqua dos manifestations hostiles chez quelques-uns, mais sympathiques chez le plus grand nombre. Un rassemblement fut assez vite dissipé sur la place. Madame entendit la messe dans son appartement et le cardinal, étant allé à l’église, avait laissé sa sœur inquiète de son absence. Mais, lorsqu’ils montèrent en voiture, pour repartir, ils furent accompagnés à distance par les cris de Vive V empereur! Vive Madame Mère!
Il s’étaient dirigés de Bourg sur Genève, où la reine Ilortense devait les rejoindre; mais ils ne furent pas autorisés à s’y rendre et durent continuer leur route jusqu’à Frangins, où Madame était assurée du repos nécessaire.
Délassée de son voyage et toujours avec son frère, elle prit la ligne directe de l’Italie, au lieu de passer, comme elle l’eût préféré, en d’autres temps, par la superbe route du Simplon, commencée sous le consulat et terminée sous l’empire. Madame
laissa au cardinal le soin d’écrire au grand-duc de Toscane, pour lui demander l’autorisation d’y résider. La lettre, soumise au représentant de l’Autriche, obtint une réponse polie, mais ne promettant rien. Les voyageurs, dans l’attente, s’arrêtèrent à Sienne, provisoirement, et la présence du cardinal fut considérée comme plus opportune à Rome, sous la protection du souverain pontife. Le saint-père s’empressa de garantir à la mère de Napoléon la plus digne hospitalité, dans la capitale des États-Romains.
Tels étaient à peu près les seuls renseignements fournis sur le passage de Madame à Sienne, lorsque M. Giovanni Livi, directeur des archives de Rrescia, fît paraître des documents, jusqu’alors inédits sur son séjour à Sienne (1). En voici une courte analyse :
Madame se trouvait, le 31 juillet, à Bologne, d’où le cardinal s’adressa au grand-duc Ferdinand 111 et à son ministre des affaires étrangères, pour obtenir la permission de fixer leur séjour dans ladite ville de Sienne. La lettre, commencée en italien, continue en français :
Le prince de Melternich employa ses bons offices auprès de S. M. l’empereur François, qui voulut bien adhérer à notre demande, et nous fit espérer que Votre Altesse Impériale et Royale nous recevrait dans ses États. L’état de santé de ma sœur exige que je demeure auprès d’elle; je ne
(I) Mai/ama Letizia nSiena : Estrato dellaNuova Anlologia. Roma,
1 settembre 1888. Voir V Appendice, au nom de Livi.
pourrai faire que do courtes apparitions à Rome ; à cet eiïet nous voudrions choisir le pays de Sienne pour notre demeure. Notre seul désir est de vivre tranquilles, et nous n’aurionspu mieux choisir que de nous mettre sous les lois et la protection de Votre Altesse Impériale et Royale.
Un conseil des ministres convoqué à Florence reconnut que l’on pouvait bien accorder à Madame Letizia une résidence temporaire dans la ville de Sienne ; mais que pour le cardinal, suspect d’après son passé politique, ce n’était pas la môme chose. Sa qualité devait d ailleurs le faire considérer comme un sujet du pape et 1 engager à s établir a Rome.
Le grand-duc Ferdinand alla jusqu’à en conclure que la décision à prendre pour le cardinal devait s’appliquer à Madame sa soeur. Quelle en était la raison? Ce n’était pas par crainte en accordant cette permission demandée, que le peuple toscan pût en être mécontent, comme d’une indulgence exagérée (1); le refus de séjour paraissait motivé aussi sur la présence même de la mère de Napoléon exilé, qui, dans le malheur, paraissait alors plus grand que jamais. On craignait que le séjour de Madame Mère, à Sienne, ne parvint à ranimer les hostilités du parti contraire au gouvernement et au trône de Ferdinand III, restauré après la première abdication de l’empereur. Or, c’était précisément à Sienne que ces hostilités se signalaient le plus.
Cependant le 2 août, à cinq heures et demie de l’aprèsmidi, Madame Letizia arrivait avec sa suite à Sienne et s’arrêtait à la locanda del Sole (hôtel du Soleil). Le gouverneur de la ville et ses agents avaient reçu des injonctions précises et sévères à l’égard de ces étrangers. Tous devaient être surveillés continuellement, même leurs domestiques. L’un de ceux-ci s’étant avisé, le jour suivant, au café de Bottigone, de parler avec enthousiasme de Napoléon, fut expulsé du grand-duché. Le 6 août, au soir, des femmes se portèrent sous les fenêtres de Madame, en chantant des chansons à la
(1) Voir les lettres justificatives en français.
louange de l’cx-empereur. Madame parut à une fenêtre et applaudit, selon la chronique du lieu.
Le gouvernement de la Toscane prit occasion de ces deux faits pour adresser au cardinal la réponse qu’il attendait. Cette réponse était rédigée avec beaucoup de courtoisie; mais, au fond, elle signifiait ces trois mots : Fous devez partir. — Puis, afin d’éviter les équivoques et les temporisations possibles, l’archevêque de Sienne fut chargé de faire entendre à son éminent collègue et à Madame sa sœur les intentions du gouvernement de la Toscane. Cette réponse officielle leur était notifiée au moment où ils .s’occupaient de louer un grand appartement, j^our y élire domicile. Leur situation provisoire en resta la et les exilés de France songèrent à leur départ pour Rome. Le 13 août, c’est-à-dire environ dix jours après leur arrivée, ils durent quitter la ville de Sienne.
La police locale avait fourni d’autres renseignements, parmi lesquels les suivantes sont à remarquer : 1» Madame Letizia avait donné, plusieurs fois, une aumône de trois francs à un ancien soldat de la grande armée qui avait perdu une jambe sur le champ de bataille; 2“ Madame n’est jamais sortie de 1 hôtel et le cardinal, la veille seulement de leur départ, est allé visiter les monuments de la ville; 3° La grande majorité des Siennois témoignaient beaucoup de sympathie à * leurs hôtes de passage, notamment à Madame, et la conduite du gouvernement à leur égard avait déplu à ceux qui étaient le plus attachés à Ferdinand III.
Ce fut dans de telles conditions que Madame quitta Sienne, pour se rendre à Rome.
Pendant ce temps, la reine Catherine exprimait à son père toutes ses inquiétudes (par une lettre datée de Kœnigin, l" août). Elle n’oubliait pas la pauvre mère : « J’apprends par les papiers publics que Madame Mère et le cardinal Fesch ont obtenu des
passeports pour Rome (i)--- » Elle confirmait ce renseignement, peu de jours après, dans une lettre à sa sœur la comtesse Élisa de Compagnano.
Je n’ai aucune nouvelle directe du bon Jérôme, depuis le 9 avril... Toutes les nouvelles que vous lisez, à cet égard, dans les journaux sont fausses; et il n’y a de vraies que celles au sujet de maman, du cardinal et d’Hortense...
Le cardinal s’était borné à écrire, dans ses notes de voyage (2) :
Je suis parti de Sienne, le 13 août, à huit heures du matin, après avoir dit la messe. — Nous avons couché, le soir, à lladicofani, d’où nous sommes partis, à sept heures du matin, le 14. — Nous avons dîné à Montefiascone, et le 15, au matin, nous étions à Rome, au palais Falconiere...
La station à Sienne n’avait duré que dix jours, au lieu d’une résidence de plusieurs mois, suivant la supposition du cardinal, au départ pour l’Italie.
Quant à Madame, fort touchée du témoignage de considération que lui donnait Sa Sainteté Pie VII, en l’engageant, sans la moindre condition, à venir résider à Rome, elle transmit, dès son arrivée, l’expression de toute sa gratitude pour le saint-père, dans une lettre, écrite par elle en italien au cardinal Consalvi (3). En voici un simple extrait :
Je suis vraiment la mère de toutes les douleurs, et la seule consolation qui me soit donnée est de savoir que le saint-
(1) Correspondance de la reine Catherine, t. II.
(2) Registre de correspondance du cardinal.
(.3) Lettre insérée dans la brochure de M. Livi.
père oublie le passé, pour se souvenir seulement des bontéstémoignées par lui à tous les membres de ma famille... Nous^ ne trouvons d’appui que dans le gouvernement pontifical et notre gratitude est grande pour un pareil bienfait...
Le IS août, enfin, sombre anniversaire de la fête de l’empereur, embarqué sur l’Océan, pour Sainte- Hélène, tandis que ses compagnons d’exil lui oflraient leurs douloureux hommages, sa noble mère arrivait à Rome. C’était le terme de son péniblevoyage et le commencement d’un autre exil de plus longue durée. Madame avait déjà suivi à Rome son fils Lucien, quand elle voyait en lui le plus à plaindre de ses enfants. Elle venait de suivre à l’île d’Elbe son illustre fils Napoléon, accablé par le sort, et elle demandait en vain à le rejoindre à Sainte-Hélène, dût-elle s’y établir sa servante, dans l’humilité de son dévouement maternel. Madame se condamna, dès lors, à une retraite absolue (1), en portant le deuil jusqu’à la fin de sa vie et elle avait encore vingt ans à vivre! Le cardinal avait loué le palais Falconière, pour en faire l’habitation de sa sœur et s’y trouver auprès d’elle. Ce palais, divisé en deux corps de bâtiment, devint leur demeure commune et le centre de réunion de la famille Bonaparte, pour ceux de ses membres qui ne furent pas exilés ailleurs. Lucien, Louis et Jérôme y vinrent tour à tour et y furent précédés par Elisa et Pauline, tombée depuis assez: gravement malade.
(I) Voir V Appendice : Souvenirs dictés par Madame Mère.
En 181o, comme en 1814, le pape Pie VII, malgré les événements regrettables qui avaient divisé la cour de Rome et le pouvoir impérial, conservait à Napoléon et à sa famille un attachement sincère. Son amitié sembla même s’accroître par l’excès des malheurs de l’exilé de Sainte-Hélène et Madame Mère, dès son arrivée à Rome, y fut accueillie par le pape, avec les témoignages de la plus grande bonté, du plus généreux empressement et des attentions les plus délicates. Il lui rendit, tout d’abord, sa visite d’arrivée, par une visite de bienvenue qu’il renouvela, plusieurs fois, dans le cours des dernières années de sa vie pontificale.
Les palais romains d’autrefois laissaient fort à désirer, par le contraste de leur extérieur somptueux, avec le négligé de leur tenue intérieure. Lady Morgan, dans son ouvrage sur l’Italie (I), dit, à cet égaid . <( Les exceptions à cet aspect général sont les palais occupés par les ambassadeurs, et ceux qui ont été achetés par les membres de la famille Ronaparte, nommément celui de Madame Letizia, du cardinal Fesch, de Lucien et de Louis, ex-roi de Hollande. Leur charmante sœur, la princesse Pauline Rorghèse, habite le palais de son mari. Toutes ces résidences se distinguent par la commodité, l’ordre et 1 élégance. Nous visitions souvent Madame Letizia et le caidinal Fesch, et nous trouvions toujours dans
(I) L Halte, par lady Morgan. Traduit de l’anglais. Paris, 1821, t. III.