II. g
rjO MADAME MÈRE.
leur palais une abondance de feux (chose tout à fait inusitée à Rome), des domestiques vêtus de livi'ées magnifiques (celle de Madame verte et or, l’ancienne livrée impériale de France) et des tapis partout, excepté sur les escaliers et dans les antichambres. «
Madame habitait le palais Falconière, rue Julia, à l’angle du Corso et de la place de Venise. Le cardinal occupa le second étage et il écrivait le 23 septembre, à Pauline (1), que sa mère se décidant à prendre le premier, lui laisserait le joli appartement où elle se trouvait. Une fois établie dans ce palais, avec son frère, Madame se préoccupa de savoir des nouvelles de son cher exilé de Sainte-Hélène, bien avant que pour y parvenir, il eût traversé l’océan Atlantique.
Elle écrivit ensuite ou fit écrire à ses autres enfants.
Le triste destin de son gendre allait s’accomplir : Murat, battu, le 3 mai, près de Tolentino, perdait son royaume, compromettait les destinées de l’armée française, entraînait une coalition nouvelle contre l’empereur, avec ses fatales conséquences et mourait misérablement. Réfugié en Corse, il y rassembla quelques partisans, se niit à leur tète et fit de vains efforts pour reconquérir sa couronne, mais, séparé de sa troupe par une tempête, il fut rejeté sur le rivage de Pizzo, dans la Calabre, fait prisonnier, traduit par ordre du roi, Ferdinand de Naples, devant
(1) Registre de correspondance du cardinal.
une commission militaire, jugé, condamné à mort et fusillé, le 13 octobre 1815.
La conduite de l’ancien roi de Naples atteint de vertige, fut sévèrement jugée par Napoléon et par sa Mère.
« ... Revenant ensuite à Murat, dit Las Cases (1), quelqu’un observa qu’il avait gravement influé sur les malheurs de 1814. « Il les a décidés, a repris l’empereur; il est une des grandes causes que nous sommes ici. » Suit le jugement del’augüste exilé... »
« Madame Mère, depuis cet instant, ajoute Las Cases, ne Amulut avoir aucun rapport avec Murat, ni avec sa femme, quelques efforts d’ailleurs qu’ils fissent vis-à-vis d’elle ; sa constante réponse était qu’elle avait en horreur les traîtres et la trahison. )>
Napoléon disait encore de sa mère, à propos de Murat : « Dès qu’elle fut à Rome, après les désastres de 1815, Murat s’empressa de lui envoyer, de ses écuries de Naples, huit très beaux chevaux. Madame n’en voulut point entendre parler. Elle repoussa, de même, toutes les tentatives de sa fille Caroline, qui ne cessait de répéter qu’après tout, il n’y avait pas de sa faute, qu’elle n’y était pour rien, qu’elle n’avait pu commander son mari. Mais Napoléon ajoutait :
« Madame répondit, comme Clytemnestre, si vous
navez pu le commander, vous auriez dû le combattre... »
(1) Le Mémorial de Sainle-IIélène
édit. I8i2, t. I‘r, p. 785.
Trois jours après la mort de Mural, d’après le fatal rapprochement des dates de l’iiistoire, Napoléon abordait, le 16 octobre, le rocher de Sainte-Hélène. Sa mère, arrivée depuis deux mois à Rome, avait sollicité des puissances alliées, la faveur de partager le sort de son fils, ou la permission d’aller lui dire un dernier adieu, pour connaître l’étal de son exil, apprécier les ressources de son existence et lui assurer les moyens d’y pourvoir. Elle voulait cacher sous ses vêtements ce qui lui restait de sa fortune et en faire don, en totalité, au plus grand, au plus malheureux de ses fils, à celui enfin qui avait fait la fortune de toute sa famille ; mais cette mère condamnée à l’abandon de sa dernière espérance, fit, plus tard, le partage du reste de ses biens entre ses autres enfants.
Elle adresse à Joseph, son aîné, retiré aux Etats- Unis, la lettre suivante, dont les derniers mots, soulignés, sont écrits de sa main (1) :
Rome, 20 novembre 1815.
Mon très cher fils,
Je profite de l’occasion de M. Cox, consul américain à Tuais, qui retourne dans son pays, pour vous donner de nos nouvelles. Vous pouvez juger du plaisir que j’ai éprouvé de vous savoir arrivé aux États-Unis, à l’abri des vexations et des poursuites des ennemis de ma famille...- Mon très cher Napo-
Par ordre, je me rendis de Paris à Rome, où je tâche de
^1) Registre de correspondance du cardinal.
passer mes jours, occupée de mes enfants et préoccupée de leurs malheurs. Donnez-moi de vos nouvelles; et qu’il plaise à Dieu que je vous embrasse, avant la fin de mes jours.
Vous avez connu la fin malheureuse de Murat. Lucien vous donne de ses nouvelles. Je n’en ai point de votre famille, ni de Jérôme, de Caroline et d’Élisa.
Pauline est ici très incommodée; son mari est à Florence,
Louis est ici avec son niné; sa santé est passable.
Le cardinal m’a toujours accompagnée. 11 se porte bien; il prie sans cesse pour vous; il vous aime bien et se réunit à moi pour vous souhaiter tout le bonheur que vous sauriez désirer.
Adieu, mon très cher fils, rappelez-vous votre tendre mère et soyez convaincu qu’elle vous porte dans son cœur.
Vostra affelt'^'^ madré.
Cette lettre, toute familiale, comme la plupart de celles adressées par la mère prévoyante à l’un de ses enfants, fût-ce à son cher fils aîné, lui indique, dans la forme, le langage de la réserve. Elle ne semble ni écrite, ni dictée à l’époque où les pensées les plus intimes, les plus douloureuses de la famille devaient s’imposer le silence, dans le long trajet de Rome à Sainte-Hélène.
Le premier de l’an de l’exil de Sainte-Hélène à Rome. — Napoléon et sa mère. — Madame ne pouvant rejoindre son fils, lui offre tout ce qui lui reste en réserve. — Chaque jour augmente ses inquiétudes. — Le climat et les procédés de surveillance hostile.
— Les lettres ouvertes ou décachetées. — La princesse Élisa demande en vain, comme sa mère, à se rendre auprès de l'exilé.
— Pauline, trop malade pour songer à partir. — Rejet de semblable demande des fils de Madame. — Les premières nouvelle» parvenues à Longwood. — Interception de toutes les lettre» fermées. — Le comte de Las Cases éloigné de Sainte-Hélène.
— Opinion de Napoléon sur sa Mère. — Ses entretiens sur elle.
— Son portrait de ce temps-là, tracé par Tissot.
Le 1" janvier 1816, dès son réveil du jour de l’an, à Sainte-Hélène, Napoléon recevait avec attendrissement les rares compagnons autorisés à le suivre en exil ; mais il s’affligeait do ne pouvoir plus embrasser aucun de ses proches. Il se faisait illusion, dans sa pensée confiante, et croyait revoir Marie-Louise qui l’avait abandonné, en le séparant, pour toujours, de leur fils, emmené de force en Autriche.
Napoléon retrouvait aussi, comme dans ses rêves, l’image effacée de Joséphine, semblant implorer, dans un douloureux sourire, le pardon du divorce.
Il cherchait en vain sa famille séparée de lui et sa
sainte mère, réfugiée à Rome, où elle priait les hommes du pouvoir de la faire partir pour Sainte- Hélène, après avoir obtenu d’aller à l’île d’Elbe. Un refus inflexible et peut-être une sage raison la condamnaient à rester séparée de ce fils, désormais aussi grand par le malheur, qu’il avait pu l’être par la gloire. Sa mère lui vouait, dès lors, les préférences de sa tendresse, réservée par elle au plus à plaindre de scs enfants. Elle ne retrouvait plus, pour se consoler d’une telle séparation, que le 'souvenir de l’avènement de Napoléon au monde, de ses premiers pas en bas âge, de ses instincts guerriers, prélude juvénile de son esprit de conquête, appelé par sa maman, esprit de principauté. Mais elle retrouvait chez l’homme ce génie supérieur, qui avait glorifié les guerres de la république, en combattant les excès de la révolution, jusqu’à gouverner la France, en s’élevant sur le trône de la monarchie déchue et restaurée par la coalition étrangère.
Tels étaient, au janvier 1816, les souvenirs de Madame à Rome, tandis que lui-même se rappelait, à Sainte-Hélène, tout ce qu’il devait de bien à la tendresse et au caractère, aux soins et aux vertus de cette mère, jugée par lui digne de toutes les vénérations.
Ainsi, dès les premiers jours de ce funeste exil. Napoléon proclama devant son entourage, pour le transmettre à l’iiistoirc, sa dette de gratitude envers sa mère. Il n’avait pas oublié, jusque-là, l’élévation de son caractère, la justesse de son esprit
et la bonté de son cœur. Mais il aA^ait trop peu parlé d’elle, à l’époque de la prospérité, comme si les plus 1,'ares qualités chez la femme qui l’avait mis au monde, pouvaient être atténuées, encore moins effacées par de minimes défauts. Telle était la simplicité de ses goûts, de ses habiludes et en particulier, la pratique d’une parcimonie profitable à la fois à ses enfants et aux pauvres. On lui en faisait un reproche. N’avait-on pas critiqué les incorrections de son langage, méritant l’indulgence des esprits sérieux, loin de subir la risée des esprits frivoles? Etait-ce enfin, comme l’ont supposé des détracteurs de Napoléon, parce que l’éclat de ses exploits aurait reçu ombrage de l’humilité des vertus de sa mère?
Peut-on admettre aussi que parvenu au faîte de la puissance et de la renommée. Napoléon ait prescrit d’effacer ou de détruire certains actes, des dates officielles, par exemple, comme celle de la naissance de la signera Letizia et beaucoup de lettres écrites ou dictées par elle? Aucun document authentique n’en fournit la preuve et le captif de Sainte-Hélène n’y a jamais fait allusion.
Les compagnons de son exil, témoins de ses actes, auditeurs de ses paroles, confidents et interprètes de ses pensées, n’ont rien dit, rien écrit justifiant de telles allégations. Ceux qui pouvaient en répondre s’appelaient Bertrand, Gourgaud et Montholon, de Las Cases et Marchand, O’Meara et Antommarchi. Joignons à ces témoignages celui de Méneval, ancien
secrétaire de Napoléon premier consul et empereur (1) : « L’homme qui était le meilleur des pères ne pouvait être que bon fils. Napoléon a eu pour sa mère un attachement constant et respectueux. Sa tendresse pour elle était mêlée, en public, de déférence et de gravité. Il lui en avait donné une marque que cette femme vénérable prisait au-dessus de toutes les autres, en la nommant protectrice générale des établissements de charité. C’était une matrone romaine par l’aspect et aussi par l’élévation des sentiments. La prospérité ne l’aA’ait pas plus éblouie que la mauvaise fortune ne l’avait abattue. On s’est plu à railler sa parcimonie; mais ses enfants l’ont toujours trouvée prête à les secourir de sa fortune personnelle. Lorsque l’empereur était à Sainte-Hélène, elle lui transmit l’état général de sa fortune, en le priant de disposer de tout ce qui lui appartenait, ce que Napoléon n’accepta pas. Quelqu’un lui ayant représenté qu’elle se réduisait, par là, à l’indigence : « Qu’importe, répondit-elle ; quand je n’aurai plus rien, je prendrai un bâton et j’irai demander l’aumône pour la mère de Napoléon. »
Les faits historiques sont rares dans cette double vie d’exil, entre la mère et le fils, séparés l’un de 1 autre, à la fatale distance de Rome à Sainte-Hélène. De précieux écrits pourtant rapprochent, par la pensée, Napoléon de sa mère, faute d’une correspon-
(1) Napoléon et Marie-Louise, 1844, 3 vol., t. I''', p. 449.
dance suivie qu’il eût été si intéressant de connaître, mais elle a été interdite ou interceptée par la défiance ombrageuse du gouvernement anglais et par l’abus de pouvoir du gardien de l’île meurtrière.
L’arrivée de Sir Hudson Lowe, le 14 avril 1816, à Sainte-Hélène, fut à la fois la menace et l’application de tous les maux infligés au prisonnier, disant, dès la première vue, de son geôlier : « Cet homme me sera funeste ; la nature me prévient contre lui. » Napoléon ne revint jamais, pendant toute la durée de son exil, sur cette première impression, et lorsque, plus tard, sa mère si inquiète de son sort, sut qu’il était au pouvoir d’Hudson Lowe, elle perdit toute espérance d’un changement de destinée. Le malheureux exilé attendait des nouvelles de sa famille et n’en recevait point.
Le 7 mai, M. Cortois de Pressigny, ambassadeur à Rome, écrit au duc de Richelieu, ministre des affaires étrangères (1) :
M. le marquis de Rivière m’ayant donné connaissance de quelques correspondances de Rome avec la Corse, dont on accusait Madame Letizia, j’ai adressé au cardinal Consalvi, secrétaire d’État, une note dans laquelle j’ai demandé des explications sur cette affaire. M. le cardinal a répondu par la note dont copie est ci-jointe. On y verra que le gouvernement pontifical promet de ne plus accorder un asile aux membres de la famille Bonaparte, si leur conduite peut, désormais, mériter la censure. D’après les informations particulières et secrètes que j’ai prises moi-même, cette corres-
(\) Archives du Ministère?
pondance de Madame Letizia avec la Corse me parait imaginaire. (Le cardinal Consalvi était allé faire part à Madame- Mère de l’accusation portée contre elle et elle avait nié absolument qu’elle fût l’auteur des lettres incriminées.]
« Quel avant^e, aurait-elle dit, eût-elle pu trouver à soulever la Corse, en supposant que cela lui eût été possible? » Le seul résultat eût été de lui faire perdre le seul bien qui lui restât, le séjour tranquille dans cette capitale, où l’on ne tolérerait pas ensuite son séjour.
Une fois enfin, c'était le 29 mai, Napoléon venait de rentrer dans son cabinet, pour y lire les journaux de France, jusqu’à la date du o mars. « Pendant cette lecture, dit Las Cases (1), il m’a été remis, de la part du grand maréchal, pour l’empereur, une lettre venant de l’Europe. Je la lui ai remise, il l’a lue une fois, a soupiré, il l’a relue encore, l’a déchirée et jetée sous la table. Elle était arrivée ouverte!... Il s’est remis à sa lecture des journaux, puis s’interrompant tout à coup, après quelques minutes, il m’a dit : « C’est de la pauATe Madame ; elle se porte bien et veut venir me joindre !... » Et il s’est remis à lire. Ces nouvelles, les premières qui fussent parvenues à l’empereur sur sa famille, étaient de la main du cardinal Fesch et l’empereur se montrait visiblement blessé de les aA-oir reçues ouvertes. »
Il devait regretter encore plus que la pauvre Madaine, désignée ainsi par sa tristesse, n’eût pas été en état de lui écrire elle-même, de sa main affaiblie
(1) Mémorial de Sainte-Hélène. Éd. illustrée de 184Î, t. for, p. 605.
et tremblante. Il aurait brûlé sa lettre, sans la jeter sous la table. Quoi qu’il en fût, cette lettre ne paraît pas connue d’après le texte. Un nouvel historien de Marie-Louise (1) parle de ladite letttre, en ces termes : « Le prisonnier lut cette lettre avec émotion, puis la brûla. Quant à l’oublieuse Marie-Louise, toujours le même silence. »
La princesse Élisa fort affligée, avec toute la famille, de la situation douloureuse de son fi’ère, lui écrivit de Bologne, qu’elle désirait, comme leur mère, venir à Sainte-Hélène et s’y exiler auprès de lui. Mais Napoléon, ayant ressenti, dès son arrivée, que le climat lui serait funeste, quoique l’on ait prétendu le contraire, témoigna formellement le désir que sa mère ne fît pas de nouvelles démarches, pour obtenir, à titre de faveur, de venir auprès de lui. Sa sœur Élisa eût été seule en état de supporter les fatigues du voyage et les influences du climat de Sainte-Hélène. Quant k Pauline, si dévouée qu’elle fût à son frère, elle était déjà trop malade, pour se résoudre à un pareil voyage, si la permission lui en eût été accordée.
De nouvelles lettres de Madame Mère, des deux princesses et du prince Lucien parviennent aussi à l’empereur, mais lui sont remises ouvertes, ainsi que les précédentes. Ces lettres d’ailleurs n’ont pas été publiées. Elles peuvent avoir été détruites ou brûlées
(1) Marie-Louise et le duc de Reichsladt. 1 vol. sur les Femmes des Tuileries, par le baron Imbert de Saint-Amand, 1886.
par Napoléon lui-môrne, offensé des manœuvres de l’odieuse consigne de son geôlier. On ne peut supposer, sans preuve, que ces lettres, après avoir été décachetées ^r Hudson Lowe, ou par ses affidés, aient été copiées en secret.
Le cardinal écrit au comte de Saint-Leu à Lucques, en lui parlant au nom de Madame Mère, suivant son style collectif de nous (1) et ne précise rien de relatif ou de personnel à sa sœur.
Rome, 20 juillet.
Votre mère est ici, depuis deux jours. Elle est venue me voir et elle retourne, demain, à la Ruffmella.
Cette lettre m’est commune avec elle. Elle vous remercie d’avoir pensé à elle, en lui envoyant des denrées de Toscane et de Lucques. Elle ne les a pas encore reçues... »
Une nouvelle lettre du cardinal est écrite, de la Ruffmella, sous la date de Rome, à mademoiselle Skelton, à Londres :
Rome, 22 août 181G.
Vous ne sauriez vous imaginer le bonheur qu’a apporté votre lettre à ma sœur et à moi. C’est la première fois que nous avons reçu des nouvelles de Longwood. Quelle demande pourrais-je vous faire sans craindre de vous être importun! Vous-même vous pourriez connaître ce que vous pourriez dire de bien agréable à sa mère et à son oncle qui le chérissent de tout leur cœur.
Par cette lettre nous avons l’assurance qu’au 13 de mai il se portait bien... A-t-il reçu de nos nouvelles? Pourrionsnous lui en faire parvenir? Voudriez-vous avoir l’extrême
(1) Registre de correspondance du cardinal.
complaisance de nous en donner, lorsque vous en recevrez de Sainte-Hélène? Sauriez-vous nous indiquer ce que nous pourrions lui envoyer qui pût lui être agréable, et par quel canal, des livres ou toute autre chose?
Le cardinal devait bien penser que, donner, le plus souvent possible, des nouvelles de Madame et de ses enfants au malheureux exilé, ce serait répondre à son désir. C’était parce que quelques-unes de ces lettres pouvaient être égarées ou détournées, qu’il fallait en écrire et en adresser plusieurs, sans les cacheter, et sans les compter, au nom personnel de Madame, éprouvant trop de difficultés à écrire ellemême.
Le général comte de Montholon, dans une protestation formelle adressée à sir Hudson Lowe et datée de Longwood, le 23 août 1816 (1), dit, à propos des lettres interceptées de Madame Mère à son fils ;
• « C’est le même esprit de haine qui a ordonné que l’empereur Napoléon ne puisse écrire ni recevoir aucune lettre, sans qu’elle soit ouverte et lue par les ministres anglais et les officiers de Sainte-Hélène ; on lui a, par là, interdit la possibilité de recevoir des nouvelles de sa mère, de sa femme, de son fils, de ses frères, de ses sœurs, et lorsque voulant se soustraire aux inconvénients de voir ses lettres lues par des officiers subalternes, il a voulu envoyer des lettres cachetées au prince régent, on a répondu qu’on ne
(I) La captivité. Suite de la correspondance de Napoléon t. XXII.
pouvait se charger que de laisser passer des lettres ouvertes, suivant les instructions du ministère. »
Dans l’un de ces entretiens familiers à Sainte- Hélène (1), INyflpoléon semble passer en revue les membres de sa famille, avec le souvenir de leurs qualités. Il trace en peu de mots, justes et vrais, la valeur exacte, le mérite propre ou les aptitudes spéciales de ses frères et sœurs, depuis l’aîné jusqu’au plus jeune, pour finir par ces paroles sublimes : « ... Quant à ma mère, elle est cligne de tous les genres de vénération... » Ces paroles représentent l’épigraphe de l’ouvrage publié aujourd’hui.
Pendant ce temps et par un douloureux contraste, la réaction royaliste, dans son aveugle animosité, ne s’attaquait pas seulement à la personne de Napoléon et à chacun de ses proches. Le nom même de sa mère, si digne de toutes les vénérations, ne fut pas épargné, comme le méritait cette femme incomparable, par la dignité de sa vie entière. Telle est la pensée de tous les historiens de cette époque si troublée. Il suffit, pour s’en conv'aincre, de parcourir un beau livre de Félix Wouters (2).
L’auteur du Mémorial ajoute dans une note de la citation précédente : « Que l’empereur connaissait bien sa mère ! A mon retour en Europe, j’ai vu se vérifier, à la lettre, ce qu’il en dit ici, et j’en ai joui avec délices. A peine eus-je fait connaître à Madame
(1) Mémorial de Sainte-Hélène, par de Las Cases, 1842, t. II.
(2) Histoire de la famille Bonaparte depuis 1815, 2» édit., 1849.
Mère la situation de l’empereur, et ma résolution de me consacrer uniquement à y apporter quelque adoucissement, que sa réponse, par le retour du courrier, fut que toute sa fortune était à la disposition de son fils, qu’elle se réduirait à une simple servante, s’il le fallait, m’autorisant, bien que je n’en fusse pas connu personnellement, de tirer, dès l’instant môme, telle somme que je croirais nécessaire au bien-être de l’empereur.
» Le cardinal Fesch joignit ses offres, d’une manière tout aussi touchante; et c’est ici le cas de faire connaître que tous les membres de la famille de l’empereur s’empressèrent de témoigner le môme zèle, la même tendresse, le même dévouement. Tant que masanté me permit de correspondre avec eux, j’ai reçu une foule de lettres dont l’ensemble formerait le recueil le plus touchant. Elles honorent leur cœur, et eussent pu être une douce consolation pour l’empereur, si les restrictions anglaises m’eussent permis de les faire parvenir jusqu’à lui. » Retirée de son côté, à Rome, dans une retraite absolue. Madame n’en fut pas moins en butte à de méprisables soupçons. On allait jusqu’à l’accuser de semer l’or et de fomenter des troubles, en Corse, pour y provoquer une insurrection en faveur du captif de Sainte-Hélène. « Je n’ai pas, redisait-elle, les trésors que l’on suppose, et si je les possédais, je les emploierais, non pas à fomenter des troubles en Corse, mais à armei une flotte pour enlever l’empereur de cette île maudite
OÙ la plus odieuse déloyauté le retient prisonnier. »
Loin de conspirer à Rome, Madame Mère y a v'écu longtemps de la vie de l’exil, qui use lentement et détruit une à ijjie toutes les forces humaines, jusqu’à ce qu une telle existence ne laisse plus d’espoir que dans la mort. Madame ne devait pas démentir, une seule fois, ce qu’elle n’avait cessé d’être, toute sa vie, pendant que Napoléon atteint des plus cruelles souffrances, reportait ses pensées vers sa mère.
Tissot commence une Histoire de Napoléon par le portrait suivant de cette mère incomparable (1) ;
« Relégué sur le rocher de Sainte-Hélène, et recueillant tous ses souvenirs, pour le siècle qu’il voulait occuper encore, pour la postérité qu’il regardait toujours avec une âme avide d’espérance. Napoléon a fait l’éloge de sa mère, Letizia Ramolino; mais peut-être n’a-t-il point retracé avec assez de conviction et d’énergie l’influence que cette mère avait exercée sur lui, dès le berceau. Belle comme une statue antique, imposante, maîtresse d’elle-même, pleine d ordre et d économie, toujours occupée du soin de régir sa nombreuse famille, Madame Bonaparte était digne, à tous égards, du nom de la femme forte. Elle possédait encore le courage, la constance et d autres qualités supérieures, qu’elle transmit à son fils. Mais ce ne sont pas là les seuls présents de la tendresse maternelle au futur empereur. En voyant
(1) Histoire de Napoléon, par Tissot, de l’Académie française, 1833, t. I", p. 2 : Quelques observations.
chez lui tous les signes d’un caractère fougueux et passionné, que des résistances imprudentes ou un despotisme mal entendu pouvaient rendre indomptable, elle s’appliqua, de bonne heure, à le soumettre au joug d’une volonté inflexible, mais judicieuse; l’enfant, rebelle à tous les autres pouvoirs, cédait, sans murmurer, à la sainte autorité de celle qui l’avait porté dans son sein, au milieu des périls d’une expédition militaire, comme s’il eût été dans la destinée du premier capitaine du siècle d’assister à des combats, pour la liberté, dès le ventre de sa mère. Le crédule et bon Plutarque n’aurait pas manqué de relever cette circonstance comme l’un de ces présages, dans lesquels la superstitieuse antiquité aimait à voir l’explication d’une destinée. »
Cette Histoire de Napoléon, par Tissot, complète, dès la page 2, le portrait de sa mère, qu’il vient de tracer, en disant, à propos de son fils :
« ... Il avait pour guide une mère douée d’un esprit ferme, intrépide dans le danger, capable de sup- Dorter toutes les privations, ennemie de tout ce qui était bas, pleine de finesse sans fausseté, sévère, économe et prudente. Bonaparte, en prenant plaisir à faire l’éloge de sa mère, n’a point assez dit, peut-être, tout ce qu’il devait à sa première institutrice...
»... Madame Letizia Bonaparte, n’ayant pas joué de rôle, pendant la splendeur de l’empire, a, pour ainsi dire, enseveli scs hautes qualités dans le silence; toutefois, les personnes admises dans son
intimité ont reconnu en elle une femme supérieure et retrouvé la source de quelques-unes des grandes qualités de son fils. »
Le comte Las Cases, tout dévoué à l’auguste captif de Sainte-Hélène, fut dénoncé au gouverneur, le 25 novembre 1816, par un ancien domestique, sur lequel il croyait pouvoir compter et auquel il avait confié plusieurs lettres pour l’Europe, notamment pour Rome, à l’adresse de Madame. M. de Las Cases, arrêté aussitôt et séparé de l’empereur, fut éloigné de lui, à grande distance, avec son fils Emmanuel, pendant plus d’un mois, et obligé ensuite de quitter l’île pour se rendre au Cap.
Une lettre au prince Lucien, datée du 6 mars 1816, fut la cause déterminante de cette mesure rigoureuse et fit grand bruit. Voici cette lettre (1) :
Monseigneur,
Je viens de recevoir votre lettre de Rome, datée du 6 mars dernier. Je m’estime bien heureux que Votre Altesse ait daigné m’honorer de cette marque de son souvenir. Je m’efforcerai d’y répondre, en lui donnant, de temps à autre, pour toute sa famille un détail de tout ce qui concerne l’empereur, sa santé, ses occupations et les traitements qu’on lui fait éprouver. Je vous manderai surtout, monseigneur, les choses telles qu elles se sont passées et telles qu’elles se trouveront, m en reposant, sur Votre Altesse, pour déguiser, au besoin, au cœur toujours sensible d’une mère, ce qu’il pourrait y avoir de trop affligeant pour elle, etc.
(1) Memorial de Sainle-Hélène. Éd. illustrée, 1842, t. II, p. 502.
Les Mémoires authentiques de Sainte-Hélène, faisant suite à la Correspondance (1) attestent maintes fois l’hommage rendu par Napoléon à sa mère.
(1) Extraits des récits de la captivité, suite de la Correspondance de Napoléon /", t. XXXII, éd. in-4®, 1869.
Vœux stériles, adressés de Rome à Saiute-llélène. — Le souvenir de la mère attaché à son fils. — Les préférences maternelles. — Généreux sentiments de lord et de lady Holland. — Noble lettre de Madame à lord Holland pour les exilés. — Lettres du cardinal au général Bertrand ; — de lord Holland au ministre lord Bathurst; — de lord Bathurst à lord Holland. — Envoi de sommes d’argent et d’objets de valeur au captif de Sainte-Hélène. — Le docteur Barry O’Meara et ses soins dévoués. — Lettres : du cardinal à l’empereur; — de madame Mère au prince de Metternich. — Napoléon refuse les offres de sa famille. — Il reçoit quelques objets de Chine. — Lettres de Madame à Jérôme; — du pape Pie VII au cardinal Consalvi.
-\près sa touchante lettre d’adieu au comte de Las Cases et le retour de ses pensées vers sa mère, Napoléon recevait encore les vœux de son entourage, au second jour de l’an de sa captivité. Ces vœux stériles ne pouvaient plus se réaliser, ni à Sainte- Hélène, ni à Rome. Là ne devaient s’échanger, désormais, que des souvenirs et des regrets, à travers 1 immensité de l’Océan. Napoléon, dès les premiers jours de cette nouvelle année, comme tant de fois, durant les quatres dernières de sa vie, devait revoir seulement 1 image de sa mère en invoquant sa mémoire.
« Ma mère, disait-il, le 1®'' janvier 1817, au général Montholon (1), est une femme de beaucoup d’ordre et de grande vertu. Mais comme toutes les mères, elle aimait inégalement ses enfants ; ainsi Pauline et moi étions ses favoris ; Pauline, parce qu’elle était la plus jolie et la plus gracieuse ; moi peut-être, par un de ces instincts de la nature, qui lui disait que je serais le créateur de la grandeur de son sang. » Il serait difficile de discuter cette opinion.
D’après l’un des rapports de M. de Blacas, le 1“' avril 1817, au moment du projet de départ de Lucien pour l’Amérique, « Madame vient de lui faire remettre par son banquier M. Torlonia, une somme de cent mille piastres. La princesse Borghëse cherche à vendre tous ses effets précieux. »
Quelques étrangers de distinction, parmi lesquels de nobles personnages d’Angleterre, protestaient par leur sympathie pour le grand exilé, contre la politique de persécution exercée envers lui, par leur gouvernement.
Lord Holland, membre illustre du Parlement, se montra plus touché qu’aucun autre de la douloureuse situation du captif de Sainte-Hélène et de l’exil à Rome de sa mère, à laquelle le gouvernement britannique refusait la consolation de le rejoindre. Napoléon lui-même ne consentait point à exposer sa mère aux fatigues et aux dangers d’un tel voyage.
(1) Récits de la captivité de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène ^ par le général Montholon, 1847, t. II, p. 17.
loi
Lord Holland, dit Fr. Barrière, d’après la liste de ses Souvenirs (1), ne cessa de témoigner à Napoléon captif, l’intérêt qu’avait excité le souverain détrôné de la France. Lady Holland de même, en prenant une noble part aux démarches instantes de son époux, obtint et conservera, dans l’histoire, la touchante reconnaissance de Napoléon et celle do sa mère. Elle réussit quelquefois à faire parvenir des nouvelles indirectes de Sainte-Hélène à Rome, mais ses inspirations généreuses rencontrèrent plus de difficultés, pour faire parvenir au prisonnier des nouvelles de Rome et de sa mère.
C’est ainsi qu’une lettre de Madame fut égarée dans les bureaux du gouverneur et ne se retrouva, dit lord Holland (2), qu’après un temps considérable. [Souvenirs, p. ISO.) Cette lettre de Madame à lord Holland, est d une si haute portée, qu’elle n’a pas besoin de commentaire. Extraite d’un registre de correspondance de Madame Mère, elle a été publiée in-extenso dans la Correspondance de Napoléon P\
Un extrait seulement de la meme lettre se trouve au Bristish Muséum à Londres (3), qui en a supprimé la première et les deux dernières phrases, par égard, sans doute, pour le ministère britannique. Suit ta copie entière de cette lettre si expressive.
(1) Souvenirs écrits par Lord Holland, publiés par son fils, à Loodres, avec un avant-propos de Fr. Barrière, Paris, 1862.
(2) Correspondance de Napoléon !•’, éd. in-4® 1869, t. XXXI. p. 491.
(3) Copie autorisée à l’intention de cet ouvrage sur Madame Mère.
Madame Mère à lord Holland, membre du Parlement, à Londres.
Rome, 1" mai 1817.
La mère de Napoléon ne saurait mieux vous témoigner sa reconnaissance pour l’intérêt que vous prenez à son fils qu’en vous exprimant la surprise qu’elle a éprouvée, en lisant, dans la réponse de lord Bathurst, que personne de sa famille n’a fait parvenir au ministre britannique des lettres pour Sainte-Hélène. Une telle elTronterie prouve l’impression qu’a dù faire votre motion, et le bien que l’empereur pourra en ressentir.
J’ai écrit à mon fils, plusieurs fois par le commerce, et entre autres par le canal du banquier Torlonia, qui m’assura de la remise de mes lettres dans les bureaux, plusieurs fois par des seigneurs anglais, qui gracieusement, s’engageaient à les remettre dans les mains des ministres : Mais je ne me souviens que du nom de l’un d’entre eux, lord Lucan, qui promit à mon frère et à moi que nos lettres seraient remises en propres mains à lord Castlereagh par sa fille aînée, à laquelle il les enverrait à son arrivée à Paris. Et depuis la nouvelle année j’ai remis d’autres lettres au général Mathew.
Craignant en outre qu’il ne fût pas permis à l’empereur d’écrire, j’adressai des lettres à madame la comtesse Bertrand mais toutes sont restées sans réponse.
Cependant la Providence, qui veille à dévoiler le mensonge a permis qu’une dame qui se trouvait à Rome, en février dernier, appartenant, dit-on, à un sous-secrétaire d’État, et, si je ne me trompe, du nom de Hamilton, dit au capitaine de frégate Tower qu’elle avait lu de mes lettres à mon fils, qu’on lui avait apportées à sa campagne, en Angleterre. D’après l’usage que les ministres en faisaient, et la presque certitude que l’empereur n’avait jamais reçu de mes lettres, je me serais décidée à ne pas donner trop souvent des sujets d’amusement aux ministres, si une mère avait pu renoncer à l’espérance de s’entretenir avec son fils malheureux.
D’ailleurs la réponse do lord Bathurst à votre motion me décide à chercher tous les moyens possibles pour lui faire parvenir de mes nouvelles.
Permettez donfi,que je vous supplie d’envoyer la lettre cijointe dans les bureaux de lord Bathurst; aura-t-elle un meilleur sort que les autres? à moins qu’on ne veuille assujettir une mère à écrire à son fils, avec une dureté irréfléchie? Kh! que mon fils me croie plutôt morte, mais qu’il ne doute jamais de ma tendresse, de la part que je prends à sa position et de l’espérance de le revoir.
Cependant, pour ôter toute excuse, j’adresse deux lettres, afin que le ministre choisisse celle qu’il voudra envoyer, dans le cas où vous ne croiriez pas devoir les lui faire parvenir toutes les deux.
Milord, votre grand caractère me dispense de vous exprimer les sentiments de mon éternelle reconnaissance, mais je ne puis vous taire que les seuls jours heureux que j’ai passés, depuis la captivité de mon fils, sont ceux qui naissent avec l’espérance que je place dans le pouvoir de vos vertus.
Que lady Holland veuille bien trouver ici l’assurance de sentiments dignes de son cœur ; qu’elle ne cesse pas de prendre intérêt à mon fils.
Madame.
Le cardinal écrit pour Madame, au général Bertrand (1).
Rome, 2 mai 1817.
... Donnez-nous des nouvelles de l’empereur. A chaque instant, nous sommes avec lui; il remplit toutes nos journées; nous sommes pleins d’espérance de le revoir, et nous nous confions bien fermement dans celui qui a toujours été son bouclier et son égide, etc.
... Ma sœur écrivit aussi, dans le temps, à madame la comtesse Bertrand, pour l’engager à nous donner de ces nouvelles tant désirées.
(1) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
... Le cardinal, en finissant, exprime les plus grandes espérances sur le retour de l’empereur.
Telle était aussi la croyance de beaucoup de personnes, et cette croyance n’était qu’une illusion sincère et profondément sentie chez quelques-uns, douteuse ou douloureuse chez d’autres, et enfin affectée ou affichée par un grand nombre, incapables des sentiments d’affection, de reconnaissance et encore moins de dévouement pour Napoléon.
Madame, dans le courant de mai, adresse à son fils, par la main du cardinal, trois lettres séparées, afin d’assurer, au moins l’arrivée de l’une d’elles. Toutes les trois semblent avoir été égarées ou interceptées, comme la plupart des précédentes.
Lord Holland, admirateur sincère de Napoléon et profondément touché de sa douloureuse situation, écrit au comte Bathurst, revêtu alors du pouvoir, au sujet des lettres de Madame Mère à son fils. La lettre de lord Holland datée de mai 1817, extraite de sa collection, se trouve aussi copiée au British Musewn de Londres (1).
Cette lettre atténue, tout d’abord, les relations de sa correspondance avec Madame Mère, comme avec la princesse Borghèse, pour ne pas rendre sa démarche trop pressante auprès de lord Bathurst. Il désigne simplement deux lettres qui lui ont été transmises pour Sainte-Hélène par Madame lui écrivant, elle-
(1) Copie de cette lettre transmise sous toute garantie.
même, en des termes dont il ne saurait se prévaloir auprès de son éminent compatriote.
Lord Holland espère que lord Bathurst ne le désapprouvera pas 3*e répondre à Madame, de sa part, qu’il ne voit pas d’inconvénient à transmettre ses lettres et celles de la princesse Borghèse à Sainte- Hélène, avec cerlilude d’être remises à Napoléon. Lord Holland pourrait être do même Tintermédiaire des réponses du prisonnier à sa mère et à sa sœur. Il ajoute que si .toutes deux pouvaient adresser d’autres lettres, directement à lord Bathurst, ce serait du temps gagné, avec garantie d’arriver à destination. Lord Holland communiquera sûrement le bulletin du docteur O’Meara à Madame Mère et à son frère le cardinal Fesch. Il signe : « Votre obéissant serviteur, Holland. »
Le lord comte Bathurst répond à lord Holland, le 19 mai 1817 :
Cher monsieur,
J’ai eu l’honneur de recevoir votre lettre, et sous le même pli, deux de Madame Bonaparte à son fils. Ces deux lettres étant doubles partiront l’une et l’autre par une voie différente. Cet envoi faisant partie, sans doute, de l’extrait de la lettre de Madame à votre adresse et que vous avez oublié d’y joindre.
Vous pouvez assurer Madame que ses lettres seront expédiées. Elle sera peut-être contente de savoir que la lettre confiée par elle pour moi au général Montagu Maitland, a déjà été expédiée comme celle d’Élisa, sœur de Bonaparte. Cette dernière lettre m’a été transmise, de la manière la plus simple de toutes, par un marchand de ce pays-ci.
La famille peut compter aussi sur la régularité de la transmission des réponses, pourvu qu’elles soient envoyées conformément à la règle établie. Mais les vaisseaux font aujourd’hui un trajet direct plus rare à Sainte-Hélène, parce que le transport des lettres subit un détour par le cap de Bonne-Espérance. De là un retard considérable. Ainsi, ajoute lord Basthurst, mes envois à Sir Hudson, datés du mois de novembre ne sont arrivés qu’au mois de mars à Sainte- Hélène (1). (Et il s’agissait des lettres de Madame à son fils!)
Vous devriez, sans aucun doute, conseiller à la famille de de me remettre, à l’avenir, ses lettres directement. J’ai déjà prié lord Lucanto de lui en faire part, comme vous pouvez vous-môme vous en rendre compte par' la copie ci-incluse de ma lettre, en réponse à une dans laquelle Sa Seigneurie s’informe du sort d’un paquet de lettres confié à lui, paraît-il par la famille. Ce sont les seules lettres dont j’aie connaissance et si, en réalité, d’autres ont été écrites, elles doivent avoir été égarées par le mode d’envoi.
Tout à vous,
B.vthürst (1).
Plusieurs envois de sommes assez considérables et d’objets d’une valeur réelle, adressés au captif de Sainte-Hélène par Madame Mère, ne parvinrent pas plus que ses lettres, à leur destination. Il faut en excepter une somme de cent mille francs, demandée ou spécifiée par Napoléon lui-méme, se plaignant du triste dénuement auquel ses ennemis le condamnaient.
Sa tendre mère, dont la sollicitude constante ne se lassait point, réussit encore à lui faire parvenir la collection en vermeil des ornements nécessaires
(1) Lettres de lord Holland. Voir Appendice, aux deux noms.
à la chapelle de Longwood, afin qu’ils eussent une valeur A'énale et pour en assurer le départ, elle les confia aux soin^de l’aumônier de 1 empereur, lorsqu’il se rendit à Sainte-Hélène.
Cette fois encore la vénérée mère trouvait dans la conscience de sa tendresse la plus noble réfutation des sottes critiques et des injustes reproches d’avarice dont elle dédaignait de prendre souci. Elle ne cessa, jusqu’à la fin de sa vie, de se priver pour elle du superflu, afin d’en réserver le bénéfice aux malheureux, et à ses enfants, les plus malheureux entre tous.
Tant d’inquiétudes pour celui qui avait eu la puissance de la fortune et se trouvait réduit, par l’oppression de ses ennemis, à n’avoir plus le nécessaire, tant de craintes maternelles a^-aient réagi sur le repos et la santé de Madame. Elle éprouvait le besoin de s’écarter de la ville de Rome et elle accepta, dans les premiers jours de juin, l’invitation de son cher fils Louis de se rendre à sa campagne d’Albano,^ où elle séjourna durant trois mois. Albano était le séjour d’été ou de villégiature le plus recherché des environs de Rome.
La pensée doit revenir de Rome à Sainte-Hélène, pour y retrouver, suivant l’ordre des dates, le souvenir de Madame Mère. Ce souvenir s’applique à l’intervention de l’honorable médecin de l’empereur et représente le docteur Barry O’Meara, d’origine irlandaise, -attaché à l’escadre britannique d’observation,.
màdamiî Mère.
comme chirurgien-major. Il avait été détaché de ce service régimentaire, auprès de Napoléon, après avoir assisté à son départ de Plymouth, en passant du vaisseau le Bellérophon sur le Norlhumberland^ en partance pour Sainte-Hélène. C’est à Sainte-Hélène que, dès son arrivée, l’empereur en exil reçut les premiers soins d’O’Meara et pressentit son mérite. Le sympathique docteur, saisi de respect et d’admiration pour l’illustre captif, eut la pensée touchante d’écrire un Journal quotidien, commençant le jour de rembarquement et destiné à la publicité.
Il fait mention de Madame, à la date du 10 juin 1817, dans les termes suivants (1) :
L’empereur a parlé ensuite de sa famille. « Mon excellente mère, a-t-il dit, est une femme courageuse et de beaucoup de mérite; son caractère est plus celui d’un homme que celui d’une femme; il est fier, noble et altier. Elle vendrait tout pour moi... Je lui assignais un million par an, outre un palais, et beaucoup de présents que je lui faisais. C’est à la manière dont elle m’a élevé, dans mon enfance, que je dois principalement mon élévation. Mon opinion est que la bonne ou mauvaise conduite à venir d’un enfant, dépend entièrement de sa mère. » Suivent les portraits de quelques autres membres de la famille.
Une lettre du cardinal donne des nouvelles de chacun d’eux à l’empereur dans la lettre suivante (2) :
(1) Napoléon dans l’exil, ou Une voix de Sainte-Hélène, etc., par Barry E. O'.Meara, son chirurgien dans cette île, 1823, t. II, p. 97.
(2) Registre de la correspondance du cardinal Fesch.
Rome, le 17 juin 1817.
Votre mère vous a écrit trois fois, dans le mois de mai dernier. J’ai toujours cru inutile de vous écrire, lorsqu’elle vous écrivait, puisque j’étais son secrétaire; mais aujourd’hui qu’elle est, depuis quelques jours à Albano, chez Louis, je ne veux pas laisser échapper une bonne occasion qui se présente, etc.
Madame a fait honneur à la recommandation du comte Bertrand, en faveur du chef d’escadrons Pionkowski et envoyée par des banquiers de Londres en copie, pour être présentée aux parents de Votre Majesté; et poste courante, elle a fait remettre à Londres 6000 francs, pour tenir lieu de gratification d’une année de ses appointements qui lui sera fidèlement payée, si toutefois il a attendu à Londres, comme il y a lieu de le croire.
Madame jouit d’une santé assez bonne; je suis toujours avec elle et je fais pour elle tout ce que mon cœur me commande. Tout au moins, elle est pleine de courage et d’espérance de revoir et d’embrasser Votre Majesté...
Toute la famille de Votre Majesté se porte bien : Élisa est établie à Trieste. Dans cette ville se trouve aussi le duc de Padoue, avec sa femme et ses enfants. Jérôme a acheté une propriété à trois lieues de Vienne, et Caroline en a acquis une autre à dix lieues de cette capitale. Julie avec ses filles est à Francfort. Joseph est établi entre Philadelphie et New- York; Lucien voulait s’y rendre avec son aîné; mais il n’q pas obtenu les passeports des alliés. Pauline est ici bien portante.
Madame a offert, dans toutes ses lettres, de partager avec Votre Majesté tout ce qn’ Elle a; et moi, j’ai l’ambition de lui offrir ma galerie, qui est, en ce moment la plus belle, etc.
Il n’y a qu’un gouvernement qui puisse l’acheter, etc...
A ces renseignements personnels du cardinal, s ajoute une lettre touchante de Madame au prince
de Metternich, sur le retour en Europe et l’arrestation d’un fidèle serviteur de Sainte-Hélène (d).
Albano, 30 juin 1817.
Une mère affligée saisit avec empressement tout ce qui peut alléger ses malheurs; et je me réjoussais d'avance de recevoir des nouvelles de mon fils, lorsque j’appris l’arrivée à Milan de Santini, venant de Sainte-Hélène et poursuivant sa route jusqu’à Rome. Votre Altesse doit concevoir la peine où je me retrouve, me voyant privée d’une semblable consolation, puisqu’on m’assure que le gouverneur de Milan l’a enfermé à Mantoue.
Les lettres qu’il nous apportait avaient été lues en Angleterre et par le susdit gouverneur. 11 ne pouvait pas y avoir de quoi troubler la tranquillité publique et l’homme qu’on a arrêté était trop prudent pour s’exposer à être surpris dans ses discours. Que pourrait-il me dire, sinon m’informer exactement de l’état de mon fils, et aurait-on pu soupçonner que cette circonstance m’eût pu faire changer son état?
Votre Altesse me permettrait-elle donc, qu’au nom de l’humanité je la supplie de faire mettre en liberté, pour qu’il puisse poursuivre son voyage, un homme qui n’a d’autre tort que d’avoir été fidèle à son maître et dont le voyage à Rome avait pour but d’entrer à mon service et de me donner des nouvelles de mon fils?
Je suis avec la plus haute considération, etc.
« ... Napoléon, dit M. Tliiers (2), avait reçu aussi de sa famille des lettres qui l’avaient vivement ému. Les unes lui disaient que son fils se portait bien et
(1) Registre de con'espondance du cardinal Fesch.
(2) Histoire du consulat et de l'empire, t. XX, p. G65.
grandissait à vue d’œil, les autres que sa mère, sa sœur Pauline, ses frères désiraient le joindre à Sainte-IIélène»,et mettaient leur fortune à sa disposition. Napoléon, très touché de ces offres, était résolu à les refuser. Se considérant à Sainte-Hélène comme un condamné à mort, il n’aurait pas plus supporté que sa mère et sa sœur y vinssent, qu’il n’aurait voulu les voir monter sur l’échafaud avec lui.
» ... Sachant qu’excepté le cardinal Fesch et sa mère, ses proches avaient à peine de quoi vivre, et ayant de plus 4 à 5 millions secrètement déposés chez M. Laffitte, il n’aurait pas consenti à leur être à charge.
» Madame Mère, la reine Ilortense, la princesse Pauline, avaient mis à la disposition de l’empereur tout ce qu’elles possédaient, et le roi Joseph, d’après Montholon, lui ouvrait un crédit considérable (1). » Il refusa ces offres généreuses.
Le 9 juillet 1817, Napoléon reçut en cadeau, du capitaine anglais Ephinston, divers objets de toilette de fabrique chinoise, que la police d’Hudson Lowe laissa passer. L’infortuné captif parut touché de ce souvenir et d’une lettre du capitaine, neveu de lord Keith. Napoléon destinait à Madame Mère, entre autres objets, un damier en ivoire ciselé, provenant de cet envoi (2).
(1) Récits de la captivité de Napotéon, ia-S°, 1847, t. II.
(2) O Meara, Napoléon- dans l'exil, etc., Londres, 1823, t. II.
Madame Mère au prince Jérôme (1).
Albuno, 18 août 1817.
J’ai reçu votre lettre du 15 juillet. Je conçois les raisons que vous avez de garder le silence; mais il faut écrire, comme si on écrivait des gazettes ; il en résultera toujours la consolation d’avoir des nouvelles des siens. Pour moi, je ne m’étonne que de voir qu’on ne soit pas rassasié de persécuter sans fruit. Écrivez-moi, toujours, malgré l’inquisition de tous les gens de la police; je ne désire que savoir comment vous vous portez, vous, ma chère Catherine et votre enfant.
Je passerai les grandes chaleurs ici, dans une maison que Louis a acquise pour le bon air — et plus frais qu’à Rome. Louis est aux eaux de Monte-Catini, entre Pistoja et Lucques en Toscane. Il se porte bien, ainsi que tous les autres de notre famille.
Quant au cardinal, j e connais sa position ; il n’a rien ; il fait comme il peut, pour tenir un état, mais il n’a rien. Il faut que vous attendiez que sa maison soit vendue, ainsi que ses effets. Il est inutile que vous la preniez ; il s’acquitterait avec autant d’empressement que vous, mais il faut que chacun se prête aux circonstances. Moi aussi j’aurais besoin de mes 300000 francs et des 150 000 francs qu’on me doit; mais il faut que je prenne patience, puisque je sais qu’on ne peut pas me rembourser, malgré que j’aie perdu l’espérance de retirer le prix de ma maison et que j’aie assez pour vivre avec une aisance convenable.
Adieu, mon très cher Jérôme; je vous embrasse de tout mon cœur; aimez-moi comme je vous aime.
Une lettre du saint-père au cardinal Consalvi datée de Castel-Gandolfo, 6 octobre 1817, pressant le prince régent d’Angleterre en faveur de Napoléon,
(1) Registre de correspondance du cardinal.
ne parut avoir produit aucun effet. En voici le passage le plus important, inspiré par les instances de Madame Mère^l) ;
La famille de l’empereur lui a fait connaître que le rocher de Sainte-Hélène est mortifère, et que le pauvre exilé dépérit à vue d œil. Nous avons appris une semblable nouvelle avec une peine infinie et vous la jugerez comme nous, sans aucun doute, car nous devons nous souvenir qu’après Dieu, c’est principalement lui qui s’est dévoué au rétablissement de la religion dans le royaume vraiment grand de la France.
(I) Mémoires du cardinal Consalvi, par Crétineau-Joly, I86C.
Suspicion de la correspondance de Sainte-Hélène. — Obligation des lettres ouvertes. — Lettres : du cardinal au général Bertrand ;
— de Joseph à Napoléon ; — du cardinal au comte de Las Cases ;
— du général Bertrand au cardinal. — Envoi d’un cuisinier. — Lettres : de Madame à la comtesse de Survilliers ; — à la comtesse de La Valette; — à sa ülle Caroline; au cardinal Consalvi;
— à l’empereur : — de Joseph au cardinal Fesch. — Le docteur O’Meara éloigné de Sainte-Hélène. — Son rapport sur la maladie de l’empereur. — Lettres de Madame ; àÉlisa ; — au comte de Cossé- Brissac ; — à la reine Julie ; — au comte de Las Cases; — à chacun des trois souverains alliés; — à la princesse Élisa ; — à la reine Julie; — au marquis de Douglas ; — à la reine Hortense ;
à la comtesse de *** . — Déclaration d’O’Meara sur la maladie
mortelle de Napoléon. — Madame fait appel à chacun de ses enfants pour secourir leur malheureux frère. — Le docteur Antommarchi vient remplacer O’Meara. — Opinions religieuses de Napoléon.
Conservant à peine l’espérance de revoir son fils, Madame aurait voulu assurer à sa plume la vitesse de la pensée, pour écrire chaque jour au captif de Sainte-Hélène. Mais afin d’y parvenir, il eût fallu le bon vouloir des autorités anglaises. La plus hostile de toutes était celle de l’implacable Hudson Lowe, servile délégué de son gouvernement.
Madame Mère gémissait de ne point recevoir de
nouvelles de Sainte-Hélène et de ne pouvoir en adresser de Rome qui fussent à 1 abri de cette odieuse inquisition. Le cardinal, moins sensible à de si douloureuses épreuves et plus exercé au langage diplomatique, avait accepté de sa sœur la mission de lui servir d’interprète, même sans la nommer. La lettie suivante au général Bertrand en offre la preuve, en ne parlant de Madame qu’avec sous-entendu.
Dans de telles conditions, l’année 1818 devient l’année de la correspondance la plus suivie, de Rome à Sainte-Hélène. Elle est ouverte, dès le 1" janvier, par une lettre du cardinal Fesch au général Bertrand (1). Il lui adresse ses vœux ainsi qu’aux personnes placées auprès de l’empereur, dit un mot de la princesse Pauline et ajoute, d’après les gazettes, que Las Cases est à Francfort.
Nous nous portons tous bien, dit-il, avec la confiance que Dieu rendra la liberté à l’empereur.
Madame désirerait savoir si elle pourrait faire encore expédier quelque chose qui puisse faire plaisir à son fils.
Agréez, etc.
Les derniers mots de cette lettre abrégée désignent Madame Mère, comme si elle seule, pour ainsi dire, se trouvait à l’écart. N’était-ce pas navrant pour elle et pour le grand exilé qui eût préféré quatre mots écrits, pour lui seul, de la main tremblante de sa vénérée mère!
(1) Registre de correspondance du cardinal.
Joseph adresse de Philadelphie, à Napoléon, une lettre des sentiments, les plus fraternels par l’entremise d’un M. Filgmann, Américain, et il dit :
L('s dernières lettres de maman étaient du mois d'octobre. Elle se portait bien et est toujours inconsolable de votre éloignement...
Le fils aîné donne ensuite à l’empereur des nouvelles de chacun des membres de la famille et ajoute :
Ce pays-ci est bon; le peuple excellent ; je ne m’étends pas davantage sur ce sujet, pour ne pas augmenter nos regrets de ce que vous n’y êtes pas arrivé, comme moi. Je désire bien que vous puissiez me donner des nouvelles de votre santé et de votre situation.
Joseph (1).
Le cardinal Fesch au comte de Las Cases, à Francfort (2).
Home, le 21 février 1818.
... Vous savez que je demeure avec Madame et que nous sommes les personnes... à l’épreuve de tous les sacrifices possibles.
Madame n’a pas cessé d’écrire à Longwood,par le canal du ministère anglais, pour offrir de partager ce qui lui reste, mais ses lettres ont toujours été sans réponse et il n’y a que vous qui puissiez nous mettre sur la voie de tout ce qu’on pourra faire...
Recevez, etc.
Fesch.
P. -S. — Nous continuons d’habiter le palais Falconieri, à. cause de notre grand mobilier, malgré que ma sœur ait acheté le petit palais Rinuccini, qui fait angle au Cours et à la place
(1) Copie d'une minute, aux manuscrits de la Bibliothèque.
(2) Registre de correspondance du cardinat.
de Venise, et qui ne peut contenir deux familles. » (Madame l’aurait acheté 27000 piastres) (1).
[En note : Achat de deux billards, dont le jeu est prescrit par les médeciws à Madame Mère et au cardinal.]
Celte lettre du cardinal, écrite, comme la plupart des siennes, au nom de sa sœur, ne la personnifie jamais assez et en laisse le regret au lecteur.
La prescription faite à Madame par ses médecins de jouer au billard, témoigne qu’ils appréciaient une diversion nécessaire à ses inquiétudes et le besoin pour elle de s’en distraire par un exercice aussi rationnel que salutaire. Madame elle- même eût peut-être conseillé cet exercice à son malheureux exilé.
La claustration jointe à l’influence du climat l’exposait fatalement à l’affection endémique du foie. Quelques-uns de ses serviteurs y avaient déjà succombé. Trois ou quatre cuisiniers furent réduits à s’éloigner successivement, pour être remplacés. Ce fut dans une telle conjoncture, que Napoléon se vit obligé d’écrire lui-même une lettre ouverte à sa mère, en la priant de lui envoyer, dans le plus bref délai possible, un cuisinier français, qui eût été au service de sa maison et ne craignît point le climat de Sainte-Hélène.
Aussitôt informée, Madame consulta Pauline, qui lui désigna le meilleur choix à faire. Ce cuisinier se
(1) Selon une lettre (de surveillance) adressée de Rome, par M. de Blacas, au ministre des affaires étrangères.
nommait Chandelier; il accepta cette mission avec reconnaissance, en déclarant que pour l’honneur d’assurer la nourriture de l’empereur, il irait au bout du monde. Ce brave homme disait cela chez Madame Mère qui en fut touchée. Elle recevait, en ce moment la visite de lord Ilamilton, l’un des Anglais admirateurs de Napoléon, et le noble lord ému, à son tour, de l’élan généreux du nouveau serviteur, lui offrit sa bourse pleine d’or, mais celui-ci la refusa, en disant qu’il partait par dévouement et non par intérêt. Il quitta Rome, en faisant ses adieux à Madame, alla s’embarquer en Angleterre et arrivé enfin à Sainte- Hélène, sut si bien faire la cuisine de l’auguste malade, qu’il gagna sa confiance, et aurait sans doute contribué à sa guérison, si cette guérison n’eùt été fatalement impossible (1).
Le général Bertrand, dans une lettre du 22 mars 1818 (2), au cardinal Fesch (pour Madame), lui annonce la mort de Cipriani et celle de deux ou trois autres serviteurs, sous l’influence funeste du climat de Sainte-Hélène. Il rappelle le mauvais état de santé de plusieurs des personnes qui avaient accompagné Napoléon et dit enfin :
Je ne veux pas vous affliger, en vous parlant de la santé de l’empereur, qui est peu satisfaisante. Cependant son état n’a pas empiré, depuis les chaleurs. Je pense que vous cacherez ces détails à Madame Mère...
(1) Historiette du Journal anecdotique sur Napoléon, 1835.
(2) Livre du docteur Héreau sur Napoléon à Sainte-Hélène, 1829.
... Je prie Votre Éminence de présenter mes respects à Madame Mère et aux personnes de sa famille, et d’agréer, etc.
•• Comte Bertrand.
La lettre suivante, de Madame Mère à la reine Julie, pourrait s’analyser en quelques lignes, si plusieurs motifs ne nous engageaient à la reproduire en entier. C’est, avant tout, le respect dû à la pensée directe ou à la dictée précise de Madame (1). Cette lettre, écrite ou dictée par elle, témoigne, pour la pauvre mère, la nécessité d’une diversion à ses pensées constantes, les plus exclusives, toutes et toujours reportées de Rome à Sainte-Hélène ou d’elle à son fils. Madame, par prudence, ne peut exprimer de telles pensées, à l’amie la plus vraie et la plus dévouée, depuis la liaison des deux familles, à Marseille. Elle ne pouvait adresser sur son cher exilé une autre lettre que celle-là, substituant à ces détails d intérêt secondaire, de douloureuses réflexions sur la captivité. Nulle autre lettre enfin que la suivante ne fût parvenue sûrement à sa destination. Elle aurait subi le sort de toutes celles déjà saisies, interceptées ou détruites.
Voici la lettre de Madame Mère à la reine Julie :
Ma chère fille.
Rome, 25 mars 1818.
J ai remis à la comtesse de Lupé un paquet pour vous, contenant trois robes, dont une de la façon de Saveria. Vous
(1) Lettre communiquée par le comte Primoli.
choisirez celle qui peut mieux vous convenir ; les deux autres seront pour les enfants : elle sont faites à ma taille, et au cas qu’elles soient trop amples, il vous sera aisé de les faire rétrécir.
La comtesse ne peut guère être contente de moi, parce que je ne lui ai fait aucune politesse marquée, ainsi que je l’aurais désiré. C’est le mariage de son beau-frère qui m’en a empêchée. C’eût été l’aggraver, en quelque sorte, que d’y faire participer les nouveaux mariés; et je vous ai fait connaître, ma chère fille, par une autre lettre, les motifs qui m'empêchaient d’approuver une pareille union. Ces motifs, je le répète, ne regardent nullement la personne, encore moins la famille de l’époux de Christine ; mais les convenances de la nature : elles n’ont pas été appréciées et le mariage a été conclu ; mais sans mon consentement et sans l’approbation de ceux de la famille, ici présents.
Au reste mes vœux sont pour le bonheur de Christine : vous la verrez et ne manquerez pas de lui rappeler ce qu’elle se doit à elle-même, ainsi qu’à sa famille.
II y a plusieurs mois que je ne reçois point de lettres de Joseph. Vous concevez la peine que cette privation me cause, pour que vous vous hâtiez de m’en tirer, si vous le pouvez. Joignez-y le détail de tout ce qui vous regarde, ainsi que les enfants et les nouvelles qui peuvent nous intéresser. Nous sommes ici dans une parfaite ignorance de ce qui se passe. Ma santé se soutient; ceux de la famille qui sont ici se portent également bien.
Adieu, ma chère fille, prenez soin de votre santé, et croyez que je vous aime vous et vos enfants, en bonne et véritable mère.
Addio, cara figlia,
Sono la vostra a/p^^ Madré,
P. -S. — Je reçois à l’instant des lettres de Joseph datées du 20 janvier de Philadelphie. Les robes que je vous envoie sont en pièces (1).
(1) V. l’Appendice : Lettres de Madame Mère.
Deux jours après cette lettre, Madame, sans parler de Sainte-Hélëne et même sans prononcer le nom de l’empereur, adresse à la comtesse de La Valette la lettre suivante (1) ;
Madame,
Rome, 27 mars 1818.
La nouvelle de l’établissement de mademoiselle votre fille m’a fait le plus grand plaisir. Dieu, qui se plaît à modérer les amertumes de la vie par des événements heureux, bénira ces liens que vous avez formés, sous les auspices de la vertu et de toutes les convenances. Recevez-en donc mon bien sincère compliment et soyez convaincue que j’y prehds toute la part possible. Je vous assure que tous les membres de ma famille, à qui je l’ai communiquée, en ont été extrêmement contents.
Vous me dites que je n’aurais pas rejeté la requête que vous me faisiez, dans une précédente letre, que je n’ai point du tout reçue; mais pourriez-vous douter que je ne voulusse pas adhérer à ce que vous pourriez désirer de moi, si vous me le faisiez connaître?
Vous me dites que vous avez été malade, tout l’hiver, et que vous l’êtes encore. Si vous aviez besoin de changer d’air et que le climat où je vis pùt vous convenir, ainsi que la solitude où je vis, je vous offre une retraite chez moi et avec moi, pour tout le temps qu’elle pourrait vous plaire. Votre fille n’ayant plus besoin de votre direction, vous pouvez songer à votre santé, et peut-être exige-t-elle que vous abandonniez, au moins pour quelque temps, un pays où vous avez tant souffert.
Si cela pouvait être la requête que vous me dites m’avoir aite, e e est admise et pleinement accordée; il ne vous resterait que de me prévenir du temps de votre départ, pour aire préparer un petit appartement pour vous et pour votre
(1) Registre de la correspondance du cardinal.
il2
femme de chambre, dans la maison que je viens d’acquérir.
Mille choses de ma part à votre excellente fille et mes compliments à son prétendu.
Adieu, ma très chère dame; soyez bien convaincue que je prendrai toute la part possible à tout ce qui pourrait vous être heureux et agréable.
Madame Mère écrit à la princesse Jérôme, ex-reine Catherine, une lettre dont voici un extrait (1) :
Rome, 3 avril 1818.
... Dites à Jérôme que les nouvelles qu’il me donne de Caroline m’ont fait beaucoup de plaisir...
A l’heure qu’il est, vous ne devez pas iguorer que, dans ma famille, il y en a un bien malheureux et qui, plus que tout autre, a besoin que je vienne à son secours, pour qu’il ait les moyens de pourvoira ce qu’on ne le laisse pas manquer du nécessaire et des objets d’agrément pour le distraire.
Je ferai, pour cela, toutee qui dépendra de moi, etc.
Cette lettre, inspirée à Madame par le plus légitime sentiment de sa tendresse maternelle pour le plus illustre et le plus malheureux de ses enfants. Le cardinal écrit à M. *** (2) dont il ne dit pas le
nom :
Monsieur,
Rome, 3 avril 1818.
J’ai reçu hier votre lettre ; elle était capable d’animer des pierres. Jugez de ce qu’elle a produit dans l’àme de Madame et dans la mienne.
Madame aurait voulu vous envoyer aujourd’hui des lettres de change sur Paris, pour cent mille francs, mais j’ai cru prudent de vous demander le nom d’une personne en qui
(1) Begiulre de correspondance du cardinal Fesch,
(2) Ibid.
vous auriez toute confiance et pour éviter des frais de banque inutiles. Cette somme est destinée à être envoyée à l’empereur. Le temps nous montrera ensuite ce qu’on devra faire.
Madame me charge de vous dire, en outre, de songer à envoyer à Longwood tout ce qui pourrait adoucir le sort de son fils ; de la prévenir, parce qu’elle vous fera faire des fonds et Elle donnera tout ce qu’elle pourra.
Pour moi, je nepuis rien, dans le moment actuel; mais si je puis vendre ma galerie, je pourrai puissamment; je l’ai offerte à l’empereur par lettres.
Ma sœur, reprend le cardinal a acquis un petit palais, pour s’y loger, pour la somme de 27 000 piastres (1 ), ce qui est cause de notre séparation. Cela n’empêchera pas cependant que je passe la moitié de la journée avec elle. — Les Bourbons ont exactement payé les huit cent et tant de mille francs pour son palais de Paris.
Il termine sa lettre par des nouvelles sur la famille de Madame, qui voit très peu de monde, à cause de la guerre ouverte de M.de Blacas envers les visiteurs.
Madame adresse à sa fille, l’ex-reine Caroline, la lettre suivante (2) :
Ce n’est pas à moi à fixer à mes enfants le contingent à fournir, pour pourvoir aux nécessités de leur frère. Mes enfants ont de l’honneur, des sentiments, du cœur; et tous auront plus de moyens et de bonne volonté de donner, qu’il n’y aura de besoin. — Je viens de commencer à former une masse, en envoyant 30000 francs à M. de Las Cases. Que chacun s’adresse à lui. — Pour moi je suis prête à donner à l’empereur jusqu’à mon dernier sol.
Néanmoins les sentiments que vous me témoignez, dans votre lettre m’ont fait le plus grand plaisir et je n’attendais pas moins de vous.
(1) Le palais Rinuccini, rapproché du palais Falconieri.
(2) Registre de coirepondance du cardinal.
Ma santé n’est pas trop bonne, et à défaut de pouvoir aller aux eaux, je prends, chez moi, la douche. C’est la même incommodité que j’aie eue, l’année dernière; mais, cette annéeci, je ne puis aller à la campagne, puisque les États du pape sont infestés de voleurs et d’assassins, comme en Fouille et •en Calabre.
Il parait que cette année-ci, votre oncle passera l’été sans incommodité. Il ne vous écrit pas trop souvent, parce qu’il croit que vous devez considérer communes avec lui les lettres que je vous écris.
J’ai appris avec bien du plaisir le rétablissement d’Achille (1) et j’espère que la bonne saison achèvera de le guérir.
hmbrassez pour moi tous mes chers petits enfants, et soyez convaincue de ma tendresse, etc.
(Copiée sur la minute.)
Des lettres analogues à celle-ci furent écrites par Madame à ses autres enfants.
Lorsqu’elle avait appris, dès 1815, que son fils était exilé à Sainte-IIélône, elle avait demandé avec insistance, à le suivre, sans pouvoir en obtenir la permission. L’empereur lui-même s’opposait à ce que sa mère, presque octogénaire, entreprît un tel voyage, dont elle n’aurait pu supporter ni les fatigues ni les dangers. Madame n’en renouvela pas moins, chaque année, ses instances i-estées inutiles, malgré leur persévérance.
On l’entourait, à Rome, d’une grande considération et lorsqu’on 1818, ayant auprès d’elle ses enfants Lucien, Louis et Pauline, Madame eut recours au cardinal Consalvi, pour assurer à son illustre exilé
(1) Fils aîné de la reine Caroline.
quelques ressources de bien-être, ce ne fut pas en vain. Rappelons un fragment de l’une de ses lettres au puissant cardinal, comme un témoignage de plus de ce beau caractère et de la tendresse maternelle, que l’on ne se lasse pas d’admirer.
A S. Èm. le cardinal Consalvi (1).
Rome, le 27 mai 1818.
... Je veux et je dois remercier Votre Éminence, pour tout ■ce qu’elle a fait en notre faveur, depuis que l’exil pèse sur mes enfants et sur moi.
Mon frère le cardinal Fesch ne m’a point laissé ignorer de quelle généreuse façon vous avez accueilli la demande de mon grand et malheureux proscrit de Sainte-Hèlène.
Le cardinal m’a dit qu’à la prière si juste et si chrétienne ■de l’empereur, vous vous étiez empressé d’intervenir auprès du gouvernement anglais et de chercher un prêtre digne et capable.
Je suis vraiment la mère de toutes les douleurs et la seule consolation qui me soit donnée, c’est de savoir que le Très Saint-Père oublie le passé, pour ne se souvenir que de l’afTection qu’il témoigne à tous les miens.
Madame.
Autre lettre, de Madame, vers la même époque, au cardinal Consalvi (l’origine n’en est pas marquée).
Mes üls Lucien et Louis, très fiers, très honorés de votre inaltérable amitié, sont bien sensibles à tout ce que le pape et Votre Éminence ont fait pour préserver notre tranquillité menacée par les puissances. Nous n’avons trouvé appui et
(1) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
ne MADAME M^E.
asile qu’auprès du gouvernement pontifical et notre reconnaissance égale le bienfait.
Je prie Votre Éminence d’en déposer l’hommage aux pieds du souverain pontife Pie VII. Je parle au nom de toute ma famille de proscrits, et surtout au nom de celui qui meurt à petit feu sur un rocher désert.
Sa Sainteté et Votre Éminence sont les seuls, en Europe, qui s’efforcent d’adoucir ses maux et voudraient en voir la fin.
Je vous remercie sincèrement avec mon cœur de mère et serai toujours...
De Votre Éminence,
La très dévouée dt reconnaissante Madame.
Le cardinal Consalvi ne put empêcher ceux des enfants de Madame (Lucien, Louis et Pauline) venus auprès d’elle, de s’en séparer bientôt, en se soumettant aux ordres hostiles de M. de Plaças.
Madame Mère à l'empereur (1).
Rome, 23 juin 1818.
Je profite du départ de M. le marquis de Douglas pour l’Angleterre, où une maladie dangereuse du duc cPlIamilton son père l’appelle, pour vous donner de mes nouvelles et de toute ma famille. Ma santé est assez bonne, ainsi que celle de tous ceux de la famille qui sont à Rome et en Allemagne.
Pauline part aujourd’hui pour les eaux de Lucqucs. Nous recevons, de temps en temps, des nouvelles de Joseph ; il est parfaitement bien.
(1) Registre de correspondance du cardinal.
Le cardinal a fait des démarches pour obtenir des facilités de vous envoyer un aumônier. Sa Sainteté a été enchantée de pouvoir prendre quelque part dans cette affaire. On attend la réponse d’Angleterre.
Malgré que M. le comte de Las Cases nous ait écrit qu’il se chargeait de vous donner de nos nouvelles, tous les mois, de temps en temps, je n’oublierai pas de le faire moi-môme, et, dans cette occasion où l’on nous donne de meilleures nouvelles de votre santé, pourrai-je ne pas vous dire que je me sens renaître, après quelques mois de peines et d’angoisses. Cependant, mon opinion ne s’est jamais démentie; ma force et mon courage me rassurent dans celui qui me les donne, de ne pas mourir sans vous embrasser.
En attendant, agréez les sentiments de toute ma tendresse.
Voslra Madré.
•Joseph Bonaparte écrit au cardinal Fesch (1) ;
New-York, 10 juillet 1818.
Mon cher oncle, la lettre que j’écris à maman vous instruira du parti que j’ai pris d’envoyer chercher ma famille, ou au moins une de mes filles.
Je vous prie de faire en sorte que les lettres ci-jointes arrivent sûrement.
M. Las Cases m’a écrit ; mais je n’ai aucune lettre de l’empereur; j’ai écrit à maman sur ce sujet, il y a un mois; j’ai envoyé à M. Las Cases d’abord mille livres sterling.
Adieu, mon cher oncle, je vous embrasse de tout mon cœur.
Vale.
Le docteur O Meara, distingué par son caractère, par son mérite et par son dévouement à Napoléon,
(1! Copie de la lettre originale (Manuscrits de la Bibliothèque).
devait déplaire à Hudson Lowe. Celui-ci, prenant ombrage de tant de qualités, voulut imposer au digne confident des souffrances de son prisonnier, l’obligation de les lui faire connaître. Il ne put, à cet égard, rien obtenir de la loyale discrétion du chirurgien de l’armée anglaise, et parvint à 1 éloigner de son auguste client, par l’ordre de quitter Sainte- Hélène.
Madame Mère, apprenant, plus tard, cette nouvelle, en fut très affligée, sans oublier celui qui avait donné à son fils des preuves de dévouement.
O’ Meara, malgré l’ordre brutal de ne plus revoir son illustre malade, se rendit encore une fois auprès de lui, le 25 juillet, pour lui donner ses derniers conseils, en lui faisant ses adieux, et pour recevoir ses instructions auprès des siens (1).
«... Vous leur exprimerez, ajouta Napoléon, les sentiments que je conserve pour eux. Vous assurerez de mon affection ma bonne Louise, mon excellente mère et Pauline. Si vous voyez mon fils, embrassezle pour moi; qu’il n' oublie jamais qu’il est né prince français!... »
O’Meara termine ce triste récit par ces mots ;
« L’empereur me serra ensuite la main et m’embrassa, en disant : « O’Meara, nous ne nous rever- » rons plus. Soyez heureux ! »
« La nécessité de quitter Longwood, sans délai, dit
(1) Napoléon dans l’exil ou Une voix de Sainte-Hélène, etc., par Barry O’Meara, son chirurgien dans cette île. Londres, 1823, t. II.
Montholon (1), ne permit pas au docteur O’Meara de remettre au grand maréchal le rapport sommaire de son opinion sur l’état maladif de l’empereur, mais le lendemain, 26 juillet, il nous a fait parvenir le rapport suivant (dont connaissance fut transmise à Madame). »
Ce rapport fait dépendre la maladie de l’empereur d’une altération du foie et de désordres dans les fonctions hépatiques, avec œdème des extrémités inférieures et complication, au début, d’un état scorbutique. Un traitement approprié fut prescrit, mais incomplètement accepté ou peu suivi par le malade, qui négligea l’exercice nécessaire. O’Meara signale, parmi les causes de l’affection hépatique, le climat néfaste, la mauvaise aération et l’humidité de l’appartement, conditions jointes à l’isolement, à l’abandon, et enfin à tout ce qui peut, en froissant les délicatesses de l’àme, détruire les sources de la vie.
« Lorsque ce rapport, ajoute Montholon, fut parvenu à Rome (plusieurs mois après), le cardinal et Madame Mère plus encore voulurent qu’il fût soumis à 1 appréciation des médecins les plus habiles. » Ceuxci en firent un examen approfondi, à la suite duquel ils rédigèrent et signèrent, le 18 février 1819, une consultation, de tous points confoi’me aux opinions émises par le docteur O’Meara dans son rapport.
(I) Récits de la captivité de l’empereur: Napoléon à Sainte-Hélène, par le général .Montholon. Paris, 1847, t. II.
MADAME MÈKE.
Madame eu fut frappée douloureusement, et dut croire aux souffrances de son malheureux fils.
Madame Mère à la princesse Élisa (1).
Rome, 31 juillet 1818.
J’ai reçu votre lettre du 8 courant. Je ne doutais pas que vous ne fussiez disposée à faire tout ce que vous pourriez pour votre malheureux frère...
Sans doute vous avez lu le Recueil de pièces et documents officiels sur le prisonnier de Sainte- Hélène, approuvé par lui-même et imprimé, en juin dernier (par P. J. de Mat, imprimeur de l’Académie), en réponse au discours de lord Bathurst, de l’année dernière. La famille doit voir, par là, tous les besoins où il se trouve ; elle doit l’aider, puisque je ne puis pas le faire à moi seule.
Continuez à me donner de vos nouvelles, de vos chers enfants et du prince. Louis est à Livourne, où il voit, tous les deux jours, ses deux enfants qui passent les deux autres jours chez leur mère, distante de quatre lieues. Les père et mère ne se sont point vus, et je ne sais pas s’ils se rencontreront. Pauline est aux eaux de Lucques depuis environ un mois. Lucien se porte bien, avec sa famille ; sa femme est très avancée dans sa grossesse. Vous m’auriez fait plaisir de me donner des nouvelles du duc de Padoue; on dit que sa mère a été le rejoindre.
Le cardinal se porte bien ; il me charge de vous dire mille choses affectueuses de sa part, ainsi qu’à toute votre famille.
Je vous embrasse cordialement.
P.S. — Puisque personne ne m’écrit plus, veuillez me donner des nouvelles de la reine Catherine, de Caroline et de toute la famille.
(1) Registre du cardinal Fesch, où se trouvent aussi les lettres suivantes de Madame, dictées à son frère.
Madame Mère au comte de Cossé-Brissac.
Rome, 1®' août 1818.
Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez, en date du 21 juin, de Christine, de madame votre belle-sœur et de M. votre frère. Je désire que la première s’accoutume au bonheur de la vie retirée à la campagne et qu’elle s’habitue, par là, à devenir une excellente mère de famille. Je suis coi^aincue que vous y mettrez toute la réciprocité de votre part, pour établir un système de compensation, afin de diminuer les regrets qu’une jeune femme éprouve toujours, en abandonnant le monde.
Nous éprouvons à Rome des chaleurs presque extraordinaires, et sans doute le climat de la Suède est bien préférable au nôtre, en été.
Vous aurez dû recevoir une autre de mes lettres par la poste et probablement elle ne vous était pas parvenue à l’époque où vous m’écriviez.
Le cardinal vous renouvelle tous les sentiments d’amitié qu’il vous avoués et se réunit à moi pour vous assurer, etc.
Madame Mère à la reine Julie (comtesse de Sumlliers).
Rome, 8 août 1818.
C’est depuis longtemps que je ne reçois point de vos nouvelles. Veuillez, en grâce, m’en donner plus souvent et ne laisser jamais passer un mois, sans deux lignes de vous, ou de vos chers enfants. Sans doute votre santé ne vous permet pas encore d’entreprendre le grand voyage, puisque vous ne m’en prévenez pas. Avez-vous des nouvelles de Joseph?
Vous me feriez grand plaisir de me dire si le comte de Las Cases est de retour à Baden-Baden.
Ma santé est toujours au même point. J’ai dû, cette année, passer l’été dans Rome, crainte des assassins qui infestent
MADAME MÈKE.
toujours les environs de cette ville. Les chaleurs ont été fortes et prolongées, ce qui m’a été très pénible.
Le cardinal se joint à moi pour vous témoigner, etc.
Madame Mère au comte de Las Cases.
Rome, 15 août 1818.
Mon frère m’a communiqué vos lettres, inclusivement celle du 30 juillet. 11 a dû vous écrire, plus d’une fois, que tout ce que j’ai est à la disposition de mon fils, dussé-jc renvoyer ma maison et ne rester qu’avec un domestique. Si le reste de la famille ne vous a pas envoyé des fonds, c’est qu’ils ont présumé que je voulusse faire tout ce que je pourrais, avant de les appeler à mon secours. Mon cœur A'oudrait faire pour tous. Mes peines et mes souffrances, dans lesquelles je me trouve abîmée, depuis sa captivité, semblent soulagées, lorsque je puis le secourir. Néanmoins, je suivrai votre conseil, d’autant plus que mes moyens sont limités.
Ainsi au retour de mon fils Louis, de Livourne, où il a été prendre les bains de mer, et delà princesse Pauline aux eaux de Lucques, nous arrêterons les sommes que nous pourrions mettre à votre disposition, en cas de besoin. Pour notre règle, je désire que vous me fassiez connaître à peu près ce qu’il faudrait par an, pour suppléer à tous les besoins de l’empereur, non seulement pour l’argent qu’il faudrait envoyer, pour les lettres de change tirées de Sainte-Hélène, mais pour tous les besoins de son service.
J’ai pensé aussi que vous ne pouviez pas exercer le sacré ministère que vous avez créé, dans votre attachement pour l’empereur, sans quelques dépenses. Vous me les ferez savoir.
Monsieur le comte, il ne me reste qu’à vous exprimer toute ma reconnaissance pour ce que vous avez fait et voulu faire pour l’empereur. C’est pour moi une vraie consolation que, dans ses malheurs, il trouve des personnes qui lui soient vraiment attachées, comme vous l’êtes.
La divine Providence qui veille à la conservation de ses jours, par un miracle continuel, récompensera vos vertus, en
prolongeant vos jours et en vous donnant, à la fin, ce que la foi vous montre.
Veuillez bien dire, de ma part, à madame de Las Cases tous les sentiments affectueux que je porte à votre famille, iLs seront éternels, quelle que soit la fin de nos espérances.
Je suis, etc.
P. -S. — Je désirerais écrire deux mots à l’impératrice; mais je ne sais pas comment lui adresser ma lettre; pourriez-vous vous en charger?
Marlame Mère écrit à chacun des trois souverains alliés, réunis à Aix-la-Chapelle (1) :
Rome, 29 août 1818.
Une mère affligée au-dessus de toute expression a espéré, depuis longtemps, que la réunion de Vos Majestés Impériales et Royales lui rendrait le bonheur.
11 n’est pas possible que la captivité prolongée de l’empereur Napoléon ne prête pas l’occasion de vous en entretenir et que votre grandeur d’àme, votre puissance, les souvenirs des événements passés ne portent Vos Majestés Impériales et Royales à vous intéresser pour la délivrance d’un prince qui a eu tant de part à leur intérêt et même à leur amitié.
Laisseriez-vous périr dans un exil de tourments un souverain qui, confiant dans la magnanimité de son ennemi, se jeta dans ses bras ! Mon fils aurait pu demander un asile à l’empereur son beau-père; il aurait pu s’abandonner au grand caractère de l’empereur Alexandre; il aurait pu se réfugier chez Sa Majesté Prussienne, qui, sans doute, se voyant implorée, ne se serait rappelé que son ancienne alliance. L’Angleterre peut-elle le punir de la confiance qu’il lui a témoignée'?
L’empereur Napoléon n’est plus à redouter; il est infirme.
(1) Recueil de pièces authentiques, t. III, p. 346.
l'ùt-il plein de santé, eût-il les moyens que la Providence lui mit jadis dans les mains, il abhorre la guerre civile.
Sire, je suis mère et la vie de mon fils m’est plus chère que ma propre vie. Pardonnez à ma douleur la liberté que je prends d’adresser à Vos Majestés Impériales et Royales cette lettre.
Ne rendez point inutile la démarche d’une mère qui réclame contre la longue cruauté exercée contre son fils.
Au nom de Celui qui est bon par essence et dont Vos Majestés Impériales et Royales sont l’image, intéressez-vous à faire cesser les tourments de mon fils ; intéressez-vous à sa liberté. Je le demande à Dieu, je le demande à vous qui êtes ses lieutenants sur la terre.
La raison d’État a des limites ; et la postérité qui immortalise tout, adore par-dessus tout la générosité des vainqueurs.
Je suis avec respect. Sire, etc.
Cette lettre aux souverains alliés du congrès d’Aixla-Chapelle est une page d’éloquence maternelle qui ne fut pas comprise. Le sublime langage de Madame Mère n’obtint pas môme de réponse et dans son désespoir légitime, elle répétait : « Je savais bien qu’ils me le tueraient. »
La princesse Pauline, qui avait reçu de sa mère une tendresse à part, depuis leur séjour à l’île d’Elbe, disait à madame d’Abrantès, dans une promenade au Monte-Pincio (1) :
« Vous voyez ma mère, pleurant ainsi sur les mal- » heurs de mon frère... Eh bien, cette douleur ne la » tuera pas ; elle souffrira longtemps et son malheur.
(Ij Mémoires de la duchesse d'Abrantès.
» à elle, sera plus affreux que celui de l’empereur. » Ces paroles étaient vraies, puisque la douleur de Madame lui inspirait le seul courage durable, la résignation. » Elle n’avait plus, désormais, de consolation, de refuge, que dans les œuvres de bienfaisance et de charité, en redoublant ses efforts d’économie, pour subvenir à de nouveaux besoins du grand exilé.
Madame Mère à madame la comtesse de Survilliei's (1).
Rome, 5 septembre 1818.
J’ai reçu des nouvelles de Joseph, qui me dit vous avoir envoyé quelqu’un qui lui amènerait Zénaïde, dans le cas que vous ne fussiez pas en état de faire le voyage.
Je comprends la peine que vous devez éprouver, en vous détachant d’une fille chérie ; je conçois en outre que les études et l’éducation de Zénaïde pourront s’en ressentir, en allant dans un pays où l’on ne trouvera pas toutes les facilités possibles, pour cultiver ses talents. Votre cœur doit être sensiblement affligé en l’exposant à un si long voyage, sans vous ; mais enfin, il est juste aussi qu’un père ait sa part de bonheur, et que, dans le malheur, il veuille encore avoir une enfant, pour partager avec elle les maux de la vie. Zénaïde est déjà en état de faire le bonheur de son père, et même de tenir sa maison ; et si elle était mariée, ne devrait-elle pas le faire?
Joseph m’écrit : « Pourquoi ne vous en venez-vous pas à Rome? » Ma réponse est fort simple ; c’est que vous avez toujours espéré partir, pour le rejoindre ; que, du reste Francfort n’avait rien pour vous retenir, puisque j’avais su que vous viviez dans une retraite absolue, et avec une économie au delà de votre état.
Joseph semble me faire des reproches de ce que je ne
(I) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
me rende pas en Amérique. Il croit que c’est ma tendresse pour le cardinal qui me retient à Rome ; mais mon âge, mes infirmités m’avertissent que je ne dois m’exposer ni à un si long voyage, ni au changement de climat. S’il avait été dans une position aussi malheureuse que celle de l’empereur, je n’aurais pas hésité un instant; mais il est bien et libre; pourrai-je alors m’oublier moi-môme?
Du reste si toute la famille s’y rendait, il n’y a pas de doute que je ne dusse courir et les dangers de la mer et les intempéries du climat et je me passerais fort bien de la compagnie du cardinal.
Écrivez-moi vos résolutions et croyez bien que je suis très peinée de vous savoir dans une si cruelle position; mais vous ne pouvez pas vous refuser à la demande de votre mari de lui envoyer au moins Zénaïde.
Ma santé est toujours la môme. Pauline et Louis sont encore en Toscane. Napoléon (fils de Louis) s’est un peu échaudé au visage et à la main avec de la poudre, mais il va bien, sans craindre d’en porter les marques.
Le cardinal me charge de vous dire mille et mille choses affectueuses, et en vous embrassant avec Zénaïde et Charlotte, je suis, etc.
P.-S. — En cas que vous vous décidiez à venir à Rome, ce qui ferait mon bonheur, vous trouveriez un appartement tout prôt, dans ma maison, et, s’il vous plaît, il sera à vous; en cas contraire, vous vous en procurerez un autre.
Si Zénaïde devait passer l’hiver en Europe, je vous conseille de venir le passer, toutes deux, à Rome. Quand vous aurez des occasions sûres pour Joseph, faites-le-moi savoir.
Madame Mère à M. le marquis de Douglas (1).
Milord, vos soins aimables à m’écrire ce qui pouvait alléger mes peines, sont dignes de vous et ils me confirment dans l’assurance de l’intérêt que vous prendrez, par la suite, à
(1) Registre de correspondance, ainsi que les lettres suivantes.
une si belle œuvre, malgré l’éloignement et l’oubli qui s’en suit ordinairement. V’otre excellent cœur ne saurait oublier une mère affligée à laquelle vous avez témoigné tant de bonté.
J’ai trouvé lady Douglas assez bien; je souhaite que son état persévère et qu’elle passe l’hiver prochain en bonne santé. Vous auriez alors l’espoir de son parfait rétablissement.
Mes enfants sont encore en Toscane. Je ne compte les revoir qu’au commencement du mois prochain.
Agréez, milord, l’assurance de ma reconnaissance et de mon attachement le plus sincère.
Ce fut vers le commencement de septembre, que Madame, pour faire diversion à son chagrin, se rendit à Bologne. Elle visita la chapelle Saint-Jérôme, appartenant alors à la famille Chisiliera. Tout près de là, elle se rendit à la chapeUe Maria délia Vita, où avait été déposé le corps d’un Bonaparte, mort à Beggio, en 1672 et canonisé par le pape Pie VII, au commencement du consulat.
De retour à Rome, Madame fit de nouvelles démarches auprès du saint-père, pour obtenir des souverains alliés un allégement au sort cruel du captif de Sainte-Hélène.
Madame Mère à madame Christine.
Rome, 24 octobre 1818.
J ai reçu plusieurs lettres de vous et de votre mari, auxquelles j ai répondu. Ce n’est pas ma faute s’il y a des gensindiscrets dans les difTérents bureaux de poste. Le cardinal en a fait autant et il en dit autant. Cette lettre lui est communeavec moi.
Nous sommes enchantés d’apprendre que vous vivez à la campagne et que vous savez vous occuper. Vous êtes plus heureux que nous, qui n’osons pas encore sortir des portes de Rome, à cause des mêmes brigands qui infestent toujours les environs.
Vous aurez appris que votre belle-mère a donné le jour à une fille extrêmement grande; elle parait avoir six mois.
Pauline vient d’arriver des eaux de Lucques, mais Louis et son fils sont encore à Florence.
En écrivant à madame la comtesse votre belle-sœur et à monsieur votre beau-frère, rappelez-nous à leur souvenir. Vous ne nous oublierez pas auprès de votre mari.
Celte lettre, dictée par jMadame, mais écrite sans doute par le cardinal, comme la plupart des lettres de leur correspondance journalière, ne retrace pas assez les sentiments inquiets de la mère, sans cesse préoccupée du sort de son fils. La lettre suivante le prouve plus encore.
Madame répond à la reine Hortense, qui lui exprimait le désir de la revoir :
Rome, 24 octobre.
Ma très chère fille, n’en doutez pas, j’aurais été bien contente de vous embrasser et j’ai même désiré vous écrire, pour vous y engager, mais des réflexions m’en ont empêchée. Veuillez au moins tenir parole pour l’an prochain.
Qu’il plaise à Dieu que le climat de Bavière ne soit pas dangereux, en attendant, à votre santé, et que vous preniez des forces, pour venir dans ce pays-ci achever votre rétablissement, au moins pendant un hiver.
Embrassez pour moi mon cher Louis et assurez-le que sa bonne maman l’aime tendrement. Mille choses affectueuses, de ma part, au prince votre frère. Pauline est de retour des
eaux, assez bien portante. Le cardinal vous prie de cioire à tout son attachement. 11 vous engage à venir à Rome, en automne de 1819, puisqu’il est convaincu que ce climat vous convient préférablement à tout autre.
Agréez, ma très chère fille, les sentiments de mon tendre attachement.
Madame.
O’Meara, exilé de Sainte-Hélène par le gouvernement anglais, pour avoir montré trop d’attachement à Napoléon, adressait au secrétaire de l’amirauté la déclaration suivante, interprétant, une fois de plus, les angoisses de Madame Mère :
Je pense que la vie de Napoléon Bonaparte est en danger, s’il réside plus longtemps sous un climat tel que celui de Sainte-Hélène, surtout si les périls de ce séjour sont aggravés par la continuité de ces contrariétés et de ces violations auxquelles il a été jusqu’à présent assujetti et dont la nature de sa maladie le rend particulièrement susceptible d’ôtre affecté.
O’Meara,
Ex-chirurgien de Napoléon.
28 octobre 1818.
Madame Mère au roi Joseph (dans la lettre à M. Dominique Gipriani) (1).
Rome, 31 octobre 1818.
J’ai reçu, dans le temps, votre lettre du 10 juillet de New- York et, ces jours-ci, celle du 31 août de Philadelphie. Je ne répondis pas à la première, attendant la réponse de Julie à la
(1) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
lettre que je lui avais écrite, sur le départ deZénaïde. Je n’ai reçu cette réponse que ces jours -ci.
Je dois vous faire connaître que votre famille vit dans une retraite absolue et avec toutes les privations possibles, au •delà môme de ce que vous pourriez vous imaginer. Je tiens ces détails de personnes bien dignes de foi, ainsi que l’assurance que la santé de Julie est vraiment mauvaise. Cependant •elle vient de m’écrire, en date du 5 octobre, qu’elle est décidément résolue de partir au printemps, malade ou non, avec ses filles, pour vous rejoindre. Cette résolution, que je ne saurais approuver, puisqu’elle peut lui coûter la vie, me paraît raisonnable de ne pas faire partir Zénaïde, dans la plus mauvaise saison de l’année. Ainsi, vous aurez votre fille dans quelques mois et je doute fort que sa mère résiste aux changements de climats si disparates.
J ai lieu de croire que Julie a toujours espéré pouvoir entreprendre ce voyage; et elle a cru que Francfort était un endroit plus commode pour s’embarquer que la Méditerranée.
(Madame Mère apprécie sagement ici un projet de mariage pour sa petite-fille Zénaïde, en l’engageant, pour y penser, à attendre encore un ou deux ans.)
... Vous vous trompez, en croyant que je reste à Rome pour 1 attachement que je porte à mon frère; mais, à mon ■âge, avec des indispositions réelles, entreprendrai-je un semblable voyage, sans nécessité et sans utilité pour ma famille? Ajoutez à cela mes craintes et mes espérances et toutes les •aiflictions qui ne laissent pas de prendre beaucoup d’empire sur mon caractère. Rien ici ne saurait les alléger, et tout contribue à me rendre ce séjour désagréable. Dites bien que vous êtes le plus heureux de la famille.
Las Cases a dû vous écrire qu’une personne lui a payé la somme qu’il espérait que vous lui rembourseriez, et qu’il tenait à la disposition de vous ou de l’empereur, ce que vous lui aviez envoyé. De mon côté, j’ai déjà fourni soixante mille francs. Chacun des frères et sœurs s’est taxé, en outre, à quinze mille francs par an. Je fournirai s’il le faut, pour
cinquante à soixante mille francs par an, et je n’atlends que de connaître si cette somme sera nécessaire, pour réduire •aussi mes dépenses.
Les adoptifs montrent leur zèle et leur attachement, et je crois, avec beaucoup d’efficacité.
Nous allons faire partir un aumônier, un chirurgien et un maître d’hôtel. Celui-ci doit remplacer le pauATe Cipriani qui est mort, en mars, d’une inflammation du bas-ventre. Tout ce monde partira pour Londres, dès que nous les aurons trouvés convenables.
J’ai écrit aux trois souverains alliés, à Aix-la-Chapelle, pour demander la délivrance de l’empereur. Mes lettres ont été remises. Louis en a fait autant. On écrit de Paris, qu’on parle, dans cette ville, comme d’une chose positive, qu’il a été arrêté à Aix-la-Chapelle, qu’il sei-ait transporté de Sainte- Hélène dans une lie de la Méditerranée, probablement à Malte. Mais ce sont les on-dit et je n’ose pas le croire. Ce serait un grand bien, parce que le climat où il se trouve est mortel pour lui. J’espère que son sort s’améliorera. On dit que l’opinion est tout à fait prononcée à Londres contre les procédés inhumainement barbares dont le gouvernement use envers lui.
(Madame Mère termine sa lettre, en donnant des nouvelles ■de chacun des siens et en redisant à son fils aîné : « N’oubliez pas que nous nous aimons tendrement. »)
Madame.
A la même date que ce tendre souvenir maternel, ■et dans le même recueil figurent deux autres lettres de Madame, l’une à la reine Julie et l’autre à la reine Catherine. Madame se plaint du silence prolongé de Jérôme et de sa femme, avec ces mots : « Ne différez pas à m’écrire : c’est une grande consolation que vous me procurerez. »
Madame à la reine Julie (1).
Rome, 31 octobre 1818.
Ma très chère fille,
J’ai reçu votre lettre du o du courant, et en môme temps une lettre de Joseph du 31 août. Je viens de lui écrire la résolution que vous avez prise de partir au printemps, malade ou non, lui disant franchement que je n’approuvais pas cette désespérante résolution; mais j’approuvais fort de différer le voyage de Zénaïde au printemps. Je le répète à vous-môme que si vous étiez malade, il faudrait faire partir votre fille et rester vous-môme en Europe, avec Charlotte. Il parait possible que Christine se rendra en Amérique avec son mari; vous pourriez alors la lui confier, et dans le cas contraire, prendre des moyens pour qu’elle fût bien accompagnée. Je ne saurais vous donner d’autre conseil. Zénaïde est assez forte pour supporter un semblable voyage. Cette séparation sans doute doit vous coûter énormément, mais si elle devait se marier, ne faudrait-il pas vous y soumettre?
Dans le cas que vos incommodités ne vous permettent pas de partir au printemps, je vous exhorte à vous en venir avec nous et, dans le cas môme où a'ous ne trouveriez pas des personnes pour accompagner Zénaïde, il vous sera aussi facile de la faire partir d’ici, avec quelqu’un qu’on pourra trouver attaché à la famille. Au reste vous êtes mère et vous n’avez pas besoin de conseils de personne; mais je puis a'ous offrir, si vous vous rendez à Rome, un étage où vous pourriez rester avec vos enfants et vos gens; et je pense que vous devriez profiter de la saison qui n’est pas encore trop mauvaise pour faire le voyage d’Italie. Vous connaissez le climat de Rome; peut-être vous prendriez des forces pour entreprendre le voyage projeté. D’ailleurs je crois même qu’en vous embarquant à Civita-Vecchia, vous épargneriez de la longueur du voyage. Je n’ai pas besoin de vous dire l’intérêt que j’aurais
(1) Lettre communiquée par le comte Primoli.
IM
à vous revoir. Vous connaissez mes sentiments et mon grand attachement pour vous ; que vous deviez partir ou rester eji Europe, je sens le besoin d’être quelque temps avec vous.
Embrassez pour moi les enfants, ainsi que pour le cardinal qui se porte bien et vous salue tendrement. Louis est de retour de Toscane avec son fils; ils se portent bien. Pauline est aussi de retour, mais elle est malade d’une fièvre nerveuse continue; nous espérons sa prompte guérison.
Addio, cara fiylia, voi abbracci e sono la vostra Madré.
Madame Mère à la reine Jérôme (sic) pour Calhenne (I).
Rome, 13 novembre 1818.
Je reçois votre lettre du 23 octobre et je suis bien plus étonnée des plaintes que vous formez de ne pas recevoir de mes nouvelles, lorsque je suis en droit de vous en dire autant. Il n est point encore arrivé que des lettres qui me sont directement adressées, sous l’enveloppe du banquier Torlonia, ne me soient point exactement parvenues.
Je n’ai pas manqué d’écrire les lettres ci-jointes à chacun des trois souverains réunis à Aix-la-Chapelle, par le moyen du comte de Las Cases ; Louis leur a également écrit et vous auriez du en faire autant. Probablement onvous aurait répondu et nous aurions su à quoi nous en tenir. Enfin j’ai fait mon devoir et je me confie à la divine Providence. Vous êtes plus a même de connaître quelque résultat de ma démarche; dans ce cas, faites-le-nous savoir.
Je vous remercie des bonnes nouvelles que vous me donnez de la santé de Jérôme et de votre petit enfant. Je ressens, de temps en temps, quelques incommodités passagères ; mais nous avons été, pendant quatorze jours, dans la crainte Huit jours après son arrivée de Livourne, elle a été attaquée par une fièvre putride, gastrique (fort
(1) Registre de correspondance du cardinal
grave, etc...) mais, depuis quatre jours, la maladie va en déclinant, etc...
Tout le reste de la famille se porte bien. Le cardinal me charge de vous dire mille choses affectueuses, et je vous prie de croire à tous mes sentiments de tendresse.
Après cette lettre à sa digne belle-fille, Madame adresse quelques mots à la reine Caroline, pour la remercier de lui avoir donné des nouvelles d’Achille, dont elle était inquiète et elle ajoute : « Soyez bien convaincue de ma tendresse pour vous, ma très chère lille, et pour mes très chers petits-enfants. »
Dès le mois de décembre, et d’après les instances de Madame, son chambellan, le chevalier Colonna découvrait, dans ses relations, un jeune médecin d’Italie, d’origine corse, trouvé digne de remplacer, à Saintc-IIélène, le docteur O’Meara. C’était le docteur Francesco Antommarchi, de l’université de Pise, attaché, comme prosecteur d’anatomie, à l’hôpital Sainte-Marie de Florence, où il était occupé de la publication des Œuvres anatomiques de Mascagni sur les Vaisseaux lymphatiques.
Le cardinal Fesch lui écrivit le 19 décembre, en le priant, au nom de Madame Mère et au sien, d’accepter la mission de se rendre auprès de l’empereur malade, pour lui donner ses soins (1). Antommarchi n’hésita pas à accepter la responsabilité de cette grave mission : Il suspendit ses recherches d’anatomie et
(l) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
s’occupa des préparatifs de son départ pour Sainte- Hélène.
Vers la fin de cette année 1818, Napoléon, tombé malade, privé de toute distraction, ne pouvant plus monter à cheval, passait une grande partie de son temps à lire ou à écouter la lecture, qu’il analysait après dans la conversation. Ses opinions religieuses, par exemple, recueillies avec soin, méritent d’être citées, parce qu’aux derniers temps de sa vie, elles honorent sa mémoire et celle de sa mère. Elles sont bien résumées par Thiers, d’après les causeries ou les dictées du captif de Sainte-Hélène (1). En voici la dernière citation :
«... Toute religion qui n’est pas barbare, disait-il, a droit à nos respects, et nous, chrétiens, nous avons 1 avantage d’en avoir une qui est puisée aux sources de la morale la plus pure. S’il faut les respecter toutes, nous avons bien plus de raison de respecter la nôtre et chacun d’ailleurs doit vivre et mourir dans celle où sa mère lui a enseigné à adorer Dieu. La religion est une partie de la destinée ; elle forme avec le sol, les lois, les mœurs, ce tout sacré qu’on appelle la patrie et qu’il ne faut jamais déserter... »
Madame, à Rome, s’était fait lire ces précieux entretiens de Napoléon en exil, et elle en était profondément édifiée.
(I) Histoire du consulat et de l’empire, t. XX, p. 672.
Le fidèle Marchand, bien connu de Madame Mère, écrit sous la dictée de l’empereur, un Précis des Guerres de César. — L’état du malade s’aggrave et Madame doit renoncer au voyage de Sainte-Hélène. — Le docteur Antommarchi, désigné à la place d’O’Meara, se rend auprès de Napoléon. — Lettre de Madame à la comtesse Bertrand. — L’empereur d’Autriche a Rome. — Madame fait appel à chacun des siens pour l’aider à secourir son infortuné fils. — Les intentions de Madame, suspectées à tort, par la police deRomect par celle de Sainte-Hélène. — Visite d’ü’AIeara à Madame. — Lettres de Madame : — à la reine Julie ; — à la princesse Élisa. — Légende du tremblement de terre de Sainte-Hélène. — Madame à la princesse Zénaïde. — Arrivée des deux missionnaires et ensuite du docteur Antommarchi. — Première visite du médecin au malade. — Les entretiens de l’exilé ramenés par lui vers sa mère. — Antommarchi déjà suspecté de dévouement, comme l’avait été O’Meara.
L’année 1819 commençait, pour le captif de Sainte- Hélène, sous les favorables auspices du travail et dans des conditions de santé, meilleures en apparence que les années précédentes. Napoléon avait trouvé dans son fidèle serviteur, Marchand, bien connu et apprécié de Madame Mère, un excellent interprète et copiste de son écriture difficile à lire. Il avait fait de lui son secrétaire le plus habile et le plus discret. Ce
Tut à Marchand qu’il dicta un livre devenu rare sur les Guerres de César (1). Cet ouvrage ne fut publié •qu’en 1836 et le premier exemplaire adressé à Madame Mère, qui cessait de vivre, au commencement de la même année, lui fut inconnu. A ce livre sur les Guerres de César sont joints des Fragments divers, dictés aussi par l’empereur à Marchand. On y trouve, par exemple, une Note sur le suicide, ne pouvant rappeler ni les défaillances de Napoléon vers cette fatale extrémité, dans les temps trop malheureux, ni la fortifiante intervention de sa mère pour le rattacher à la vie, jusque dans les dernières épreuves de son exil.
L’amélioration d’un tel état devait rester passagère, et la maladie du foie se compliquer de jour en jour, malgré les soins d’O’Meara. Le médecin désintéressé ayant su mériter la confiance de l’auguste malade, lui avait été enlevé, sans merci ni pitié, comme coupable de trop de dévouement! Dès que la nouvelle en fût parvenue à Rome, Madame, fort aflligéc, se préoccupa, sans retard, de faire remplacer le médecin disgracié.
Elle avait assez souffert déjà, de n’être pas autorisée, malgré toutes ses instances, à entreprendre le voyage de Sainte-Hélène, pour assurer du moins à son fils 1 assistance d’une garde-malade. Il avait
(I] Précis des guerres de César par Napoléon, écrit à l’i'e Sainte- Hélène, sous la dictée de l'empereur, 1 vol. iu 8°, 183G, avec préface ■de 1835, par .Marchand.
refusé lui-même cette assistance maternelle, comme il avait refusé celle de ses frères et sœurs ; il ne voulait pas, dans la prévision de sa fin prochaine, exposer les siens à y assister.
Sa mère avait dû se résigner, mais ne pouvant se résoudre à le laisser sans secours, elle faisait demander un médecin digne de remplacer O’Meara, et prêt à partir pour Sainte-Hélène.
Les relations du cardinal réussirent à trouver ce remplaçant désiré, c’est-à-dire le docteur Antommarchi, s’empressant de venir à Rome se mettre à la disposition de Madame et de son frère. Il était attendu comme le Messie et fut accueilli avec l’empressement d’une vive anxiété. Mais son origine corse le fil suspecter, tout d’abord, de trahison par la police, avant de s’embarquer pour Sainte-Hélène. Il risquait de subir le sort d’O’Meara, s’il n’eût été admis d’une façon formelle par lord Balburst, représentant de l’autorité anglaise à Florence.
L’envoi d’un nouveau médecin au captif de Sainte- Hélène ne suffisait pas. Napoléon, privé des secours de la religion, avait fait demander à sa mère l’assistance d’un aumônier, que le cardinal s’empressa de choisir parmi les membres du clergé de la Corse.
Ce fut d’abord l’abbé Buonavita, respectable ecclésiastique auquel le pape avait conféré le titre d’évêque apostolique, en récompense de ses longs services de missionnaire. Ses fonctions devaient être celles d’aumônier, à Sainte-Hélène, après avoir été aumônier
de Madame Mère, à l’île d’Elbe. Eu égard, néanmoins, à l’âge du révérend, il obtint pour assesseur ou sousaumônier, le jeune abbé Vignali, annonçant beaucoup d’intelligence, de dévouement et d’admiration pour l’empereur. Le choix fait par le cardinal et agréé par sa sœur l’engageait à écrire, le Jour même, à l’abbé Vignali (t) :
Rome, 19 janvier 1819.
... J’accepte les offres que vous avez faites à Madame Mère et à moi de vous rendre à Sainte-Hélène, pour le service de l’empereur Napoléon. Vous eûtes la générosité de vous offrir, dans votre zèle patriotique, pour un emploi quelconque auprès de lui ; mais je n’ai envisagé que votre caractère de prêtre, dans la mission que je vous donne, et, à cet effet, je vous destine pour aumônier en second de l’empereur.
... L’abbé Vignali avait non seulement une profonde instruction religieuse, mais aussi des connaissances étendues en médecine, que le cardinal l’engageait à laisser de côté, au nom de Madame et au sien. Le cardinal eut raison. On ad joignit à ces trois personnes un valet de chambre, fourni par Madame et un cuisinier par Pauline. Ce double choix offrait de bonnes garanties.
La consultation écrite par O’Meara et transmise à Madame Mère, fut communiquée par elle et par le cardinal aux médecins réunis à Rome, le 18 février. Ils examinèrent cette consultation et l’approuvèrent
(1) Registre de correspondance du cardinal.
de tous points. Mais pendant ce temps, un autre médecin de l’escadre anglaise de Sainte-Hélène, le docteur John Stokoo avait été chargé de la suppléance d’O’Meara disgracié, jusqu’à l’arrivée prochaine de son successeur. Ce médecin provisoire avait inspiré de la confiance à l’illustre malade et s'était efforcé de la mériter, par un vrai dévouement. C’était trop pour là surveillance ombrageuse du gouv^erneur et ce nouveau médecin fut aussi écarté, au risque de laisser la fatale maladie de foie s’aggraver de plus en plus et entraîner la mort sans secours.
A la môme date du 18 février, M. de Blacas écrit, de Rome, au marquis Dessolle une lettre de renseignements favorables sur le R. P. Ruonavita, placé, auparavant, dans la maison de Madame Bonaparte mère. Madame écrivait à la comtesse Bertrand (1) :
Rome, le 24 février 1819.
Je ne veux pas manquer de profiter du départ de la petite caravane, pour vous donner de mes nouvelles et pour vous prier de m’écrire de temps en temps. Vous devez vous imaginer toutes les afflictions et les peines que j’endure, depuis si longtemps et vous devez penser quel bonheur m’apporteraient quelques mots de votre part.
J’ai remis à ces messieurs un petit collier fait à Home. Je vous prie de l’agréer comme une preuve de mon souvenir et de mon attachement.
Madame.
Le successeur du fidèle O’Meara était prêt à se
(1) Registre de correspondance du cardinal Fesc/i.
l’endre à Sainte-Hélène, avec les deux abbés choisis par l’entremise du cardinal et agréés par sa sœur. Ils n’avaient plus qu’à prendre congé, pour entreprendre leur mission. Mais, préoccupé des moindres détails de ce départ, le cardinal retint encore les voyageurs à Rome et ne les laissa partir que le 2u février, après leur avoir offeid un grand dîner. Madame y assista, avec Pauline et Louis, qui se trouvaient auprès d’elle. Chacun enfin souhaita au docteur et aux deux abbés une heureuse navigation, des côtes d’Angleterre à l’ile de Sainte-Hélène.
Ici se place un fait relatant une visite de l’emperèur d’Autriche à Rome. Cette visite a été diversement racontée, et, quoi qu’il en fut, chaque version démontre ta sévérité du caractère de Madame et le tact de son esprit. D’après l’une des deux versions, l’empereur François se trouvait, en mars 1819, dans les Etats-Romains, accompagné par l’ex-impératrice Marie-Louise. On approchait de Rome et un chambellan fit Amir que Madame, ayant là sa résidence, il serait opportun de pressentir ses intentions, pour savoir si elle voudrait bien recevoir sa belle-fille. L ambassadeur, chargé de cette mission délicate, se rendit auprès de Madame Mère et lui soumit le motif de sa démarche. « Ce que vous m’apprenez là, monsieur 1 ambassadeur, lui dit Madame d’un ton sévère, a lieu de me surprendre, en vérité. Vous faites injure à ma belle-fille, en supposant qu’elle court les grands chemins, au lieu d’être auprès de
son mari martyr à Sainte-Hélène. La femme dont vous me parlez ne saurait être ma belle-fille ; c’est sans doute quelque intrigante qui se pare de mon nom; et je ne reçois point les intrigantes. » Marie- Louise, très mortifiée, assure-t-on, dut retourner sur ses pas, sans avoir visité Rome. — D’après l’autre version, l’empereur d’Autriche voulut faire prévenir de son arrivée la reine d’Étrurie, sa parente, habitant un hôtel voisin du palais Rinuccini, où résidait Madame Mère. L’aide de camp chargé de ce soin, fut mal informé sans doute et se fit annoncer chez Madame, en lui disant à haute voi.x ; « Sa Majesté l’empereur d’Autriche, mon maître... » A ces mots, Madame se leva fièrement et interrompit l’officier, en ces termes ; « Allez dire, monsieur, à l’empereur d’Autriche votre maître, qu’il n’y a rien de commun entre lui et la mère de l’empereur Napoléon. »
Madame se rappelait que l’empereur François avait consenti à signer un acte déclarant que l’archiduchesse (sans la nommer) avait eu un enfant mâle, auquel étaient assignés un rang, des armes et un nom de famille. « — En vérité, se serait écriée Madame, après avoir jugé cet acte, nous voilà trop vengés de la maison d’Autriche! Jamais je ne me serais imaginé qu’en donnant 31arie-Louise à mon fils, on avait cru en faire, non son épouse, mais sa maîtresse.... »
« Quoi qu’on fasse, disait encore Madame Mère, dans une autre occasion, mon petit-fils ne portera
jamais un plus beau nom que le nom de son père. Le titre de duc de Reichstadt est sourd; celui de Napoléon Bonaparte retentira toujours au bout du monde et les échos de la France ne manqueront pas de le x’épéter. » Voilà pourquoi Madame s’était offensée d’une démarche qui lui paraissait un manque d’égard envers elle.
Préoccupée sans cesse de la douloureuse situation du grand exilé, sa mère jugeait encore la démarche de l’empereur d’Autriche comme un oubli absolu de la supplique adressée par elle aux souverains alliés qui ne lui aA^aient pas même répondu. Elle en était réduite à demander à ses enfants, ce que chacun d’eux pourrait faire, pour l’aider à fournir la plus large part d’une assistance si légitime et si nécessaire. Elle faisait appel ou allusion, dans chacune de ses lettres, à cette nécessité urgente, comme à ce devoir sacré, de la part de sa famille.
Entourée, à Rome, d’une considération générale, depuis les hauts personnages de la cour pontificale jusqu’aux humbles habitants de la ville. Madame n était pas aussi bien jugée par la police française et par la chancellerie autrichienne. Elle était suspectée de soudoyer des agents pour enlever Napoléon de Sainte-Hélène et le transporter ailleurs, en le rappelant à la vie et à la liberté. On supposait sa mère encore assez riche, malgré les sommes considérables qu’elle aA^ait partagées aA’ec ses enfants, ou distribuées aux pauvres. La rente de son aA'^oir
s’évaluait, sans certitude, à quatre-vingt mille livres.
Voici, à ce sujet, le sens inexact d’une relation aulique (l) : « Madame Letizia vivait avec de telles ressources et le cardinal Fescli trouvait les siennes dans sa galerie... etc. Si, ensuite, d’après les ordres de Consalvi (le cardinal), il s’agissait d’argent comptant, il fallait recourir, soit au duc de Torlonia. soit à Madame elle-même. Cent mille francs furent prêtés, par elle, à l’occasion des meubles de l’appartement qui servit à notre souverain (en 1819) et furent ensuite restitués. » Ce qu’il a de vrai, au lieu de telles allégations, c’est que Madame Mère, après la chute de l’empire, prêta un demi-million de francs au pape, en voulant lui offrir, par ce prêt, un témoignage de sa gratitude personnelle. Ce n’était donc nullement pour contribuer aux frais de la réception faite par le saint-père à l’empereur d’Autriche.
Le gouvernement de la restauration, représenté à Rome par M. de Blacas, suspectait Madame en personne (alors septuagénaire), de tramer, de servir ou de favoriser des complots, avec l’argent amassé par elle, disait-on, pour faire évader Napoléon de îSaintc-lIélène. Le retour triomphant de l’île d’Elbe semblait avoir préparé peut-être celui-là? Ce serait à jie pas croire, si les recherches de la police, ses suspicions et dénonciations ne s’étaient multipliées, pour en fournir de prétendues preuves. Inutile
{ly Communication de M. Silvugni, en novembre 1882. — Voir l’Appendice.
MADAME MEllE.
d’ajoutei' que ces preuves faisaient toujours défaut.
En voici un exemple, entre bien d’autres, de sourceofficielle (1) : « Rapport secret du préfet de la Corse,, en date du 29 mai 1819, au ministre de l’intérieur, sur le sieur Louis-Constantin Gouraud d’Ajaccio, ancien receveur des droits réunis, chargé autrefoisdes affaires de Madame Bonaparte mère, demandant des passeports pour retourner en Corse. L’enquête déclare que cet homme avait été suspecté sansraison. » Les faits du môme genre se reproduisaient assez souA^ent, comme la preuve pourrait en être fournie par les archives de l'État.
La police de l’Angleterre, après avoir, de parti pris, suspecté O’Mcara de trop de dévouement au prisonnier d’IIudson Lowe, suspecta d’avance ou par anticipation le docteur Antommarclii du même dévouement. Arrivé à Londres, avec les deux prêtres, ses compatriotes, pour faire ensemble le voyage de Sainte-Hélène, Antommarclii leur laissa prendrede 1 avance, parce qu’il n’avait pas été assez protégé en Italie, par la déclaration de lord Balhurst. Le gouvernement anglais persistait à voir dans ce jeune médecin, d origine corse, un émissaire trop dévoué à la famille Bonaparte et personnellement à Madame Mère, encore suspectée par ses ennemis de comploter 1 évasion du prisonnier de Sainte-Hélène. N’était-cepas invraisemblable ?
(1) Archives nationales.
La suppléance d’O’Meara par le docteur Stokoc avait été passagère et Napoléon déjà plus malade, presque abandonné, avait dû faire appeler un autre médecin de l’escadre anglaise, le docteur Arnott. L est à lui que 1 illustre captif exprima sa dernière protestation contre Hudson Lowe et sa demande instante, de la transmettre au gouvernement Britannique. Napoléon justifiait lui-même la supplique adressée par sa mère aux souverains alliés.
Cette protestation représentait le suprême codicille de son mémorable testament, faisant encore un appel à la postérité contre les humiliations et les tortures sans nom et sans nombre, que lui infligeait le gouverneur de Sainte-Hélène, geôlier de sa prison. Pendant ce temps Madame Mère épuisait tous ses efforts et toutes ses ressources, pour soulager les tortures d’un pareil martyre, dont la mort deviendrait la seule délivrance.
En attendant que cette délivrance put survenir, avant la mort, par un cliangement d’exil qu’elle souhaitait en vain, la mère si malheureuse n’osait invoquer un miracle impossible. Elle reçut, dans une telle situation, la visite du docteur O’Meara, se plaignant, lui, d’avoir été exilé de Sainte-Hélène par une séparation forcée du captif, certain de son dévouement. Une note de son ouvrage (1) cite la vive impression qu’il ressentit de cette visite.
(1) Napoléon en exil, édition française de Londres. 1823, t. II, p. 97.
« Madame Mère, lorsque j’eus l’honneur de la voir à Rome, en 1819, conservait encore les restes d’une belle femme. Ses manières étaient nobles et imposantes, son maintien tel qu’on doit l’attendre d’une reine ou de la mère de Napoléon. Dieu et son fils étaient les seuls objets de ses pensées. Elle ne voyait que très peu de société et je crois qu’il n’y avait d’Anglais que le duc d’ITamilton et moi qui eussions été admis à sa table. Sa maison, quoique demeure priv’ée et sans faste, avait de la somptuosité. »
A cette période se rapporte une lettre de Madame à la reine Julie (1) :
Uomc, 12 juin 1819.
Après bien des réflexions, je me décide à vous prier de différer, encore pour quelques mois, votre départ pour TA mérique. Mon âge ne me permettant pas d’entreprendre aucun voyage, je souhaite ardemment d’avoir la consolation de vous embrasser encore une fois. Vous savez d’ailleurs qu’il est nécessaire que je vous communique verbalement des affaires de famille, desquelles je ne puis pas vous entretenir par lettre; ce qui exige que vous vous approchiez de moi.
Je désire donc que vous vous rendiez en Italie, avec mes petites-filles, d’où vous partiriez pour Philadelphie. Cependant vous pouvez laisser passer les chaleurs, avant de vous mettre en voyage.
Votre affectionnée
Madame.
Le général Bertrand préoccupé des inquiétudes légitimes de Madame Mère sur l’état de l’empereur,
(I) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
adresse, de Longwood, le 2o juin 1819, à lorcï Liverpool, une lettre instante, lui annonçant l’état si grave du prisonnier de Sainte-Hélène. Il lui démontre surtout que le seul remède possible et nécessaire serait un changement complet de climat et de régime.
Le 9 juillet enfin, le docteur Antommarchi partait de l’Angleterre, en s’embarquant à Gravesend, pour Sainte-llèlène.
Madame Mère écrit, vers la môme date, à sa fillela princesse Élisa (1) :
Rome...
Votre lellre du 19 juin m’a fait bien du plaisir, parce qu’elle m’apprend l’état de votre santé et celui de votre famille et parce qu’elle me donne des nouvelles de la reine Catherine. Dites-lui, de ma part, qu’elle m’a oubliée, depuis plusieurs mois. Elle a bien tort, puisque je l’aime tendrement.
Ma lettre vous trouvera, sans doute, à Baden. Embrassez tous ceux dénia famille qui s’y trouveront. Christine me donnera des nouvelles de tout le monde et j’espère qu’elles me seront d’une grande consolation. Quand est-ce que je pourrai vous embrasser et vous revoir tous réunis? Ma confiance en Dieu me le promet et je n’en doute pas.
Ma santé se soutient. Nous avons eu de très grandes chaleurs et ensuite des tempêtes et des orages.
Lucien est à Viterbe, avec toute sa famille, pour être à même de mieux surveiller sa terre de Canino. Le cardinal se porte bien et nous aime tous tendrement. Il ne cesse pas do croire que nous aurons le bonheur de revoir celui qui est l’objet de tous nos vœux.
(1) Registre de correspondance du cardinal.
Adieu, ma très chère fille, mille choses aimables au prince; embrassez votre enfant et soyez convaincue de mon tendre attachement...
Le cardinal écrit, au nom de Madame, au comte de Las Cases (I), le .31 juillet, pour lui donner des nouvelles de la princesse Pauline, malade à Lucques et se proposant de revenir, vers la fin de septembre, auprès de sa mère.
La longue traversée des côtes d’Angleterre à l’île Sainte-Hélène sur l’océan Atlantique, nous entraîne à une digression légendaire, digne de vérité. Elle avait excité 1 attention de Madame. Le récit en est dû à un célèbre navigateur, le capitaine Freycinet, dans son Voyage autour du monde. Il raconte que se trouvant, au mois d’août 1819, aux îles Sandwich, dans une visite au chef de l’une de ces îles, il fut questionné par lui, en anglais, sur la route qu’il avait suivie. Le principal motif de cette demande était de savoir des nouvelles de Napoléon Bonaparte et si véritablement, comme on l’affirmait, l’île Sainte- Hélène avait été engloutie tout entière, avec lui et tous ses habitants, par un tremblement de terre. « J’ignore, ajoute Freycinet, quel est l’auteur do ce conte ; mais il était si bien accrédité aux Sandwich, qu’il me fallut répondre, plusieurs fois, à la môme question. » La fausse nouvelle de cette submersion totale de l’île Sainte-Hélène dans l’Océan fut donc
(1; Registre de la correspondance du cardinal
transmise à Madame Mère qui eût préféré croire à sa réalité grandiose, plutôt que de déplorer le supplice trop vrai de son fils, condamné à un mal incurable. Madame écrit à la princesse Zénaïde (1) ;
Rome, 18 septembre 1819.
Ma chère petite-fille.
J’ai reçu fort à propos votre bonne lettre du 23 août, car j’étais bien inquiète et bien triste, ayant appris, la veille, par la voie des journaux la maladie de votre maman. Puisque, grâce à Dieu, le danger s’est éloigné, espérons qu’à l’inquiétude va succéder le bonheur de la voir bientôt parfaitement rétablie; mais continuez à m’écrire, tous les courriers, jusqu’à ce qu’elle soit en état de le faire elle-même et ne me laissez rien ignorer.
C’est un vif intérêt ajouté à celui que j’attache déjà à vos letti’es que de me parler de votre tante Désirée et de Charlotte. Remerciez tendrement pour moi celle-ci de son bon souvenir, et recevez, ainsi que votre sœur, ma chère petitefille, mes plus affectueux embrassements.
Vostra a/f™® cuore,
Mama.
Le 13 septembre, arrivaient à l’île de Sainte-Hélène, les deux missionnaires désignés, dès le mois de janvier, avec des lettres du cardinal et des instructions de Madame Mère. Le premier aumonfer, ou le révérend Buonavita, était plus vieux que son âge et assez infirme, par un long séjour au Mexique ; mais il se croyait plus apte que son jeune compagnon à s’acclimater à l’insalubrité notoire de la colonie
(1) Lettre communiquée par le comte Primoli.
anglaise. Le second aumônier, l’abbé Vignali, très valide, au contraire, n’avait qu’un seul désir, employer tous ses efforts à se rendre utile à l’illustre captif, après avoir recueilli auprès de sa vénérée mère et auprès de Son Eminence les instructions nécessaires à sa ligne de conduite.
C’était pour l’un et l’autre ecclésiastique la plus grande réserve dans l’intervention de leur ministère, auprès de l’empereur, afin de mériter sa confiance, par un esprit discret et tolérant, plus que par des dispositions contraires. Ils savaient combien Napoléon enfant était docile aux enseignements religieux de sa mère et combien il aimait à se rappeler l’heure de sa prière, auprès d’elle, dans la maison natale d’Ajaccio, et le jour de sa première communion à Brienne. Ils savaient de plus que Napoléon empereur avait rétabli en France la religion persécutée, relevé les autels abattus, promulgué le Concordat et institué de grandes œuvres de bienfaisance, dont il avait confié la haute direction à sa mère.
L’accueil le plus bienveillant fut fait aux deux aumôniers par Napoléon, qui, tout de suite, leur demanda des nouvelles de Madame, en leur disant (1) ; « Elle m’a toujours aimé; elle a été, toute sa vie, une excellente femme, une mère sans égale ; elle a un courage, une force d’âme au-dessus de l’humanité. »
Parti de l’Angleterre et embarqué, le 9 juillet, à
(1) Conversations religieuses de Napoléon Beauterne. Paris, 1841, 1 vol. in-8«. ’
par le chevalier de
Gravesend, le docteur Antommarchi parvenait, lo 21 septembre, à Sainte-Hélène et était reçu le lendemain, au nom de 3Iadame Mère, par l’impérial exilé.
L(î docteur raconte d’abord, dans ses Mémoires (1),. les péripéties de son pénible voyage, en rappelant, dès les premiers mots, le souvenir de Madame à la pensée inquiète de son fils. Après diverses questions, l’auguste malade dit au jeune médecin : « Ni ma mère, ni le cardinal ne m’ont donné avis de votre départ. » Il soupçonnait l’espionnage auprès d’eux, comme auprès de lui-même. 11 regrettait aussi que son oncle lui eût envoyé pour aumônier un vieillard aussi maladif que l’abbé Buonavita, malgré la confiance de Madame en lui, lorsqu’elle l’avait eu pour aumônier à l’île d’Elbe...
« Allons! ajoute Napoléon, maintenant, parlez-moi avec franchise, donnez-moi des nouvelles des miens. Commencez par Madame Mère, la siguora Lelizia. — R. Le malheur n’a pu l’abattre. Elle supporte l’adversité avec courage ; elle est pleine de résignation et de dignité. — D. Reçoit-elle, va-t-elle dans le monde? Quel est son genre de vie? — R. Tout à fait retiré. Elle n’a qu’une société peu nombreuse, n’admet que quelques personnes de confiance. Ceux de ses enfants qui sont à Rome sont empressés autour d’elle; mais ses vœux, ses pensées sont tous pour Sainte-Hélène. Elle n’attend qu’un mot pour
(1) Mémoires du docteur F. Antomynarchi, 1825, 2 vol.
braver la mer et vous serrer dans ses bras. — D. Elle a été, toute sa vie, une excellente femme, une mère sans égale; elle m’a toujours aimé. Vous l’avez (laissée bien affligée, n’est-il pas vrai? — R. Elle Tetenait d’abord avec peine son émotion ; mais elle a montré un courage, une force d’àme au-dessus de l’humanité. — D. Je suis sùr qu’elle n’eût pas craint les fatigues que vous avez essuyées. Va-t-olle en société? — R. Quelquefois chez ses fils ou chez Son Éminence. — D. Le cardinal la voit-il souvent? — R. Plusieurs fois par jour. — D. Ses fils? — R. Presque tous les jours. — D. Pauline? — R. Moins fréquemment; ses indispositions la retiennent... — D. Que vous a dit ma mère? — R. Qu’elle, ses enfants, sa fortune étaient à votre disposition; qu’au moindre signe, elle se dépouillerait de tout, dùtolle endurer la plus profonde misère... — D. La signera Letizia est-elle toujours aussi fraîche? — R. Elle est toujours très bien... — D. Louis et Lucien se voient-ils? — R. Ils se rencontrent fréquemment <îhez Madame Mère... — D. Madame Letizia vous ■a-t-elle remis beaucoup d’argent? — R. Deux cents napoléons et une traite de douze mille francs sur mon banquier à Londres. — D. C’est, je crois, la plus .riche de la famille, etc. »
Napoléon continuant sa première et longue ■conversation avec son nouveau médecin, lui dit : « En passant à Parme, avez-vous vu Marie-Louise?
H. Elle était partie et nous avions l’ordre de ne
pas faire connaître notre mission. — D. Savez-vous SI elle est en relation avec ma mère ou quelque personne de ma famille? — R. xMadame Mère lui a écrit deux fois, sans recevoir de réponse. — D. C’est qu’il ne lui est pas permis d’en faire, etc... » La conversation se prolonge longtemps encore...
La maladie chronique exigea un examen attentif, complet, démontrant, le 23, l’exactitude du diagnostic d 0 Meara, et, par malheur, le pronostic trop exact du malade sur cette hépatite chronique, due à l’insalubrité du climat et aggravée par les souffrances du physique et du moral.
Irois jours s’étaient écoulés. L’empereur se trouvant un peu mieux, depuis les premiers soins de son nouveau docteur, lui recommande de faire ouvrir, sous ses yeux, une caisse de livres arrivant de France. Mais le choix n’en a pas été fait, selon son attente. Napoléon s’en montre vivement blessé, en questionnant encore Antommarchi, à div'erses reprises : « Que n’avez-vous, lui dit-il, consacré à cet objet, quelque vingtaine de mille francs? ma mère les eût payés. Vous m’auriez apporté des livres, vous auriez fait ma consolation... » Et cette consolation, il aurait voulu la devoir à sa mère!
.Peu de jours après, le 4 octobre, l’empereur, suivant le conseil d’x\ntommarchi, et accompagné par lui, se décide à faire une promenade au jardin de son exil, puis s’asseyant sous l’ombrage d’un arbre :
« Ah! docteur, lui dit-il, avec tristesse, où est le
beau ciel de la Corse ? w Puis, sa pensée semble s’arrêter ou se reporte sans doute, vers sa mère, dont l’image était liée pour lui à celle de son pays natal. « Le sort, ajoute-t-il, n’a pas permis que je revisse ces lieux, où me reportent tous les souvenirs de mon enfance ! Je voulais, je pouvais m’en réserver la souveraineté ; une intrigue, un mouvement d’humeur changea mon choix ; je préférai Pile d’Elbe... » et Napoléon développe sa pensée qui était aussi celle de sa mère.
Suit une touchante improvisation du grand exilé sur l’amour de la patrie. Le jeune médecin en est pmu jusqu’aux larmes; et Napoléon s’arrête, en lui disant : « Docteur, la patrie ! la patrie ! si Sainte- Ilélène était la France, je me plairais sur cet affreux rocher. » Qui sait si, dans le même temps, à la même lieure, la môme pensée, aussi, ne hantait pas le cœur de la pauvre signora captive à Rome!
Antommarchi nous apprend qu’à la date du 6 octobre, son auguste malade, rentrant fatigué, de sa promenade, prit un volume de Racine et lut une scène de Mithridate^ avec le talent dun tragédien, mais « se lassa bientôt, jeta le livre, se renversa dans son fauteuil, en murmurant le nom de sa mère et tomba dans une sorte d’atfaissement ». Ainsi, ce nom-là lui revenait sans cesse à la pensée, dans cette solitude absolue de l’exil !
Poursuivant son journal, Antommarchi ajoute : « L’empereur se trouve mieux. 11 était sur son texte ordinaire. Il me parlait des montagnes de la Corse,
(les instants de bonheur qu’il y avait pass(is. I) en vint à Paoli : « C’était un bien grand homme que I aoli , il m aimait, je 1 aimais, il nous chérissait tous, etc., etc... « Napoléon, en parlant ainsi, faisait allusion à son père Charles Bonaparte, qui avait été si dévoué à l’illustre chef de la Corse, il citait aussi la signora Letizia, qui avait eu tant à souffrir de Paoli, après la guerre de l’Indépendance !
A la suite de ses premiers entretiens avec Tempe- > reur, dont la pensée se reportait encore vers sa mère. Antommarchi relate dans son journal, les divers sujets de conversation de Texilé. Les citations historiques sur Madame se rattachent donc pour nous, aux époques ou aux événements qui ont suggéré à l’empereur ces citations. C’est ainsi que Napoléon, en parlant avec émotion de sa mère à Antommarchi, s’écriait douloureusement : « Ah ! docteur, quelle femme! où trouver son égale? »
Les nouvelles de Sainte-Hélène semblaient être meilleures. Antommarchi (t) accompagnait son illustre malade : « Je le suivis, dit-il, nous descendîmes au jardin, il ne fut plus question que de la Corse, de ses premières années, de ses proches et encore de sa mère. « Sa naissance à lui avait été brusque, inopinée, comme l’élévation, les malheurs qui avaient signalé sa vie. »
Napoléon raconte ici, d’après le récit maternel,
(1) Mémoires du docteur Antommarchi, 1825, t. 1''.
comment et dans quelles circonstances il est venu au monde. Antommarchi ajoute : « En revenant sur les derniers mois qui avaient précédé sa naissance, il admirait le courage, la force d’àme qu’avait alors déployés sa mère. « Les pertes, les privations, les fatigues, elle supportait tout, bravait tout, c’était, dit-il encore, une tête d’homme sur un corps de femme, etc... » Napoléon, à Sainte-Hélène, a, plus d’une fois, formulé la même pensée, à peu près dans les mômes termes.
Dans le courant de décembre, Antommarchi, dont le mérite et les conseils paraissaient fort appréciés par l’illustre fils de Madame Bonaparte, devint, à son tour, suspect au gouverneur et soumis à un odieux système de persécution, tel que l’avait subi O’Meara. Le pauvre docteur dut protester humblement de sa soumission à la consigne de ce geôlier, en essayant de lui démontrer combien sont inutiles ou nuisibles les mesures de suspicion multipliées autour et auprès de son prisonnier. Les progrès de la maladie suspendirent, pour quelque temps, les conversations intimes du malade avec son médecin. Il se contenta, aux heures de calme, de lui dicter divers récits de ses campagnes d’Italie, sans s’émouvoir ni sattrister davantage, au souvenir des siens et à l’attendrissement que lui causait toujours la pensée de sa mère.
Année sans espoir de Rome à Sainte-Hélène. — Lettres de Madame : à la reine Julie; — au roi Joseph; — au même. — Un serviteur de Madame suspecté à tort par la police. — Citation à ce sujet. — Inquiétude maternelle. — Déclaration d’Antommarchi. — Suite de ses Mémoires. — Amélioration apparente dans l’état du malade. — Mort de la princesse Élisa. — Maladie de la princesse Pauline. — Lettre du cardinal, pour Madame, à la malade. — Lettre de Madame à la princesse N. Bacciochi. — Nouvelles de Napoléon. — Trois lettres du cardinal au prince de Canino. — Lettre de Madame à son fils le roi Jérôme. — Offre de quelques marins français d’enlever Napoléon. — Amélioration passagère dans son état. — Lettres de Madame : à sa belle-fille Julie; — à sa belle-fille Catherine; — au prince Charles-Louis Bonaparte,
L’année 1820 tout entière allait aggraver les souffrances du martyr de Sainte-Hélène et les inquiétudes de sa mère enfermée à Rome. Ils ne pouvaient échanger, ni les souvenirs de leur attachement, ni les regrets de leur séparation. Les seules lettres reçues, devaient être ouvertes d’avance et rester muettes sur la situation du prisonnier; sinon elles étaient rigoureusement interceptées.
La lettre suivante de madame en est le plus triste témoignage : Elle s’adresse à sa belle-fille, la comtesse
de Survilliers (l’ex-reine Julie) ; elle lui donne et lui demande des nouvelles de chacun des siens, sans la moindre allusion au plus malheureux de tous. Il est condamné, par un jugement inique, à une détention mortelle, et à la maladie incurable d’une contrée insalubre. Il n’a plus rien à espérer des secours ou des dévouements de la science, puisque les soins de la famille lui sont interdits, jusqu’au dernier jour de son existence. Son nom enfin ne peut plus être écrit dans les lettres de sa mère, qui le garde, en silence au fond de son cœur et de sa pensée, pour obtenir le laissez-passer de ses autres souvenirs sur les sujets les plus inditlérents. Elle en était réduite à une telle extrémité !
Suit la lettre de madame à la reine Julie (1) :
Ma chère fille.
Rome, 2 janvier 1820.
J’étais on ne peut plus inquiète de vous et j’ai éprouvé la joie la plus vive d’apprendre, par votre lettre de bonne année, que votre faible santé continue à se fortifier.
Je vous remercie bien tendrement des vœux que vous formez pour moi. 11 n’y a personne dont je reçoive les souhaits avec plus de plaisir que les vôtres, parce que je sais les sentiments de tendre aflection dont votre cœur, qui m’est bien connu, est rempli pour moi ; et je ne cesse, de mon côté, de prier, tous les jours, le ciel pour votre santé et pour votre conservation.
Les nouvelles que vous me donnez de Joseph sont les seules qui me soient parvenues, depuis plusieurs mois. Tenez-moi
(I) Communiquée par le comte Primoli, petit-fils, etc.
•au courant de toutes celles que vous recevrez, car c’est une véritable peine pour moi que d’en être privée. Il n’y a personne dont Lucien, Louis, Pauline et le cardinal se souviennent avec plus de plaisir que de vous. Tous se portent bien et vous embrassent bien afTectueusement.
Jérôme est actuellement à Trieste, avec Élisa. 11 a été retenu plusieurs jours au lit par une fièvre gastrique qui, heureusement, semble s’ôtre éloignée. Catherine a été aussi un peu fatiguée du voyage ; mais elle porte fort bien sa grossesse.
Lorsque vous écrirez à Désirée, mandez-lui mille choses affectueuses pour moi. J’espère qu’elle retirera d’un climat plus doux le bien qu’elle en attend pour sa santé.
Adieu, ma chère fille, je vous embrasse mille et mille fois du fond de mon dnie et ma tendresse pour tous ne finira qu’avec ma vie.
Voslra Madré.
Lettre de Madame Mère au roi Joseph (1) [lettre en italien).
Rome, 2ü février et II mars 18Î0.
La semaine dernière, j’ai reçu par la poste de Livourne, votre lettre du 2o septembre de New-York et hier, je recevais celle de novembre, datée de Philadelphie.
Pour ce qui concerne les tableaux, voici ma réponse :
1“ Je vous les ai cédés, en toute propriété et je maintiens cette cession; 2® Ne résidant plus à Paris, je les ai fait transporter à Rome, où ils n’ont pas encore été déballés.
J’ai cru devoir vous en différer l’envoi, par les motifs que vous a donnés mon frère, dans sa lettre du 8 juin 1819, et, comme ils se trouvent en sûreté, à moins d’une demande précise de vous, je ne les expédierai que dans le courant du mois de septembre prochain.
Vous aurez soin de me dire s’il faut envoyer les cadres en bois des tableaux qui sont roulés sur eux-mêmes, ainsi que les
(1) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
cadres dorés des grands tableaux. Ces divers cadres sont dévissés et renfermés dans des caisses spéciales.
Je dois vous prévenir, toutefois, que les frais de transport desdites caisses seront très élevés. Dans les deux hypothèses,, nouvel ordre de vous, ou maintien de la date de septembre, j’expédierai tableaux roulés et caisses à Livourne, où ils seront embarqués pour l’Amérique.
En ce qui touche l’empereur, ses dépenses fixes et indispensables se montent à cinq cents livres sterling par mois. D’après ses ordres, cette somme est prise sur le dépôt d’argent dont vous connaissez l’origine et qu’il avait confié à une maison de banque de Paris, pendant son séjour à l’ile d’Elbe.
Les 1)00 livres sterling mensuels ont été payés, jusqu’à ce jour, sur les fonds en question, bien que l’infidélité du banquier ait laissé protester des lettres de change pour une valeur de 70000 francs. Comme depuis trois mois, je n’ai pas entendu parler de cette affaire et comme, d’ailleurs, j’avais répondu moi-même du paiement de ladite somme, je m’imagine que tout est rentré dans l’ordre et que la situation est aujourd’hui liquidée.
Les dépenses extraordinaires que j’ai faites, pour lui envoyer des vins, du café, des vêtements, des livres, une pharmacie volante, les ornements d’une chapelle, etc. , et les frais de voyage des deux prélats, dont l’un est médecin, d’un chirurgien, d’un cuisinier, d’un maître d’hôtel se soldent par le chiffre d’environ 130 000 francs, en y comprenant les 63 000 fr. que j’ai envoyés directement à Las Cases. Du reste, je suis toujours disposée à donner tout ce que je pourrai donner.
Lucien, avec sa très nombreuse famille, ne peut rien faire. 11 a mis en vente son palais de Rome et sa campagne de Frascati, pour s’établir à Viterbe, afin de surveiller et de diriger son domaine de Canino.
Jérôme qui, en parfaite santé, habite actuellement Trieste, avec sa femme enceinte, ne possède presque plus rien. A la suite des pertes qu’il a subies, j’ai dû lui envoyer beaucoup d’argent et beaucoup plus môme que je n’en ai dépensé pour l’empereur.
Pauline, malgré les dépenses qu’elle fait journellement
et malgré la vente qu’elle fait, tous les jours, de ses bijoux, jouit d’une pension de 14000 écus, du fait de sa dot, et l’argent qu’elle a placé à intérêts, lui assure 8000 écus de rente. Elle a en outre, plusieurs millions à réclamer, tant du gouvernement français que de la société qui exploite les Salines d’Allemagne, mais tout cela est en l’air et, alors même que ces espérances se réaliseraient, je ne crois pas que l’on puisse obtenir d’elle quelque chose pour les autres. Elle se plaît souvent à surpasser ses budgets, mais ces budgets n’ont pas un mois de durée.
Louis vit bien et à son aise, mais je ne connais pas sa fortune.
Pour moi, vous ne pouvez pas ignorer quelles étaient mes économies réelles. Les dépenses extraordinaires dont je viens de vous parler et celles que je passerai sous silence, comme la perte de fonds, par suite des évènements politiques. Le montant de ces pertes et l’achat de ma maison d’habitation à Rome se trouvent balancés par les 800 000 francs que j’ai retirés de la vente de mon hôtel de Paris, avec son mobilier, et de la vente de ma propriété de Pont, après son incendie.
11 ne me reste donc plus que mes économies avec lesquelles je vis, ce que, je le répète, vous ne pouvez pas ignorer. Les trois mille livres sterling que je vous avais demandées, par un . petit billet, sont destinées à solder des dépenses extraordinaires déjà faites et accomplies. 11 conviendra donc que vous et moi, nous nous imposions quelques sacrifices, si la Providence ne vient pas à notre aide.
Quant à votre femme, c’est moi qui lui ai écrit de venir à Rome. Elle m’avait même fait espérer de se rendre à mes désirs; mais depuis sa maladie, je n’ai plus entendu parler de rien. Dans une lettre postérieure, je lui ai offert le second étage de ma maison et quelques autres chambres du troisième pour son personnel féminin qui aurait eu, plus tard, la faculté de se loger à sa guise.
Mon frère lui écrit, par ce même courrier, pour l’engager de nouveau à entreprendre ce voyage. Je ne pense pas qu’elle puisse partir, avant le mois de septembre, en prenant, selon les circonstances, la voie de Livourne ou de Givita-Vecchia.
Je suis toujours d’avis qu’il n’est pas convenable de parler, cette année, de mariage. Je n’ai pas autre chose à vous dire et je vous embrasse avec toute la tendresse de mon cœur.
Madame.
Cette longue lettre do Madame Mère à son lîls aîné mérite attention. Elle est à la fois : 1“ une lettre d’affaires, commençant par un envoi considérable de tableaux tout encadrés, de diverses toiles roulées ou séparées de leurs cadres, ainsi que l’indication de leur transport ; 2“ l’exposé net et précis des dépenses de l’empereur à Sainte-Hélène et en particulier des dépenses extraordinaires faites par Madame ellemême, pour lui venir en aide; 3° la situation de fortune de ses autres enfants, tels que Lucien, Jérôme et Pauline, au point de vue de leurs ressources disponibles en faveur de Napoléon. (Madame ne connaît pas à cet égard la fortune de Louis.) Quant à elle, enfin, elle a donné tout ce qu’elle pouvait donner et elle fait appel à Joseph lui-même pour l’aider aux derniers sacrifices, « si, dit-elle, la Providence ne vient pas à leur aide ».
Les souvenirs d’affection maternelle s’ajoutent à cette lettre remarquable de clarté, attestant ses instances auprès de chacun des siens, pour soulager le sort de leur grand exilé. Lui-même aurait pu signaler au monde ce mémorable témoignage des hautes qualités de sa mère, attestant combien elle méritait de vénération.
Madame à Joseph Bonaparte (d).
Rome, U avril 1820.
... Madame, rappelant des lettres précédemment écrite.s, ajoutait : « Je vous disais que les dépenses fixes de l’empereur qui montent à 500 livres sterling par mois, sont payées, d’après son ordre, par la personne chez laquelle était déposée la somme que vous connaissez, lorsque Napoléon était à l’île d’Elbe, et que, pour ce qui regarde les dépenses extraordinaires, j’avais déboursé environ 180 000 francs, qui, jointes à d’autres dépenses, à des pertes souffertes dans le commerce et à l’achat de ma maison de Rome, balancent les 800 000 fr. que j’ai retirés des ventes de mon hôtel de Paris et de ma campagne de Pont.
Je vous disais encore que nous nous étions réunis, dans la famille, pour accorder une pension de 8 dOO francs au docteur O’Meara, et que nous en accordions une au docteur Stokoe, dont les journaux vous auront fait connaître la conduite à Sainte-Hélène... »
Il faut joindre à ces deux noms celui du docteur Arnott, digne aussi de la juste gratitude de Madame (2). Mais autour d’elle on s’occupait bien plus de chercher des gens suspects. Par exemple, une letttre du 27 avril 1820 (archives du ministre préfet de police) au haron Mounier, lui annonçant qu’il a donné des ordres pour surveiller le sieur André Laplace, valet de chambre de madame Letizia Bonaparte, arrivé de Rome à Paris. L’enquête déclare que
(1) Registre de correspondance du cardinal.
(2) Préface par Marchand du Précis des guerres de César.
l’on na trouvé sur son compte aucune note défavorable.
Madame a raconté à sa belle-fille la reine Hortense le fait suivant peu connu, reproduit par mademoiselle Cochelet (1).
« En 1820, lorsqu’une conspiration bonapartiste était déférée à la Chambre des pairs, lorsque l’Espagne, par le courage de l’illustre et infortuné Riego, faisait jurer la constitution des Cortès à Ferdinand VII ; que Naples se révoltait, que toute l’Italie se couvrait de carbonari, le gouvernement des Bourbons en éprouvait de grandes frayeurs. Trompé par de fau.\ avis, il fit auprès du pape des démarches contre Madame Letizia qui résidait à Rome, elle avait disait-on, ses agents en Corse, pour y fomenter une insurrection en faveur de Napoléon; on ajoutait que des ramifications s’étendaient dans l’intérieur de la France, pour faire des partisans à son fils ; que le gouvernement du roi en avait la certitude, et connaissait le nombre des millions employés à cet effet par madame Letizia.
» Aux yeux de tout homme de bon sens, des accusations aussi stupides tombaient d’elles-mêmes ; suspecter une femme de l’âge de Madame Mère, atteignant ses quatre-vingts ans, ne sortant jamais de chez elle, ne recevant aucun étranger, visitée quelquefois par les membres de sa famille habitant Rome et tous les jours par son frère, le cardinal, c’était plus que de la niaiserie. Il y avait vraiment de la méchanceté à imputera Madame de pareils desseins et à la signaler comme le premier moteur d’une conjuration.
» Une plainte des plus graves fut adressée sur ce sujet au gouvernement du saint-père par M. de Blacas, ambassadeur de Sa Majesté Catholique. Le pape, lorsqu’il eut connaissance de cette plainte, quelque déplaisir qu’il en éprouvât, ordonna à son secrétaire d’État de se rendre chez Madame Letizia et
(1) Mémoires sur la famille impériale, 1842, t. l'f, p 175.
d’y faire une enquête sur cette alTaire. S. Ém. le cardinal secrétaire d’État alla donc chez Madame et lui déclina dans les plus grands détails l’objet de sa visite. Après lui avoir exprimé ses regrets d’une mission aussi pénible, il lui fit connaître les accusations que la France avait portées contre elle.
» Madame Letizia qui l’avait laissé parler sans l’interrompre, lui répondit avec dignité: « Monsieur le cardinal, je n’ai pas de millions; mais veuillez dire au pape, afin que mes paroles soient rapportées au roi Louis XVIII, que si j’étais assez heureuse pour posséder cette fortune qu’on m’attribue si charitablement, ce ne serait pas à fomenter des troubles en Corse que je l’emploierais, ce ne serait pas non plus à faire des partisans en France à mon fils, il en a assez] ce serait à armer une flotte qui aurait une mission spéciale, celle d’aller enlever l’empereur à Sainte-Hélène, où la plus infâme déloyauté le retient prisonnier. » Puis, saluant le cardinal, elle se retira dans l’intérieur de son appartement. — Je tiens ces détails ajoute, mademoiselle Cochelet, de la reine Ilortense, qui les a recueillis de la bouche de Madame, à Rome. »
Depuis longtemps, déjà, Madame n’avait d’autre pensée que celle des souffrances de son fils, sans l’exprimer dans sa correspondance habituelle et encore moins dans ses lettres ouvertes à Sainte-Hélène. Elle cherchait à se faire illusion sur les ressources de la médecine, sinon pour parvenir à la guérison de l’auguste malade, du moins pour prolonger son existence. Mais aussi, elle en devinait toutes les difficultés, si le gouvernement anglais ne voulait pas les aplanir.
Et lorsque le docteur Antommarchi essayait, en vain, de rétablir la santé de Napoléon, le fidèle O’Meara cherchait à l’y aider, en renouvelant des
démarches inutiles et désintéressées, pour être rappelé lui-même à Sainte-IIélêne. Il écrivait le 19 juin à lord Balliurst, en lui rappelant que le malade avait demandé l’assistance des médecins d’Europe et que lui-même (O’Meara), dès son retour, en octobre 1818, avait déclaré à l’amiral le prochain danger de mort de l’illustre exilé. Il s’ollrait enfin de retourner auprès de lui, sans aucune rémunération du gouvernement. Cette généreuse demande n’obtint du ministre qu’un refus...
Ainsi était anéanlie la dernière espérance de Madame Mère, qui, par l’étrangeté du sort, se voyait presque rajeunie, avec une sorte de rémission de ses infirmités personnelles.
En effet, le cardinal écrivait, le 8 juillet, à l’exroi Joseph :
... Votre mère se porte, comme elle ne s’est jamais portée, depuis quinze ans; elle engraisse et rajeunit...
Par un douloureux contraste, à Sainte-Hélène, Antommarchi ne pouvait cacher ses inquiétudes à son malade, malgré les améliorations apparentes de 1 hépatite si fatale. Il obtint de l’empereur la permission de donner de ses nouvelles à Rome, c’est-àdire a sa famille et là, sa famille se personnifiait dans sa mère. Le médecin s’adressa au chambellan de Madame, le chevalier Colonna, lié avec lui. Sa lettre datée de Longwood, le 18 juillet 1820, lui disait (1) ;
(1) Mémoires d’ Antommarchi, 1825, t. I", p. 343 et la suite.
... Il y a dix mois que je suis arrivé dans cette île, et je puis vous assurer que je n’ai pas passé un jour, une nuit, sans prodiguer à l’illustre malade tous les secours que mon zèle et mes connaissances médicales pouvaient me suggérer. Je l’ai trouvé atteint d’une hépatite chronique du caractère le plus grave... Ce n’a été qu’une alternative continuelle de bien et de mal, et, je dois vous l’avouer, je désespère du succès. ... Les accidents, je n’hésite pas à le dire, sont dus aux désordres des voies digestives et à l’altération des Tonctions de l’organe biliaire. Toutefois, l’état du malade ne présente pas un danger imminent, mais bannit toute espérance de guérison, dans un climat placé sous le tropique.
... J’avais d’abord cru devoir mettre sous les yeux de S. Ém. le cardinal Fesch, un rapport détaillé sur l’état de santé de l’empereur Napoléon; mais la crainte d’augmenter, par un si triste tableau, les chagrins de Madame Mère, m’a déterminé à vous l’adresser; vous ferez de ma lettre l’usage qui vous paraîtra le plus convenable, auprès de la famille de Sa Majesté.
Agréez, etc.
Votre affectionné ami,
F. Antommarchi.
Reprenant son journal, le 26 juillet, Antommarchi ajoute : « L’empereur était mieux; je lui avais parlé de Rome, tous ses souvenirs s’étaient reportés vers sa mère. Il rappelait son affection, sa tendresse, les soins qu’elle lui avait prodigués, et s’arrêtant tout à coup : « Vous m’êtes bien attaché, docteur, les con- « trariétés, les peines, la fatigue, rien ne vous coûte, « dès qu’il s’agit de me soulager : tout celà cependant « n’est pas la sollicitude maternelle. Ah ! maman « Letizia ! — » Et il se couvrit la tête.
» J’essayai de lui présenter des images moins
tristes, je lui parlai de l’Italie, de la Corse, de ceux, qu’il avait aimés. Il m’écouta d’abord avec indifférence ; mais la conversation ayant amené le nom de sa nourrice (Ilari), il s’étendit sur les soins qu’elle avait eus de son enfance et sur l’espèce de culte qu’elle lui portait.
Ce n’était pas seulement sur ses souvenirs d’enfance que revenait Napoléon à Sainte-Hélène, en prononçant le nom de Madame Letizia, avec une tendre émotion, il exprimait encore, les sentiments religieux qu’elle lui avait inculqués. « J’ai eu besoin de croire et j’ai cru », a-t-il dit, et cette déclaration des derniers jours de sa prodigieuse existence, a pris la gravité d’une parole testamentaire. Il avait douté, peut-être, dans sa jeunesse, par l’influence ou les écrits des philosophes du xviii® siècle et par les doctrines de la Révolution française. Il avait d’ailleurs souffert du sort de sa famille et surtout du sort de sa mère ; il avait lutté, enfin, dans les premiers temps, contre la mauvaise fortune de sa vie, jusqu’au point de ne pouvoir plus résister au désespoir et de rêver le suicide. Mais enfin l’éclat de sa gloire militaire, le prestige de son nom et toujours le souvenir de sa mère lui rendirent confiance, en lui inspirant la foi dans son étoile.
Tandis que, de Sainte-Hélène à Rome, les pensées de Napoléon s’unissaient à celles de Madame, sans pouvoir correspondre autrement, la famille perdait la princesse Élisa Bacciochi, ex-grande-duchesse de
Toscane. Elle mourait, le 7 août 1820, à la villa Vicentini, où elle s’était retirée, clans une sorte d’exil. Elle expirait, à quarante-deux ans, entre les bras de sa sœur Caroline et de son époux, le prince Félix Bacciochi.
L’aînée des trois filles de la signora Letizia rappelait en femme, le type des Bonaparte. Elle ressemblait un peu à Madame Mère, dont elle avait les traits plus accentués, avec moins de finesse et de charme. Son esprit sérieux, réfléchi et une certaine fierté, son intelligence supérieure, son instruction variée avaient fait d’elle une protectrice éclairée des lettres, des sciences et des arts. Elle montrait pour Napoléon la plus fraternelle admiration et pour leur mère, la tendresse du respect le plus filial. La mort d’Élisa précédant celle des autres enfants de Madame, était le signe précurseur de la fin du plus illustre de la famille.
La maladie organique de la seconde fille faisait d’inquiétants progrès. La princesse Pauline Borghèse, d’une merveilleuse beauté, n’avait pas la haute portée d’esprit de sa sœur Elisa, mais les qualités de son cœur sympathique à chacun des siens, l’avaient fait chérir par leur mère. Madame se trouvait ainsi entre deux grandes douleurs de l’inquiétude maternelle, jusqu’au point' de détourner sa fille de se rendre auprès d’elle. C’est au nom de Madame que le cardinal adresse à Pauline, la lettre suivante (1) :
(1) Registre de correspondance du cardinal.
SM
Rome, 25 août 1820.
Votre mère m’a chargé de vous dire que la saison empêche que vous veniez la voir et elle vous défend même d’entreprendre un voyage qui pourrait être préjudiciable à votre santé; que la saison devenant plus tempérée, vous pourrez, tout à votre aise, venir la voir et rester chez elle, tant qu’il vous plaira. La môme raison l’empêche et l’empêcherait de venir à Frascati.
La semaine prochaine, je viendrai vous voir. Tranquillisez votre esprit. Votre mère a entièrement fait son sacrifice à Dieu et elle est parfaitement résignée.
Fesch.
Madame Mère à la princesse Napoléone Bacciochi (fille de la princesse Êlisa) (1).
Rome, 9 septembre 1820.
Ma très chère fille.
Vous avez raison de sentir la perte que vous avez faite, mais elle n’est point irréparable ; votre mère prie pour vous et elle vous obtiendra des grâces qui vous consoleront dans votre affliction actuelle et qui vous soutiendront dans les événements de la vie...
Je voudrais être auprès de vous, pour vous diriger, avec les conseils de mon expérience, dans le monde et surtout avec les principes qui doivent diriger tous les enfants de ma famille...
Écrivez-moi, de temps en temps, et soyez convaincue que je désire autant que vous de voir arriver le temps, pour vous embrasser avec votre frère...
Vost7'a Madré.
Cependant l’état du grand malade de Sainte-Hélène s’aggravait de plus en plus, jusqu’à la fin du mois
(D Lettre traduite de l’italien, communiquée par le comte Lucien Biadelli, gendre du comte de Casablanca.
MADAMIS MÈUE.
d’octobre, sans lui laisser l’aptitude de redire ses impressions liliales, si souvent présentes à sa pensée.
A Sainte-Hélène en effet. Napoléon retrouvait le fidèle souvenir de la tendresse maternelle, qu’il avait paru oublier, dans les temps prospères de la France. Il parlait de sa mère à ses compagnons d’exil, et s’il n’en trouvait pas assez vite le motif, il savait le faire naître d’un mot, d’un incident. Il paraissait obsédé par une idée fixe, déjà offerte à lui, dès sa jeunesse, durant les crises difficiles de sa vie. Cette idée fixe était celle du suicide dont sa mère l’avait préservé par l’influence de sa haute raison et de sa piété sincère. Son souvenir fut assez puissant pour le préserver du désespoir, avant de mourir.
Trois lettres successives du cardinal au prince de Canino, sont relatives à des questions d’intérêt, pour Madame Mère et exposent des détails à passer sous silence, s’ils ne faisaient une utile diversion aux nouvelles graves de Sainte-Hélène.
La première de ces lettres, datée du 27 septembre discute l’achat de la propriété de Lucien, à Tusculum et montre combien les garanties de cette acquisition offraient de difficultés, à joindre aux inquiétudes maternelles.
La seconde lettre, datée du 3 octobre, parle de l’acquisition de la Ruflinella, proposée à Madame, qui ne peut en faire la dépense, parce qu’elle n’y voit qu’une propriété d’agrément. Sa vie exclusivement préoccupée de l’état du malade en exil, est
trop triste pour permettre à sa mère des dépenses non exclusives au soulagement d’une si douloureuse situation.
La troisième lettre enfin, du 13 octobre, montre le bon vouloir de Madame à faire un arrangement au gré de Lucien, mais elle ne peut s’y résigner, sans réduire les l’essources nécessaires à diminuer les souffrances de Napoléon.
Elle adresse, dans ce but, à Jérôme (en date du 3 octobre) (1) une lettre lui exprimant combien elle est mécontente de celle écrite par Caroline, sur ce qui lui est dû, de sa part... Cette lettre de Madame n’est pas utile à reproduire, par égard pour les siens et pour elle-même, malgré le droit de sa légitime réclamation.
Madame avait entendu dire, à Rome, qu’un navire français, la frégate la Zénobie, destinée à la croisière de Sainte-Hélène, comptait, à son bord, quelques matelots résolus à une tentative d’énlèvement de Napoléon, pour le soustraire à la tyrannie britannique, personnifiée par Hudson Lovve. Parmi ces matelots et au premier rang figurait un intrépide marin, ayant voué à l’empereur un culte d’admiration et de reconnaissance. H parvint, un jour d’octobre, par surprise, à s’approcher de lui et à s’en faire reconnaître, en le suppliant de se laisser enlever, avec les précautions nécessaires pour tromper
(1) Registre de correspondance du cardinal.
la vigilance de son geôlier. Les elTorls persuasifs du brave marin furent inutiles. Napoléon, devenu trop malade pour se faire illusion sur sa fin prochaine, refusa l’offre des cœurs généreux qui se dévouaient à le sauver et il fit à leur délégué de touchants adieux. Cette anecdote rappelée à Rome par Madame, a été reproduite comme page historique (1).
Une grande partie du mois de novembre et la première quinzaine de décembre, d’après le journal d’Antommarcbi, marquèrent de nouveau l’apparence d’un mieux sensible, dans l’état du malade, en lutte avec son médecin, contre tous les remèdes. Il les refuse, et reprend ses causeries préférées, en exprimant ses vues sur l’hygiène, selon lui bien supérieure à la médecine. Il aurait pu rappeler, à l’appui de cette opinion, les soins donnés par sa mère à ses enfants, dans la plupart des maladies fréquentes, de leur bas âge et de leur Jeunesse.
Madame Mère à la reine Julie (2).
Rome, 24 novembre 1820.
Votre lettre du 29 octobre m’a fait beaucoup de plaisir et je désire que vous m’écriviez le plus souvent possible...
... J’ai bien du regret que vous ne soyez pas avec moi, ainsi que Zénaïde et Charlotte : vous ne pourrez pas concevoir la peine que j’en éprouve, malgré que cela n’ait pas dépendu de moi.
Madame ajoutait, dans sa lettre h la comtesse de Survil-
(1) Registre de correspondance.
(2) Le boursier de l'empereur, par A. Chailly, Paris, 1857.
liers : « Pauline est mieux, cette année-ci; elle se promèneà pied, en voiture; elle n’est pas reconnaissable. » ,
Madame Mère à la reine Catherine [i).
Rome, 27 décembre 1820.
J’ai reçu votre lettre qui m’a fait bien du plaisir, puisque je l’attendais depuis longtemps.
Les voeux que vous m’exprimez, au renouvellement de l’année, sont sûrement bien sincères, parce que votre cœur m’en est garant. Notre intérêt commun les rend bien vifs et bien tendres. Oui, je l’espère bientôt, et je désire ardemment que vous en soyez vous-môme convaincue, afin que vous ne perdiez ni la confiance en Dieu, ni la patience à supporter avec résignation, la tourmente qui nous agite.
Ne vous flattez pas d’obtenir du monde ce que vous espérez de la réunion des souverains. Je ne crois pas qu’il soit capable de s’apitoyer sur votre sort. Dieu seul est bon ; espérons en lui.
Quant aux actes dont vous me faites mention, dans votre lettre, il n’est pas nécessaire d’en parler aujourd’hui : c’est de vive voix que nous nous en entretiendrons, dans un autre temps.
Adieu, ma très chère fille, je vous embrasse tendrement, avec Jérôme et vos enfants.
Madame Mère au prince Charles- Louis Bonaparte (2).
, Rome, 29 décembre 1820.
Je vous remercie du tendre attachement que vous me témoignez, au renouvellement de cette année. Vous ne pouvez pas douter que je n’adresse pour vous des vœux bien ardents à Dieu, pour quil vous conserve et vous accorde tous les donsnécessaires, pour devenir un homme plein de talents et de vertus.
Quelle consolation n’aurais-je pas eue de vous embrasser
(1) Registre de correspondance du cardinal Fesch.
(2) Communication du prince Charles Bonaparte.
et de vous voir, tous les jours, mais j’espère que votre voyage n’est que retardé, et que vous l’entreprendrez dans quelques mois.
Pensez quelquefois à votre bonne maman et donnez-moi, de temps en temps, de vos chères nouvelles.
Votre frère grandit toujours et il est déjà un homme par sa tenue et ses sentiments.
Je vous embrasse de tout mon cœur, etc.
L’année fatale. — Apparition d’une comète. — Le malade de Sainte- Hélène et le docteur Antommarchi. — Ses Mémoires. — Nouvelles de Rome et de Madame. — Pensées de Napoléon à sa mère et à son fils. — Son testament. — Ses entretiens avec le général Bertrand. — Sa recommandation au docteur, pour sa mère. — Incident des prières. — Tempête sur l’île, la veille de la mort. — Le Cinq Mai. — Le même jour, une visite étrange à Madame Mère. — L’autopsie prescrite par le malade lui-même. — Constatation de l’hépatite endémique à Sainte- Hélène. — Les funérailles à Longwood. — Lettres : d’un ancien offlcier à Madame Mère. — Autre à l'ex-reine Julie ; — de Pauline Borghèse à lord Liverpool : après le retour de l’abbé Buonevita;
— de Madame : — au prince de Canino ; — à l’ex impératrice Marie- Louise; — à lord Liverpool; — à lord Holland ; — au docteur O’Meara; — à l’ex-roi Jérôme, etc.; — du cardinal au comte de Las Cases, etc. — Nouvelle de la mort, le 22 juillet, à Rome.
— Retour et visite d’Antommarchi à Madame Mère. — Lettres du cardinal, au nom de Madame et dictées par elle, réclamant du gouvernement anglais le corps de son fils. — Napoléon et sa mère.
L’année fatale apparaissait et déjà la maladie de Napoléon s’aggravait de jour en jour, pour mettre un terme à ses souffrances, en le séparant des siens, à jamais. Il se rappelait, pour la dernière fois, les tendres soins de sa mère, dans son enfance et sa jeunesse, en bénissant sa mémoire, comme si ellemême l’eût précédé dans la tombe.
Le climat de Sainte-Hélène, avec une apparence de salubrité intermittente, poursuivait son œuvre de destruction et la maladie de l’exilé, primitivement caractérisée par l’alTection du foie endémique dans l’île, s’était compliquée secondairement d’une lésion ulcéreuse de l’estomac. Il ne restait plus, depuis deux ou trois ans, aucune chance de guérison. Les nouvelles de Longwood, parvenues jusqu’à Rome, avaient apporté la désespérance dans la solitude de la mère exilée.
Napoléon, malgré des alternatives d’amélioration apparente, ressentait l’aggravation progressive de son mal, et redisait au médecin (1) : « Je vous suis reconnaissant des soins que vous me prodiguez; mais, mon cher docteur, si mon heure est sonnée, s’il est vrai, là haut, que je dois périr, ni vous, ni tous les médecins du monde ne changerez cet arrêt... »
Le ciel semblait annoncer à la terre le destin prêt à s’accomplir sur le rocher de Sain te -Hélène : Une comète apparut, assez visible, dès les premiers jours de février, au-dessus de l’ile où l’empereur, prisonnier, allait mourir. Napoléon, resté fataliste, vit, dans ce phénomène céleste, un funeste présage, éclipsant l’étoile de son avènement au monde. Sa pensée le transporta vers Rome, auprès de sa mère, destinée à lui survivre et à le pleurer longtemps.
L’apparition de la comète avait été constatée par
(1) Mémoires d’Antommarchi, 1825, t. 1".
la science. Voici, à cet égard, l’extrait de la lettre <l’un éminent astronome (1) :
«La comète de 1821 a été découverte à Paris, le 21 janvier ■et est devenue visible, h. l’œil nu, en février, avec une queue de 7 degrés de longueur. Elle a été observée en Europe et même, du 1“‘‘ avril au 3 mai, à Valparaiso. Le 5 mai, enfin, elle devait être encore visible avec une lunette, à l’île de Sainte- Hélène, en s’éloignant, de plus en plus, de la terre. »
Le second mois de l’année fatale présente, comme le premier, d’étranges alternatives dans, la maladie de Napoléon. Il se trouve si bien, durant plusieurs jours, qu’il discute, avec son médecin, les chances d’une guérison imaginaire, d’après la force de tempérament due par lui à la nature et à sa mère. Il retrace les souvenirs de sa prodigieuse existence, il analyse les effets naturels des nuages et les observations météorologiques des années de l’exil subi à Sainte-Hélène, pour prouver au docteur les influences manifestes de ce climat meurtrier. Antommarchi cherche à ranimer cet espoir, et le malade de lui répondre : « Bien, docteur, l’espérance! c’est le
meilleur spécifique que vous puissiez administrer (2). »
Le mois de mars commença mieux qu’il ne devait finir pour 1 illustre patient, si préparé à la mort, mais inconsolable des entraves imposées aux lettres qu’il attendait de Rome. Sa mère, séparée de lui, le
(1) Exlraü d’une lettre de M. Paye, G août
(2) Mémoires d' Antommarchi, t. ler^ p 453
1887. V. l'Appendice.
préoccupait, dans ce long- exil, plus que dans les temps heureux, comme s’il eût retrouvé dans le souvenir maternel l’oubli de son malheur.
Il recevait, le 12 mars, une caisse de livres de la part de lord et de lady Holland, pénétrés tous deux d’admiration pour l’empereur et pour Madame Mère. C’était, en leur nom comme au mon de divers autres personnages d’Angleterre, une sorte de protestation contre les actes inhumains de leur gouvernement.
Le retour en Europe de l’abbé Buonavita, promptement atteint de l’hépatite endémique dans l’île, permet au comte de Montholon de faire parvenir à Madame des nouvelles de son iils. Une lettre écrite de Longwood, le 17 mars, à la princesse Pauline (1) lui expose, de la part de l’auguste malade, son état désespéré, en informant la princesse, pour le dire à Madame, que, dès le mois de septembre 1820, le général Bertrand s’adressait à lord Liverpool, afin d’accorder à l’illustre captif un changement de climat et un régime plus salutaire.
La lettre du comte de Montholon se termine ainsi :
Les journaux de Londres publient continuellement de fausses lettres, datées de Sainte-Hélène, dont le but évident est d’en imposer à l’Europe. L’empereur compte sur Votre Altesse, pour faire connaître à des Anglais influents l’état véritable de sa maladie. 11 meurt, sans secours, sur cet affreux rocher : son agonie est effroyable.
Comte DE Montholon.
(1) La Captivité, suite de la correspondance de Napoléon I", t. XXXII.
MADAME MÈUE.
La connaissance de cette mort prématurée est-elle parvenue à Madame Mère, qui l’avait pressentie? et à la même date du 17 mars, 1e docteur semblait profiter aussi du départ de l’abbé liuonavita, pour donner à Rome, c’est-à-dire à Madame, des nouvelles dernières du captif menacé de mort.
Une lettre en italien, attribuée à Antommarchi, ou portant son nom, et restée manuscrite, n’est point insérée dans ses Mémoires de 1825, ni môme indiquée, tandis qu’elle est transcrite in extenso sur le registre de la correspondance du cardinal auquel ladite lettre semble adressée (1). Elle exprime l’intention d’informer Son Éminence, pour toute la famille de l’empereur, pour la France, pour l’Europe et pour le monde entier, des progrès de la maladie du foie, dont le résultat fatal est imminent.
Si cette lettre paraissait authentique, elle eût été mieux adressée au frère aîné de Napoléon, ou plutôt à sa mère, dont les pensées de chaque jour se portaient A ei s Sainte-Hélène. Ladite lettre ne mentionne même pas le nom ou le titre de S. A. I. et ne fait pas la moindre allusion à son souvenir maternel, à sa tendresse profonde et à son inquiétude constante, ne fût-ce que pour la préparer à la fin prochaine de son glorieux fils. C’est là une missive inexplicable.
Une autre lettre écrite en réalité, à la môme date du 17 mais, par le docteur Antommarchi et publiée
(1) Registre de correspojidance du cardinal Fesch.
par lui (1), à l’adresse du chevalier Colonna, lui rappelle sa comnumication du 18 juillet précédent, sur l’hépatite chronique dont l’empereur était atteint et qui devait entraîner sa mort prochaine, etc.
Antommarchi avait trop raison de déclarer que le captif de Sainte-Hélène succomhait lentement à une maladie chronique du foie et aux complications secondaires de cette maladie inhérente au climat. Il disait vrai, à tous égards et d’après l’ohservation médicale, confirmée par l’autopsie. Il disait vrai enfin, d’après le docteur Iléreau, ex-chirurgien ordinaire de S. A. I. (2), La famille Bonaparte et, à la tête de tous ses membres, ÎMadame Mère devait connaître ce diagnostic formel de l’hépatite endémique, suivie ou compliquée d’une ulcération de l’estomac présumée cancéreuse.
L’opinion accréditée, à l’époque de la mort, d’un cancer de l’estomac n’était démontrée par aucune preuve et aurait terrifié la malheureuse mère, pour tous les siens, eu égard à l’hérédité, s’il en avait été ainsi. Or, pas un des sept autres enfants ou des nombreux petits-enfants de Madame, pas un seul n’a été atteint des signes d’une affection comparable à celle qui devait déterminer la mort de Napoléon. Celle de son père Charles Bonaparte pourrait seule être rappelée, sans preuve suffisante, au point de vue médical. Ce fut, encore pendant quinze ans, une
(1) Mémoires d’ Antommarchi, 1825, t. II, p. 39.
(2) Napoléon à Sainte-Hélène. Paris, 1829.
préoccupation d’inquiétude pour Madame, empressée de demander leur avis aux divers médecins français qui eurent l’honneur de lui être présentés, à Rome.
Le mois de mars fut signalé par un incident matrimonial dans la famille, tandis que Madame en proie à la plus grande douleur, attendait des nouvelles de son fils, avec anxiété, en redoutant de les recevoir. Elle ressentait, à la fois, pour Napoléon et pour les siens, les moindres atteintes à la dignité de leur nom. Ce fut ainsi qu’elle se montra fort attristée de la résolution prise par Lucien de marier à un Irlandais sa fille Letizia, vers l’époque même où allait succomber le grand chef de la famille.
Le cardinal écrivait sur ce sujet, au comte de Survilliers, le 26 mars 1821 (1) :
... Lucien vient de marier sa fille Letizia avec un jeune irlandais catholique (nommé Wyse).
Votre mère, Pauline et Louis ont fait tout au monde, pour 1 en empêcher ; il n a môme pas voulu le difTérer de quelques mois...
Le 15 avril 1821, Napoléon s’occupait, à Longwood, de son testament (2) :
... Je remercie, dit-il, ma bonne et excellente mère (puis désignant les siens), de l’intérêt qu’ils m’ont conservé...
... 11 dispose de ses cheveux, en recommandant de les partager de la manière suivante :
(1) Registre de correspondance du cardinal.
(2) Testament de Napoléon. Suite de la Correspondance, t. XXXII
MADAMIL MERE.
Marchand conservera mes cheveux, et en fera faire un bracelet avec un petit cadenas en or, pour être envoyé à l’impératrice Marie-Louise, à ma mère et à chacun de mes frères, sœurs, etc.).
Après avoir désigné ses plus précieux souvenirs pour son fils, il donne à Madame la veilleuse en argent (|ui avait éclairé ses nuits sans sommeil et ses souffrances sans guérison.
Le 16 avril, dans un second codicille à son testament, il s’exprime dans les termes suivants :
... 5“ Je lègue à Madame, ma très bonne et chère mère, les bustes, cadres, petits tableaux qui sont dans mes chambres, et les seize aigles d’argent, qu’elle distribuera entre mes frères, sœurs, neveux (je charge Coursot de lui porter ces objets à Rome), ainsi que les chaînes et colliers de la Chine, que Marchand lui remettra pour Pauline...
Ce codicille, tout écrit de ma propre main, est signé et scellé de mes armes.
N.\poléo.n.
« L’empereur, disait le fidèle Marchand avec certitude, l’empereur, malgré son écriture habituellement illisible, avait su écrire d’une façon très nette, les actes officiels et codicilles de son testament. »
11 ne pouvait oublier des compatriotes modestes et dévoués à sa famille.
Citons, entre autres, le brave Costa, de Bastelica, parvenu, en 1793, à protéger la signora Letizia et ses plus jeunes enfants, dans leur expulsion d’Ajaccio, par les partisans de Paoli et de l’Angteterre, contre ceux des Bonaparte et de la République française.
Citons de môme un autre corse, Colonna Cesari, d’abord hostile aux Bonaparte, par son attachement à Paoli et se séparant ensuite du grand chef de la Corse, abaissé au rang de transfuge. Colonna fut digne de toute la confiance de l’empereur et de celle de sa Mère, à laquelle il resta, toujours attaché.
A part ses dispositions testamentaires. Napoléon reporta sa pensée vers Madame. 11 l’a exprimée tant de fois à Sainte-Hélène, dans les divers récits de sa captivité (I), que c’est là le codicille de son testament filial. On composerait un long chapitre sur ce sujet historique, en rappelant encore ces paroles : « C’est à ma mère, c’est à ses bons principes que je dois ma foidune et tout ce que j’ai fait de bien. »
Les conseils de Napoléon à son fils, faisant suite au testament et à ses codicilles, rappellent encore pour Madame un grand souvenir ;
... Que mon fils ne remonte jamais sur le trône, par une influence étrangère. Son but ne doit pas être seulement de régner, mais de mériter l’approbation de la postérité. Qu’il se rapproche de ma famille, quand il le pourra : Ma mère est une femme antique, etc.
Ces seuls mots déjà cités caractérisent la digne mère du grand homme des temps modernes.
A son fils, après sa mère, il adressait sa pensée, ne présumant pas que ce fût un dernier adieu à cet
(1) Suite de la Correspondance de Napoléon b’.
enfant, destiné h mourir peu d’années après lui. Il priait Madame, en personne, de lui assurer la plus large part de sa fortune, dans l’espoir que sa famille ne négligerait rien pour s’attacher son fils et lui rappeler son origine française. C’est pour lui que Napoléon explique au général Bertrand sa demaden spéciale à sa mère. Il lui faisait transmettre, le 23 avril, l’extrait d’un autre entretien du général avec l’empereur et dont le récit sommaire est garanti, d’après des Mémoires historiques (t).
L’empereur recommandait au grand maréchal de rappeler à sa mère le mariage de ses petites-filles avec des familles romaines, en tâchant de fixer la sienne à Rome. Il désignait même quelques-unes de ces familles princières, d’après leurs noms connus dans les Etats-Romains. Cette grave question des alliances matrimoniales le préoccupait beaucoup et avait ranimé en lui le vrai souvenir de la patrie. Il ajoutait que, pour assurer la dot des filles de ses frères ou sœurs. Madame ne pourrait mieux placer son argent, afin de perpétuer le prestige de sa maison. Il exposait enfin les arguments à l’appui de ses vues sur l’avenir des siens, en concluant que Madame apprécierait toute sa pensée à cet égard
Sentant approcher sa fin. Napoléon adresse à Antommarchi des paroles toutes bienveillantes et lui explique ses instructions suprêmes, avec un calme
(1) Mémoires du roi Joseph, 1854, t. X, p. 262 et suiv.
plein de confiance (1) : «Quand je ne serai plus, lui ditil, vous vous rendrez à Rome; vous irez troin’^er ma mère, ma famille; vous leur rapporterez tout ce que vous aA'^ez observé, relativement à ma situation, à ma maladie et à ma mort, sur ce malheureux rocher... »
Il prescrit au docteur de faire l’autopsie de son corps et de n’y laisser toucher que par le docteur Arnott, si besoin était d’une main étrangère pour lui prêter assistance. Après quoi, les dernières pensées de Napoléon se reportaient sur sa mère et sur son fils, pour la dernière fois.
La date fatale du 5 mai, date marquée par le destin, succédait à l’ouragan terrible qui aA^ait renA’^ersé ou détruit les arbres troj) rares de cette île de rochers. C’était depuis le saule unique, donnant au malheureux captif un peu d’ombre ou de fraîcheur, jusqu’aux fleurs, soigneusement plantées de ses propres mains. Les seuls objets aimés par lui sur ce terrain aride, semblaient ne pouAoir plus lui survivre, et devoir mourir aA^ec lui.
Le 5 mai 1821, à six heures moins quelques minutes du soir, au coucher du soleil, qui aA^ait effacé la tempête, l’empereur Napoléon cessait de AÛATe à cinquante et un ans, huit mois et Aungt et un jours. Il n’était plus de ce monde et disparaissait comme un météore, pour entrer dans l’immortalité !
(1) Mémoires d’Antommarchi, t. II, p. 132.
Le chambellan de Son Altesse, le chevalier Colonna, racontait à sa lectrice, madame de Sartrouville, qui 1 a reproduite dans son Journal^ une visite assez mystérieuse, reçue à Rome par Madame Mère en personne, le jour précis du 5 mai 1821 (I) ;
« Un étranger de mise convenable, se pi’ésentait ce jour-là, dans l’après-midi, au palais de Madame, en exprimant le désir d’ôtre admis en sa présence. Le gai'de portone ou concierge lui demande s’il a une audience, sans laquelle il ne peut être reçu par Son Altesse. L’étranger répond gravement qu’il n’a pas demandé d’audience, mais qu'il a le devoir absolu de voir Madame, pour lui faire une communication de la plus haute importance. Le concierge refuse de le laisser passer, mais, sur une insistance d’autorité qui veut l’obéissance, il le conduit à l’antichambre où se trouvent les domestiques et dit à l’un d’eux de prévenir le valet de chambre de Madame qu’un monsieur inconnu réclame l’honneur d’entretenir Son Altesse d’une affaire importante. Le valet de chambre vient au-devant du personnage et lui demande son nom, pour l’annoncer. Celui-ci répond avec impatience qu’il ne le dira qu’à Madame Mère en personne. On en informe Madame, qui avait auprès d’elle son chambellan et sa dame de compagnie; elle se décide à recevoir l’étranger, se promenant dans l’antichambre avec une sorte d’agitation, lorsque M. Colonna l’invita
(I) Feuilleton du journal le Capitole, 14 décembre 1839.
à entrer. L’inconnu remercie le chambellan, pénètre dans le salon et salue Madame avec respect, en faisant comprendre qu’il désire avoir l’honneur de lui parler sans témoins. M. Colonna et mademoiselle Mellini, sur un signe de Madame, se retirent dans une pièce voisine, pour rentrer, au moindre appel.
» L’inconnu s’approche alors de Madame et après lui avoir parlé de l’empereur, comme s’il venait de le quitter : « Au moment où je vous parle, dit-il à Son » Altesse, Napoléon est délivré de ses peines ; il est » heureux! » Puis, en prononçant ces mots, il porte la main à sa poitrine (Son Altesse croyait qu’il allait prendre un poignard); il tenait un crucifix, en disant d’une voix solennelle à Madame : « Altesse, baisez le » rédempteur et le sauveur de votre bien-aimé fils; » vous le reverrez encore, après de longues années, ce » fils, objet de vos profonds regrets, ce fils dont le » nom retentit dans les cités, comme dans les » hameaux... Mais avant ce jour mémorable, il se pas- » sera bien des changements de gouvernement en » France; il y aura des guerres civiles, des flots de » sang seront répandus, l’Europe sera tout en feu... » Mais Napoléon le Grand reviendra pour haranguer » la France, et toutes les contrées de l’Europe se res- » sentiront de son induence. Voilà la grande œuvre » que Napoléon le Grand est destiné, par le roi des » rois, à accomplir. »
» L’inconnu qui parlait ainsi paraissait être un prophète inspiré de Dieu et envoyé par lui, près d’une
mère, pour lui annoncer ses volontés immuables sur ' le sort de son fils. Madame l’écoutait encore, dans dans une sorte d’extase, lorsqu’il se retira, la laissant livrée à de profondes réflexions.
» Cette singulière visite, disait M. Colonna, semblait avoir ramené l’espérance dans l’âme de Madame, au point qu’elle fit faire pour les gens de sa maison une livrée neuve. Son espérance devait se ranimer encore, lorsque le second aumônier de Sainte-IIélène (l’abbé Vignali) vint apprendre à Madame que le jour même et vers l’heure où l’étranger s’était présenté au palais de Rome, l’empereur succombait à Sainte-Hélène.
» Son Altesse, ajoute madame de Sartrouville, m’a raconté, plus d’une fois, cette étrange visite et M. Colonna me disait que le visiteur aA'ait le son de voix de l’empereur, sa pbysionomie, son air imposant, sa taille, sa démarche et lui ressemblait à s’y méprendre.
» Toutes les rechercbes faites à Rome et dans les environs, pour i*etrouver cet inconnu ont été inutiles, il avait disparu, comme une ombre, sans laisser de lui aucune trace. »
Cette visite inexplicable, mystique ou mystérieuse ne paraît admissible que comme l’apparition d’un visionnaire ou d’un halluciné, restant l’inconnu.
Le lendemain du décès de l’immortel condamné, c’est-à-dire le 6 mai, vingt heures et demie après le dernier souffle de vie, l’autopsie cadavérique fut pra-
tiquée avec soin par le docteur Antommarchi (1). Cet examen importait d’autant plus, qu’il devait éclairer Madame Mère et sa famille sur la nature du mal et son siège précis. Il démontrait que la lésion essentielle était la maladie du foie endémique dans ce pays, ou l’hépatite chronique, tandis que l’ulcère de l’estomac était secondaire et non cancéreux. L’évolution de tous les symptômes aA*ait duré près de six années, en démontrant l’influence du climat délétère de Sainte-IIélène, ainsi que les conditions d’hygiène physique et morale les plus nuisibles à la nature du mal et à la constitution de l’auguste malade en personne.
Le général Bertrand, aA^ait assisté avec le général de Montholon, aux derniers de\'oirs rendus à l’empereur, et il dit, dans l’avant-propos d’un précieux ouvrage écrit par lui-même sous sa dictée (2) :
« Après la mort de Napoléon, son corps fut ouvert par le docteur Antommarchi, selon les ordres qu’il en aA'ait reçus de l’empereur lui-même... Depuis deux ans et plus, l’empereur avait répété souvent, en mettant la main droite sur le côté du foie : « Les » médecins diront tout ce qui leur plaira : mais j’ai » là un coup de poignard; je le sens. » L’ouverture du corps sembla confirmer la conjecture de Napoléon.
» En écrivant à Madame, pour lui donner la fatale nouvelle de la mort de son fils (nous n’écrivions que
(1) Mémoires du docteur Antommarchi, t. II, p. IGO.
(2) Campagnes d'Égypte et de Syrie, 2 vol.av. allas. 1847, 1. 1", p. 46.
tles lettres ouvertes), je lui mandais que l’empereur avait deviné son mal, et dit qu’il mourait de la même maladie que son père.
» Le gouvernement anglais ne manqua pas de le faire annoncer dans toute l'Europe. « Mais de ce qu’à » deux pouces du pylore, l’estomac ait été percé, on » ne peut en conclure que l’empereur ait succombé » à une maladie du pylore, m’a dit, depuis, le docteur Antommarchi. » Le général Bertrand repousse <lu reste, avec toute raison, l’odieux reproche d’un empoisonnement de Napoléon par l’ordre du gouvernement anglais. »
Le jour suivant, 7 mai, le corps fut exposé, avec un cérémonial religieux, dont on transmit les détails à Madame Mère, avec ceux de l’ensevelissement, et dos obsèques de l’empereur exilé.
Ces obsèques accomplies le 9 mai, furent suivies d’une lettre datée de Trieste le 10 mai et signée Planat, ancien officier, à l’adresse de Madame et s’exprimant ainsi (1 ) :
Jladame,
Après six ans de malheurs, de patience et d’efforts constants, dirigés vers un môme but, je touche enfin au moment de recevoir le prix de ma persévérance et de voir combler mes vœux les plus ardents. Le gouvernement anglais consent à mon départ pour Sainte-Hélène...
... Il est hors de doute que le cabinet britannique, bien informé de l’imminente agonis du captif des rois, décida, par
(I) Registre de correspondance du cardinal.
2oî
une commisération feinte, qu’on adoucirait sa situation, en demeurant implacable envers l’homme; mais on voulait honorer le cadavre, en ne se reldchant môme pas des rigueurs du cordon sanitaire établi autour de la famille impériale.
Je regrette amèrement, ajoute M. Planat, qu’il ne me soit pas permis d’aller à Rome, prendre les ordres de Votre Altesse Impériale, de Mgr le cardinal, du roi Louis et de la princesse Pauline. Quelles consolations j’y aurais puisées pour notre auguste captif! J’ai demandé mes passeports à Vienne...
Cette lettre, touchante par le sentiment qui l’avait inspirée, se prêterait néanmoins à des interprétations délicates, sans certitude d’en tirer une conclusion irrécusable.
Les lettres successives à celle-là, au nombre d’une dizaine, ne peuvent rien dire encore de la mort de l’empereur. Elle fut annoncée à ^Madame Mère, le 22 juillet seulement. La date des lettres suivantes sera donc un temps de repos ou d’arrêt à la data fatale du o mai restée, jusque-là, ignorée.
Madame Mûre à la reine Julie (1).
Rome, IG juin 1821.
J’espère recevoir par le prochain courrier, la nouvelle que ma chère Zénaïde est hors de danger et que vous continuerez à. m’annoncer les progrès de son rétablissement... Aujourd’hui, plus que jamais, je sens le besoin que vous eussiez étéprès de moi et moi près de vous. Que ne vous décidez-vous pas à ce voyage, après le rétablissement de Zénaïde? Tous les intérêts le réclament...
Pauline passera-t-elle l’été à Rome? Elle est toujours
(I) Registre de correspondance du cardinal.
souffrante. Louis est à Florence et Lucien dans une cani pagne près de Canino.
Je me porte très bien et vous embrasse cordialement.
Madame.
La date de cette lettre et son objet indiquent assez que la fatale nouvelle du S mai n’était point parvenue encore à Rome. Le 11 juillet seulement arrivait à Paris la nouvelle de l’agonie de Napoléon.
Irois jours après, ou le 14 juillet, en parlant du retour de 1 abbé Buonavita, et des renseignements apportés par lui sur l’état désespéré de l’Empereur, Madame écrit à son fils le prince de Canino, à l’eximpératrice Marie-Louise, au Parlement d’Angleterre, à lord Liverpool, à lord Holland et au docteur O’Meara, pour exposer à chacun, d’après les plus précis documents, la situation mortelle du captif de Sainte-Hélène. La lettre officielle de Madame ou sa supplique au Parlement d’Angleterre est, à la fois, l’expression de la plus douloureuse vérité, des sentiments les plus nobles et des regrets les plus maternels.
La princesse Pauline Borglièse, alors à Rome, auprès de sa mère, ayant vu l’abbé Buonavita, avait adressé tout d’abord, au nom de Madame et au sien, à lord Liverpool, une lettre touchante dont voici un extrait (1) :
Rome, le 11 juillet 1821.
Milord,
L’abbé Buonavita, arrivé de l’ile Sainte-Hélène, qu’il a quittée (I) Napoléon à Sainte- liélene, etc., par Héreau, 1829, p. 210.
le d7 mars dernier, nous a apporté les nouvelles les plus alarmantes de la santé de mon frère. Je vous envoie ci-inclus copie des lettres qui vous donneront les détails de ses souffrances physiques. La maladie dont il est attaqué est mortelle à Sainte-Hélène. Au nom de tous les membres de la famille, je réclame qu’il soit changé de climat. Si la demande ci-jointe m’était refusée, ce serait pour lui une sentence de mort...
Pauline, quoique gravement malade elle-même, indique les Aoies et moyens qui lui faciliteraient le voyage, si lord Liverpool consentait à les lui faire obtenir. Sa demande n’élait plus admissible.
Suit une lettre de Madame Mère au prince de Canino (1) (Madame ne savait pas encore la fatale nouvelle).
Rome, 14 juillet 1821.
Mon très cher fils.
L’abbé Buonavita, que j’expédiais, il y a vingt-huit mois environ, on qualité d’aumônier à l’empereur, étant tombé gravement malade, le gouvernement lui a permis do partir et il vient d’arriver à Rome. Par copies de lettres ci-incluses, vous connaîtrez son état de santé et sa position.
Je pense à m’adresser au Parlement d’Angleterre et à lui envoyer la supplique ci-jointe. Répondez-moi et donnez-moi votre avis, si vous ne pouvez pas vous rendre à Rome.
Ma santé a été? jusqu à ce moment, si bonne, je ne sais ce qu elle deviendra, après un si terrible coup. Cependant mon caractère est toujours le même et j’espère que Dieu m’assistera et qu’il assistera la cause de Napoléon.
Pauline vient de me dire vous avoir écrit en Angleterre, pour obtenir des passeports, afin de s’y rendre, pour
(1) Copie de la neuvième et dernière lettre transmise de la pari de S, M. I impératrice Eugénie. V. Y Appendice,
patronner la cause de son frère et, à défaut, obtenir de se rendre à Sainte- Hélène.
Je vous embrasse, avec votre famille et je suis, etc.
Vostra Madré.
P.-S. — J’ai reçu voire lettre du 6 juillet, sur le projet de mariage de votre fils. Je ne doute pas qu’on lui donne le passeport pour Bruxelles. Je souhaite qu’il soit heureux, car vous n’en doutez pas, j’en ressentirai beaucoup déplaisir...
Madame n’a pas voulu revenir sur la question du mariage qu’elle avait désapprouvé.
Madame Mère à S. M. l'impéralrice Marie-Louise (1).
Madame,
Rome, 14 juillet 1821.
Vous connaissez, comme moi, les malheurs de Napoléon, et je n’ai jamais douté que vous n'en ayez ressenti des peines que tous les sentiments devaient faire naître en vous. Je ne doute pas même que ces mêmes sentiments ne vous aient inspirée de vous intéresser à sou malheureux sort, et que vous n'ayez dit et fait tout ce que vous pouviez pour le tirer de la captivité, où sa bonne foi et sa loyauté l’avaient jeté.
De mon côté, je n’ai pu faire d’autre démarche que celle de m’adresser aux souverains alliés, réunis dans le congrès d’Aix-la-Chapelle, desquels je n’eus aucune réponse.
J’avais fait partir de Rome, il y a plus de deux ans, deux aumôniers, un chirurgien et d’autres personnes de service pour Sainte-Hélène, que mon fils m’avait demandées; mais le climat dévorant de cette lie ayant mis, quelque temps après, sur le grabat, l’aumônier le plus dgé, et le gouverneur ayant l)crmis son retour, il vient d’arriver à Rome, en m’apportant des lettres et des pièces qui constatent l’état affreux où Napoléon se trouve, ce qui m’oblige à ranimer toutes les forces de
(I) Registre de correspondance du cardinal.
7iion caractère, pour tenter encore tous les moyens qui peuvent être en mon pouvoir, pour faire entendre la voi.x de la nature et les réclamations d’une mère désolée.
Malgré l’incertitude où je suis si cette lettre vous parviendra, comme tant d’autres, je dois à moi et à vous-même, de vous faire connaître l’étal de votre mari.
Tentez tous les moyens qui sont dans votre pouvoir. Malgré la politique, vous êtes en droit de vous faire entendre, et de puissants souverains ont bien des moyens pour le garder en Europe, dans un climat qui ne soit pas meurtrier, comme celui de Sainte-Hélène, et où il puisse prendre des bains, et rétablir sa santé tout à fait délabrée.
L’aumônier qui vient d’arriver, le laissa, le il mars dernier, étendu sur un sopha, parlant de vous et de son fils, et malgré son grand caractère, disant que si oh ne se dépêche pas à le tirer de là, on no tarderait pas à apprendre la fin de ses jours.
Votre Majesté peut prendre connaissance, par les pièces cijointes, de l’état véritable dans lequel il se trouve.
Je prie Dieu qu’il vous conserve, et s’il vous reste encore quelque souvenir de moi, de la mère de Napoléon, agréez l’assurance de mon attachement.
Mad.^me Mère (1).
Celle lettre à Marie-Louise a été dictée par Madame elle-même, mais non au cardinal, quoique figurant sur son registre.
Madame Mère à lord Liverpool (2).
Rome, ce 14 juillet 1821.
Excellence,
A 1 occasion de l’arrivée à Rome de l’abbé Buonavita, qui a été congédié de Sainte-Hélène, pour cause d’une maladie
(1) Lettre. expédiée avec les pièces ci-après (n"» 1,2, 3, 4, 5 et G).
(2) Registre de correspondance du cardinal,
mortelle, à laquelle il aurait succombé, s’il y avait encore demeuré, comme Elle doit le connaître par les lettres qu’il nous a apportées. Nous avons décacheté celle qui vous était adressée et qu’il devait vous remettre, si on l’avait laissé arriver à Londres, laquelle, par erreur, le général Bertrand avait adressée à mon frère le cardinal Fescli et celle pour mon frère à vous.
La relation que le chirurgien Antommarchi m’envoie de l’état de mon fils Napoléon, confirmée par le témoin oculaire, détruit en moi tout espoir de revoir mon fils, si pn persiste à le laisser à Sainte-Hélène, et je vous adresse, à cet effet, mes prières pour son retour de là et pour le faire transférer dans un climat européen.
Oh! la puissance anglaise n’aurait-elle pas les moyens de le garder dans un climat d’Europe, où il puisse réparer sa santé et être assisté par les secours de l’art et d’un bon climat, et consolé par les soins de quelqu’un de sa famille?
Le cœur d’une mère désolée aurait beaucoup de choses à dire, mais je préfère que votre humanité et vos sentiments y suppléent.
Je suis, avec la plus haute considération, etc.
Madame Mkbe.
Cette lettre aussi est l’expression seule de la pensée de Madame, de même que la suivante :
Madame Mère à lord Holland.
Rome, 14 juillet 1821.
Milord,
Les copies des lettres et pièces que j’ai l’honneur de vous adresser par la présente vous feront excuser la liberté que je prends de vous recommander de patronner, dans le Parlement d’Angleterre, une requête pour la délivrance de mon fils, ou pourrie changement de son exil dans un climat européen, où il puisse revenir de l’état affreux où il se trouve. Ces pièces m’ont été remises par l’abbé Buonavita, que j’avais envoyé à
Sainte-Hélène, en qualité d’aumônier et qui est retourné à Rome, ces jours derniers, à cause du dépérissement de sa santé.
J’espère dans vos vertus que vous ne refuserez pas à mon fils et à moi de vous employer efficacement à ces fins. Celui qui sait tenir compte de toutes les bonnes actions, saura bien vous en récompenser.
Veuillez bien offrir à lady Holland, à laquelle je me recommande aussi, l’assurance des sentiments de ma plus vive reconnaissance, pour l’intérét qu’elle porte à mon fils et d’en recevoir, pour vous-même, le témoignage du cœur d’une mère qui sait apprécier les circonstances et les temps, et qui ne vous sera pas moins redevable, quelle que soit l’issue de ses démarches.
Madame Mère au docteur O'Meara (1).
Monsieur,
Home, ce 14 juillet 1821.
J’ai reçu votre lettre du 22 mai et, depuis quelques jours, l’abbé Buonavita est arrivé à Home. Je vous envoie copie de toutes les pièces qu’il m’a apportées. L’original de celle de lord Liverpool, je l’expédie par ce courrier à lui-même. J’y joins, en outre, la pétition signée que vous m’avez envoyée à cet effet, pour le Parlement d’Angleterre, et j’envoie à lord Holland l’autre copie, également signée par moi, avec toutes les pièces que j’adresse à vous-même.
M. Planat est parti de Trieste pour France, afin de prendre ses dispositions pour se rendre en Angleterre, en septembre.
Veuille Dieu que vos amis puissent faire quelque chose pour mon fils.
Madame.
(D’elle exclusivement.)
L envoi de ces deux lettres a dû être différé.
(1) Lettres de Madame extraites du registre du cardinal.
Le même jour, de son côté, le cardinal écrit au comte de Las Cases (1) :
Rome, U juillet 1821,
L’abbé Buonavita vient d’arriver à .Rome, revenant de Sainte-Hélène, après une maladie de cinq mois. Je vous envoie copie de toutes les pièces qu’il nous a apportées et j'y ajoute celle de la pétition au Parlement d’Angleterre, qui avait été envoyée à signer à ma sœur par 0’Meara,et qu’elle lui renvoie signée, ainsi qu’une autre copie signée à lord Holland, avec toutes les susdites pièces qu’on nous adresse.
... Ma sœur a adressé à l’impératrice Marie-Louise toutes les pièces, sauf la pétition susdite, l’engageant à opérer de son côté ; mais probablement on n’en aura pas de réponse, ainsi que par le passé.
On se plaint qu’à Rome on n’a pas payé deux traites de 20 000 francs chaque, mais personne ne nous les a jamais présentées. J’ai cependant payé 27 000 francs environ pour Gentilini, pour Antornmarchi, pour Buonavita et j’ai employé les fonds que j’ai trouvés disponibles chez Torlonia et que vous-même savez. Dans le cas que vous écriviez à Sainte- Hélène, veuillez bien lui témoigner que Madame vous avait envoyé déjà soixante mille francs et qu'elle vous avait ouvert tout crédit sur elle, pour les besoins de l'empereur.
Le comte Bertrand me chargeant de faire payer 24 000 francs à madame de Montholon, Madame vous prie de lui faire passer cette somme, s’il reste encore suffisamment de fonds dans vos mains ; et comme nous ne connaissons ni l’adresse ni môme le lieu où madame de Montholon se trouve, ma sœur vous prie, qu’en lui faisant tenir la susdite somme de vingtquatre mille francs, toute ou en partie, vous lui écriviez de tirer sur nous pour le reste qui ne se trouverait pas dans vos mains.
Nous avons différé d’envoyer la supplique de Madame, en attendant votre avis.
Fkscb.
(1) Registre de corres/jondance.
Madame Mère au roi Jérôme.
Rome, 18 juillet 1821.
Je reçois votre lettre du 4 juillet et je vous réponds poste courante. Je vous ai écrit samedi, 14, en vous envoyant les nouvelles de Sainte-Hélène, et pour connaître votre avis sur les démarches à faire.
[Madame, lui parlant de ses contestations avec son beaufrère (1) qui est le plus fort, l’engage à patienter et lui dit ; M Dieu ne vous abandonnera pas ; et lorsque la justice des hommes ne remplit pas son devoir, il la fait lui-mème. )>]
Louis, votre frère, en est au même point que vous, pour ses biens de Hollande, et il patientera. Faites-vous courage, c’est le cas d’espérer contre tout espoir, parce qu’il y a un Dieu qui est le maître de toute chose.
... Je ne puis pas vous donner un peu de mon caractère; au premier instant d’une mauvaise nouvelle, je m’afflige, mais au second, j’espère plus que je ne me suis affligée. Faites-en autant; s’il le faut, diminuez votre maison, détruisez-la même, en renvoyant tout le monde ; ce ne sera que plus honorable pour vous de lutter et de vaincre l’infortune. Je suis convaincue que Catherine a assez de grandeur d’âme pour s’accommoder au plus strict nécessaire. Vous auriez dû embrasser ce système avant ce moment-ci, et pour le strict nécessaire, il faut très peu de chose. Ce conseil est le seul honorable et le seul convenable à votre ancienne et à votre actuelle position ; et si vous l’embrassez, ce sera la plus belle opération de votre vie. Une mère seule peut donner ce conseil. C’est alors que vous n’aurez plus rien à craindre et tout à espérer. Voilà ce que je pense et voilà ce que je désire que vous mettiez en pratique, comme je l’ai mis moi-même.
Malgré mon âge.j espère encore que je ne mourrai pas sans vous voir et que je ne serai pas toujours séparée de vous; mais ayez du caractère et ne vous laissez pas dominer par l’adversité.
Je vous embrasse tendrement, avec Catherine et vos enfants.
ü i J . . „ Madame.
(1) Fils du roi de Wurtemberg.
Cette belle lettre de Madame Mère montre d'abord que la fatale nouvelle ne lui était pas encore parvenue et fait éclater, une fois de plus, dans ses conseils, toute la noblesse de son caractère.
Enfin le 22 juillet seulement, deux mois et demi après la mort de l’empereur. Madame en reçut, à Home, la nouvelle certaine. C’était pour son courage la dernière épreuve. Elle en fut accablée, sans retrouver la force de la résignation. Le sentiment maternel éclata dans son cœur si affermi, jusquelà, contre les plus grands cbagrins, et puis ses sanglots ne purent se calmer que par ses prières.
Remise à peine de cette commotion. Madame se sentait anéantie, sans mouvement, sans voix et sans larmes. Elle refusa de recevoir personne, pas même un seul des siens et faisant signe à son frère le cardinal de se retirer aussi, elle le chargea de répondre, pour elle, aux condoléances de chacun de ses enfants.
La mort de Napoléon devenait pour sa mère le plus grand deuil de son existence... « Ma vie, a-t-elle dit, dans la dictée de ses Souvenirs (1), se termina avec la chute de l’empereur. Alors, je renonçai à tout, pour toujours... »
Embarqué, le 27 mai à Sainte -Hélène, le docteur Antommarclii ayant accompli sa pénible mission, retournait en Europe, traversait la France et se rendait d’abord en Italie, conformément aux instructions de l’empei’eur.
(1) Souvenirs dictés par Madame Mère, à Home. — V. V Appendice.
Il alla, en premier lieu, à Parme, pour se présenter à l’ex-impératrice, mais il ne fut pas reçu par elle et ne put que la voir, de loin, dans la soirée, en public, à une représentation du Théâtre-Italien! Un pareil oubli de son devoir eût été un opprobre pour Marie- Louise, si on ne pouvait supposer qu’elle ignorait encore être veuve de Napoléon.
Le docteur ne put être reçu, à Florence, par le comte de Saint-Leu trop malade et tout à sa douleur.
A Rome, le cardinal Fesch ne lui fit point de questions. La princesse Pauline les multiplia au contraire, avec une vive sensibilité, quoiqu’elle fût gravement soufirante. Sa maladie même surexcita beaucoup en elle l’exaltation nerveuse qui la dominait alors.
Il devait en être autrement, de l’accueil fait à Antommarcbi par la mère de l’immortel défunt de Sainte-Hélène. « L’émotion de Madame Mère, dit le docteur (1), fut encore plus grande; je fus obligé duser de réserve, d’employer des ménagements, de ne lui dire, en un mot, qu’une partie des choses dont j avais été témoin. — A une seconde visite, sa douleur était plus résignée, plus calme; j’entrai dans quelques détails qui furent souvent interrompus par des sanglots. Je m arrêtais, mais cette malheureuse mère séchait ses larmes et recommençait ses questions. Le courage et la douleur étaient aiix prises, jamais déchirement aussi cruel. — Je la revis une troisième fois ; elle me prodigua des témoignages de bienveil-
(1) Mémoires du docteur Antommarchi, t. II, p. V30.
MAÜAMii MÈHE.
lance, de satisfaction et m’offrit un diamant qui ne me quittera jamais : il me vient de la mère de l’empereur! »
Le cardinal Fesch au roi Jérôme (1).
Rome, Ur août 1821.
Je réponds à vos lettres du 17 à votre mère et à moi, ainsi qu’à celle de la reine à Madame.
C est depuis neuf jours (le 22 juillet) qu’elle a appris la mort de l’empereur. Sa douleur a été telle que vous pouvez vous l’imaginer ; mais elle y était préparée par l’arrivée de l’abbé Buonavila. Comme vous avez pu le connaître par la dépêche qu’elle vous écrivit le 14 du courant, et par celle du 18, vous avez dû vous apercevoir que son caractère n’était point affaibli : j’oserais même dire qu’il s’était raidi, au point que pour la nouvelle de la mort d’Élisa, sa santé en reçut atteinte, et dans cet affreux événement, elle a, d’une certaine manière, résisté à la douleur; elle n’a pas eu besoin de se mettre au lit; elle n’a souffert aucun symptôme de fièvre, et si on en excepte une grande tristesse, la diminution d’appétit et une augmentation de faiblesse, elle se porte bien.
Seriez-vous moins fort qu’elle?...
Nous n’avons reçu d’autres relations que celles que les feuilles donnent...
... Louis, qui est revenu de Florence, pour consoler sa mère, et où il va retourner, dans peu de jours, prétend qu’on ne trouvera aucune difficulté, dorénavant, à vous donner des passeports. Si cela était. Madame espère que vous ne manqueriez pas de vous rendre auprès d’elle, avec la reine et vos enfants.
Ce fut, comme toujours, au nom de sa sœur, que le cardinal écrivit au prince Félix Borglièse :
Rome, 8 août 1821.
... Madame aurait désiré, dans cette circonstance, avoir
(1) Registre de coi'respondance, avec les lettres suivantes.
auprès d’elle tous les membres de sa famille et je suis convaincu que, si vous le demandiez, le moment serait propice pour l’obtenir.
Madame commence à se relever un peu de l’oppression où son âme s’est trouvée...
Fesch.
Madame adresse enfin sa première lettre à sa fille la princesse Pauline, dont la santé l’inquiète :
rtorae, II août 1821.
Ma très chère fille, si vous n'avez pas reçu de réponse î'i votre première lettre. Napoléon (Jérôme) en a été la cause, puisqu’il s’était chargé de la faire, en mon nom.'
Je veux faire la démarche au gouvernement anglais, pour obtenir les restes de l’empereur, ainsi que vous le pensez vous-même, puisque vous offrez de contribuer à la dépense. Si on nous les donne, nous verrons où il faudra les placer.
Ma santé est passable, en comparaison de ce que j’ai souffert et de ce que je souffre. Voyez, vous-même, si l’humidité de la Ruffina ne pourrait pas empirer la vôtre ; et surtout pensez bien au danger qu’il y a de vous trouver, la nuit, sans défense, aux prises avec les assassins. Je ne puis me défendre devons donner ces conseils.
Vostra Madré.
Cette lettre fait allusion aux brigands toujours à 1 afîùt dans le pays de la Romagne.
Madame Mère au comte Bertrand.
Rome, ce 15 août 1821.
Monsieur le comte.
Vous trouverez ci-jointe, une requête pour le ministère britannique. D après 1 entière confiance que j’ai en vous, je me décide à attendre votre opinion, avant de présenter cette requête. La seule objection qui puisse vous empêcher de la
MADAMK MERE.
présenter à milord Casllereagh, serait la certitude que la volonté positive de mon fils a été d’ôtre inhumé à Sainte- Hélène; personne, mieux que vous, no peut savoir la vérité. Ainsi, monsieur le comte, si telle a été la volonté dernière de 1 empereur, écrivez-le-moi et suspendez, jusqu’à ma réponse, la présentation de ma requête.
Dans le cas, au contraire, où l’empereur n’eût pas exprimé la volonté absolue d’ôtre inhumé à Sainte-Hélène, ou bien dans le cas où il n’ait exprimé cette volonté que pour empêcher ses restes d’être profanés à Westminster, mon désir est (jue vous ne perdiez pas un moment, pour présenter ma requête à lord Castlereagh, après en avoir gardé une copie.
Si le gouvernement britannique consent à ma demande, j’expédierai de suite, à Londres, quelqu’un de sûr chargé de ma procuration, pour recevoir et m’amener ces restes, précieux objets de mon éternelle douleur.
Si le gouvernement britannique repousse ma demande, je porterai mes plaintes au Parlement britannique contre une barbarie aussi atroce; et, en attendant, je vous prie, aussitôt après le refus du ministère, de faire imprimer dans tous les journaux anglais la copie de ma requête, avec le refus des ministres et l’annonce que je vais réclamer auprès du Parlement, et appeler de leur refus à l’opinion de la nation anglaise et à celle de tous les peuples et de la postérité.
Recevez, etc.
Madamk.
Requête de Madame Mère à S. Exc. lord Castlercagh, marquis de Londonderry, ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne :
Rome, le 15 août 1821.
Milord,
La mère de l’empereur Napoléon vient réclamer de ses ennemis les cendres de son fils.
Elle vous prie de vouloir bien présenter sa réclamation au
MADAME MÈHE.
cabinet de Sa Majesté Britannique et à Sa Majesté elle-même.
Précipitée du faite des grandeurs humaines au dernier degré de l’infortune, je ne chercherai pas à attendrir le ministère britannique par la peinture des soulfrances de sa grande victime. Qui mieux que le gouverneur de Sainte- Hélène et les ministres dont il. a exécuté les ordres, ont été à même de connaître toutes les souffrances de l’empereur!
Il ne reste donc rien à dire à une mère sur la vie et la mort de son fils! L’histoire inflexible s’est assise sur son cercueil, et les vivants et les morts, les peuples et les rois sont également soumis à son inévitable jugement.
Même dans les temps les plus reculés, chez les nations les plus barbares, la haine ne s’étendait pas au delà du tombeau : La Sainte-Alliance, de nos jours, pourrait-elle offrir au monde un spectacle nouveau dans son inflexibilité? El le gouvernement anglais voudrait-il continuer à étendre son bras de fer sur les cendres de son ennemi immolé?
Je demande les restes de mon fils ; personne n’y a plus de droit qu’une mère. Sous quel prétexte pourrait-on retenir ses restes immortels? La raison d’État et tout ce qu’on appellepolitique n’ont point de prise sur des restes inanimés. D’ailleurs, quel serait, en les retenant, le but du gouvernement anglais? Si c’était pour outrager les cendres du héros, un tel dessein ferait frémir d’horreur quiconque conserve encore dans son àme quelque chose d’humain... Si c’était pour expier, par des hommages tardifs, le supplice du rocher dont la mémoire durera autant que l’Angleterre, je m’élève, de toutes mes forces, avec toute ma famille, contre une semblable profanation. De tels hommages seraient à mes yeux le comble de l’outrage... Mon fils n’a plus besoin d’honneurs; son nom suffit à sa gloire; mais j’ai besoin d’embrasser inanimés ses restes. C’est loin des clameurs et du bruit que mes mains lui ont préparé, dans une humble chapelle, une tombe! Au nom de la justice et de l’humanité, je vous conjure de ne pas repousserma prière. Pour obtenir les restes de mon fils, je puis supplier le ministère, je puis supplier Sa Majesté Britannique; j’ai donné Napoléon à la France et au monde : Au nom de Dieu,.
au nom de toutes les mères, je viens vous supplier, milord, qu’on ne me refuse pas les restes de mon fils !
Recevez, milord, les assurances de ma considération.
Celle requête n’est-elle pas une page d’éloquence maternelle?
Mm^ame Mci-e à madame la comtesse de Montholon à Paris.
Rome, 16 août 1821.
J ai reçu, madame, depuis huit jours seulement, votre lettre du 8 juillet, avec le paragraplie de M. le comte votre époux.
Je vous laisse à penser l’état dans lequel m’a jetée l’horrible coup qui m’a frappée et si j’étais susceptible de quelque consolation, vos larmes seraient capables de m’en apporter. Veuillez bien en recevoir mes remerciements.
Si au moins le gouvernement britannique voulait m’accorder les restes de mou fils, le reste de mes jours consacrés au deuil et aux pleurs auraient un soutien qui les prolongerait; mais je crois qu’on aura la barbarie de me les refuser.
Presque toute absorbée dans la douleur, je n’ai pas eu encore le courage de me faire lire les circonstances des derniers moments de mon fils, tels que les gazettes les racontent. Vous me rendrez un grand service de prier M. de Montholon, à son arrivée, de m’en écrire les détails. A l’heure qu’il est, il devrait être à Paris.
Ayant connu par une note du général Bertrand qui me fut remise par l’abbé Cuonavita, que je devais vous faire remettre 24 000 francs, et ne connaissant pas le lieu de votre demeure, j’écrivis à M. le comte de Las Cases, dès le 14 juillet, de vous les faire passer sur l’argent que j’avais mis à sa disposition, au cas qu’il en eût besoin pour Sainte-Hélène. Veuillez donc, madame, vous entendre avec lui pour retirer cette somme.
Recevez, madame, l’assurance de ma reconnaissance pour
tout ce que vous avez fait pour mon fils et soyez convaincue que je vous porterai dans mon cœur éternellement —
Cette lettre a été revisée par le cardinal, qui semble avoir écrit la suivante ;
Madame Mère à la reine Julie, à Bruxelles.
Rome, IG août 1821.
Ma très chère fille,
Le cardinal vous a écrit à Bruxelles; nous ne connaissions pas votre départ pour les eaux d’Ems. Il a dû vous donner des nouvelles de mon état, et malgré la douleur, dont vous pouvez vous imaginer l’intensité, la divine Providence conserve ma santé; mais, malgré mon caractère, je ne puis pas me tirer de l’état de tristesse qui semble devoir abreuver ma vie.
J’ai vu Lucien : il a répété ses instances pour que lui ou sa femme accompagne Charles à Bruxelles ; mais le meilleur parti serait de vous rendre vous-méme ici, dès que Charlotte sera rétablie, car je ne doute pas qu’elle ne le soit à présent, et que Zénaïde n’ait finisa convalescence. — Oui, ma chère fille, tâchez de réparer votre santé. Oh! si vous aviez été ici, que notre douleur aurait été plus supportable! et je prie Dieu de vous en inspirer le désir et de vous aplanir les moyens pour exécuter ce projet.
Embrassez pour moi mes chères Zénaïde et Charlotte, et écrivez-moi le plus tôt possible.
Le commencement de la lettre suivante est du cardinal et ce qui suit est de Madame :
Madame Mère au roi Jérôme.
Rome, 16 août 1821.
Je demande les restes de l’empereur au gouvernement an*
^Idis, si toutefois sa volonté dernière et bien prononcée n’a pas été (ju ils restent à. Sainte-Hélène. Le comte Bertrand le saura.
J écris à Catherine que je n’approuve pas l’idée que vous avez de vous rendre en Amérique; tout au moins vous ne partirez pas sans me voir ; mais je préférerais toujours que vous puissiez obtenir de venir vous réunir à nous à Rome : nous Idcherions alors de passer nos jours le moins malheureusement possible.
Adieu, je vous embrasse cordialement.
Madame Mère à la reine Catherine.
Borne, IC août 1821.
Ma chère fille, mon frère a dû écrire plus d’une fois à Jérôme sur le triste état où je me trouve. Je sais et suis convaincue de votre affliction, et je ne vous exprimerai pas les sentiments qui abreuvent mon âme d’amertume. Que votre présence m’aurait apporté de soulagement!
Lucien m’a parlé de votre projet sur l’Amérique. Je ne l’approuve pas et je préférerais que vous tâchiez d’obtenir de pouvoir vous rendre à Rome.
Mon frère n’a reçu que deux mots du comte Bertrand, du 0 mai, de Sainte-Hélène. 11 promet de m’écrire, dès qu’il sera «n Europe et je vous en ferai part.
Embrassez pour moi vos enfants et donnez-moi souvent de vos nouvelles.
La lettre suivante, écrite par le cardinal, se réduit à quelques mots :
Madame Mère à la reine Caroline.
Rome, 16 août 1821.
Si vous ne demandez que de mes nouvelles, pour soulager l’affliction de votre cœur, je vous dirai qu’après une douleur
inexprimable, tout ce qu’on a pu suggérer pour l’atténuer, ne m’a pas permis de verser une larme.
Il ne reste plus d’un tel fils ?i Sainte-Hélène qu’un corps inanimé! Hélas! que vous dirai-je? Laissez moi seule prolonger mes jours dans l’affliction; conservez-vous pour vos enfants et mettez un terme à vos chagrins.
Madame.
Madame au prince Achille Murat (1).
IG août 1821.
Mon très cher Achille, l’expression de votre douleur a porté à la mienne quelque consolation. Mon état ne me permet pas de vous en dire davantage et je vous embrasse cordialement.
Madame.
Madame Mère à Madame Letizia {fille de la reine Caroline).
Ma très chère Letizia,
... Pourquoi n’étiez-vous pas auprès de moi? Vos larmes auraient attendri mon cœur et j'aurais éprouvé quelque adoucissement au coup terrible qui nous a frappés.
Je vous embrasse.
(Inclus dans la lettre de la reine.)
Madame, a la môme date et sous la même enveloppe, adresse a Madame Louise, le billet suivant ;
Ma chère Louise, je connais votre bon cœur et je ne veux vous rien dire du mien. Je vous embrasse bien tendrement.
Madame au prince Lucien, fils de Murat (même enveloppe).
Mon cher Lucien, j’ai reçu votre lettre de condoléance et la douleur que vous m’exprimez, dans cette circonstance, n’a rien ajouté à l’idée que j’avais de votre bon caractère.
Je vous embrasse.
(1) Billet inclus dans la lettre de la reine.
Ces divers billets à chacun des enfants de la reine suffisaient de la part de leur bonne maman.
Le cardinal, adresse quelques mots, de la part de Madame, au prince Félix Borghèse, pour lui exprimer ses regrets de n’avoir pas eu, dans cette douloureuse circonstance, auprès d’elle, tous les membres de sa famille. Suit, du 15 au 20 août, une série de lettres adressées par Madame elle-même, ou dictées par elle, ou écrites en son nom, à quelques-uns de ses autres petits-enfants. Elle n’en oublie aucun.
Le cardinal Fesch à la reine Caroline.
Rome, 25 août 1821.
J’ai reçu, il y a huit jours, votre lettre du 2 courant et je ne vous répondis pas, poste courante, pour vous donner des nouvelles de Madame, puisqu’elle venait de vous écrire. Elle est déjà à sa quatrième sortie de chez elle et il ne m’a pas peu coûté pour l’y conduire, malgré qu’elle n’ait eu aucun symptôme qui eût pu faire craindre pour sa santé. Les symptômes qu’elle éprouve et le climat de Rome encore plus, exigent qu’elle se promène tous les jours. Elle n’a pas voulu aller en Toscane, avec Louis qui était venu pour la chercher, ainsi que Lucien qui était venu pour la conduire à Bagnara, près de Viterhe. Elle s’est môme refusée, depuis quelques années, à aller passer la saison à Alhano et à y faire quelques voyages pour se secouer; elle persiste à ne pas bouger de Rome. Malgré tout, je ne suis pas mécontent de son état.
Vos lettres et celles de chacun de vos enfants ont apporté de la consolation à Madame. Veuillez bien ne la pas oublier.
Nous désirons savoir si on a annoncé au petit Napoléon la mort de son père, et quel effet a produit sur lui cette nouvelle. Probablement il vous sera facile de le connaître.
Embrassezpour moi vos enfants et soyez convaincue de tout mon attachement.
Madame la vicomtesse de Fontanges, ancienne dame d’honneur de Madame Mère, lui ayant écrit, à l’occasion de la mort de l’empereur, reçut du cardinal Fescli, au nom de Madame, une réponse édifiante publiée dans un livre de M. de Beauterne (1).
Il suffit d’en reproduire un seul passage :
... La soumission à la volonté de Dieu a été pour moi, dans ce qui nous arrive, toute ma force, dans un moment où il fallait réprimer tous les sentiments du cœur, pour annoncer à une mère un semblable coup et pour continuer, pendant un mois entier, à la soutenir et à adoucir un caractère fortement concentré dans la douleur la plus sentie, sans qu’elle ait pu répandre une larme, et parvenir, avec la grâce de Dieu, à la préserver de tous les symptômes qui auraient pu faire craindre pour sa santé. Votre lettre lui a apporté quelque consolation et elle m’a chargé de vous en remercier, son état ne lui permettant pas de répondre à personne.
Cardinal Fesch.
Madame Mère à sa petite-fille Nupoléone Bacciociti, fille d’Êlisa (2).
Le septembre 1821.
(Extrait d’une lettre écrite par le cardinal.)
Ma très chère Napoléone,
Je viens de recevoir vos félicitations, à l’occasion du jour de mon nom. Quel jour et quels souvenirs ne présente-t-il pas à la mémoire?...
Embrassez pour moi votre papa, ainsi que votre frère et soyez convaincue de toute la tendresse avec laquelle je suis
Tua biwna Madré.
(1) Conversations religieuses sur Napoléon, 1841.
(2) Catalogue et vente par Eugène Charavay du 3 mai 188G.
MADAME MÈKE.
La bonne maman a signé tle sa main tremblante ces trois mots : Tua biiona Madré.
.Quelques mois après la mort de Napoléon, dans le courant de septembre, les membres de la famille, réunis à Rome, furent convoqués chez leur vénérable aïeule. Vêtue, comme tous, d'babils de deuil, et gravement assise, sur son fauteuil, au milieu du salon. Madame fit signe aux enfants d’ouvrir la porte d’une chambre voisine et d’y entrer en silence, pour voir ce qui s’y trouvait. Ils y entrèrent et en ressortirent sans bruit, avec une expression de tristesse et, quelques-uns les larmes aux yeux, pour prendre place auprès de leurs parents.
Un colonel de l’ancienne armée d’Italie, présent à cette scène muette, avec son élève, l’un des jeunes princes Ronaparte, témoigna un air de curiosité, dont Madame s’aperçut. Elle se leva, prit le colonel par la main et lui ouvrit la porte de la chambre d’où sortaient les enfants. Le nouveau visiteur se trouva en face d’un buste du roi de Rome, rapporté de Sainte-Hélène et légué par l’empereur à sa mère, qui l’avait fait placer dans l’obscurité, en l’éclairant, de chaque côté, par des llambeaux. Madame, après un instant et sans proférer une parole, referma la porte et ramena le colonel ému jusqu’aux larmes.
Le 6 octobre 1821, le général Bertrand, arrivé de Sainte-Hélène à Londres, écrivit à l’ex-roi Joseph, en Amérique, 'pour lui donner quelques détails sur l’empereur, d’après sa conversation avec lui, le
22 avril 1821, c’est-à-dire peu de jours avant sa mort (1). Un extrait de cet entretien de l’empereur avec son fidèle compagnon d’exil, devait être ti’ansmis à Madame sur l’opportunité du mariage de ses petites-filles avec les héritiers des grandes familles de Rome.
Vers la fin de cette année funèbre pour la famille de Napoléon, apparut aux yeux de ses principaux membres, le jeune Jérôme Paterson, âgé de seize ans, voyageant en Europe. Il avait habité l’Amérique, où il fut accueilli avec une bonté paternelle par le comte de Survilliers (l’ex-roi Joseph), et il s’était lié de parenté avec ses deux charmantes filles, Zénaïde et Charlotte. Il retrouva en Belgique la reine Julie, mère de ces princesses, en Italie, l’ex-roi Louis, comte de Saint-Leu, la princesse Pauline Borghèse et à Rome enfin la famille de Lucien et ses enfants, puis le cardinal Fesch et Madame Mère, redevenue, comme au commencement de son veuvage et durant son séjour en Corse, le véritable chef de la famille. Le jeune fils du premier mariage de Jérôme, annonçant beaucoup d’intelligence, fut accueilli par tous les siens avec une cordiale sympathie, et Madame ellemême, signataire de la protestation du 22 février, contre ce mariage, fit à son petit-fils l’accueil le plus bienveillant, le plus maternel. Madame n’avait pas besoin, pour cela, de renier la sévérité de l’em-
(1) Mémoires du roi Joseph, 185i, t. X, p. 203.
pereur et la sienne propre; elle n’avait besoin que de s’inspirer des sentiments généreux de son cœur et de faire fléchir la raison d’État d’une époque de gloire et de puissance souveraine, devant le chagrin d’une famille accablée par le malheur. Un tel acte honorait, une fois de plus, MadameMère (t).
Vers la fin de l’année 1821 se place un fait digne de mention. Il s’agit d’un brave officier polonais, du nom de Pionto\\’ski, animé pour l’empereur d’un sentiment d’admiration fanatique. Il avait suivi Napoléon à l’île d’Elbe, était parvenu, après la seconde abdication, à le rejoindre à Sainte-Hélène, et malgré tous les obstacles et tous les dangers, il avait donné à l’illustre exilé des preuves du dévouement le plus absolu, le plus désintéressé. Napoléon n’avait pas voulu que ce brave officier, sans fortune, restât gratuitement à son service et, après l’avoir élevé en grade, il lui avait donné une pension, dont les arrérages, après sa mort, restaient à payer. On conseilla justement à cet officier de voir Madame Mère, qui accueillit avec bonté sa légitime demande de secours, et vint en aide au fidèle serviteur du martyr de Sainte-Hélène (2).
La femme destinée, pendant sa longue existence, à supporter avec l’égalité de son grand caractère, toutes les surprises du bonheur et toutes les catastrophes de l’adversité, devait, à titre de mère, exercer le
(1) Mémoires durai Jérôme, 18G1, t. I", p. 188 et suiv.
(2) Extrait du Nécrologe du xix' siècle, 1851.
plus d’influence sur celui de ses fils qui s’est immortalisé dans riiistoire. Napoléon a bien reconnu, trop lard peut-être, et proclamé du moins, dans les derniers temps de sa vie d’exil, la part que sa mère avait prise à la prévision et à l’accomplissement de quelques-uns des actes importants de son existence Et si plus d’un trait de ressemblance physique existait entre la mère et le fils, combien n’y avait-il pas d’analogie de sentiment et de cai’aclcre entre elle et lui?
Les écrivains les plus hostiles à la légende napoléonienne n’ont pu contester l’influence de la matrone illustre sur son digne fils. Leur propre témoignage en fait foi. Michelet, par exemple, a dit de Napoléon (1 j ;
« Il fut tout de sa mère, qui l’éleva et semble avoir incarné en lui tous ses songes. » L’historien ajoute, en traçant l’image du fils qu’il compare à sa mère : « Madame Letizia, dans ses portraits italiens, est une beauté grandiose. Elle est d’un tragique mystérieux, indéfinissable. On n’en peut détacher les yeux. » Or, parmi les portraits italiens, qui la représentent ainsi, le plus remarquable a été habilement photographié (2), d’après un superbe camée de Morelli, ayant appartenu à Lucien Bonaparte qui le considérait comme le portrait le plus ressemblant de Madame. La tête est encadrée de profil, dans un médaillon ovale; les cheveux frisés sont soutenus sur le front par un diadème. Un voile de mousseline le couvre légère-
(1) Michelet, Histoire du xtx* siècle. Origine des Honaparte,^.^^{
(2) V. l'Appendice. Le comte Primoli, petit-üls du roi Joseph.
ment, en arrière de l’oreille et descend avec grâce sur le cou, en traçant la forme de l’ensemble. Il suffit de regarder le côté seul du visage à découvert, pour y retrouver le type accentué du profil napoléonien.
Le deuil perpétuel de Madame Mère. — Dictée de scs Souvenirs. — Son inépuisable sollicitude pour les siens. — Lettres : de Madame à son fils aîné ; — de Joseph à sa mère ; — à la reine Julie ; — de Madame à son fils Lucien;— à son fils Jo.seph, ponrle mariage de Charlotte. — La gouvernante Saveria et la nourrice Ilari auprès de leur maîtresse. — Le tableau de Charles-Louis Millier. — Lettres : de Madame à la reine Julie; — de M. Clary à Madame. — Foi religieuse de Madame. — Publications sur la mort de Napoléon. — Le Mémorial de Sainle-Ilélène. — Lettre d’envoi du comte de Las Cases à Madame .Mère.
La niorl de Napoléon imposait à Madame le deuil le plus rigoureux pour le reste de sa A’ie. Cette mère de toutes les douleurs ne Irouva plus désormais de refuge que dans la retraite et la prière. Ses pensées de chaque jour, de chaque moment, la ramenaient sans cesse vers ce fils délivré du martyre et devenu pour elle le plus aimé des siens, non parce qu’il avait été le plus grand, mais le plus malheureux. Ce n’était pas vers l’empereur et roi, dans sa toutepuissance, ce n’était pas vers le conquérant de l’Europe, vaincu par la coalition étrangère, immolé ensuite par un exil fatalement moidel, que Madame retrouvait ses plus chers souvenirs, c’était vers
1 enfant porté dans son sein, à la guerre de 1 Indépendance, suivant 5on mari, à travers les montagnes, les bois et les rivières de la Corse; c’était vers cet enfant, allaité par elle, à sa naissance, dirigé par elle dans ses premiers pas, préparé enfin par elle à sa prodigieuse destinée.
Les derniers mots de ses Souvenirs (1) expriment toute l’étendue de sa douleur, à jamais inconsolable, , depuis la mort de Napoléon. Elle l’avait vu, presque sans surprise, s’élever, par son génie au faîte de la plus haute renommée, comme si elle eût prévu l’origine de cette destinée surnaturelle. Mais aussi elle disait : « Quand j’ai vu mon fils précipité du trône, quand je l’ai vu envoyé à Sainte-Hélène, je me suis dit : « Toi, la mère de cet homme, tu » dois, maintenant, oublier le monde, il n’y a plus » de bonheur pour toi ! Ton fils est malheureux, » tu seras désormais triste et retirée. » Un livre de l’armée française a dit à cet égard : « Elle a tenu parole, la vieille mère Corse, elle a tenu parole. Jamais aucun son de joie ne sortit de sa demeure ; jamais les équipages brillants ne s’arrêtaient à sa porte, sinon ceux de ses enfants. Elle a tenu parole (2). »
La sollicitude de Madame pour chacun des siens les lui rappelait toujours, dans leurs premières années. Elle leur prêchait d’exemple , le travail , en citant pour modèle Napoléon : « Ce n’est, disait-elle,
(1) Souvenirs dictés par Madame, à Rome. V. V Appendice.
(2) Les Femmes militaires, par Tranchant et Ladirair.
qu’en travaillant, que mon fils est devenu empereur et que, de ses frères, il a fait des rois. Cependant, à une certaine époque, ajoutait-elle franchement, et sans fierté, je ne mettais pas toujours le pot-au-feu. » Elle aimait à parler de son temps de privations et d’adversité, plus que de son temps de bien-être et de prospérité, sans oublier jamais les mauvais jours. Elle appelait enfin son fils Napoléon : V empereur^ en reconnaissant le prestige de son pouvoir. Ce n’était point chez elle une fausse vanité, c’était le légitime orgueil d’avoir donné le jour à l’élu de la nation, au chef de la dynastie napoléonienne.
Quelques-uns des petits-enfants de Madame avaient pu venir la voir, à Rome et, par une autorisation spéciale, prolonger leur séjour auprès d’elle. Ce fut ainsi que Jérôme lui amena le fils de son premier mariage. Il plaisait à sa grand’mère, songeant, dès lors, à le marier. Son choix eût été pour la seconde fille de Joseph, la princesse Charlotte, jeune fille accomplie, par ses qualités, et par ses talents.
De là pour Madame, le motif d’adresser au comte de Survilliers la lettre suivante (1) :
Rome, 25 janvier 1822.
Mon très cher fils,
Vous aurez, avant ce moment-ci, embrassé Charlotte; elle vous sera dune grande consolation. Vous avez raison d’être décidé à 1 unir au fils de Jérôme. Ce jeune homme est ici.
(1) TAe life of Madame Bonapacfe (Paterson) (par E. Didier, 1819).
ilepuis deux mois; j eu suis émerveillée. Il n’est pas possible de trouver son aplomb et son bon sens, à son âge ; et sans doute, Charlotte serait heureuse.
Vous trouverez ci-joint, copie des lettres du père et de Catherine, dont je vous ai envoyé les originaux par un autre canal, qui vous marquera le désir de voir effectuer cette union. Je vous ai écrit, ainsi que Pauline, le 5 décembre, qu’elle promettait pour cette union, 300 OüO francs, à sa mort. Ainsi, si vous êtes du môme avis, il ne s’agirait que de lui écrire, pour se rendre, sur-le-champ, en Amérique.
... Donnez-moi souvent de vos nouvelles et de celles de ma chère Charlotte, et soyez convaincu du tendre attachement avec lequel je vous embrasse tous deux.
Louis et son fils sont ici et se portent bien.
Addio, C’tro fvjlio, sono la Vostra oltima Madré.
Lcllre de Joseph à Madame (1).
Pointe-Breeze, 24 février 1822.
Ma chère mère.
Une lettre de Pauline, du 1"' décembre, m’apprend que Lucien est encore à Canino : Je l’attendais ici, depuis la réception de sa lettre du 29 septembre, par laquelle il m’annonçait que les puissances consentent enfin à son départ et qu’il sera, sous trois mois, auprès de moi; il m’assure même que vous avez été satisfaite du mariage de son fils avec Zénaïde, qu’il vous a donné le désir de venir avec eux en Amérique. J'ai été fort heureux de ces nouvelles ; mais je suis fort inquiet, aujourd’hui, de son silence et de celui de Julie; Lucien estil malade? llefuse-t-on des passeports à lui et à son fils, après les avoir promis?
J’ai arrêté et meublé, en ville et à la campagne, une maison pour lui. J’ai consenti à tout ce qu’il a désiré, pour ce mariage; je vous prie de me dire ce qu’il en est. Ce mariage et celui d’un des fils de Louis ont toujours été dans ma pensée;
(I) Copie de l'original, conservé aux archives de la Bibliothèque.
je pense que les convenances de leurs enfants et des miens y sont également; je vous prie de me dire ce que vous pensez de l’un et de l’autre. 11 me semble que, dans la position où nous nous trouvons, ces alliances sont presque un devoir envers notre famille et notre pays, car l’avenir est caché à tout le monde et mes filles auraient chacune une fortune indépendante. Ce n’est donc pas sous ce rapport que je désire et que j'ai toujours désiré ces deux mariages; je vous prie d’en parler à Louis, qui est auprès devons ; et je consentirai à ce que ma fille Charlotte retourne en Europe avec son fils, pour y vivre auprès de lui, dès que Zénaïde et Charles seront arrivés ■auprès de moi. Je ferai ce sacrifice au bonheur de mes enfants ; •elles doivent désirer ne point changer de nom, et si l’âge n’a pas changé la manière de sentir et de penser de Louis, il me semble que son cœur doit battre, comme le mien. Mes enfants ayant été élevés dans cette opinion, depuis que l’adversité ne leur a pas laissé d’autre point de vue pour leur avenir, il ne m’est pas possible de leur proposer d’autre parti, tant que •ces deux-là ne seront pas perdus pour elles.
... -loseph fait ensuite l’éloge du fils de Jérôme, ■d’après une lettre de Pauline et revient encore à ses deux filles, dans les termes suivants :
Pointe-Breeze, 1" mars 1822.
Je ne suis occupé aujourd’hui que de l’établissement de Zénaïde avec Charles, de leur arrivée ici, et du projet de l’établissement de Charlotte et de Napoléon, fils de Louis. Ils se sont connus dans la prospérité et dans l’adversité, et leur union serait nationale. C’est à vous, ma chère maman, au car- •dinal et à Louis, que j’ai aimé comme un fils, à faire en sorte que nous soyons serrés dans l’adversité, afin de mériter de n’être pas oubliés par la nation qui nous a adoptés.
Communiquez cette lettre à Louis, et qu’il fasse ce que lui dictera son cœur et le respect qu’il doit à son nom : les circonstances où nous nous trouvons sont singulières; elles
admettent et excusent des formes qui ne sont pas dans les usages journaliers de la société!
Adieu, ma chère maman ; écrivez-moi donc plus souvent et ne doutez pas de toute la tendresse de mon affection pour vous, pour le cardinal et pour mon frère Louis.
~ J® vois dans une gazette française que le général Macdonald est arrivé, chez vous, ma chère maman, pour des affaires de Caroline. D’un autre côté, on écrit qu’elle ne peut pas avoir de passeports pour quitter les États autrichiens.
Suit une fausse nouvelle sur un voyage de Louis et de Jérôme à Rome, sur un prétendu mariage du fils de Lucien avec une riche héritière.
Je vous prie, ajoute Joseph, de m’écrire plus longuement et plus souvent que vous ne le faites, tantôt vous, tantôt le cardinal. Je regarde cette lettre comme commune à l’un et à l’autre.
Nous nous portons bien, Lolotte et moi et nous désirons bien que cette année ne se passe pas, sans être rejoints par plusieurs membres de la famille.
Votre affectionné fils,
(Ce post-scriptum seul est de sa main.)
Joseph écrit, de Pointe-Breeze, sa résidence d’été, à sa femme (l’ex-reine Julie) (1) préoccupée plus que lui-même de ces projets de mariage, pour leurs deux filles.
... Ma chère Julie, l’occasion étant retardée, j’ai le temps de t’écrire encore deux mots; J’ai reçu une lettre du cardinal, du 29 octobre. Il médit que lui et maman pensent que le mariage
(I) Livre de Eug. Didier, Madame Bonaparte (Paterson).
(lu fils de Louis serait possible, si nous voulons que celle de nos filles qui l’épouserait reste avec mon frère Louis.
1“ Si Zénaïde épouse Charles (fils de Lucien), il faut marier Lolotte avec le fils de Louis, par procuration, si on ne peut faire autrement. Dans ce cas, je vous attends bientôt.
2“ Si le mariage de Charles manque, il faut que Zénaïde épouse le fils de Louis, et que, si cela est indispensable, elle reste avec eux, quelque temps; dans ce cas, Lolotte épouserait celui des deux (ils de Murat que tu choisirais pour son caractère, etc.
Les deux filles de Joseph, Zénaïde et Charlotte, étaient fort aimées de leur grand’mère, qui semblait avoir pour la seconde une préférence marquée. Aussi Madame s’adressa-t-elle, de nouveau, à Joseph, pour le mariage projeté de Charlotte, avec le fils de Jérôme. Mais ce projet fut abandonné.
Madame écrit à Lucien (Son Altesse le prince de Canino, à Bruxelles) (1) :
Mon très cher fils.
J’avais appris votre départ de Bologne, avec la nouvelle que vous y aviez été incommodé et que vous étiez guéri d’une fluxion de tête.
J’ai eu la consolation de voir Jérôme, arrivé de Trieste, depuis trois jours et je ne me suis pas refusée à son intercession de recevoir et d’embrasser Lolotte et Lctizia, avec leurs maris, parce que je voulais aussi vous faire celte surprise; mais j’ai exigé qu’elle vît Louis et j’espère que vous écrirez au mari de Letizia de l’cvoir Pauline.
J’espère que, poste restante, vous leur en donnerez la permission, puisque je tiens à ce que toute la famille se réunisse.
(1) Lettre originale communiquée par la comtesse Faina (Lucienne Valentini, à Pérouse, petite-fille de Lucien).
Il y a toujours du malheur pour ceux qui n’obéissent pas à. leur mère ; et, dorénavant, je veux voir tous mes enfants réunis, afin qu’ils puissent me donner par là un témoignage de respect et de tendresse, ou, si je ne puis pas avoir ce bonheur,, je préfère vivre seule.
J’espère que, par votre première lettre, vous me donnerez la nouvelle satisfaisante que Zénaïde et Charles se conviennent, l’un à l’autre.
Je vous embrasse tous.
Tua jludrc.
Rome, 9 mars 1822.
Madame à la reine Julie (1).
Albano, 4 juillet 1829.
Ma très chère fille.
Votre lettre du 8 juin m’a fait beaucoup de plaisir. Mon frère a reçu la procuration; je suis prête à lui remettre cent millepiastrcs. Mais je ne puis point me dessaisir de mon plus, fort avoir, sans que les intérêts à 6 p. 100 me soient assurés,, à Rome ou à Paris, par une personne solvable.
Lisez la lettre que j’écris à Joseph. L’avenir nous est cachéet je ne dois pas me mettre à la merci de vos gendres. Levez cette difficulté et, sur-le-champ, je réaliserai ma promesse;, je ne veux retenir que les intérêts d’un an, sinon le cardinal placera à Rome le capital. Cachetez et envoyez la lettre à Joseph.
Je vous embrasse, ainsi que la cardinal, avec l’attachement le plus tendre...
J’ai le présent que je compte faire à Zénaïde, mais je n’ai pas encore une bonne occasion pour le lui envoyer et, commel’on m’assure qu’elle doit se rendre bientôt en Italie, je le lui remettrai moi-même.
Vosira aff^^ Madré.
(1) Lettre communiquée par le comte Primoli.
(Suit, par post-scriptum, une question maternelle et familiale sur la santé de Charlotte.)
Vostra Madré.
Quelques autres lettres relatives à des intérêts de famille peuvent être passées sous silence.
Vivant isolée du monde, et fuyant les distractions futiles, Madame se renfermait dans le deuil de ses pensées. Elle avait gardé, auprès d’elle, deux fidèles compagnes de son existence intérieure, deux femmes corses, toutes dévouées à sa solitude et vieillies à ses côtés. L’une était Saveria, la gouvernante de tous les enfants, et l’autre Ilari, la nourrice de Napoléon, si gaie, si joyeuse autrefois, n’ayant plus que la tristesse rellétée sur elle par les malheurs de sa vénérable maîtresse.
Une touchante composition d’un peintre de grand talent, Charles Millier (1), de l’Académie des heauxarts, représente Madame Mère, en 1822, une année après la mort de Napoléon. Elle est assise sur uii canapé de son salon, au-dessous d’un tableau dit : le Christ enseveli par la Vierge.
Madame, en toilette de deuil, a interrompu son travail habituel de filer au fuseau. Elle le tient de la main gauche, tandis qu’accoudée au canapé, de sa main droite, elle dégage sa noble figure, dans sa beauté sénile, en élevant ses yeux vers l’image de son fils, vu tout debout, en costume impérial. Deux femmes eiu
(I) Tableau exposé au Salon de I80i.
bonnet se tiennent à l’écart, près d’une fenêtre peu éclairée, dont la faible lumière se dirige vers Madame et vers le portrait semblant agrandi. L’une des deux femmes, la moins âgée, s’est levée de sa chaise, en interrompant une lecture à haute voix, tandis que la seconde femme reste assise et continue son ouvrage.
Madame avait gardé, jusqu’à un âge avancé, les croyances religieuses de sa jeunesse, sans leur opposer les doutes de l’incertitude. Elle se rappelait la simple parole de l’empereur disant : « Je crois tout ce que croit mon curé. » On ne saurait conclure de là que Madame fût dévote, encore moins, d’une dévotion outrée, i)lus en dehors qu’en dedans de sa conscience. Sa piété était simple et vraie, sans alfectatioirpour elle-même, et toujours tolérante pour les autres.
Cette foi de l’empereur, conforme à celle de son curé, nous rappelle le mot cité, devant nous, par le vicaire d’une importante église. 11 avait connu, à Rome, un évêque d’esprit auquel Madame demandait, un jour, avec une confiance naïve, s’il croyait que Napoléon fût en paradis : « Oui, Madame, je le crois, lui répondit le prélat, mais je n’en ai pas encore acquis la certitude. »
Des articles de journaux ou des ouvrages publiés sur Napoléon, depuis sa mort, étaient, pour sa mère, la seule diversion possible à sa douleur. Elle Amulait connaître tous les écrits dignes de la mémoire du captif de Sainte-Hélène ; elle se les faisait lire ou analyser, et elle avait encore la vue assez bonne pour
lire elle-même, chaque jour, plusieurs chapitres des livres offerts à la curiosité publique de l’époque.
Vers la fin de l’année 1822, parurent, en épreuves^ les deux premiers volumes du Mémorial de Sainte- Hélène, journal où se trouve consigné, jour par jour, ce qu'a dit et fait Napoléon, durant dix-huit mois (1). Le comte de Las Cases adressa les deux premiers volumes au cardinal pour Madame Mère, avec celle leltre d’envoi (2) :
Paris-Passy, le 18 décembre 1822.
J’ai l’honneur d’adresser à Votre Éminence les deux premiers volumes de mon Méinoriul de Sa'mte-Ilélène. Vous verrez que ce ne sont encore que des épreuves, l’ouvrage ne devant paraître que dans quelques jours. Mais j’ai voulu profiter d’une occasion favorable, pour vous prier de déposer aux pieds de Madame ce premier exemplaire, bien qu’imparfait. Si vous daignez m’indiquer, à Paris, où je pourrais en déposer la suite, vous recevrez, sous quinzaine, les deux volumes suivants.
La mort du captif de Sainte-Hélène avait pu suspendre les hostilités de l’Angleterre contre la famille Bonaparte; mais il n’en fut pas ainsi de la part du gouvernement français d’alors. L’humble mère de Napoléon avait bien été suspectée de conspiration lorsqu’il vh’ait encore; elle fut, après sa mort, surveillée de nouveau, avec plusieurs des siens, arrivés
(1) Mémorial de Sainte -Hélène, 1” édit., 8 vol. in-12, 1828.
(2) Registre de correspondance.
depuis peu auprès de leur mère pour séjourner à Rome, quelque temps.
Les Archives nationales (1 ) renferment, à cet égard , certains renseignements étranges et sommaires, de 1822 à d827. Voici, entre autres, les notes inscrites sur la famille Bonaparte, à Rome :
« Lucien déclaré non smpect ; Louis, non plus.
» Le cardinal Fesch et Madame Letizia paraissent d'une nullité absolue. »
Ce n’est pas seulement écrit, c’est souligné dans la note anonyme du délégué de confiance, à cet effet. Comment qualifier de telles appréciations?
La pauvre princesse Pauline, si malade déjà, est désignée de môme et d’autres personnes sont aussi déclarées sans importance.
« Mais, dit le rapporteur secret, un homme plus dangereux sans doute, dans une circonstance donnée, serait le sieur Beschart, tailleur au Palais-Royal et l’un des principaux fournisseurs du duc d’Orléans^ 11 a fait récemment un voyage à Rome, pour porter à Madame Letizia divers objets qui auraient appartenu à Bonaparte. » Or, ces objets n’étaient autres que des legs de Napoléon à sa mère, envoyés de Sainte-Hélène à Rome. N’est-ce pas un sentiment douloureux qu’inspire une suspicion pareille ?
C’est pourquoi, si on proposait à Madame Mère de solliciter pour elle seule son retour en France, elle
(I) Dépôt des Archives nationales.
s’ollensail d’une démarche ne concernant pas sa famille entière et elle redisait : « Je n’ai jamais abandonné mes enfants dans leurs souffrances ou dans leurs infortunes; je ne les abandonnerai pas plus aujourd’hui qu’autrefois, et j’aime mieux être exilée de France avec eux, que d’y rentrer sans eux. »
Fête publique ordonnée à Rome, avec illuminations. — Refus de Madame d’illuminer. — Lettres : du cardinal Fesch à la comtesse de Survilliers ; — du comte au cardinal. — L’ex-roi Jérôme vient résidera Rome, avec sa famille. — Lettres : de .Madame à son üls Lucien; — du prince Jérôme à son frère Lucien; — de Madame encore à Lucien. — Le pape Pie Vil se fracture le col du fémur à quatre-vingt-deux ans. — La maladie de Pauline s’aggrave et nécessite son départ de Rome j)Our Florence. — Lettre du comte de Las Cases au cardinal Fesch. — Aventure de brigands dans la résidence même de Lucien, à Tusculum, et rançon d’un prisonnier. — Inquiétude de Madame sur la maladie aggravée de sa fille Pauline Borghèse.
On annonçait à Rome, dès les premiers jours de l’année, une fête publique avec illumination générale. Cette fête était destinée à Ferdinand I", roi des Deux-Siciles, et le gouvernement pontifical ordonnait que toutes les maisons fussent éclairées, d’un bout à l’autre du Corso. La place de Venise et le palais Rinuccini n’en étaient pas exceptés. Le cardinal secrétaire d’État fit dire à Madame de vouloir bien se conformer à la mesure prescrite, en ordonnant elle-même d’illuminer la façade de son palais. Elle voulut voir l’envoyé de Son Éminence pour lui
dire, en personne : « Répondez de ma pari au cardinal ministre que si le personnage altendu pour cette fête avait fait mourir le plus proche et le plus cher de ses parents, il n’allumerait pas de cierges en son honneur. » L’envoyé de S. Em. dut se retirer, et le jour de la fête, ou le soir des illuminations, le palais Rinuccini, habité par la mère en deuil de Napoléon, resta dans l'obscurité.
Le cardinal Fesch écrit à la comtesse de Survilliers (1) au nom de Madame ;
Rome, 8 mars 1823.
Ma très chère nièce,
... Je ne suis pas de votre avis, ainsi que Madame, de faire des démarches pour le retour de Joseph en Europe : 1“ il ne profiterait pas des passeports ; 2» je ne lui conseillerais pas, dans les circonstances où nous sommes, de revenir. Le canon tiré aux Pyrénées (pour la guerre d’Espagne), pourrait bien retentir dans toute l’Europe. Attendons, etc.
Madame est en bonne santé, malgré qu’elle ne jrrenne de forces que tout doucement. Nous espérons que la pauvre saison dans laquelle nous entrons lui rendra la santé et la vigueur qu’elle avait, il y a deux ans...
Madame me charge de vous dire mille choses affectueuses de sa part, ainsi qu’à la reine de Suède...
Votre très affectionné oncle,
J. Cardinal Fesch.
Joseph Bonaparte écrit, de Philadelphie.^ le 13 mars, au cardinal (2), sur la santé de Madame :
(1) Leüve communiquée par le comte Primoli.
(2) Registre de correspondance du cardinal.
Mon cher oncle,
Je vous prie de m’écrire plus souvent, deux lignes suflisent, pour que je sache à quoi m’en tenir sur les bruits que ne cessent de répandre les gazettes anglaises sur la santé de maman. Je la prie de regarder cette lettre comme si elle lui était adressée dii’ectement.
Lolotte est aussi bien de corps que d’esprit, sa santé s’est môme fortifiée; elle a tant de tendresse pour moi qu’elle resterait ici, sans penser à son avenir; elle a tant de jugement et de vraie noblesse dans l’àme, qu’elle préfère, à tout autre parti au monde, le neveu de l’empereur dont elle idolâtre la mémoire; c’est une personne accomplie; elle a le bon sens, la réserve, la sagesse, l’économie, la modération dé sa mère et ne pouvant faire que son nom soit celui d’un homme, elle désire vivement s’unir à un homme de son nom. Je suis donc bien décidé à la faire partir pour Bruxelles, dès que le docteur Stokoe sera de retour ici, avec Charles etZénaïde, que j’espère qu’il trouvera à Bruxelles en avril; il peut être ici en mai et de retour en Europe, avec Lolotte, en juin prochain. Elle viendra à Rome, où il me paraît plus simple que le mariage se fasse, puisqu’elle y trouvera maman et vous, et Louis et Jérôme.
Josepli rappelle ensuite qu’ayant sa procuration, le cardinal peut remplir les vues de Madame et il entre dans des détails d’intérêt inutiles à reproduire, sur l’état de fortune de Louis, sur l’approbation de sa femme (la reine Ilortense), et sur la propriété de Frangins, toute meublée, qu’il voudrait donner à Charlotte. Il suppose que Zénaïde ne sera plus à Rome, avec son mari, pour que Charlotte vienne l’y remplacer auprès de Madame.
« Le 26 mars 1823 (1), Jérôme, sa femme et leurs
(l) Journal de la reine Catherine et Métnoires du roi Jérôme.
enfants arrivèrent à Rome qu’ils habitèrent huit années. La famille Bonaparte se trouva presque tout entière réunie auprès de Madame. Elle avait, à cette époque, soixante-treize ans. Elle était petite et maig'rie, elle avait des yeux noirs, pleins de vivacité, vrai type de race corse, comme on la rencontre encore dans les montagnes de l’île, chez les familles pures de tout mélange étranger. Une robe de mérinos noir, et un turban de même couleur, à la façon de l’empire, composaient sa sévère et unique toilette. Elle pleurait ses premiers morts, Elisa et Napoléon... »
Madame à son fils Lucien (1).
Mon cher fils,
Rome, 22 avril 182:5.
Je reçois votre dernière lettre et J’y réponds de suite, en vous disant franchement que je ne puis acheter ce palais. Je n’ai pas de fonds, je n'ai que de quoi vivre et rien de plus. Je ne suis pour rien dans l’achat que désire faire Jérôme du palais. Je consens seulement, pour lui faire plaisir, à ne pas exiger le payement des 18000 piastres et à me contenter des intérêts.
11 est inutile que vous me sollicitiez de nouveau à ce sujet ; vous ti’oubleriez seulement ma tranquillité, et ma santé exige le plus grand repos.
J’aurais fait, avec le plus grand plaisir, ce que vous me demandez, si cela était en mon pouvoir, mais cela m’est absolument impossible. Vous savez que tant que je l’ai pu, j’ai donné à tout le monde, maintenant, je dois penser à moi.
(!) Lettre originale communiquée par la comtesse Faina (Lucienne Valentini, petite-fille de Lucien).
Ma santé est plutôt mauvaise que bonne; le repos m’est nécessaire; vous ne le troublerez pas, je suis sûre, par des demandes auxquelles, malgré ma bonne volonté et le désir que j’ai de vous faire plaisir, je ne puis répondre, d’une manière satisfaisante, vu l’impossibilité.
Adieu, mon cher fils, mes compliments à votre femme ; embrassez vos enfants pour moi, et soyez persuadé de mou sincère et tendre attachement.
Vostra ajfetl^'>- Madré.
Le prince Jérôme Bonaparte écrit, de Rome, le 13 mai 1823, à son frère Lucien (1) :
... Maman désire, ainsi que nous tous, avoir le plaisir de t’embrasser; dans le cas, mon cher Lucien, où il ne te conviendrait, ni de venir, ni de faire connaître le temps de ton séjour, écris-moi; et je ferai ce qui pourra t’être agréable...
Madame à son fils Lucien (2).
Mon cher fils,
Rome, 17 juin 1823.
Je ne vous ai pas écrit, depuis la réception de votre lettre, au sujet du palais, parce que j’ai été malade. Ma santé est UTi peu meilleure maintenant.
J’ai remis à Palagi mon reçu pour les intérêts des dix mille piastres.
Je vous prie de m’accuser réception de la lettre que je vous ai écrite par madame la marquise Ercolani.
Christine est partie pour Florence, il y a cinq ou six jours; elle avait la fièvre au moment de son départ.
(1) Collection d' autographes de M. Fossé d’Arcolle, 1 vol., 1861.
(2) Lettre communiquée par ta comtesse Faina, de Pérouse.
Je n’ai pas reçu de lettre de Charles, depuis son départ de Jlome. Zénaïde m’a écrit une seule fois de Bologne.
Adieu, mon cher fils, embrassez votre famille pour moi.
Vostra Madré.
Le 6 juillet, le pape Pie YIl, affaibli par l’âge (il •avait plus de quatre-vingt-deux ans), et par les souffrances morales ou physiques de sa longue existence, fit une chute, en glissant sur le parquet de son salon et se fractura le col du fémur. Cet accident grave survenu, plus lard, à Madame, aussi avancée en âge, contribua certainement à abréger la longévité de l’un et de l’autre, et davantage celle du saint-père qui mourut dès le 20 août, six semaines environ après cet accident, si dangereux chez les vieillards.
Les sages conseils de Madame n’avaient pu démontrer à sa chère Pauline la nécessité d’un régime plus sévère, prescrit par Corvisart. La pauvre princesse, trop insouciante de sa santé , ne la soumettait à aucun ménagement et n’écoutait ni les remontrances de sa mère, ni les prescriptions de ses médecins. Accablée, de son coté, par le poids de ses chagrins, depuis la mort de l’empereur. Madame semblait, parfois, étrangère à ce qui se passait autour d’elle.
Cependant, au mois de septembre 1823, les médecins de la princesse déclarèrent à Madame que l’état de leur malade s’aggravait de plus en plus et nécessitait son éloignement de Rome, où la persistance du
sil’oco pouvait lui être funeste. La princesse fut transportée à sa belle résidence de la villa Paolina, près de la porta Pia : ce n’était pas l’éloigner assez de Rome.
Le pape Léon XII, sur la demande de Madame Mère, obtint du prince Borghèse et de la princesse de se réunir enfin à Florence, où Pauline avait été transférée avec les plus grands ménagements.
Le comte de Las Cases au cardinal Fesch (i).
Paris-Passy, 29 septembre 1823.
... Monseigneur, je ferai remettre à M. O’Meara, contre engagement de Madame, les 3000 francs qu’elle lui destine, et je vais remettre, suivant vos ordres, à M. Lucotte (chanoine de la cathédrale de Paris) le résidu de la somme que Madame avait laissée entre mes mains.
D’après un des derniers comptes que j’ai sous les yeux, je trouve que je devais encore à Madame 28 741 fr. 50, sur quoi je donne à M. de Montholon, par les ordres de Votre
Éminence, etc 24000 fr.
A un Anglais malheureux et dévoué à
l’empereur, etc 250 fr.
Pour le docteur O’Meara, d’après l’ordre de Madame 3 000 fr.
27 250 fr.
Reste à remettre à l’abbé Lucotte. ... 1 491 fr. 50
28 741 fr. 50
Cette lettre de fonds à distribuer, au nom et pour
(1) Registre de correspondance du cardinal.
le compte de iNIadame, ressemble à d’autres documents qui pourraient figurer dans son histoire, si la question d’argent dû ou à payer offrait un intérêt assez renouvelable.
Il n’en est plus ainsi de la question d’argent soustrait par surprise ou par violence et relevant des histoires de voleurs, fussent-ils des voleurs de grand chemin, comme les brigands de la Romagne. Leurs méfaits ont été souvent signalés dans le cours des événements qui se sont accomplis autour de Madame. C’est l’occasion d’en préciser un fait sommaire.
Vers la fin de 1823, eut lieu à Frascati, alors résidence du prince de Canino, une sombre aventure qui fit grand bruit à Rome. Un chef de brigands, appelé Decesaris, s’était rendu fameux et redoutable par son audace, dans les Abruzzes et sur les monts de Tusculum. Il pénétra, un soir, subitement, avec plusieurs de ses bandits, dans la propriété du prince Lucien et s’empara de la personne de l’un de ses amis, le comte de Cbàtillon. Il le fit aussitôt conduire dans un lieu sûr, en exigeant, pour rendre la liberté à son prisonnier, une forte rançon que le prince s’empressa de payer.
Le bruit de cette aventure de voleurs émut tellement la princesse Pauline, de plus en plus souffrante, qu’à dater de ce moment, elle se trouva en danger de mort, malgré les soins dont elle était entourée. La sollicitude maternelle fut impuissante à relever les forces et la confiance de la malade, subissant alors la
•<lernière période d’un mal devenu incurable. Madame Mère, moins ciïrayée par les brigands de la Romagno qu’aflligée de l’état de sa fille, pressentait déjà la fin prochaine de sa chère Paulette et se voyait menacée xl’un nouveau deuil dans sa famille.
Le priacc Eugène, considéré par Madame comme le fils adoptif de Napoléon, meurt à Munich d’apoplexie. — Lèttres de Madame auprince de Canino. — Elle lui adresse ses conseils maternels et l’invite à venir auprès d’elle. — Madame ressent une altération dans sa santé. — Elle voudrait contribuer à l’assainissement des quartiers insalubres de Rome et elle rappelle, à propos, un projet de Napoléon. — Sa famille suspectée encore à Rome. — Signalements étranges de la police. — Poursuites contre les Bonaparte et grand caractère de Madame. — Sa noble réponse à une démarchepour elle auprès d’une princesse royale.
Avant la fin prochaine de la princesse Pauline, un troisième deuil entrait dans ta famille de Madame Mère. C’était le prince Eugène de Beauharnais, retiré à Munich, où en 1823, il avait été atteint déjà d’une congestion cérébrale, lorsque, le 21 février 1824, il fut frappé d’apoplexie foudroyante. Madame, en apprenant la mort du fils adoptif de Napoléon, se rappela, tristement, avoir espéré pour lui une destinée différente de celle suivant le divorce de l’impératrice Joséphine. Et puis elle écarta ce souvenir pour se rattacher à sacorrespondance.
C’est d’abord une lettre autographe adressée par elle au prince Lucien (1) :
Mon cher fils,
Rome, le 9 juillet 1824.
Je ne veux pas laisser partir Jérôme cjui vous verra probablement, à son passage, sans vous écrire.
J ai reçu votre lettre et j’ai vu avec bien du plaisir que vous jouissiez tous d’une bonne santé et que vous aviez lieu d’étre satisfait de vos enfants, sous tous les rapports. Je vous prie de les embrasser tendrement pour moi.
Je compte aller passer quelque temps à la campagne; j’ai proposé à Christine de venir passer avec moi le temps que je compte y rester, c’est-à-dire environ deux mois ; mais elle n’a pas voulu.
Adieu, mon cher fils, mes compliments à votre femme. Je vous prie de croire à mon tendre et constant attachement.
Votre mère affectionnée.
Madame.
P.-S. — Je vous ai envoyé une lettre d’Amérique. L’avezvous reçue?
Madame à Lucien (2).
Rome, 2 novembre 1824.
Mon cher fils.
J’ai vu avec peine, dans votre dernière lettre, combien vous avez de sujets d’affliction; mais il ne faut pas perdre courage. Vous devez savoir, depuis longtemps, que la majeure partie de la vie humaine est composée de malheurs et de déboires. Cette connaissance doit nous donner la force de nous raidir contre tout ce qui peut nous arriver, surtout quand il n’y a pas de notre faute.
(1) Lettre communiquée par la princesse Pierre Bonaparte.
(2) Copie de lettre envoyée par le prince N. Charles Bonaparte.
J’aurais été bien heureuse, mon cher Lucien, de vous voir ici : dans le cas où vous seriez venu seul, j’aurais pu vous offrir un appartement chez moi; mon second étage est préparé, et Julie n’est pas encore arrivée; mais, puisque vos affaires réclament votre présence ailleurs, je n’insisterai pas davantage, malgré le plaisir dont je me vois privée.
Adieu, mon cher fils, embrassez votre famille pour moi et recevez l’assurance nouvelle de ma constante tendresse.
Vosira Madré.
P.-S. — Je n’ai pas vu le cardinal ; il a été en fonctions, ces trois derniers jours.
Dans le courant de 1824, Madame subit une crise de douleurs hépatiques, dont elle n’avait pas encore souffert à ce degré. Ses indispositions, jusque-là passagères et sans gravité, de nature rhumatismale, s’étaient améliorées par l’usage utile des eaux. L’expérience lui en était acquise.
Madame avait été aussi, mais autrefois, et assez longtemps, sujette à de fortes migraines. C’était même le seul mal dont elle se plaignît, parce que ce mal la privait de sommeil et contribuait à l’isoler du monde, qu’elle ne recherchait guère.
L’exercice modéré de la marche ou la promenade habituelle contribua vite à dissiper le mal. Le jeu de billard, conseillé à Madame, lui fit du bien, en dissipant le rhumatisme et la migraine. C’était pour elle un jeu récréatif et salutaire.
Une lettre de Madame à son fils aîné ( l) lui donne,
(1) Registre de correspondance du cardinal.
en date du 20 novembre, fjuek|ues renseignements inutiles à reproduire, sur les coliques hépatiques dont elle fut atteinte dans le cours de cette année. Les crises, d’ailleurs calmées ou une fois passées, permettaient à la malade de recouvrer à peu près sa santé habituelle, maintenue par la force morale plus que par la force physique, mais affaiblie par l’âge.
Sans avoir ressenti de mal , à une certaine distance des quartiers insalubres de Rome, Madame s’était préoccupée des moyens d’assainir la a il le et aurait voulu y contribuer. Elle se rappelait avoir entendu Napoléon dire ce qu’il répétait à Sainte-Hélène (1) : « Que si Rome fût restée sous sa domination, elle fût sortie de ses ruines. Il se proposait de la nettoyer de tous ses décombres, de restaurer tout ce qu’il eût été possible de faire, etc... »
Mais Madame s’élait acclimatée à Rome et ne paraissait ressentir aucune influence directe de ses conditions d’insalubrité. Elle allait, d’habitude, s’enquérir des pauvres et leur assurer des secours^ en dirigeant sa promenade vers les monuments de l’antiquité. Ni son âge, ni ses infirmités, ni son isolement forcé du inonde, ou sa vie solitaire, rien n’empêchait la police établie envers Madame, de l’entourer de ses obsessions occultes. Il serait triste d’en démontrer, une fois de plus, ou d’en rechercher
(1) Mémorial de Sainte-llélèhe, par iM. de Las Cases, t. lof, chap. ix.
davantage des preuves officielles de ridicule. Mieux vaut y renoncer, par respect pour sa mémoire.
Son grand caractère se révéla, une fois de plus, à cet égard, vers la fin de 1824. On lui conseillait encore de laisser faire, en son nom, une démarche facile auprès d’une princesse royale, exprimant de l’admiration pour elle. « Non, répondit Madame, je ne saurais accepter une telle démarche auprès de cette princesse qui ne me veut sans doute que du bien. Certaines gens de son entourage ne manqueraient pas de dire ce que je ne saurais imaginer, comme eux, pour me donner tort. » Elle refusa donc noblement de suivre le conseil qui lui était donné, en acquérant un titre de plus à l’estime publique.
Lê nouvel an des douloureux souvenirs pour Madame et scs vœux pour ses enfants. — Lettre du cardinal à la princesse Julie. — Nouvel éloge de Charlotte. — Lettres de Madame à Lucien sur ses peines; — à sa petite-fille Napoléone-Élisa Bacciochi. — Mort de la princesse Pauline, à Florence. — Son touchant souvenir pour sa mère et pour l’empereur. — Lettre du prince Borghèse au cardinal pour .Madame, sur les obsèques. — Héritage de Pauline Borghèse. — Lettre de Madame aux enfants de sou fils aiué. Testament de madame Clary. - Lettres : de Madame au marquis de ••*, pour sa filleule Letizia ; - de la princesse Charlotte à-son père; — de .Madame à Lucien sur sa famille et ses intérêts; — sur une chute récente sans gravité; — autre sur les chagrins de sa petite-fille Zénaïde. - Mort de la fidèle gouvernante
Saveria.
Madame écrit, de Rome, le 2 janvier, à l’adresse collective de la famille, une lettre touchante de sollicitude maternelle, se terminant en ces termes, pour la nouvelle année de ses douleurs (1 ) .
... Adieu, mes chers enfants ; recevez ma bénédiction, mes tendres embrassements et aimez-moi toujours. (Cet adieu est écrit de sa main.)
(1) Registre de correspondance.
Lettre du cardinal Fesch à sa nièce la pt'incesse Zénaïde (1).
Rome, 8 janvier 1825,
Ma chère nièce, j’ai reçu votre chère lettre du 29 juillet.
... L’heureuse arrivée ici de votre maman et de Charlotte nous a fait, à tous, le plus grand plaisir. Elles jouissent, l’une et l’autre, de la meilleure santé.
... Madame et moi avons été enchantés de Charlotte. Elle est bien digne de l’affection de tous ses parents, car elle joint à un cœur excellent beaucoup de bon sens et de talents. 11 est à désirer que l’union projetée se réalise.
Madame se porte actuellement assez bien...
Votre très affectionné oncle,
J. Cardinal Fesch.
Madame à Lucien (2).
Mon cher fils.
Rome, 31 janvier.
J’ai vu, avec plaisir, par votre dernière lettre, que votre maladie n’était pas aussi dangereuse que je le craignais. Je vous engage cependant à vous soigner et à ne rien négliger pour le parfait rétablissement de votre santé.
Je sais que vous avez des chagrins qui vous mettent dans une position bien pénible. Je désirerais pouvoir y remédier, mais cela est tout à fait hors de mon pouvoir.
Adieu, mon cher fils, embrassez toute votre famille pour moi et croyez à la part que je prends à vos chagrins et à ma constante tendresse.
Madame.
Elle écrit à sa pelite-lîlle Napoléone-Élisa, mariée au comte Camerata, d’Ancône, une lettre, encore
(Ij Lettre communiquée par le comte Primoli.
(2) Copie de lettre adressée par te prince N. Charles Bonaparte.
MADAME MÈHE.
signée : Madame, comme bien d’autres de cette époque et datée de Rome, 26 avril 1825 (1).
Elle s’étonne que le prince Bacciochi ne se soit décidé à régler, avec avantage, les affaires de sa tille, qu’aprôs son mariage. Elle l’invite à lui écrire directement et non plus sous le couvert du comte Torlonia. Suit la lettre textuelle de Madame :
Home, le 2G avril 1825.
Ma chère fille,
J’ai reçu votre lettre du 19 courant et j’y ai vu avec plaisir que votre père s’est enfin décidé à entreprendre l’arrangement de vos affaires, d’une manière avantageuse pour vous; je suis cependant étonnée qu’il ait attendu jusqu’à présent, pour le faire ; tout aurait dû, il me semble, être fini, avant le mariage. Quoi qu’il en soit, je fais des vœux pour que tout se termine, comme vous le désirez.
J’éprouverai, certes, une grande satisfaction à pouvoir vous serrer dans mes bras et à vous assurer, de vive voix, de mon inaltérable tendresse; j’aime à croire que le jour où cette satisfaction me sera accordée n’est pas éloigné.
Faites bien mes compliments à votre mari et recevez mes tendres embrassements.
Madame.
p,-S. — Je vous prie de m’écrire dorénavant par la poste, et non sous le couvert de M. Torlonia.
Le 9 juin 1825, mourait à Florence la malheureuse princesse Pauline, épuisée par les souffrances et les complications d’une maladie organique devenue
(t) Extrait du catalogue de Charavag indiqué par M. Harrisse.
incurable. Elle reportait ses souvenirs vers l’unique enfant qu’elle avait perdu de son premier mariage, et se préparait à le rejoindre. Elle adressait, dans son cœur, ses adieux à sa vieille mère, dont les yeux affaiblis et desséchés par les larmes semblaient ne pouvoir pleurer davantage. Sa Paulette bien-aimée allait mourir, en dirigeant un regard presque éteint vers le portrait de l’empereur, placé sous ses yeux. Elle s’inspirait, encore une fois, de son grand souvenir et y puisait la force de quitter la vie sans regrets, avec un sentiment digne de lui et digne de leur mère. Puis, tendant une main défaillante à son mari, tout en pleurs, Pauline lui demanda pardon de ses offenses. Son frère Jérôme avait pu, seul, arriver à temps auprès d’elle, pour recevoir ses adieux.
La mourante avait voulu, malgré toutes ses souffrances, dicter, relire et signer son testament, partager ses biens entre ses plus chers parents, laisser un souvenir à chacun des amis destinés à lui survivre et ne pas oublier les malheureux. Elle prescrivait de ne pas faire subir d’autopsie à son corps et de ne pas laisser son visage découvert, après son décès. La belle et bonne princesse mourut en chi’étienne, repentie de ses fautes, digne de la tendresse et des regrets de sa sainte mère.
Le prince Camille Borghèse adresse, de Florence, au cardinal, pour Madame, une lettre lui annonçant la mort de sa femme la princesse Pauline, décédée, le même jour, à une heure du matin. Elle
succombait à sa maladie après avoir montré un grand courage et la résignation la plus soumise à sa destinée.
Deux jours après, le 1 1 juin, une lettre du prince Jérôme à Madame Mère, sur les obsèques de Pauline, lui dit (1) ;
Tout a été, comme nous le voulions, relativement aux restes de Pauline. Demain, elle sera ensevelie dans sa chapelle, où elle sera transportée (ce soir, d’une manière toute privée).
Patorni, avocat des héritiers de la princesse Borghèse, représentés par le duc de Padoue, fit un mémoire officiel à consulter (2) pour S. A. I. Madame Letizia Bonaparte, mère de l’empereur Napoléon; S. A. le prince Louis Bonaparte, comte de Saint- Leu; S. A. la princesse Caroline Bonaparte, veuve de Joachim Murat, comtesse de Lipona; S. A. le prince Jérôme Bonaparte, prince de Montfort; héritiers de feue Madame la princesse Pauline Borghèse, leur fille et sœur.
Madame fait écrire, en son nom, aux enfants de l’ex-roi Joseph (3) :
Albano, G août 1825.
J’ai reçu, mes chers enfants, votre lettre du 16 mai. J’ai été bien peinée d’apprendre l’accident qui est arrivé à Joseph, la fausse couche de Zénaïde et la maladie du petit; mais j’ai vu avec plaisir que vous étiez tous mieux, au moment où vous
(1) Vente d’autographes, par Charavay.
(2) Mémoire à consulter. Paris, iu-8“ de 20 pages.
(3) Lettre c07nmuniquée par le comte Joseph Primoli.
m’écriviez. Je partage les vœux que vous faites, pour que cette année se termine plus heureusement qu’elle n’a commencé.
J’espère que vous ne négligerez rien pour adoucir la situation de votre père; il est éloigné du reste de sa famille, il n’a que vous auprès de lui, vous devez lui tenir lieu de tout. C’est à toi, Charles, que je parle, j’aime à croire que tu as pour Joseph les sentiments d’un fils et que ta conduite sera d’accord avec ces sentiments. L’idée que nous serons peut-être tous réunis, l’année prochaine, est bien consolante pour moi, puisque mes enfants sont les seuls biens qui m’attachent à la vie.
J’espère que le mariage de Charlotte aura lieu au mois de septembre. Il a été retardé par une maladie de Julie qui est beaucoup mieux maintenant. Elle et Charlotte sont avec moi, .àAIbano, dont l’air leur fait beaucoup de bien.
Nous avons perdu cette pauvre Pauline ; vous concevez facilement mon chagrin.
Votre père vous aura, sans doute, écrit le mariage de Jeanne avec le marquis Onerati de Jesi ; il paraît qu’elle est contente.
Je vous embrasse tendrement, ainsi que votre fils.
Votre affectionnée bonne maman.
Madame.
A la même date, du G août, Madame donne au prince de Ganino des nouvelles de la famille (1).
Une vieille amie de Madame Mère, madame Clary (de Marseille), proche parente de la reine Julie, mère de Marcelle, de Joachim et du général Clary, mourut en 1825, avant son mari. Son testament portait (2) :
Je recommande mes enfants aux bontés et à l’alTection de ma respectable amie Madame Bonaparte et du cardinal Fesch ; je les prie de croire que l’attachement et la reconnaissance
(1) Catalogue de vente d'Eugène Charauay.
(2) Copié sur l’original à la Bibliothèque.
dont je suis pénétrée pour eux et la connaissance que j’ai de leurs sentiments, sont seuls capables de me rassurer sur le bonheur de ma famille, que je leur confie.
Le général Clary écrivait à Madame et au cardinal, le 17 septembre 1825, pour lui annoncer le décès de son père et réclamer les effets de leur protection pour son jeune frère, Joachim, et ses sœurs.
Lettre de Madame, sans désignation nominative (1).
Rome, 17 octobre 1825.
Monsieur le marquis.
Je vous prie de recevoir mes remerciements de la lettre par laquelle vous me faites part de l’heureux accouchement de Letizia. J’ai appris avec bien du plaisir que la mère et l’enfant se portent bien; embrassez-les tous les deux pour moi et recevez, avec mes félicitations, la nouvelle assurance de mon estime et de mon sincère attachement.
Madame.
La princesse Charlotte écrivait à son père, le comte de Survilliers (2) :
Rome, 15 novembre 1825.
Bonne maman est bien tourmentée, au sujet de la succession de ma tante Pauline, parce que les héritiers ont de la peine à se mettre d’accord pour le partage et que le prince Borghèse veut retenir pour les titres de la dot. Cette succession occupe beaucoup la famille, qui ne parle que de cela. Ce n’est pas très gai pour Madame, maman et moi. Nous pensons bien souvent, que si tu étais ici, les choses iraient bien différemment, et ce serait un grand bonheur pour bonne maman.
[]) Lettre otferte par madame la comlesse Caroline Pepoli.
t2) Copié sur t’autographe . Archives delà Bibliothèque.
Madame à son fils Lucien (1).
Rome, le 20 septembre 1825.
Mon cher fils,
Je suis bien aise d’apprendre que vous verrez le cardinal à Sinigaglia et j’arrive à croire qu’il pourra arranger votre affaire, avec Torlonia, car pour moi, j’ai entendu Palagi et je ne sais réellement que faire?
Je vois avec plaisir que vous vous portez tous bien et que vos enfants sont auprès de vous ; ce vous doit être une grande consolation. Embrassez-les tous pour moi, ainsi qu’Alcxandrinc.
Ma santé est bien faible; j’ai, depuis quelque temps, des palpitations de cœur qui me font beaucoup souffrir. Je crains que ce ne soit la suite de la chute que j’ai faite; les médecins me disent que cela vient des nerfs.
Adieu, mon cher fils, je vous embrasse tendrement et suis votre bien affectionnée mère.
Madame.
P.-S. — Je vous envoie cette lettre par la poste, parce que je n’ai pas le temps de la faire remettre à Palagi.
A Son Excellence le prince de Canino,
à Sinigaglia.
Madame au cardinal Pesch (2).
Rome, 13 décembre 1825.
Mon cher frère,
J ai reçu la lettre de Zénaïde, en date du 16 août de cette année; c est avec un bien vif chagrin que j’y ai lu les nial-
(1) Lettre communiquée par lu comtesse Faina (Lucienne Valentini).
(2) Lettre textuelle eommuniquée par le comte Primoli, ne figurant pas sur le registre du cardinal Fesch.
heurs quelle n’a cessé d’éprouver, depuis plusieurs mois.. J’espère qu’elle et son fils, auquel je donne mille baisers, sont entièrement rétablis, à l’heure qu’il est.
Elle a bien raison de ne pas craindre de m’entretenir de ses peines, elle ne pourrait les confier à personne qui y prit plus de part, qui désirât davantage les adoucir et qui eût plusd’attachement pour elle que sa bonne maman.
J’ai vu avec chagrin que votre affaire avec Lucien n’est pas encore arrangée. Il est maintenant à Sinigaglia. Je ne puisrien faire ; tout ce qui a été en mon pouvoir, je l’ai fait; maisles moyens, à ce qu’il paraît, manquent encore plus que la volonté. Vous avez dû, au reste, recevoir quelque chose.
Vous avez sans doute appris la perte que nous avons faite de Pauline,
Charlotte est entièrement rétablie. La santé de Julie est assez bonne. Elles sont encore toutes les deux à Home. Napoléon est à Florence. Dieu seul sait quand le mariage se fera.
Ma santé est bien faible ; il m’est bien pénible d’ôtre, à mon âge, éloignée d’une partie de mes enfants et obligée de me dire que je les ai vus, peut-être, pour la dernière fois.
Adieu, mes chers enfants, le cardinal vous remercie de votre souvenir et se joint à moi pour vous embrasser tous avec toute la tendresse que vous a vouée votre bien affectionnée mère.
Madame.
Vers la fin de cette année, 1825, la vieille gouvernante Saveria, qui avait élevé tous les enfants de Madame Letizia Bonaparte et ne l’avait jamais quittée, tombait gravement malade et mourait, auprès d’elle, à un âge fort avancé.
Napoléon, dont elle avait eu soin, dès son bas âge, l’avait prise en affection et se souvenait d’elle, pendant son exil à Sainte-Hélène. On a confondu Saveria quelquefois avec sa nourrice Ilari qu’iî
aimait encore davantage. L’une et l’autre avaient secondé, de tous leurs efforts, la sollicitude maternelle et les soins de la plus ancienne gouvernante, Mammucia, pour chacun des frères et sœurs de- Napoléon, dans leur enfance.
Lettres : Madame à son fils Lucien. — Renseignements sur la famille Bonaparte demandés par elle au prince de Canino. — Jérôme à son fils du premier mariage. — Comte de Survilliers au cardinal, sur la propriété de Canino. — Mariage retardé de Charlotte et de Louis-Napoléon. — Le cardinal à la princesse Julie (Madame étant à Albano). — Mariage de Louis-Napoléon et de Charlotte. — Du cardinal au comte de Survilliers. — Détails d’affaires. — Statue de Napoléon premier consul. — Le jeune prince Jérôme Paterson à sa grand’mère. — Réponse de bienveillante affection, avec des conseils maternels. — M. Rohaglia au comte do Survilliers, lui donnant des nouvelles de Madame. — Le cardinal informe la comtesse de Survilliers que Madame est rétablie de la chute qu’elle avait faite dans son appartement.
Madame à son fils Lucien (1).
Rome, 14 janvier 1826.
Monsieur et très cher fils.
Je vous prie de recevoir mes remerciements pour les vœux que vous faites pour moi, à l’occasion de la nouvelle année. Soyez persuadé de la sincérité de ceux que je forme, de mon côté, pourvotre bonheur et votre conservation.
Je fis écrire, dans le temps, à M. Lebon pour avoir de vos nouvelles; j’étais fort inquiète, parce que je n’avais pas reçu de réponse à une lettre que je vous avais envoyée.
J’ai appris avec bien du chagrin l’accident qui vous est arrivé. J’aime à croire que les suites n’ont pas été dangereuses et qu’à l’heure qu’il est, vous êtes entièrement rétabli ; c’est ce que je souhaite bien sincèrement en vous priant de
(I) Lettre communiquée par M. Atfred Blanche.
recevoir la nouvelle assurance des sentiments d attachement avec lesquels je suis, Monsieur et très cher fils,
Votre très alTectionnée mère,
Madame.
Le ton de froideur de celte lettre et l’appellation de Monsieur adressée à Lucien, indiquent, de la part de sa mère, un grief ou un reproche dont le motif n’est pas expliqué. Ce n’était peut-être qu un blâme de n’aA^oir point répondu à une précédente lettre de sa part. Elle tenait à ce signe d’affection.
Une copie de la lettre suivante, de S. A. le prince Louis-Lucien Bonaparte, offre un intérêt de curiosité inattendue, venant de Madame Mère, eu égard, cette fois seulement, à la généalogie de la famille Bonaparte. Cette lettre montre que Madame, assez indifférente à la généalogie proprement dite, ne l’était pas à un sujet d’histoire à préciser. Les questions adressées par Lucien à sa mère témoignent qu’il avait raison d’attendre d’elle des renseignements utiles, car il savait bien qu’elle se préoccupait peu des ancêtres de la famille.
Voici la réponse fort curieuse de la mère à son fils (1) :
Rome, 182C.
Je suis fâchée de ne pouvoir pas répondre à toutes les demandes qui me sont faites sur la famille Bonaparte; je vous dirai tout ce que j’en sais.
(1) Memorie Sloriche, etc. par L. Gerini, 1829, t. I", p. 72. V. V Appendice (au nom de L. Lucien Bonaparte).
A l’époque des guerres des guelfes et des gibelins, les guelfes furent chassés de Florence. Deux ou trois frères du nom de Bonaparte furent obligés de quitter cette ville. L’un d’eux alla s’établir à Sarzane. Votre père a tiré de là beaucoup de papiers, d’un nommé Londinelli qui lui écrivit qu’il y en avait encore... Un Bonaparte habitant la ville d’Empoli, en Toscane, vivait, il y a environ quarante-cinq ans. Dans sa vieillesse, il se maria avec sa domestique. Étant fort âgé, il fit appeler votre père et lui dit que comme il avait un pied dans la tombe, il lui remettait tous les papiers de sa famille, comme à celui auquel ils devaient appartenir. 11 laissa, en mourant, tous ses biens à votre père... Ce parent apprenait à votre père que le chanoine Bonaparte, établi à .San Miniato, n’était Bonaparte que par les femmes. Cependant l’archidiacre votre grand-oncle resta longtemps à Florence chez ce chanoine et votre père y demeura aussi, avant d’aller en députation à Versailles...
J’avais sauvé tous les papiers laissés par votre père, mais pendant la Révolution, ils furent saisis. Joseph doit en avoir... — Votre grand-père s’appelait Joseph et votre bisaïeul Sébastien. — Les seuls emplois que les Bonaparte aient occupés sous la domination génoise sont les charges les plus élevées que les Génois osassent confier aux Corses. Votre grand-père Joseph et votre grand-oncle Napoléon les ont exercées encore de mon temps.
Madame.
Le prince Jérôme, écrivant au jeune fils de son premier mariage une lettre de souvenir paternel, la termine en ces termes (1) :
Rome, 6 mars 1826.
... Je parle souvent de toi avec ma mère, et c’est après m’être bien consulté avec elle, que je te fais cette réponse.
(1) The life and letlers of Madame Bonaparte (Elizabeth), by Eugène Didier. London, 1879, p. 190.
■vjui, comme tu le penses bien, est à la connaissance de mon ■excellente femme. Tu trouveras ci-joint copie d’une lettre •que m’a écrite ta mère, ainsi que de ma réponse, etc.
Ton affectionné et bon père,
Jérome.
Joseph Bonaparte écrit, do Pointe-Brecze, au car- •dinal, le 12 juin, au sujet de la propriété de Canino ■et des intérêts dus à Charles et à Zénaïde, en invoquant pour eux l’appui maternel de Madame. Il prie ■le cardinal de leur assurer, ainsi qu’à elle-même le revenu qui leur sera dû :
... Je ne conçois pas, ajoute-t-il, ce qui retarde le mariage •de Charlotte; je vous prie de m’en dire quelque chose.
... Si je pouvais passer quelque temps en Italie, il me semble que nous pourrions, maman, vous et moi, mettre un peu d’ensemble et d’harmonie dans les esprits et dans les -affaires des divers membres de la famille. Nous avons été, vous et moi, les conseils et les appuis de notre bonne mère, aux premiers jours de son veuvage ; elle sait que, plus que les autres, nous avons droit de faire aujourd’hui ce que nous avons fait alors, et ce n’est pas par de l’égoïsme et par de ■folles dépenses que l’on peut venir à bout de maîtriser la mauvaise fortune, dans une famille aussi nombreuse...
... Vous êtes seul auprès de maman; faites, comme vous avez toujours fait (pour moi), etc.
Aujourd’hui, c’est maman, ma femme, ma fille, Lucien, ‘Louis, Jérôme, qui ont besoin de vos conseils, etc.
... Lisez cette lettre à maman et répétez-lui que je viendrai la voir, dès que je le pourrai. Je suis bien charmé qu’elle vienne au secours de Lucien. Je vous embrasse l’un et l’autre ■de tout mon cœur.
Votre affectionné neveu.
(1) Copie de la lettre originale {ou extrail).
Le cardinal écrit de Rome, le 25 juillet, à la princesse Julio (comtesse de Siirvilliers) (I):
... Madame m’avait déjà fait connaître que le mariage de Napoléon avec Chaidotte allait être célébré, et je remercie Dieu que cela soit fini. Recevez mes remerciements de me l’avoir annoncé...
... Madame est à Albano, mieux qu’elle n’était à Rome; j’irai la voir, dans la semaine.
En écrivant à la reine, votre sœur, veuillez lui demander où en est l’affaire du médecin qui avait vendu, à fonds perdus, ses tableaux à l’ancien roi de Suède et dont a'ous envoyâtes la réclamation à votre sœur, en la priant de faire justice. Ce pauvre homme envoie, tous les jours, m’en demander des nouvelles.
Veuillez croire, etc.
Le cardinal Fesch au comte de Survilliers,
Amérique (2) :
Rome, 8 août 1826.
en
... Après beaucoup d’enfantillages, voici Charlotte mariée, depuis quinze jours. 11 faut espérer qu’elle sera heureuse avec Napoléon (fils de Louis).
Votre mère est à Albano. Un de ces jours, en allant la voir, je lui ferai signer le reçu de 4000 piastres de sa rente pour cette année 1826, car vous êtes convenu de la payer par anticipation. Elle m’a dit qu’elle espérait ne plus vous parler de cette rente et de ne plus y songer après 1827; mais il faut que vous soyez exact à lui payer, en janvier prochain, les deux mille piastres et en juillet, les autres deux mille. Vous pourriez môme la remercier de cette espérance, que je vous donne en son nom, mais que votre lettre lui arrive par mon moyen ; vous en sentez la raison.
(1) Copie de l’autographe. Archives de la Bibliothèque nationale.
(2) Registre de correspondance du cardinal.
Le cardinal, devenu ainsi propriétaire de Casone, fournil, à cet égard, quelques détails sans importance et ne parle plus de Madame, dans cette longue lettre qui, cependant, l’intéressait.
Le jeune prince Jérome (Paterson) Bonaparte n’aA’ait pas négligé d’écrire à sa grand’mère, qu’il avait eu l’espoir de la remercier plus tôt et personnellement des témoignages de sa bonté.
Madame répondit à cette lettre la suivante (1) :
Rome, 2G septembre 182C.
Mon cher fils,
Je reçois voire lettre du 24 septembre. J'ai appris avec plaisir que vous jouissiez d’une bonne santé, et je vous remercie des bonnes nouvelles que vous me donnez de celle de Joseph et de sa famille. Votre père est ici et il doit, sous peu de jours, aller à Sienne, où il vous verra. Je vous engage à suivre scs instructions; elles sont conformes à ma manière d’envisager votre position. Le cardinal est absent, depuis un mois, et je ne manquerai pas de m’acquitter de votre commission pour lui, aussitôt que je le A^errai.
Adieu, mon cher fils, je a'ous embrasse tendrement et vous prie de croire à mon constant attachement.
Votre bien affectionnée grand’mère.
Madame.
M. Robaglia, secrétaire de Madame, écrit au comte de Survilliers en Amérique (2) :
Rome, 1'*' novembre.
. . La santé de Madame (Mère) est bien faible ; elle parle
(1) The hfe and Icllers of Madame Bonaparte (Elizabeth) bv Eug. Didier. London, 1879. ^ i
12) Copie de celle lettre aux n.anuscrils de la Bibliothèque.
souvent de vous et attend avec une vive impatience votre arrivée en Europe. Sans son âge et ses infirmités, elle n’aurait pas craint d’entreprendre le voyage d’Amérique.
Elle a fait, il y a environ trois mois, ses dernières dispositions, et, d’après ce qu’elle m’en a dit, tous les enfants mâles auront une part égale; les filles ou leurs héritiers, la légitime seulement...
... A la lecture des réflexions vraies que vous faites dans votre lettre, sur l’état passé et futur de votre famille, elle me dit de vous répondre « que, quant à elle, ce qu’elle avait serait partagé également entre ses enfants », en appuyant sur les mots: Quant à elle. Madame ajouta : Pour le cardinal, je n en sais rien.
Madame fut atteinte, vers la fin de 1826, dune broncliite qui se prolongea jusqu’en janvier 1827, et ne céda qu’à l’application des révulsifs, etc. Elle fit aussi dans son appartement une chute sans gravité immédiate, mais à laquelle Madame attribua quelques effets secondaires, tels que des palpitations dont elle n’avait jamais rien ressenti auparavant. Il lui sembla aussi que sa marche était moins assurée depuis ce simple accident.
Les lettres de Madame Mère se niultiplieut, dans le courant de cette année. — Elles s'adressent surtout à sou fils Lucien. — Madame s'inquiète d'un tremblement de la main qui l'empôche quelquefois de signer. — Elle blâme son fils, eu deu.x. mots, d'avoir écrit en Autriche, pour la cause de Napoléon 11. — Le cardinal adresse au comte de Saint-Leu des nouvelles de Madame. — Elle écrit au comte de Survilliers. — Et le cardinal eu même temps à la comtesse. — Jladame adresse ensuite à sa belle-fille une lettre d’alTectiou et d'affaires de famille. — Elle revient à Lucien, dont le fils Paul, alors eu Grèce, lui cause de l'inquiétude.
L’année 1827 oflre assez d’intérêt par les lettres multipliées do Madame Mère.
La première de ses lettres est adressée au prince de Canine. Elle le remercie de ses vœux pour le nouvel an et lui exprime l’espoir de l’embrasser. Madame attend la décision du mariage de Napoléon- Louis et de Charlotte, pour lui en faire part. Elle ciainl de ne pouvoir plus signer ses lettres, parce que sa main tremble davantage.
Lettre de Madame Mère à Lucien, prince de Canino (t).
Mon cher fils, “
Je vous remercie tendrement de la lettre que vous m’avez
(1) Provenant de la collection Dubranfau. Lettre copiée dans la collection de M. Alfred Alorrisson, à Londres. V. V Appendice.
écrite, à l’occasion de la nouvelle année et des vœux que vous y faites pour moi. J’en fais, chaque jour, de bien sincère pour votre bonheur et celui de toute votre famille.
Je désire, autant que vous, que cette année ne se passe pas sans que nous soyons rapprochés l’un de l’autre. Il me sera bien doux de vous serrer dans mes bras.
Rien n’est encore décidé au sujet du mariage de Napoléon et de Charlotte. Aussitôt que je saurai quelque chose de positif, je vous le ferai savoir.
Adieu, mon cher Lucien, embrassez toute votre famille pour moi et recevez ma bénédiction maternelle, avec l’assurance de ma constante tendresse...
Letizia Bonaparte.
P.-S. — Si, par suite, mes lettres ne sont pas signées par moi, c’est que cela me devient impossible; ma main tremble trop.
J’enverrai les boîtes, par une autre occasion, à votre femme.
Dès le commencement de cette année 1827, le prince Lucien, sans y avoir été incité par un motif direct, avait cru devoir faire, en Autriche, quelques démarches directes pour la cause de Napoléon II. Il n’avait pas consulté sa mère sur l’opportunité de cette intervention, sans pouvoir la fonder sur les bruits absurdes et mensongers répandus à cette époque. On prétendait que l’empereur d’Autriche soumettait son petit-fils le duc de Reichstadt à un régime de vie susceptible d’entraîner sa mort. De telles allégations n’étaient admissibles à aucun titre et pour aucun parti.
Madame, sans faire allusion à ces bruits absurdes, adresse à son fils la courte lettre suivante, attestant
l’autorité morale de la grand’mère du jeune prince élevé à la cour d’Autriche.
Madame au prince Lucien (1).
Mon cher fils,
Rome, le 3 février 1827.
Je vous ai écrit que Charles (fils de Lucien) était dans les meilleures dispositions; il attend, avec impatience, votre réponse à la lettre qu’il vous a adressée, pour aller vous rejoindre.
Je ne conçois pas ce que vous avez pu écrire en Autriche; ce n’était ni le temps ni la circonstance;
Je n’ai rien autre chose à vous dire, si ce n’est d’embrasser pour moi votre femme et vos enfants et de me croire votre bien affectionnée mère.
Madame.
Le cardinal écrit au comte de Saint-Leu, à Florence, le 10 février, au sujet de ses infirmités, lui donnant quelque trêve. Il lui dit que Madame se porte assez bien, malgré la turbulence de son petit-fils Charles, alors auprès d’elle.
Dans une lettre en italien, du 10 mai 1827, à son fils aîné, Madame lui annonce qu’elle a dù restreindre auprès d’elle le nombre de ses petits-enfants, afin de ne pas être assourdie par les voix féminines et enfantines, toutes à la fois.
Elle eût été heureuse, au contraire, d’avoir plus longtemps la compagnie de sa belle-fille Julie, pour laquelle son affection restait constante.
(1) Cette lettre et les trois suivantes sont extraites du registre.
La leltre de Madame à son fils aîné lui dit en finissant :
Rome, 10 mai.
... Ma santé est toujours remplie de souffrances, comme le comporte ma situation. Je prie Dieu de me faire la grâce de vous embrasser, une autre fois encore, parce que je vous aime tendrement.
Votre mère bien affectionnée.
Une lettre du cardinal, au nom de Madame, est une réponse relative au mariage de Charles (fils de Lucien) avec Zénaïde (fille de Joseph) et à la date promise par Lucien.
«Madame, dit le cardinal, écrivit à Lucien de payer les 4000 piastres par an; c’était à Charles, comme je le lui avais inculqué, h demander, à exiger une convention de ce qui devait s’ensuivre, après trois ans. Mais le courage lui a manqué, etc... »
Charles part de Florence, pour retourner en Amérique, au mois do mai 1827 et Madame écrit à son fils aîné une leltre affectueuse, touchante et désintéressée sur ce voyage.
Le fils de Lucien voulait appeler du nom de vi//a lionaparle la villa Paolina, donnée par sa tante à Zénaïde; mais Madame lui a fait comprendre le peu d’à-proposde cette appellation. C’est à elle, d’ailleurs, c’est à Joseph d’apprécier ce qu’il convient de faire pour la dignité du nom. « Ce nom de Bonaparte (disait Madame qui l’avait si bien porté), ce nom n’est point applicable à un jardinet [piccolo gia?'dino).
« Conseillez-liii de penser un peu plus et de parler moins », ajoutait la grand’mère, avec son judicieux bon sens, parfois sévère, sinon mérité.
Madame à la comtesse de Surcilliers {la reine Julie) (1).
Ma chère fille,
Home, 11 mai 1827.
J’ai reçu vos deux lettres du 11 décembre 182G et du 20 février 1827. Je vous remercie tendrement de tout ce que vous me dites, au sujet de la nouvelle année ; soyez persuadée qu’il ne se passe pas un jour que je ne pense à vous et ne fasse des vœux pour votre bonheur.
Charles vous remettra cette lettre; il vous dira ce qu’il a fait avec son père; celui-ci s’est engagé, en donnant dos sûretés, à payer quatre mille piastres par an, pendant trois ans, sauf, à l’expiration de ce terme, à prendre d’autres arrangements. Il est inutile de vous dire que j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, pour que cette affaire fût terminée à la satisfaction des deux parties ; mais mon pouvoir n’a guère existé que dans les conseils que j’ai pu donner.
Les nouvelles que vous me donnez de votre père et de vos enfants m’ont fait un bien grand plaisir.
J’espère que la santé de Gertrude s’est fortifiée; je lui envoie deux robes et deux bonnets et une petite montre à Joseph avec la chaîne en or.
... Dieu veuille que cette consolation (de revoir votre père) ne soit pas différée et qu’il puisse bientôt arriver parmi nous; et si, comme j’aime à l’espérer, vous et vos enfants étiez du voyage, mon bonheur serait complet.
Charlotte est toujours heureuse et bien portante. La santé de Julie est un peu meilleure; la mienne est toujours la môme, je suis bien faible.
(I) Lettre communiquée par le comte Primoli.
Adieu, ma chère fille, je vous embrasse votre afTectionnée mère.
tendrement et suis
-Madame.
La première chute que Madame avait faite, l’année précédente, dans son appartement, n’avait eu aucune suite fâcheuse, mais pouvait faire craindre un accident plus grave.
La lettre suivante de Madame ^lôre à son fils Lucien Bonaparte, àSinigaglia, témoigne la sagacité de sa sollicitude pour les siens (1);
Rome, 9 novembre 1827.
Mon cher fils.
Je continue à être très inquiète sur le sort de Paul (fils de Lucien). Je vous ai déjà écrit à ce sujet, sans recevoir de réponse ; cela me fait présumer que la nouvelle n’est que trop vraie et que vous ne voulez pas me la faire connaître. Si, comme moi, vous ne savez quelque chose que par les gazettes, faites-le-moi savoir; si, au contraire vous avez des lettres, dites-le-moi. Je préfère la vérité à l’état d’incertitude dans lequel je me trouve; je tâcherai de supporter avec courage cette nouvelle épreuA^e. Écrivez aussi à vos frères et à vos parents, si nous avons perdu ce malheureux enfant; nous devons rendre un dernier devoir à sa mémoire; ce que nous ne pouvons pas faire, d’après un article de gazette.
Jérôme est arrivé ici, il y a deux jours. Faites mes tendres compliments à Alexandrine et aux enfants et croyez-moi votre bien affectionnée mère.
Madame.
(1) Communiquée par S. A. madame la jir inc esse Pierre Bonaparte.
Situation de Madame Mère, depuis la mort de Napoléon. — Elle vivait toujours très retirée. — Sa lettre de nouvel an à Lucien.
— Le comte de Saint-Leu, après un séjour à Rome, se retire a Florence. — La belle Anglaise, lady Dodwell, d’origine italienne.
— Lettre de Madame Mère à Lucien. — Autre lettre indignée contre lord Cochrane dissimulant le sort fatal du fils de Lucien.
— Autre lettre de .Madame au même, lui conseillant de ne point laisser sa femme se mêler des fouilles de Canino. — Conseils maternels.
L’ancien préfet du palais impérial, L.-F.-J. de Bausset, exposant (vers 1828) la situation respective de chacun des membres de la famille de Napoléon, depuis sa mort, dit de Madame Mère (1) :
« La vénérable mère de ces illustres proscrits passe les hivers a Rome et les étés à Albano, qui n’en est point éloigné. Tant de peines ont accablé son âme, qu elle n a trouvé de consolation que dans l’exercice d une bienfaisance éclairée et d’une piété mélancolique, qui lui ont mérité l’estime et la considération de toute l’Italie. Les étrangers recherchent l’honneur dêtie admis chez elle; mais elle vit très retirée. Les Anglais seuls ne s y sont jamais présentés. Le cardi-
(1) Mémoires anecdotiques de l'intérieur du palais, 1827-1829, t. IV.
liai Feseh, son frère, ne laisse passer aucun jour sans aller la voir... »
Parmi les rares étrangers que Madame recevait quelquefois à Rome, se trouvait cependant le duc d’IIamilton, alors marquis de Douglas. Madame d’Abranlès dit qu’il était assidu auprès de .Madame Mère, qui l’aimait beaucoup. L’exception paraissait d’autant plus appréciable pour un Anglais. On pourrait toutefois en citer quelques autres.
Madame adresse (à Lucien) la lettre suivante (I) :
Mon cher fils,
Rome, 5 janvier.
J'ai été très sensible aux choses aimables que vous avez bien voulu m’écrire à l’occasion de la nouvelle année. Je vous prie d’en agréer mes sincères remerciements et d’étre persuadé que, de mon côté, je ferai aussi des vœux bien ardents pour votre santé et votre bonheur. J’espère que vous me donnerez plus souvent de vos nouvelles qui me feront toujours du plaisir, surtout lorsqu’elles sont bonnes.
Agréez, je vous prie, la nouvelle assurance du constant et sincère attachement de votre bien affectionnée mère.
Madame.
Le comte de Saint-Leu (Louis Bonaparte), après avoir passé le commencement de l’hiver à Rome, auprès de sa vénérée mère, la quittait le 26 janvier, pour ri.ver son séjour définitif à Florence. Il adressait pour Madame, au cardinal, une longue lettre sur ce sujet (2). Sa santé altérée, sa situation pénible et
(1) Letlre transmise par il/. Waller li. Benjamin, de New-York.
(2) Registre de correspondance du cardinal.
son goût pour la solitude, pour le repos, ne lui permettaient plus de braver les agitations du monde et parfois les dissentiments de 1a famille, malgré leur répression par l’autorité maternelle.
Il est aussi question, dans cette lettre, d’un portrait de Madame Lctizia offert à Louis par le cardinal, sans désignation du peintre; et en l’acceptant Louis parle à son oncle d’un beau portrait de Caroline, « qui est, dit-il, chez maman. Je vous l’offre, avec plaisir, mon cher oncle ; il sera plus à sa place dans votre belle galerie ».
Louis témoigne enfin, dans celte lettre, qu’il a besoin, comme sa mère, du repos do la tète et de l’esprit, en s isolant du bruit et de l’éclat des voix de femmes, comme de l’agitation pétulante des enfants.
Rome avait besoin ou l’habitude de donner des fêtes, dans la saison d hiver, afin de compenser le calme absolu du reste de l’année. On parlait alors d une Italienne merveilleusement belle, mariée à un Anglais, du nom de Dodwcll. La renommée de cette superbe personne était telle, qu'un connaisseur émérite disait, avec présomption, avoir entrepris le voyage de Rome, pour voir l’église Saint-Pierre, le Vatican et madame Dodwell. Sa réputation do beauté im fût point parvenue jusqu’à Son Altesse, si elle neût été précédée de son renom de charité. Mistress Dodwcll avait, assurait-on, rendu un signalé ser\ice au pajie Pie VII, en lui procurant un déguisement, lorsqu il se trouva contraint de sortir de
Home, pour se rendre à Fontainebleau. Cet acte de secrète bonté valut à la belle étrangère la bienveillante sympathie de Madame.
Nul incident ne vint troubler la solitude du palais Rinuccini, où Madame, absorbée par ses douloureux souvenirs, vivait de plus en plus retirée. Elle ne communiquait avec ses enfants que par correspondance.
C’est encore à Lucien qu’elle écrit les deux lettres suivantes (1) :
Mon cher fils,
Rome, 19 février 1828.
Vous failes fort bien de prendre le parti dont vous me parlez dans votre dernière lettre; c’est, je crois, le seul moyen d’obtenir quelque chose. Je ne pense pas qu’il soit possible que vous ne réussissiez pas. Un déni de justice serait trop affreux dans votre situation et avec tous les droits que vous avez. Je verrai Alexandrine avec plaisir et j’arriverai, avec elle, à la meilleure manière de faire la démarche dont vous me parlez et que j'approuve toujours. Espérons que tout se passera comme nous le désirons.
Ma santé est assez bonne. Comment est la vôtre et celle de vos enfants? Je vous embrasse tous tendrement, en vous donnant ma bénédiction maternelle.
Madame.
Madame à Lucien (2).
Mon cher fils.
Rome, IC avril 1828.
Je suis aussi indignée que vous de l’obstination de lord
(1) Communiquée par la comtesse Faina (Lucienne Valentini). V. l'Appendice.
(2) Copie de lettre adressée d’Italie par le prince N. -Ch. Bonaparte, (petit-fils de Lucieu). V. l’Appendice.
Cochrane à ne pas vouloir s’expliquer catégoriquement sur le sort de Paul (fils de Lucien).
Je crains bien qu’il n’y ait là-dessous un mystère d’iniquité, mais je crois qu’avant d’en venir aux extrémités auxquelles vous faites allusion, il faudrait bien y rélléchir; car il ne convient pas de s’avancer, pour reculer ensuite. Vous pouvez cependant contredire l’article que lord Cochrane a fait impi'imer dans les gazettes, dans lequel il dit qu’il vous a renvoyé le corps de Paul. C’est un fait dont vous connaissez et pouvez prouver toute la fausseté.
Il .faut espérer que votre femme réussira dans ses démarches à Rome. Vos droits sont trop bien établis pour qu’on puisse ne pas les reconnaître.
Faites mes tendres compliments à toute votre famille et croyez-moi votre bien affectionnée mère,
M.adame.
P.-S. — Charles est arrivé à Livourne, avec sa femme et ses enfants. Ils sont tous en bonne santé, excepté la petite Gertrude, qui est bien faible.
Ils resteront en quarantaine au lazaret, pendant dix jours. Charles viendra à Rome aussitôt qu’il sera sorti et Zénaide restera, pendant un mois ou six semaines, auprès de sa mère, pour se remettre des fatigues du voyage.
Madame à son fils Lucien (1).
(A Son Excellence le prince de Canino, à Sinigaglia.)
Cette lettre de Madame est un modèle de raison et de bon sens pratique.
Rome, 30 septembre 1828.
Mon cher fils,
Palagi vient de me remettre votre dernière lettre ; j’y ai vu
(1) Lelti'e communiquée par la comtesse Faina (Lucienne Valentini).
avec plaisir que le voyage que vous venez de faire a été utile à vos intu'ôls; et je n’en suis pas étonnée, l’œil du maître étant celui qui voit toujours le mieux. Quant au voyage qu’Alexan- <lrine doit faire à Canino, pour les fouilles, je ne l’approuve pas, J y trouve beaucoup d’inconvénients. D’abord, ce n’est pas l’affaire d’une femme; ensuite la princesse sera obligée d emmener avec elle, pour son service, quatre à cinq personnes, CO qui occasionnera beaucoup de dépenses certaines, pour un objet très incertain. Sa présence attirera une foule de mendiants à qui on sera obligé de donner, plus peut-être quon ne pourrait. La pluie peut arrêter les travaux; enfin, sans entrer dans d’autres détails, vous savez qu’on no voyage pas impunément et que trois à quatre mille francs sont bientôt partis, même dans une petite excursion. Il vaudrait mieux, il nie semble, attendre le retour de Hoyer. Les choses se feraient mieux et à meilleur marché ; et selon que les fouilles auraient j)lus ou moins de succès, vous pourriez juger si votre présence môme serait nécessaire. Au reste, vous ferez ce que vous penserez être le plus dans vos intérêts; ce que je vous •en dis ici est dicté par mon attachement.
Ce que vous me dites de vos enfants me fait un grand plaisir. J’ai été heureuse d’apprendre que vous ôtes satisfait des progrès qu ils ont faits dans leurs études et de leur bon caractère. Je vous prie de les embrasser tendrement pour moi et de faire bien mes compliments à Alexandrine.
Je savais que l’affaire de Christine était arrangée ; on m’écrit qu’elle se prépare avenir à Rome.
Ma santé est toujours la môme.
Votre affectionnée mère,
Mad.vme.
Les conseils de réserve donnés par Madame à son dils Lucien, au sujet des fouilles entreprises à Canino, sont bien l’expression d’une longue expérience des choses de la vie.
Madame aA^ait toujours su diriger aA’ec un esprit d’ordre parfait les affaires de sa maison, jusque dans les moindres détails, aussi bien au temps de la prospérité que dui’ant les épreuves de l’infortune. Elle ■réglait en personne, tous les matins, ses comptes de dépenses de la veille et tenait à payer comptant ses achats du jour. Un pareil exemple devait être la ■critique d’une conduite opposée...
Lettres diverses de Madame, à l’occasiou du nouvel an. — E.vtrait d’un article intitulé : Bonaparliana, d'après le Livi e. — Lettre à Lucien lui rappelant la question des fouilles. — Lucien tenu à l’écart de la société romaine, à cause, disait-on, de son second mariage. — Publication d’un livre du D' lléreau sur la maladie et la mort de Napoléon à Sainte-Hélène. — Réponse critique de Louis Bonaparte à Walter Scott sur son Ilisloive de Napoléon. — Pensées élevées de Madame Mère. — Sa vie à l’écart. — Elle rencontre deu.x officiers étrangers. — Sa visite au Colisée. — Mariage de Jérôme Paterson. — Lettre de Madame à sa bellefille Julie. — Le pape Pie Vlll, comme ses deu.x prédécesseurs, témoigne beaucoup d’égards à Madame .Mère. — Testament de Madame iustituaut son petit-fils son héritier.
L’année 1829, commence par des lettres de Madame à quelques-uns des siens. Les indications précises sur les destinataires font parfois défaut. Mais ce détail est sans importance, eu égard au simple niotir des souvenirs de la famille.
Il suffit de reproduire deux ou trois de ces lettres.
Madame au prince Borghèse (t).
Rome, 5 janvier 182!).
Monsieur et très cher beau-fils,
Je suis très sensible aux vœux que vous faites pour moi, à
(!) Lettre communiquée par M. Alfred Blanche.
1 occasion de la nouvelle année et je vous en remercie. Soyez persuadé aussi de la sincérité de ceux que je fais pour votre bonheur. Je vous verrais à Rome avec un bien grand plaisir; mais il ne faut pas trop tarder; vous savez qu’à mon âge, un plaisir différé est bien souvent perdu. En attendant, je dois vous faire des reproches : Vous savez que je vous suis très attachée et vous ne me donnez jamais de vos nouvelles. Cela n’est pas bien; et j’espère qu’à l’avenir vous m’écrirez de temps en temps.
Recevez la nouvelle assurance de mon sincère et inaltérable attachement, et croyez-moi toujours Votre très affectionnée mère.
Madame.
A son petit-fils (1).
... Rome, 5 janvier 1829.
Mon cher petit-fils,
^ J’ai lu avec un grand plaisir votre lettre de bonne année; J y ai trouvé les sentiments que je désirais voir en vous Je vous remercie des vœux que vous faites pour moi et celui que vous formez de venir bientôt à Rome. C’est un de ceux dont l’accomplissement me serait le plus agréable; puissel-il se réaliser le plus tôt possible. Alors, je vous dirai de vive voix, comme je l’écris ici, que votre bonne maman a pour vous le plus tendre attachement, n’en doutez point
Je vous embrasse et suis votre affectionnée bonne maman.
Madame à M. le marquis de X (2).
Monsieur le marquis, '*
Recevez mes remerciements pour les vœux que vous voulez
len faire pour moi, a l’occasion de la nouvelle année; croyez a la sincérité des miens pour votre bonheur. ^
(1) Celte seconde lettre, sans indication nominative est écrite au verso de la précédente.
(2) Lettre reproduite dansïo Figaro du juillet 1883
Embrassez vos enfants pour moi et ne doutez jamais de Rattachement et de la haute estime que je vous ai voués. Votre bien affectionnée,
Madamr.
Le Livre ^ recueil édité avec luxe, a publié sous le titre de Bonapartiana, un article contenant quelques lettres intéressantes de la famille Bonaparte.
Voici en quels termes l’auteur de cet article, le docteur Guido Biagi, de Florence, annonce un simple billet de Madame, datant de 1829 :
... Que d’années écoulées entre cette dernière date i668, et celle de la lettre qui commence la deuxième série de nos autographes 1 C’est en 1829. L’homme fatal (l’homme du destin) (jui avait ébranlé le monde a disparu comme un météore. De sa gloire et de son empire il ne reste que des ruines. Letizia, cette Niobé Corse, — comme l’appelle notre grand poète Carducci, — avait perdu son fils aux yeux d’aigle, mort loin d’elle, et les princesses, brillantes comme l’aurore, et les petits-fils pleins d’espérance. Le jour était venu où elle allait être obligée de donner, sur ses économies de mère de famille, du pain à tous ces rois. Nous la trouvons à Rome âgée de soixante-dix-neuf ans, entourée du respect de toute l’Europe, portant avec dignité, avec une force admirable le poids des incommodités de la vieillesse et de ses immenses douleurs.
Le billet qui suit, dicté à une personne amie, n’a d’autographe que la signature; mais c’est d’une main ferme que Letizia signa en grosses lettres; Madame. Comme on le voit, elle n’avait- pas abdiqué son titre de pouvoir!
^1) Le Livre; revue du monde littéraire : Bonapartiana, 1883.
Madame à Lucien (1).
Mon cher fils,
.Rome, 13 avril 1829.
Je vous ai écrit dernièrement et j'ai remis ma lettre àPalagi, pour qu’elle vous parvint plus sûrement. C’est donc avec surprise que j’apprends que vous n’avez pas eu de nouvelles directes, depuis longtemps. Je remets encore cette lettre à Palagi, espérant qu’elle sera plus heureuse que l’autre. J’aime à croire que vous n’aurez pas pris en mauvaise part les conseils que je vous ai donnés, relativement à vos fouilles. Vous devez être bien convaincu qu’ils ne m’ont été dictés que par l’attachement que je vous porte. Après vous avoir dit ma manière de voir et ce que je pense être le plus prudent, il est tout naturel que, connaissant vous-même, mieux, que tout autre, votre position, vous agissiez en conséquence.
Je crois devoir vous prévenir que vous aurez bientôt une visite de dix à douze Anglaises. Si cela était, on donnerait beau jeu h nos ennemis. Je ne vous en dis pas davantage; vous me comprendrez sans cela.
Ma santé n’est pas très bonne, comme a dû vous l’écrire Alexandrine. J'ai vu avec plaisir que vous étiez satisfait de la vôtre.
Votre bien affectionnée mère.
Madame.
Cette lettre de la mère au fils lui montre quelque froideur, soit eu égard à sa précédente missive sur les fouilles de Canino, soit en signe de regret du second mariage de Lucien avec madame J... C’était, à ses yeux, une mésalliance, en quelque sorte relative,
(1) Copie de lettre adressée d’Italie par le prince N. -Ch. Bonaparte.
entraînant à la fois le blâme de toute la famille et celui de l’opinion publique. Madame s’en montra si froissée, qu’elle défendit sa porte, pendant quelque temps, à ce fils tant aimé, tant soutenu par elle, autrefois. Lucien refusait de divorcer pour épouser une princesse étrangère, déjà mariée, il fût disgracié par l’empereur, obligé de se retirer en Italie, où Madame Mère s'empressa de le rejoindre. Les temps étaient changés.
L’année 1829 vit paraître un livre du docteur J. Héreau, exposant son opinion médicale sur la maladie de Napoléon à Sainte-Hélène et sur la cause de sa mort (1). L’auteur, ancien chirurgien ordinaire de Madame Mère, en publiant cet ouvrage, d’après des documents authentiques, a voulu, avant tout, connaître la vérité. Il l’a reconnue et démontrée à cette mère, survivante au martyre de son fils, avec toutes les inquiétudes d’un mal héréditaire ou transmissible, soit à ses autres enfants, soit à ses petits-fils. On croyait généralement et le bruit s en était répandu partout, que Napoléon avait succombé à un cancer de l’estomac. On avait ajouté, sans plus de certitude, que le père de Napoléon, Charles Bonaparte, était mort, encore jeune, de la môme maladie.
Or, le docteur Héreau reprenait l’examen attentif des faits pathologiques : 1» d’après l’observation suivie d’O’Meara et d’après sa consultation écrite, aussi
(1) Napoléon à Sainte-Hélène, etc., par J. Héreau, 18X9.
formelle que concluante; 2“ d’après l’opinion semblable des autres médecins anglais, appelés à voir provisoirement l’auguste malade ; 3“ d’après l’étude clinique la plus suivie et, en dernier lieu, d’après l’autopsie, faite avec soin dans ses moindres détails, par Antommarchi, anatomiste des plus habiles. Le docteur Héreau s’est trouvé pleinement autorisé à conclure que Napoléon avait succombé à une maladie essentielle et primitive du foie, ou hépatite endémique à Sainte-Hélène et compliquée de lésions secondaires, notamment d’une ulcération non cancéreuse de l’estomac.
Le docteur Héreau ajoute : « H est de notoriété, dans la famille de l’empereur et parmi ceux qui ont connu son père, qu’ils n’avaient entre eux aucun trait de ressemblance, tandis qu’on sait assez qu’il est rare de rencontrer un homme ayant autant de traits extérieurs de sa mère, et de participer davantage aux grandes et excellentes qualités morales dont elle s’est montrée douée. » Madame avait atteint sa quatre- Aingtième année. Or, malgré les inquiétudes et les douleurs qui ont si souvent et si cruellement troublé le cours^ de cette longue existence, elle jouissait encore d une santé parfaite et de l’intégrité de toutes ses facultés intellectuelles.
Un autre livre allait satisfaire plus encore Madame Mère . combien, dans sa profonde affliction. Madame fût-elle empressée de se faire lire la Réponse de son fils Louis à Sir Walter Scott, sur son Histoire
de Napoléon. « L’ouvrage de Sir Walter Scott (1), dit l’auteur de la réfutation, est évidemment une attaque contre la France et contre Napoléon. Ce vaste libelle a dù trouver et a trouvé des lecteurs, à cause du nom de ce célèbre romancier. 11 contient des inexactitudes, des faussetés, de cruelles ironies et même des calomnies d’autant plus révoltanlss, qu’elles concernent un ennemi mort depuis sept ans, qui ne saurait inspirer ni crainte ni haine dans toute âme généreuse, etc. » Ainsi est formulée la conclusion de cette réponse de Louis Bonaparte, de ce frère excellent du grand liomme, offrant à leur vénérée mère la plus légitime critique d’un roman de l’iiistoire.
Madame parlait peu des jours prospères de l’empire, mais elle ne prononçait qu’avec déférence le nom de l’empereur, en disant que son génie était l’œuvre de la providence et non de l’humanité. Cette pensée-là était loin de ses articles de foi, quoique la loyauté de son caractère, la justesse de son esprit et ses droits maternels lui eussent permis de désapprouver quelques-uns des actes publics de la vie de- Napoléon.
« Mon fils, disait-elle, a été renversé, il a péri misérablement loin de moi; mes autres enfants sont proscrits ; je les vois mourir, les uns après les autres; ceux mêmes de mes petits-enfants qui promettent le plus d’avenir, semblent tous destinés à disparaître.
(1) Mponse à Sir Waller Scolt sur son Histoire de Napoléon, par Louis Bonaparte, comte de Saint-Leu, etc. Paris, 1823.
Je suis vieille, délaissée, sans éclat, sans honneur ! Eli bien! je ne changerais pas mon existence contre celle de la première reine du monde! »
Blâmant l’éclat dont les rois déchus tendent à s’entourer, elle disait : « Il faut vivre selon sa position ; quand on n’est plus roi, il est ridicule de chercher à l’être; il suffit d’être homme de mérite. Les bagues ornent les doigts ; mais elles viennent à tomber et les doigts restent toujours. » Comment ne pas admirer la haute raison qui inspirait de si justes pensées, en les unissant à la foi religieuse la plus sincère?
Lorsque Madame pouvait marcher, elle allait entendre la messe, tantôt à Sainte-Marie-du-Portique, tantôt à Saint-Laurent. L’église Saint-Louis-des- Français, par son nom seul, lui aurait convenu, plus que tout autre, si cette église n’avait été placée dans un quartier obscur et d’un accès difficile. La Trinilédu-Mont, bien située, l’attirait davantage, mais afin d’y parvenir, il fallait monter l’escalier de la place d Espagne. C’était là, pour Madame, une fatigue à éviter.
Elle faisait, chaque jour, une promenade mesurée sur ses forces, et limitait à un très petit nombre les personnes qu elle pouvait recevoir. Elle paraissait garder, dans l’isolement de son exil, l’habitude de se tenir à 1 écart, ou de s’effacer, selon sa ligne de conduite, pendant toute la durée du consulat de l’empire.
Son accueil simple, bienveillant, mais toujours
(ligne, inspirait la confiance, la sympathie et le respect. Passant le reste de sa vie dans la coutume si ancienne de faire le bien, elle savait presque à son insu se faire honorer de la foule qui ne l’approchait pas, comme elle savait se faire aimer de l’entourage de son intimité.
La considération qui s’attachait au nom seul de Madame était un sentiment général dans Rome. Sa voiture, longeant un jour le Corso, y trouve la foule, on obligeant le cocher à ralentir le pas et à s’arrêter. Deux officiers autrichiens, en uniforme, reconnaissant sur les panneaux de cette voiture les armoiries impériales, s’en rapprochent, pour regarder dans l’intérieur. Madame s’en aperçoit, baisse aussitôt la glace et leur dit simplement : « Que voulez-vous, messieurs, à la mère de l’empereur Napoléon? » Les deux officiers restèrent interdits, dans l’attitude la plus respectueuse du salut militaire.
Madame cherchait de préférence à se recueillir au milieu des ruines ou dans la solitude des monuments de l’antiquité. Elle exhumait là ses grands souvenirs de deuil et de gloire; elle croyait assister à l’agonie lente de son fils à Sainte-Hélène, comme elle avait assisté à l’éclatant triomphe de son retour de ta campagne d’Italie. On eût dit qu’elle croyait entendre le Dies iræ de l’abdication, comme elle avait entendu le Te Deum du couronnement.
C’était dans la solitude du Colisée que Madame paraissait le plus ressentir ses douleurs de mère.
comme si revêtue d’une forme humaine et habillée de deuil, Rome personnifiée était venue au milieu des ruines pleurer la mort de ses martyrs. Le Colisée, ce gigantesque vestige de l’amphithéâtre de Flaminius, est resté le monument le plus vaste de la Rome antique, avec ses trois étages de pierres, avec ses arcades, colonnes en relief, et portiques multiples d’architecture variée, d’ordres dorique, ionique et corinthien, dont les débris sont l’œuvre de la destruction par la main de l’homme, autant que par l’empreinte du temps. C’était là que Madame venait se recueillir et prier.
... Ce qui me fi’appe avant tout, dit-il, (I) c’est cette pensée ; voilà le l'orum! J étais comme cloué sur place, assailli par rues souvenirs, réfléchissant aux glorieuses destinées qui avaient présidé à 1 érection de tant de splendeurs, lorsque je fus brusquement tiré de ma rêverie par le geste et la voix de mon cicérone me criant aux oreilles : — Siynor, ecco la madré di Napoleone.
C était Letizia, dont la majestueuse infortune s’alliait mei \ eilleusement aux antiques débris d’alentour. La vénérable exilée, en deuil du prisonnier de Sainte-Hélène, était .iccompagnée d une dame et suivie d’un domestique : sa voilure l’attendait à l’une des entrées du Colisée. Je fis signe à mon cicérone de m’y introduire par une autre, afin de ne pas sembler marcher trop près de l’impératrice; mais plus je c lei chais âme tenir à distance de cette auguste céatrice d’une grandeur qui domina le monde, plus l’obstiné cicérone affectait de m’attirer du côté de Letizia et d’élever la voix, en me parlant français, de manière à se faire entendre de l’illustre visiteur. 11 savait, comme tout le monde à Rome, que la mère
(I) C/ie^ une femme illuslre, par Scipion Fougasse. I8GC.
de 1 empereur ne leissuit jamais échapper l’occasion de s’en-tretenir avec les Français, chaque fois que le hasard la lui présentait.
Les indiscrètes exclamations du cicérone ne tardèrent pas à provoquer l’attention de Letizia, au point de lui faire ralentir sa marche, comme pour nous engager à nous rapprocher d’elle. Dans ce moment, mes regards s’étant rencontrés avec les siens, je ne pus m’empêcher de faire quelques pas dans sa direction. Je me trouvai bientôt assez rapproché de 1 impératrice pour me voir dans 1 obligation de me découvrir. Alors Letizia vint droit à moi et me demanda si j’étais Français. Après que j’eus satisfait à sa question, elle me dit de la manière la plus affuble que « c’était toujours un nouveau plaisir pour elle de rencontrer un Français et qu’il fallait être éloigné de la France pour apprécier ce noble et généreux pays ; que les malheurs qu’y avait éprouvés sa famille, ne la rendaient jamais injuste envers ses compatriotes ». — Je l’écoutais si religieusement qu’il ne me vint pas môme à l’idée de répondre quelques mots respectueux à la marque de bienveillance qu’elle daignait me donner; mais elle comprit bien que je n’en étais pas moins pénétré du plus profond respect pour sa personne et sa haute infortune. Elle me demanda si c’était la première fois que je visitais le Colisée ; je lui répondis que je n'avais jamais traversé Rome qu’à la hâte et malade, et que je n’y étais que depuis deux heures. « — C’est ne pas perdre de temps », fit-elle, en souriant avec bonté;
« il est vrai qu’il y a beaucoup à voir, et quand on a tout vu,.
» il reste encore beaucoup à voir. »
Ensuite elle me demanda si j’habitais Paris, et comme je lépoiulis que j’étais de Lyon, elle ajouta: « Bonne ville, à qui » l’empereur a toujours porté le plus vif intérêt. » Encouragé par celte marque indirecte de bienveillance, je surmontai ma timidité, pour apprendre à la vénérable exilée que j’avais été témoin de l’accueil enthousiaste que le prisonnier de l’ile d’Elbe avait reçu de mes concitoyens, au retour de sa captivité. « — Hélas ! fit Letizia, ce fut un grand événement dont » les suites ont été bien funestes pour lui et pour la France.
» Ainsi, reprit-elle vous avez vu l’empereur h Lyon, à son re-
tour de l’ile d’Elbe? » — Je répondis que je l’avais vu de très près; et je lui racontai la petite escapade dont je m étais rendu coupable à l’occasion d’une revue, et la généreuse intervention de son fils en nia faveur. « L’empereur avait raison, » fit Letizia, en s’adressant à la personne qui l’accompagnait et qui nous écoutait, « c’était au dragon à mieux observer sa consigne. » Là-dessus elle s’éloigna, en me souhaitant beaucoup de plaisir.
L’auguste exilée ne se doutait pas que le jeune et timide français à qui elle venait d’adresser quelques mots de bienveillance était allié à l’un de ses enfants; et ce Français était bien loin de s’en douter lui-même... » Après que Letizia fut partie, mon cicérone s’approcha de moi d’un air triomphant, en me faisant comprendre que c’était à lui que je devais l’honneur d’avoir parlé à la mère de l’empereur, et la façon assez large avec laquelle je reconnus ce service, en rentrant à l’hôtel, dut lui prouver que je n'avais pas été peu sensible à cet honneur.
Le fils de Jérome, né Paterson, assez apprécié par Madame pour qu’elle le jugeât digne d’épouser la princesse Charlotte, n’avait pu cependant lui convenir. Il s’était marié, le 3 novembre, h une riche Américaine, miss May Williams. Les membres de la famille Bonaparte en adressèrent leurs félicitations à l’ex-roi Jérôme et Madame ne fut pas la dernière à en exprimer son contentement, partagé par le père de Charlotte.
Une lettre de Madame Mère à la reine Julie, en date du 20 novembre, avait été conservée, autrefois, avec une autre d’elle, dans le cadre des autographes de la famille, à la Malmaison. M. de Lescure analyse ladite lettre dans un livre bien fuit sur la résidence
do Joséphine (1), en indiquant sa forme relative à des questions familiales. Il fait ressortir seulement la noble fierté de ce simple mot pour signature : Madame, nom, ajoute-t-il, « qui rappelle tant de grandeurs évanouies, tant d’épreuves traversées et atteste la robuste vieillesse de cette mère cornélienne, survivant, malgré elle, à son sublime fils, etc... l Suit la lettre mentionnée :
Madame Mère à la reine Julie (2).
Rome, 20 novembre 1829.
Ma chère fille,
.1 ai reçu votre lettre et celle de Joseph. Jérôme m’a envoyé celle de son fils.
Joseph entre dans beaucoup de détails, au sujet du mariage du jeune Jérôme. Je lui écris que je suis bien fâchée de ne pouvoir rien faire. Vous trouverez ci-jointe cette lettre pour Joseph, que je vous prie de lui faire parvenir.
J’ai été peinée de savoir que vos yeux vous faisaient encore souffrir. J'espère que le beau temps vous sera favorable et contribuera à votre guérison.
J’ai souffert de maux de dents, mais je vais mieux maintenant.
Le cardinal me charge de vous faire ses compliments. Sa santé est un peu meilleure.
Je vous prie de faire mes amitiés à Louis, aux enfants et à madame et à mademoiselle de Villeneuve.
Hortense, qui est arrivée en bonne santé, m’a donné sur vous tous des détails qui m’ont fait bien du plaisir.
Votre bien affectionnée mère.
Madame.
(1) Le Château de la J/a/aiawon, 1867.
(2) Lettre de la collection Feuillet de Couches.
Le cardinal Castiglioni, après avoir assisté aux derniers moments des papes Pie VII et Léon XII , se montra comme eux, plein de bonté pour l’ex-impératrice mère, lorsqu’il fut élu, par le conclave, souverain pontife, sous le nom de Pie VIII. Il s’inspira des égards témoignés, surtout par Pie VII, à celle qui donna le jour au grand empereur. Il oublia, comme le vénéré Pie VII, les actes violents de la puissance de Napoléon, pour ne se rappeler que l’acte suprême du concordat.
On sait, depuis cette époque, que l’abus de pouvoir reproché au gouvernement impérial, à l’égard du saint-père, transporté, malgré lui en France et retenu à Fontainebleau, aurait eu un motif non moins grave. Ce n’était pas seulement le refus du pape de renoncer au pouvoir temporel, c’était une bulle d’excommunication, prête à être lancée par lui contre l’empereur, si cet abus de pouvoir du chef de l’Eglise n’avait provoqué 1 abus de pouvoir du chef de l’État.
Pendant l’hiver de 1829 à 1830, une ancienne dame de compagnie de Madame Mère, la marquise de Sainte-Croix (1), l’avait retrouvée à Rome et lui rendait visite, presque tous les soirs, avant d’aller dans le monde. Elle tâchait de distraire la vénérable recluse, en lui donnant des nouvelles de Paris; ou bien elle lui faisait quelque lecture et savait jouer
(1) Communication verbale, de sa part.
au reversi, le jeu de cartes préféré par Madame, dans les temps plus heureux.
Madame, par un testament fait, dans le courant de la môme année 1829, instituait son pelit-fils, le roi de Rome, ou Napoléon II, dit le duc de Reichstadt, son héritier universel...
Elle laissait des sommes assez fortes à chacun de ses enfants et à son frère le cardinal Fesch. Elle léguait de nombreuses pensions et des souvenirs à tous ceux qui l’avaient servie, et terminait ses dispositions testamentaires, en consacrant une somme considérable au soulagement des pauvres de la ■Corse, son pays natal ou sa première patrie, avant la France, son pays adoptif et sa grande patrie.
Madame et sa correspondance. — Réponse assez froide à Lucien.
— Lettre moins tendre aussi pour Caroline. — La villa Borghèsc, promenade favorite de Madame. — Elle tombe, en marchant et se fracture le col du fémur; — gravité de cet accident; — soins empressés, mais inutiles. — Témoignages dévoués de la famille.
— Contraste avec un rapport de la police. — Fatale complication de cécité progressive. — Les trois journées de Juillet à Paris. — Retentissement à Rome. — Nouvelle statue de Napoléon sur la colonne Vendôme. — Émotion de sa mère. — Sa dame de compagnie, mademoiselle Mellini, devient sa lectrice provisoire. — Lettres indiquées ou dictées par Madame. — Lectures diverses «ur Napoléon. — Visite de la reine Horteuse. — Le pape Pie VllI exprime son admiration pour Madame. — Lettre remarquable de l’ex-roi Joseph à sa mère.
Une révolution imprévue allait éclater en France, à la lin de juillet, après un accident déplorable qui tlcvait atteindre Madame Mère en personne, dès le mois d avril, en menaçant sa longue existence. Cette année-là commençait, pour elle, comme tant d autres années de son exil, par le souvenir, bien plus que par la présence des siens, disséminés loin de Rome. Ceux de ses enfants qui vivaient encore, n avaient pas tous la permission ou la liberté de la voir et devaient lui adresser, à distance, leurs vœux
d’un bonheur fictif ou perdu, depuis longtemps. Madame recevait leurs lettres do nouvel an et y répondait ou en dictait la réponse, et c’était tout.
L’une de ces lettres s’adresse à Lucien, mais le cœur maternel semble ne lui avoir pas pardonné un grief familial. Lui, certes, n’y fait point allusion dans sa lettre, car sa mère se contente d’une froide réponse à ses remerciements (1). Elle lui mande que rien n’est encore décidé pour le mariage de Charlotte, avec Napoléon-Louis (fils de l’ex-roi de Hollande) ; et elle exprime sa tendre affection pour ces deux enfants qu’elle voudrait voir unis et heureux.
Elle adressait, le 17 mars, à sa fille Caroline une lettre d’affaires, dictée par elle et signée Madame. L’expression de sa tendresse passée, pour la plus jeune et la seule survivante de ses trois filles, manque à cette lettre relative à des intérêts de famille (2). L’ex-reine de Naples avait laissé à sa mère un douloureux souvenir, resté ineffaçable.
A peu de distance de Rome et à la sortie par la porte du Peuple, pour arriver sur les bords du lac d’Albano, se trouvait une belle maison de campagne, cédée par Louis à sa mère. Cette propriété, dite la villa Borghèse, située comme la promenade du Monte- Pincio, dans la région presque française des environs de la capitale romaine, plaisait h Madame plus que
(1) Catalogue de vente par Charavay, 1885.
(2) Ibid.
tout autre lieu. « Il semble, disait-elle, que sur cette charmante colline, on respire l’air de la France. » C’était sa promenade favorite, dans les beaux jours d’hiver, et elle y passait une partie de l’été.
La villa Borghèse offrant l’aspect d’un superbe domaine, attestait la magnificence héréditaire de la famille qui lui avait donné son nom. Elle a été décrite si souvent, qu’elle n’exige pas une description nouvelle, à propos de Madame Mère. Rappelons simplement ce que raconte si bien le premier, le plus populaire et le plus sympathique des conteurs d’autrefois, Alexandre Dumas père. Voici d’abord ce qu’il dit du peintre Clément Boulanger, premier du nom, voyageant en llalie, à cette époque (1) :
... En partant pour l’Italie, Clément, avec son imagination dévorante, voulut tout voir. Sa femme ne désirait voir que trois choses : Madame Letizia, qu’on appelait alors Madame Mère; le Vésuve en éruption, et Venise en carnaval.
Les deux derniers désirs s’expliquent par la curiosité ; le premier par le sentiment. Marie Monchablois était cousine du général Leclerc, premier mari de la princesse Bor'dièse 11 avau donc parenté avec la famille Napoléon, parenté bien
loignee comme on voit; mais on est parent de bien plus loin, en Corse !
Horace Vernet était directeur de l’École de peinture, à mp T u ^ première visite des deux artistes devait naturellement être pour Horace Vernet; mais en sortant de chez lui, Monte-Pincio à traverser, la porte del opolo a franchir, et l’on était dans la villa Borghèse.
Or, dans la villa Borghèse habitait Madame Mère, que dési-
(1) Mémoires d’Alexandre Dumas, 9* série, 1870
rait tant voir madame Clément Boulanger. Le hasard servit la jeune enthousiaste : Madame Mère, dans sa prom.enade, passa devant elle. Madame Clément avait bonne envie de se jeter à ses genoux; — je conçois cela, car c’est ce que j’ai fait, moi qui ne suis pas un fanatique, quand j’ai eu l’honneur d’ôtre reçu à Rome, par Madame Letizia, et qu’elle m’a donné sa main h baiser. Oh 1 c’est qu’on ne peut imaginer quelles proportions antiques l’exil donnait à cette femme l 11 me semblait voir la mère d’Alexandre, de César ou de Charlemagne.
Madame Letizia avait regardé les deux jeunes gens, et leur avait souri, comme la vieillesse sourit à la jeunesse, comme le Couchant sourit à l’Orient, comme la bonté sourit à la beauté.
Madame Clément revint chez elle ivre de joie. — Le soir elle était invitée au palais Ruspoli, chez madame Lacroix ; toute joyeuse encore, et sans savoir qu’elle parlait devant le secrétaire de Madame Mère; « Ah! dit-elle, je puis quitter Rome, ce soir. — Comment cela ? vous êtes arrivée ce matin !... — J’ai vu ce que je voulais voir. — Ah!... que vouliez-vous voir? — Madame Mère. » Et alors, elle raconta ce triple désir qui l’amenait en Ralie ; Voir Madame Mère, une éruption du Vésuve et le carnaval à. Venise.
Le secrétaire écouta ce grand enthousiasme, sans rien dire; mais, le môme soir, il raconta ce qu’il avait entendu, à la mère de César. Celle-ci sourit, se rappela les deux beaux enfants qu’elle avait salués dans le jardin de la villa Borghèse et demanda qu’ils lui fussent présentés le lendemain.
Lu lendemain tous deux étaient introduits dans la chambre à coucher de Madame Mère ; c’était là que l’illustre aïeule se tenait habituellement.
« Venez ici, mon enfant, » dit Madame Letizia en faisant signe à la jeune femme d’approcher, « et dites-moi pourquoi vous désirez tant me voir? — Mais parce qu’on dit que les fils ressemblent à leur mère. » Madame Letizia sourit à cette charmante flatterie, plus charmante encore dans une bouche de dix-sept ans. « Alprs, répondit-elle; je vous souhaite un fils, madame! — Mauvais souhait, princesse; j’aime mieux
3bo
une fille. — Et pourquoi cela? Ayez toujours un fils, et il y aura peut-être un Napoléon sur le trône, au moment ou ce fils sera en état de servir. » Étrange prédiction réalisée ! madame Clément Boulanger a eu un fils ; ce fils a aujourd’hui vingt-deux ans et est employé, sous un Napoléon, au ministère d’État.
Peu (le temps après, dans l’une de ses promenades à la villa Borghèse, c’était le 22 avril. Madame, déjà octogénaire, accompagnée de sa chère petitefille, la princesse Charlotte et de M. Presie, vieil ami de la famille, donnait le bras au comte Colonna, son chambellan. Elle voulut s’en dégager, afin de marcher seule devant lui, dans un chemin trop étroit pour deux personnes; le terrain était inégal et pierreux; elle fit un faux pas et tomba tout à coup sur la hanche, avant que le comte ait eu l’agilité ou la force nécessaire pour s’élancer vers elle et la soutenir, en la préservant de cette chute subite. On ne pouvait la relever, sans produire une vive douleur dans le membre, dès lors incapable de tout mouvement Aolontaire. Il fallut du secours et bien des précautions pour la soutenir, l’asseoir dans sa voiture et la ramener à Rome.
Madame indiqua aux médecins et chirurgiens, appelés en toute hâte, qu’elle avait éprouvé, en tombant, une douleur violente à la hanche, avec sensation distincte de craquement et impossibilité absolue de soulever la jambe. Le membre, comparé à 1 autre, fut trouvé très raccourci, avec déviation du
pied en dehors, mobilité, douleur et crépitation manifeste vers le haut de la cuisse, d’ailleurs émaciée dans toute son étendue. A ces signes certains, caractéristiques, un chirurgien exercé ne pouvait, dès la première exploration, méconnaître une fracture complète du col du fémur.
La douleur provoquée par les moindres mouvements du membre était supportée sans plainte par Madame qui ne se prêta pas toutefois aux tentatives de réduction immédiate de la fracture. Elle avait perdu, depuis quelque temps, son chirurgien de confiance, le docteur Sisco, remplacé, à l’improviste par deux praticiens et habiles professeurs à l’université de Rome. D’autres furent appelés par la sollicitude filiale des princes Louis et Jérôme, de passage auprès de leur mère.
Les docteurs réunis en consultation, soit d’un commun accord et d’après un examen attentif, soit par persistance de Madame à refuser l’application d’un appareil contensif à extension, et eu égard surtout à. son âge avancé, convinrent de suivre la pratique expectante du célèbre Dupuytren, en plaçant le membre dans la position provisoirement demifléchie, sur des coussins (1). Cette position suffit pour préparer la consolidation de ces sortes de fractures, lorsqu’on peut y substituer une autre méthode de traitement ou l’application d’un appareil
(1) Lettre de renseignemenU du D’ Nicora, 25 août 183i.