‹ Madame mèreChapitre 5 sur 14 · MADAME MÈRE. 3S · texte numérisé non relu

MADAME MÈRE. 3S

contensif et inamovible. Mais il faut des conditions d’âge, de fracture et de curabilité plus favorables que chez l’auguste princesse.

Son état parut si grave, dès les premiers instants, que le cardinal Fescb, toujours empressé dans son assistance et son intervention, avait obtenu du saintpère le pouvoir de donner l’absolution à Madame, de la part de Sa Sainteté. Cette grâce pontificale était réservée aux souverains et aux cardinaux, à l’heure de la mort. La mère d'un empereur et de trois rois, méritait, selon Son Eminence, cette insigne faveur d’après la dignité de toute sa vie. IleuriMisement que Son Altesse n’en fut point alarmée! Elle n’avait pas attendu cette intervention officieuse du cardinal auprès du saint-père et aussitôt après avoir reçu les premiers soins, elle avait accompli ses devoirs religieux, dans la plénitude de sa propre volonté.

Ceux des siens présents à Home, avertis du dangereux accident, ne tardèrent pas à venir autour du lit de Son Altesse, en lui témoignant leur sollicitude liliale. Là se trouvaient réunis les princes Louis et •lérôme, la princesse Julie et ses deux filles Zénaïde et Charlotte, la princessse de Canino et l’ex-reine Caroline, dont la personne, au dehors, figurait 1 épouse du roi Murat. Le gouvernement de l’Autriche, voyait dans cette réunion de famille chez Madame Mère, la machination d’un complot bonapartiste. La présence de l’ex-reine de Naples, si légitime qu’elle fût et le nom de comtesse Liponai

dont i’anugramine était Napoli, constituait aux yeux de la police ombrageuse, un délit politique, réclamant une répression immédiate.

11 fut enjoint à l’ex-reine Caroline de sortir de Rome, sans délai. Cette mesure formelle fut notifiée par le gouverneur de la ville au cardinal Albani, chargé d’en informer Madame elle-même. Ne suffisait-il pas à Son Eminence d’avertir son collègue le cardinal Fescli et n’était-il pas triste que la prétendue raison d’Etat interdît à l’ex-rcine de Naples, accourue auprès de sa mère en danger, le droit de rester à Rome plus d’un jour? Madame en garda un pénible souvenir; mais rendit grâce à Dieu de ne point se trouver en danger de mort. Elle conserva aussi un moral assez ferme, uni à une piété sincère, pour ne pas s’émouvoir de l’absolution pontificale, sollicitée d’urgence pour elle, par son frère le cardinal.

Madame reçut, en peu de temps et de toutes parts, les témoignages sympathiques et respectueux de l’intérêt public, inspiré par la nouvelle de son grave accident. Ces preuves de sollicitude ne pouvant lui être offertes d’une façon directe, lui étaient transmises par des lettres. Telle fut une lettre du comte de Las Cases, datée du 18 mai (1).

En opposition à d’aussi touchants témoignages d'intérêt pour Madame, il faut signaler le rapport de la police au gouverneur de Rome, en date du

(I) Catalogue d’autographes d’Eugèuc Charavay, mai 1886.

8 juin 1830. Le rapport est suivi, dès ie lendemain 9, d’une réponse dont l’analyse sommaire suffira. Il s’agit de la désignation nominative des parents de Madame Mère et de leurs domestiques, avec indication de leur résidence, du jour, de l’heure de leur arrivée à Rome et de leur visite à Madame ou au cardinal (tombé malade aussitôt après le grave accident de sa sœur). La réunion des parents de Son Altesse à la villa Paolina Borghèse et la surveillance spéciale exercée sur la comtesse Lipona, telle est la série des renseignements détaillés dans ce rapport sans nom de la police (1 ). Laissons là ce rapport de police et indiquons l’état de l’auguste malade, ne pouvant supporter ni l’application ni même l’essai d’un appareil mécanique. La consolidation de la fracture devint impossible et Madame se trouva fatalement privée de la faculté de marcher, jusqu’à la fin de sa vie, prolongée encore pendant six années.

Peu de temps après, et pour surcroît de malheur, ^ladame perdit la vue, soit par un effet possible de la commotion cérébrale due au contrecoup de la <‘bute, soit plutôt par une simple coïncidence, ou par les progrès de l’àge et de l’alfaiblissement visuel. Quoi qu’il en fût, la cécité rapide et bientôt complète des deux yeux, était caractérisée par une double cataracte capsulo-lenticulaire , compliquée

(1) Archives nationales de France.

peut-être et sans indication chirurgicale d’une opération inutile, sinon nuisible, dans de telles conditions.

Par ces deux accidents graves, Madame se trouva privée de ses promenades favorites, au Monte-Pincio et à la villa Borghèse, qu’elle aimait tant à parcourir, parce qu’elle croyait y respirer l’air de France. Rome n était plus pour elle cette ville imposante des âges historiques, c était la ville désormais invisible; comme une ville détruite, ou une terre étrangère sur laquelle la princesse infirme ne pouvait se soutenir, ni se diriger seule. La lumière du soleil, qu’elle ne pouvait bien voir, éclairait seulement de ses rayons la pièce où Madame se trouvait, et y répandait un peu de chaleur. « Le soleil vient encore me faire visite comme un ami, disait-elle, et moi, hélas! je ne puis plus le voir. »

Sa seule distraction, désormais passive, fût d’entendre lire les nouvelles du jour, les livres écrits pour la mémoire de Napoléon ou l’histoire de ses campagnes. Les personnes de l’entourage de Madame prenaient soin de lui faire de fréquentes lectures, sans pouvoir s’en charger avec l’assiduité ponctuelle d’une lectrice attitrée. On le savait, au dehors et plusieurs demandes pour cet emploi avaient été soumises à l’appréciation de Son Altesse qui ne pût y donner suite tout d’abord. Parmi ces demandes s’en trouvait une, écrite avec le tact de la déférence, par une dame nommée de Sartrouville. Cette personne bien apparentée, offrant des garanties d’instruc-

tion et des qualités appréciables, semblait convenir plus que toute autre à l’infortunée recluse. Son admission eût été certaine, s’il n’était survenu, au dehors, un événement considérable qui détourna l’attention des faits particuliers.

Madame Mère, condamnée au repos le plus absolu n’avait pas désespéré qu’un jour, tôt ou tard, les cendres de Napoléon seraient restituées à la Fi*ance. Elle avait demandé, en personne, avec instance, au gouvernement britannique la concession provisoire pour elle-même du cercueil de son fils, abandonné à Sainte-Hélène. L’Angleterre n’avait rien répondu.

Mais la France venait de parler, et la révolution de 1830 éclatait subitement à Paris, le 27 juillet, pour s’accomplir en trois jours, avec un prompt retentissement au dehors et au loin. L’Italie en avait déjà témoigné un vif enthousiasme dans le parti national, et l’Autriche établissait, dans ce pays, occupé par elle, une concentration de scs troupes et rendait difficiles les communications avec l’intérieur.

La nouvelle de cette révolution, en parvenant à Rome, causa la plus AÛve émotion à Madame, qui en fut malade. Elle pensait, tout de suite, à son petitfils, le roi de Rome, reclus à Vienne, sous le nom de duc de Reichstadt et pouvant prétendre à la couronne de France, avec le nom proclamé déjà de Napoléon 11, si 1 Autriche l’eût voulu. La grand’mère plus qu’octogénaire, deux lois infirme et plus malade, sentait son état s aggraver davantage et ne pouvait plus parler.

MADAMtî MÈRE.

Elle s ctciit recueillie et semblait eu prière, au milieu de quelques-uns des siens, assistant, en silence, à sa douleur.

Le prince Jérôme de Montfort, retenu chez lui, par la lecture du courrier de Paris, venait d’apprendre un efiet inespéré de la grande nouvelle. Il accourt <îhez Madame, pénètre sans bruit dans sa chambre, ■et s approche de son lit ; « Manière, lui dit-il, à voix basse, m’entendez-vous ? » Madame fait un léger signe affirmatif. « — Eh bien, ma mère, je viens de recevoir des nouvelles de France, annonçant que les Chambres ont rendu un décret de restitution de la statue de l’empereur à la colonne Vendôme! » Madame ne put d’abord que presser la main de Jérome, avec un sentiment de bonheur, qu’elle n’avait pas éprouvé depuis longtemps. Mais à ces mots répétés : « La statue de l’empereur va être replacée sur la colonne Vendôme », Madame, restée d’abord interdite, sans prononcer une seule parole, ne peut ■(juo joindi’e ses mains en prière et laisser couler ses larmes. Puis elle prend un peu de nourriture, parvient, deux jours après, à se lever de son lit, pour s’étendre sur une chaise longue, et enfin semble renaître, ranimée tout à fait, en répétant, à voix basse : « La statue de l’empereur sur la colonne! la statue do l’empereur! » Et elle s’endort d’un sommeil paisible.

Quel regret pour elle de n’avoir pas revu et do ne plus espérer revoir cette image glorieuse surmontant

la colonne de la Grande Armée! Sa seule consolation fut de loucher un petit modèle de cette statue et de ses doig ts clairvoyants d’en transmettre la réalité à ses yeux privés de la vue. En parlant de l’inauguration, Madame disait avec tristesse : « Je ne verrai jamais cela! Jamais!» Et, à propos des dessins, des estampes qui lui avaient été adressées à Rome, elle ajoutait : « Ah! mes pauvres yeux! comme je les ai regrettés! j’ai vu ces images, en les touchant; oui, je les ai Aues, avec mes doigts... » La réflexion lui faisait dire encore ; « Si j’avais été à Paris, comme autrefois. Dieu m’aurait peut-être donné la force de monter sur la colonne, pour m’assurer de la vérité... Il me semble qu’on a voulu tromper une pauvre mère exilée, infirme et aveugle... De quoi faut-il s’étonner? L’âge et le malheur rendent défiant... »

Encore émue et préoccupée de cette nouvelle. Madame se fit lire les journaux qui semblaient en parler le mieux. Elle ne se rendait pas compte du ehoix d’un nouveau modèle de statue, en tenue ■militaire. Napoléon, en costume d’empereur, lui semblait d abord plus à sa place que Napoléon en uniforme de général, revêtu de la redingote grise et eoiffé du petit chapeau de campagne. Mais, après rétlexion, ce second modèle, plus populaire, plus ■français, lui parut justifié aux yeux de la nation et de l’armée.

Son Altesse demandait, plus tard, à ses rares \isiteurs, s ils avaient assisté à l’inauguration de la

statue sur lu colonne Vendôme, si on la voyait bien, si elle produisait bon effet, etc. Chacune de scs questions semblait attendre une réponse conforme à sa pensée. Ce sujet de causerie l’intéressait plus que tout autre.

Il suggéra aussi à Madame la pensée d’ériger une statue à Napoléon, sur la place d’Ajaccio. Le marbre du piédestal devait provenir du territoire de la commune de Corbara, près d’Algajola, en Corse, sur la route du littoral de Calvi. C’est là que se trouve un superbe granit bronzé, dont Madame avait gardé le souvenir, après avoir parcouru autrefois cette partie do l’île. Elle eût été heureuse que le projet d un monument semblable pût se réaliser dans le pays natal de son fils.

Dès le lendemain de la révolution de Juillet, le 30 du mois, une proclamation au peuple, semblant écrite par un gouvernement [)rovisoire, proposait aux Français et aux citoyens de Paris, le fils de l’empereur Napoléon le Grand, enfant de Paris, comme souverain et empereur, sous son nom de Napoléon IL Lorsque les journaux apportèrent cette proclamation à Rome, Madame en eut vite connaissance, et se fit lire le manifeste, rappelant que son petit-fils avait été proclamé empereur, le 22 juillet 1815, et finissant par ces mots : « Vive Napoléon II! Vive la liberté! » Madame avait espéré cette nouvelle destinée pour son petit-fils. Elle perdait cette espérance; son rêve avait été de courte durée, son réveil devait se prolonger encore.

Sa vie, dès lors, devint d’autant plus triste et isolée, que ses enfants, presque tous du moins, appelés ou réunis auprès d’elle, à la suite de son grave accident, avaient dù la quitter, les uns après les autres, sans pouvoir suppléer, par leur présence, à la, perte de sa vue, si utile, à son existence solitaire. Le cardinal, seul, représentait la famille auprès de sa sœur, lui tenait compagnie, lui servit de secrétaire et de lecteur, jusqu’à l’arrivée d’une lectrice en titre.

La dame de compagnie fidèle, mademoiselle Mellini, le dévoué chambellan comte Colonna et deux ou trois personnes, composaient seulement la société habituelle de Madame, à part quelques visiteurs de passage , admis par exception. Les deux vieilles gouvernantes d’autrefois n’existaient plus.

On parlait, souvent, avec Madame, du temps passé, des légendes de la Corse, de la guerre de l’Indépendance, de Pascal Paoli et de son ascendant sur ses compatriotes, avant son alliance avec l’Angleterre. On parlait surtout de la prodigieuse épopée de Napoléon, révélant, dès son bas âge, l’idée fixe de devenir un grand capitaine, pour combattre les ennemis de la France.

Les livres choisis pour la lecture étaient aussi relatifs à l’histoire moderne. Les Mémoires^ plus encore, étaient appréciés pour leur stylo simple et familier, excluant la forme légère. Tout sujet frivole était banni de la conversation. « On n’en risque pas

chez la mère de l’empereur », disait Madame, avec bienveillance, aux personnes admises dans son intimité. Le rire, en efiet, s’olTaçait de lui-môme sur leslè^^es des nouveaux arrivés devant la mère en deuil de Napoléon.

Madame retrouvait une distraction chère à son cœur et à ses goûts, en reprenant sa correspondance familière avec ses enfants. Son frère le cardinal lui servait de secrétaire, et, à défaut de lui, mademoiselle- Hosa iMellini tenait la plume, sous la dictée de l’auguste malade, ou, parfois, signait en son nom, les lettres de famille. La lettre suivante en offre l’exemple.

Madame à la reine Julie (1).

Ma chère fille,

Rome, 15 août 1830.

Je vous remercie de la bonne truite que vous m’avez envoyée; elle était fort bonne.

J’espère que l’air de la campagne vous fera du bien et que bientôt je vous reverraidci, parfaitement rétablie.

Je vous prie d’embrasser vos embrasser vos enfants pour moi. La princesse Gabrielli, qui se charge de vous remettre cette lettre, vous donnera des nouvelles de ma santé.

Adieu, ma chère fille, recevez la nouvelle assurance du tendre et constant attachement de votre bien affectionnée mère.

Per Madama,

Rosa Mellini.

Joseph écrit au cardinal (2) :

(1) Communiquée par le comte Vrimoli.

(2) Copie de l’autographe aux archives de la Bibliothèque.

Godstone, 18 août 1830.

Mon cher oncle,

Nous sommes établis, depuis huit jours, dans une jolie campagne, à un mille du village de Godstone, où est le bureau de poste, et Lucien y a son logement. Lolotte attend bientôt une de ses cousines...

Cette lettre vous est commune avec maman, à laquelle je vous prie de la lire, dès que vous l’aurez reçue.

Je vous ai adressé, à maman et à vous, mon cher oncle, la réponse que je me suis cru obligé de faire à la Tribune- (le journal). Vous aurez apprécié, j’espère, le sacrifice d’amourpropre que j’y ai fait, dans l’unique but de me procurer les passeports et les facilités nécessaires pour parvenir à vous revoir, vous, maman et ma femme... J’espère que vous me connaissez assez, pour avoir donné une juste interprétation à mes expressions.

Suit le développement de sa pensée, conforme à celle de l’empereur, se soumettant à la volonté nationale.

... C’est ainsi que sent et voit notre mère, qui est le chef véritable de toutes les branches de la famille. Je ne doute pas qu’elle ne sente comme moi, dans cette occasion, puisque,, jusqu’ici, nous n’avons pas eu deux manières de voir en politique, elle, vous et moi...

Lucien n’est pas dans la même position que moi; aussi nos opinions diffèrent sur quelques détails; mais cependant je n’ai qu à me louer de lui et j’espère qu’il en sera toujours ainsi.

Ma fille (Charlotte) est bien portante, depuis que noussommes à la campagne. Elle voudrait se trouver près de sa mère, près de sa grand maman, rester près de moi et aller à Paris; vous concevez qu’il m’est assez difficile de lui complaire. Elle a d ailleurs beaucoup de sens et de sentiment delà dignité quelle doit avoir pour son nom et notre position sociale, etc.

Âddio. t

Extrait d'une lettre de l'ex-roi comte Louis de Saint-Leu au prince Félix Bacchiochi, à Trieste (1).

Florence, 10 septembre 1830.

Mon cher beau-frère,

Napoléon (fils de Louis) vous dira que maman n’est pas aussi bien que je m’y attendais; et ce qui me biche encore plus, c est que mon état actuel de santé me force à ajourner la consolation de l’aller trouver...

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