L. DE Saint-Leu
Le prince Jérôme (ex-roi de Wesjilialie) figurait, par acte notarié' du 6 novembre, au nom de Madame Mère, à titre de créancier d’une somme de 300 000 francs, qu’elle avait prêtée, dès 1813, à sa fille Caroline. Un contrat passé avec elle, le 4 décembre de la môme année 1830, en fait foi (2).
A l’automne de cette année, Madame recevait la visite du major Lee, officier supérieur en retraite de 1 armée des Etats-Unis, venant lui communiquer le projet de publier une réfutation du romcan de Walter Scott sur la I ie de Napoléon Bonaparte. Il n’eut pas de peine à convaincre Madame de l’opportunité de cette publication, et lorsqu’il en fit paraître le premier volume, quatre ans après (3), il ne manqua pas de faire un digne éloge de la mère du grand Napoléon,
(1) Extrait communiqué par M. Atfred Blanche.
(2) Testament de Madame Mère, daté du 2 septembre 1832.
(3) The life of the emperor Napoléon, etc., by H. Lee, 1834.
en réfutant les erreurs du célèbre romancier ansrlais sur la Vie de Napoléon Bonaparte (1).
A cette visite du major Lee succéda celle de la
reine Ilortense, que Madame Mère aimait beaucoup, parce qu’elle l’avait bien appréciée. Ainsi, au retour de sa propriété d’Arenenberg', en Suisse, le tS novembre 1830, pour revenir en Italie, la fille de Joséphine dit, dans l’un de ses Mémoires (2) :
« ... Arrivée à Rome, j’y repris ma vie habituelle. Tous les jours, j’allais passer deux heures chez ma belle-mère, et souvent, le soir, j’allais lui lire de petites pièces nouvelles que je recevais de Paris, J en avais, cette fois, un grand nombre, faites sur 1 empereur. Tout pénible qu’était ce souvenir, elle ne voulait pas y demeurer étrangère. Condamnée à passer le reste de ses jours couchée, sans pouvoir marcher, elle supporte son mal avec un courage admirable. Sa tête est saine et forte; elle n’est indifférente à rien de ce qui se passe dans le monde politique. Elle reportait sur le fils de l’empereur toutes ses espérances et ne pouvait croire, disaitelle, à 1 ingratitude du peuple français. Ces pièces, toutes médiocres qu’elles étaient, lui faisaient plaisir . au moins on y voyait un souvenir, et elle
jouissait d apprendre qu’il n’était pas encore anéanti en France.
» J aimais à l’entendre parler de l’enfance de
(1) The life of Napoléon Bonaparte.
(2) La reine Horlense en Italie, etc., 1 vol. in-S», 1831
l’empereur; elle s’animait alors, et retrouvait, avec sa mémoire, toute la vivacité de la jeunesse. -Avec les vieillards, c’est du passé qu’il faut s’entretenir; l’avenir est si peu de chose pour eux! Mes soins semblaient tant la distraire et la consoler, que je m’étais fait un bonheur de les lui prodiguer. Pour être plus libre, j’avais fixé un seul jour où je recevais toutes les personnes qui désiraient me A’oir; le reste du temps, j’étais toute à ma belle-mère. »
La reine Ilortense ajoute en note : « La mère de l’empereur est remarquable surtout par la dignité par la fermeté de son caractère, et par son orgueil maternel, qu’ont encore augmenté les malheurs de son fils. »
Le pape Pie VIII, à l’exemple de ses augustes prédécesseurs, Pie VII et Léon XII, avait une profonde admiration pour Madame Mère. Il cherchait, un jour, à consoler l’illustre exilée du renversement de son ancienne fortune : « Dieu seul est immuable, lui répondit-elle; il avait été trop prodigue envers moi; ce qu’il m’avait donné, il me l’a ôté... Que sa volonté soit faite!... Je ne plains que mes enfants; combien ils ont dù soufl'rir! » Et le saint-père, glorifiant cette sublime résignation, disait : « Je crois celte sainte femme digne de la vénération des princes de la terre. »
Le souverain pontife tomba malade et mourut, dès la fin de l’année 1830, après avoir noblement exprimé sa pensée sur l’humble mère des rois, après
s’être montré plein de déférence pour elle et de bonté pour les siens. Sa mort fut d’autant plus regrettée parla famille Bonaparte, que son successeur ne put comprimer une manifestation politique en faveur des fils de la reine Ilortense. Le nom de l’im des deux Napoléon Bonaparte semblait porter ombrage à la politique du Saint-Siège. Madame et le cardinal en furent inquiets, mais plus encore la mère des deux jeunes princes.
Le 30 décembre 1830, Joseph adressait, de sa résidence à Pointe-Breeze, État de Jersey (États-Unis), la lettre suivante à Madame Mère (1) :
Ma chère maman,
La lettre de Julie, du 18 octobre, ne me donne pas des nouvelles aussi bonnes que j’espérais de votre santé; je vous prie d’accepter mes vœux, pour que l’année qui va commencer voie votre entier rétablissement et notre réunion. J’ai envoyé à Julie la copie de ma protestation à la Chambre des députés; je ne veux pas que le public actuel et futur puisse mettre en doute mes opinions: je les ai publiées ici... J’espère que tôt ou tard la volonté nationale prendra le dessus. Je serais doublement heureux, si les événements qui en naîtront sont tels que je puisse vous revoir en Europe et vous renouveler l’hommage de mes tendres et ineffaçables sentiments.
Joseph.
(i) Mémoires du roi Joseph, t. X, p. 373.
État de Madame après sa fracture. — Cécité progressive. — Inquiétude des siens. — Lettres en son nom. — L’accident comparé à celui du pape Pie VIL — Lettres de Madame à son fils Jérôme, à sa petite-fille Zéiiaïde. — Sa nouvelle lectrice. — L’ex-roi Joseph n’obtient pas la permission de venir voir sa jnère. — Les deux fils de Louis entraînés dans les troubles de Bologne. — L’aîné marié à la princesse Charlotte, est tué à Forli. — Douleur de la reine Hortense cherchant son dernier Q[g. — Nouveaux regrets pour Madame. — L’ex-roi Louis inconsolable. — Situation de Madame dans son état de réclusion forcée. — Choix des livres sur Napoléon. — Réflexions de Madame. — Son jugement net et précis. — Voyage en Belgique et présentation à la princesse Charlotte Napoléon. — Lettre de Madame à la veuve d’André Ramolino. — Discours de Dominique Pietra-Santa. — Autres lettres de Madame. — Celle du comte de Survilliers à sa mère.
La situation grave de Madame mère inquiétait tous les siens, rapprochés ou éloignés d’elle. Cette fracture du col du fémur, était reconnue à peu près incurable, par l’âge d’abord et ensuite par l’impossibilité absolue de supporter l’emploi d’un appareil contentif. La cécité secondaire et progressive, produite ou non par la coïncidence d’une commotion cérébrale, au moment de la fracture sa gravité jointe à celle de la lésion mécanique
compliquait de plus en plus le pronostic motivé par la consultation des chirurgiens de Rome.
Madame, réduite ainsi au repos absolu, presqu’à l’immobilité, recevait de doubles témoignages d’affection, de ses enfants et petits-enfants ; c’était pour elle le commencement d’une nouvelle année. Les vœux de chacun, selon cette coutume familiale, s’adressaient à la mère ou grand’mère, tenant à répondre aux siens éloignés d’elle.
L’ex-roi Louis, retiré à Florence, écrivait le 4 janvier, à son neveu, fils de Jérôme, alors en Amérique (1) :
... Votre père est toujours à Rome et se porte bien. Votre grand’maman n’est pas rétablie de sa chute, parce que cela est presque impossible à son âge; mais elle supporte très bien) son état, et, à part sa cuisse cassée, sa santé est bonne...
Rappelons que pareil accident, une fracture du col du fémur, avait atteint, peu de temps auparavant, le vénérable pape Pie Vil, qui n’avait pu y survivre, au delà d’un mois. Madame le savait, et, au lieu de s’inquiéter de ce précédent pour ellemême, on eût dit que selon ses sentiments religieux, elle y puisait une force morale suffisante pour supporter les suites d’un accident si grave.
Sa tranquillité d’esprit s’affirme surtout dans la
(1) The life and letters of madame Bonaparte (Elizabeth Paterson) by Eug. Didier. London, 1879.
plupart des lettres dictées dès lors par elle. La suivante s’adresse à son petit-lîls Jérôme (Paterson).
Mon cher fils,
Rome, 8 janvier 1831.
J’ai appris, avec un vif plaisir, la naissance de votre premier-né. Je fais des vœux pour qu’il vienne bien et pour qu’il soit pour vous un nouveau sujet de bonheur. Recevez ma bénédiction maternelle, et ne doutez jamais du tendre attachement que je vous porte, ainsi qu’à votre fils.
Faites mes affectueux compliments à votre femme. Je vous embrasse avec toute l’affection d’une bonne et tendre mère.
M.\dame.
Elle écrit de môme à sa petite-fille Zénaïdo (2) :
Ma chère fille.
Ce sera un grand bonheur pour moi que de pouvoir vous embrasser, ainsi que vos enfants. J’ai appris avec peine que vos affaires n’allaient pas comme vous le désiriez. Je vous prie de croire au vif intérêt que j’j^ prends. Je regrette bien de lie pouvoir vous le prouver, qu’en parlant à Lucien. Charles se porte bien. Embrassez vos enfants pour moi et croyez à toute la tendresse de votre affectionnée mère.
Madame.
Une dame de Sartrouville, parente du comte de Lacépôde et alliée à deux généraux, avait hasardé, au mois de juillet 1830, d’adresser une lettre à Madame Mère, pour obtenir la faveur d’être nommée sa lectrice. La réponse retardée par les événe-
(1) The life and letlers of madame Bonaparte, par Eug. Didier, 1879.
(2) Lettre communiquée par le comte J. Primoli.
ments, donna satisfaction à cette demande et, en février 1831, madame de Sartrouville fut informée, par le duc de Rovigo , qu elle était admise et attendue chez Son Altesse, le plus promptement possible. Dans ces conditions, et déjà munie de deux lettres du général Savary, l’une pour Madame, l’autre pour le prince de Montfort (l’ex-roi Jérôme), la nouvelle lectrice parvint à sa destination.
L’entraînement de la révolution de 1830 durait encore en Italie, avec les plus sympathiques manifestations pour la France. Le souvenir du temps passé, sous le pouvoir de l’empereur et roi, surexcitait les esprits italiens, aux cris répétés de Vive [ Indépendance l Une partie de la famille Bonaparte résidait à Florence, retirée du monde et Amyant peu d’étrangers, comme Madame, toujours isolée, espérait recevoir à Rome la A’isite de Joseph, son fils aîné.
Le comte de Survilliers était le seul des frères de Napoléon ne pouvant résider eu Italie. Sa ressemblance avec lui paraissait telle, qu’au milieu de la foule, il eût été pris pour l’empereur, revenu ou enlevé de Sainte-Hélène, sinon ressuscité, aux yeux des incrédules. Madame, supposait-on, aurait été du nombre, par les illusions de sa tendresse maternelle. Son fils aîné s’était donc retiré en Amérique et comptait, à son retour, se rendre en Italie, c’est-àdire à Rome, pour y revoir sa mère. Il devait retrouver auprès d’elle sa femme, l’ex-reine Julie et
la l’amener aux États-Unis. Mais ne pouvant obtenir du gouvernement de l’Autriche la permission d’aller à Rome, Joseph dut y renoncer.
Ce n était pas cette ressemblance seule qui l’avait éloigné, c était plus encore l’agitation des esprits, par l’entraînement à l’étranger de la révolution de b rance. Ce contre-coup, en Italie, avait soulevé les patriotes de l’indépendance. Les deux fils de Louis (I ex-roi de Hollande), Napoléon-Louis et Louis- Napoléon, avaient obtenu de leur père la permission de quitter Florence, pour se joindre aux constitutionnels des États de Bologne | mais on laissant leur pauvre mère en pleurs. La reine Ilortense fit savoir à Madame , fort inquiète du sort des jeunes princes, qu’ils s’étaient mis, avec 1 assentiment de leur père, à la tète des patriotes, et qu’elle allait les rejoindre, dans l’espoir de les retrouver l’un et l’autre sains et saufs en les embarquant avec elle, soit pour la Grèce, soit pour l’Amérique.
Une lettre écrite de Rome, le 25 février, par le comte de Montfort à ses deux neveux, leur adressait d’affectueux l’eproclies sur leur empressement à prendre part aux troubles de la Romagne (1) :
... Songez, mes chers neveux, leur dit Jérôme, au chagrin, à l’affliction de votre père, de votre mère, de votre respectable grand’mère, si vous persistez dans une démarche où un
(I) Mémoires du roi Jérôme.
moment d’enthousiasme a pu vous entraîner, mais que la raison, comme la politique, vous font une loi d’abandonner.
Ce sage conseil était trop fondé mais aussi trop tardif. L’aîné des deux jeunes princes fut tué à Forli, tandis que le second, le prince Louis, était rejoint à Pezzaro par sa mère, la reine Ilortense. La mort inattendue de l’im de ses petits-enfants affligea encore l’infortunée grand’mère, qui ajoutait chaque perte nouvelle de l’un des siens à sa longue liste de fatalité.
La princesse Charlotte Napoléon, si aimée de sa grand’mère, ayant été mariée à l’aîné des deux fils de Louis, n était pas moins inquiète de leur sort et, faisant allusion à un accident de leur départ de Rome, pour l’aventureuse expédition ; « Mon Dieu, dit-elle, peut-être ont-ils reçu un avertissement du ciel, lorsque leur voiture versa en sortant de la ville. Du temps des Romains, on aurait tiré de cet incident un mauvais présage, et ils n’auraient pas continué leur route. » — Ce funeste pressentiment se léalisa, par malheur, et la pauvre princesse ne revit plus son mari que mort. Il avait été tué, à la tête des partisans qu’il commandait. On dut cacher la vérité à sa grand mère, qui avait pour les deux jeunes gens, comme pour leur mère (la reine Ilortense), une tendre affection. On lui Ht croire que son petitfils avait succombé à la rougeole.
L excellent roi Louis fut inconsolable et il en
cacha la ^é^itable cause à sa mère, accal)lée par ses propres malheurs. Il tomba, dès lors, dans une mélancolie profonde qui, jointe à ses inlirmités. devait, trop tôt, le faire succomber.
En parlant de Madame, dans une lettre du 27 mars, à son frere Lucien, Jérome ajoute : « Maman qui est très affligée de ce qui se passe, me charge de vous dire qu elle n écrit pas par ce courrier, mais que sa santé est bonne ».
Madame recevait ensuite une lettre de Joseph (1) lui exprimant ses regrets de n’ôtre point autorisé à venir la voir. « 11 est pénible, disait-il, pour un fils et un mari de se voir séparé do tout ce qui lui est cher, mais que voulez-vous? je suis un grand coupable, je m’appelle Bonaparte!... Ab! messieurs les souverains! la postérité vous jugera; vous êtes bien cruels!... » Madame se montra fort attristée de cette lettre qu’elle se fit relire et elle resta pensive, tout le jour, en disant avec douleur : « Pauvre Napoléon! eux se vengent maintenant, ils ont tant tremblé ! » Des lettres écrites, par le cardinal, dans le courant de mai, font allusion à une opération chirurgicale non expliquée. C’était l’essai renouvelé sur Madame d’un appareil mécanique pour sa fracture du col du fémur. Rien n’indique, à cet égard, qu’il fût question d’opérer la cataracte, contre-indiquant, dès le début, toute tentative chirurgicale.
(I) Histoire anecdotique du second empire, 18C8, 1 vol. in-8*.
Uéiluite à la réclusion par ses iiilirmités, comme elle avait été réduite à l’exil par ses infortunes, Madame ne sortait presque pas de chez elle, dans les dernières années de sa vie. Elle ne pouvait plus aller à l’église et si elle ne se montrait pas indifférente aux formes extérieures du culte, elle y suppléait par la méditation des pensées chrétiennes. Une chapelle attenante à son salon lui permettait d’assister à la messe, en se faisant transporter là, sur sa chaise longue, et elle édifiait l’assistance par son recueillement. La dame lectrice décrit, dans son Journal (1), la simplicité des pratiques religieuses de la vénérable octogénaire, lui recommandant, un jour, de penser au salut de son àme, sans jamais lui en avoir reparlé depuis.
Les rares sorties de Madame en voiture devenaient plus difficiles. On la transportait d’abord dans un fauteuil jusqu’au bas de l’escalier, où sa voiture était avancée, en l’y plaçant sur un sommier élastique et elle s’y trouvait étendue comme dans son lit. L’une de ses dames, et en particulier sa dame lectrice prenait place, à côté d’elle, pour la soutenir, avec 1 aide du chambellan, assis en face d’elle. Le cardinal suivait la voiture dans la sienne. On allait au pas et la triste promenade ne se prolongeait pas au delà de 1 une des portes de Rome, et, aussitôt, le cocher devait s’arrêter. Son Éminence descendue
{\) Joumal de madame de Sarlrouville . Le Capitole de décembre 1839.
d’abord, arrivait auprès de Madame et s’informait de sa santé, en rentrant avec elle au palais Rinuccini.
D’autres fois, Madame se faisait conduire à l’une des villas de ses enfants et respirait, dans les allées ■du parc, le parlum des roses et des orangers. Mais elle ne voulut pas retourner à la villa Borghèse, devenue la propriété de la princesse de Musignano, •en se souvenant trop de sa chute malencontreuse.
Madame, malgré l’avis de ses médecins, dut renoncer à ses promenades en voiture, parce qu’elle •en ressentait trop de fatigue. iX’ayant plus d’équipage, elle tenait à en conserver les insignes, dans leur ancienne simplicité. Quelqu’un voulut, un jour lui persuader de substituer sur sa voiture de nouvelles armes, ou bien celles de la famille de son mari aux armes impériales quelle conservait à découvert. « Pourquoi les changerais-je? disait-elle, l’Europe, pendant dix ans, s’est prosternée devant ce blason •et les rois s’y sont bien accoutumés! »
11 était diflicile de suppléer aux bons effets de la promenade à l’air. Madame essaya d’y parvenir et lorsque le temps était favorable, elle se faisait porter sur une chaise longue, dans la petite galerie extérieure, appelée la loge de son palais, ayant vue sur la place de Venise et sur le Corso. Ces loges sont ménagées de la sorte, dans la plupart des grandes habitations de Rome, comme un moyen de distraction pour les personnes sédentaires. La dame lec-
trice raconte à ce sujet (1) que « Son Altesse, nepouvant A’oir, entendait là du moins des chuchotements sur sa présence et ne put s’empêcher de lui dire : « Voyez, Madame, ils se demandent comment cette pauvre infirme, qu’ils ont devant les yeux, est la mère de l’empereur. — Il y a vingt ans, lorsque jepassais au Carrousel, le tambour battait aux champs et lorsque j’arrivais, la troupe présentait les armes, la foule se pressait autour de ma calèche; et maintenant, si je me montre, l’on n’ose me regarder qu’à travers les rideaux, Ton craint une indiscrète curiosité; eh bien, cet intérêt vaut l’autre. En d’autrestemps, c’était de l’empressement; aujourd'hui, c’est de la politesse. Il y a vingt ans, j’étais Altesse; aujourd’hui, je redeviens Madame Letizia. »
Constamment habillée de noir, depuis la mort de l’empereur, Madame ne quitta plus ses vêtements de deuil et avec la simplicité de sa robe sombre, elle avait pris l’habitude, de porter, chez elle, en hiver, un tablier de taffetas noir, qu’elle remplaçait, en été, par un tablier blanc. C’était un lointain souvenir de l’humble ménagère de la maison d’Ajaccio.
Sa toilette terminée, le matin, pour le reste de la journée. Madame, privée de marcher dans son appartement , s’y faisait promener, sur un fauteuil à roulettes et parcourait ses salons, accompagnée, tantôt par son frère, tantôt par son chambellan, ou
(1) Extrait du Journal de madame de Sartrouville.
par 1 une des personnes de son entourage. On la ramenait a sa cliambre, après ce simple exercice de locomotion passive et on la plaçait sur son canapé. Là, elle reprenait le fuseau qu’elle maniait avec beaucoup d’adresse, et se faisait lire ou raconter les nouvelles du jour. Elle savait écouter, pour mieux se souvenir, et attendait l’heure d’un dîner fort bien servi pour ses convives, mais dont sa frugalité ne prenait qu’une part minime.
Le soir venu, la dame lectrice, madame de Sartrouville ou mademoiselle Ilose Mellini, douée, comme elle, du talent rare de la lecture, commençait par un ouvrage sérieux au goût de Madame. Elle montrait parfois tant d’intérêt pour cette lecture, que, malgré l’heure de se coucher, elle désirait souvent une prolongation de séance.'
Le choix des livres portait sur l’histoire des guerres de la république et de l’empire. Or, parmi ces ouvrages, celui qui offrait le plus d’intérêt et de développements, était préféré par l’esprit viril et presque militaire de la vaillante femme. Elle avait entendu parler si souvent des faits et des hommes de cette grande époque, qu’elle en recherchait plus volontiers le souvenir. Tel était le long recueil historique des armées françaises, publié sous la restauration, de 1817 à 1821 (1).
Si, pour ces lectures quotidiennes et prolongées.
(1) Victoires et conquêtes des Français, de 1792 à 1815, 27 volumes.
Madame avait perdu la faculté de la vue, elle semblait y aA'oir acquis un développement marqué du sens de l’ouïe et son attention à écouter en était plus soutenue. Elle pouvait, par cette compensation naturelle, ménager la voix de sa lectrice et ne lui faire répéter aucune phrase, aucun mot inutile.
Absorbée par ses tristes pensées. Madame paraissait s’en distraire, en écoulant ces lectures historiques sur les guerres de l’empire. La vogue obtenue par l’ouvrage du général comte de Ségur, lui fit désirer d’en avoir connaissance (1). La lecture des deux volumes lui en fut faite, en quelques jours ; elle en apprécia la forme attachante, mais sa haute raison et la connaissance, même imparfaite, des opinions attribuées à l’empereur ne pouvait lui en faire admettre la critique, sans contrôle. Elle eût réfuté plusieurs des opinions contraires, si elle avait eu la faculté de discuter, lorsque parut VExamen critique de l’ouvrage du comte de Ségur, par le général Gourgaud, avec l’épigraphe : Rendez à César ce qui est Cl César. Quelques lignes, extraites de la page v de VExamen critique^ suffiront pour apprendre que Madame préférait ce livre à l’œuvre critiquée (2) :
« ... La pensée dominante de ^I. de Ségur se manifeste dès son premier chapitre. Il A^a montrer ISaqjoleon rempli du vaste projet de rester seul maître de l Europe. Peu lui importe que, par cette imputa-
(1) Ilisloire de Napoléon et de la grande armée en 1812.
(2) Examen de l’ouvrage de M. le comte de Ségur, 1826.
tion, il soit l’écho des esprits superficiels et malveillants qui ont jugé un grand homme, après sa chute, ou des ennemis qui, lorsqu’il était debout, s’en faisaient une arme pour le renverser : il est sûr de plaire aux uns et de ne pas déplaire aux autres; il Halte l’esprit de parti et la médiocrité contemporaire : il sera lu, il sera loué. » Rien n’était plus vrai.
Si, en prêtant une oreille attentive à toute lecture sérieuse. Madame semblait, parfois, ne plus écouter, elle songeait à un passage, à un nom qui ravivait sa pensée ou ses souvenirs. Son intelligente lectrice savait s’arrêter à point et reprendre la suite à propos.
Les meilleurs récits de l’épopée napoléonienne étaient alors peu multipliés, parce que le temps n’était pas venu de réfuter ouvertement les pamphlets ou les diatribes de la période de 1815 à 1830. Madame ne rechei’chait pas plus pour l’empereur que pour elle-même la louange exagérée ou dépourvue de critique. Ce qu’elle appréciait le plus, c’était la vérité simple et sincère dans l’histoire.
On lui lisait, un jour, les Méjnoires du général Lamarque (1), récemment parus, et l’auteur blâmait Napoléon d’avoir placé le fardeau d’une couronne sur la tête de Murat. Madame, en écoutant cette lecture, semblait rêveuse et absorbée dans ses méditations. La personne qui lisait crut devoir s’arrêter, par déférence. « — Pourquoi, lui dit Madame,
(i; Mémoires du général Lamarque.
interrompre votre lecture? Me croyez-vous incapable d’entendre la vérité? oui, l’auteur a raison, Napoléon a commis une faute irréparable, en A’oulant faire de Murat un roi. C’est que Napoléon, continuat-elle, n’était pas infaillible; Napoléon n’était pas, comme Jésus, fils de Marie, il n’était que le fils de Letizia... Ilélas! j’avais prévu, longtemps avant, ce qui devait arriver... Lorsque j’étais au faîte des grandeurs que je n’avais jamais désirées, ni regrettées, on me croyait heureuse, entre toutes les femmes; mais pouvais-je être heureuse, avec le sourire aux lèvres et la mort dans l’àme (1)? »
A défaut de livres d’histoire, ou comme diversion à leur lecture, Madame ne refusait pas le choix de quelques romans dits historiques. Ceux d’Alexandre Dumas lui plaisaient surtout et elle apprécia, en particulier, la pièce militaire de Napoléon Bonaparte. Elle trouvait bien imaginé le rôle de l’espion, que son dévouement au grand homme fait partir, dès l’origiue de sa gloire militaire, à Toulon, conduit à travers scs batailles et rend témoin des prodigieux événements de la vie du général illustre, élu premier consul, empereur et roi, pour s’ari'êter à la mort du martyr de Sainte-Hélène. Madame de Sartrouville dit aussi, en parlant des impressions de Madame sur cette lecture : « Sa douleur était muette et trop forte, pour se prolonger par des
(1) Journal de madame de Sarlrouville, le Capilole de 1839.
pleurs, lorsqu’elle croyait voir mourir sou fils, au dernier acte. »
« Dans un autre ouvrage dont le nom m’échappe, ajoute la lectrice, le mot tyran est accolé au nom de Napoléon : « — Tyran! dit Madame, en se parlant » à elle-même, tyran! lui qui ne vivait pas une » seconde, sans songer à la France, toujours à la » France. S’ils l’avaient vu seul, avec lui-même, » comme je l’ai vu, ils ne l’appelleraient pas tyran... » L’empereur ne sera vraiment compris que dans » un siècle! » — Elle disait souvent dans sa conver- » sation, le mot suivant : « Je suis plus qu’impé- » ratrice; je suis la mère du grand Napoléon. » Et cette parole de Madame revenait à sa pensée, toutes les fois qu’elle la reportait vers lui, soit dans les premières années de sa vie passées auprès d elle, soit dans les dernières années de sa captivité, mourant si loin d’elle !
L’occasion nous fut offerte, pendant l’automne de 1831, de vérifier l’exactitude de cette citation : J’accompagnais ■ mon père en Belgique, où l’avait appelé le roi Léopold I", pour le consulter sur l’organisation du service de santé de son armée. Tandis qu’il retrouvait dans l’ambassadeur de France, le général Belliard, l’un de ses anciens compagnons d’Égypte, j’avais l’honneur d’être présenté à la princesse Charlotte Napoléon, seconde fille de l’ex-roi J oseph et déjà veuve de l’infortuné prince Charles- Louis Napoléon. Elle avait pour sa grand’mère qui
1 aimait beaucoup, le plus tendre attachement. Le bienveillant accueil de la jeune princesse m’a permis d apprécier la bonté de son cœur, la grâce de son esprit et son culte fdial pour Madame Mère. C’est la princesse Charlotte Napoléon qui m’a parlé aA'ec le plus de connaissance de son aïeule vénérée, en me donnant ou m’indiquant, sur elle, de précieux documents. C est elle surtout qui m’a suggéré la première pensée de faire un pèlerinage à Rome, tout expiés pour obtenir, sousl égide paternelle, l’insigne honneur dôtre admis, un jour, auprès de la mère du grand homme.
Reu de temps après, un proche parent de madame Andié Ramolino venait mourir à Ajaccio et un autre allié de cette famille, Dominique de Pietra- Santa, fut chargé de prononcer son éloge funèbre. Il attribuait à Napoléon une bienveillance bien méritée par André Ramolino, qui en avait montré sa reconnaissance, en suivant à Porto-Ferrajo l’exilé de l’ile d’Elbe.
Devenu député, il conserve à sa bienfaitrice la plus respectueuse gratitude et en donne le témoignage, dans ses lettres à Madame Mère qui lui adresse, en dernier lieu, la réponse suivante ;
Rome, le 29 octobre 1831.
Mon cher cousin.
y a peu de temps. Au- ) courant, ainsi que la à Jérôme. Je vois avec
peine que vous avez été tourmenté. Je ne puis qu’approuver votre conduite. Calmez-vous donc et soyez bien persuadé que je n’ai jamais douté, un instant, de votre attachement sincère pour nous tous et que moi, de mon côté, je conserve toujours pour vous les sentiments d’amitié qui datent de si loin et qui sont à l’épreuve du temps et des événements.
Jérôme est dans ce moment, à Livourne, où il est resté, après avoir pris les bains. Le cardinal seul est ici auprès de moi. Sa santé est bien précaire ; mais, avec des soins, j’espère qu’elle se rétablira. Je n’ai pas la môme espérance pour moi. Depuis quinze mois, je suis toujours obligée de garder le lit et j’éprouve souvent des douleurs très vives à la jambe malade. Mais qu’y faire? 11 faut bien se résigner...
Adieu, mon cher cousin, recevez la nouvelle assurance du sincère et inaltérable attachement de votre bien affectionnée cousine.
Madame.
« Et comme si ce n’eût été assez, dit l’auteur du discours, Madame écrivit, le môme jour, à madame Ramolino : »
Rome, le 29 octobre 1831 (1).
Ma chère cousine,
André n’avait pas besoin de justification. J’ai eu, depuis longtemps, des preuves trop fortes et trop nombreuses de son attachement pour nous, pour en douter, un instant. 11 a agi pour le mieux et il a bien fait. Je ne crains donc pas que vous soyez jamais réduite à vous retirer dans un monastère, pour un semblable motif. Croyez, ma chère Madeleine, que je rends pleine et entière justice à vos sentiments.
Je serai bien contente de voir Ramolino ici, non pas pour entendre sa justification, il n’en a pas besoin, mais seulement pour le plaisir de le voir...
(1) Lettre extraite du discours de Dominique de Pietra-Sauta.
Le discours de Dominique de Pietra-Santa sur la tombe de son ami m’a été communiqué par son fils le docteur Prosper de Pietra-Santa, qui a tenu à y joindre le post-scriptum suivant ;
« M. André Ramolino, en mourant, a institué pour son héritier et légataire universel, M. Napoléon Levié, qui, plus tard, a été autorisé à joindre à son nom celui de Ramolino, formant ainsi le nom de Levié-Ramolino. »
Madame à son fils Lucien (1).
Mon cher fils,
Rome, 7 novembre 1831,
Je ne veux pas laisser partir le cardinal, sans vous donner directement de mes nouvelles. Il vous dira, de vive voix, combien je vous suis attachée et avec quel bonheur j’apprendrais que tout réussisse, au gré de vos désirs.
J ai reçu votre dernière lettre et je ne comprends pas la proposition du quart qui vous est faite par Bavioli. Il m’écrit en date du 21, que la décision de nos réclamations est encore
ajournée, mais qu’on en a reconnu la justice et que le garde des sceaux ne doute pas de leur plein succès. Je vous engage donc de nouveau à, avoir encore patience; cela ne saurait traîner en longueur. Vous avez d’ailleurs dû voir le projet de oi présenté à la Cliambre des députés, où on nous assimile a a famille des Bourbons, et où, par conséquent, rapportant les dispositions de la loi du 12 janvier 1816, qui séquestraient nos biens, en France, on exige seulement la liquidation. Cette loi, on doit l’espérer, passera et alors, nos réclamations seront payées, sans difficulté aucune.
Je vous prie de faire mes amitiés à Alexandrine et aux
(1) Lettre communiquée par la comtesse
Faina (Lucienne).
enfants. Je vous embrasse tous avec la tendresse d’une bonne et affectionnée mère.
Per Madania,
Rosa Melli.ni.
A Son Excellence le prince de Canino, à Florence.
Dans le courant de décembre, le cardinal écrit à la comtesse de Survilliers, alors h Florence, avec sa fille la princesse Charlotte, pour leur donner des nouvelles de Madame. Elle souffrait toujours et plus encore moralement que physiquement, de sa double infirmité, malgré une édifiante résignation.
« Je n’ai plus de distractions, répétait souvent Madame et je pense toujours, toujours! » Elle se complaisait surtout au souvenir de Napoléon enfant, plutôt que grand homme, et sa physionomie d’ordinaire grave et sévère, souriait au récit de sa naissance. Elle songeait aussi à ses autres enfants, et était heureuse de recevoir la visite de quelquesuns d’entre eux. Elle tâchait enfin de supporter l’absence des exilés, par quelques mots de souvenir.
Le billet suivant du cardinal à la comtesse de Survilliers, montre ce laconisme épistolaire (1).
Rome, 17 décembre 1831.
Madame est toujours dans le môme état, mais elle souffre avec une grande résignation. Jérôme est arrivé avant-hier.
Fescii.
Madame, déjà plus qu’octogénaire, impotente et
(1) Registre de correspondance du cardinal.
aveugle, ne recevait plus de visites étrangères, ni la réunion trop bruyante de ses petits-enfants.
Une note inédite du cardinal jointe à une lettre du 19 décembre, nous apprend que les Bonaparte s’étant multipliés dans leurs enfants, avaient fait prendre à Madame le parti de ne plus admettre que les garçons sans les filles, criant plus fort à la fois. Les deux filles mariées de la comtesse de Survilliers faisaient seules exception.
Joseph Bonaparte adresse à Madame Mère la lettre suivante, de sa résidence aux Etats-Unis (1).
Püinte-Breeze, 27 décembre.
Ma chère maman,
Je vous ai écrit, il y a quelques semaines, pour vous souhaiter une bonne année et aujourd’hui que part le dernier paquebot, il me semble ne pas devoir le laisser partir, sans vous rappeler encore combien je désire que l’année qui s’approche voie notre réunion.
Ma santé continue toujours à être bonne. Charlotte m’écrit que vous êtes assez bien; je voudrais que votre prochaine lettre me donnât la nouvelle que vous pourrez bientôt supporter la voiture: Nous ne sommes pas au pouvoir, mais vous pouvez être certaine que les vœux de la France nous sont favorables. La nation rend justice à Napoléon et son fils finira par gouverner la France, avec la libéralité qui était dans la prévoyante espérance de son père. 11 nous disait souvent, vous vous le rappelez : « Dix ans après la paix générale, la 1 rance pourra être gouvernée avec les principes de Jean-Jacques Rousseau ; mais jusque-là, ce sont des rêves. On ne fait pas la guerre avec de l’eau de rose; l’Angleterre le sait et c est pour m’empêcher de faire le bonheur de la France et
(1) Copie de la lettre manuscrite aux archives de la Bibliothèque.
MADAMli MÈRE.
(le la consolider par de bonnes institutions, qu’elle a rompu le traité d Amiens. Mon lils pourra faire tout ce que nous souhaitons en vain ; il vivra assez, pour voir la chute de l’oligarchie anglaise. Je pense que nous touchons à ce moment, lâchez de vivre assez pour en être témoin. Soignez-vous donc, ma chère maman, autant que vous le pourrez.
[Joseph annonce ensuite à Madame que cette lettre lui sera remise par Éloi Maillard, qu’il a cédé à Charlotte, pour lui assurer un serviteur fidèle. Madame pourra confier à Éloi tout ce qu’elle voudrait lui faire parvenir avec sûreté.]
Je vous embrasse et suis votre affectionné fils,
Joseph.
Combien, hélas! les espérances de l’aîné de cette famille allaient être déçues pour le fils unique de Napoléon, pour cet enfant appelé, à sa naissance en France, le roi de Home et destiné à mourir, dès sa majorité, prince ou archiduc d’Autriche!
La mûre elle fils de Napoléon. — 1821 et 1832. — Deuil àperpétuité. — La princesse Charlotte Napoléon. — Le portrait de sa grandmère : j\apoleonis Mater. — Le cardinal Kesch, secrétaire de sa sœur. — Lettres : à la comtesse de Survilliers ; du comte de Survilliers à son neveu le duc de Rcichstadt. — Napoléon IL — Cécité de Madame Mère et justesse de son toucher visuel. — Nulle trace de sa correspondance avec son petit-fils. — Visite du comte de Prokesch-Osten à Madame .Mère; intéressant récit publié par lui. — Nouvelle inattendue de la mort du fils de Napoléon. — Lettre de sa mère à Madame. — .Aladame consternée doit refaire le testament qu’elle avait fait en faveur de son petit-fils.
L’année 1832 allait renouveler pour Madame Mère son grand deuil de 1821. Ce n’était plus A'ers Sainte- Hélène, c’était du côté de Vienne ou à Scliœnbrunn, que se portaient ses nouvelles inquiétudes. On parlait vaguement de la santé du duc de Reiclistadt, dont la croisance rapide et l’émaciation progressive accompagnée d’une toux caractéristique, le menaçaient de la phtisie pulmonaire. C’était pour sa grand mère la fin prochaine de son unique espérance. Ce cher enfant, resté si loin d’elle, comme autrefois, le roi de Rome, se trouvait privé, pour toujours, du droit de s’appeler Napoléon II.
Madame avait assisté, le 20 mars 1810, à sa naissance, et le 21 juin, comme marraine, à son
baptême. Elle fui ensuite témoin des premiers pas de ce petit prince impérial, lorsque son père encore là, lui tendait les bras pour l’embrasser. Madame enfin, trois ans après, en 1814, au départ de Blois,^ embrassait aussi, tout en larmes et pour la dernière fois, le pauvre enfant, si malheureux de son départ des Tuileries, que pour n’en pas sortir, il luttait avec colère, de toute la force de ses petites mains et de ses petits pieds, mais en vain.
La seule diversion accessible au cœur maternel de Madame eût été de recevoir les siens, si tousavaient pu obtenir l’autorisation de se rendre auprès d’elle. Cette faveur accordée à Lucien et à .Jérômeétait refusée à Joseph, par ordre supérieur, et à Louis par sa mauvaise santé.
Les deux princesses Charlotte, dont le nom était doux à l’oreille de Madame, l’une, fille de Joseph,, l’autre de Lucien, partageaient la lâche filiale d’alléger les maux de leur aïeule. La première, Charlotte Napoléon, venue d’Amérique, avec sa mère la comtesse de Survilliers, avait obtenue de Madame, la faveur de faire son portrait, de le dessiner d’après nature et de le lithographier avec le talent d’une artiste, en l’appelant Napoleonis Mater. Elle s’était déjà fait connaître par un Album de vues d’Italie (1), composé avec la collaboration de son mari, le prince Napoléon-Louis, mort en d831, si fatalement.
(1) Album doDué par la princesse CiiarloUe Napoléon.
Cette charmante princesse Charlotte Napoléon, devenue veuve sitôt après son mariage, avait rencontre, en 1830, dans le salon de Madame, le célèbre peintre des moissonneurs, Léopold Robert, qui lui donna les conseils de son art. Il admirait les grandes qualités de son élève, la grâce de son esprit, le charme de sa conversation et l’aptitude de son talent, au point de s’éprendre d’une respectueusepassion pour celle qu’il aurait désiré épouser. Mais, désespérant d’obtenir sa main, il n’osa la demander, et en ressentit une douleur inconsolable, qui l’entraîna subitement au suicide, en se noyant dans le Tibre. Cette fin tragique fit grand bruit à Rome, en causant un vif chagrin à Madame et à sa famille.
Le cardinal, investi de la confiance de sa soeur et lui servant de secrétaire, répondait pour elle à la plupart des lettres personnelles de chacun des siens. Ce n’était pas seulement pour ses lettres d’affaires, c’était aussi pour les lettres familiales, paraissant extraites de la correspondance la plus bourgeoise. On eût dit que la forme en cachait le fond, pour ne pas attrister par la confidence de ses chagrins, les destinataires des épîtres ou des envois désignés.
La lettre suivante du cardinal à la comtesse de- Survilliers en est un exemple ;
Rome, 7 février 1831'. (1).
... Madame a reçu avec plaisir le fromage du Mont-Cenis que je lui ai remis de votre part.
(1) Registre de correspondance du cardinal.
... Dites à Louis que le petit chien envoyé à Madame a été perdu de vue, quelques heures après. On ne l’a plus retrouvé, ce qui a beaucoup fâché Madame contre ses valets de chambre. Ces gens-là ne comprenaient pas qu’un petit animal, qui avait plu à leur auguste maîtresse, fût capable de faire une dhmrsion passagère à sa douleur continue.
Joseph adresse, le 15 février, à Napoléon II (1), une longue et sérieuse lettre, de sa résidence à Pointe-Breeze (États-Unis d’Amérique), par l’entremise d’une personne de confiance, devenue l’interprète de ses sentiments. L’oncle, prenant le titre de comte de Survilliers, expose au neveu en exil, sa propre situation, comme l’ainé de la famille Bonaparte, et aussi la situation monarchique de la France, depuis 1830, ses vœux et ses efforts personnels, unis à la voix du peuple, pour l’appeler au trône, comme le successeur légitime de Napoléon. Il invoque auprès du jeune prince l’autorité de son grand-père S. M. l’empereur d’Autriche, qui seul aurait pu réaliser de tels vœux. Il rappelle enfin les faits rétrospectifs de la destinée du roi de Rome, mais Joseph ne lui dit rien de la situation de sa vénérée grand’mère qui pense sans cesse à lui en l’instituant, cette année même, son légataire universel.
Pourquoi ce silence du fils aîné sur la mère, qu’il aime et vénère comme il le doit et qui, à toutes les époques de sa vie, a pris une si noble part à l’honneur de sa famille et à la gloire morale de Napoléon?
(1) Mtfmoires du roi Joseph, 1854, t. X, p. 378.
Peut-être ce sentiment intime et filial avait-il été exprimé de vive voix au porteur de la dépêche du comte de Survilliers, pour le transmettre à son neveu, de la part de Son Altesse Impériale. On peut dire par anticipation, que Joseph, au commencement de l’année suivante, suppléa au silence qu’il avait gardé, sur sa mère, en écrivant encore au jeune prince.
Il fallait bien que le cardinal Fesch, occupant auprès de sa sœur la place d’une confiante intimité, pût correspondre, en son nom, avec les- siens, lorsqu’ils étaient éloignés, ou les lui présenter, s’ils venaient auprès d’elle. L’état de cécité de iNIadame l’eût empêchée de les reconnaître à distance, à moins d’entendre leur voix. ^ladame avait adopté un moyen instinctif assez sûr pour les aveugles, de reconnaître une personne encore jeune, qu’elle avait pu bien voir, avant d’être privée de la vue ; c’était d’effleurer, de la main, son visage. En voici un exemple que m’a cité le colonel comte Justinien Clary, allié par son nom à la famille de Joseph Bonaparte et frère de l’ancien sénateur de l’empire. Il était, de plus, filleul du cardinal Fesch et, dans sa jeunesse, bien connu de Madame Mère qui n’avait jamais vu le frère aîné. L’un et l’autre furent présentés un jour, en 1832, à Madame, par le cardinal qui ne les lui nomma point. L’aîné des deux jeunes gens s’approcha d’elle le premier et Madame, en touchant son visage, dit : « Celui-là, je ne le connais pas; » mais aussitôt que le plus jeune frère prit sa
place et avança la tète, Madame eut à peine posé la main sur son front, qu’elle ajouta : « Celui-ci, c est autre chose, c’est le fils de mon ami Nicolas Clary! » Et elle l’embrassa, en lui donnant, comme souvenir, une petite bague qu’elle portait. N’est-ce pas là ce que l’on pourrait : appeler la vue tactile des doigts, chez les aveugles?
L’infortunée grand’mère a-t-elle pu tenir et caresser de ses mains tremblantes une seule lettre écrite par le roi de Rome, par ce petit-fils, si cher à son ■cœur et déjà marqué du sceau fatal de sa destinée ? « I eu do jours avant sa mort, dit le panégyriste du cardinal ( I), le duc de Reichstadt avait écrit à son aïeule, la mère do l’empereur, retirée à Rome, dans la société de quelques-uns de ses enfants, petitsenfants et de son frère... C’eût été un bonheur pour lui de leur faire visite, en passant à Rome, s’il avait pu réaliser le projet d’aller rétablir sa santé sous le beau ciel de Naples. Il n’avait vu ni les uns, ni les autres de ses parents paternels, depuis leur départ de Blois, en 1814 » !
Combien devait être touchante la correspondance de l’infortuné fils de Napoléon et de sa vénérée grand’mère! Leurs lettres sont-elles parvenues à leur destination mutuelle? Il est permis d’en douter. Ont- •elles été interceptées, détruites ou conservées secrètement? C’est là un mystère impénéli’able et le
(l; Le cardinal Fesc/i, par l’abbé Lyonnel, t. II.
silence forcé qui a pu suivre leur envoi, serait plus lamentable que l’oubli.
La vie d’exil, en Autriche, la maladie et la mort de cet enfant, presque orphelin, allait bientôt affliger cruellement l’aieule plus qu’octogénaire. Recluse à Rome, depuis di.x-sept ans, elle ignorait ce qui se passait à Vienne ou à Schœnbrünn et n’en recevait •que des nouvelles indirectes ou inexactes. Elle ne pouvait exprimer ses tristes pensées que par lettres, soit au prince, soit à sa mère redevenue l’archiduchesse Marie-Louise, ou bien à son grand-père l’empereur d’Autriche ; et la plupart de ces lettres sont restées sans réponse. Il a été impossible d’en -découvrir les traces, malgré les recherches les plus attentives.
L’historien le plus récent de Marie-Louise, 1e baron Imbert de Saint-Amand, bien renseigné par les souvenirs véridiques de Méneval, exprime une opinion semblable sur la correspondance de Madame Mère avec la cour d’Autriche et ajoute (I ) : « On ne lui a^ait pas même donné la joie de lui apprendre les sentiments de vénération enthousiaste que l’ex-roi de Rome professait pour la mémoire du grand empereur ».
S. A. avait destiné à son petit-fils la plupart ■des objets précieux reçus et recueillis par elle, après la mort de Napoléon. Parmi ces souvenirs de la douleur, figurait le masque, moulé à Sainte-Hélène,
{\) Marie-Louise et le duc de Reichsladt, 1886, 5 vol. in-I2.
le 6 mai 1821, par Aiitommarchi et rapporté par lui à Madame, lorsqu’il revint à Rome lui l’endre compte de sa pénible mission. Désespérant de n’avoir pu transmettre cette image funèbre à son petit-fils, Madame en fit don à la bibliothèque d’Ajaccio, le O mai 1832, onzième anniversaire delà mort de son fils et l’année même de la mort de son petil-fils. Cet hommage portait pour légende : Offert -par la mère de r empereur et par sa famille. Si IMadame fut privée des nouvelles de son petit-fils, tandis qu’il vivait encore, elle sut inspirer tant de sympathies personnelles, qu’elle ne tarda pas à en l'ecevoir de précieux témoignages, tandis que l’infortuné prince se mourait de langueur et de consomption.
Madame en était là de sa vie de douleurs, lorsqu’une visite imprévue lui apporta la compensation passagère des nouvelles qui lui avaient manqué, si longtemps. Un ancien amhassadeur d’Autriche, le comte de Prokesch-Osten, a publié un petit livre fort intéressant (1), où il relate, dans les termes suivants, la visite que, lors d’un séjour à Rome, il eut l’honneur de rendre à Madame Mère, le 21 juillet 1832.
... J’allai faire ma visite d’adieu au colonel Gabrieli. J.,a princesse Charlotte (fille de Lucien) profita de cette occasion, pour me demander si je ne voyais aucun inconvénient à rendre visite à la mère de Napoléon, Madame Letizia. Ayant répondu que non, elle me dit que Madame Letizia avait
(1) it/es relations avec le duc de Reichsladt. Paris, 1878.
montré un vif désir de faire la connaissance de l’ami de son petit-fils, qu’elle avait osé espérer que je comprendrais et éprouverais ce sentiment de sensibilité si conforme à la nature humaine, mais qu’elle avait longtemps hésité à me faire parvenir sa prière à ce sujet. Je répondis qu’en cela elle avait eu tort et méconnu le cœur de mon empereur à qui l’amour d’une grand’mère pour son petit-fils ne pouvait paraître qu’un sentiment aussi naturel que sacré, et qu’il me saurait certes mauvais gré de le supposer indifférent au cri du cœur. Il fut arrêté d’avance que la princesse Charlotte me conduirait, le lendemain, chez Madame Letizia.
En elTet, le lendemain, 21 juillet, la princesse vint me prendre chez moi, et me mena dans sa voiture place de Venise, où était le palais qu’habitait la mère de Napoléon. Nous trouvâmes dans l’antichambre, son secrétaire, Robaglia, et deux dames ; l’une d’elles, d’après ce que j’appris, était originaire de la Corse; l’autre. Française et fille d’un colonel du génie. Les portes s’ouvrirent sur un sombre et vaste appartement, richement meublé, au plafond élevé; d’épais rideaux, cachant en partie les fenêtres, ne laissaient pénétrer qu’un faible jour.
La princesse entra la première; je la suivis lentement; je vis alors se lever d’un sofa, en s’appuyant sur le bras de Charlotte, une noble et vénérable matrone de quatre-vingtquatre ans, à moitié aveugle, presque paralytique, vêtue de noir, de la tête aux pieds. Elle me salua, puis se laissa retomber sur le sofa et m’invita à m’asseoir auprès d’elle. Elle me dit, alors, de la voix la plus douce du monde, beaucoup de choses bienveillantes, dans un français incorrect, mais avec assurance et en termes très bien choisis. Je n’hésitai pas à 1 entretenir du duc. Je lui dis ce que je savais et pensais à son sujet, ce qu’elle écouta avec une émotion et un attendrissement qui ne firent qu’augmenter. Elle m’interrompit par de fréquentes questions; et plus je descendais à des détails qui ne pouvaient avoir de l’intérêt que pour une mère, plus elle trouvait des traits de ressemblance entre le caractère du duc et celui du père. Elle me raconta comment son fils Napoléon avait, lui aussi, dans son enfance, la conception
lente et l’intelligence paresseuse; comment il faisait souvent le désespoir de ses maîtres, comment lui-méme s’en affligeait et comment un jour qu’il était revenu à la maison avec un bon certificat, il en fut si fier, qu’il s’assit dessus, dans l’attitude d’un conquérant sur son char de triomphe.
Je la tranquillisai, en lui disant que le duc était traité avec tous les égards qui lui étaient dus ; ce qui fut un grand soulagement pour son cœur. Je cherchai aussi h calmer les appréhensions que faisaient naître chez elle la maladie de son petit-fils, au sujet de laquelle, elle et moi, nous ne savions guère que ce qu’on en pouvait lire dans les journaux, c està-dire peu ou rien qui fût de nature à conclure à un dénouement si fatal et si rapproché. M’écrire à Rome, le duc ne le pouvait, sans en demander l’autorisation. Je compris qu’il préférait garder le silence. Je n’avais donc pas le moindre pressentiment de l’état où il se trouvait.
C’est de la meilleure foi du monde que je trompai la noble femme. Elle se souvenait avec attendrissement et tristesse, et me parla longuement de la dernière fois qu’elle avait vu et embrassé à Blois « le roi de Rome »; puis elle me raconta sans amertume qu’elle avait écrit, à plusieurs reprises, à Marie-Louise et môme au duc, mais que scs lettres étaient restées sans réponse.
Elle résuma ensuite tout ce qu’elle avait ressenti, pensé et souhaité, par rapport à lui, en une seule phrase, qui fut le mot d’adieu et qu’elle me confia pour lui, ce cher objet de ses affections et de celles de toute la famille : « Qu elle respecte les dernières volontés de son père; son heure viendra et il montera sur le trône paternel. »
Puis elle se leva et se fit conduire auprès du buste du duc, placé à côté de celui de son père. Elle me montra l’un et l’autre, ainsi que ceux de ses autres fils, disant quelques mots à l’adresse de chacun d’eux. Elle s’arrêta plus longtemps, devant les bustes de Lucien et de Joseph. Elle prononça quelques paroles pleines d’une amère tristesse, à pmpos de Marie- Louise; puis elle chercha des cheveux de Napoléon, qu’elle voulait que j’emportasse avec moi pour le duc; mais elle ne les trouva pas. Elle me promit, encore pour le soir, son propre
portrait en miniature pour son petit-fils bien aimé. « Sur le revers, il trouvera, » dit-elle, « une boucle des cheveux de son père. »
Je lui baisai la main et me disposai à partir; mais elle me retint et sembla faire un suprême effort pour se redresser. Sa personne me parut grandir, et un air de majestueuse dignité l’enveloppa. Je sentis ensuite qu’elle tremblait; ses deux mains se posèrent sur ma tête. Je devinai son intention et pliai le genou. « Puisque je ne puis arriver jusqu’à lui, » ditelle, « que sur votre tête descende la bénédiction de sa grand’mère, qui bientôt quittera ce monde. Mes prières, mes larmes, mes vœux seront avec lui, jusqu’au dernier instant de ma vie; portez-lui ce que je dépose sur votre tête, ce que je confie à votre cœur. »
La princesse Charlotte la soutint. Je me relevai alors; elle m’embrassa et demeura longtemps penchée silencieuse sur moi. Nous la conduisîmes vers le sofa. Je lui baisai encore une fois la main, en prononçant des paroles que me suggéra le cœur, et je la laissai enfin aux mains de Charlotte.
Dans la soirée, quand je me rendis chez le colonel Gabriel!, je trouvai Robaglia. Il me remit le portrait de Madame Letizia en miniature, et au revers de cette peinture étaient renfermés des cheveux de Napoléon; il me remit aussi un second écrin avec deux miniatures adossées et représentant, l’une le fils de Letizia, du temps où il était premier consul; l’autre, sa fille Caroline, la veuve de Murat. Le lendemain, il passa à mon domicile et m’apporta une boîte à jeu, en vieux laque, avec des jetons en nacre, dont chacun portait une N surmontée d’une couronne impériale. Elle avait été apportée à Madame Letizia, de Sainte-Hélène, par M. Marchand : c’était un présent offert à l’empereur par l’amiral anglais Malcolm, lors de son retour de Chine. L’empereur, pendant ses soirées à Sainte-Hélène, avait l’habitude de se servir de cette boîte, pour jouer au jeu de l’hombre. Madame Letizia se promettait de joindre à ces objets d’autres souvenirs; mais mon départ ne lui en laissa pas le temps. Je m’engageai à remettre au duc le tout fidèlement.
A Bologne, je reçus, comme un coup de foudre, au moment
même où je montais en voiture, pour continuer mon voyage, la nouvelle on ne peut plus inattendue, de la mort du duc, qui avait rendu le dernier soupir, le 22 juillet, à cinq heures du matin, au chdteau de Schœnbrünn. J’en demeu" rai comme paralysé, le reste de la route. L’infortuné petitfils de Madame Mère avait vingt et un ans. »
Telle est la relation textuelle de la visite du comte de Prokesch à Madame Mère, à propos du malheureux duc de Reiclistadl. Cette visite a été racontée en aperçu, dans des livres sur le jeune prince, notamment par M. de Montbel (t), ancien ministre du roi Charles X. L’auteur, tout en servant la cause royaliste, à laquelle il restait fidèle, s’est honoré lui-même, en rendant un juste hommage à la mère et au fils de Napoléon.
Ainsi l’infortuné prince succombait, dès l’aube du dimanche 22 juillet 1832, à la phtisie pulmonaire, dont les progi’ès rapides avaient suivi le développement de sa croissance morbide la plus hâtive. L’autopsie faite, avec toutes les garanties nécessaires, n a révélé aucun des signes du cancer de l’estomac, ni l’ulcération la plus simple ; c’était la question qui préoccupait le plus l’infortunée grand’mère.
Madame avait interrogé son intéressant visiteur sur les qualités de coeur et d’esprit de son petit-fils . « C’est un caractère tout à fait poétique de rêverie, » répondait M. de Prokesch. En voici une preuve touchante, entre bien d autres :
(1) Le duc de Eeichstadl, 1 vol. in-8“, Paris, 183?, chap. ix.
« Lorsque le duc de Reiclistadt reçut, à Vienne, de sa mère, le berceau de vermeil que lui aA’ait offert la ville de Paris, M. de Metternicli lui demanda ce qu’il comptait en faire. « Nul ne rentre dans son berceau, quand il l’a quitté, répondit-il, avec un sourire mélancolique; c’est, jusqu’ici, l’imiquc monument de mon histoire; je tiens à le conserver : Ma tombe et mon berceau seront ainsi rapprochés l'un de l’autre. » Il exprima plusieurs fois cette triste pensée, dans les derniers temps de sa courte existence. Cet effet moral, si consolateur, si bienfaisant qu’il fût, dans le sentiment du pauvre prince, ne pouvait effacer, dans l’esprit de sa grand’môre, l’impression douloureuse de l’anathème d’exil prononcé contre un cercueil. Voilà ce que Madame ressentait le plus tristement et lorsqu’enlin, elle apprit la mort de son petit-fils, elle leva les yeux au ciel, fit un double signe de croix, puis joignant les deux mains sur sa poitrine ; « Cette dernière façon de perdre mon fils, dit-elle, m’est peut-être plus pénible que la première. » Et elle ajouta : « Je suis donc destinée à survivre à tous mes enfants et à porter leur deuil? Qui aura soin des jours de ma vieillesse et recevra mon dernier soupir? »
Le lendemain de cette mort trop prévue, l’eximpératrice Marie-Louise adressait la lettre suivante (1) :
(1) Mémoires du roi Joseph, 1854, t. X, p. 382.
.4 Madame Mère, à Rome.
Schœnbrünn, 23 juillet 1832.
Madame,
Dans l’espoir d’adoucir l’amertume de la douloureuse nouvelle que je suis malheureusement dans le cas de vous annoncer, je n’ai voulu céder à personne le soin pénible de vous en faire part.
Dimanche 22, à cinq heures du matin, mon fils chéri, le duc de Reichsladt a succombé à scs longues et cruelles souffrances. J’ai eu la consolation d’étre auprès de lui, dans ses derniers moments et celle de pouvoir me convaincre que rien n’a été négligé pour le conserver à la vie. Mais les secours de l’art ont été impuissants contre une maladie de poitrine que les médecins, dès le principe, ont unanimement jugée d’une nature si dangereuse qu’elle devait, infailliblement, conduire au tombeau mon malheureux fils, à l’dge où il donnait les plus belles espérances. Dieu en a disposé! 11 ne nous reste qu’à nous soumettre à sa volonté suprême et à confondre nos regrets et nos larmes.
Agréez, Madame, dans cette douloureuse circonstance, l’expression des sentiments d’attachement que vous a voués Votre affectionnée fille,
Marie-Louise.
Cette lettre parvint à Rome, le surlendemain et laissa Madame consternée. La douleur de la grand’mère fut inconsolable, en opposition avec la douleur de la mère, hélas! trop tôt consolée.
Ayant désigné son petit-fils pour son légataire universel. Madame disait que, tenant sa fortune de l’empereur, elle devait, selon toute justice, la laisser au fils unique de Napoléon. Ce fils unique n’était plus et sa grand’mère, obligée de refaire
son testament, reconnut bien, dans sa désolation, « qu’elle perdait le plus beau joyau de sa couronne ». Mais elle devait une réponse à sa belle-fille et elle se décida à faire écrire la lettre suivante, par son frère, à l’archiduchesse Marie-Louise (1) :
Madame,
Rome, le 6 août 1832.
Malgré l’aveuglement politique qui m’a toujours privée de recevoir des nouvelles du cher enfant dont vous voulez bien m’annoncer la perte, je n’ai jamais cessé de lui conserver des entrailles de mère. 11 était encore pour moi l’objet de quelque consolation, mais à mon grand âge, à mes infirmités habituelles et douloureuses. Dieu a voulu ajouter ce coup, nouveau gage de ses miséricordes, dans la ferme espérance qu’il aura amplement compensé, dans sa gloire, la gloire de ce monde.
Veuillez, Madame, recevoir le témoignage de ma reconnaissance pour avoir pris la peine, dans une si douloureuse circonstance, de soulager l’amertume de mon âme. Soyez sûre qu’elle durera le reste de ma vie.
Mon état m’empêchant de signer cette lettre, permettez que j’en charge mon frère.
Son Altesse eut, dès lors, une pensée unique, refaire son testament. Elle avait institué son petit-fils légataire universel et elle se trouvait dans l’obligation de diviser, en les multipliant, la plupart des donations entre ses enfants survivants et les personnes de sa maison, lui ayant donné des preuves de fidélité, sans oublier la part très large des pauvres.
Suit le testament consigné par acte notarié, en date
(1) Copie de la minute. — Registre de la correspondance.
du 22 septembre 1832, expliquant, avec beaucoup de détails, les dispositions de Madame pour chacun de ses legs et faisant apprécier les qualités de justice et de bienveillance, d’ordre et d’économie, qui caractérisaient la mère vénérée de Napoléon. Cet acte nouveau, écrit en italien et traduit en français, sous les yeux de S. Ém. le cardinal Fesch, étant assez long dans ses détails, n’en exige pas ici la reproduction complète (1). L’analyse succincte du testament de Madame Mère l’a montrée, tout d’abord, préoccupée d’accomplir ses devoirs religieux, pour mieux assurer les dernières dispositions de son héritage et la part des indigents. Elle désigne les églises de Rome, les prêtres et les frais des messes ou des prières à dire pour elle. Elle recommande à ses héritiers de remettre au cardinal la somme nécessaire à toutes tes dépenses de ses obsèques et elle rappelle à son frère la recommandation d’employer l’excédent de la somme laissée par elle, sans qu’il ait à en rendre compte à personne.
Elle signale à la suite chacune des personnes de sa maison instituées par elle ses légataires, telles que le chevalier Colonna son chambellan; madame Rose Mellini, sa dame de compagnie; les femmes attachées à son service, ainsi que les domestiques hommes, en commençant par son premier valet de chambre. Elle désigne M. Robaglia, son secrétaire
(I) Copie de la traduction donnée par le comte Rainoliuo.
le docteur Charles-Mathieu Antonini, son médecin, ot M. Jean Natali, son avocat. Elle lègue à son frère le cardinal les portraits de sa famille.
Son Altesse annule tous les papiers de créance pouvant faire de ses enfants ses débiteurs, en déclarant qu’aucune recherche ne devra être faite contre cette volonté formelle. Elle n’excepte de cette mesure ou quittance générale, qu’un prêt de trois cent mille francs, fait à sa fille Caroline, dès 1815, etc. (Voir, à cet égard, le libellé du testament.)
Elle laisse, à titre de prélegs, en partage entre ses deux (ils Joseph et Louis, son service de vermeil (dont suivent les détails); et elle en réserve une autre partie à ses fils Lucien et Jérome. Elle institue son héritière sa fille Marie-Caroline, dans la seule portion légitime de son héritage (sauf explications testamentaires), et elle y joint un riche collier de perles, etc., etc. Madame nomme enfin ses fils hienaimés, Joseph, Lucien, Louis et Jérome Bonaparte, ses héritiers universels, par proportions égales de lout ce qui peut lui appartenir encore. Elle désigne pour son exécuteur testamentaire le marquis Louis Potenziani. (Voir les formalités du testament.)
A part les portraits peints de sa famille légués à son frère le cardinal Fesch, Madame Mère a légué à la ville d Ajaccio la collection des photographies de sa famille. Ces photographies ont été faites à JNice par Léonard de Saint-Germain. Un album, grand format in-folio, en a été publié en 1866, sous
MADAME MÈHE.
le titre de : Album de la famille Bonaparte. Reproduction des portraits originaux légués à la ville d'Ajaccio par Madame Mère (1).
L’album comprend les sujets suivants :
Armoiries de la Corse.
Maison natale de Napoléon.
Madame Letizia Bonaparte {Mater Regum), d’après Gérard. (Musée d’Ajaccio.)
Madame Mère (Napoleonis mater), Dessiné à Rome, 1835, par Charlotte Napoléon. (Collection de Braccini.)
Buste par Canova.
(Musée d’Ajaccio.)
Charles Bonaparte (en pied), d’après Gérard. (Musée d’Ajaccio.)