XXII PREFACE
Chasles écrivait un jour. « C'était une belle époque éperdue. Elle voulait trop, elle espérait trop, elle comptait trop sur ses forces, elle jetait trop de sa sève aux vents du midi et du nord. Elle ne s'arrêtait pas pour s'écouter vivre; mais elle vivait. Elle avait l'ardeur, la sève et l'élan. Partout singularités et phénomènes : femmes émancipées, phalanstériens, vintrassiens, saint-simoniens; on faisait des drames en trente actes et des vers de quarante pieds. Trialph jaillisait de la plume de Lassailly, et le pauvre Petrus Borel, qui est allé mourir de douleur en Algérie, se disait Ijcanthrope. On imaginait qu'une loi votée pourrait ouvrir le paradis sur la terre; un seul noble discours allait de la tribune retentir dans toutes les poitrines.... » Ah! le beau temps et le temps des glorieuses chimères! C'était folie? Soit. Nous sommes devenus trop sages. Nous analysons, critiquons, cherchons, fouillons ça et là: nous sommes des chimistes, des médecins, oui; mais nous ne sommes plus des créateurs. L'imagination s'est enfuie. La folle du logis a mis la clef sous la porte. Il nous reste des conteurs qui décrivent, — mi-partie peintres de genre et commissaires-priseurs. Il ne nous reste plus de génies qui inventent. Et il y avait certes plus de salpêtre chez le dernier de ces insensés d'autrefois que chez plus d'un homme célèbre d'aujourd'hui.
Et voilà pourquoi nous disons aussi en feuilletant le livre éperdu du Lycanthrope : « Poor Yorick, a las ! — Hélas ! pauvre Yorick. ! »
Il y avait quelque chose là !
Jules CLARETIE.
Février 1877.