DE PROF
Fitz-Harris ne put achever ce dernier mot, un étourdissement l'avoit pris. Il se traîna tout chancelant jusqu'au bord de son lit, et c'est tout ce qu'il put faire. A cette époque il étoit déjà dans une telle foiblesse que l'application qu'il avoit mise à tracer ces inscriptions sur la muraille l'avoit épuisé. Depuis quelque temps, même dans l'inaction, sans qu'aucun effort apparent les provoquât, il étoit sujet à de pareilles défaillances. Il se plaignoit aussi de spasmes, de palpitations au cœur, de sueurs froides. Il avoit couvent à la bouche un mouvement convulsif pénible à voir. Un frisson mortel ne désemparoit pas de lui. Ces souffrances lui donnoient sur les nerfs, l'agaçoient, et son irritabilité naturelle et son irrascibilité augmentoient dans une proportion effrayante. Il faisoit attention à tont, il s'occupoit de tout, lui qui, dans son beau temps, ne songeoit à rien, et à qui rien n'importoit; et la plus petite chose, sans savoir trop pourquoi, le crispoit, le révoltoit. Il se le voit morose, et tout autour de lui et sur lui lui sembloit sale, mal fait, mal adroit, et il s'en affligeoit sincèrement. La chaleur si ardente qu'il avoit eue dans le cœur s'étoit refroidie. Ce qu'on pourroit appeler le pouvoir d'aimer avoit quitté son âme ; il se détachoit de tout. Il devenoit dur, insensible, à son égard et pour autrui. Il tracassoit sans relâche les porte-clefs. Plus de caresses pour Cork. Cork avoit toujours tort, Cork l'importuuoit, Cork étoit grondé sans cesse. Plus de bonnes paroles pour Patrick; il le grondoit, il lui disoit des duretés. Puis, quand, par hasard,
un mouvement de tendresse renaissoit, c'étoient alors des folies î îl caressoit Cork sans miséricorde, il le baisoit, il lui demandoit pardon d'être resté si long-temps sans l'aimer. Il disoit les plus douces choses à Patrick; il le cajoloit et vouloit, dans sa prévenance, tout lui donner, même ses soins, le pauvre mourant ! même sa part de nourriture. Patrick, au demeurant, avoit beaucoup à souffrir ; car ce commerce étoit, on le sent de reste, âpre et difficile. Mais que sa conduite étoit belle ! Faisant toute abnégation de soi-même, il laissoit passer, sans souffler mot, les reproches injustes, les épithètes cruelles; il se ployoit, il se courboit, il se prêtoit comme un esclave inepte; il obéissoit religieusement aux fantaisies les plus étranges, aux caprices les plus passagers. — Au temps où nous voici arrivés, le mal avoit fait un tel j^rogrès chez Fitz-Harris, que ses jambes trembloient et fléchissoient sous le poids de son corps, qu'il avoit peine à se tenir debout. Patrick, vers le milieu du jour, l'aidoit à se lever, l'enveloj)poit bien chaudement et l'asseyoit sur une chaise, d'où il ne bougeoit plus jusqu'au coucher. Seulement il fiilloit qu'il le changeât vingt fois de place. Fitz- Harris le prioit de l'asseoir vers la porte; puis, une fois là, il regrettoit de n'être pas auprès de la table; puis, auprès de la table, il souhaitoit d'être plus près de la cheminée. Quelquefois, dans ses dispositions de mélancolie plus douce, quand il avoit bien parlé de sa l^atrie, de l'Irlande, il uemandoit à voir encore une fuis le ciel; Patrick, alors, le chargeoit doucement sur
ses épaules, et se rangeoit le long de la muraille, audessous de la lucarne. Se haussant comme il pouvoit, agrippé aux barreaux intérieurs, Fitz-Harris parvenoit à dépasser de la tête l'embrasure, et là, tant que Patrick ne ployoit pas sous la charge, il demeuroit tristement à contempler, à travers les clayonnages de fer et les vitres sales, quelques bribes d'azur, un reflet jaune ou une -étoile solitaire. Scène déchirante et sublime! Chose horrible, à faire pleurer les pierres!... Pauvres jeunes hommes!
Fitz-Harris étoit depuis long-temps dans cet état de langueur et de consomption, quand, un matin, le porte-clefs, en leur apportant, à onze heures, leur pitance, leur annonça, pour l'après-midi, afin qu'ils aient à mettre plus d'ordre dans leur chambre, la visite de M. le lieutenant-général de la Police du Royaume.
Car M. le lieutenant-général de la Police du Royaume avoit pour habitude de venir, ordinairement, une fois dans l'année, à la Forteresse, pour y faire censément une soi-disant inspection. Rarement il y manquoit. Il aimoit beaucoup ça. C'étoit pour lui comme une partie de campagne, un rendez-vous de chasse, auquel il invitoit toujours quelques-uns de ses bons amis. Il y amenoit même, quelquefois, sa petite lamille, en calèche, quand on avoit été bien sage. Il va sans dire que M. le lieutenant pour le Roi étoit averti d'avance du jour fixé par M. le lieutenant-général. A son arrivée chez le commandant, après les bo)ijour, comment vas-tu? exigés par la politesse,
ce dernier s'en allolt, droit comme un âne retourne au moulin, prendre place à la table qu'il savoit lui être servie. Alors i^e commençoit un somptueux, un splendide repas, où se trouvoit tout ce que l'opulence et la délicatesse la plus recherchée avoient pu inventer et réunir. M. le lieutenant-général Laffroit, buvoit, se délectoit, s'extasioit, se confondoit eu éloges, goûtoit, dégustoit, revenoit au même plat, se léchoit les barbes.
Hosanna in excelsis ! quelle fête ! quelle magnificence ! 0 Amphytrion trois fois heureux!... Puis, une fois bien amorcé, dans le plus chaud moment de son enthousiasme, vite on insinuoit à ce magistrat, vite on lui couloit en douceur dans le tuyau de l'oreille que telle étoit à peu de chose près le régime ordinaire des prisonniers, et que le cuisinier qui venoit d'exciter ses transports étoit celui-là même du Donjon. Il l'entendoit ou ne l'entendoit pas, il l'écoutoit ou ne l'écoutoit pas, il y croyoit ou n'y croyoit pas , ce sera comme on voudra; cela ne fait rien à notre affaire; mais ce qui est toutefois positif, c'est qu'aussitôt que M. le lieutenant-général étoit bien pansu, bien repu, bien bu, comme on diroit en anglois, on le lâchoit tout rayonnant dans les tours, où il demeuroit à peine une heure, et ne voyoit jamais qu'un certain nombre de prisonniers, les originaux, les plus amusants à voir, comme il disoit, qui, les infortunés, de peur d'aggraver leurs misères, n'osoient se plaindre du traitement qu'ils éprouvoient. A peine, d'ailleurs, avoient-ils le temps de lui
dire quelques mots sur la liberté qu'ils attendoient de sa justice. De la justice de M. le lieutenantgénéral de Police ? Dérision !
Le porte-clefs avoit dit \Tai : en effet, ce jour-là, M. le lieutenant -général fit sa visite annuelle. Dans l'après-midi, en effet, un bruit extraordinaire éclata aux portes du cachot, qui, tout-à-coup, s'ouvrirent comme par enchantement et laissèrent entrer avec fracas une suite nombreuse. Marchoit en tête, ou plutôt trébuchoit en tête, M. le lieutenant-général, pour plusieurs raisons, et parce qu'en outre, en entrant, son pied avoit heurté contre la marche qu'il falloit monter pour entrer dans la chambre ; marche que, pom* plusieurs raisons encore, il n'avoit pas vue au moment de son apparition triomphale. Vêtu de noir, il étoit comme tout magistrat bien né doit l'être. Du reste, personnage insignifiant. Derrière ses hauts talons venoient immédiatement quatre autres comparses de même couleur, principaux commis, sans doute; puis M. le lieutenant pour le Roi au Donjon, et les siens, en habit neuf. A ce coup de théâtre, Fitz-Harris, qui, envelopi^é dans toutes ses hardes et dans la couverture, étoit assis le dos tourné à la porte, fit faire un demi-tour à sa chaise pour se mettre avec la cavalcade face à face. Les deux camps sont donc en présence. Fitz-Harris regarde tout ça de son air hargneux. Si l'on en vient aux mains, gare ! la journée sera chaude. — M. le lieutenant-général , l'œil luisant, la lèvre épaisse, après avoir balbutié inintelligiblement quelques paroles, parvint enfin à dé-
tacher assez sa langue pour dire d'une voix engluée : — Avez-vous, prisonniers, quelque réclamation à faire ? Êtes-vous bien nourris? — A laquelle question Patrick répondit : — Nous le sommes assez mal, monsieur; oui, assez mal! Mais l'affaire de notre liberté nous intéresse davantage; occupons-nous du plus nécessaire, s'il vous plaît. C'est notre sort qu'il s'agit de changer, et non notre pâture. Faites-nous libres d'abord. Et, quand nous serons libres, nous vivrons comme les oiseaux du ciel, non pas comme il vous plaira, mais comme il plaira à Dieu. — Assez mal, reprit âprement Fitz-Harris; oui! puisqu'il faut le dire, nous le sommes assez mal, horriblement mal! Mais, monsieur', n'avez-vous pas de honte de venir parader ainsi la bouche pleine, dans l'antre de la faim, devant de pauvres gents qu'on exténue par le jeûne ? Oui, monsieur, vous le savez de reste, nous le sommes assez mal! Voyez mon état; voyez comme mes bras et comme mes joues se décharnent. M. le commandant que voici est un valet infidèle qui fait, sans pitié, danser l'anse du panier que le Roi lui a mis au bras. Monsieur gagne sur tout : sur le pain, sur le vin, sur le sel, sur les fèves, sur les harengs, sur la viande pourrie qu'il nous donne. Il nous laisse sans lumière, sans feu, sans vêtements. Et, moj^ennant notre faim, notre soif, moyennant notre misère, et le linge sale qui nous ronge, et le froid qui nous gerce, monsieur, sans doute, monte son écurie, sème de l'or dans les tripots, entretient des filles! Monsieur achète des prés au
soleil, des robes de moires et des angleterres à madame ! Monsiem* fait le bon père ! Monsieur élève sa famille ! Eh ! vous, le maître immédiat de ce laquais, vous savez ça, et vous le laissez faire ! vous souriez à ces bassesses ! vous connivez à ces infamies ! Honte et opprobre !...
Tandis que Fitz-Harris jetoit ces dernières paroles à pleine gorge, M. le lieutenant-général de police, décontenancé au plus haut i3oint, avoit prononcé quelques mots que la voix du prisonnier couvrit et qu'on n'entendit pas ; puis il avoit fait un geste comme pour se retirer et se faire suivre. Mais, là-dessus, le pauvre malade, à qui l'indignation venoit de rendre quelques forces, s'étoit levé tout-à-coup, et, rejetant la couverture qui l'enveloppoit, s'étoit précipité contre la porte. La porte, sous ce choc, s'étoit refermée, et alors sans interruption, pour ainsi dire, et d'une façon plus téméraire encore, il avoit poursuivi : — Audience, monsieur, s'il vous plaît? qui vous presse? Votre festin n'est donc pas fini? Croyez-moi, ne rentrez pas à la buvette; d'ailleurs, chacun à son tour à vous avoir; vous êtes mon hôte à cette heure et je suis votre échauson. Oh! je le vois bien, c'est que mes paroles vous pèsent. Vous ne vous attendiez pas à ce bouquet de chardons que j'ai cueilli sur ces dalles. Il y a longtemps que j'avois toutes ces choses sur le cœur; je vais mourir... mais, du moins, je ne mourrai point sans vous les avoir dites. Quand on me met le pied sur la gorge, comme le ver sur qui l'on marche, je me redresse; quand on m'éperonne, je rue!
Jusqu'à ce jour, j'avois fait l'âne pour avoir du son; j'avois été gentil avec vous lors de vos visites; à deux mains jointes, doucement, j'avois imploré de vous ma liberté, j'en avois flatteusement appelé à votre miséricorde et à la justice de votre cœur; mais à quoi tout cela a-t-il abouti ? Quel mieux avez-vous apporté à notre sort, depuis onze ans que vous venez honorer notre cachot de votre présence ; depuis sept ans, depuis l'arrivée au Donjon de monsieur votre ami, que vous venez, entre deux vins, faire le petit Vincentde-Paule, l'homme aux entrailles de père? Pitié!... Hypocrisie!... Otez donc ce masque, il vous déguise mal, beau sanglier faisant le philanthrope! Monsieur le lieutenant-général de la Police du Royaume, vous avez des héraults; envoyez-les donc, je vous en défie, proclamer par les carrefours de la ville ce que vous nous faites ici, et pourquoi vous nous le faites. Mais non, donnez-vous-en bien de garde, vos crieurs seroient massacrés. Ces choses-là, d'ailleurs, ne se divulgent pas : c'est le secret du ménage, c'est la bouteille à encre de la Police, c'est le pot au rose du Roi. — Depuis onze ans, monsieur, nous vous demandions la liberté ou la mort; aujourd'hui, monsieur, que la mort habite dans mou sein, je vous demande la liberté ou qu'on m'achève!...
Comme Fitz-Harris en étoit là, les porte-clefs, qui depuis long-temps s'agitoient pour l'arracher de devant la porte, en vinrent enfin à leur honneur, et comme, tout débusqué qu'il étoit de son poste, il reprenoit haleine et brandi ssoit un nouvel épieu, Patrick,
qui sentoit avec douleur qu'il n'en avoit déjà que trop dit, lui mit la main sur la bouche.... Il étoit temps. Les fumées du vin et de la colère montoient au nez de MM. les lieutenants. Ils menaçoient, ils caracoloient. Fitz-Harris, dans le fait, soyons francs, avoit frappé assez dru, sur les écailles de ces reptiles pour qu'ils sifflassent et montrassent leurs dards. — Sortons, messieurs, sortons, je n'y tiens plus, s'écrioit M. le lieutenant-général. De grâce, ôtez-moi de ce foyer de sédition! De grâce, ôtez-moi du spectacle de ces furieux ! — M. le lieutenant pour le Roi, vous me ferez jeter sur l'heure ces régicides dans les cabanons de Bicêtre, en attendant pis. — Que son Excellence me laisse le soin de venger la Couronne, et se repose sur moi, répondit avec joie M. de Rougemont.
Et la troupe défila comme elle étoit venue, non sans trinquer, chemin faisant, avec les murailles. M. le lieutenant au Donjon formoit l'arrière-garde, il tordoit ses bras avec rage ; ses dents claquoient.
Aussitôt que le cachot fut débarrassé et que Fitz- Harris se fut retrouvé en ftice de lui-même, la raison lui revint; mais les forces que lui avoit prêtées la colère s'évanouirent. Il s'affaissa tout-à-coup sur les dalles, et, promenant son regard autour de lui, il se prit à verser un torrent de larmes. Il frissonnoit. Patrick s'empressa de le relever, le fit asseoir : et renveloppa dans ses langes le pauvre enfant, — Oh ! mon frère, lui dit alors Fitz-Harris, nous sommes perdus ! qu'ai-je fait? Que m'as-tu laissé faire? Je ne sais plus dans mon délire, ce que j'ai dit à ces hommes.
mais il me semble que je leur ai dit des choses bien cruelles et qu'ils rugissoieut. Oli! mon frère, nous sommes perdus ! Caclie-moi, ils vont revenir pour me tuer !... — Non, mon pauvre ami, lui répondit Patrick. Allons, courage, un peu de calme! Ne crains rien; ces gents-là font mourir, mais ne tuent pas.
Environ trois heures après cette échauffourée, M. le lieutenant pour le Roi, armé de sa canne, et les trois porte-clefs du Donjon armés chacun d'un bâton, tambour battant, mèche allumée, se précipitèrent inopinément dans le cachot. M. le lieutenant pour le Roi écumoit. — Holà ! A nous deux , maintenant , misérables! se mit-il à hurler, renversant la table d'une main , et brisant la cruche d'un coup de pied pour se donner une allure formidable. Porte-clefs, rouez-moi de coups cette vile populace ! Un noble gentilhomme, un serviteur du Roi, traité ainsi devant son Excellence, par un petit va-nu-pied, un ver de terre, un enfant des rues ! Tu voulois donc , brigand, me faire chasser du poste où l'estime générale m'a placé? Tu voulois donc arracher son gagne-pain à un pauvre père de famille ?... (Au mot père de famille, mot tant exploité depuis, M. de Rougemont donna à sa voix une inflexion sentimentale. S'il eût pu se cracher dans les yeux, je crois, dans son attendrissement, qu'il eût versé quelques larmes.) Tu mériterois, plat-gueux, d'être écorché tout vif, que je te fisse avaler mon poing comme une poiré d'angoisse, que je te cassasse ma canne sur les reins! Tiens donc ! — Tiens donc ! — Je te tuerai, — misé-
rable!... — Holà! monsieur, c'est une infamie; frapper ainsi un malade ! Brute vile et féroce ! cria alors Patrick en se plaçant entre M. le lieutenant et son ami, que ces coups avoient couché par terre. — A moi î porte-clefs, à moi ! reprit M de Kougemont ; et deux porte-clefs s'élancèrent sur Patrick et le frappèrent violemment; Patrick ne broncha pas. Haussant les épaules de pitié, il se contenta d'arracher fièrement la canne de M. le lieutenant pour le Roi, de la briser sur son genou, et de lui en jeter les morceaux à la face.
Tandis que ceci se passoit, derrière Patrick se passoit une chose plus barbare , plus ignoble encore , digne d'un Bourguignon au temps des Armagnacs, digne du temps où, emmitouflé dans une robe de damas doublée de martre, et le couteau en main, régnoit dans la boue le roi Capeluche. Le troisième porte-clefs, homme de carnage, s'étant saisi de Cork, et lui ayant brisé la tête sur l'angle de la cheminée et sur la muraille, s'amusoit à barbouiller de sang Fitz- Harris, étendu sans vie sur le plancher, en lui passant sur le visage le corps mort de son pauvre ami. Patrick, tournant la tête et voyant cette lâcheté, jeta un cri terrible; mais M. le chevalier de Rougemont y donna un sourire d'applaudissement.
Quel cœur ne seroit soulevé ! Ma plume tremble et m'échappe. A cet endroit, ce livre tombera sans doute de plus d'une main. Qu'y puis-je ? La vérité n'est pas toujours en satin blanc comme une fille à la noce ; et, sur Dieu et l'honneur! je n'ai dit que la vérité, II. 10
que je dois. Quand la vérité est de boue et de sang, quand elle offense l'odorat, je la dis de boue et de sang, je la laisse puer; tant pis ! Ce n'est pas moi qui l'arroserai d'eau de Cologne. Je ne suis pas ici, d'ailleurs, pour conter des sornettes au jasmin ou au serpolet.
Ce dernier acte d'une férocité suprême avoit glacé Fitz-Harris et Patrick : ils restoient là à demi morts, anéantis, comme attendant le coup, fatal. — Profitant de cette stupeur, deux porte-clefs ramassèrent Fitz-Harris et l'emportèrent hors du cachot; et M. le lieutenant pour le Roi et le troisième portecjefs, le prenant chacun par un bras, entraînèrent avec eux Patrick. Dans la tour de la Surintendance, il y avoit quatre cachots de cinq ou six pieds carrés, où les lits étoient de pierre et, tout au fond, un grand caveau où l'on ne pouvoit pénétrer que par un trou pratiqué dans la voûte. Ce fut au bord de ce trou, dont la trappe étoit levée, et dans lequel on avoit placé d'avance une échelle , que furent amenées les deux victimes. Arrivé là, Fitz-Harris revint à lui, et, voyant que c'étoit là qu'on alloit le plonger, sa nature se révolta; il jeta un cri, fit lâcher prise aux porte-clefs, et se dressa sur ses pieds d'un seul bond. Patrick, alors, avec un phlegme sépulcral, se mit de lui-même à descendre l'échelle, en disant : — Il faut mourir, mon frère ; mon frère , il faut mourir quand il plaît à Dieu! Viens!... Fitz-Harris, vaincu par ces paroles, se rapprocha de l'ouverture pour imiter son ami; mais comme il se penchoit pour saisir les
MADAME PUTIPHAa. 147
montants de l'échelle, M. le lieutenant pour le Roi, ou peut-être un porte-clefs, je ne saurois dire, le poussa rudement, le pied lui manqua, et il tomba comme une masse au fond de la citerne.
L'échelle fut remontée, et la trappe s'abaissa.
ife
i/u^ ous avons laissé Déborah et Vengeance, une courageuse mère et son enfant échappés de l'esclavage, Greneviève de Brabant et ^ son fils Bénoni, échappés à la hache du traître Golo, avec Icolm-Kill l'aventurier et ses compagnons, faisant force de voile sur le sloop. Après un séjour de près d'un mois aux îles Baléares, après bien des bonnes et des mauvaises fortunes de mer, qui, seules, pourroient donner matière à un livre plus gros et peut-être d'un intérêt plus palpitant que celui-ci, mais sur lesquelles, n'entendant rien aux choses maritimes, nous garderons un modeste silence, la vigie, ayant enfin reconnu la plage d'Irlande, cria trois fois : terre ! Et, de même qu'en quittant Lerins, dès qu'au soleil levant elle avoit eu crié trois fois : soleil ! les matelots, tête nue, entonnèrent l'hymne à la patrie; mais cette fois ils le chantèrent d'un air triste et presque à voix basse. On n'étoit plus sous un ciel étranger et libre : on étoit sous le ciel natal, en proie à l'étranger. L'esclave étoit rentré sous le fouet du maître.
Sir John Chatsworth reçut Déborah avec une vive satisfaction. Il avoit peu compté sur le succès de l'entreprise, malgré toute l'habileté et toute l'audace qu'il avoit bien voulu lui-même reconnoître à Icolm- Kill. Sir John Chatsworth n'étoit pas un homme de poésie et d'aventure. Ce qu'on appelle le sort, le hasard, la providence, sonnoit à son oreille comme une parole vide. Les choses ne lui sembloient pas faciles et prospères; il ne voyoit pas en beau comme on dit; le présent, quelque triste et quelque mauvais qu'il pût être, à ses yeux étoit bien; l'avenir n'étoit qu'une brume épaisse au-dessus d'un abyme. Chez lui, point d'espérance, point d'espoir, jamais ! mais aussi point de déception.
Ce qui causa surtout l'admiration de M. Chatsworth, c' étoit le changement magnifique qui s'étoit fait dans la personne de sa pupille. De la jeune et folâtre enfant qu'il avoit vue à Limerick pour la dernière fois, peu de mois avant la mort de sir Francis Meadowbanks, son grand-père, le temps et le malheur avoient fait une grande et belle dame sérieuse. Plusieurs fois M. Chatsworth revint avec éloge sur ce changement. Déborah, comme on le devine bien, appela à elle les mots les plus suaves pour remercier son tuteur dans toute l'étendue de sa reconnoissance sincère et profonde, et elle lui prodigua les marques d'une affection si bonne et si vraie, que l'âme aguerrie de l'homme de loi ne se put défendre maintes fois de quelque émotion. Son arrivée répandit un peu de joie dans la maison de sir John, et lui donna, pendant
quelques jours, presque un air de fête; mais comme cette joie étoit sévère, mais comme cet air de fête étoit grave, car la maison de sir Jolm étoit une de ces maisons angloises on régnent la règle et l'austérité, cela ne déparoit pas la mélancolie séduisante que professoit la jeune infortunée, et qui convenoit au deuil de son cœur. Sir John crut devoir à ses amis de leur ouvrir les portes de ses salons pour qu'ils vinssent déposer leurs hommages aux pieds de sa pupille. Il donna plusieurs repas , il tint plusieurs cercles où Déborah, si c'eût été possible, se fût dispensée de paroître, mais où elle brilla dans tout son éclat. Les infortunes et le courage de cette belle prisonnière d'Etat excitoient les plus vives sympathies et ajoutoient un charme secret et irrésistible à ses charmes naturels. Les premiers temps de sou retour s'écoulèrent ainsi quelquefois dans le trouble du monde, mais le plus souvent dans l'échange paisible des plus aimables témoignages d'amitiés et de gratitude, et dans la confidence et le récit du passé.
Déborah apprit alors que lord Cockermouth, son père, n'habitoit plus l'Irlande. Sans doute, sa disparition, qui avoit détruit le bon effet qu'il s' étoit promis du jugement de Tralée, qui pourtant lui avoit coûté gros, l'avoit déterminé à prendre ce parti. Il n'étoit retourné à son manoir de Killarney que pour le vendre à la hâte avant de passer à Londres, où, depuis la mort de sa femme, quelques-uns de ses anciens compagnons de table le sollicitoient de venir habiter; car, depuis qu'Anna Meadowbanks lui manquoit, il nour-
MADAME PUTIPHAR. lai
rissoit dans quelque coin inconnu de son cœur un chagrin assez véritable, et des regrets qui souvent, malgré lui, avoient transpiré jusque dans sa correspondance. Au fond de tout, lord Cockermouth n'avoit pas été sans quelque affection pour sa femme et pour sa fille. S'il avoit fait souifrir sa femme, ce n'étoit pas qu'il se fût donné à tâche le martyre de cette douce créature. 11 ne s'étoit pas dit : Je vais être méchant avec elle, je vais payer d'ingratitude sa tendressse, son dévouement, sa résignation; elle avoit eu une vie triste et pénible, par cela seul qu'on l'avoit mise en contact avec un être lourd, grossier, brutal , et que sa nature délicate et choisie avoit été forcée de subir les lois d'un maître implacable et médiocre qu'elle n'avoit pas rêvé. Par convenance de famille, la tourterelle avoit été accouplée à un bœuf, et condamnée à tracer un sillon. — Si lord Cockermouth avoit fait souffrir Déborah, sa fille, ce n'étoit pas non plus qu'il fût pour elle dénué de toute espèce de tendresse et d'attachement : c'étoit à cause de Patrick. Malgré sa rustique enveloppe et ses mœurs triviales, ce lord, comme nous l'avons dit quelque part autrefois, entretenoit la morgue la j)lus fière et les plus hautes prétentions aristocratiques. Un sentiment mal digéré, mais inaltérable, de l'honneur de sa maison et de son sang, vivoit en lui, et ce sentiment vivace ne lui avoit pas permis de transiger en faveur des liaisons de sa fille. La seule pensée que le fils d'un bouvier, d'un laboureur, pût être l'ami et peut-être l'amant et Tépoux de Déborah, le ré vol toit, et al lu-
moit eu lui une indignation, une colère pleine d'une noble passion, comme on a pu le remarquer, à laquelle le caractère ordinaire de cet homme n'eût pas donné lieu de s'attendre. Il avoit fallu vraiment qu'il vît la chose bien en mal, que la tache dont son blason étoit menacé lui eût semblé bien inévitable et bien énorme, pour qu'il en fût venu à prêter les mains, sinon à commander l'attentat manqué sur Patrick dans le sentier creux de Killarney; car ce bourru à l'âme dure, qui profitoit volontiers des droits de la guerre, avoit toujours répugné à l'injustice; et une fois cette première injustice commise, une fois compromis par cette triste affaire, il s'étoit vu, sans doute, lui soigneux de la gloire de sa maison et de son honneur, entraîné, pour sortir de ce pas cruel, tout en pesant bien dans son cœur ce que valoit cette mauvaise action, à provoquer ou plutôt à acheter le jugement des juges de Tralée, qui avoit déclaré Patrick l'assassin absent de Déborah. Oui, à travers tout cela, il faut bien le reconnoître, lord Cockermouth avoit eu une affection assez réelle pour Déborah, et le grand trouble dans lequel il étoit tombé, lors de son retour dans la salle du festin, trouble allant jusqu'au délire, qui lui avoit fait jouer un rôle si inconvenant par-devant ses convives , qui lui avoit fait dégainer si inconsidérément son épée encore toute sanglante, avoit eu sa plus grande source dans la profonde douleur qui l'avoit saisi intérieurement à la vue de sa fille si horriblement mutilée par Chris, cet imbécille assassin. Après ce cou[)
pitoyable pour la rendre à la vie, pour faire disparoître ses blessures, il lui avoit fait donner avec joie, les soins les plus affectueux ; et si , à peine convalescente, il l'avoit emmenée aux Assises de Tralée, c'est qu'une nécessité impérieuse, à ses jeux, ne l'avoit pas laissé libre en ce cas.
Soit que les bâtiments du château, pour la plupart de la plus vieille date, eussent besoin de réparations trop considérables, soit que, par une sorte de superstition, personne n'eût voulu venir habiter ce lieu maudit, comme on le regardoit, après un phantôme, un serviteur de Satan : car le bruit public, qui noircit et grossit tout, avoit fait tout cela et pis que cela du vieux commodore, lord comte Cockermouth n'avoit pu trouver un acquéreur; mais comme il s'étoit avancé, plutôt que d'en avoir le démenti, il avoit morcelé son beau domaine, et l'avoit livré pièce à pièce aux campagnards circonvoisins. Des fermiers avoient acheté, comme matériaux, la demeure seigneuriale, et l'avoient démolie, et en avoient extrait les pierres pour bâtir des murs autour de leurs clos. Quelques salles basses avoient été seules respectées, et servoient de granges et d'étables; aujourd'hui, c'est à peine si l'on en trouveroit quelques vestiges, et si, au fond de quelque hutte, on trouveroit encore quelque vieillard qui ait gardé mémoire des Cockermouth. Ainsi finit ce castel, qui étoit là debout depuis tant de siècles, qu'il n'avoit plus d'âge, comme les vieux chênes de la forêt. Ainsi finit Coekermouth- Castle, comme finissent autour de nous tant do mo-
numents, tant de ces belles horloges de pierre, qui semblent placées là pour compter les générations qui s'écoulent, comme un cadran compte les heures écoulées. Ainsi finit Cockermouth-Castle, ainsi finissent les plus saintes et les plus belles choses, sous la faulx du temps et sous la faulx de l'homme : c'est le sort commun. L'épée du conquérant s'en va à la ferraille; le manoir, dont les tours escaladoient le ciel, est rasé à hauteur d'homme; l'âne brait dans la salle du thrône, et le sépulcre royal, à demi enterré, n'est plus qu'une auge à porcs.
Un jour, Déborah étoit seule au salon ; assise près de la cheminée elle lisoit, et Vengeance jouoit et se rouloit à ses pieds sur une peau de léopard. M. Chatsworth entra, fit glisser un siège sur le parquet, et vint se placer à côté d'elle. Déborah ferma son livre par respect et s'inclina, et M. Chatsworth lui prit la main, la serra afi'ectueusement et lui dit : — Depuis long-temps, madame, votre tuteur avoit quelque chose à vous dire dans le secret; mais, ne voulant rien brusquer, au lieu de provoquer une occasion favorable, il a attendu patiemment que cette occasion se présentât. Le temps et le lieu sont convenables ; écoutez-moi : — Me croyez-vous votre ami? — En puis-je douter, monsieur. — Me croyez-vous assez votre ami pour n'avoir rien tant à cœur que l'intérêt de votre bien et de votre gloire ? — Oui, monsieur. — C'est que, voyez-vous, j'ai à toucher à des choses bien délicates, madame, auxquelles nul au monde n'auroit le droit de toucher, à moins qu'il ne fût ce que
je suis pour vous, et que vous n'ayez la foi en lui que vous daignez avoir en moi. Vous avez là, à vos pieds, un bel enfant, madame, que j'aime comme je vous aime, croyez-le bien, et pour qui je suis prêt à faire ce que je ferois pour vous; eh bien, votre ami va vous dire une parole cruelle : il faut que ce bel enfant soit éloigné de vous, il faut que cet enfant disparoisse. — Eh ! qui veut cela? — Le monde, madame. — Le monde !... — Le monde et votre honneur, madame. — Le monde et mon honneur!... je ne comprends pas. — Le monde a des lois et l'honneur est sévère, madame ; et le monde et votre honneur, et votre avenir, exigent de vous ce sacrifice. A ces mots, Déborah tomba à genoux auprès de son enfant, et, le serrant contre son sein, elle le couvrit de baisers et de larmes. — Toi, mon Vengeance, toi, mon Patrick, mon fils, mon bien, mon âme, t'abandonner! Oh! non, jamais! s'écrioit-elle. — Il faut que cet enfant soit éloigné de vous, madame; mais je ne dis pas qu'il faille qu'il soit perdu pour vous. — Je comprends bien, monsieur. — La naissance et l'existence de cet enfant est chose tout-à-fait ignorée. Depuis votre arrivée j'ai fait en sorte, sans vous en donner le motif, que cet enfant fût tenu à l'écart; ne divulguons pas ce que le Ciel, dans sa bienveillance, a voilé; confiez-moi ce doux être, je le ferai élever dans l'ombre d'abord, puis je le ramènerai près de moi, et je le soignerai, et je veillerai sur lui, et je le chérirai comme mon pro^ire sang. Il passera pour l'enfant d'un parent à moi, éloigné et pauvre, ou
pour un orphelin, un adoptif. — Votre offre est grande et généreuse, sir John, et je vous en rends grâce; mais je sens là qu'il y a en moi quelque chose d'énorme, d'inexjDlicable , qui repousse la pensée seule de ce moyen, et qui ne me permettra jamais de m'y prêter. Cela, j'en conviens, pourroit sauver les dehors; ce qui se paie d'apparences pourroit être satisfait; mais mon cœur ne le seroit pas, mais cela ne me sauveroit pas du remords. — Vous voyez mal, mylady; une faute, et c'en est une, peut donner du remords; mais on n'a pas de remords pour avoir effacé une faute. — Une faute ! mais de quoi parlezvous ? Je n'ai pas commis de faute. Mais que voulezvous dire?... J'avois un époux de mon choix, un ami, un amant, je l'aimois, et voilà le fruit de notre amour, fruit que j'aime ! et ce que j'ai fait je l'ai voulu, et je ne saurois vouloir une faute : il n'y a rien à effacer, monsieur. — En prenant les choses d'en haut, ma bonne amie, il se peut que devant la nature il n'y ai pas de faute; mais nous ne sommes pas ici au bord du fleuve Saint -Laurent, et c'est une faute devant les hommes ? — Devant les hommes ? pitié! Oh! qu'ils ont bien mon mépris ceux-là!... J'ai à me louer d'eux, en effet, je dois les ménager. Non, non, mon fils, non, non, mon Vengeance, je ne te renierai pas! tu ne seras pas sans mère! tu ne m'appelleras pas madame! je ne ferai pas la vierge à tes dépens!... N'insistez pas, ô mon tuteur; vous me faites souffrir horriblement ! Je suis sa mère, sa mère, sa mère, et ne veux être que ça! Je ne
suis pas en quête d'un nouvelle alliance; qu'on me laisse pour ce que je suis, comme je laisse les autres. C'est fini ! je suis à mon fils, et je pleure Patrick, et voilà tout!... Vous êtes bon, sir John, je vous aime; mais brisons là-dessus ; vous êtes un homme régulier, et je suis une folle ! vous êtes un archonte, et je ne suis qu'une pauvre Sapho.
Sir John ému, attendri jusqu'aux larmes, pressa contre son cœur la mère et l'enfant, Geneviève de Brabant et son fils Bénoni, et leur dit : Cela peut blesser mes sentiments, cela peut froisser un coin de mon âme; mais cela ne vous ôte ni mon amitié ni mon dévouement; à la vie, à la mort, je suis à vous; faisons la paix; baise-moi, pauvre enfant! embrassez-moi, pauvre femme!
Et depuis, l'honnête sir John Chatsworth, qui avoit à son service une noble intelligence, n'insista pas, ne toucha plus à rien dans ce sens. Là-dessus silence éternel.
I 'ÉCHELLE fut remontée et la trappe s'abaissa, et il se fit une nuit profonde.
— Oh! mon Dieu!... s'écria Patrick, fléchissant les genoux et se prosternant la face contre terre.
L'horreur et l'effroi avoient ouvert par surprise son cœur stoïque au désespoir; mais sa courageuse raison reprit aussitôt son empire, et il s'ôta du cœur ce mouvement de foiblesse comme on s'ôteroit de la main une écharde.
Il se releva, et, guidé dans les ténèbres par ses gémissements, il s'approcha de Fitz-Harris, et l'appela et prêta l'oreille. Fitz-Harris ne répondit point. Il se pencha sur lui et lui prit la main : sa main étoit froide. Alors il s'éloigna de lui, et, se tenant à la muraille, il poussa du pied, dans un des coins du caveau, la paille, ou plutôt le fumier dont on avoit eu l'attention de joncher le sol. Sur cette litière, ayant porté doucement son ami , il l'appela de nouveau après lui avoir posé la tête comme sur un chevet; mais toujours point de réponse. C'étoient là touts les soins qu'il pou voit lui donner; il se coucha
donc auprès de lui , dans une anxiété inexprimable , «'assurant de minute en minute du battement de son cœur, écoutant silencieusement son haleine, épiant l'instant suprême où il auroit enfin cessé de souffrir, où il auroit passé de la condition humaine si triste, et de la plus dure des conditions humaines, à un état digne d'envie : l'état de la mort. Il demeura long-temps, sans doute, dans cette cruelle position, car un sommeil de plomb, avec lequel il lutta corps à corps, finit par l'accabler et l'assoupir. A son réveil, Fitz-Harris se plaignoit assez fort; ses extrémités n'étoient plus froides comme le marbre. Patrick lui passa la main sur le front et l'appela presque à voix basse : — Harris ! Harris, mon frère!... lui dit-il. Cette fois Fitz-Harris fit un mouvement. Peu à peu il se ranima, et quand il eut recouvré tuut-à-fait le sentiment, Patrick lui dit : — Tu as fait une chute horrible, mon frère; tu souffres, où es-tu blessé? — Je souffre beaucoup dans les reins, et j'ai des élancements qui se croisent comme des épées dans ma tête. Tiens, touche là à mon crâne. Patrick y porta la main avec précaution; sous les cheveux trempés de sang, il rencontra une saillie énorme et la bouche d'une plaie. — Sais-tu où nous sommes, mon frère ? dit ensuite Fitz-Harris. — Où nous sommes, demandes-tu, mon frère? dans une basse-fosse. — Et que fait-on de nous? — Ne te souvient-il plus, mon frère, que M. le lieutenant pour le Roi s'est chargé du soin de venger la Couronne ? Ce qu'on fuit de nous, mon frère? ou veiige la Cou-
ronne. — Dieu m'a-t-il retiré la vue, Patrick, ou sommes-uous au milieu de la nuit? — Non, Dieu ne t'a pas affligé comme son serviteur Tobie; mais je ne sais, mon frère, si nous sommes au milieu du jour ou de la nuit; cette fosse n'a ni meurtrière ni lucarne. — Mais c'est donc un tombeau? — Moins que cela, mon frère, un cloaque sans issue, un puisard immonde. — Un puisard ! répéta Fitz-Harris avec effroi : un puisard ! C'est donc avec des puisards qu'on venge la Couronne ? — Avec des puisards, tu l'as dit.
Je ne sais là-dessus ce qui se passa d'affreux dans leur âme; ils gardèrent touts les deux un morne et long silence.
Ce fut Fitz-Harris qui le rompit : — Sans doute , dit-il, on nous a plongés dans cette basse-fosse, condamnés que nous sommes à y périr de faim : tant mieux! Il est bien temps que nos maux aient un terme. Quelle vienne donc la mort ! Elle se fait bien prier la capricieuse ! Diroit-on pas une bégueule, une mijaurée, une prude qui choisit son monde ! Qu'on nous jette des aliments ou qu'on nous laisse sans nourriture , au demeurant , peu m'imi^orte ! C'est assez de misère comme ça, je veux en finir; si j'approche plus rien de mes lèvres, que je sois un lâche! — Tu parjureras ton serment, mon frère, reprit tristement Patrick, parce qu'il est beau de se laisser tuer et qu'il est honteux de se laisser mourir ; parce que tu ne sais pas ce que c'est que mourir de faim.
Il y avoit, du moins leur sembloit-il, l'intervalle
de plusieurs nuits et de plusieurs jours qu'ils étoient In, et personne n'avoit reparu, et ils n'avoient entendu d'autre bruit que le bruit qu'eux-mêmes avoient produit, comme s'ils eussent été dans les entrailles de la terre. Déjà ils étoient en proie aux souffrances de l'inanition; l'opération de la pensée étoit déjà chez eux pénible et lente ; leurs idées s'enchaînoient mal et ne se succédoient plus. Vers ce temps-là, Patrick, qui lui-même avoit eu plusieurs défaillances qu'il avoit cachées avec soin, prit la main de Fitz-Harris et lui dit : — Jusqu'ici je m'étois refusé à croire avec toi qu'on ait pu concevoir la pensée de nous plonger dans cet abyme pour nous y laisser périr; mais je vois bien que c'est là le sort qui nous attend; ta prévision étoit juste; et pour nous ravaler au niveau de la brute, on nous livre à la mort sans prêtre, sans conseil, sans assistance. Soin perdu! ceux qui ont su vivre comme nous avons vécu, ceux qui ont su souffrir comme nous avons souffert, ceux-là ne se dépouilleront pas , dans un moment suprême , de la dignité qui convient à l'homme; ceux-là sauront mourir. Frère, préparons-nous à paroître devant Dieu. Alors Patrick s'agenouilla, et, après un moment de recueillement, il poursuivit : — Je viens de descendre en esprit, ô mon Dieu, dans le fond de mon âme , je l'ai trouvée sans replis; j'y ai cherché partout un crime, et je n'y ai rencontré que des fautes dont ta miséricorde ne me refusera pas la rémission. Ce n'est pas, sans doute, ô mou Dieu! que je sois meilleur qu'un autre, et que je mérite plus à tes yeux; mais tu II. 11
m'as laissé si peu vieillir dans le monde que le temps m'a manqué pour le péclié. Vous que le long du court chemin de ma vie j'ai pu offenser; vous pour qui j'ai pu être un objet de scandale, je vous en demande humblement pardon; pardonnez-moi comme je pardonne à ceux qui se sont faits mes ennemis, comme je pardonne à mes bourreaux. — A toi, Fitz-Harris, mon frère, qu'ai-je à dire, sinon que je te bénis et te porte en mon cœur, comme tu me bénis et me porte dans le tien ? — Après la vie la plus dure il te plaît, ô mon Dieu ! de m'envoyer la mort la plus cruelle; que ta volonté soit faite ! puisqu'il faut mourir, j'accepte et meurs avec espérance. Tu m'avois donné une amie, u mon Dieu! puis tu m'en as séparé; et tu me fais mourir sans l'avoir revue! ô mon Dieu! que cela est amer!... mourir sans l'avoir revue!... Heu!... que cette lame est froide! qu'elle entre lentement, et qu'elle fait de mal ! — 0 mon Dieu ! — 0 mon Dieu ! — 0 mon Dieu !... Et sa voix s'étouffa dans les larmes. Fitz-Harris reprit alors avec audace : — Quant à moi, ô mon Dieu ! je ne meurs pas résigné comme mon frère, et je meurs sans espérance. Un bon tient vaut mieux que deux tu auras; je suis franc, j'eusse mieux aimé, ô mon Dieu ! une pomme sur ma table qu'une orange dans le jardin des Hespérides. — Je ne reviendrai pas sur le passé, mon frère : il est oublié, il est expié, je crois. Je te dirai seulement, mon doux Patrick, que je t'aime, et puisqu'il faut que je meure, et puisqu'il faut que tu meures, que je suis heureux de mourir avec toi. — Embrassons-nous une der-
MADAME PUTIPHAll. 163
nière fois, mon frère, dit alors Patrick; et, s'étant rapproché de Fitz-Harris et s'étant penché sur lui, ils se donnèrent un long baiser , le baiser cuisant de l'adieu, d'un adieu éternel, le baiser qu'entre le billot et la hache deux amis se donnent sur le plancher de l'échafaud. Leurs lèvres se quittèrent enfin; Patrick reprit place à côté dé son ami, et là, sur une couche de fumier, se tenant affectueusement par la main, semblant deux figures taillées dans l'épaisseur d'un tombeau, l'âme brisée par la douleur, le corps déchiré par la faim , ils se remirent froidement à attendre la mort, qui venoit à pas lents.
Après ceci il se passa encore un long intervalle. Le mal étoit devenu si violent qu'il arrachoit des plaintes à Patrick, et que Fitz-ïïarris pleuroit. — Tu souffres donc beaucoup, mon Harris? Ayons courage 1 disoit Patrick. A quoi Fitz-Harris répondoit : — Ce sont mes blessures qui me font souffrir, et puis la faim — un peu — aussi. — Ayons courage, Harris! encore quelques heures d'agonie, et le calice sera bu jusqu'à la lie; tout sera fini. On ne meurt qu'une fois ; ayons courage, mon frère î — Oh ! j'en ai du courage, mon Patrick ; quelque cruelle qu'elle soit, j'accepte cette mort volontiers, parce que la mort est un terme. J'en ai du courage! je saurois mourir de même par ma volonté. Sur un plat d'argent m'apporteroit-on la chasse la plus succulente, que je la repousserois avec dédain. — 0 mon pauvre ami! ne pensons pas à ces choses-là : cela aiguise encore la faim.
A ces paroles avoit succédé un nouveau silence, ou plutôt de nouveaux gémissements. Nos deux martyrs se tenoient toujours attachés par la main. La mort ne venoit pas ; mais le jeûne avec son râteau de fer leur déchiroit les entrailles. Tout-à-coup la trappe de la voûte se leva, une foible lueur de flambeau se répandit peu à peu dans la fosse, quelque chose qui pendoit à une corde descendit, et une voix connue, celle d'un porte-clefs, cria à l'extérieur : Voici votre pitance, prenez. La surprise leur fit jeter un cri. Il leur sembloit que c'étoit du Ciel que venoit ce message. Après être demeuré quelque temps suspendu à quelques pieds du sol, l'objet remonta, puis un instant après on laissa choir quelque chose, et la trappe se referma. — Qu'est-ce ? s'écria Fitz-Harris. — Je ne sais, répondit Patrick. — Va donc voir, mon frère. Patrick, non sans bien des efforts , se traîna sur les genoux du côté où le bruit s'étoit fait, et sa main ayant rencontré l'objet : — C'est du pain! s'écriat-il. Du pain ! répéta Fitz-Harris avec un râlement de joie; du pain ! du pain ! Saints-du-Ciel ! Donne-m'en, mon frère, donne-m'en ! La faim est une chose atroce! puis, vois-tu, ce n'est pas vrai, je ne veux pas mourir.
Au bout d'un espace de temps qui leur parut assez court, le lendemain, sans doute, la voûte s'ouvrit de nouveau, une corde descendit de même , portant du pain que Patrick cette fois alla détacher. Depuis lors ils eurent rarement à supporter d'aussi longs jeûnes; on leur apporta assez régulièrement
MADAME PUTIPHAR. 16o
leur pitance, à savoir : de temps en temps trois ou quatre onces de mauvais pain.
Pour compléter Thorrible de leur position, d'énormes rats, dont le nombre sembloit aller croissant, babitoient ou hantoient le même puisard. Ces hôtes immondes, pour qui nos deux victimes avoient la plus violente aversion, avec une familiarité et une audace révoltantes , les barceloient sans cesse et sans pitié. Ils s'attroupoient autour de la cruche à eau, sur le goulot de laquelle ils déposoient leur morceau de pain, et, dans leur acharnement, souvent ils la renversoient, ou combloient, en s'entassant sur le corps l'un de l'autre, la distance mise entre eux et leur proie. Pendant leur sommeil, pendant les moments de silence et d'accablement, ces animaux leur passoient dessus, leur rougeoient, leur déchiroient leurs vêtements, les couvroient de morsures à la face et aux mains. Fitz-Harris, qui ne se mouvoit qu'avec peine, en avoit le plus à souffrir; on eût dit que oette engeance avoit le sentiment de son état : elle bravoit ses menaces et s'attaquoit à lui sans plus de façon qu'à un cadavre. Continuellement étendu sur une paille pourrie et sur un sol humide, ses jambes peu à peu s'enroidirent et se paralysèrent, et, quoiqu'il eût tout le haut du corps dans un état d'amaigrissement, d'émaciation horrible à dire, elles devinrent comme œdémateuses, et s'enflèrent prodigieusement. Ses pieds acquirent un volume si énorme que Patrick fut obligé de lui uter ses chaussures, qui les bridoient comme un brodequin de
siipplice. Ses pieds ainsi à découvert, une misère plus cruelle l'attendoit. Plusieurs fois des bandes de rats affamés se jetèrent dessus, et, malgré ses cris et les efforts de Patrick, mal servi par l'obscurité, ils lui déchirèrent et lui mâchèrent les orteils. Je n'insisterai pas sur l'atrocité de cette torture; on sait de reste quelle corrélation a le cœur avec les extrémités, et combien est aigu et foudroyant le frémissement du tétanos. Patrick ne put mettre Fitz-Harris toutà-fait à l'abri de cette voracité qu'en lui enterrant les pieds dans de la litière, et en recouvrant cette litière d'une couche de terre, qu'avec la patience d'un captif il avoit arrachée du sol avec ses ongles.
Notre nature vivace est rétive à la mort. La mort nous enlève rarement de haute lutte. Ce n'est qu'après bien des menées sourdes, bien des combats, qu'elle nous terrasse. Sans employer le fer ni le poison, ce n'est pas chose facile que de tuer un homme, un jeune homme surtout, un brise-cou comme Fitz- Harris, né pour fournir la plus longue carrière, sain, vigoureux, et dont touts les ressorts de la vie étoient neufs et du plus pur acier. Dans l'état de dépérissement où il se trouvoit vers les derniers temps de son séjour dans la chambre octogone, qui n'eût pensé le voir s'éteindre prochainement? Un médecin l'eût ajourné au plus à quelques semaines. Et depuis, cependant, il avoit fait une chute terrible; il avoit supporté un jeûne de plusieurs jours, et avoit passé bien des mois couché sur des ordures humides dans un puisard infect, sans jour, sans air, accablé de dou-
leurs corporelles, rongé par l'ennui et le désespoir le plus profond, n'ayant pour mesurer le temps, qui ne passoit pas, que son imagination, que l'imagination, cette folle qui multiplie, qui amplifie, qui exagère ; et pour toute subsistance que de l'eau, comme on sait, et de temps à autre quelques onces de mauvais pain. D'abord il avoit paru résister et végéter à peu près dans le même état, sans mieux ni pire, tandis que Patrick se minoit et tomboit en chartre à vue d'œil, comme un enfant arraché aux mamelles de sa mère, ou plutôt, devrois-je dire, comme un homme arraché aux mamelles fécondes de la liberté; puis tout-à-coup il avoit baissé, et baissoit de jour en jour et déclinoit rapidement. Mais à mesure que son pauvre corps s'approchoit de sa dissolution dernière, il perdoit de plus en plus la conscience de sa position, et s'éloignoit en esprit de toute idée d'anéantissement. Son état n'étoit plus qu'un mal-être passager : il sentoit, disoit-il d'une voix mourante, sa vigueur revenir ; son horizon s'éclaircissoit, son ciel se peuploit d'étoiles, il n'avoit plus que quelques heures à passer dans ce puits; il et oit sûr d'une prochaine délivrance ; il la voj^oit venir ; elle venoit en effet : mais quelle délivrance!... pauvre jeune homme !
Bien loin de se détacher des choses de ce monde, il n'avoit la tête remplie que de projet-s d'ameublement, de toilette, d'équipage, d'équipement de chasse. D'où lui viendroit l'or qu'il faudroit pour faire face à ce luxe? cela ne l'inquiéta ])as une seule fois :
cette question étoit trop froide et trop terrestre. Pour raviver tont-à-fait la fleur un peu froissée de sa jeunesse, désormais il ne devoit plus quitter le cheval ; il devait s'incorporer comme un centaure à un impétueux et fringant andalou , au plus beau genêt de toutes les Espagnes. Ce genêt à tout poil devoit avoir un mors bosselé, des fers d'argent, une selle magnifique, un caparaçon du plus riche tartan d'Irlande, une housse de velours, une émouchette en réseau d'or; il ne devoit sortir qu'avec un bouquet de rose sur le front. Avec cela c'étoient des bottes faites à ravir; des éperons qu'on eût dits forgés par saint Éloi, une longue escopette turque, marquetée, sculptée, ciselée, niellée, damasquinée ; une paire de pistolets de ceinture, des pistolets d'arçon, un couteau de chasse avec une devise sur la lame, un huchet d'ivoire, et une trompe de sonneur. Sou souci cuisant étoit de paroître à Chantilly à la prochaine Saint-Hubert, et pour cela il devoit se commander une soubreveste de velours vert avec des passements d'or. Son imagination se berçoit sans cesse des plus séduisantes rêveries. Des caprices, des fantaisies merveilleuses naissoient et se succédoient en son esprit comme les vagues de la mer. Il bâtissoit des enfilades de romans dont il se faisoit le héros aventureux, et dont le dénouement le plaçoit toujours au sein des plaisirs, au comble de la fortune; et ces romans en l'air avec leurs additions, leurs améliorations, leurs variantes, il les contoit naïvement à Patrick. — Le prince, chassant dans la forêt, s'acharnoit à la pours^uite d'une che-
MADAME PUTIPHAR. ICO
vrette et de ses faons, et s'égaroit. Seul, loin du gros des chasseurs, dans une laie détournée, un sanglier furieux se jetoit sur lui; mais, comme il alloit être blessé, Fitz-Harris, qui providentiellement se trouvoit là, je ne sais comment, déchargeoit ses pistolets dans le flanc de l'animal, et lui plongeoit son couteau dans la gorge. Le prince, ainsi miraculeusement délivré, plein d'une splendide reconnoissance pour son hardi libérateur, l'attachoit à sa personne, le combloit de biens, et, l'introduisant dans son intimité, il devenoit un favori craint, puissant, admiré. — Patrick n'étoit jamais oublié dans ces coups du sort, il lui faisoit toujours la plus belle place dans son char. — Au loin, à l'horizon, sur un arbre jeté entre deux roches, au-dessus d'un torrent, une femme leste comme une biche s'élançoit ; mais, parvenue au milieu de l'abyme, son pied léger se heurtoit; elle tomboit, elle disparoissoit sous les eaux. Fitz-Harris, qui d'aventure cueilloit des narcisses sur le bord, la voyoit; une sympathie indicible aussitôt l'agitoit; il couroit de ce côté, il se précipitoit dans le torrent, il plongeoit et replongeoit. Des bras s'étant enlacés à lui , il remontoit à la surface et amenoit au-dessus de Fonde le plus beau sein et la plus belle tête de jeune fille qu'on eût su voir. A la lueur douteuse de la lune argentée, Fitz-Harris, dans un ravissement céleste, contemploit éperdu cette pâle Ophélie ; avec un saint frémissement il posoit ses lèvres amoureuses sur son front humide et renversé, et l'entraînoit sur le rivac^e. Là, se trouvoit une nacelle d'osier recouverte
de peaiix de bisqiiain teintes en pourpre, Fitz-Harris y couchoit doucement la vierge évanouie. La richesse de ses vêtements indiquoit une damoiselle du haut parage. Fitz-Harris s'atteloit à la nacelle, et s'en alloit frapper à la porte d'un manoir voisin. C'étoit justement la fille unique, adorée, du châtelain de ce château. Le seigneur pleuroit sur sa fille, pressoit Fitz-Harris dans ses bras, il le nommoit son fils. Isabelle revenoit à la vie , et , la reconnoissance et l'amour s'en mêlant, elle ofîroit à Fitz-Harris sa main glorieuse; et Fitz-Harris passoit une vie filée d'or et de soie dans les voluptés paisibles de l'hymen, dans les plaisirs turbulents de la chasse.
Ces folies, ces visions, étoient l'œuvre de la fièvre lente qui l'emmenoit : il ne put long-temps en faire la confidence. Sa voix étoit devenue si foible que ce n'étoit plus qu'un bruit d'haleine : il avoit peine à lier deux mots. Voyant le triste état où il étoit réduit, Patrick conçut pour son ami les plus vives alarmes. L'heure d'une séparation cruelle approchoit, et jusque là il s'étoit peu appesanti sur cette idée; il n'avoit fait qu'entrevoir dans le vague, et comme chose possible, la perte de son compagnon d'infortune. Il étoit accablé. Il désiroit impatiemment faire connoître à M. le lieutenant pour le Roi, dans l'espérance que peut-être il en seroit touché, le péril où se trouvoit Fitz-Harris; mais comme il -ne pouvoit le faire savoir au porte-clefs qui venoit apporter leur nourriture sans en même temps épouvanter le pauvre
mourant et Tôter à ses illusions, il gardoit tristement le silence; et, comme un nocher dont la tempête a brisé la barque, et qui de la grève où il a été rejeté se voit forcé de demeurer le spectateur immobile d'un navire qui sancit sur ses amarres, qui coule bas, il assistoit au naufrage de Fitz-Harris dont la nef disparoissoit peu à peu sous le flot envahissant de la mort. Enfin, une fois, le hasard ayant voulu que Fitz-Harris sommeillât à l'heure où vint le porteclefs, Patrick saisit l'occasion, et, se jetant à genoux sous le trou d'extraction, sous la trappe : — Au nom du ciel, porte-clefs, je t'implore! s'écria-t-il; rappelle-toi que nous sommes des hommes, que nous sommes tes semblables, que nous sommes de chair et d'os comme toi, et songe à ce qu'on nous fait souffrir. Au nom du ciel ! si tu n'es pas une pierre, si tu n'es pas sans quelque reste de pitié, va dire, fais-moi la grâce d'aller dire à ton maître, M. le lieutenant pour le Roi, que Fitz-Harris, mon frère, se meurt; qu'il est en|re la vie et la mort; s'il demeure une heure de plus dans cet égoût, il est perdu ! Va, sauve-le! va, implore M. le lieutenant pour le Roi à deux genoux comme je t'implore ; peut-être que sa vengeance est enfin assouvie, que sa haine est repue, et qu'il ne souhaite pas ce meurtre. Mon ami, prends une échelle, un flambeau, descends dans ce lieu d'horreur, tu verras notre misère, et' tu ne pourras plus y songer sans verser des larmes. Au nom du ciel ! porte-clefs , sauve-le , sauve mon frère ! sauve ton frère : car nous sommes des hommes ! car nous
sommes tes semblables ! va et tu seras béni ! — Mais le j)orte-clefs ne fit aucune réponse , et n'en rapporta point. Déposa-t-il le message aux pieds de M. le lieutenant pour le Roi, ou n'en tint-il aucun compte, je ne sais. Patrick grinça des dents d'indignation et de dépit. Honteux, il rougit en face de lui-même , comme un homme qui vient de faire une chute dans le péché, d'avoir, entraîné par son zèle pour Fitz-Harris, fait une humble prière, lui qui n'en faisoit jamais, et de l'avoir faite à un valet, et de l'avoir faite en vain.
Ce sommeil extraordinaire de Fitz-Harris se prolongea bien long-temj^s : ce fat sans doute une léthargie, et quand il se réveilla il avoit recouvré le sentiment et la parole. — Oh! mon Dieu! Patrick, dit -il d'une voix forte, une brèche s'est faite dans la muraille de ce caveau ! Vois , comme on plonge au loin; comme la vue s'égare dans l'immensité; quel beau spectacle! Enchâssée dans l'Océan, quelle est donc cette verte émeraude? Oh! mon Dieu c'est la terre d'Irlande. Vois-tu, sur son beau rivage, notre sauvage comté de Kerry, tourné comme une fleur vers le soleil? Quel parfum m'arrive au cœur! quel baume on respire ! Ce ne sont plus les miasmes d'im puisard: c'est l'air libre des montagnes, c'est l'air pur de la j^atrie : — Sjriorad-naom! comme toutà-coup le jour s'est voilé ! comme tout-à-coup la nuit s'est faite. Spiorad-naom! où sommes-nous donc, Patrick? Ah! dans la ville endormie de Killarney. Quel silence ! tout repose. E-econnois-tu Kil-
larney, Patrick? Killarney la simple, Killarney la hautaine? Nous voici dans une de ses rues étroites et tortueuses. Qui sort de cette maison délabrée? Spiorad-naom ! c'est Donald, mon bandit de frère. A sa main est un bâton qui tourne et qui siffle. Trois compagnons le suivent. Comme ils sont faits, comme ils sont débraillés ! Les vois-tu, comme ils cbancellent? Le bandit passera donc toujours ses nuits dans les repaires et dans les tavernes. — Dieu! voici la rue où je suis né; voici le toit où je suis né ; voici la chambre où je suis né ! Auprès d'un feu couvert ma pauvre vieille mère veille, son rosaire à la main. Quel calme et quelle tristesse sur sa belle figure, symbole d'une âme sans reproche! Quelle image de la vertu! Elle veille, elle attend avec anxiété la tendre femme, mon frère, son fils Donald, qui, sans pitié pour elle, trôle encore à cette heure dans les rues évitées de la ville! Elle pleure! elle pleure sur moi, sans doute. Son esprit habite dans ma prison; elle souifre ce que je souffre; mes fers son rivés à ses pieds : elle traîne avec moi mes chaînes ; elle me croit perdu sans retour. — Me voici! me voici! pauvre femme! console-toi, ma mère ! Les murs de mon cachot se sont écroulés Plus de deuil, plus de larmes! Le fils est rendu à sa mère, la mère et le fils sont ensemble ! Presse-le sur ton cœur, pauvre mère, c'est bien lui, c'est bien Kildare, c'est bien ton Harris. Laisse, que je baise ta bouche de miel, tes cheveux blancs; laisse -moi m'étendre à tes pieds et reposer sur ton giron ma
tête vieillie et rembrunie, comme autrefois j'y reposois ma tête rose et blonde. — Le jour renaît; Patrick, nous voici dans le chemin de Kenmare; le soleU se lève; des forges semblent s'allumer sur le sommet des montagnes, quelle splendeur ! J'avois presque oublié le soleil. Que c'est beau ! Gloire à toi, Dieu du monde ! trois fois gloire à toi ! Verse sur nous tes feux et tes rayons: réchauffe-nous; ranime-nous; reverdis-nous, toi ! La tyrannie nous a pourris dans l'ombre. — • Salut, roches escarpées, pitons hardus, mamelons de pierre, vallées profondes, bois épais, où se sont aventurés nos premiers pas, où tant de fois dans nos courses vagabondes nous jetâmes des cris déchirants pour faire sonner l'écho, qui se répercutoit de colline en colline. Tiens, Patrick, comme on découvre d'ici le Loug-Leane, le beau lac de Killarney ! C'est la mer apportée dans des montagnes. Quelle paix I quel calme! c'est ton image, Patrick; des éléments divers qui se heurtent en son sein, des combats qui s'y livrent, rien ne transpire à la surface. Là-bas s'élèvent les hautes crêtes des Mac-Gillicuddy's-Reeks et le Curran-Tual ; mais les tours de Cockermouth- Castle sont encore cachées sous la brume matinale. Cet amas de pierres moussues, n'est-ce pas les ruines solitaires du Prieuré ? et non loin , ce toit qui fume, n'est-ce pas, Patrick, la hutte de ton père? Quelle joie de revoir tout cela ! Oh ! mon Dieu ! que la patrie est belle!... Suis-je le jouet d'une folle illusion? Une magnificence inconnue se déploie comme un éventail et m'éblouit. Une brise rose et parfumée
soulève une poussière d'or qui s'épand sur toute la nature. Vois-tu dans cette forêt magique, sur cette colline de marbre, passer Diane, la divine chasseresse, son arc en main, son croissant d'opale sur le front? trois beaux lévriers blancs qu'on diroit découpés dans l'ivoire suivent ses pas rapides. Comme sa tête est majestueusement tournée sur l'épaule î Phœbé, Pliœbé, ô ma déesse!... Lève les yeux, Patrick; là-haut, là-haut, vois-tu cet ange qui traverse, comme une flèche, la voûte éthérée; ses lèvres pressent l'embouchure d'une longue trompette d'or; quelle fanfare éclatante il éparpille parmi les étoiles ! Entends-tu au haut des airs ces concerts de voix et d'instruments? pluie harmonieuse qui descend des nuées, pénètre dans le cœur et le rafraîchit. Tout scintille, tout étincelle comme une escarboucle ; tout est rutilant, tout chatoie, tout ondoie, tout poudroie. Cette magnificence , c'est la robe de Dieu ! Ces pourpris, ce sont les pourpris célestes. Une femme noire et voilée va lentement le long d'un ruisseau de crystal ; elle porte une touffe de scabieuses passées dans un anneau d'or. Il me semble que sa démarche m'est connue. La brise rose et fraîche a soulevé son voile. Grands dieux ! c'est Déborah ! Oh ! mon Dieu ! qu'elle est pâle!... Un jeune homme la suit, un tout jeune homme, ma foi. Oh ! mon Dieu! Patrick, qu'il te ressemble!... c'est ton ombre. Sur les pierres du chemin il fait sonner une longue épée. Le voici qui lutte corps à corps avec un chêne, le frêle arbrisseau! Oh! mon Dieu! le chêne
se déracine, le chêne penche, le chêne tombe, le chêne l'écrase!... Hélas! il est tué, le pauvre enfant! — Qu'un grenadier en fleur est un bel arbre ! Sous ce grenadier sauvage quelle est donc cette femme si belle ? Est-ce Eve ou Vénus ? Que d'abandon dans sa pose ! quel feu et quelle douceur dans son regard ! que d'amour sur sa bouche ! comme son sein palpite et rebondit ! quelle grâce dans ses contours ! que de voluj)tés à cueillir ! Oh ! je mourrois si j'approchois seulement mes lèvres de son pied !... Suis-je en rêve? Non, non, ce n'est point une folie; l'orgueil ne m'égare point. Elle m'a vu, elle me sourit, elle m'appelle !... Un charme irrésistible m'entraîne, me précipite vers elle. L'amour renaît pour moi : bénit soit le sort ! je vais encore mourir sous un baiser. Un charme mystérieux m'attire et m'entraîne, te dis-je; je le sens bien, je suis vaincu, il faut céder. Viens, Patrick, suis-moi ; viens, avec la liberté on recouvre l'amom'.
A ces mots, Fitz-Harris, qui depuis vingt et un mois gisoit sur sa litière, se dressa subitement sur ses pieds, et, traversant à grands pas le caveau, il se précipita contre la muraille. Là , se tenant accroché avec ses ongles aux angles des pierres : — ; Viens, Patrick, viens, mon frère, poursuivit-il, ne m'abandonne pas dans la félicité. Une brèche s'est faite dans le mur, te dis-je; viens, suis-moi; les fossés sont pleins de bruyères; ce n'est qu'un pas à franchir. Viens, suis-moi; viens, nous serons libres !
En achevant ces dernières paroles , comme une pierre de la voûte il tomba pesamment sur le sol; puis il se fit un profond silence. Patrick prit alors le pauvre infortuné dans ses bras ; il étoit froid.
Il étoit mort!...
^r^w-^ lEux vaut la certitude la plus cruelle que M^^i le doute le plus léger, que l'incertitude la ^W^ plus vague ; rien ne ronge comme l'incertitude, rien ne creuse comme le doute ; et Déborali vivoit dans l'incertitude la plus profonde à l'égard de la fin dernière de Patrick. Elle avoit bien vu le fer entrer dans son flanc, elle avoit bien entendu les cris qu'il avoit jetés et son adieu déchirant ; elle avoit bien vu sa chute, elle avoit bien entendu rouler au loin le carrosse emportant sans doute le cadavre et les meurtriers ; mais qui l'avoit tué ? mais au nom de qui l'avoit-on tué? mais qu'avoit-on fait de ses restes ? elle l'ignoroit. Aussi brûloit-elle de rentrer secrètement en France pour tâcher de lever un coin de ce voile, et pour recueillir les dépouilles mortelles de son ami, comme ces courageuses femmes de l'Antiquité qui, au temps des persécutions, se glissoient dans la nuit jusqu'aux lieux des supplices jjour ensevelir les corps des martyrs et les mettre en sépulture.
Dès que ses affaires de succession, affaires toujours interminables, eurent été régularisées, laissant l'ad-
ministration de touts ses biens à sir John , elle prit donc congé de lui , non sans l'accabler toutefois de nouveaux et précieux témoignages de reconnoissance. Quant à Icolm-Kill, persévérant dans sa première et noble résolution, il ne voulut mettre aucun prix à l'action qu'il avait faite, il ne voulut rien accepter; il demanda seulement à Déborah, comme grâce ou comme faveur, de s'attacher à sa fortune. Un homme habile, entendu, à toutes mains, de l'espèce d'Icolm- Kill, étoit troj) rare et d'une utilité trop immédiate pour que l'adroite comtesse Déborah négligeât l'occasion si belle de l'acquérir, et d'en faire un officier de sa maison. Elle s'empressa de se rendre à son désir, et lui donna la charge de gouverneur de son fils et d'intendant.
Un navire de France appareilloit dans le port; l'âme oppressée, le cœur déchiré dans touts les sens, Déborah quitta Dublin, Déborah s'éloigna à toutes voiles de son Irlande bien-aimée; mais cette fois ce n'étoit plus pour aller renouer ses amours avec son beau Patrick au rendez-vous qu'ils s'étoient donné sur le Continent. Une urne à la main , elle partoit la sainte femme?...
Afin de mieux échapper au ressentiment de la Cour et de la Police, dans le cas où son évasion de Sainte-Marguerite auroit été ébruitée, Déborah se déguisa sous le nom irlandois de Barrymore; mais Icolm-Kill, qui, à la Forteresse, avait joué le rôle d'un prétendu lord Cunnj'ngham, pour se rendre parfaitement méconnoissable, n'eut simplement qu'à
ôter son masque. Ce ne fut pas sans effroi que notre jeune infortunée reprit la route de Paris; cependant elle approcha ses lèvres avec courage de ce vase rempli pour elle d'amertume, et le vida à longs traits; car il y a dans la douleur une volupté mystérieuse dont le malheureux est avide; car la souiïrance est savoureuse comme le bonheur. Ce ne fut pas non plus sans trouble qu'elle revit la rue de Verneuil, si placide, si gentilhomme, où, dans la solitude, elle avoit habité avec Patrick et goûté quelques moments d'une félicité bien rare. Elle ne posa le pied qu'eu frémissant sur le pavé de cette rue; il lui sembloit encore couvert du sang de son ami. La scène nocturne du meurtre de Patrick, comme une sombre tapisserie, vint alors se dérouler devant ses yeux : elle entendoit distinctement le choc des épées. — Depuis son absence l'hôtel Saint-Papoul avoit été tellement défiguré à l'extérieur, que Déborah hésita long-temps avant que de le reconnoître et d'oser entrer. La maison avoit changé de maître et de destination, et le nouveau concierge lui donna pour certain que M. Goudouly, après avoir vendu tout ce qu'il possédoit à Paris, s'étoit retiré dans son pays, dans le Béarn, il y avoit déjà plusieurs années. Voilà pourquoi, sans doute, cela paroîtroit s'expliquer assez bien aujourd'hui, toutes les lettres que Patrick avoit adressées à ce brave vieillard, dans les derniers temps de la lieutenance de M. de Guyounet, étoient toutes demeurées sans réponse, à son grand crève-cœur. Sa première démarche n'étoit pas heureuse; c'étoit un
assez fâcheux pronostic; Déborah n'en prit que de trop vives alarmes. Elle avoit beaucoup espéré apprendre de M. Goudouly quelque chose sur le sort de Patrick; sinon quelque chose de bien positif, quelque chose au moins qui eût pu la mettre sur la voie et la guider dans ses douloureuses recherches. La perte des objets qui lors de son rapt étoient restés dans son appartement à la discrétion de son hôte, mais que cet hôte fidèle, comme nous l'avons vu en son lieu, avoit recueillis dans une valise et envoyés avec empressement au Donjon, lui causa aussi un grand chagrin. Aux chiffons, aux bijoux elle tenoit peu : donner une larme à ces choses-là eût été indigne d'elle; ce qu'elle regrettoit, ce qu'elle regretta amèrement, long-temps, toujours, c'étoient quelques billets de Patrick, quelques stances que, tout jeune homme, il avoit rhythmées pour elle ; c'étoient quelques fadaises dont il lui avoit fait hommage; c'étoient quelques babioles qu'elle lui avoit offertes en présent; c'étoient quelques livres favoris, à lui ou à elle, excellents de soi, et excellents aussi pour les souvenirs qu'ils éveilloient, précieux comme l'or pour les ramilles, les feuilles de rose, les fleurs de violette séchées et conservées entre chaque page comme entre les pages d'un herbier. C'étoit surtout, c'étoit par-dessus tout l'épée de Patrick, cette épée qu'il avoit trempée dans le sang de ses assassins, et qui avoit été retrouvée à la porte de l'hôtel. Elle eût été si glorieuse de la voir suspendue au côté de Vengeance adulte, delà voir étinceler dans la main de Venoeance devenu homme I
182 MADAME PUÏIPHAR.
L'absence de M. Goudouly laissoit Déborali dans une grande perplexité; et que faire pour sortir de cette inquiétude dont son âme étoit si lasse? Où creuser pour trouver le filon qui pourroit conduire à la mine? à quelle porte heurter? Le coup avoit été frappé dans l'ombre par des hommes aux gages de gents ayant tout pouvoir, et qui avoient dû faire disparoître jusqu'à la moindre trace de leur forfait; pas une tache de sang n' avoit dû rester empreinte sur la poussière du chemin détourné conduisant à la fosse où l'on avoit dû jeter le cadavre de Patrick. A tout hazard Icolm-Kill écrivit très-humblement, à M. le lieutenant-général de police pour lui demander s'il n'avoit pas eu connoissance d'un attentat commis le 2 septembre 1763, sur la personne d'un jeune Irlandois nommé Patrick Whyte ou Fitz-Whyte, servant dans la première compagnie des mousquetaires du Roi; et dans le cas où cette affaire ne lui seroit pas inconnue, s'il ne seroit pas possible par ses soins de recouvrer le corps de cet infortuné, que sa famille souhaitoit de faire exhumer et transporter au pays de ses pères. M. le lieutenant-général de la Police du Royaume répondit à cette requête, ou plutôt fit répondre par ses Bureaux, qu'il n'avoit eu vent d'aucun fait semblable, et que c'étoit avec regret, le cafard ! qu'il se voyoit dans l'impossibilité de rien faire pour la consolation d'une famille au chagrin de laquelle il prenoit sincèrement part. Cette réponse ne causa pas une grande surprise à Déborah; elle s'y attendoit ou à quelque chose de semblable; logique-
ment il devoit en être ainsi : les loups se sont-ils jamais dévorés entre eux?
Icolm-Kill, opiniâtre, et que rien ne démontoit, prit encore sur lui de faire une autre tentative. Il se présenta avec hardiesse chez M. de Villepastour comme un oncle de Patrick, débarqué nouvellement, et chargé par sa famille laissée dans une grande inquiétude, de s'enquérir à tout prix de son sort. M. le marquis mordit parfaitement à la grappe. Il avoua, faisant le bon prince, que Patrick étoit un charmant jeune homme qu'il avoit beaucoup aimé , mais qu'il ignoroit absolument ce qu'il étoit devenu; que depuis qu'il avoit été dans la pénible nécessité de le renvoyer de sa Compagnie, c'est-à-dire des gardes gentilshommes de sa Majesté, il n'en avoit plus eu de nouvelles, non plus que de la jeune personne irlandoise qui l'avoit suivi en France. M. de Gave, marquis de Villepastom', mentoit. M. le marquis en savoit plus long, beaucoup plus long qu'il ne cherchoit à s'en donner l'air : cela est évident pour touts ceux qui ont suivi pas à pas cette tragédie; cela n'étoit pas aussi évident pour Icolm-Kill, mais cela ne le satisfaisoit guère; volontiers il auroit souffleté le bélître; mais comme il tenoit à sonder son homme jusqu'au bout, prêtant le flanc de son mieux, il poursuivit avec candeur : — Cette jeune Irlandoise, du moins me l'at-on assuré, dit-il, est détenue pour quelque raison secrète dans une prison d'Etat; et pour ce qui est de Patrick, un bruit vague et venant on ne sait de quelle source porteroit à croire qu'il a été assassiné
un soir comme il sortoit de son hôtellerie. — Assassiné ! reprit M. de Villepastour, non, je ne le pense pas : ce n'est pas que j'en sache rien, ce n'est qu'un sentiment qui m'est personnel. Assassiné, ditesvous; et par qui? — De lâches spadassins salariés par de hauts personnages auxquels il avoit eu le malheur de déplaire ont fait le coup; du moins on a cette idée, monsieur le marquis. — Cette histoire, mon cher monsieur, est peu vraisemblable; en tout cas, à votre place je m'adresserois à M. le lieutenant-général de Police. Cette affaire est de son département, il lui seroit facile de vous faire donner satisfaction. M. le lieutenant -général doit connoître au fond et au clair le sort de M. votre neveu, cela est plus que présumable : voyez-le. — Icolm-Kill ne vit pas M. le lieutenant-général de Police, mais il lui fit parvenir une seconde lettre polie, flatteuse, pressante, suppliante, déchirante; et en réponse il reçut ceci : — « Monsieur, vous auriez dû vous en tenir à votre première demande, après la lettre que je m'étois donné l'honneur de vous faire; vous auriez dû sentir que toute insistance ne pouvoit qu'être fâcheuse. Que je connoisse ou non quel a pu être le sort de M. votre neveu, j'ai dit ce qu'il étoit de mon devoir de vous dire. Veuillez bien comprendre, s'il vous plaît, que ma charge est de faire exécuter les ordres du Roi, et non pas de divulguer les actes de son autorité suprême. »
Il fut parfaitement évident pour Déborah que ces deux hommes avoient dans leur main le secret qu'elle
cherclioit, et qu'ils fermoient le poing; mais comme elle savoit au juste ce que valoient ces deux cœurs sans pitié et sans remords , elle comprit aussi qu'il falloit s'en tenir là.- Ce n'est pas qu'elle eût perdu toute espérance d'obtenir un jour, tût ou tard, quelque certitude; seulement elle attendit plus de l'efficacité du temps, du'hazard ou de la Providence que de ses propres efforts. Elle avoit quitté l'Irlande dans l'intention de se fixer en France; l'ignorance dans laquelle elle demeuroit confinée touchant le sort de Patrick la confirma dans cette disposition ; mais elle étoit dans la plus vive impatience de sortir de de Paris, à qui elle gardoit une franclie et profonde rancune. Elle y souffroit. Paris pesoit de tout son poids sur elle; il lui sembloit qu'on n'y respiroit que le souffle empoisonné de la convoitise et de la haine. Pas un visage qui ne lui parût une enseigne de prostitution, de bassesse et de lâcheté. Cependant elle ne pouvoit non plus s'en éloigner beaucoup : il étoit nécessaire qu'elle demeurât à portée de saisir le moindre bruit public, le moindre vent qui pourroit la conduire sur quelques traces.
Après avoir j^arcouru tout le territoire riche, varié, cossu et plein de bardes qui environne Paris, la grande mêlée d'hommes et de pierres; après avoir fouillé dans touts les coins les plus perdus de ce territoire, pour y surprendre quelque retraite belle, solitaire, ignorée, et visité touts les manoirs, touts les ménils, toutes les habitations un peu seigneuriales, libres, vides, délaissées ou infidèles et prêtes à se
vendre au premier écu d'or reluisant, elle fit rencontre d'un assez beau pavillon ayant appartenu à un magnifique traitant dont la fortune venoit de s'ébouler, et situé très-heureusement, très-pittoresquement sur le sommet d'un coteau se mirant dans un méandre de la Seine, entre Triel et Evêquemont. Séduite par la position, la majesté, la solitude de cette demeure, Déborah ne balança pas à en faire l'importante acquisition, et elle s'y retira avec joie pour vivre dans son deuil et dans l'amour de son fils, pour se consacrer toute entière à l'éducation de Vengeance.
^p^ifr^ A tâche est triste; mais puisque je me suis W^VM^ eno-ao-é à dire ces malheurs, ie Taccomplirai.
je l'accompli
^^'^M- Je m'étois cru l'esprit j)lus fort, le cœur ^ plus dur ou plus indifférent; j'avois cru pouvoir toucher à ces infortunes et en sculpter le long bas-relief avec le calme de l'artisan qui façonne une tombe; combien je me suis abusé ! A mesure que j'avance dans cette vallée de larmes, mon pied soulève un tourbillon de mélancolie qui s'attache à mon âme comme la poussière s'attache au manteau du voyageur. Pas un outrage dont j'aie donné le sjîectacle, qui n'ait allumé en moi une colère véritable; pas une souffrance que j'aie peinte qui ne m'ait coûté des pleurs. Courage, ô ma muse! encore quelques pages, et toutes ces belles douleurs ramassées par toi avec un soin si religieux, toutes ces belles douleurs jusqu'à ce jour ignorées du monde, étouffées, perdues, comme de petites herbes sous les gerbes de faits éclatants et sans nombre qui jonchent le sol de l'histoire, auront trouvé leur dénouement et revêtu une forme qui ne leur permettra plus de mourir, de mourir dans la mémoire des hommes.
Devant le corps inanimé de Fitz-Harris, Patrick demeura anéanti. Ce qui se passoit en lui étoit trop profond et trop intérieur pour que rien en transpirât. De long-temps il ne donna pas une seule manifestation. Non, il étoit là immobile et muet. Le coup l'avoit percé de part en part. La douleur, comme le clou de Sisara, le tenoit adapté au sol. C'étoient deux cadavres en présence : l'un tout-à-fait froid, l'autre se refroidissant; l'un glacé par le désespoir, l'autre glacé par la mort.
Quand le porte-clefs vint comme de coutume apporter le morceau de pain de ses prisonniers, le bruit qu'il fit en ouvrant la trappe rendit tout-à-coup Patrick à l'existence. Il se souleva, et d'une voix déchirante jeta ces mots vers la voûte : — Mon frère est mort!...
Cette visite, en obligeant Patrick à rompre le beau silence que gardoit sa douleur, ouvrit une issue à son oppression : de profonds soupirs s'exhalèrent de sa poitrine gonflée; jusque là il étoit demeuré l'œil sec, et il se prit à fondre en larmes.
— 0 mon frère! s'écria-t-il alors, pourquoi m'as-tu abandonné? Après une aussi longue et aussi étroite communauté, ne devions -nous pas mourir ensemble ? Pourquoi me laisses-tu seul dans cet abyme? Ne t'aimois-je pas assez , n'avois-je pas assez de tendresse pour toi?...
Mais non, que dis-je? tu as bien fait de mourir, ô mon frère ! la mort a mis fin à tes souffrances. On a souvent tort de naître ; on n'a jamais tort de mourir.
Naître pour en venir là, en venir là après être né, à quoi bon?... La vie, qu'est-ce donc après tout pour la plupart, sinon une longue suite, une longue multiplicité de douleurs , entre deux énigmes , entre l'énigme de la naissance et l'énigme de la mort ?
Va, tu as bien fait de mourir, tu as bien fait de te dissoudre, ô mon frère ! Quand, rendu à la liberté et au monde, tu eusses passé quelques heures de plus sur cette terre, qu'y aurois-tu acquis ? N'avois-tu pas déjà épuisé toutes les moins pires choses humaines ? N'avois-tu pas eu un berceau et le zèle d'une mère? N'avois-tu pas traversé l'enfance qui jouit sans arrière-pensée? N'avois-tu pas eu un premier amour ? N'avois-tu pas eu vingt ans ? Ce qui te restoit à connoître, ce n'étoit plus que des fripperies; ce qui te restoit à subir, ce n'étoit plus que des décrépitudes. Tu as bien fait de mourir, ô mon frère !
Mais je suis ton aîné, et j'aurois dû te précéder dans le chemin de la mort. Pourquoi, plutôt que toi, la mort m'a-t-elle épargné?... Oh! n'en sois pas jaloux, mon frère ! Dieu, sans doute, a sur moi quelque secret dessein qu'il n^auroit su accomplir sur toi. Toi, tu pouvois mourir, tu n'étois pas lié; tu ne laisses rien derrière toi; mais moi, j'ai dans quelque coin perdu du monde une femme qui m'appelle, et qui a besoin de mon secours, et un fils, sans doute, qui a besoin que je secoure sa mère; et Dieu, qui sait? a peut-être la pensée de me rendre à eux, qui ont besoin de moi, et de les rendre à moi, qui ai tant besoin d'eux. — Si c'est là ton dessein, û mon Dieu, béni
soit-il? Ta sais combien je suis résigné! Quelle que soit ta volonté sur moi , qu'elle s'accomplisse, je me prosterne.... Mais si je ne dois jamais les revoir, et si je dois, comme mon frère, mourir dans ce puisard, je ne te demande qu'une grâce, ô mon Dieu! de m'envoyer comme à mon frère, durant ma dernière heure, d'ineffables illusions, de m'envoyer la mort au milieu d'un délire.
Patrick, en proie aux angoisses les plus cruelles, s'attendoit de minute en minute à voir descendre un fossoyeur pour enlever le corps de son ami; mais personne ne paroissoit; et bien qu'il redoutât beaucoup l'instant de cette suprême séparation, où son compagnon s'éloigneroit sans pitié et sans retour, et le laisseroit abymé dans une morue solitude, cependant il l'appeloit de touts ses vœux. La nature a des lois de destruction et de décomposition inexorables pour le plus bel être comme pour l'objet le plus aimé; et Fitz-Harris étoit mort dans un si mauvais état, et ce puits étoit si malsain, que Patrick n'osoit plus, disons plus juste, ne pouvoit déjà plus l'embrasser, ne pouvoit déjà plus poser ses lèvres sur son front.
Après le même intervalle de temps qui s'écouloit d'ordinaire entre chaque apparition du porte-clefs, la trappe se soulevant enfin , Patrick s'avança incontinent sous l'ouverture, et s'écria avec indignation : — Monsieur le porte-clefs, ne vous ai-je pas dit que mon frère est mort? A quoi songe donc M. le lieutenant pour le Roi? Rappelez-lui, s'il vous plaît, qu'il est envers les hommes des derniers devoirs.
Mais, cette fois encore, sans daigner laisser tomber une seule parole, le porte-clefs se retira.
Abymé dans les pensées les plus amères, l'esprit brisé sous la roue de la réflexion, et le corps affaissé par une longue veille (depuis que Dieu avoit rappelé Fitz-Harris , il n'avoit pas fermé ses yeux remplis de larmes), Patrick s'assoupit enfin. Sur l'aile d'une rêverie, le sommeil l'aborda si doucement, qu'il ne put s'en défendre. Au fond de toute mélancolie il y a toujours quelques drachmes d'opium.
Ce sommeil duroit encore lorsqu'un des hommes du Donjon penché à l'ouverture de la voûte, et qui glissoit une échelle, enjoignit à Patrick de monter le corps de son ami. Ebloui par la lueur répandue dans le caveau et surpris par cette brusque arrivée, cependant Patrick se leva aussitôt et s'excusa sur cet ordre, en prétextant son état d'extrême foiblesse. Mais la même injonction ayant été répétée d'un ton plus brutal encore, et quelqu'un ayant ajouté avec un accent de raillerie : — Après tout, si monsieur ne veut pas se séparer de ce cadavre, les volontés et les goûts sont libres. Patrick, non pour obéir à cette insolence , mais pour les mânes de son ami , rassemblant toutes ses forces, chargea courageusement sur ses épaules le corps de Fitz-Harris et se mit à monter, je devrois dire à se traîner le long de l'échelle. Écrasé sous le poids, n'ayant qu'une main disponible, l'autre soutenant et retenant le cadavre, peu s'en fallut plusieurs fois qu'il ne se renversât et ne fit une horrible chute. Le plus cruel, c'est qu'il
n'avoit point de diaiissure; de sorte que chaque fois qu'il s'appuyoit sur un échelon, cela lui scioit la plante des pieds et lui causoit une douleur excessive. Lorsqu'il eut gagné le caveau supérieur, il apperçut à quelque distance les porte-clefs et M. le lieutenant pour le Roi au Donjon, qui touts quatre se tenoient ainsi à l'écart, pour échapper sans doute à l'air putride qu'exhaloit le trou d'extraction. Les trois valets portoient chacun un falot. Quant à M. le lieutenant, il ne portoit rien; il étoit simplement coiffé d'un serre-tête et entortillé dans les ramages d'une robe de chambre non moins spacieuse que ridicule.
Sans lui donner le temps de reprendre un peu courage, ces quatre misérables se mirent en peloton, et entraînèrent au milieu d'eux Patrick, qui ployoit sous sa sainte charge.
Après avoir monté plusieurs vis, traversé plusieurs caves, plusieurs salles, plusieurs couloirs, plusieurs galeries, ils pénétrèrent dans un jardin, le jardin du Donjon. Le long du mur un trou assez profond avoit été pratiqué dans la terre. Quand Patrick y eut été conduit, il comprit de suite que c'étoit là, et déposa tout au bord son fardeau. Sous le j)oids qui l'accabloit, il avoit tant employé d'efforts durant cette longue marche à travers ces sombres détours, qu'une sueur froide couloit de son front à grosses gouttes, et que sesjambesfléchissoient. L'imagination, pourroit-elle concevoir un spectacle plus lugubre , une scène plus propre à glacer d'effroi? De touts côtés de grandes
murailles noires emprisonnant des ténèbres et du silence ; des hommes d'un sinistre aspect, avec des figures pleines d'ombre; un personnage odieux dans une robe longue, comme un homme de Palais; trois lanternes jetant quelques lueurs sourdes et n'éclairant que par-dessous le feuillage appauvri de quelques arbres ; un trou en terre , puis un cadavre immobile porté par un cadavre mobile couvert de cheveux et de haillons.
Ayant posé leurs falots le long de la muraille, et s'étant saisi chacun d'une bêche, les trois porteclefs poussèrent le corps de Fitz-Harris dans la fosse, et déjà ils avoient jeté sur lui plusieurs pelletées de terre, lorsque, à cette vue, retrouvant quelque force, Patrick se releva, et avec un geste terrible leur commanda d'arrêter. Puis, s 'approchant lentement de M. le lieutenant pour le Roi, qui, les mains sur le dos et son bonnet de nuit sur la tête, regardoit faire : — Au nom du ciel! monsieur, lui dit-il avec la noblesse qui accompagnoit toujours ses moindres expressions, ce n'est pas ainsi que s'enterrent les hommes ! La haine la plus cruelle s'arrête ordinairement où le néant commence; mais la vôtre, qui passe toutes bornes, à ce qu'il paroît, passe aussi le seuil de la tombe. Ce n'étoit donc pas assez, monsieur, d'avoir lâchement assassiné mon frère et de l'avoir laissé mourir sans les secours de l'art et de la religion?... Allons, qu'on le porte à la chapelle et qu'on appelle un aumônier!...
A ce coup de hache, M. le chevalier de Rougemont II. 13
répondit avec perfidie qu'il u'y avoit point au Donjon de prêtres à l'usage des religionnaires ; mais Patrick lui ayant humblement représenté qu'ils étoient Irlandois et catholiques : — Assez, jeune homme, lui répliqua-t-il impudemment, je ne dois compte de ma conduite qu'à sa Majesté.
M. le chevalier savoit parfaitement que ses prisonniers n'étoient ni Anglois ni anglicans, et la raison qu'il avoit paru vouloir donner n'étoit que pour tenir lieu d'une plus véritable qu'il n'avoit pas voulu mettre en avant. M. le chevalier, qui devoit à chien et achat, au dedans et au dehors du Donjon, à ses fournisseurs, à son boucher, à ses porte-clefs , à ses garçons de cuisine, devoit aussi au curé de la Sainte- Chapelle les honoraires de plusieurs inhumations; et ce dernier, ne pouvant arracher un sou de ce fripon, venoit, poussé à bout, de l'attaquer en justice. — Ce fut là pourquoi, ce que Patrick ignora toujours, Fitz-Harris fut enterré sans prêtre et sans obsèques, comme un chien.
Les expressions me manquent; la parole n'a pas assez de ressource et de souplesse; je ne sais que dire, je ne sais quel signe employer pour dépeindre la stupeur profonde dans laquelle Patrick retomba, lorsqu'après ces insultantes funérailles il se retrouva seul dans le puisard. Si la perte d'une âme qui nous est chère, au milieu du mouvement, des soins et du fracas du monde nous porte un coup terrible et laisse à nos côtés un vide que rien ne sauroit combler, quel vide ne doit pas faire autour
du captif, de quelle mortelle horreur ne doit pas le cerner la perte de la seule âme sa compagne, de la seule âme qui partage le froid de son abyme. Si Patrick n'eût été soutenu par la pensée de Déborah, par une lointaine espérance, il auroit sans doute succombé sous sa douleur; peut-être même que cette pensée n'eût pas suffi pour défendre de la mort ce qu'il y avoit en lui de périssable, s'il fût demeuré plus long-temps dans ce cachot. Mais au bout de quelques heures, dix ou douze heures, je pense, une voix étrangère, inconnue, vint frapper tout-à-coup son oreille. La voûte s'étoit ouverte sans qu'il s'en fût apperçu, tant il étoit absorbé, et la voix disoit : — Quoi! dans ce trou, au fond de ces ténèbres, il y a un être vivant, une créature de Dieu? Lâche abomination!... Je ne sais pas quelle a pu être la faute de cet homme qui est là dans ce gouffre; mais ce que je sais, monsieur le lieutenant, c'est qu'il ne faut pas se faire criminel envers le criminel ; qu'il ne faut pas punir le crime par un châtiment pire que le crime, par un crime sans fin, surtout, et sans profit, et que ne demandent ni la loi , ni le Roi, ni mon Roi, qui est le vôtre, monsieur le lieutenant. A ces réflexions simples et austères qui rabrouoient un peu le chevalier de Rougemont, M. le chevalier, empêché dans sa confusion, sans doute, ne souffla mot. Mais la même voix, après un moment de silence, ayant ordonné qu'on plaçât une échelle, et demandé des flambeaux, qu'on l'éclairât, craignant sans doute que son prisonnier, s'il étoit visité, ne l'accusât, monsieur le lieutenant recouvra soudain
196 MADAME PLTIPHAR.
son éloquence accoutumée, et se prit à dire d'un ton de candeur, le Pharisien! — De grâce, monseigneur, je vous conjure,jememets à vos pieds, ne descendez pas dans cette loge, c'est un fou furieux, farouche, inabordable, qui l'habite; il iroit de vos jours; cet homme a des heures terribles. De grâce monseigneur!... Mais, sans paroître faire aucun compte de cette insinuation perfide, la même personne étrangère répondit : — Bien, bien, monsieur, des flambeaux, qu'on m'éclaire! j'en jugerai par moi-même. N'oublions jamais, monsieur, que l'insensé et le méchant sont, avant tout, des malheureux dignes de notre sollicitude : nous devons à l'un nos soins, à l'autre notre pitié. Dieu ne met au monde que des hommes ; c'est le monde, monsieur, qui engendre les méchants et les fous. Les méchants et les fous sont son oeuvre^ sont notre œuvre, monsieur le lieutenant.
Quand l'étranger eut descendu l'échelle et posé les deux pieds sur la croûte noire du sol, il porta ses yeux sur la croûte grise et luisante des murailles et de la voûte ; il regarda autour de lui, il laissa tomber son regard, et l'arrêta long-temps sur Patrick , spectre aux cheveux et à la barbe sauvages , aux muscles affaissés et mal cachés sous quelques restes de haillons, qui demeuroit là dans la plus morne immobilité; et, après avoir fait bien des efforts visibles pour rallier son cœur qui se fendoit devant ce spectacle, devant tant de souffrances, de misère et d'abjection, il put enfin trouver assez de calme pour dire, avec un accent plein d'encouragement qui eût
gagné la créature la plus farouche : — Ne craignez rien, prisonnier, je ne viens point pour vous faii*e du mal; je viens pour vous consoler, si je puis, et vous ôter à l'horreur de ce cachot. A ce geste d'une bienveillance marquée, Patrick se leva et s'inclina respectueusement. Ce charitable étranger étoit habillé de noir ; une épée d'acier étinceloit à son côté. Son air de visage étoit doux et noble, sa bouche gracieuse : son front beau et pur déceloit un cœur sans limon et sans remords. La limpidité de son regard proclamoit la limpidité de son âme. Tandis que Patrick l'admiroit, il poursuivit : — Votre malheur est grand, monsieur, et me pénètre de douleur, et surpasse à coup sûr votre faute ? — Mes malheurs, en effet, monsieur, sont inouis, lui répondit tristement Patrick, mais je suis sans reproches devant Dieu, devant la loi, devant ma conscience. Avoir plu et déplu à une adulteresse , voilà mon crime , qui fut celui de Joseph , et qui, comme lui, m'a fait jeter dans une prison où je suis condamné à mourir. — Il ne faut pas vous désespérer ainsi, monsieur; il n'y a de condamnés que ceux que Dieu condamne. Dieu souvent se plaît à abaisser son serviteur, pour le mieux élever. Joseph sortit de sa prison pour régner sur l'Egypte. Depuis combien d'années êtes-vous céans? — Ce fut le 2 septembre 1763 que je fus amené dans ce Donjon; et depuis le mois de septembre ou de décembre 1773 j'habite cette fosse. — Quoi î depuis vingt et un mois on vous retient dans cette abyme? 0 mon pauvre jeune homme ! il faut vraiment que Dieu vous réserve pour
Ik
quelque grande chose, que sa main vous ait soutenu, pour que, sous le faix de tant de maux, vous n'ayez pas succombé. — Je n'ai pas succombé encore, moi; mais, monsieur, j'avois un ami, un frère, un compagnon d'infortune et de captivité, qui, exténué, tué par le désespoir, a rendu l'âme sous cette voûte. Son cadavre, il y a peu d'heures, étoit encore là étendu. Oh ! que n'êtes-vous descendu plus tôt dans ce puisard! C'étoit un brave et bon jeune homme. La terre l'a perdu, le ciel l'a gagné. 0 Fitz-Harris! ô mon ami! tout pour toi fut cruel, ta vie, ta mort, ton destin !... L'étranger, remué jusque dans ses entrailles, prenant alors la main de Patrick, la lui serra affectueusement. Patrick, dans une émotion non moins vive, se mit à genoux, et reprit : — Ce qui se jjasse dans votre cœur se trahit; vos yeux sont mouillés de larmes. Je ne sais pas qui vous êtes, monsieur; mais je vois bien que vous êtes un honnête homme; souffrez que je me prosterne à vos pieds. — Non, relevez-vous, mon bon ami, lui dit l'étranger, et suivez-moi. Sortons au plus vite de cet air empoisonné; venez, vous serez libre; venez, je suis la clef qui ou\Te et qui ferme la porte de la liberté. — Vous êtes, monsieur, je le vois bien, vous dis-je, reprit encore Patrick, avec une émotion toujours croissante, un messager du ciel envoyé de Dieu; j'accepte volontiers ce que vous daignez me rendre, non pour moi-même, mais à cause d'une femme, objet de tout mon culte et de tout mon amour; mais cette liberté que je perdis avec un compagnon, et que seul je vais recouvTer,
sera toujours pour moi bien sombre et pleine de deuil.
Quand l'étranger fut ressorti de la citerne, il prit par la main Patrick, qui l'avoit suivi, et dit à M, de Rougemont : — Monsieur le lieutenant, je vous présente un jeune homme dont je m'honorerois d'être l'ami, plein de raison et de réserve, et d'une dignité qui m'édifie. C'est mal à vous, monsieur le lieutenant, d'avoir cherché à me tromper. Vous êtes, monsieur le lieutenant un officier cruel; tant pis! vous ne serez jamais le beau-cousin de notre jeune Roi. Faites conduire monsieur, s'il vous plaît, dans une chambre du Donjon, et que les soins les plus attentifs lui soient prodigués sur-le-champ. En achevant ces dernières paroles, l'étranger s'éloignoit avec empressement et modestie pour se soustraire aux marques d'une touchante reconnoissance que Patrick lui donuoit.
Mais quel étoit donc cet étranger à la voix douce et puissante, et que tant de respects semblent entourer? C'étoit... . Eh bien, oui! cet homme, dont la main s'appliqua à détacher tant de fers, horrible destinée! vienne le temps, et lui-môme à son tour sera chargé de chaînes qui ne seront pas détachées. Vienne le temps, et sa tête blanchie roulera sur l'échafaud! Cet homme..., inclinons-nous; vice, égoïsme , indifférence, rentrez dans votre honte ! cet homme, c'étoit la vertu, c'étoit Chrétien- Guillaume Lamoignon de Malesherbes, ministre de Paris, et plus tard — dernier conseil de Louis XVI.
Patrick avoit été conduit dans la chambre octogone, où il avoit passé tant d'années de souffrance avec Fitz-Harris, et il étoit assis tristement, essayant de se réchauffer aux rayons d'un feu énorme, quand M. d'Albert, le nouveau lieutenant-général de Police, se présenta avec affabilité et lui dit : — M. de Malesherbes n'a point voulu, monsieur, quitter le Donjon sans vous donner, par ma bouche, un dernier mot de courage. Soyez tranquille, avant peu vous serez libre. M. le ministre attend de votre déférence que vous voudrez bien lui adresser prochainement un mémoire circonstancié de votre captivité et de ses causes. En outre, à ce mémoire, il vous en prie, vous serez assez bon pour joindre une liste de la somme d'argent et des effets que vous jugerez vous être nécessaires pour reparoître convenablement dans le monde : ce sera pour M. le ministre un vrai plaisir que d'y pourvoir.
Patrick s'inclina gracieusement pour témoigner de sa gratitude, et répondit, après avoir paru réfléchir un instant : — Ce mémoire que M. le ministre daigne me demander, bien qu'il me fende le cœur de redescendre dans ma pensée et d'y remuer l'amas de mes infortunes, je le ferai selon son désir. Mais, qu'il me soit permis, monsieur, de m'abstenir d'y joindre aucune liste; je n'ai besoin de rien. La liberté me suffira. Il parut encore réfléchir quelques instants ; puis il reprit : — Cependant, monsieur, tant de bonté m'encourage, que je me donnerai la hardiesse d'implorer humblement de M. de Malesherbes une
chose qui, dans mon affliction, m'a bien fait faute, dont la vue m'aidera à supporter les dernières heures que je dois passer encore dans ce cachot, et qu'en sa mémoire je garderai toujours saintement — Un