M™ de Staël
crétion me gagnant, je ne pus lui taire que vous aviez fait l'étourderie de partir seule avec votre femme de chambre.
a Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de votre mari et de quelques-uns de nos communs amis: surtout dites à Mathieu combien j'applaudis au renouvellement de votre affection et avec quelle tendresse nous avons ici parlé de lui. Adieu chère, bien chère Juliette; ma Julie réclame un souvenir et s'unit à tous mes sentiments pour vous. »
Camille Jordan écrivait en même temps à madame de Staël pour lui raconter cet incident du voyage de sa belle amie, et madame de Staël envoyait à son tour la lettre à madame Récamier.
« Combien, lui disait-elle, ce voyage toute seule m'a fait de la peine ! combien je maudissais le sort qui me séparait de la si douce vie que j'aurais eue en ne vous quittant pas ! — Je vous envoie une lettre de Camille Jordan, parce que je veux vous donner le plaisir de vous voir passer. »
CO MADAME RÉCAMIE
CAMILLE JORDAN A M me DE STAËL. « Lyon, 5 octobre 1807,
« Je viens donc vous rendre compte de ce dépôt si cher: elle est partie hier à une heure et je l'ai accompagnée à quelque distance. Vous étiez mêlée à toutes nos dernières paroles. Elleme fit promettre de ne point vous* dire sa cruelle étourderie ; mais le moyen de vous la taire ? Nous l'avions avec beaucoup de peine enfin persuadée de prendre un domestique, je lui en avais trouvé un excellent, lorsqu'elle s'arrange avec un jeune cousin pour l'emmener dans sa voiture. Gela me parut mieux encore: mais qu'arrive-t-il ? Au moment précis du départ cet absurde cousin change de projet. Je veux faire suspendre le départ pour recourir au domestique, elle ne veut pas, elle s'entête follement pour aller seule et la voilà sur les grands chemins. J'en ai été désolé, mais cependant je vous l'avoue, mon inquiétude n'égale point la vôtre, pensant qu'elle ne voyage point la nuit, qu'elle s'arrête à moitié chemin, que les routes sont fréquentées et sûres, et
combien à l'aspect de ce doux visage tout se tourne en obligeance et s'émeut pour la servir. « Nous ne l'avons eue comme vous voyez que trois jours. Elle m'a trouvé dans la disposition d'âme la plus triste ; car j'avais un enfant trèsmalade, je venais d'apprendre une rechute de Degérando dans la fièvre : mais elle apparaissait comme un ange de consolation. Je l'ai peu quittée, mais peu vue en effet, comme je voulais la voir, tant elle était obsédée par les devoirs de parents et les politesses des étrangers, et une sorte de passion que Lady Webb a prise pour elle. A peine dans ce tourbillon avons-nous pu nous arranger quelques moments de solitude et de conversation intime. J'ai reconnu avec joie combien votre mutuelle amitié s'était en effet renouvelée et ennoblie, combien son âme était devenue plus sérieuse, plus religieuse, plus aimante, et je ne sais quel charme touchant m'a paru ajouté à tous ses anciens charmes. Je vous plains de perdre sa présence, mais je vous félicite d'avoir conquis et créé une telle affection. Sa santé aussi m'a consolé, tout l'annonce meilleure et c'était un doux spectacle après une journée où nous l'avions fort fatiguée à visiter nos campagnes, de la voir
le soir chez Lady Webb danser une gavotte avec son ancienne légèreté et grâce. Elle fit malheureusement le lendemain une visite d'hospices qui lui causa des émotions trop fortes, elle dormit très-peu la nuit du départ. Elle était donc assez mal préparée au voyage, et il me tarde bien d'avoir les premières nouvelles de la route.
« Le baron 1 faisait pitié au moment où il l'a quittée. Gomme il l'aime ! Il en devient plus digne d'être aimé. Dites-lui tous nos regrets de l'avoir si peu vu. — Mon enfant est mieux, mais la santé et la position de mon ami me tourmentent toujours.
« Ne m'oubliez pas auprès du cher Auguste, de MM. Schlegel, de Sabran et Sismondi. »
CAMILLE JORDAN A Mme RÉCAMIER.
« Lyon, 8 janvier 1808.
« Je ne vous écris pas suivant mon usage, mais je pense bien souvent à vous ; je repasse nos derniers entretiens, je fais mille vœux pour
1. Le baron de Vogt, qui avait accompagné la belle voyageuse de Genève à Lyon.
l'accomplissement de toutes les bonnes pensées, je vois avec émotion approcher le temps des voyages et des délicieuses entrevues. Mathieu pendant mon silence a dû être mon interprète auprès de vous. Il a dû vous répéter combien je vous aimais. Vous aurez eu en ces derniers temps à le consoler dans des chagrins amers l et je vous envie les soins que vous aurez pu donner à cet excellent ami.
« J'ai eu aussi plusieurs fois de vos nouvelles indirectes. On m'avait un instant alarmé sur votre santé, mais on m'a bientôt rassuré; cependant il me tarde bien que vous-même enfin me parliez de vous. — J'ai été moi-même assez longtemps indisposé au retour de la campagne, mais actuellement je suis mieux. J'ai eu encore de cruels soucis pour la santé de nos amis voyageurs % pour celle de leur enfant, mais enfin toutes les nouvelles de ce côté deviennent excellentes. Ils parlent plus que jamais de ce retour, objet de tous mes vœux.
« J'attends depuis six semaines, un autre pas-
i. Mathieu de Montmorency était menacé de perdre son père. 2. Les Degérando, qui étaient en Italie; M. Degérando comme commissaire du gouvernement français.
sage d'une autre amie * et je m'étonne et commence même à m'inquiéter du retard, craignant qu'il ne tienne à quelque obstacle supérieur; je lui écris aujourd'hui même pour lui en demander l'explication. Peut-être au reste n'y a-t-il que son irrésolution naturelle redoublée par ses dernières souffrances morales qu'on dit extrêmes et auxquelles je compatis profondément. C'est le baron 2 qui m'en a donné les plus récentes nouvelles. Il me parlait fort de vous avec sa tendresse ordinaire, mais on remarquait votre long silence, et il se formait un sourd murmure que quelque nouvelle coquetterie pourrait bien vous occuper. Serait-il possible en vérité ? Et ce cœur renouvelé qui rêvait l'idéal et l'infini serait-il redescendu à ces jeux de l'enfance? Je repousse un tel soupçon. a Tout ici conserve fidèlement et chèrement votre souvenir. Les feux même de Milady pour vous ne semblent pas éteints par l'absence. Enfin pour la première fois depuis vous, nous nous rejoignions l'autre jour. Elle m'intéressa surtout en me répétant combien elle sentait d'attrait pour vous. Mais personne ici ne se souvient plus