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Le baron de Vogt

tendrement de vous que mon ange de bonté et de tendresse, ma Julie ; aussi demande-t-elle souvent quand vous reviendrez.

« Je n'ai pas besoin de vous dire que ma petite Caroline continue à faire mes délices par une gentillesse et une sensibilité fort au-dessus de son âge. »

CAMILLE JORDAN A Mrae RÉCAMIER A AIX EN SAVOIE.

« Lyon, le 6 juin 1810.

« Chère Juliette, j'ai reçu votre aimable billet et j'ai remis sur-le-champ celles qui s'y trouvaient jointes. On a appris avec joie votre heureuse arrivée, mais vous avez été bien grondée de cet oubli de la lettre de Mathieu qui tenait fort en peine. Cela a paru un trait profond dans la légèreté. Le même jour au reste venaient d'autres lettres de lui bien tristes qui annoncent qu'il est retenu par une maladie sérieuse de son père. Vous pensez combien ce retard et sa cause nous affligent. Notre amie1 surtout avait grand besoin

1. M""1 de Staël était venue passer quelques jours à Lyon pour entendre Talina.

de la consolation de sa présence; car elle est retombée depuis votre départ dans de grandes tristesses. Schlegel est arrivé hier; Talma continue à remplir la journée, on le voit ou l'on en parle. Je suis obligé de les quitter quatre jours pour une course nécessaire en Bresse, mais j'aurai encore à mon retour deux ou trois jours à passer auprès d'eux, puis on partira pour Aix. Je crains de manquer Adrien, mais il trouvera votre lettre. J'ai fort plaidé auprès de l'amie dans le sens de votre lettre, que ce voyage vous ferait le plus grand plaisir, que vous n'étiez arrêtée par aucun calcul personnel, mais par un dévouement pénible aux convenances d'autrui ; mais, je ne sais si c'est le prestige de son éloquence, je dois vous dire avec vérité qu'elle m'a persuadé que s'il y avait eu quelque inconvénient dans le premier voyage, ou plutôt dans diverses circonstances qui s'y étaient jointes, il n'y en avait pas à présent dans la course projetée, votre voyage ayant évidemment un autre but, et ce simple détour ne pouvant être remarqué.

« Mais ce que je réclame avant tout c'est de longues journées au retour, c'est la réparation de ce passage si rapide. Il a suffi pour faire

sentir à ma Julie tout votre charme ; elle partage désormais tout mon empressement devons revoir ît je crois que ma belle-mère elle-même sera un Deu guérie de la migraine. Vous me dites sur ce 3assage des choses aimables et cruelles tout ensemble: sans doute vous avez dû y connaître non cœur pour vous, mais quoi? ne vous est-il îonnu que d'alors, et vous aimer, n'est-ce pas non ancienne et chère habitude ? J'espère que /ous commencez enfin vos eaux et allez les ^rendre bien en conscience. Répétez au baron combien ma tendresse pour lui s'augmenterait, >'il était possible, par les soins si parfaits qu'il )rend de vous. Je le prie de ne pas oublier une îotice qu'il m'a promise et deux feuilles d'un ivre de souvenir.

« Il a du comprendre ma joie en lisant comment a été tranchée d'en haut la pénible [ueslion qui nous divisait.

« Excusez mon griffonnage pressé, au moment l'un départ. Lisez-y au moins l'expression de ma endre ami té. »

Gomme on le voit par la lettre qui précède, l1" Récamier était aux eaux d'Aix, où clans

l'été cle 1810 une très-brillante société se trouva réunie. Mme Récamier s'y rencontrait avec Mme de Boigne, Adrien de Montmorency, M. et M1T,e Sosthène de Larochefoucauld, le gendre et la fille de Mathieu et le baron de Vogt dont le nom est déjà revenu plusieurs fois dans la correspondance de Camille Jordan et sur lequel il n'est peut-être pas inutile de dire un mot. C'était un Allemand, homme d'esprit que la philanthropie avait lié d'étroite amitié avec Degérando et Camille Jordan et qui possédait aux environs de Hambourg une grande terre où il consacrait son temps et son intelligence à la moralisation des paysans et aux progrès de l'agriculture. Mme Récamier l'avait présenté à Mme de Staël. Le baron fort enthousiaste par nature, et idolâtre des célébrités, s'était senti vivement flatté de l'accueil bienveilllant qu'on lui accordait à Coppet. Mais si le baron recherchait les personnes auxquelles d'éminentes facultés assuraient une grande notoriété, il était disposé à donner toujours raison aux puissants. Son enthousiasme, dont on va voir l'expression dans quelques lettres adressées à Mmc Récamier, subit un notable refroidissement, lorsque à la fin de 1810 la rigueur

de l'empereur Napoléon s'appesantit plus durement sur Mme de Staël, que son livre De V Allemagne fut mis au pilon, et qu'en 1811 Mathieu de Montmorency et Mme Récamier furent exilés à leur tour.

Les lettres du baron de Vogt à l'époque où il habitait Genève, donnent, sur le salon de Mine de Staël, des détails intéressants ; c'est ce qui nous décide à en insérer ici quelques fragments.

LE BARON DE VOGT A Mme RÉCAMIER.

« Sécherons, 23 septembre 1810.

« C'est à vous que je dois l'accueil tout à fait aimable que j'ai trouvé à Goppet. C'est sans doute à la prévention favorable que votre amitié a fait naître que je dois la connaissance intime de cette femme unique. Sans vous je l'aurais rencontrée, un homme indifférent m'eût peut-être mené chez elle; mais avec l'éloignement que vous me connaissez pour les célébrités, jamais je n'aurais pu pénétrer dans l'intimité de cette aine belle et sublime. Je n'aurais jamais su combien elle est encore supérieure à ce que lui a

co Madame récamier

valu sa réputation. C'est un ange envoyé du ciel pour révéler la bonté sur la terre. Pour qu'elle fût irrésistible, un rayon pur de lumière céleste embellit son esprit et la rend aimable sous toutes les formes.

« À la fois profonde et légère, soit qu'elle découvre un secret mytérieux de l'âme ou saisisse la plus légère nuance du sentiment, cet esprit brille sans éblouir et lorsque ce sommet de lumière a disparu, c'est une douce clarté qu'il laisse après lui. C'est encore le jour pur qui éclaire la bonté. Sans doute quelques erreurs, quelques faiblesses voilent parfois cette apparition céleste : les initiés eux-mêmes doivent peutêtre s'affliger de ces éclipses que les astronomes de Genève se tueni à calculer et à prédire.

Mes courses depuis que je vous ai écrit se bornent à des voyages à Lausanne et à Goppet où je passe souvent trois ou quatre jours. La vie que l'on y mène me convient parfaitement, la société encore davantage. J'aime l'esprit de Constant, l'érudition de Schlegel, l'amabilité de Sabran, le talent et le caractère de Sismondi, le naturel et la vérité, l'esprit juste d'Auguste, la gentillesse spirituelle et douce d'Albertine. — J'oubliais

Bonstetten, bon, excellent, rempli de connaissances très-variées, de facilité dans l'esprit et dans le caractère, tout ce qui inspire l'estime et la confiance.

« Votre sublime amie revoit, anime, vivifie tout cela. Elle fait avoir de l'esprit à ce qui l'entoure. Dans tous les coins il y a quelqu'un qui compose quelque ouvrage. — Corinne écrit ses lettres délicieuses à l'ocasion de l'Allemagne qui seront sans doute son meilleur ouvrage.

« La veuve de Sunam, mélodrame oriental qu'elle vient de finir, sera joué en octobre, il est d'un effet charmant; Goppet sera inondé de larmes. Constant et Auguste font chacun une tragédie, Sabran son opéra-comique, Sismondi son histoire, Schlegel sa traduction, Bonstetten sa philosophie, et moi, ma lettre à Juliette. »

« Sécherons, 18 octobre 1810.

« Depuis ma dernière lettre, Mine de Staël nous a lu plusieurs chapitres de son ouvrage. Il y a partout le cachet de son talent. Je voudrais pouvoir l'engager à en retrancher tout ce qui a trait

m MADAME RÉCAMIER

à la politique et toutes les métaphores qui peuvent nuire à la clarté, à la simplicité, à la correction. Je voudrais donner à cet ouvrage une espèce d'innocence qui désarmât la critique et désappointât la malveillance. Elle n'a pas besoin de faire preuve de républicanisme et d'imagination, mais de sagesse et de mesure. A mon retour à Coppet j'y ai trouvé Mme de V., qui a passé quelques jours avec nous et qui aime Mme de Staël avec l'enthousiasme qu'elle doit inspirer à tous ceux qui sont dignes de l'apprécier.

« Mlle de Jenner a pris un rôle dans une tragédie 1 de Werner qui a été jouée devant un public de vingt personnes vendredi dernier. Les trois acteurs Werner et Schlegel ont joué dans la perfection.

« La conception de la pièce est excessivement tragique. Une famille obscure , criminelle par l'eflet de la fatalité qui fut si funeste aux Atricles, présente un Oreste bourgeois, ou, comme dit Mme de Staël, un OEdipe rustique. Une profonde connaissance du cœur humain, tout ce que la

1. Il s'agit du drame sinistre de Werner, qui a pour titre Le %i Février,

religion peut avoir de sombre dans l'âme d'un mystique, criminel sans être méchant, une versification distinguée donnent à cette belle horreur un effet profond et douloureux. J'en ai été excessivement affecté. Vous ne serez probablement pas curieuse d'en savoir davantage sur une pièce où entre trois acteurs, il y a trois meurtres et un assassinat. Nous avons respiré un peu pendant la représentation de quelques proverbes de M. de Châteauvieux 1 où M.deSabran et Auguste ont brillé.))

« 28 octobre.

(( L'arrivée de M. Guvier en Suisse a été une heureuse distraction pour Mme de Staël; elle l'a vu pendant deux jours à Genève : ils ont été très-contents l'un de l'autre. A son retour à Coppet, elle y a trouvé Middleton; en recevant ses confidences elle a un peu oublié ses chagrins, depuis hier elle a repris son travail.

« Le poëte dont le génie mystique et sombre nous a causé de si profondes émotions part dans quelques jours pour l'Italie.

1. Lullin de Chàteauvieux, homme d'un esprit très-distingué, auteur du Manuscrit de l'île d'Elbe, qui fit en 1814 une si prodigieuse sensatio

« M. de Sabran , Middleton et Auguste iront à Paris en décembre augmenter le cercle intéressant qui vous entoure. »

« Coppet, 12 novembre.

« Werner nous a quittés dans le commencement du mois, il ira à Rome, si la peur qu'il a de tout lui permet d'y parvenir. Il y a un singulier genre de folie et d'inaptitude dans ces personnes dominées par l'imagination. C'est payer, même le génie, plus qu'il ne vaut.

« J'ai accompagné Corinne chez Massot 1. Pour diminuer l'ennui de la séance on avait arrangé une jolie musique , une demoiselle Romilly pince bien agréablement de la harpe ; l'atelier était le temple des muses. Le portrait sera ressemblant sans cette exagération d'inspiration qui, parmi d'autres choses, dépare le portrait de Mme Lebrun.

« Bonstetten nous a fait deux lectures d'un mémoire sur les Alpes du Nord où il y avait du très-bon et puis un peu d'ennui.

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