‹ Madame RécamierChapitre 12 sur 43 · Peintre de portraits · texte numérisé non relu

Peintre de portraits

<( M,ne de Staël a repris ses lectures, il n'était plus question d'ennui. Il est prodigieux ce qu'il faut avoir lu et assez approfondi pour se donner les idées à l'occasion desquelles elle dit de si jolies choses. On pourra facilement n'être pas de son avis, mais on ne pourra pas s'empêcher d'aimer son talent. »

« Genève, 22 décembre.

(( Nous voici tous à Genève ; nous répétons Goppet aux Balances. J'ai une habitation délicieuse sur la treille, une vue étendue sur les vallons de la Savoie entre les Alpes et le Jura. Je vois devant mes fenêtres les montagnes que l'on franchit aux Echelles. Hier soir l'illusion de Coppet était parfaite. J'avais été avec Mme de Staël chez Mme Rilliet qui est si aimable au coin de sa cheminée, de retour je jouais aux échecs avec Sismondi. Mme de Staël, Mlle Randall et Wu Jenner causaient sur le sopha avec Bonsletteu et le jeune Barante. Nous étions comme tous les jours, comme dans ces jours que je r relierai sans cesse. Le jeune Rocca a quelque chose de bien aimable. La réunion d'un carac-

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tère doux, d'une constitution délicate avec la bravoure et le courage. Il est si mince qu'on ne conçoit pas comment toutes ses blessures ont trouvé à se placer ; il aime son état et les larmes de son père ne l'arrêteront point ici. »

Nous bornerons là les emprunts que nous avons faits aux lettres du baron de Vogt, car il cessa devoir Mme de Staël et quitta la Suisse en 1811.

Cette rupture un peu brusque avait étonné les amis qui, sur la recommandation de Mme Récamier, l'avaient accueilli avec une grande bienveillance; une explication lui fut demandée par celleci. La réponse du baron ne le montra pas héroïque et fait de lui un exemple de plus des défaillances qu'enfante le despotisme.

« Des amis qui se sont alarmés pour eux et pour moi, écrit-il, des autorités qui me conjurent de ne pas compromettre et moi et ceux qui s'intéressent à moi et de ne pas nuire à la personne à laquelle cela donnerait l'apparence d'un nouveau tort, m'ont obligé de quitter l'endroit dont je voulais faire une seconde patrie et à plus forte raison, de m'interdire de voir la personne

qui avait rendu ce sacrifice nécessaire. Il ne me restait plus que l'espoir de lui faire approuver à elle-même ma résolution : j'en ai chargé deux amis, leurs efforts ont eu autant de succès que je pouvais l'espérer.

« Voilà l'explication que vous me demandiez et que vous étiez en droit d'attendre de moi. »

M,ne de Staël et Mme Récamier se retrouvèrent encore en 1810 sur les bords de la Loire, au château de Ghaumont, où elles goûtèrent pour la dernière fois le bonheur d'une réunion de quelque durée.

Ce fut pendant ce séjour en ïouraine que le livre sur l'Allemagne auquel Mmo de Staël venait de consacrer deux années d'un travail assidu, fut saisi et mis au pilon. Nous avons dit ailleurs le désespoir où le redoublement des rigueurs de Napoléon jeta la noble femme qui, presque seule, restait debout devant le despotisme impérial. Retournée à Coppet, elle n'eut plus qu'une idée, sortir de France, échapper à ce régime qui tenait Pâme et la pensée prisonnières. Ses lettres peignaient avec une douleur croissante l'état de son esprit et confirmaient de plus en plus Mmc Réca-

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mier dans la résolution de revoir l'amie que le malheur lui rendait plus chère. Mais avant d'exécuter ce projet elle voulut aller visiter aux environs de Paris une autre femme dont la société lui était extrêmement agréable et qui de toutes les amies de sa jeunesse lui a seule survécu, je veux parler de la comtesse de Boigne. Mme Récamier ne trouva au château de Beauregard que les parents de son élégante amie, le marquis et la marquise d'Osmont : leur fille était en Savoie chez le général de Boigne. Mais quelques jours après une aimable lettre venait lui apporter l'expression de regrets qu'elle-même avait vivement éprouvés.

LA COMTESSE DE BOIGNE A Mme RÉCAMIER. « Buissonrond, le 24 juin 1811.

<( Vous avez été à Beauregard, vous y avez été aimable, charmante. — Vous y avez parlé

de moi avec intérêt et amitié. On m'a conté tout cela, et moi je ne peux résister au désir de vous remercier de cette obligeante visite dont je prends un peu ma part. Hélas! que je voudrais bien

que ce ne fat pas de si loin ! — Je ne vous parlerai pas de "la vie que je mène ici, vous la savez par cœur et je ne pense pas que vous l'oubliiez de sitôt. Tout le monde me parle de vous, on vous regrette, on vous désire.

« J'ai été l'autre jour faire ce qu'on a appelé une partie de plaisir à ce certain château de La Bâtie où l'on n'arrive qu'avec des bœufs. Il y avait cinquante personnes, un dîner détestable et surtout éternel, des santés, des canons, des fanfares, des chiffres composés de cocardes tricolores (la fête était pour le préfet) des surprises bien annoncées, enfin tout ce qui constitue la plus forte dose d'ennui qu'on puisse avaler en huit heures de temps, car les joies ont duré jusqu'à la nuit. — Le lendemain Rainulphe1 bâillait, je lui ai dit: Qu'avez-vous? — Je m'ennuie. — De quoi? — De la journée d'hier. Cette bêtise nous a fait rire.

« J'ai été à Aix l'autre jour, ma première visite a été pour la maison Capellini; après ce pèlerinage j'ai été chez Mm° Périer qui m'a beaucoup plus parlé de vous que de M. et Mme Sosthène, j'ai pensé qu'elle était bien ingrate. J'ai arrêté la

i. Le comte Rainulphe d'Osmont, son frère.

maison où nous avons vu Mme Hainguerlot; elle est occupée en ce moment par Mme de Talleyrand, mais on assure qu'elle part incessamment et je compte m'établir à Aix dans quinze jours. J'y mène mon cuisinier. L'établissement chez Mme Périer n'est supportable que lorsqu'on est en force comme nous étions il y a deux ans et je ne connais personne qui vienne à Aix cette année. On dit Mme Doumerc : je serai bien aise de la voir, vous nous serez un point de rapprochement.

a Voilà donc le mariage de Mlle de Gatellan décidé, j'en suis bien aise, rien ne me paraît plus sage et ne présente moins d'inconvénients, et c'est là le seul but qu'on peut atteindre quand il s'agit d'un mariage d'arrangement.

J'ai répondu à un très-aimable billet de M. de Balk; lui, a répondu à ma réponse, mais comme je ne veux pas l'entraîner dans une correspondance qui l'ennuierait fort à la longue et que je le crois trop poli pour finir le premier, je vous prie, Madame, de prendre un de vos airs les plus gracieux pour lui dire que j'ai reçu sa lettre, que je l'en remercie et que la discrétion m'empêche d'y répondre. J'ai vu le lieu de votre chute dans le Jura, j'ai frémi de penser combien vous avez

couru de danger; je crois que c'est le seul endroit entre Moret et les Rousses où l'on peut verser sans être fracassé. J'ai vu Mme de Staël, elle a été charmante pour moi. J'ai vu Brétigny qui m'a fort alarmée pour Mme de Chevreuse, il la croit attaquée de la poitrine : elle met tout son courage à mourir, il lui paraît plus facile de renoncer à la vie qu'à Paris : si elle n'a pas d'autre chagrin que celui de l'exil, je ne la conçois pas. Je ne vois que des chagrins de cœur qui puissent dégoûter à ce point de l'existence. Bonjour chère Madame, je ne voulais vous écrire que d'Aix, mais j'ai voulu vous remercier de l'aimable souvenir qile vous avez accordé à mon pauvre Beauregard. »

Réalisant enfin le projet qu'elle nourrissait depuis six mois, Mme Récamier quittait Paris le 23 août 1811 avec un passe-port visé pour Aix en Savoie, bien résolue en effet à aller y prendre les eaux, mais plus résolue encore à s'arrèier d'abord à Goppet. Elle comptait trouver chez M de Staël, Mathieu et Adrien de Montmorencv, car les deux cousins étaient partis ensemble pour l;i Suisse: au moment de. son départ, M"(' Réea-

mier ignorait que, déjà un ordre d'exil avait été lancé contre Mathieu de Montmorency, une lettre de lui du 28 août annonçait à la belle amie ce pénible événement en termes si voilés que peutêtre elle eût eu peine à en comprendre le sens. Mais cette lettre se croisa avec Mme Récamier qui ne la reçut que beaucoup plus tard ; elle était ainsi conçue :

«Ce 28 août 1811,

(( Je n'ai pas besoin de vous dire, aimable amie, ce que nous éprouvons tous en ce moment, le pire encore c'est l'état de notre pauvre amie qui se reproche tout par excès de délicatesse, ce qui me fait sentir véritablement la peine de cette petite persécution, contre laquelle sans cela je me trouverais de la force. Cependant je vous avouerai que votre pensée serait une de celles que j'ai besoin d'éloigner en ce moment pour ne pas être faible. Mais avec votre bonté et votre générosité ne trouverons-nous pas quelque moyen de n'être pas trop longtemps sans nous voir? dans ce moment si vous n'écoutiez que les sentimenls qui sont en vous et que vous voulussiez venir ici,

tout simplement je crois que c'est à notre amie que vous feriez du mal ; choisissez entre un petit voyage court et mystérieux ou une station à Fribourg où nous irions vous voir, »

Mmc Récamier n'apprit donc qu'en arrivant à Goppet la persécution dont son noble ami était l'objet : et quelques heures après une lettre de M. Récamier lui fit connaître le sort que lui valait à elle-même son dévouement d'amitié.

« Paris, le 3 septembre 1811.

« C'est aujourd'hui, ma bonne amie, le dixième jour depuis ton départ : je n'ai reçu aucune lettre ni nouvelles directes ou indirectes sur ton compte, toule la famille et nos divers amis partagent la surprise et presque l'inquiétude d'une négligence de ta part qui se trouve sitôt et tellement en opposition avec les promesses que tu nous avois faites en partant.

« Quant àmoyici, j'ai été fort exact à t' écrire, d'abord jeudi passé, une longue lettre et depuis tout ce qui m'est venu pour toy toujours sous le

couvert de MM. Mentsch et Gic. Je continuerai de même jusqu'à ce que tu me désignes toy-mêni( le changement que je devrois apporter dans le marche de notre correspondance pour laquelle i conviendra désormais de mettre la régularité el la méthode que pourra exiger son importance dans la circonstance délicate et critique où je vais t' apprendre que nous nous trouvons.

<( Tu sçais que je ne retrouve pas toujours cette fermeté de caractère que j'admire dans certains hommes, mais que malheureusement on ne se donne pas. J'en ai éprouvé assez peu pour m'inquiéter et m'allarmer beaucoup dimanche matin à dix heures, en recevant une injonction du conseiller d'Etat préfet de police de me rendre le lendemain à midi dans son cabinet pour affaire urgente gui me concerne. Quoique la lettre qui portoit cette invitation fut écrite en termes fort honnêtes, elle me tracassa infiniment le jour, la nuit; et le lendemain je fus fort exact à l'heure. On me fit entrer de suite dans le cabinet du préfet qui vint à moy et me dit: J'ai bien du regret de devoir être chargé auprès de vous d'une commission désagréable; il est question de M'ne Récamier, 'ai l'ordre de l'empereur, il le tenoit à la main,

de lui signifier celuy de se retirer à quarante lieues Paris. J'ai cru devoir vous prier de passer chez moi pour vous en instruire particulièrement el sans faire passer cette signification parla filière de mes bureaux. 11 faudra que vous m'accusiez réception de ma lettre, en me marquant que vous avez transmis sans délai cet ordre à M"IC Récamier. Où se trouve-t-elle en ce moment? — Je luy témoignai mon extrême surprise d'un pareil ordre ; je lui observai que l'empereur n'étoit sans doute pas fixé sur tes estimables qualités d'abord, et sur ton admiration pour sa personne. Je luy dis que depuis dix jours que tu étois partie pour les eaux d'Aix je n'avais eu aucune de tes nouvelles directes ni indirectes, mais que dès le lendemain je te ferois connoître les intentions du gouvernement. Je le priois de me faire connoître le motivé de l'ordre qu'il tenoit toujours à la main. — Il me répondit que de pareils ordres ne portoient ni considérants ni explications; il me lut seulement : « Madame Récamicr, née Juliette Bernard, se retirera à quarante lieues de Paris. » Je reconnus à cet énoncé de tes noms qu'il devoit avoir été pris sur la minute de ton passe-port pris à la préfecture de police, qu'on avoit demandé

dans les mômes termes. Je lui demandai si cela pouvoit porter sur tes relations avec M"10 de Staël ; il répondit que tu ne pouvois pas ignorer combien tout ce qui y tenoit étoit jugé peu favorablement de la part du gouvernement. — Mais, luy dis-je, comment dois-je m'y prendre pour conjurer un pareil événement? — Il convient, me dit-il, de laisser passer quelque tems sans faire aucune réclamation qui resteroit sans effet. Voilà l'Empereur parti, nous jugerons à son retour ce qu'il conviendra de faire. Si Mme Récamier se trouve chez Mme de Staël, elle peut y rester provisoirement; mais oii qu'elle soit, bien observer sa conduite et ses démarches pour ne pas ajouter aux impressions que doit avoir eues le gouvernement en prononçant l'ordre de son exil. — Je te rends, ma bonne amie, à peu près mot pour mot la conversation que j'ai eue avec le préfet afin que tu saches bien à quoy t'en tenir et que tu te règles en conséquence. Je joins même à la présente la copie de la lettre que je luy ai adressée ce matin . ainsy qu'il me l'avoit demandée et dans le même but.

« Il n'y a pas un des individus de la famille, de la maison et du peu d'amis que j'ai mis dans la confidence de la chose qui ne se soit écrié :

J'avois dit et prévu ce qui arrive; si j'avois eu quelque autorité sur M-'e Récamier, je me serois follement opposé à ce fatal voyage*

« Je ne te ferai, quant à moi, aucune observation parce que déjà nous nous les étions faites ensemble, et que ta volonté, tes goûts, tes affections et tes prétendus devoirs religieux à l'amitié, ont été toujours la règle et le bonheur de ma conduite à ton égard. D'ailleurs c'est chose faite âujourd'huy, il seroit inutile de s'appesantir sur des regrets gratuits et superflus dans la circonstance; il n'est question que de chercher à adoucir ta situation et surtout à ne pas l'aggraver par de nouvelles légèretés qui pourroient avoir les conséquences les plus funestes pour moy d'abord, qui dans ma position ai plus besoin de bienveillance et d'appeler sur moyles préventions favorables que les dispositions contraires ; et ensuite pour les progrès des carrières diverses de chacun des individus de la famille, s'il devoit arriver que l'empereur prît notre nom et celuy de ton papa en aversion et en dégoût. D'après cela je crois ne devoir te prescrire aucun système de conduite pour le moment, comme plus tard, si cet exil devoit, contre mon attente, durer long-

tems. Je te conjure seulement de ne prendre de conseils que de ta prudence et de ta sagesse : je connois assez le degré de l'une et de l'autre chez toy pour m'en rapporter complètement à ce que tu croiras devoir faire et décider dans ce moment délicat; défends- toi surtout de l'attrait et de l'influence qui t'environnent, et si tu veux me consulter sur le parti auquel tu devras t'arrêter, je ferai en sorte d'y réunir toutes les convenances et naturellement les tiennes, en les combinant avec la satisfaction que j'éprouverai à pouvoir me réunir à toy le plus souvent qu'il me sera possible, car l'idée d'une séparation trop prolongée, d'un ménage divisé, de l'absence de cet ensemble de notre intérieur auquel tu trouvois quelque charme ont fait déjà naître en moy des idées sombres et fort tristes dont je ne peux pas me défendre.

« En sortant de ma séance de la police, je me rendis directement aux droits réunis, auprès de ton papa auquel je l'avois promis pour le soulager de la sollicitude de l'injonction de la veille et qu'il pût en informer M. Simonard parti le matin avec ce poids, en compagnie de sa belle-fille pour Lyon. De là je me rendis chez le duc d'Abrantès:

il ven oit de partir pour faire sa cour à Cûmv piègne. Je croyois ensuite trouver encore M. de Catellan, il étoit parti de ia veille pour Contréxeville ; je vais écrire à madame à Angervilliers, et à M. Dalmassy à Richecourt, d'ailleurs je ne dis pas un mot de l'événement à qui que ce soit, si ce n'est aux amis de cœur. Je vais aller pour cela chez M. Degérando et chez Lemontey ; mon frère et ma belle-sœur ont été désolés, »

Dans cette conversation de M. Récamier avec le préfet de police, on remarquera combien ce personnage dont le caractère fut constamment modéré s'efforçait d'atténuer par les formes d'une parfaite politesse l'odieux de l'acte qu'il était forcé d'accomplir. On ne sera pas moins frappé sans doute de la réponse faite à la demande, assurément bien modeste, du motivé de l'ordre d'exil. De pareils ordres, est-il dit, ne portent jamais ni considérants ni explications. A notre tour, nous demandons quelle est la gloire qui ne serait pas trop payée par la nécessité de supporter un pareil régime de muets.

Les hoirs du château de Coppet que la foudre venait de frapper se dispersèrent. Mathieu de

Montmorency se dirigea vers Lyon, Adrien l'y accompagna pour reprendre ensuite la route du Nord, et M,ne Récamier, cédant aux supplications de Mme de Staël, qui se flattait encore que Tordre d'exil pouvait être révoqué, revint précipitamment à Paris. Elle voulait embrasser son vieux père, s'entendre avec M. Récamier sur les arrangements d'affaires rendus nécessaires par la cruelle situation qui lui était faite, arrêter avec lui le choix de la ville à 40 lieues de Paris où elle fixerait sa résidence. Elle ne vit personne en dehors de sa famille et garda le plus strict incognito, mais la police surveillait de trop près les personnes qui lui étaient suspectes pour qu'elle ignorât la présence à Paris d'une exilée. Au bout de quarante-huit heures, quelques lignes du préfet de police firent comprendre qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour exécuter l'ordre reçu. Le billet était adressé à M. Récamier et conçu en ces termes :

lie £)on#

1er B«. « pans, le 17 septembre 181 1.

(( .le vous prie, Monsieur, de vouloir bien me faire savoir au reçu de la présente et pour l'exé-

cation de l'ordre dont je vous ai donné connaissance le 2 de ce mois, où se trouve en ce moment Mme Récamier.

« J'ai l'honneur de vous saluer.

« Le conseiller d'État, préfet de police, « baron de l'Empire,

o Pasquier. »

Le lendemain , seule avec une enfant de six ans, petite nièce de M. Récamier, et une femme de chambre, la pauvre exilée prenait tristement la route de Châlons-sur-Marne, sans qu'on entendît d'elle une plainte, sans qu'elle permît à aucun de ses amis la moindre démarche ou la moindre parole pour faire adoucir son sort1.

1. Après avoir mis sous les yeux du lecteur toutes les pièces relatives a l'exil de Mme Récamier, il ne sera pas sans intérêt de montrer ce qu'en dit le duc de Rovigo dans ses Mémoires; c'est un échantillon précieux des mensonges qu'il y débite.

« On a aussi beaucoup crié contre l'exil de Mme Récamier. En général, on parle de tout à tort et à travers sans trop savoir ce que l'on dit. Tout le monde avait connu les mauvaises affaires de la maison Récamier, à la suite desquelles M",c Récamier avait été vitre «mi province; cela était fort honorable, mais il ne fallait pas s'y faire passer pour une victime de la tyrannie, et écrire à tout 1 ' monde des balivernes de ce "genre. 11 aurait été plus juste de dire tout î.et qu'on avait perdu sa fortune par des fausses spécu-

Mme Récamier passa dix mois dans cette ville de Châlons qui lui offrait bien peu de ressources malgré les procédés aussi gracieux que délicats du préfet, M. de Jessaint et de sa femme. Sous un gouvernement despotique, on fuit le contact des gens en disgrâce comme on fuirait la peste, et Mme Récamier, sur les pas de laquelle la foule et le monde s'étaient précipités, eut plus d'une fois l'occasion de constater -l'effroi que peut faire éprouver la présence d'une exilée.

Un billet de Mme de Staël, écrit après le départ de Goppet, départ qu'elle avait absolument exigé de Mme Récamier, montre quelle était l'intensité de la douleur que lui causait la persécution qu'elle s'accusait d'avoir attirée sur ses amis.

« Je ne peux pas vous parler, je me jette à

lations que d'en accuser l'empereur. M"1L' Récamier demeurait en province par raison, et elle disait à ses admirateurs, qui la sollicitaient de rentrer à Paris, que cela ne dépendait pas d'elle, voulant par là donner à entendre que c'était l'empereur qui l'en empêchait, lorsqu'il ne pensait pas à elle. Cela fit qu'il ordonna que si elle revenait, on ne lui laissa plus former ce cercle de frondeurs au milieu duquel elle répandait avec affectation sa douleur. Et, pour pailer plus franchement, je lui écrivis que je désirais qu'il n'entrât pas dans ses projets de venir à Paris de sitôt. Elle n'avait aucunement celui d'y rentrer, mais elle fut fort aise d'être exilée, cela la mettait à l'aise pour répondre à une foule de solliciteurs vis-à-vis desquels cela lui créait une position. »

pieds, je vous supplie de ne pas me haïr. Au nom du ciel, mettez du zèle pour vous afin que je vive ! tirez-vous de là. Que je vous sache heureuse, que votre admirable générosité ne vous ait pas perdue. Ah! mon Dieu, je n'ai pas ma tête à moi, mais je vous adore. Croyez-le et prouvez-moi que vous le sentez en vous occupant de vous-même, car je n'aurai de repos que si vous êtes hors de cet exil. Adieu, adieu. Quand vous reverrai-je? pas clans ce monde. »

Nous aimons à insérer ici une lettre de Lcmontey qui le fait voir fidèle à ses amis malheureux :

« J'apprends avec bien du plaisir que vous renoncez aux projets de voyage. Outre quelques inconvénients attachés aux circonstances , il semble que ce mouvement témoignait de l'inquiétude et de la faiblesse. 11 faut laisser ce tourbillon aux tôles à fusées de votre connaissance; avec un cœur pur et un esprit cultivé, vous serez étonnée des ressources que vous trouverez en vous-même, el combien la solitude rendra votre imagination aimante. J'aurais bien désiré voir un

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moment votre ermitage, pour que le souvenir m'en fût toujours resté présent et que ma pensée sût toujours où vous trouver, car depuis votre départ je ne vous ai pas quittée. J'aime tout ce qui vous rappelle ; je suis touché jusqu'aux larmes de l'amitié de Mme de Catellan , et de l'intérêt franc et tendre de M. Récamier. J'en veux à tous ces imbéciles de profession qui font des livres , de n'avoir pas mis au jour un seul ouvrage que je puisse vous envoyer avec la certitude qu'il vous intéresserait.

« La plus à plaindre c'est la pauvre cousine1, elle est exilée de vous ainsi que moi et je compatis bien à sa douleur qui est la mienne. Vous ne devez pas douter de l'impatience avec laquelle je ne cesserai d'attendre de vos nouvelles et de la reconnaissance que j'aurai pour tout ce que la Providence ou les hommes feront de bon pour

vous. Love ever y ou.

« Edouard. »

M. de Montmorency avait partagé les espérances ou plutôt les illusions de Mme de Staël au sujet de leur commune amie. Ce fut par une

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