Sa nièce Amélie et sa cousine, Mlle de Dalmassy
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— Vous êtes bien bonne de m'en demander avec tant d'intérêt sur la vie que je mène ici; elle est à peu près la même que l'année passée, et comme je serais ici pour le moment par mon propre choix, je puis me faire illusion sur ce que ce séjour a d'un peu moins libre.
a Je jouis beaucoup d'une réunion de famille qui serait presque complète, sauf ma mère, et à laquelle Adrien viendra s'unir dans le commencement du mois prochain. Il n'y a rien ici qui puisse ressembler à l'animation, à l'incroyable variété de la conversation de notre amie, mais n'est-elle pas unique? Ici, comme vous le dites, c'est beaucoup mieux qu'à Dampierre ; on y respire une certaine atmosphère de vertu qui fait du bien à l'âme. M. de Doudeauville est admirable dans cette vie privée de la solitude qui serait une épreuve pour tout autre; et quand je le vois offrant à Dieu les vœux de toute cette famille réunie aux pieds d'un autel consacré par leur douleur i, je suis pénétré d'un sentiment qui ne doit pas être stérile et que vous éprouveriez plus que personne. Que ne pouvons-nous
1. La chapelle d'un hôpital fondé par le duc et la duchesse de Doudeauville après la mort de leur fille, Mme de Rastignac,
vous posséder quelque temps ici! Profitons au moins de la distance pour mêler sans cesse nos pensées et nos sentiments. Adieu. Je me suis remis aussi un peu au travail et je profite de ces beaux jours pour me promener. La pensée de notre amie m'occupera sans cesse jusqu'à ce que j'aie de ses nouvelles de Genève. »
MATHIEU DE MONTMORENCY A M,ne RÉCAMIER. « Montmirail, ce 4 décembre 1811.
« Je voulais répondre à votre intéressante lettre, aimable amie, par le dernier courrier; je suis bien aise d'avoir attendu celui-ci puisque je vous aurais inutilement fait part de quelques inquiétudes dont je ne pouvais pas me défendre sur le retard des lettres que j'attendais, et que celle que j'ai reçue ce matin a terminées. Elle a été un peu de temps en route, elle est du 24 novembre. — Notre amie commençait à se lasser d'attendre des réponses qu'elle n'aura sûrement pas ; elle parlait de son retour à Genève comme d'une chose invariable, inévitable, et de ses adieux à sa
paisible retraite comme d'une épreuve pénible Vous savez combien ces déplacements d'un* personne malheureuse tourmentent toujours mor amitié : aussi ma pensée va plus que jamais se fixer sur elle, et je souffrirais d'être longtemps sans avoir de ses nouvelles. Elle nous recommande de prier : vous voyez comme votre neuvaine est une excellente idée ! Elle m'accuse d'être un peu trop sévère, surtout pour ce qu: vous regarde. Mais tout en souffrant beaucoup de votre situation, de votre isolement, ce qui me paraît doublement simple parce qu'elle se reproche d'en être la cause, elle paye un tribu d'estime et de respect au noble caractère que vous montrez ; et comment pourrait-il en être autrement'3 elle doit en être d'autant plus frappée, qu'avec tant de grandes qualités et l'on peut dire de dons merveilleux, elle aurait été tout à fait incapable de ce genre de courage. Moi, je me surprends sans cesse à l'admirer intérieurement avec une sorte de jouissance de l'amitié, qui souffre de ce qu'il peut vous en coûter, mais qui est fi ère et contente de ce généreux triomphe. Je ne suis pas porté à combattre les sentiments qui ont pu vous donner une telle force. Vous en
exprimez dans votre lettre auxquels on ne peut que rendre hommage; et, ce qu'ils me semblent. avoir d'exagéré ou de moins juste, ce n'est pas dans une correspondance que j'entreprendrais de les réfuter : c'est bon pour les longues conversations où la parole vole aussi rapide que la pensée, où vous me permettez de me trop animer dans quelques moments, parce que le moment qui suit apporte bien vite son correctif. S'il pouvait jamais y avoir quelque excès estimable, ce serait celui de la confiance dans la miséricorde divine : rien de mieux lorsqu'on n'en tire que des conclusions d'indulgence et d'espérance pour les autres; mais quant à l'application qu'on en fait à soi-même, je vous dirai, en vous citant ma propre expérience, que je ne suis jamais rentré au fond de mon cœur, que je ne suis jamais descendu dans les souvenirs de ma vie sans avoir un sentiment profond de cette justice qui doit balancer la miséricorde; c'est dans l'alliance de ces deux qualités, infinies comme Celui que nous adorons, oju'est toute la solution de ce mystère moral. Voilà que je me laisse aller, aimable amie, a traiter de graves sujets, en attendant que nous nous disputions encore au coin de votre feu. Je
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voudrais avoir ce plaisir plus souvent. Il y a ici un jeune homme, plus leste que moi, à qui j'envie, en faisant le prudent auprès de lui, de 'pouvoir parler de courses ; n'y en aurait-il pas une, motivée par cette comédie dont je crois avoir entendu parler, mais dont vous ne me dites rien, non plus que de vos visites de famille dont je suis bien aise? Vous êtes d'une grande bonté de désirer des détails sur ma vie d'ici, qui passe très-doucement. Je commence à calculer qu'elle avance vers son terme. Je leur lis une ou deux fois par semaine, dans le salon,, des tragédies où j'ai un grand succès. Je ne choisis pas les plus vives. Hier c'était Mithridate, où vous auriez bien dit le rôle pur et fier de Monime. Adieu; mille tendres hommages. Adrien s'annonce pour lundi 9; j'ai un grand désir et besoin de causer avec lui ; il ne m'a encore rien dit de ses projets ultérieurs, que je n'approuverai ni ne combattrai. »
La cousine bien-aimée de Mme Récamier, la baronne de Dalmassy, avait remplacé auprès d'elle à Ghâlons la marquise de Catellan. Mme de Dalmassy, ayant su que M. de Montmorency projetait une visite à sa parente exilée, s'en était effrayée
et à Pinsu de sa cousine avait essayé de le dissuader de ce projet qu'elle supposait devoir déplaire au gouvernement.
M. de Montmorency fut assez choqué de sa lettre et n'en tint compte. Il ne lui dissimula pas à elle-même ses sentiments dans sa réponse.
« Montmirail, 2 janvier 1812.
« Je répondrai, Madame, avec beaucoup de simplicité et de franchise à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je ne désavouerai pas le sentiment pénible que vous avez prévu qu'elle me causerait; il ne tient pas seulement au sacrifice que vous me demandiez ; quoiqu'il fut très-réel, je crois que je ferais plusencore, s'il était nécessaire, pour le bonheur de Madame votre cousine; mais ce qui m'afflige davantage, c'est d'imaginer que l'amitié destinée et si propre à consoler, en croyant être simplement prudente, se crée de nouveaux tourments et pour elle et pour ceux dont la position est déjà assez pénible, sans qu'on y ajoute rien d'inutile. J'ai déjà connu de mon côté plus d'une fois quelque
chose de semblable, et le noble caractère de Madame votre cousine ne pouvait pas s'empêcher d'en être surpris. Nous avons coulé ensemble cette matière à fond, lors de mon dernier passage à Ghâlons ; nous avions de la peine à concevoir qu'on pût jamais interdire les occasions naturelles de se voir à deux personnes qu'on savait liées ensemble auparavant, et qui avaient été réunies dans une même mesure pour une cause apparente semblable. Si ceux qu'on appelle malheureux ne peuvent passe voir entre eux comme les autres, et ont aussi la chance de se compromettre en se rendant des soins, je ne vois pas bien à quoi on les réduit. Je m'estimerai toujours heureux de m'être rencontré dans ces pensées avec une personne que j'avais vue longtemps comme une femme belle et aimable, mais dont le courage et la noble délicatesse dans ces dernières circonstances m'inspirent autant d'estime que de désir de les imiter. Nous nous sommes surtout promis de nous en croire l'un l'autre sur ce genre d'intérêt et de les traiter toujours directement. C'est ce qui fait que lorsque Madame votre cousine, par le même courrier qui m'a apoorté votre lettre, m'exprime un si aimable
désir de me voir arriver, je suis peu tente de commencer avec elle un plan d'excuses et de dissimulation auquel elle-même ne croirait pas. D'ailleurs je ne saurais vraiment comment m'y prendre. Il est très-possible que vos désirs soient remplis sans que j'y aie aucun mérite, et que Ton me fasse longtemps attendre la permission de partir d'ici; mais si elle arrive, comme je ne puis pas me rapprocher davantage dans la direction de Paris, je n'ai pas d'autre route que celle de Chàlons, et je ne peux pas croire que vous me conseilleriez d'y passer sans avoir l'honneur d'y voir Madame votre cousine, et vous-même, Madame, quel que soit mon regret de n'avoir pas été convaincu par vos raisons. Je croirai concilier les intérêts de l'amitié et ceux de la prudence en me bornant à un séjour de quelques jours; je pourrais d'ailleurs vous prier d'observer qu'un semblable passage au commencement de novembre n'a eu aucun des graves inconvénients que vous semblcz craindre, et que je me suis bien imposé quelques sacrifices, lors même que je me croyais plus libre, en laissant passer près de deux mois à quinze lieues de Madame • votre cousine sans faire aucune
des courses que j'enviais à mon gendre; « Je vous prie d'agréer, Madame, l'hommage de son respect et du mien. »
MATHIEU DE MONTMORENCY A Mme RÉCAMIER.
Montmirail, 3 janvier 1812.
« Voici, aimable amie, une occasion toute officielle de vous écrire et peut-être une visite qui est au moins de nature à ne pas effraye] même les plus timides. Mon amitié poum s'épancher avec un peu moins de gêne et anticipera de quelques heures sur la réponse que j( comptais faire au plus tard demain matin à votn dernière lettre. Elle m'a causé un véritable bonheur ! Que je suis heureux de m'être trompé dam mes craintes méfiantes, présomptueuses, dam mes véritables jugements téméraires! Commi vous me rassurez, comme vous exposez li triomphe de votre raison d'une manière douci et modeste ! J'en jouis du fond de mon cœur e j'en rends grâce à Dieu. — Votre messe d< minuit m'a beaucoup intéressé aussi. Je suis for
édifié de ce que vous me dites de celle de Ghâlons. Je vous eu aurais fait connaître quelquesunes de semblables à Paris si vous aviez voulu, 3t en tout quand vous voudrez mettre de la suite dans les pratiques consacrées par notre religion, j'ai l'intime conviction que vous les goûterez beaucoup et qu'au bout de quelque temps vous vous trouverez davantage de ce sentiment de foi qui vous étonne encore. Le bon M. Du val *, à qui j'en parlais hier, est tout à fait de mon avis. — le vous remercie avec un sentiment très-pénétré de celui que vous me montrez sur mon arrivée. V aurais bien aimé à vous en annoncer le jour, s'était bien vers ceux-ci que je comptais d'abord partir ; mais puisqu'on a encore resserré ma chaîne et qu'il faut attendre une permission pour pouvoir bouger, je suis condamné à l'incertitude. Moi, et, qui pis est, ceux qui m'entourent ittendent chaque courrier ; mais il n'est pas douteux qu'on n'a pas voulu répondre à la première
lemande du préfet, car on l'aurait fait depuis ongtemps. Je voudrais seulement que son /oyage, à lui, ne retardât pas l'envoi de la