‹ Madame RécamierChapitre 31 sur 43 · A SA NIÈCE · texte numérisé non relu

A SA NIÈCE

C'est avec une indicible émotion que je livre à la publicité ces lettres, témoignages de l'adorable tendresse dont m'a honorée celle qui me tint lieu de mère. J'ai longtemps hésité, mais on m'a dit que je n'avais pas le droit de cacher les trésors de bonté que renfermait ce cœur, si bien fait pour toutes les délicatesses, toutes les ardeurs, toute l'abnégation du sentiment maternel, et auquel les joies du foyer domestique avaient été refusées par le sort.

Il ne sera sans doute pas inutile de faire précéder ces lettres de quelques mots d'explication. Je n'ignore pas combien il est difficile d'échapper au ridicule en parlant de soi, aussi m'efforcerai-je de ne dire sur ce qui m'est personnel que les choses nécessaires pour mettre en lumière le côté le plus intime peut-être de la vie et des affections de Mme Récamier. Montrer la brillante personne qui tint si longtemps le sceptre de la mode et reçut les hommages de l'Europe entière dans le rôle d'institutrice et de mère qu'elle s'était volontairement imposé et qu'elle remplit avec tant de persévérance, de raison, d'indulgence et de fermeté, ne sera-ce pas en effet une révélation pour le plus grand nombre des lecteurs?

J'avais six ans à peu près lorsque je perdis ma mère et que mon oncle M. Jacques Récamier, frère de ma grand'mère, renouvela l'offre qu'il avait précédemment faite de se charger de sa petite nièce orpheline. Mon père veuf ne refusa plus cette proposition affectueuse et je fus expédiée à Paris, où j'arrivai dans le courant de juillet 1811, bien peu de semaines avant ce départ de Mme Récamier pour Goppet qui fut la cause ou plutôt le prétexte de son exil.

Ma belle tante de Paris n'était pas tout à fait une inconnue pour moi. Déjà, lors d'une apparition que fit Mme Récamier en Bugey, en 1810, dans la famille de son mari, quoique je fusse bien enfant, mes yeux et mon imagination avaient été éblouis et charmés par l'éclat, la grâce et l'élégance inusitée de cette merveilleuse étrangère; séduite elle-même par ma mine enfantine, elle me proposa de m'emmener. Je serais alors volontiers partie avec l'enchanteresse, mais elle retourna à Aix où elle prenait les eaux et ce doux visage s'effaça un peu de ma mémoire. — A son retour à Paris, Mme Récamier fit écrire à mes parents pour leur demander la petite. Ma mère, qui vivait alors, ne put se résoudre à mon départ et ce ne fut, comme je l'ai dit, qu'après sa mort qu'on m'achemina vers Paris. En y arrivant, la dame qui s'était chargée de moi, me conduisit rue Basse-du-Rempart, n° 48, où mon oncle avait ses bureaux. Ce devait être vers quatre heures, car l'expédition de son courrier était achevée. Au bout d'un moment mon oncle me prit par la main et m'emmena à la maison qu'il habitait avec sa femme, au 32 de la même rue, depuis que l'hôtel de la rue du Mont-

Blanc avait été vendu à M. de Mosselmann.

La mémoire des enfants est fantasque, elle a de complètes lacunes : certaines choses s'en effacent absolument, tandis que telles circonstances, l'as* pect de certaines localités, l'image de certaines personnes s'y gravent profondément. J'assiste encore par le souvenir à mon entrée chez ma tante : elle était vêtue de blanc,, coiffée en cheveux et étendue sur un canapé placé en face de la cheminée du salon, au-dessous de son portrait de Gérard ; le général Junot debout causait avec elle. Mon oncle ouvrit la porte et me poussant vers Mme Récanlier lui dit : « Voici la petite.))

Je reconnus tout de suite la belle personne pour laquelle j'avais senti un si vif attrait ; je n'eus avec elle ni crainte ni sauvage timidité, sa bonté me mettait à l'aise, la connaissance fut bientôt refaite et l'intimité établie entre nous. Je lui chantai une chanson mi-partie patoise et française, j'y mettais un accent qui la divertit fort. Mon lit fut dressé dans un cabinet attenant à sa chambre et il est facile de comprendre qu'au milieu de cette lanterne magique incessante de visages inconnus qui passaient devant moi, je m'attachai avec passion à cette bonne et sympa-

hique protectrice qui veillait tendrement sur la muvre enfant dépaysée. — Quelques jours après non arrivée, ma tante me demanda si je savais ire ; je lui dis que oui. En effet, depuis plus l'un an j'allais à l'école a Belley chez une vieille •eligieuse qui enseignait à lire aux petites filles le la ville et je passais pour savoir lire. Ma tante ne mit donc un livre dans la main et me dit : fie bien! lis-moi cela. Je pris le livre et sans lésiter je me mis à réciter une épître dédi- ;atoire à M. le Dauphin, seule chose imprimée jue j'eusse eue sous les yeux et que j'avais retelue à force de l'entendre répéter b nies petites 3ompagnes. Ma tante rit de bon cœur de mon Spître dédicatoire et il fut constaté qu'il fallait m' apprendre à lire.

Cependant tout se préparait pour le départ de Mme Récamier et j'assistais, sans bien comprendre de quoi il s'agissait et imaginer que je pouvais n'être pas du voyage, au mouvement qui remplissait la maison : il s'en fallut de bien peu pourtant et ce fut presque au dernier moment mon oncle qui dit : Mais emmène donc la petite Amélie. On m'emmena, Ma pauvre chère tante, rappelant bien des années après

avec mélancolie les incidents divers d'une vie fort enviée par les indifférents, triste et vide en réalité, aimait à voir l'action de la Providence dans l'arrivée fortuite de la petite orpheline qui allait faire connaître à son cœur un intérêt tout nouveau, au moment même où l'exil lui rendrait si cruels l'isolement et l'abandon. Au relais de poste avant Genève, tandis qu'on dételait pour changer nos chevaux, Auguste de Staël, venu à cheval au-devant de Mme Récamier, ouvrit si brusquement la portière sur laquelle j'étais appuyée que je tombai sous les roues ; je ne me fis aucun mal. Ma tante descendit de voiture et nous montâmes dans une chambre de l'auberge de la poste, où M. de Staël apprit à Mine Récamier l'exil qui venait de frapper Mathieu de Montmorency à Goppet. 11 était chargé de la supplier, au nom de sa mère au désespoir, de ne point aller s'exposer au même danger dans le même lieu. Mme Récamier ne voulut point rebrousser chemin sans avoir revu son amie et nous poursuivîmes notre route. Nous arrivâmes à Goppet à la nuit close, j'entrai dans le salon à la suite de ma tante. Une femme en larmes dont les gestes et l'action me parurent véhéments

je jeta dans ses bras ; puis la femme de chambre m'emmena et on me mit au lit. Au déjeuler le lendemain j'étais assise entre Mlle Albertine ie Staël et MMe Randall ; la conversation était rès-animée et se prolongeait indéfiniment. Cette ongue station au milieu de ce monde d'étrangers me devint bientôt insupportable : immobile sur ma chaise que je n'osais quitter, je cherchai m moyen de me désennuyer, et nouant deux :oins de ma serviette j'en fis deux poupées et leur fis répéter , d'abord à voix basse , puis à voix haute, un dialogue entre sœur Jacqueline ît son confesseur d'un goût assez douteux ; j'étais >i en train de mon jeu que je ne m'apercevais 3as des signes que me faisait ma tante de me taire et de m'en aller. Mme de Staël intervint avec ine gracieuse et indulgente bonté : « Ne grondez point cette petite, dit-elle, elle jouera certainement très-bien la comédie. »

L'ordre d'exil de Mme Récamier ne devait pas larder à suivre celui qui avait été signifié à Mathieu de Montmorency. Mme de Staël l'avait Irop bien prévu quand elle la faisait conjurer de ne point revenir à Coppet. Une lettre de M. Récamier apporta la fatale nouvelle. Le désespoir

clans lequel cette contagion de la persécution jetait I\înie de Staël ne saurait se rendre; elle l'a peint avec une saisissante énergie dans ses Dix années d'exil; mais elle voulait se persuader encore que si sa noble et belle amie retournait immédiatement à Paris, il ne serait pas impossible de faire révoquer cet ordre cruel. Sa douleur et ses larmes obtinrent à la fin de M1Tie Récamier de prendre ce parti, nous nous remîmes au bout de trois jours en route peur Paris.

Il n'était pas trop facile à un enfant de mon âge de se rendre compte des causes de l'agitation, des évanouissements, des sanglots dont j'étais témoin; cependant j'avais compris que l'exil était un danger qui menaçait la seule personne que j'aimasse et qui s'intéressât à moi. Je me crus exilée aussi et pendant le séjour à Ghâlons assistant à un sermon dont le sens, assurément, n'était point intelligible pour moi, le mot exilé sur la terre ayant été prononcé par le prédicateur, je saisis la main de ma tante et je lui dis : On parle de nous ? — Une nuit qu'on frappa rudement à la porte de la maison que nous habitions, rue du Cloître, M'ns Récamier réveillée en sursaut s'écria : « Ah! mon Dieu, que nous

veut-on encore ? » Je couchais dans sa chambre et fus réveillée comme elle ; elle s'étonna de m'entend re lui répondre : « Que craignez->vous, chère tante, ne sommes-nous pas à nos quarante lieues? » Le malheur qui avait frappé ma char-r mante protectrice servait ainsi, quelque jeune que je fusse, à la rapprocher de plus en plus de son inséparable petite compagne.

Dans les temps de liberté et de publicité où nous vivons, on a peine à se faire une juste idée de la condition de paria que créait aux exilés la disgrâce du maître ; j'en trouve une preuve singulière dans une lettre de mon oncle Jacques Récamier, du 15 juillet 1812, à sa femme. Ma tante avait été autorisée à quitter Châlons, et depuis un mois environ nous étions établies à l'hôtel de l'Europe, à Lyon.

« J'étais bien assuré, écrit M. Récamier, de l'empressement que mettraient à t'accueillir ma famille et mes amis, mon seul souci était de savoir si tu y aurais correspondu convenablement, c'està-dire relativement à la manière d'un chacun, qui pouvait fort bien ne pas se trouver en harmonie avec la tienne. Je vois que les choses, sous ce

rapport, se sont très-bien passées : tu as saisi le beau côté de ma sœur Delphin et tu parais être fort bien avec elle, ce qui me fait grand plaisir. Garde- toi seulement de l'excès dans les aumônes ou générosités auxquelles pourraient naturellement te provoquer les tableaux de l'indigence qu'elle te mettra journellement sous les yeux, parce que je fais déjà beaucoup moi-même ici et qu'en tout il ne faut jamais dépasser des bornes raisonnables.

« Observe- toi seulement beaucoup sur les personnes avec lesquelles tu te lieras, parce que, quoiqu'il n'y paraisse pas, tu te trouves toujours en surveillance tacite de la police. Ton changement ou ta translation de Ghâlons à Lyon t'a jetée dans une autre division de la police générale. J'ai par hasard un ami dans cette nouvelle division, que je rencontrai ces jours derniers sur le boulevard, qui me dit qu'il était déjà venu de Lyon deux rapports sur ton compte : le premier pour informer de ton arrivée et le second pour dire que tu t'y comportais fort bien, que tu voyais peu de monde et que tu vivais beaucoup chez toi. Cet ami me promit de me tenir exactement avisé de tout ce qui pourrait survenir à cet

égard ; il m'ajouta que cela finirait par un rapport général qui, un jour ou l'autre, s'enverrait à l'Empereur, qui déciderait ensuite définitivement. »

N'est-ce point de la sorte que sont surveillés les repris de justice ?

Pendant les trois ans que dura l'exil de Mme Récamier, à Châlons, à Lyon, à Rome? à Naples, elle ne se sépara jamais de l'enfant dont elle avait fait sa fille adoptive. Je n'eus jamais d'autre chambre que la sienne. Mon éducation se poursuivait dans la voiture de poste qui emportait la belle exilée, comme dans les villes où nous nous arrêtions, et quand nous revînmes à Paris, en 181 i, je parlais l'italien comme ma propre langue ; ma tante se plaisait à m'enseigner la musique qu'elle aimait passionnément, et je ne croyais plus lire en récitant l'épître dédicatoire à M. le Dauphin.

Au milieu de l'empressement extrême et du ;ourbillon de succès qui accueillit Mmc Récamier i son retour dans la société parisienne, ses habiudes, avec celle qu'elle appelait son enfant, ne urent en aucune façon modifiées. Ma petite table

le travail était placée dans l'embrasure de l'une

des fenêtres d'un premier salon, où je prenais sous ses yeux toutes mes leçons ; que de fois estil arrivé que, me voyant embarrassée pour trouver une date, ou cherchant vainement un mot dans un dictionnaire, quelqu'un des plus intimes amis de ma tante s'approchait de moi et me venait en aide ! Ceci me rappelle une petite anecdote toute à l'avantage du tact littéraire de Mme de Genlis, et où Lemontey joue un rôle aimable ; il était de ceux qui s'intéressaient le plus à mes études et s'informaient de mes progrès, il dînait à la maison tous les samedis. Cette année-là (1817), Mmc de Genlis, fort sujette aux engouements, avait pris une sorte de passion, assurément très-motivée, pour M™3 Récamier, et voulant lui être agréable lui avait proposé de me donner chaque semaine le sujet d'une composition qu'elle corrigerait. Un certain samedi, en venant dîner M. Lemontey me trouva au désespoir et dam l'impossibilité de me tirer d'une phrase commencée, j'en étais tout en larmes; il s'informa d( la cause de mon chagrin, prit mon cahier et m< dicta une phrase qui me tira d'affaire et m< remit entrain. La semaine suivante quand revin la composition corrigée, nous trouvâmes en marg»

cle la phrase dictée par Lemontey ces mots : « Cette phrase manque de jeunesse. »

Que n'aurais-je pas à ajouter si je me laissais aller à rendre compte avec délail des soins vigilants, de la tendresse éclairée qui présidaient à mon éducation ! Lorsque, devenue mère de famille, j'ai eu moi-même à remplir auprès de mes filles les devoirs austères que s'était imposés la personne la plus brillante de son temps, je n'ai eu qu'à me souvenir et je me suis sentie pénétrée d'admiration et de reconnaissance en me rappelant avec quelle sollicitude, dans un salon rempli de monde, au milieu d'une conversation très-animée, Mme Récamier entendait et surveillait tout ce qui m'était dit.

Elle m'avait autorisée de très-bonne heure à, rester dans le salon le soir, en me recommandant de ne jamais permettre à un homme jeune ou vieux de me parler à voix basse,, et pour cela de toujours répondre de façon à être entendue de tous.

Droite et sincère en toute circonstance, elle avait la dissimulation en horreur. Je ne saurais dire la peine qu'elle prit pour m' accoutumer aux soins du ménage, pour m'inspirer l'habitude de

l'ordre et de l'économie. Très-ordonnée dans ses affaires de fortune, Mme Récainier n'avait pas le goût et prétendait n'avoir pas l'intelligence des détails dans les choses matérielles. La continuelle préoccupation de sa pensée, qu'elle m'exprimait souvent, était celle-ci : « Je veux, disait- « elle, que tu aies tout ce qui m'a manqué et « que tu sois plus heureuse que moi. » Ce vœu de sa tendresse Mme Récamier l'a accompli autant qu'il a dépendu d'elle. Elle ne pouvait pas me donner les qualités rares et charmantes, les hautes vertus dont le ciel s'était plu à la combler, mais elle m'a donné le bonheur intérieur qui ne lui avait point été accordé, et en m'unissant à l'homme que j'aimais et dont j'étais aimée elle a réalisé pour sa fille d'adoption cette suprême félicité de l'amour dans le mariage, le rêve et le regret de sa vie.

« Dieppe, 2 juillet 1818*.

« Je ne retournerai à Paris, ma chère enfant, que le 17 de ce mois. Si, comme je l'espère, Mme de Gramont est contente de toi , je lui demanderai la permission de te faire sortir le jour de mon arrivée. Je suis satisfaite de l'intention que tu as de t'occuper. Je trouve ta dernière lettre plus raisonnable; je me désolais de l'opinion que tu donnais de toi par ton peu de résignation, mais j'espère que tu effaceras cette impression . Je prends deux bains par jour, ce qui me fatigue et me force à me coucher dans les intervalles.

« Je pense souvent à toi, j'en parle souvent avec M. Bail anche : tu seras un grand malheur ou un grand bonheur dans ma vie, et cela dépend

1. Depuis le jour où je fus amenée à Paris, je n'avais jamais quitté ma tante; mais lorsque le moment de ma première communion fut arrivé, Mme Récamier, désirant que ce grand acte s'accomplit dans un recueillement profond et loin de toute distraction mondaine, me mit au couvent du Sacré-Cœur en me recommandant tout particulièrement à Mme Kugénie de Gramont, avec laquelle elle était fort liée et dont le frère avait épousé la fille de son amie, la marquise de Catellan.

Jh passai une année au Sacré-Cœur; c'est là que me furent adressés les billets insérés ici.

de toi. Je t'embrasse et j'attends avec impatience le 17 juillet.

a Je prie Mme de Gramont d'agréer mes tendres souvenirs. »

« Aix-la-Chapelle, 9 août 1818.

« J'ai reçu tes lettres, ma chère petite, et j'ai eu de tes nouvelles par M. Ballanche et par Paul : ils me disent que tu es raisonnable et bien de santé. Je te recommande de bien employer ce tems où nous sommes séparées, pour que j'aie encore plus de bonheur à te retrouver. — Je suis toujours souffrante et dans une disposition d'esprit qui pourrait te faire dire encore: « J'ai bien la « plus triste des tantes. » — J'espère que les eaux en me remettant les nerfs me donneront plus de force et de courage. Adieu, chère enfant, je t'embrasse. Prie pour moi.

« Présente mes hommages à Mme de Gramont. »

« Aix-la-Chapelle, 26 août 1818.

«Je t'écris bien peu, ma pauvre chère petite, parce que je suis toujours souffrante, mais je

pense beaucoup à toi et avec une vive tendresse. Je n'ai pas un chagrin, je n'ai pas une contrariété que je ne me dise que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour que tu ne sois pas exposée aux mêmes peines ; je veux que ton bonheur me console, prouve-moi ta reconnaissance en t'attachant ï tes devoirs. J'ai été vivement touchée que tu lies prié pour moi après avoir reçu l'absolution. Pauvre chère petite, que le ciel te bénisse, et que ;u sois plus heureuse que moi! »

M'ne RÉCAMIER A SA BELLE-SOEUR Mme DELPHIN A LYON *.

« 17 août 1825.

« Il y abien longtemps, ma chère et bonne sœur, [ue je n'ai eu le bonheur de m' entretenir avec ous. Je sais que vous vous êtes plainte de ne n'avoir pas vue à mon retour d'Italie. J'ose

I. Mme Récamier fit un second voyage en Italie, en 1823, penant que le duc de Laval y était ambassadeur et que M. de Chaîaubriand était ministre des affaires étrangères, lille était accomagnée par le bon et fidèle Ballanche, par sa nièce Amélie et par .-J. Ampère. C'est à Naples que M. Charles Lenormant lui fut

croire que si vous aviez connu mes motifs ils auraient été approuvés par vous : et vous connaissez trop ma tendresse pour vous pour avoir clouté de mes regrets. Vous savez, ma bonne sœur, que nous nous occupons du mariage de notre chère Amélie. M. Lenormant dont il est question pour elle est un jeune homme de 24 ans, d'une famille honorable, d'un caractère parfaitement pur et d'un esprit distingué. Je demande pour lui la place d'auditeur au conseil d'État, c'est de cette nomination que dépend la conclusion du mariage; vous jugez, ma bonne sœur, si j'en suis occupée, et je connais trop votre bonté et votre tendre intérêt pour nous tous, pour craindre de vous ennuyer de ces détails. Vous savez que M. Récamier a éprouvé de nouvelles pertes, ce qui rend notre situation toujours plus difficile, et ce qui me fait désirer plus vivement encore l'établissement d'Amélie. Après avoir épuisé tous les ennuis de cette vie, je voudrais, du moins autant

présenté. Elle revint en France, au mois de juin 1825, par le Simplon et Genève. Mnie Delphin , sa belle-sœur, avait exprimé un vif regret de ne l'avoir pas vue au passage; Mme Récamier lui explique dans cette lettre un des motifs qui hâtaient son arrivée à Paris.

Le mariage de Mnie Lenormant fut célébré le 1er février 1826.

311e cela dépend de moi, assurer le repos de ce que j'aime; et vous aussi, ma bonne sœur, vous avez éprouvé bien des chagrins, mais vous avez la première et la plus douce des consolations, une vie toute dévouée à Dieu et aux malheureux ; vous avez fait bénir votre nom et vous êtes aimée 3t vénérée comme vous le méritez. Je comptais remettre cette lettre pour vous à Mme Derbel, mais elle n'était pas sûre de vous voir à son passage, ne voulant s'arrêter que quelques heures. Elle a été bien cruellement frappée et supporte son malheur avec autant de courage que de sensibilité. Sa première entrevue avec sa belle-mère sera bien douloureuse, mais il y a quelque douceur à partager les mêmes regrets. Adieu, chère gt bonne sœur, rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de votre fils, de sa femme et de toute votre famille. »

« De la Vallée-aux-Loups, le dimanche de Pâques *.

« Je veux, ma pauvre enfant, te rassurer sur ma solitude. J'ai éprouvé un tel déchirement de

i. Le duc Mathieu de Montmorency venait de mourir foudroyé par la rupture d'un anévrisme, le vendredi saint 1826, tandis qu'il

cœur en entrant ici, les premiers moments ont été si douloureux que je trouve encore que j'ai bien fait de ne pas te laisser venir avec moi. M. Ballanche et Paul1 sont parfaits, comme tu les connais, J'ai entendu la messe ce matin, et j'ai écrit une longue lettré à Mme de Montmorency. Je t'attends mercredi, l'amertume des premiers moments sera passée et te revoir me sera doux.

« Adieu, chère enfant. »

« 1826* *« AngerfillierSj dimanche *.

« M. de Guizard qui part à l'instant, se charge de ce billet. M,nc de Catellan avait été instruite de la triste nouvelle par les lettres qu'elle avait reçues. Elle a été bien émue et

était prosterné auprès du saint tombeau à Saint^Thomas-d'Aquin, sa paroisse.

1. Paul David, neveu de M. Récamier, esprit original et cœur dévoué. Son amitié ne fut ni moins fidèle ni moins délicate que celle de Ballanche. Il survécut à Mme Récamier, qui l'avait nommé son exécuteur testamentaire. M. de Loménie a consacré, dans Y Ami de la religion du 25 septembre 18G0, quelques pages charmantes à la mémoire de cet homme de bien.

Page 1