Do la Comédie française
auditeurs je me bornerai à vous citer Mmes Appony, de Fontanes et Gay ; MM. Cousin, Villemain, Le Brun, Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc-Girardin. Valéry, Mérimée, Gérard, les ducs de Doudeauville, de Broglie; MM. de Sainte- Aulaire, de Barante, David; Mme de Boigne, Mine de Gramont, le baron Pasquier, Mme et M,lfi de Barante, et M,les de Sainte-Aulaire, Dugas-Monbel,etc. J'aurais aussitôt fait de vous donner la liste complète, car elle était fort belle.
« M. de Chateaubriand a été d'une grande perfection. 11 n'a pas eu de mauvaise humeur de ce que ses beaux vers étaient estropiés, et il a mis beaucoup de complaisance à en lire quelques morceaux et un acte tout entier. Il a reçu, comme vous pensez, beaucoup de compliments mérités sous tous les rapports.
« Ampère devait être à la lecture, mais il n'arrive qu'aujourd'hui. Il est allé pieusement chercher son père, dont la santé donne quelque inquiétude. Mme Récamier a reçu ce matin une lettre de lui, dans laquelle il paraît plus tranquille. Ce jeune homme est fort attachant, et ce ne sera pas un de ceux que vous aimerez le moins à retrouver.
« Vous me demandez des nouvelles de ce qu'on s'amuse à appeler ma petite Eglise. Elle fait toujours des progrès. Les hommes dits progresseurs demandent à se mettre sous mon aile, et à ne rien publier que sous ma direction. C'est fort bien, mais il faudrait commencer par fonder l'entreprise, et ce n'est pas chose facile. Je voudrais vous parler des choses ministérielles, mais en vérité je ne sais rien.
« J'écris chez Madame votre tante et je lui cède la plume. Je ne veux plus que vous dire mes tendres sentiments et toute la part que je prends à votre exil pour vous et pour nous tous. »
DE Mme RÉCAMIER.
« M. de la Rochefoucauld, qui entre dans ce moment, ne me laisse que le temps de t'embrasser et de te dire combien je te regrette, et combien je suis lasse de l'espèce de dissipation dans laquelle je me trouve jetée. Quand retrouverai-je nos douces et paisibles habitudes? Quand te reverrai- je, chère enfant de mon cœur? »
A Mrae LENORMANT.
« Dieppe, 10 août 1829.
« Te voilà encore seule, ma pauvre enfant, mais c'est pour bien peu de temps. J'ai écrit à ton mari en lui envoyant une lettre que j'avais reçue de M. de la Rochefoucauld; il sera sûrement content, et nous touchons à une décision quelconque. On parle d'un nouveau ministère ; il serait complètement ultra : dans cette supposition, M. de Chateaubriand donnerait, je pense, sa démission, et il serait possible que cette circonstance fît échouer aussi la demande de M . Lenormant. Voilà ce que nous avons à craindre, et cette mauvaise chance nous réunirait tous à Paris. Si je n'y voyais pas des dangers pour la France , du moins une direction inquiétante , j'aurais bien de la peine à ne pas m'en réjouir. Enfin, encore quelques jours, et nous saurons notre sort. Je suis ici au milieu des fêtes, des princesses, des illuminations, des spectacles. Deux fenêtres de ma chambre sont en face de la salle de bal, et les deux autres vis-à-vis du
théâtre. Au milieu de tout ce fracas, je suis dans une parfaite solitude, je vais m'asseoir et rêver au bord de la mer, je repasse toutes les circpnstances tristes de ma vie. J'espère que tu seras plus heureuse que moi! Je suis profondément touchée de la tendresse que tu m'as gardée, quand il serait si naturel que tu fusses absorbée par un bien autre sentiment. Ton image vient se mêler à toutes mes rêveries, c'est par toi que j'ai un avenir. Si tu fais ce voyage, nous nous résignerons par l'idée de l'influence qu'il peut avoir sur toute la carrière de M. Lenormant; si nous ne réussissons pas, la résignation me semble encore plus facile, et nous nous retrouverons tous dans quelques semaines. « J'ai retrouvé ici Léonie de B. Elle croyait que tu avais épousé un vieux savant, un pédant; tu juges si j'ai eu plaisir à lui dire que ce vieux savant avait vingt-cinq ans, la tournure la plus élégante, la plus jolie figure et la conversation la plus spirituelle. Cette pauvre Léonie est bien peu agréable, et je la crois bien ennuyée de rester fille. Sa mère est très-aimable pour moi. Je vois aussi M,ne Annisson, qui me fait beaucoup de coquetterie, et qui me plaît à cause de son
frore ; mais je passe presque tout mon temps à lire et à causer avec M. Ballanche, qui s'arrange parfaitement de notre solitude. Il s'est logé dans une espèce de tour, où il a la vue de la mer ; il travaille là à sa Palingénésie, et me paraît le plus content du monde. Le pauvre Ampère est parti pour Lyon ; son père donne de vives inquiétudes : on lui ordonne l'air natal. Le fils doit revenir à la fin de ce mois. Il est bien touchant dans ses soins pour son père; il m'a accompagnée quand je suis partie pour Dieppe jusqu'à la première couchée. Gomme je voyageais seule et à petites journées, nous sommes arrivés de très-bonne heure, nous nous sommes promenés, nous avons soupe, nous avons. lu, puis il m'a quittée pour rejoindre son père et a voyagé la nuit dans une mauvaise voiture ; mais il était ravi de notre petit voyage, qui lui a fait une distraction au milieu de tous ses ennuis. Voilà bien des détails, mais je pense que tu es désœuvrée. Si M. Lenormant était près de toi, je ne t'écrirais pas si longuement. Je compte sur ton talent pour lire mon griffonnage. J'espère dans toutes les suppositions voir M. Lenormant à Paris avant son départ. Je t'embrasse et je t'aime.
DE MADAME RECAMIEIÎ. 201