DE BONNETABLE, CHEZ LA DUCIIZSSE MATHIEU DE MONTMORENCY
«Jeudi 15 août 1830.
« Té Voilà seule, pauvre petite! Je penserai à toi plus encore qu'à l'ordinaire pendant ces jours d'absence. Je n'ai pas su lire le jour du retour; c'est la faute de mes yeux ou de la belle écriture anglaise. J'espère bien être à Paris du 25 au 27, mais je n'ose encore parler de départ. Je trouve ici tout ce que j'étais venue y chercher, et si mon cœur ne me rappelait pas près de vous, je prolongerais sans peine mon séjour dans cette solitude. Pau! me dit que tu es à merveille, ce qui ne m'empêche pas de me tourmenter. J'ai reçu une lettre du duc de Laval, que je trouve d'une sensibilité si vraie, que je veux te l'envoyer pour te faire partager mon impression et aussi pour te faire connaître ses projets, qui doivent influer sur le voyage de M. Lenormant.
« Adieu, chère Amélie, chère enfant. Dis à M. Ballanche que je lui écrirai demain, et après-
demain à Paul. — La chapelle du château était autrefois la chambre de M. de Montmorency. Tu juges si ces souvenirs me vont au cœur.
« Renvoie-moi la lettre du duc de Laval. Il faudrait envoyer tout de suite par François la lettre pour M. de Chateaubriand.
« Maintenon, le 10 août 1835.
« Tu as su, chère Amélie, par une lettre de M. Ampère les détails de notre pèlerinage à la Chapelle-Saint-Eloi. Nous sommes arrivés hier à Maintenon. M. et Mme de Noailles sont parfaitement aimables chez eux : il est impossible d'offrir une hospitalité plus noble, plus élégante, plus recherchée dans tous ses détails et en même temps plus simple et plus facile. Le duc de Laval est arrivé un quart d'heure après nous, et je pense que nous verrons aujourd'hui M. de Chateaubriand; c'est avec lui que je déciderai l'époque précise de mon retour. Je réerkai aussitôt à Paul. J'aurais bien voulu connaître tes projets, et surtout qu'il fût possible de passer quelques semaines ensemble.
(( M. de Chateaubriand arrive.
« Je viens de causer avec M. de Chateaubriand. Il part jeudi et moi samedi : ainsi, chère Amélie, à samedi soir. Je suis tout heureuse de la pensée de notre réunion. J'espère bien vous trouver à l'Abbaye. J'arriverai, je pense, entre sept et huit heures ; nous dînerons à Versailles.
« Paris, 6 septembre 1835.
« Je suis charmée, ma chère Amélie, de vous savoir tous arrivés heureusement au but de votre voyage. 11 n'est pas question du départ de M. de Chateaubriand, au contraire. Pour la première fois, je l'ai vu ne pas repousser l'idée d'un avenir en France; tu juges si je soignerai cette disposition. 11 parle même de remeubler sa maison dès qu'il aura vendu ses Mémoires. Je prendrai alors le grand salon de l'Abbaye, nous aurons un dîner tous les quinze jours, et je passerai deux ou trois mois de la belle saison avec toi dans la charmante vallée. M. de Chateaubriand s'établira dans la petite auberge qu'il connaît déjà. Ces projets, qui réuniraient mes
intérêts les plus chers, me ravissent; mais je n'ose y croire. Enfin, chère enfant, ce qu'il y a de certain, c'est que je suis très-heureuse et très-touchée du prix que ton mari et toi mettez à cette réunion. Je m'en fais une idée si charmante, que je trouverais cruel d'être obligée d'y renoncer. Dis mes tendres souvenirs à ton mari; je ne suis pas inquiète de son cours, qui aura certainement le suffrage des gens éclairés et, j'espère, aussi celui des ignorants, qui aimeront à s'instruire d'une manière aussi agréable : j'en juge par moi, qui trouve toujours tant d'intérêt à sa conversation. Adieu, ma chère, mon aimable Amélie. Embrasse tes deux petites, et dis -toi bien que jamais je n'ai senti plus profondément le désir de ne pas séparer ma vie de la tienne. »
« Paris, 23 août 1836.
(( Je veux te dire moi-même, chère Amélie, tous mes regrets. Je voulais partir lundi prochain, tous mes préparatifs étaient faits, j'avais une calèche excellente : nous aurions fait de belles promenades dans tous vos environs; je
me faisais une vraie joie de cette réunion dans votre pauvre petite vallée, que je maudis si souvent! Ma santé, qui est un obstacle à tout, vient encore s'y opposer ; mes amis me trouvent si déraisonnable de faire un voyage dans cette situation, ils en sont si inquiets, qu'ils ont fini par me persuader. Je renonce donc pour cette année à notre réunion, et j'attends la fin de septembre. Je vais prendre d'avance mes précautions pour qu'il n'en soit pas ainsi l'été prochain. J'ai été tourmentée de la santé de tes enfants, de tes inquiétudes et de ta solitude ; il faut en finir de ces longues séparations, j'ai trop peu de temps à vivre pour m'y résoudre. Je pense à une petite habitation près de Paris, où je pourrais vous recevoir sans être séparée do mes amis, que je laisserais ici dans une trop grande solitude. Nous en causerons et nous nous en occuperons. Je suis bien touchée de la joie que ma chère Juliette avait de mon arrivée. Je serai charmée aussi de revoir cette si aimable enfant : ta dernière lettre a ranimé tous mes regrets, en vérité je n'en avais pas besoin. M. Lenormant sera près de toi dans juelques jours, tu ne seras plus seule. Ma vie 3st toujours la même; Ampère est absent, Bal-
lanche est dans les grandes entreprises, et je m'en inquiète : je crains que ses affaires ne soient dans un triste état. Il sacrifie aux millions qu'il doit gagner la petite fortune qui pouvait le rendre heureux et indépendant. Il disait à M. de Chateaubriand, qui regrette d'avoir vendu ses Mémoires : « Je les rachèterai, je les aurai « pour trois ou quatre cent mille francs. » Il serait risible, s'il n'était pas désolant, de voir un si excellent homme se précipiter dans des embarras sans fin.
« Adieu, chère amie, je t'embrasse de toute mon âme. »
« 3 septembre 4838.
« Je comptais sur M. Lenormant pour te donner des nouvelles de l'Abbaye, ce qui valait un peu mieux que les lettres de ma dame de compagnie. C'est tout au plus si je puis le remplacer en t'écrivant moi-même, Il a dû te dire combien je te regrette, comme je m'arrange mal de ces longues séparations, quand nous serions si bien ensemble! Mais il me faut surtout du repos ; j'ai pourtant été à la répétition de l'opéra de Berlioz. La salle était fort remplie, le public
très-froid, et moi comme le public, car j'étais si fatiguée, si mal placée que Dupré même ne ma fait aucun plaisir. J'étais avec Mme Salvage, Eugène et Ampère ; ils vont partir l'un et l'autre sous peu de jours. J'espère bien que tu viendras avec ton mari avant sou départ pour l'Italie ; je n'ose désirer de te garder pendant son absence, puisque la campagne convient si bien à ta santé et à celle de tes enfants, et je ne voudrais pourtant pas quitter M. de Chateaubriand, qui serait bien seul à Paris. Sans lui, je serais partie avec toi, persuadée que ce qui m'aurait fait tant de plaisir ne pourrait me faire de mal. Ma lettre te trouvera, je pense, à ton retour de chez M. Guizot : tu me raconteras votre voyage , tu sais comme j'aime les détails. J'espère que tu amèneras Juliette avec sa sœur; elles se tiendront compagnie, vous dînerez chez Paul ou chez moi, et nous tâcherons de vous faire passer le mieux possible le peu de temps que vous pourrez nous donner. Dupré doit chanter pour M. de Chateaubriand à Saint-Gratien, chez M. de Custines, nous irons y déjeuner; l'habitation est ravissante. Si le jour ne dépendait pas de Dupré, j'aurais pris celui où je pourrais y aller avec toi,
cela m'aurait charmée. Peut-être la chose s'arrangera-t-elle tout naturellement. Adieu, chère enfant, je t'embrasse de toute mon âme et je pense avec bonheur que je te verrai dans peu de jours. Ne me laisse pas oublier de tous les bons habitants de Saint-Eloi. »