‹ Madame RécamierChapitre 35 sur 43 · AU RETOUR DES EAUX D EMS · texte numérisé non relu

AU RETOUR DES EAUX D EMS

« Paris, 11 septembre 1840 *.

« Il est bien vrai, ma chère enfant, que je suis revenue dans un triste état, et véritablement désolée d'avoir fait un voyage si long, si cher et si inutile; que M. Lenormant a été parfait, et que je lui sais gré du mouvement qu'il avait de venir me chercher; mais, en vérité, je suis si lasse de moi que je crains surtout d'en lasser les autres; non, assurément, que je ne compte sur l'attachement de mes amis; mais n'être pour eux qu'un sujet de tristesse, ne contribuer en

1. La santé de M",e Récamier allait s'altérant visiblement. Elle dissimula longtemps à ses amis cet état liabituel de souffrance, afin de no pas les inquiéter; mais sa vue s'aiïaiulissait excessivement, et au moment où o.i lui avait ordonné les eaux d'Ems, il fut; constaté qu'une cataracte se formait sur ses deux yeux.

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rien à l'agrément de leur vie, est pour moi. la plus vive peine que je puisse éprouver. — J'ai bien souvent et bien tendrement pensé à toi pendant ce voyage, pensé à nos enfants, fait mille projets que je ne saurai pas réaliser. Ma mauvaise santé est un obstacle à tout. Soigne bien la tienne, tu n'y es pas trop disposée : fais-le pour les autres. Je t'attends avec une vive impatience. J'ai eu avant-hier une crise si violente, qu'elle m'a donné la fièvre , et que j'ai été obligée de passer la journée au lit, et, juge de ma contrariété, M,ne de Boigne m'avait demandé à dîner avec M. de Chateaubriand ce même jour. Il a fallu renoncer à ce dîner, déranger leurs projets, et tout cela subitement avec les petites circonstances de détail les plus contrariantes. Enfin, ma chère enfant, je ne puis te dire à quel point je suis lasse de moi-même. Je t'attends pour me rendre un peu de courage. C'est encore un moment de bonheur que celui où je te reverrai. »

« 23 septembre.

« Quel doux souvenir j'ai emporté de Saint- Eloi ! Oue je me trouvais bien au milieu de

vous ! Avec quelle impatience j'attends le 10 octobre ! J'ai lu à M. de Chateaubriand l'article très -aimable du pèlerinage à Combourg. La lettre de Juliette était charmante, mais je suis outrée des soixante francs pour les rideaux : c'est donc horriblement mesquin? J'espère qu'elle s'est trompée. J'ai vu Mme Guizot et les jeunes personnes, qui vous attendent avec une grande impatience. M. Guizot, qui était chez sa mère, a été très- aimable. J'ai profité de l'occasion pour lui faire une toute petite demande pour Mlle Robert : il a mis l'empressement le plus gracieux à me remettre pour elle un bon de deux cents francs. M. Salvandy est venu me voir le même jour; il était encore rayonnant des quinze jours qu'il a passés à Eu. — J'ai été fort content de Mlle Godefroid. M. Ballanche est assez bien. Le pauvre M. Bri faut souffre beaucoup, mais son courage ne se dément pas. Ce qui pourrait paraître frivole dans son esprit devient admirable dans sa triste situation. Mme et Mlle Deiïaudis viennent tous les soirs, elles me font de la musique : la voix de Camille est charmante.

« Voilà une bien longue lettre pour mes pau-

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vres yeux ; j'écris comme avec de l'encre blanche, sans'voir ce que j'écris. Pourras-tu me lire? Adieu, mon Amélie, adieu, ma chère petite Juliette; j'attends une lettre de Paule. Je vous embrasse tendrement, je vous regrette et je vous attends.

« Chatenay, mercredi 10 avril 1841 4.

« Je ne veux pas influencer tes projets, abréger un séjour peut-être nécessaire à la santé de tes enfants, mais pour moi, chère Amélie, ce que je désire le plus au monde, c'est notre réunion ; si tu reviens le 16, je serai à Paris le 14 ; si tu ne reviens que le \ 8, j'y serai le 16 pour préparer notre établissement. Réponds-moi courrier par courrier chez Mme de Boigne, à Chatenay, par Antony. Mme de Boigne est charmante pour moi, son esprit me plaît toujours davantage, mais rien ne peut se comparer au plaisir que je me fais de cette réunion; je sens qu'il ne peut pas être aussi complet pour toi que pour moi, mais nous parlerons des voyageurs, nous aurons des nouvelles

1. M. Lenormant partait pour la Grèce et Constantinople avec MM. Prospcr Mérimée, J.-J. Ampère et de Wittc.

directes et indirectes. Enfin j'espère que près de moi tu passeras ces mois d'absence un peu moins tristement que si nous n'avions pas trouvé ce moyen de rapprochement. Adieu, chère Amélie, je te presse sur mon cœur, j'embrasse les chères petites et je suis charmée, ravie de notre prochaine réunion. »

« Maintenon, 13 août 1842.

« Tu vas donc recevoir ce mot à Lyon , tu vas revoir cet hôtel de l'Europe où tu avais bien la plus triste des tantes. — Je te suis à Belley jusqu'à la place où tum'apparus pour la première fois. — Je vois encore la prairie devant la maison de ta grand'mère, où j'eus la première idée de te demander à tes parents. Je voulais par cette adoption charmer la vieillesse de ton oncle; ce que je croyais faire pour lui, je l'ai fait pour moi, c'est lui qui t'a donnée à moi, j'en bénirai toujours sa mémoire.

« Comme je ne puis écrire qu'un mot, je te recommande surtout de soigner ta santé que tu négliges beaucoup trop. C'est notre ancienne querelle, c'est ton seul défaut. Je supplie

\\. Lenormant de veiller sur toi ; ma santé à moi ;st détestable/Le duc et la duchesse de Noailles ;ont si parfaits dans leurs soins que je m'aperçois i peine que je ne suis pas chez moi. M. de Chaeaubriand arrive le 20 de ce mois, je ne pense )as qu'il reste plus d'un jour. Nous retournerons i Paris par Saint-Vrai n où nous trouverons le )hilosophe Ballanche entre Dragonneau et l'Ame ;xilée. Je ne sais plus ce que je deviendrai insuite, et ce que je ferai du mois de septembre. 3cris-moi souvent, réponds à tout ce que je .'oudrais te demander. Avez-vous des chances )our l'avenir? Le changement de ministère ne ;era-t-il pas un obstacle? Je ne sais encore rien lu rapport de M. Lenormant à l'Institut; il m'a icrit une fort aimable lettre dont je le remercie. \\. Brifaut est toujours aimable et bon; il juittera IMaintenon à regret : il y est dans son îlément : les beautés de ce royal château, les •ouvenirs de Louis XIV et de Mn,e de Maintenon, nais surtout le plaisir de se voir entre la luchesse de Noailles et la duchesse de Talleyand, sont des jouissances dont il ne se lasse pas. e lui sais presque gré d'une faiblesse qui lui lonne tant de satisfaction. On aurait fort désirç

vous avoir ici; le duc de Noailles l'espère pour l'été prochain. Adieu chère Amélie, ne me laisse pas oublier par tes enfants. Je suis bien peu de chose pour eux, ils ne peuvent m'aimer que par toi, j'espère qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Adieu encore, je te presse sur mon cœur. »

ET

Pour achever de faire connaître Mmc Récamier dans l'intimité de ses affections, c'est de J.-J. Ampère, le jeune ami de son âge mûr et de sa vieillesse, c'est de celui qu'elle a traité comme un fils ou comme un frère que nous allons occuper le lecteur. Qu'on nous pardonne de nous arrêter avec complaisance sur une époque et des souvenirs qui sont, hélas! l'évocation du fantôme de notre propre jeunesse. Rappeler le passé n'est-ce pas la seule douceur qui reste à ceux que la Providence condamne à survivre?

Les lettres nombreuses de Mn,c Récamier que

nous mêlerons à ces réminiscences d'un temps disparu leur assureront, nous osons le croire, un intérêt réel.

Jean-Jacques Ampère, fils d'un savant de génie, voua dès sa plus tendre enfance une admiration passionnée à ce père dont la renommée lui inspira toujours le plus touchant et le plus légitime orgueil.

Il ne connut pour ainsi dire pas sa mère, morte toute jeune, quand lui-même n'avait que deux ou trois ans. André-Marie Ampère, l'illustre physicien, appelé à Paris en 1803, y amena son fils et sa sœur, pieuse et sainte fille, dont la jeunesse se flétrit, l'existence s'usa et la petite fortune s'engloutit au service du frère dont elle était pourtant tendrement aimée, mais qui, malgré sa bonté, sa piété et tous les admirables dons que la Providence avait ajoutés à son génie scientifique, ne pouvait donner autour de lui, et ne trouvait lui-même ni calme ni bonheur. Absorbé dans les sublimes combinaisons de la science, Ampère, dont la puissante intelligence découvrait les lois de l'électricité dynamique, ignorait ou bien oubliait les conditions les plus

amples de la vie ; il en résultait que sa fortune :tait dilapidée, sa maison mal tenue, et lorsque "il fin quelque désagréable incident faisait appaaître ce désordre à ses yeux, il tombait dans de ;rands désespoirs qui ne remédiaient à rien. Nature très-droite, bonne, affectueuse; intelli- ;ence supérieure dans laquelle (réunion bien are) un génie créateur tout spécial se combinait vec les aptitudes les plus variées ; mais caractère lible, qu'une imagination aisément troublée jetait ans cesse dans des angoisses stériles, Ampère, auche et distrait, portait dans le monde une aïveté d'enfant, sans être pourtant exempt de nesse. Il s'intéressait à tout, comprenait tout, tait au courant de tout dans le domaine intelleclel, dévorant avec une égale avidité les travaux !S plus abstraits d'algèbre ou de géométrie, les roductions les plus spéciales des physiciens, es chimistes, et même des naturalistes, les )éculations des métaphysiciens, les composions de la poésie la plus élevée ou les pages 'un roman quelconque. Ce qui était vraiment Jmirable en lui, c'était cette passion désintésssée de la science qui lui faisait prendre aux ^couvertes et aux travaux des autres un intérêt

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presque égal à celui qu'il mettait aux sienf propres. Profondément chrétien, il pratiquait sî religion avec ferveur et simplicité, sans cesse: d'être parfaitement tolérant. La réputation européenne de l'illustre savant, ses relations ave» tous les hommes éminents livrés à des recherche scientifiques, amenaient chez lui des célébrité de plus d'un genre, et il exerçait alors, ave' un empressement plein de bonhomie, une hospi talité qui avait besoin que le respect inspiré par s; grande supériorité fît oublier tout ce qui manquai à sa maison d'élégance et de soin. Un secon< mariage avec une personne qui ne tarda pas i se séparer de lui, avait donné à André -Mari Ampère une fille qui s'élevait auprès lui, sou les yeux de son excellente sœur.

Tel était le foyer intellectuel vraiment lumi neux, l'intérieur respectable et mal ordonné, o grandit et se développa J.-J. Ampère.

Doué par le ciel des plus heureuses facultés d l'esprit, le jeune Ampère n'hérita d'aucune de aptitudes paternelles pour les sciences physique et mathématiques. Une complexion délicate e nerveuse, une imagination mobile portée la rêverie, un caractère inquiet avec une son

iibilité exaltée, un ardent besoin d'affection, oints au vif sentiment des beautés de la nature, semblaient plutôt révéler en lui le tempérament l'un poète, et, en effet, la Muse le visita de rès-bonne heure. Ce n'était pourtant pas là 5a véritable vocation, quoiqu'il s'y soit assez ongtemps trompé. Avec une mémoire trèsvendue et une merveilleuse promptitude d'inteligence, J.-J. Ampère ne fut qu'un très-mauvais écolier, au dire de tous les maîtres qui prirent part à son éducation. Ce qui prouva néanmoins lue ces études de collège, si irrégulièrement et i l'apparence si peu brillamment faites, avaient oorté des fruits, c'est que le jeune Ampère, en lies terminant, remporta le prix d'honneur de philosophie.

Les plus doux moments de l'enfance et de la première jeunesse de notre écolier, ceux qu'il aimait le mieux à rappeler, s'écoulèrent au sein de la famille de Jussieu, étroitement unie à la sienne. Ils eurent pour théâtre tantôt, au Jardin des plantes, la belle bibliothèque où se conservait l'herbier des Jussieu, tantôt cette terre de V'anteuil, asile gracieux et champêtre, où trois générations successives de savants illustres

offrirent l'exemple de la plus entière simplicité de mœurs et des vertus patriarcales qui s'allient si bien avec une vaste érudition et une brillante culture intellectuelle.

Dans ce cercle privilégié, la jeunesse était gaie, nombreuse : tout le monde avait de l'esprit; on faisait de la botanique en se promenant le matin, on jouait la comédie le soir, on composait des vers, et Jean-Jacques Ampère était le plus animé de la bande, à laquelle il communiquait son entrain. — Voici une petite anecdote, entre mille autres, que nous avons recueillie de sa bouche. On s'aperçut aux vacances d'une certaine année que les beaux fruits du jardin, qu'on avait admirés la veille, et dont on attendait le lendemain la maturité parfaite, disparaissaient chaque matin, sans avoir été cueillis par les gens de la maison. Un vol nocturne était évident. Adrien de Jussieu, le dernier botaniste de cette noble lignée scientifique, homme d'une exquise finesse d'esprit et de la plus aimable raison, repartait pour Paris. Il annonça, de manière à ce que la nouvelle s'en répandît dans le pays, qu'il ramènerait à Vanteuil un chien de garde pris au Jardin du Roi, et qui avait, ajoutait-on,

été élevé dans la cage du lion le plus farouche. Quelques jours se passent, Adrien de Jussieu revient avec un grand et beau chien des Pyrénées, la plus douce et la plus inoffensive bête de la création, que l'on installe dans la basse-cour. Ce pauvre chien n'eût étranglé ni mordu personne, et on l'avait choisi pour la douceur rare de son caractère ; mais la renommée de férocité présumée qu'il avait dû contracter avec les lions était si bien établie et inspirait une si salutaire terreur, que oncques depuis voleur n'essaya l'escalader les murs ni de dépouiller les espaiers ; et lorsque l'innocent animal aboyait, du )lus loin qu'ils l'entendaient, les paysans disaient ivec respect : « C'est le chien des lions. »

Le 1er janvier 1820, le jeune Ampère fut iinené par Ballanche chez Mme Récamier. Un lernier revers de fortune ayant de nouveau ►ouleversé l'existence de M'ne Récamier, elle enait depuis quelque temps de se retirer au ouvent de l'Abbaye-au-Bois. J'ai dit dans les .'ouvenirs et correspondances les motifs qui la éterminaient à chercher un asile dans les bâtiîents extérieurs d'une maison religieuse. C'était

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une courageuse et austère résolution, à laquelle les gens graves applaudirent et que le grand monde, malgré sa frivolité, sut apprécier et honorer. La petite mansarde de l'Abbaye-au-Bois ne tarda pas à devenir un des centres les plus à la mode de la bonne compagnie.

Le cercle était peu nombreux à F Abbaye le soir où M. Ampère y fit avec son fils sa première apparition : Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère, Lemontey, Mathieu de Montmorency, M. de Genoude et Balianche s'y trouvaient seuls avec M,nc Récamier et sa nièce. On voulut plaire au plus ancien et plus intime ami de Balianche, et l'accueil fait au grand physicien et à son fils fut empreint d'une grâce irrésistible. Le savant mathématicien fut très-content de sa soirée, mais, quant au jeune poëtë, l'impression fut autrement vive, et quelques semaines étaient à peine écoulées que J.-J. Ampère, captivé, enchaîné, devenait l'hôte quotidien de la cellule de l'Abbaye-au-Bois. Nous étions accoutumés à voir se produire cet effet de fascination et d'idolâtrie pour la personne objet de notre culte à tous, et rien ne nous parut plus naturel. On n'échappait guère en général à ce charme tout-puissant, dont la bien-

veillance la plus vraie, la bonté la plus attentive faisait le fonds, et qui, partant d'une âme haute et délicate, s'emparait de vous par ce que vous aviez dans le cœur de plus élevé et de meilleur \ Aussi bien le jeune Ampère avait eu un succès universel parmi les amis de Mme Récamier. Né en août 1800, il n'avait alors que dix-huit ans et demi ; sa figure, qui resta longtemps imberbe, lui donnait un aspect quasi enfantin. L'agrément de sa conversation était déjà fort remarquable et sa prodigieuse instruction, en contraste avec une ignorance absolue des choses du monde, formait un trait piquant et original de sa physionomie. Amoureux de la discussion, il y portait

fi M. Sainte-Beuve, avec lequel J.-J. Ampère fut lié, je ne dis pas d'amitié mais d'esprit, a consacré, après la mort d'Ampère, un charmant et brillant article au confrère si distingué dont les voyages, le temps et surtout les convictions politiques Pavaient séparé. Nous lui empruntons le paragraphe où il parle de ces premiers rapports d'Ampère avec l'Abbaye-au-Bois :

« Dans l'été ou l'automne qui suivit cette présentation et que Mœc Récamier passa à la Vallée-aux-Loups, Ampère y passa également, quelques semaines en compagnie de son ami de Jussieu, qui y avait un pied-à-terre. Pendant ce temps d'ivresse et de bonheur, son imagination se livra à tous les charmes d'une compagnie délicate et choisie, qu'un soleil couchant de divine beauté embellissait encore. Ampère revint à Paris une quinzaine environ avant Mmc Récamier. Dès qu'il la sut de retour, et la première fois qu'il lui refit visite à l'Abbaye-au-Bois, il la trouva

une verve sans égale, était prêt sur tout et avec tous. Mais ce qui devait particulièrement rendre le jeune Ampère cher à #Mme Récamier, ce qui établit entre lui et Ballanche un lien puissant de profonde et intime sympathie, c'était la délicatesse exquise, je dirais volontiers féminine, de son âme, l'enthousiasme généreux de ses aspirations, la droiture de tous ses instincts. Gomme les membres d'une société secrète reconnaissent leurs frères à certains signes, les natures d'un ordre moral élevé sont promptes à s'entendre et ouvrent leurs rangs à qui leur ressemblent. Si la bienveillance de Mme Récamier était générale,

seule. Elle lui parla avec sa grâce ordinaire des charmantes journées, des courses et promenades à travers le vallon, des gais entretiens où la conversation animée du jeune homme avait mis un attrait de plus. Puis, touchant avec son art délié la fibre du cœur, elle indiqua légèrement qu'il y avait eu lieu peut-être à des sentiments émus; que du moins elle aurait pu craindre, si cela s'était prolongé, un commencement de roman pour un cœur poétique, car sa nièce, alors toute jeune, était près d'elle. Ampère à ce mot n'y tint pas, et tout d'un coup éclatant avec trouble et avec sanglots : « Ah ! ce n'est pas pour elle, » s'écria-t-il, et il tomba à genoux. Sa déclaration était faite, l'aveu lui avait échappé : il avait proféré sans le vouloir la parole sacrée sur laquelle il ne revint pas. Nous sommes en plein Pétrarque, en plein Dante si vous aimez mieux. C'en était fait désormais du destin de toute sa vie. Mme Récamier n'eut plus qu'à continuer de le charmer et à le calmer peu à peu sans jamais le guérir. »

ses affections étaient exclusives et renfermées clans un cercle restreint; elle aimait à répéter qu'il y a « un goût dans la parfaite amitié où ne ne peuvent atteindre les caractères médiocres ». Mais le jeune Ampère avait une âme supérieure, et, désormais admis comme un fils ou comme un frère au foyer de Mme Récamier, il fit trente ans partie de sa famille.

Dix ans après ce jour qui l'avait introduit à l'Abbaye-au-Bois, J.-J. Ampère, écrivant d'Hyères, où il avait accompagné son père, atteint déjà de la phthisie laryngée à laquelle il devait 'succomber, rappelait en ces termes à Mme Récamier ces premiers temps de leur amitié.

« Hyères, 27 décembre 1829.

«J'espère, Madame, que cette lettre vous irrivera tout juste le premier jour de l'an où je ous vais revoir. Je ne suis pas, vous le savez, çrand formaliste, mais le jour de Tan est pour noi une époque que je ne vois pas revenir sans ttendrissement. C'est le jour de l'an que je vous i vue pour la première fois. Ce moment, où je

vous vis paraître tout à coup, en robe blanche, avec cette grâce dont rien jusque-là ne m'avait donné l'idée, ne sortira jamais de mon souvenir. — Voilà tout juste dix ans de cela, toute ma jeunesse s'est passée entre ce moment et celui où je vous écris, et dans cet intervalle je vous retrouve à toutes les époques de joie et de peine, avec ce charme du premier jour, et de plus tout ce que l'habitude de tous les jours m'a découvert de raisons de vous aimer, de vous admirer. J'y pense avec attendrissement en vous écrivant de ma petite cellule. Je me dis qu'en lisant cette lettre vous serez peut-être un peu attendrie en pensant à dix ans d'une affection si douce, si pure, que rien ne peut altérer, et sur laquelle nous pouvons nous reposer pour tout l'avenir.

« Mais qu'il est triste de vous écrire tout cela de deux cents lieues, de ne pas aller demain dîner avec vous en famille, avec ceux qui vous entourent; du moins j'espère que lorsque vous serez tous réunis, vous penserez à moi qui pourrais être là si content et qui suis loin et triste.

« Je me surprends sans cesse à compter les

mois, les jours, à examiner ce que c'est qu'un mois, comment celui qui vient de s'écouler a passé; puis à ajouter cela ensemble pour chercher à me figurer ce que ce sera encore. Je suis bien impatient de sentir dans le passé cette année qui doit finir sans vous : il me semble que quand j'aurai gagné celle qui doit me ramener, j'aurai beaucoup fait. Mais que de jours encore, que de semaines ! Oh ! que je voudrais être au printemps. On dit qu'il commence ici au mois de février : pour moi, ce ne sera pas sitôt. Ne m'enverrezvous pas pour mes étrennes quelques-unes de ces lignes que vous seule savez écrire? C'est un moment pour vous, et moi je vis bien longtemps sur ces moments-là. Mon père tousse un peu, et je vois par là combien le plus petit accident est à craindre; cependant il va déjà mieux, et pourvu qu'il veuille être sage, tout ira bien. J'ai bien besoin du succès de mon voyage pour m'en consoler. Adieu, adieu, soyez heureuse, bien portante et souvenez-vous de votre ami. »

Cotte lettre, qui exprime avec tant de grâce et de simplicité une de ces affections inaltérables parce qu'elles sont pures, nous a un peu fait devancer le temps : il faut revenir aux premières

années de la jeunesse de celui qui l'a écrite. J'ai dit que le démon poétique avait saisi sur les bancs du collège l'écolier auquel son père eût bien plutôt souhaité de voir la passion des mathématiques. Mais le nombre des hommes qui trouvent sans tâtonnement et sans indécision leur véritable voie est rare. J.-J. Ampère, à vingt ans, outre un grand nombre de poésies sur des sujets divers, avait composé une tragédie, Rosemonde^ dont le sujet était emprunté à l'histoire des Lombards en Italie. Le jeune auteur avait, jusqu'à un certain point, foi dans sa carrière poétique et ne demandait qu'à être encouragé pour y persévérer. Rosemonde était une estimable pièce, conçue dans le moule classique; lue au comité du Théâtre-Français, elle y rencontra de la bienveillance, mais à l'Abbaye-au-Bois on ne croyait point que l'emploi des grandes facultés d'Ampère fût d'écrire pour le théâtre ; et quand son excellent père disait avec émotion à Ballanche : « Mon bon ami, crois -tu que mon fils ait du génie? » le candide philosophe, sûr que le fils de son ami, s'il n'avait pas le génie de Corneille ou de Shakespeare, avait en lui tout ce qu'il faut pour assurer un brillant avenir,

se gardait bien pourtant de répondre affirmativement.

Jusqu'en 1823, sauf un voyage en Suisse fait à pied, en compagnie de son cher camarade Adrien de Jussieu, J.-J. Ampère n'avait guère quitté Paris que pour aller à Vanteuil, et depuis qu'il avait droitde bourgeoisie à l'Abbaye-au-Bois, pour suivre M'ne Récamier, soit à la Vallée-aux- Loups, soit à Saint-Germain. Le goût très-proqoncé qui le portait vers l'étude des langues et les littératures étrangères aurait dû, ce semble, Weiller plus tôt l'instinct du touriste chez l'homme que la passion des voyages devait un jour jmtraîner vers tant de points différents du globe ; [nais, je le répète, sa vocation était encore alors (>bscure dans son propre esprit. Une circon-

tance imprévue décida son premier grand

'oyao-e.

Q :que Mme Récamier se tînt, par goût et ■a. caractère, en dehors de toute intrigue poliique, un changement de ministère était venu, à i fin de 1822, troubler la paix de sa cellule. I. de Chateaubriand avait remplacé Mathieu e Montmorency au ministère des affaires étraaères. Les divergences d'opinion, et l'antago-

nisme qui en résultait entre deux amis qui tenaient dans le cœur de Muie Récamier une si grande place, lui avaient été fort pénibles ; et malgré le soin avec lequel elle s'appliquait à adoucir toutes les épines de cette situation, elle en souffrait cruellement. Dans l'été de cette même année 1823, la nièce que Mme Récamier traitait et aimait comme sa fille tomba dangereusement malade s les médecins déclarèrent qu'il ne serait pas prudent que la convalescente passât l'hiver à Paris ; cette raison eût sans doute suffi à décider le départ de Mme Récamier pour l'Italie ; mais, de plus, froissée dans ses sentiments, trouvant avec surprise que l'imagination de l'illustre écrivain, objet de toute son admiration, subissait une sorte d'enivrement du pouvoir, elle crut, et elle ne se trompa point, qu'une absence momentanée ramènerait le calme dans toutes les âmes. M,lie Récamier partit donc pour Rome le 2 novembre 1823 ; le fidèle Ballanche ne pouvait hésiter à l'accompagner, et le jeune Ampère, ayant fait comprendre à son père l'importance d'un tel voyage pour ses études, obtint l'autorisation de se joindre à la petite caravane.

Mme Récamier et les amis dévoués qui raccompagnaient mirent un mois pour aller de Paris à Rome : depuis Turin on voyageait à petites journées, avec des chevaux de voiturins, s'arrêtant de ville en ville, séjournant à Florence, explorant les monuments antiques, les églises, les musées, les bibliothèques. A la halte du milieu du jour comme à celle du soir, on causait de ce qu'on avait vu, on faisait des lectures à haute voix; Ballanche et son jeune ami discutaient avec véhémence des questions d'histoire ou de philosophie. Mme Récamier avait un don merveilleux pour transformer en un moment la plus mauvaise chambre d'auberge, et lui donner un aspect élégant. Un tapis jeté sur une table où l'on plaçait des livres et des fleurs, un couvrepied de mousseline étendu sur le lit, et la présence de cette personne de si grand air et d'une grâce inimitable vous transportaient comme par enchantement dans un milieu de poésie. Ballanche et Ampère projetaient un Guide du voyageur en Italie, qui devait répondre à tous les besoins, à toutes les curiosités; arts, histoire, politique, économie rurale, mœurs, tout devait s'y trouver, avec l'indication des meilleurs gîtes et le prix

des denrées. Un jour qu'on s'était étendu avec complaisance surcette œuvre collective, Ballanche, assis au coin du feu, se lève et s'écrie : « Oui, tel qu'il est, ce livre, je ne le donnerais pas pour cent mille écus. » Un éclat de rire général fit descendre Ballanche de son lyrisme, et le merveilleux guide est encore à faire. Mais que penseront d'une pareille manière de voyager les générations impatientes de nos jours? un mois leur paraît suffisant, et au delà, pour avoir une idée complète de Rome, de Florence et de Naples. Depuis l'invention des chemins de fer et de la vapeur, on s'est persuadé que pour connaître les pays il ne fallait que les traverser; on oublie qu'il faut y vivre.

Il est aisé de se faire une idée de la suite d'enchantements que le séjour de Rome offrit à J.-J. Ampère. Appliquer son esprit à l'étude d'objets si nouveaux, si intéressants; jouir avec une ^me de vingt-trois ans des chefs-d'œuvre des arts, d'un beau ciel, d'une admirable nature, et cela à côté d'une personne supérieure, qu'on a choisie pour l'objet de son culte ; être admis, grâce à elle, dans la société cosmopolite la plus distinguée; trouver à Rome, comme

ambassadeur de France, un Montmorency, homme d'esprit, qui vous accueille avec une bienveillance paternelle; c'était voir bien des horizons s'ouvrir à la fois. Ampère en garda une ineffaçable impression; l'attrait magnétique qui 1 le ramena tant de fois dans la ville éternelle, et i fit de lui, en quelque sorte, un Romain, date certainement de cette heureuse époque.

Je ne puis oublier de rappeler ici une circonstance particulière de ce séjour à Rome. La reine Hortense et ses deux fils passèrent une partie de l'hiver de 1825 dans cette ville, jadis l'asile de toutes les grandeurs déchues et où la famille Bonaparte se groupait autour de la mère de Napoléon. Mme Récamier vit souvent la duchesse de Saint-Leu ; ces deux personnes dont la destinée avait été fort diversement agitée se retrouvèrent avec intérêt. Elles se donnaient des rendez-vous, tantôt au Golisée, tantôt dans la campagne au delà de Saint-Jean-de-Latran, ou bien dans quelque villa. Pendant ces promenades, la conversation se prolongeait entre elles indéfiniment. Ballanche et Ampère passaient le temps avec le prince Napoléon, fils aîné de la reine (son fils cadet, le prince Louis, encore fort

jeune était très-rarement de ces promenades). Le Napoléonide exilé avait beaucoup de chaleur d'âme ; dévoré par l'inaction où le condamnait la fortune, il rêvait d'aller combattre pour l'indépendance de la Grèce dans les rangs des Philhellènes. Il racontait son projet, interrogeait les amis de Mme Récamier sur la France, sur l'état de l'opinion, et choisissait de préférence pour confident Ampère, dont l'âge se rapprochait du sien. Il lui demandait s'il connaissait M. Mocquart. Ce nom, auquel s'est attaché depuis une grande notoriété, était alors parfaitement inconnu, au moins de ces messieurs, et ils avouèrent qu'ils ne l'avaient jamais entendu prononcer, ce qui étonna beaucoup le prince.

Pour ceux qui savent quelle fut l'attitude d'opposition de J.-J. Ampère sous le second empire, il y a quelque chose de piquant dans ces rapports passagers avec la famille impériale.

Après les fêtes de Pâques, du Saint-Sacrement et de saint Pierre, la petite colonie française dont Mme Récamier était le centre se rendit à Naples, visita Psestum, Pompéi et Herculanum. Le projet de Mme Récamier était de passer un second hiver en Italie; cependant les lettres que

J.-J. Ampère, recevait de Paris devenaient de plus en plus mélancoliques, son père commençait à trouver l'absence longue et pénible; sans rappeler ce fils dont il avait encouragé le départ, il se montrait si malheureux de son isolement, que Mmc Récamier et Ballanche décidèrent que leur jeune ami devait retourner en France. J.-J. Ampère s'arracha donc avec désespoir à ses études et à la société qui lui était devenue on peut dire nécessaire. Il passa par Bologne, Padoue, Venise et Milan, et trouvait à ses diJTérentes étapes les consolations et les encouragements de ses amis.

M,ne Récamier, répondant à l'une de ses lettres, lui écrivait :

« Naples, jeudi 16 novembre 1824.

« Je reçois votre seconde lettre de Terracine, elle me touche jusqu'au fond du cœur. Je pense à vous, je vous suis sur cette route que vous faites seul, je vous vois comme le pauvre pigeon voyageur.

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte et le reste?

« J'ai besoin de penser à votre excellent père, au bonheur qu'il aura de vous revoir, pour ne pas trouver votre départ absurde.

« Je suis charmé de vos lectures. Ne travaillezvous point pendant ce long voyage? Vous m'avez promis une élégie sur Venise.

« Je ne sais quand je pourrai quitter Naples. On ne veut pas me laisser partir, je suis facile à persuader, tout m'est égal. J'espère pourtant que j'aurai du plaisir à retourner à Paris : mais un plaisir bien mêlé. Je viens de me promener chez la Margrave1; le temps était admirable, l'air doux et parfumé, j'étais seule, j'y suis restée longtemps le cœur oppressé de mille souvenirs.

« Adieu, à samedi. »

A M. J.-J. AMPERE.

« Naples, 26 novembre.

« Il m'a été impossible de vous écrire le dernier courrier. M. Ballanche s'en est chargé.

1. Dans une villa charmante sur le mont Pausilippe, qui appartient, si je ne me trompe, à Mme Aug. Craven.

Il faut la crainte de vous inquiéter pour m'en donner la force aujourd'hui. Je vous écris ce petit mot de mon lit. Je viens de recevoir la lettre de M. Givré1 et la vôtre. Je suis impatiente de pouvoir vous répondre, mais je suis si faible que je n'en ai pas le courage ; j'ai passé

cinq jours au lit avec une espèce de fièvre et un malaise étrange. M. Ballanche, qui aura craint de vous inquiéter, ne vous l'aura pas dit, mais j'aime mieux vous inquiéter sur ma santé que sur mon amitié. Tous les détails que vous me donnez sur votre voyage raniment mes regrets. Quelle tristesse de vous sentir si seul quand il eût été si 'doux de faire cette route tous ensemble ! « Adieu. »

« Rome, 3 décembre 1824.

« Vous m'avez écrit de Venise la lettre la plus touchante, la plus aimable, la plus spirituelle qu'il soit possible de recevoir.

« Je ne sais pourquoi j'irais à Venise; vous tn'en faites une description si vive, si animée,

i. M. Desmousseaux de Givré, homme de beaucoup d'esprit, ilors attaché comme secrétaire à l'ambassade de Rome.

238 JEAN-JACQUES AMPERE

que j'ai tout vu : j'ai fait le voyage avec vous et je doute que les choses mêmes me plaisent autant que la description que vous m'en faites. « Vous savez à présent pourquoi je n'ai pas écrit; ma santé est bien meilleure depuis mon retour à Rome et vous aurez dorénavant un petit mot chaque courrier; mais la poste ne part que deux fois par semaine, le samedi et le jeudi. Pourquoi ne m'avez vous pas envoyé les vers que vous avez faits à Venise? ils sont à moi, je veux les joindre à ceux que vous m'avez laissés; je vous les reporterai avec vos lettres, et nous relirons tout dans la petite cellule. »

J.-J. Ampère atteignit la maison paternelle, le cœur bien gros de regrets, dans les derniers jours de novembre. Grande fut la joie au retour de l'enfant désiré, et cette pensée du bonheur rendu à son illustre père compensait en partie pour notre voyageur l'amertume du sacrifice qu'il lui avait fait.

Mais, quelques jours après son arrivée, à l'issue d'un déjeuner où M. Ampère père avait été silencieux, il dit tout à coup, en regardant son fils : « C'est singulier, Jean-Jacques, je croyais

que cela m'aurait fait plus de plaisir de te revoir. » — "« Hé! que ne me laissiez-vous à Xanles alors! » murmura le fils désolé.

En attendant que les douces habitudes de l'Abbaye-au-Bois fussent rendues au jeune Ampère, une correspondance active le rapprochait des amis qu'il avait quittés. Il travaillait à une seconde tragédie, la Juive, dont le sujet était espagnol ; il en avait conçu le plan durant son voyage; ses lettres à lui racontaient sa vie, ses travaux, son ennui ; en échange on le tenait au courant des faits et gestes du petit groupe d'amis, revenus à Rome pour assister à l'ouverture du Jubilé. C'est encore M",e Récamier qui lui répondait :

« Rome, le 20 décembre 1824.

« Que vous êtes aimable d'écrire avec tant d'exactitude! vos lettres sont charmantes, je crois causer avec vous, mais cette illusion d'un moment ne fait que ranimer le regret de votre absence, Ce charme de tous les moments, cette intimité si douce, cet esprit si vif et si varié qui animait tous nos entretiens, voilà ce que nous

regrettons tous les jours, et je trouve de la douceur à voir ces regrets partagés par tout ce qui vous connaît. L'année sainte n'est point ce que j'imaginais. Une trentaine de pèlerins et dix ou douze pèlerines, voilà tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. Nous fûmes hier assister au souper des pèlerines; elles étaient servies par la princesse de Lucques et toutes les grandes dames romaines, et la princesse Doria, belle comme un ange. Toutes ces dames, avec des robes noires et des tabliers blancs, faisaient l'office de servantes ; elles lavaient les pieds aux pauvres pèlerines quand nous sommes arrivés. Le croiriezvous? je n'ai point été touchée de ce tableau, moi, dont l'imagination se prend si facilement à ces sortes de choses! Ces pauvres pèlerines me semblaient si embarrassées d'être ainsi mises en spectacle, le secours qu'on leur donne, qui se borne à une hospitalité de trois jours, m'a paru si misérable pour des apprêts si pompeux, que je me suis presque trouvé la philosophie de M. Lemontey, et je n'ai vu dans l'abaissement passager et théâtral de ces grandes dames qu'une manière nouvelle de se donner le sentiment de leur grandeur, un orgueil de plus, dont elles ne

se rendent pas compte assurément. Mais malgré ma facilité a entrer dans les impressions des autres, je n'ai pu me prêter à cette illusion. Adieu, adieu. Que faites-vous? Travaillez-vous à la Juive? Parlez de moi à monsieur votre père; vous savez combien je lui suis attachée. Dites à M. Delécluze que je me garde bien de lui écrire ; quand je puis vous avoir pour interprète. Nous nous faisons un plaisir de le retrouver à Paris. »

Dans un autre billet, Mme Récamier grondait doucement Ampère du découragement où ii se laissait aller :

« Rome, 17 janvier 1825.

« Votre dernière lettre m'a fait une vive peine; j'ai besoin de me dire qu'elle fut dictée par une impression passagère. Je ne veux point vous ennuyer de votre bonheur en vous récapitulant toutes les raisons que vous avez d'être content de vous et de votre sort. Mais en vérité vous êtes un ingrat et vous devriez tous les jours remercier Dieu de tout ce qu'il vous a donné. Je compte toujours partir au mois de mars. Je rêve l'été en

242, JEAN-JACQUES AMPERE

France, puis le retour en Italie : je passe ma vie à faire des projets, c'est la maladie de ceux qui ne sont pas contents de leur destinée. Vous êtes dans tous mes projets, cela ne peut plus être autrement. J'espère à mon retour trouver de beaux vers et je me fais un bonheur de les entendre dans la petite cellule. »

« Samedi 14.

« Le duc de Laval m envoie deux lettres de vous qui arrivent à la fois; il me dit : « Voici « les douceurs qu'on vous écrit sous l'enveloppe « de M. Ballanche : nous faisons, lui et moi, un « joli métier. » — Vos lettres me donnent des remords de ne pas vous écrire plus souvent, mais enfin nous allons bientôt nous retrouver, Nous partons au mois de mars. M. Récamier, comme je vous l'ai confié, a fait de nouvelles pertes; j'aurai beaucoup d'ennuis en arrivant, et de ces ennuis prosaïques qui me sont si insupportables. Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret, je connais votre discrétion, et M. Récamier tient surtout à cacher sa

situation. L'année sainte ressemble à toutes les

autres, aux plaisirs près; aussi tous les étrangers

ont fui; nous sommes seuls, cela me convient

assez. Guérin vient d'être très-malade, mais il

. est hors de danger. On s'est vivement et généra-

, lernent intéressé à lui. Adieu. Écrivez-moi

| toujours exactement ; vos lettres sont d'un grand

intérêt pour moi; dites -moi ce que devient

Mllc Mars. Chargez-vous de tous nos souvenirs

pour M. Montbel et M. Delécluze. Nous parlons

souvent de lui; nous aurions bien besoin de vous

et de lui pour animer nos tristes soirées.

« Je me promène tous les jours dans l'avenue de Sainte-Croix de Jérusalem où nous avons été ensemble. Vous rappelez-vous ce beau soleil, ces ruines, cette terre toute couverte de fleurs '<) ces entretiens si confiants et si doux?

« M. Ballanche et tout ce que vous connaissez à Rome se rappellent à votre souvenir. J'ai eu de vos nouvelles par le duc Mathieu, qui a été charmé de vous voir. — J'ai reçu de M. de Chateaubriand une lettre bien triste, bien découragée! On vous a donc parlé de ma nouvelle passion pour M1"1' Swetchine? elle prend l'appartement dont je dispose à l'Abbayc-au-Bois;

c'est une personne très-spirituellement aimable ; elle vous plaira beaucoup et vous aime déjà. »

Mme Récamier quitta Rome le 20 avril 18*25 et annonçait, de sa route, à M. Ampère le retour de la petite colonie si impatiemment attendue.

« Foligno, 23 avril.

« Nous voici en route depuis trois jours, et chaque moment nous rapproche de vous. Je voulais vous écrire en quittant Rome, mais j'ai été si troublée que je n'en ai pas trouvé le moment. Amélie a été très-souffrante; elle est déjà mieux. Je vous écris ce mot de Foligno, j'espère que cette date vous fera plaisir. Dans quelque semaines nous serons tous réunis dans la petite cellule à parler de nos voyages, j'ai aussi une confidence1 à vous faire qui vous intéressera et dans laquelle vous jouerez un fort joli rôle. Adieu, adieu. Je vous écrirai de Bologne et de Venise. Nous ne passons point par Florence,

4. Le mariage arrêté de sa nièce Amélie avec Charles Lenormant, c'était Ampère qui l'avait présenté à Naples à Mme Récamier.

nais j'ai fait demander mes lettres, qui me Leront envoyées à Bologne. »

Lorsque Mme Récamier rentra à l'Abbaye-au- 3ois, les événements politiques avaient amené de grands changements dans la situation respective le ses amis. M. de Chateaubriand était tombé à >on tour du ministère et faisait à M. de Villèle ■,ette redoutable opposition qui, sans qu'il l'ait ,/oulu, devait amener le renversement de la oranche aînée de la maison de Bourbon. Mathieu •le Montmorency,, entré à l'Académie française, 'levenait le gouverneur de M. le duc de Bordeaux.

Dans la vie intime et le cercle quotidien de Hme Récamier, de non moins graves événements ^accomplissaient bien peu de mois après ce retour. Elle avait la joie profonde de voir sa pièce mariée à Charles Lenormant, et presque aussitôt le cher et saint ami des plus brillantes muées de sa jeunesse lui était subitement enlevé par la rupture d'un anévrisme. Ce fut en 1825 jue Mme Récamier fit connaître J.-J. Ampère à M . de Chateaubriand, qui le prit tout de suite à *ré, et d'année en année s'attacha davantage i ce jeune homme dont le mouvement d'esprit

l'amusait, dont l'indépendance et l'élévation de caractère étaient en sympathie avec sa propre nature. Vers cette époque se place la seule préoccupation de mariage que j'aie connue à M. Ampère. 11 était accueilli avec une extrême bienveillance par un savant, ami de son père et illustre comme lui. Guviervoyait l'Europeentièrese presser au Jardin du Roi, dans les belles galeries où se déployaient sa bibliothèque et ses collections. Au milieu de cette foule d'élite, une jeune fille dont l'extérieur n'avait rien qui frappât d'abord les yeux, mais dont la physionomie respirait l'intelligence et la bonté, était assise auprès de sa mère; une réserve pleine de modestie ne l'empêchait point de s'intéresser vivement à la conversation, ni même de s'y mêler et d'y faire preuve d'autant d'esprit que d'instruction. C'était Clémentine, l'unique enfant de Cuvier, une créature angélique dans laquelle l'illustre académicien se plaisait à retrouver quelques-uns des dons les plus rares de sa grande intelligence. Elle témoignait au jeune Ampère une préférence dont la nuance à peine indiquée ne se trahissait qu'en lui adressant plus volontiers qu'à un autre une conversation dont la littérature ou là science faisait tous les

frais. Lui-même se sentait pénétré d'un trèstendre respect pour cette jeune fille : l'impression qu'il ressentait aurait pu facilement se rendre maîtresse de son cœur, mais J.-J. Ampère .redoutait l'esprit de domination de Cuvier; il ne se dissimulait pas qu'on ne deviendrait son gendre qu'en subissant un joug, condition inacceptable pour un caractère essentiellement indépendant comme le sien. Quant à M. Ampère père, une elle alliance lui paraissait réunir tous les avances, et il ne pouvait comprendre les hésitations le son fils : de là grande agitation et trouble du )ère et du jeune homme.

Pour échapper aux instances de son père et londer avec calme ses propres dispositions, .-J. Ampère partit pour Vanteuil, où Mine Récanier, confidente de ses perplexités, lui écrivait :

« Mardi, 23.

(( J'ai reçu votre petit billet; je suis un peu

jioins souffrante, mais toujours bien triste.

ous voyons tous les soirs M. Alexis de Jussieu.

est aimable et il vous est sincèrement attaché.

Je dois toujours partir pour la pauvre petite vallée le premier d'août. M. et Mine Lenormant ne viendront que quelques jours après. — Que faites-vous de vos souvenirs dans la solitude? Voyez-vous un peu plus clair dans votre âme? Adieu, ne vous tourmentez pas et revenez. »

La Providence ne devait pas permettre à l'illustre savant de caresser longtemps une espérance qui lui était chère; moins de deux ans plus tard, Mlle Guvier, moissonnée par la mort, laissait à ceux qui l'avaient approchée et connue le souvenir d'une créature toute céleste.

Ces pensées de mariage, qui ne furent jamais connues de la famille Guvier, en occupant l'imagination du jeune érudit, n'affaiblissaient en rien la soif d'apprendre dont il était possédé; sa curiosité venait de se porter vers la poésie Scandinave ; il résolut de se livrer sans distraction à l'étude de l'allemand et des idiomes du Nord, et partit à l'automne de 1826 pour aller passer l'hiver à Bonn.

C'était le moment où l'enseignement de Niebuhr jetait un si vif éclat sur l'université de cette ville. Déjà le premier volume de Y Histoire

romaine avait paru (il n'était pas traduit en fiançais) ; la nouveauté, l'heureuse audace des travaux de Niebuhr, imprimaient chez nos voisins an mouvement, une vie singulière aux études ristoriques. A côté du célèbre historien de Rome, i'autres professeurs contribuaient à assurer la prépondérance de l'université rhénane. W. de Schlegel, dans des leçons dont la forme litté- -aire et toute française déplaisait aux purs Teuons et donnait lieu à de vives attaques, fondait e premier enseignement de langue et de littérature sanskrites. Welcker , seul survivant uijourd'hui de cette grande époque de l'univerité de Bonn, expliquait les écrivains classiques le la Grèce, et donnait un des premiers exemples le la réunion des deux ordres d'érudition, littéaire et archéologique, si heureuse et si fertile en ésultats. Il renouvelait pour ainsi dire la philoogie par un système de comparaisons des textes .vec les monuments de l'art. Quelques personnes e sont étonnées devoir J.-J. Ampère abandonner dans les dernières années de sa vie les quesjions purement littéraires qui avaient jusqu'alors principalement occupé son activité intellectuelle our écrire une histoire romaine. Mais c'était,

pour lui, revenir aux études de sa jeunesse; il se retrempait dans les souvenirs de cette université de Bonn qui avait exercé une influence si décisive sur sa vie. Dans le plan de Y Histoire romaine à Rome et dans la manière d'entendre les grands traits des annales du peuple-roi, l'élève de Niebuhr s'est retrouvé tout entier, tandis que dans la part si large que ce livre fait aux monuments de l'antiquité figurée, on sent l'écho des leçons de Welcker.

Deux lettres échangées à cette époque entre Charles Lenormant et Ampère donneront, mieux que je ne pourrais le faire, la mesure de l'intérêt dont tous les habitants de l'Abbaye-au-Bois entouraient le jeune érudit,et aideront à se rendre compte du courant des idées qui se disputaient alors son temps et son attention.

CH. LENORMANT A J.-J. AMPERE.

« Paris, dimanche gras.

« N'est-il pas vrai qu'à votre retour à Paris, personne au monde ne sera capable de vous tenir tête sur tous les sujets? J'avoue que je

regarde comme un grand bonheur d'aller puiser aux sources comme vous le faites. Les Allemands, s'iis avaient tant soi peu de perspicacité, feraient fort bien de vous les fermer, car ce sont de grands traîtres que les metteurs en œuvre comme vous. Nous causons bien souvent à l'Abbaye du grand parti que vous avez pris, et nous en sommes tous enchantés; il nous paraît à tous qu'il n'y a personne plus propre que vous à élargir le champ, si rétréci chez nous, de la critique littéraire. Mais est-il bien vrai que vous ayez entièrement renoncé à la poésie ? ce serait une monstrueuse ingratitude, et je ne vous avais pas soupçonné capable d'un si mauvais sentiment. Quant à moi j'aurais bien de la peine à ' renoncer à ces Souliotes dont l'allure dégagée m'avait tant séduit1. Il me semble qu'il y a place pour tout dans un esprit comme le vôtre; c'est une chose si rare chez nous que l'instrument poétique et des idées tout ensemble !

« Je ne sais si vous pensez quelquefois là-bas à notre pauvre littérature ; je crois que vous la trouverez baissée d'un cran ou deux à votre

1. L'Episode des guerres de Souh a été public par Ampère dans le volume qu'il a intitulé : Heures de poésie.

252 JEAN-JACQUES AMPERE

retour. Tout continue à nous pousser à l'histoire, il faut l'embrasser comme l'arche de salut.

« Je vous attends avec bien de l'impatience pour causer de Niebuhr avec vous. N'aurons-nous pas enfin une bonne traduction de son livre? Sautelet m'a dit là-dessus des choses à faire trembler. J'ai d'autant plus d'impatience sur ce chapitre qu'il me paraît interdit à tout jamais de m'occuper des originaux pour l'antiquité. Je me suis occupé du moyen âge au milieu des continuelles distractions de ma vie mondaine et administrative. C'est dans cette direction que je poursuivrai 1 mes travaux.

« Que ne puis-je posséder comme vous le haut allemand ! Que ne puis-je savourer les Niebelungen, que je trouve, au reste, un peu trop septentrionaux pour mon goût ! A propos, ne vous serait-il pas possible de me rapporter des nouvelles des troubadours du xne siècle qui

1. Il est curieux de voir combien on peut quelquefois hésiter et se méprendre sur sa véritable vocation. Plus jeune qu'Ampère, Charles Lenormant n'avait alors que vingt-quatre ans, et ne semblait pas se douter que le sentiment si délicat qu'il avait des arts le conduirait à s'appliquer avec passion à l'étude de l'antiquité, et ferait de lui l'un des hommes des plus éminents dans la science archéologique.

ont écrit en allemand pour les cours de Souabe 3t de Bavière? Il me semble qu'il doit exister là-dessus quelque gros livre, bien complet, bien plein de recherches, mais qui, comme à l'ordinaire, n'aura pas été traduit en français. Dans tous les cas, vous seriez bien aimable de me mettre au courant, au moins bibliographiquement. 4dieu, monsieur, continuez d'amasser des trésors pour notre pauvre France, qui, j'espère, vous en saura beaucoup de gré. Ce Rhin est une terrible Darrière. C'est à vous et à ceux qui vous ressemblent, s'il en est beaucoup, à jeter sur ce naudit fleuve un pont qui puisse durer. Mais iurtout dépêchez-vous pour revenir plus tôt; 'Abbaye est morte depuis votre départ, la vie de a discussion s'y est éteinte : venez la ranimer à 'aide des immenses matériaux que vous aurez ecueillis. »

J.-J. AMPERE A CH. LENORMANT.

« Bonn, le 4 mars 1827.

« Je suis honteux d'avoir été devancé par votre sttre si aimable et si amicale; du moins je ne

vous ferai pas attendre ma réponse ; j'avais depuis longtemps le dessein de vous écrire, mait je le remettais de jour en jour, voulant vou,c parler de Niebuhr un peu à fond. Maintenant je crois qu'il vaut mieux ajourner cela à mon retour Ce n'est pas un homme qu'il soit facile de réduin en aphorismes. Je ne sais pas bien quel effe son livre ferait en France; il y est obligé à un< discussion perpétuelle qui l'entraîne dans uni foule de détails, et plus il est obligé de s'étendre plus il serre l'expression. Ce qu'il y a de sûr c'est que c'est le livre d'un homme supérieur.

« Vous êtes bien bon de tant compter sur m; science, ne vous y fiez pas trop pourtant; je sui sollicité ici par tant d'objets différents d'études même sans sortir du cercle que je me suis tracé que je crois rapporter en France plus de direc (ions et de matériaux que d'acquit propremei dit. Je suis comme un général de cavalerie qui avec un petit escadron, serait obligé de tenir têt à une douzaine de corps d'armée, et je fai tantôt une charge sur un point, tantôt sur u autre, mais l'ennemi semble se multiplier. Enfi J'espère au moins avoir appris ici une chost c'est à apprendre.

« Puisque vous êtes toujours plongé dans le moyen âge, vous n'apprendrez pas sans intérêt m' on fait une collection des Hislorici rerum gernanicorum. M. Pertz, qui a été longtemps en Sicile pour cet objet, est maintenant à Paris; peutitre feriez- vous bien de chercher à le voir; si je ne souviens bien de nos conversations, l'Aile— nagne et la Sicile sont bien votre affaire. Ce \\. Pertz découvre à ce qu'il paraît, à Paris, de liouvelles lois lombardes et des Capitulaires de lliarlemagne qui avaient échappé à Baluze. foilà comme sont ces diables d'Allemands.

Un professeur de Bonn a fait un excellent livre ur les troubadours, le poëte Uhlarid sur les ouvèrcs, et il paraît dans ce moment-ci, à .eipsick, une édition en espagnol à très-bon larché de Galdéron, infiniment plus correcte que îs éditions d'Espagne.

« Quant aux poètes dont vous me parlez, je 3 crois pas qu'il existe sur eux un travail comlet ; mais beaucoup de leurs ouvrages sont pbliés, et pour quelques-uns il existe d'excelntes éditions. Je compte rapporter tout ce que ; pourrai dans ce genre, car je suis décidé à me iner en livres. Mes livres et mon allemand

256 JEAN-JACQUES AMPERE

seront à votre disposition de grand cœnr. Du reste, si je ne parviens pas à vous inspirer un peu d'amour pour mes chers Niebelunge.n, encore pourriez-vous admirer les Minnesinger;. car ils sont à demi méridionaux. Il paraît que leur poésie épique est née de celle des troubadours, et nos poètes de la langue d'oil leur ont certainement fourni la matière de leurs épopées chevaleresques. Enfin je vous promets aussi une histoire de la maison de Souabe, par M. Raumer, dont on dit beaucoup de bien. Je suis sûr que la vôtre sera infiniment meilleure; je doute qu'un Allemand puisse avoir votre sentiment vif et vrai du Midi et des arts. Adieu, monsieur, notre correspondance n'en restera pas là, jusqu'à ce qu'à la correspondance succède, ce qui vaudra bien mieux, ces conversations, ces belles disputes que je me promets; en attendant le jour du combat, permettez-moi, en vrai chevalier teuton, de serrei cordialement la main à mon ennemi. Faites-eri autant de ma part à MM. Ballanche, Montbel el Paul David. »

Si jamais esprit fut doué d'animation et de vie, c'était celui d'Ampère : on peut dire que ce;

deux qualités surabondaient en lui. Son absence ne pouvait donc manquer de faire un vide immense dans le cercle intime de l'Abbaye- au- Bois; il fut senti de tous, mais plus particulièrement de Mme Récamier. Néanmoins elle avait compris la première de quelle importance devait être pour l'avenir de son jeune ami une année de sérieux travaux dans une docte université allemande. Aussi encouragea-t-elle ce projet de tout son pouvoir. On aime à retrouver dans les lettres que Mme Récamier adressait à l'absent, l'expression de la sollicitude affectueuse qu'il lui inspirait et là voir quel langage aimable elle savait faire parler à la plus ferme raison.

Je prends au hasard quelques-unes de ces lettres s

« Paris, 2 septembre 1826.

« Je voulais vous écrire et je ne sais pourquoi je ne l'ai pas fait encore. Je ne puis désapprouver vos plans, mais je vous regrette. J'ai vu plusieurs fois monsieur votre père, je l'aime à cause de vous et à cause de lui; c'est un excellent homme. Il n'a dans ce moment qu'une idée, mais comme

il m'est facile de m'y associer, nous nous entendons très-bien et nous ne parlons que de vous. « Adieu, écrivez-moi et comptez à jamais sur ma plus tendre amitié. »

« 8 octobre 1826.

« Je suis si touchée du plaisir que vous me dites que vous a causé ma lettre que je ne perds pas un moment pour que vous puissiez encore recevoir ce mot de souvenir à Berne. Je vous répète encore que je vous regretteet que j'approuve vos projets. Je verrai souvent monsieur votre père. J'ai été charmé de la dernière conversation que j'ai eue avec lui. Il est résigné à votre absence, il espère beaucoup de l'avenir; il va, comme vous savez, passer quelques jours à Vanteuil. Je le verrai souvent cet hiver; je vais lui demander les vers que vous lui avez envoyés : je suis un peu jalouse de cette préférence, il m'a semblé que j'ai les premiers droits à vos confidences poétiques. Adieu. Cette longue absence est pourtant bien triste, je regrette nos douces habitudes. Amélie est souffrante, on craint encore une fausse couche. Le duc de Laval part dans peu

je jours; ma vie s'écoule clans les inquiétudes ?t dans les regrets. Ecrivez-moi , donnez-moi )eaucoup de détails sur vos occupations et soyez )ien assuré que vous nous retrouverez comme /ous nous avez laissés.

« Je crois pouvoir, comme votre sœur, vous demander de vous adresser à moi si vous aviez quelque embarras momentané dans vos finances. l'ai des prétentions à tous les genres de confidences. Adieu encore, travaillez et pensez à vos unis. J'ai le pressentiment que vous accomplirez votre destinée selon vos vœux. »

« 13 décembre 1820.

« Je voulais tous les jours vous écrire, je me reprochais un silence qui vous laissait ignorer le plaisir si vrai que m'avait causé vos lettres, et je 'eçois un billet de vous si triste et si touchant que je le puis me pardonner la peine que je vous ai faite. Vous avez dû recevoir une longue lettre d'Alexis ie Jussieu. Vous êtes presque uniquement l'objet ie nos entretiens. Vous savez que M. de Jussieu me plaît, mais je crains que la légèreté de son

caractère ne nuise à sa carrière. On ne fait rien de véritablement distingué qu'à force de volonté et de persévérance.

« Voilà pourquoi, malgré tous mes regrets de votre absence, j'ai si fort applaudi à une résolution qui prouvait une volonté forte. Je n'ai jamais douté des facultés de votre esprit, mais j'ai craint quelquefois que la mobilité de votre caractère ne nuisît à leur emploi; rassurée sur ce point, je suis tranquille sur tout le reste.

« Les détails que vous me donnez sur l'emploi de vos journées me causent une véritable satisfaction. Ce voyage vous aura été d'une grande utilité.

« Votre première visite à M. Schlegel m'a aussi fort amusée; vos lettres sont charmantes. Dites à M. Schlegel que je ne l'oublie point et indiquez -moi le moyen de lui faire passer une lithographie de mon portrait de Gérard.

« Je vois rarement monsieur votre père; il va toujours très-assidûment chez M. Guvier. Vos idées sur l'avenir se dirigent-elles quelquefois de ce côté? Qu'en est-il resté dans votre imagination? Pourquoi ne m'en dites-vous rien? — Je voudrais savoir aussi à quelle époque vous

placez votre retour; je vous réponds d'avance que vous retrouverez vos amis précisément tels que vous les avez laissés, et que votre absence ne vous aura rien fait perdre. »

« 26 mars 1827.

« J'ai reçu deux lettres de vous depuis que je

ne vous ai écrit. Je n'ai pas besoin de vous dire

; avec quel intérêt je lis vos lettres. J'ai été sur-

: tout charmée de l'article par lequel vous avez

craint de m effaroucher.

« L'impression qui vous est restée de ce cours d'exégèse me semble un progrès auquel j'attache le plus grand prix. Avec de l'âme et des facultés supérieures, il est impossible de ne pas souffrir de l'absence de croyances; puisque vous ne pouvez plus croire avec les simples, croyez avec les savants; nous arriverons ainsi par des chemins , différents au même résultat. Je suis plus coni vaincue chaque jour du néant de tout ce qui ne se fait pas dans ce but ou du moins dans cet espoir. Quand pourrons -nous causer ensemble? Que de choses j'aurai à vous demander! Je vois souvent votre ami Alexis de Jussieu, il est fort

aimable pour moi; je lui fais des sermons et cependant je ne l'ennuie pas, ce qui me paraît un vrai triomphe. M. et Mme Lenormant, M. Ballanche sont toujours occupés de vous avec un aimable intérêt, et nous ne passons guère de jour sans parler du pauvre absent que nous regrettons et que nous désirons tous, mais moi plus encore que tous. Adieu, adieu. — Avez-vous pensé à moi le 24 de ce mois1? J'ai passé ce cruel anniversaire à la pauvre petite vallée. J'y ai lu des lettres admirables de notre saint ami. Vous les verrez un jour. »

Lorsque les cours de l'université furent terminés, Ampère quitta Bonn, afin de visiter avant de rentrer en France Berlin, Dresde, Munich et surtout Weimar, où l'appelait une admiration passionnée pour Goethe. Reçu avec une coquetterie très-bienveillante par le patriarche de la littérature allemande, il traça dans ses lettres à Mme Récamier un portrait vif et saisissant de l'homme de génie qu'il avait élé admis à voir dans l'intimité de ses habitudes. Mino Récamier

1. Anniversaire de la mort de Mathieu de Montmorency, arrivée le 24 mars 1820.

qui ne perdait pas une occasion de faire valoir ses amis, communiquait volontiers les détails, toujours piquants,, que renfermaient les lettres d'Ampère. Ce fut par suite d'une communication de cette sorte faite à Henri de Latouche que celui-ci fit insérer dans les colonnes du Globe le tableau de l'intérieur de Gœthe et de la cour de Weimar.

Ecrits par un visiteur enthousiaste, ces détails amusèrent fort le public français, mais ne satisfirent qu'à demi l'orgueil germanique. En les voyant imprimes dans le Globe, Mme Récamier s'était inquiétée de l'effet qu'ils pouvaient produire et adressa ce billet à Ampère :

« 22 mai 1827.

«Que direz- vous de cette indiscrétion? M. de Latouche que je n'avais pas vu depuis trois ans, m'arrive avant-hier, il me demande si j'ai de vos nouvelles, je lui parle de votre dernière lettre de Weimar; il désire la voir, la trouve charmante, demande à en extraire quelques lignes pour le Globe, et ce matin je reçois le Globe^ dont je

déchire ce fragment pour vous donner le plaisir de vous voir passer. Dites-moi si vous êtes content ou contrarié. — Vous trouverez quelques légers changements. Adieu, j'attends avec impatience vos premières lettres et, avec plus d'impatience encore, le moment où je n'en recevrai plus. ))

Le voyageur ne devait rentrer au bercail qu'à l'automne. . Entraîné par ses recherches sur la poésie Scandinave, persuadé qu'on ne pénètre bien dans le sentiment d'une littérature qu'en se plaçant en présence de la nature et des lieux qui l'ont inspirée, et, comme il l'a dit quelque part, qu'un voyage en apprend plus sur la poésie d'un pays que bien des dissertations et des analyses, il voulut voir le Danemark, la Suède et la Nonvége. Cette prolongation de l'absence parut d'abord un peu dure au père de notre jeune ami, mais l'intérêt d'un travail, qu'il fut scientifique ou littéraire, était aux yeux de l'illustre savant une raison déterminante qui justifiait tout, et lorsque des parents ou des amis moins accommodants lui demandaient quels motifs pouvaient conduire son fils dans ces régions septentrionales,

il répondait sans hésiter : « Mais, en présence de la question d'antériorité de l'Edda et des Niebelungen, il fallait bien qu'il allât constater l'identité de Sigurd et de Siegfried. » Cette constatation ne fut pas le seul profit du voyage. Ampère rapporta de son séjour en Allemagne, de ses courses à travers la Scandinavie, et surtout des études sérieuses auxquelles il s'était livré dans la solitude de l'université de Bonn, des matériaux considérables et la révélation de sa double vocation de voyageur et de critique. Quelques lignes datées de l'Abbaye -au -Bois saluaient avec joie son retour.

« Dimanche, 27.

(( M. Ballanche vous écrit, mais il me semble qu'il n'y a que moi qui puisse vous dire avec quelle impatience vous êtes attendu. J'ai reçu de vous des lettres charmantes, la dernière surtout m'a été au cœur. Venez vite animer par vos récits le pauvre salon de l'Abbaye que vous voulez bien appeler votre patrie ; M. de Chateaubriand vous attend, M. Lenormant est arrivé. »

J.-J. Ampère publia, en 1832, sous ce titre : Allemagne et Scandinavie, tout un travail sur l'Eclda et les Sagas, des imitations en vers du poëme et quelques esquisses des paysages du Nord, pleines de couleur et d'accent. Qu'on nous permette d'emprunter à ces esquisses du Nord, le tableau d'une si sombre grandeur qu'Ampère a tracé du passage du Gatlegat. Le tour poétique de son imagination, également sensible aux scènes imposantes de la nature et aux merveilles de l'industrie humaine, s'y montre tout entier :

« A peine hors du Sund, nous sentîmes les vagues du Cattegat, bras de mer par lequel le détroit communique avec l'océan du Nord, et où cet océan s'engouffre et se soulève avec furie.

a La nuit vint orageuse, tous les passagers étaient malades et gisants çà et là. Pour moi, je n'oublierai jamais cette nuit du Gatlegat que je passai toute entière sur le pont, couché sous un banc, à l'endroit où j'étais tombé. Le ciel n'était pas couvert, on y voyait seulement courir de petits nuages blancs cuivrés sur les bords ; le vent sifflait dans les cordages sans voiles, avec

un bruit assez semblable au cri d'an oiseau, pendant que des chiens qui étaient à bord hurlaient d'une manière lugubre. Je comptais une à une les secousses intérieures que le mouvement de la machine communiquait au bâtiment et qui semblaient des convulsions toujours sur le point de le briser. Si j'avais été en état de penser à quelque chose, j'aurais admiré cette puissante machine qui me portait ; ce navire qui marchait contre le vent, heurtant de front les vagues et les fendant. La flotte russe qui allait à Navarin partager la gloire libératrice de notre pavillon était sortie la veille du détroit. Ces grands vaisseaux de guerre que j'avais contemplés avec admiration ne purent tenir la mer et rentrèrent dans le Sund. Nous passâmes à travers l'escadre : c'était merveille de voir notre bâtiment, si petit en comparaison, poursuivre son chemin en dépit de la tempête qui forçait ces géants à reculer.

« C'était un beau triomphe et comme une bravade de la science. De nos jours la science a maîtrisé la nature jusqu'à l'insulter. »

C'est après le retour de J.-J. Ampère à Paris, que se place le mariage de sa jeune sœur; cet

événement, hélas! n'apporta qu'un élément de trouble et de malheur de plus dans la famille de l'illustre mathématicien. Son gendre dont la raison s'altéra, mourut dans une maison de santé, et sa fille finit par succomber elle-même à une maladie noire. On se ferait difficilement l'idée du dévouement, de la patience, de l'oubli de luimême, dont le jeune Ampère fit preuve dans ces tristes circonstances. Mais en se rappelant toutes les amertumes qui le poursuivirent dans sa vie de famille, on comprend davantage de quel prix fut pour lui l'asile si doux, si affectueux de l'Abbaye-au-Bois. Lorsque, abattu par de prosaïques ennuis ou de douloureuses inquiétudes, il revenait dans ce salon où de vrais amis s'associaient à ses chagrins, il sentait peu à peu le calme rentrer dans son âme, l'intérêt des questions générales l'arrachait à de pénibles préoccupations et il reprenait le mouvement, l'ardeur, les belles espérances, si naturels à son âge et à son caractère. Ampère avait présenté à Mmc Récamier tous les jeunes membres de la famille de Jussieu, Adrien, Laurent, Alexis, il était heureux d'introduire ainsi dans le cercle qu'il nommait sa patrie les hommes de son âge auxquels il avait

accordé son amitié. Il y amena aussi Sautelet et Prosper Mérimée.

Ce dernier venait, dès son entrée dans la carrière littéraire, de se placer au rang des maîtres par l'originalité de son esprit, la sobriété, la fermeté, la pureté de son style. Une aventure romanesque, dont le cruel éclat n'avait point porté atteinte à sa considération, lui donnait plutôt un certain lustre aux yeux des mondains. Sous un extérieur froid et sceptique, ses amis disaient qu'il cachait un cœur fidèle; on prétendait que sa réserve, un peu hautaine et moqueuse, servait de voile à une sorte de timidité, en tout cas elle ajoutait à la distinction de sa tournure et de ses manières. Sa conversation était solide et piquante à la fois ; il fut trèsapprécié dans le salon de Mme Récamier, et M. Lenormant se lia dès lors avec lui d'une véritable affection.

J.-J. Ampère et Gérard (le célèbre peintre) se mirent en tête de donner une carrière à M. Mérimée et de le faire entrer dans la diplomatie ; il avait en effet beaucoup des qualités qui font réussir dans les situations de ce genre. On en parla à Mme Récamier qui entra volontiers

dans ce projet. Le duc de Laval venait d'être nommé ambassadeur à Londres, il aimait l'esprit et les gens d'esprit, et l'idée de rallier au gouvernement du roi un jeune homme d'une réputation littéraire déjà brillante, devait le séduire. Il eût été tout disposé à attacher M. Mérimée comme secrétaire à sa légation, mais avant que la négociation ne fût très-avancée, Ampère quittait Paris, il partait pour le Midi de la France avec son père atteint déjà depuis quelque temps d'une aiïection du larynx, dont les progrès devenaient très-al armants. M,r,e Récamier partait elle-même pour Dieppe avec le bon Ballanche, tandis que M. de Chateaubriand s'acheminait vers les Pyrénées, et que Mmo Lenormant attendait à Toulon le retour de son mari, dont une longue absence l'avait séparée. Les hôtes ordinaires de l'Abbaye-au-Bois étaient, comme on le voit, fort dispersés, et l'affaire de M. Mérimée fut momentanément ajournée.

Mme Récamier écrivait de Dieppe à son jeune ami Ampère :

« 28 juin 1829.

(( Je suis arrivée hier soir à Dieppe, j'ai couru

ET L'ABBAVE-AU-BOIS 2~l

sur le bord de la mer chercher des souvenirs de Naples. Le temps était ravissant, le soleil se couchait dans la mer; l'air était doux et frais : je m'abandonnais à peine à toute la douceur de ces impressions, quand je m'entendis nommer par l'un des hommes les plus laids, les plus lourds, les plus ennuyeux, les plus désagréables à rencontrer partout, mais surtout dans un tel moment; il m'a été absolument impossible de me débarrasser de lui, il s'est cru obligé de me donner l'agrément de sa société tout le reste de la soirée. Quand j'ai vu qu'il n'y avait pas moyen de m'en tirer, je me suis mise à courir toutes les auberges avec lui pour chercher un logement : car dans mon enthousiasme j'étais allée voir la mer avant de penser à me loger. J'ai trouvé une assez jolie chambre à l'Hôtel des bains. J'ai été à la poste chercher mes lettres, j'en ai trouvé beaucoup ; mais la vôtre et celle d'Amélie qui m'annonce le retour de M. Lenormant, voilà ce qui m'a été au cœur. Adieu, adieu, vous verrai-je ici? pourronsnous faire de belles promenades au bord de la mer?

« Dites-moi bien tous vos projets, parlez-moi de la santé de votre excellent père, de l'audience

de M. de Vatimesnil, de Cousin, de Villemain et surtout de vous. »

« Dieppe, 1er août 1829.

« C'est aujourd'hui que vous êtes parti1; je vous suis de ma pensée et de mes vœux. J'attends avec impatience des nouvelles de votre voyage. Nous parlions ce matin avec M. Ballanche de votre illustre père, il a pour lui l'attachement le plus tendre; je lui parlais de vous, de l'avenir, j'aimais à m'entretenir au bord de la mer de ces projets si doux de ne faire qu'une même famille.

« Nous sommes ici au milieu du monde dans une parfaite solitude. Je me couche à neuf heures, je me lève à six, je prends les bains de mer qui doivent me changer du tout au tout; je lis, je me promène au bord de la mer, je pense et je rêve à mes amis, je fais quelques visites le matin et je passe la soirée avec M. Ballanche. Il s'arrange à merveille de cette solitude, il n'y manque que vous pour l'animer de votre esprit et pour nous défendre par la variété de votre entretien d'un peu de monotonie. M. de Chateaubriand est

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