‹ Madame RécamierChapitre 36 sur 43 · Pour Hyères · texte numérisé non relu

Pour Hyères

arrivé à Cauterefs; j'ai reçu aujourd'hui une lettre de lui, d'une sensibilité douce et pénétrante; l'intérêt qu'il prend à vous est un droit de plus à mon attachement; rien n'est plus doux que de pouvoir lier et confondre tous les intérêts de son cœur.

« Adieu, parlez à M. votre père de mon tendre intérêt, pensez à moi dans vos ennuis, donnezmoi souvent de vos nouvelles. Je n'ose espérer de vous voir ici, mais j'y pense si souvent à vous que ce n'est pas une séparation. »

24 septembre 1820.

« M. Ballanche a reçu des nouvelles bien rassurantes, nous espérons que vous nous ramènerez M. votre père en bonne santé et que vous jouirez longtemps de vos soins et de vos sacrifices. Mais cet hiver sera bien triste pour tous ; je suis aussi découragée que vous, et j'attends les beaux jours avec autant d'impatience. Ecrivezmoi, dites-moi si vous travaillez, écrivez souvent; nous sommes tous bien tendrement occupés de vous et moi plus que tous. Je vous regrette

comme mon frère, comme mon fils. Ne vous plaignez pas de ces noms, je n'en connais pas de plus doux. »

« 11 octobre 4829.

« Que je suis contente de vous voir reprendre à l'espoir et combien je partage votre joie! Vous aurez reçu la lettre où je vous annonçais que nous habitions le nouvel appartement. M,ne de Boigne, le duc de Laval, M. de Chateaubriand, les arbitres du goût, le trouvent charmant et arrangé à ravir, mais je ne jouirai complètement de mon succès qu'au printemps. La situation politique est toujours la même; le duc de Laval a passé cinq jours à Paris : nos conversations ont été pénibles ; il est parti hier pour Londres, chargé d'instructions favorables aux Grecs; mais quoiqu'il soit généreux, ses habitudes aristocratiques le rendent, je le crains, facile à contenter sur les intérêts des peuples. — Je lui ai parlé de votre ami Mérimée; il ne le connaît pas personnellement, mais votre ami lié a été une recommandation auprès de lui, et s'il a toujours le désir d'entrer dans la carrière diplomatique, il aurait

avec le duc de Laval un début très-agréable. Comme je n'ai point le droit de lui parler de ses intérêts, écrivez-lui. Le duc de Laval revient dans un mois, et je pourrai, je crois, arranger facilement cette affaire. Je prendr à M. Mérimée cet intérêt qu'inspire si naturellement un noble caractère, un véritable talent, et j'y ajoute l'intérêt que vous y prenez vous-même.

« M. de Chateaubriand est toujours dans ses travaux historiques, attendant avec assez d'impatience le moment de l'histoire en action. On le désigne toujours pour président du ministère qui doit succéder à celui-ci; cela paraîtrait une chose naturelle, mais ce n'est jamais le vraisemblable qui arrive. Je lui fais, en attendant, des recherches historiques, ce qui me donne quelque goût pour l'histoire. J'ai lu Thiers et Mignet, je lis Tacite. Je voudrais bien faire aussi des recherches pour votre livre, mais vous êtes trop savant pour avoir besoin de moi. Nous parlons de vous tour les jours de la vie, je regrette nos conversations, nos disputes et toute cette vie ensemble dont j'ai pris une si douce habitude; et tout ce qui vous connaît partage mes regrets.

« Écrivez-moi. »

Le refus d'une carrière qui s'ouvre sous de très-favorables auspices, refus fondé uniquement sur des scrupules inspirés par des convictions, ou si l'on veut, par des répugnances politiques, est un fait assez rare pour qu'il soit permis de s'y arrêter.

On vient de voir par la lettre de Mwe Récamier que le succès de la négociation qui devait, comme les amis de M. Mérimée l'avaient désiré, rattacher à l'ambassade de Londres, ne dépendait plus que de son acceptation. On chargeait Ampère de s'en assurer; il écrivit en effet à son ami, et voici la réponse qui fut directement adressée à la personne bienveillante dont l'intervention avait été demandée :

« Madame,

« Une lettre d'Ampère m'apprend que vous avez la bonté dépenser à moi pour accompagner M. le duc de Laval dans son ambassade à Londres, et que vous étiez disposée à le solliciter en ma faveur. Je suis venu ce matin à l'Abbayeau-Bois, pour vous parler à ce sujet, et j'en

suis sorti avec le regret de n'avoir pu vous faire mes remercîments , et vous témoigner combien j'étais touché de cette marque d'intérêt de votre part. Je vous demande la permission, Madame, de vous expliquer les motifs qui m'engagent aujourd'hui à refuser une faveur, qu'en tout autre temps j'aurais acceptée avec le plus grand plaisir.

« Je suis auteur de quelques médiocres ouvrages, et à ce titre mon nom a paru dans les journaux. Étranger toute ma vie à la politique, dans mes livres j'ai montré (et peut-être trop crûment) mon opinion. J'ai pensé que sous l'administration actuelle, accepter des fonctions, quelque peu importantes qu'elles soient, serait n'être pas d'accord avec moi-même. Vous avouerai-je que l'exemple de M. de Chateaubriand m'a confirmé dans cette résolution? Voilà, direz-vous, une grande présomption, et j'ai bien mauvaise grâce à comparer une piace de secrétaire ou de sous-secrétaire, à une ambassade importante, et h me citer à côté du premier écrivain de notre époque. — Pourtant, Madame, un simple soldat n'a rien de mieux à faire qu'à suivre autant qu'il le peut l'exemple de son général, et il m'a sem-

blé que M. de Chateaubriand avait dicté leur devoir à tous les gens de lettres, grands ou petits.

a Et puis la maladie d'écrire ! — On ne s'en guérit pas. Il me faudrait, ou ne plus écrire, ce qui me serait peut être difficile, ou bien me contraindre, et mon seul mérite jusqu'ici a été d'être franc. — Encore de l'orgueil, — mais cette fois je vous l'abandonne et ce motif-là n'est rien auprès du premier.

« Oserais-je vous prier, Madame, de me conserver votre bienveillance pour un autre temps? En attendant veuillez croire à ma vive reconnaissance et agréer mes remercîments et mes hommages respectueux.

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