‹ Madame RécamierChapitre 38 sur 43 · P. MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

P. MÉRIMÉE

M. Mérimée s'était fort honoré par ces scrupules, même aux yeux des amis du gouvernement qu'il refusait de servir; nous avons eu plaisir à rappeler les souvenirs d'un temps où il appartenait tout entier aux lettres, et plût à Dieu que cet admirable écrivain ne leur eût jamais été infidèle !

Cependant la douceur du climat de la Provence, un repos absolu et les soins de la tendresse filiale avaient presque rendu la santé à André Ampère; il était venu avec son fils d'Hyères à Marseille, où les attendait un accueil plein de cordialité et de respect. Cédant aux pressantes sollicitations qui lui furent adressées, J.-J. Ampère consentit à faire à l'Athénée de cette ville un cours de littérature, dans lequel, tout en développant avec beaucoup d'éclat ses idées sur la poésie de tous les peuples, il donna cependant comme cadre à ses leçons les littératures du nord de l'Europe. Les amis du jeune professeur attendaient à Paris avec anxiété de savoir quel serait le résultat de ce début. Mme Récamier lui écrivait :

« U mars 1830.

« Il y a des siècles que je ne vous ai écrit et (jamais vous n'avez plus occupé ma pensée. Je me sens une tendre reconnaissance pour tous les soins que vous donnez à votre excellent père, je recueille avec bonheur au fond de mon âme tout ,ce qui peut encore ajouter à l'opinion que j'avais de vous, tout ce qui donne de nouvelles raisons de vous aimer.

« J'aime à m' entretenir de vous avec vos amis; je vois quelquefois Sautelet et Mérimée. Le pauvre Sautelet est assez ennuyé de son procès, quoiqu'il accepte sa situation non-seulement avec courage, mais de très-bonne grâce.

« Nous touchons au moment de votre cours, cela fait battre le cœur. Non, assurément, je ne voudrais pas y être, je serais trop troublée. Vous imaginez avec quelle impatience nous attendons les détails.

« Vous avez donc été dans le monde? j'en faisais autant de mon côté. J'ai été à une matinée chez Mme de Saintc-Aulairc, et à un dîner chez

Mme de Boigne. J'ai été aussi chez la duchesse de Raguse ; j'ai revu une quantité de personnes que je n'avais pas vues depuis des siècles. Vous n'imaginez pas comme on a été aimable et empressé pour moi ; j'en étais toute étonnée et toute charmée, car il me semblait tout simple d'être oubliée.

« Voilà les beaux jours qui s'approchent, les lilas et les roses auront fleuri avant votre retour : c'est bien triste. »

Le succès du professeur fut grand : six cents auditeurs lui prodiguèrent des applaudissements enthousiastes, et lui-même eut conscience du talent qu'il porterait désormais dans l'exposition de ses idées et de ses recherches. J.-J. Ampère, en effet, s'il ne fut pas précisément un esprit créateur 3 était par excellence un initiateur. Pende, personnes saisissaient avec autant de rapidité, s'assimilaient avec plus de netteté les conceptions les plus diverses, et savaient les mettre en œuvre d'une façon aussi ingénieuse et aussi capable de les rendre fécondes. Il a répandu ainsi, soit par ses cours, soit par ses livres, une foule d'idées dans la circulation.

On comprend quelle joie le succès de son fils dut faire éprouver à l'illustre physicien; l'émotion fut grande aussi à l'Abbaye -au -Bois, M. Lenormant se chargea de l'exprimer au triomphateur.

« 8 avril 1830.

<( Je voudrais vous parler de votre discours, mais vous devez être blasé sur les éloges qu'on vous en fait; le mouvement n'est plus du centre à la circonférence ; c'est Marseille qui nous envoie la lumière; vous serez condamné comme fédéraliste, prenez-y garde. Je suis d'ailleurs enchanté que vous trouviez les Marseillais à votre convenance. Oui, il est piquant de passer de la Scandinavie à la vue de la mer bleue du Midi, il est plus piquant encore que ce ne soit qu'à Marseille qu'on en parle. Je suis fier, d'ailleurs, personnellement de voire succès, car je suis de ceux qui n'ont jamais douté du bien que ces escarmouches d'enseignement vous feraient.

« Il faut maintenant que Paris vous envie; vos amis ne seront pas obligés de répondre de vous; il n'y a que la lettre moulée qui fasse un

homme. Imprimez le plus que vous pourrez, tout le cours, ou au moins la plus grande partie. Votre première leçon n'est pas seulement un modèle de sagacité et d'étendue, le style est excellent, nerveux, souple, varié, plastique, vous grandirez à vue d'œil de ce côté en corrigeant les épreuves. — Ne trouvez-vous pas singulier le ton de ces gens de Paris qui parlent à un grand homme tout comme je vous parle?

« C'est toujours une bonne chose pour vous que votre premier grand succès ait eu Marseille pour théâtre. Vous en deviendrez plus éclectique, et vous reviendrez à mon Midi, qui est tout ou presque tout. — Quel éclectisme ! Vous avez vu les procès du Globe et du National; nous trouvons ici la donnée du National désastreuse ; mais le talent de rédaction s'y trouve au plus 'haut degré. Sautelet a été devant le tribunal dans une mesure parfaite; quant au Globe et à Dubois, c'est toujours le paysan du Danube, mais je crois sa donnée bien plus vraie et politiquement plus honnête.

« Il y a longtemps que vous m'avez demandé un panthéon égyptien ; je ne vous avais rien envoyé, attendant toujours Ghampollion pour la

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version définitive. Si vous en avez encore besoin, je serais maintenant en mesure de vous transmettre quelque chose de positif. — M. Ballanche a appris par une lettre de M. votre père que , vous aviez dû lire à l'Athénée la Mort de Virginie; le pauvre homme en est d'un bonheur que je ne puis dire. J'espère que votre éloquence lui aura gagné quelques souscripteurs à Marseille. Que pensez-vous d'Hernani ? en avez-vous parlé à, vos six cents auditeurs? Il me semble que c'est à vous de pousser un peu là-bas l'école nouvelle. Sainte-Beuve me paraît s'être placé bien haut dans ses Consolations. Adieu, jouissez de votre gloire et n'oubliez pas les obscurs Parisiens.

« Ch. Lenormant. »

Le 10 juin suivant une lettre de Mme Récamier venait surtout parler à J.-J. Ampère de l'amélioration que l'on croyait s'être produite dans l'état de son pauvre père.

« Non assurément, lui disait-elle, je ne suis pas fâchée; c'est vous qui pourriez l'être. Je ne vous ai point écrit, je ne vous ai pas répondu;

une invincible paresse, une horreur pour l'action d'écrire^ qui devient une espèce de manie, m'a fait confier à M. Ballanche le soin de vous parler de ma tendre et constante amitié ; mais je veux vous dire moi-même le regret que j'éprouve de ne point me trouver à Paris pour l'époque de votre retour. Je pars pour Dieppe le 25 de ce mois et je ne serai de retour qu'à la fin de juillet. Jl est triste d'ajouter quelques semaines à cette absence que je trouvais déjà si longue , mais enfin vous avez rempli le but de votre voyage, vous retrouvez le prix de vos sacrifices et vous pourrez presque vous dire que c'est à vos soins que votre excellent père doit le retour de la santé. Vous avez de plus cueilli sur votre passage une moisson de succès à laquelle vous ne pensiez pas.

« Pourquoi faut-il que des nouvelles aussi douloureuses qu'inattendues1 soient venues contrister votre cœur? Je ne veux pas appuyer sur ces pensées, nous en parlerons. J'avais reçu les confidences de ce pauvre jeune homme, son amitié pour vous m'attachait à lui, j'ai bien compris

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