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La mort de Sautelet qui s'était tué le 13 mai

tout ce que vous éprouveriez. Adieu, adieu, que de choses nous aurons à nous dire ! »

L'horizon politique était terriblement sombre lorsque MM. Ampère revinrent à Paris à la mi-juin 1830. La lutte engagée entre la nation et le pouvoir royal touchait à son terme et, moins de deux mois après, paraissaient les fameuses ordonnances qui devaient être l'arrêt de - mort de la branche aînée de la maison de Bour- . bon. J.-J. Ampère, dont les idées politiques ■ étaient vives et très-libérales, ne se mêla pourtant pas à la polémique de la presse quotidienne, quoiqu'il fut dans un rapport étroit d'intimité avec Armand Carrel, avec M. Bastide, M. Magnin et autres rédacteurs du National et du Globe; il n'accepta non plus aucune fonction qui l'eût forcé à s'engager dans la lutte des partis. Esprit avant tout spéculatif et littéraire, mais ardent ami de la liberté religieuse et politique, il se disait républicain, appartenait par tempérament à l'opposition sous tous les régimes et portait une haine vigoureuse à l'arbitraire. Il était naturel qu'il saluât de tous ses vœux une révolution qui lui paraissait un progrès.

2S8 JEAtt-JACQUES AMPÈRE

On se souvient que le duc de Broglie avait reçu dans le premier ministère du gouvernement de Louis-Philippe, le portefeuille de l'instruction publique. Parmi les heureuses mesures qui signalèrent sa courte administration, il faut placer l'ouverture de l'Ecole normale, fermée pendant les dernières années de la restauration, et la création dans cet établissement d'une conférence de littérature confiée à J.-J. Ampère. Notre jeune professeur occupa ce poste trois ans et en même temps fut successivement chargé de suppléer à la faculté des lettres, d'abord M. Fauriel, puis l'année suivante, M. Villemain. En 1833, la mort d'Andrieux laissa vacante au Collège de France la chaire de littérature française. Les suffrages des professeurs désignèrent pour le remplacer J.-J. Ampère, dont quatre années de succès dans l'enseignement avaient constaté le talent et la valeur.

Niebuhr, ce maître dont Ampère avait si bien goûté l'enseignement, rappelant, dans la préface de son Histoire romaine, ses leçons de l'Université de Bonn, d'où son livre est sorti, exprime, à notre avis, d'une manière charmante, le double effet d'excitation de la pensée qui se produit du

professeur zélé sur l'auditoire attentif, et de l'auditoire sur le "professeur :

« Pyrrhus disait à ses Epirotes : « Vous êtes « mes ailes. » Le professeur zélé est animé du même sentiment envers des auditeurs qu'il aime et qui s'intéressent de toute leur âme à ses discours. Ce qui accélère les résultats de ses travaux, ce n'est pas seulement le soin qu'il met à leur paraître clair, à ne leur communiquer comme vérité rien de ce qui pourrait être douteux ; c'est encore la vue de leur réunion, ce sont les rapports personnels dans lesquels il est avec eux ;qui réveillent mille idées dans le temps même où 1 leur parle; et l'on écrit bien mieux ce qui fabord s'est vivement échappé de la première nspiration! »

îNiebuhr a raison; sans parler du monument aue lui-même a élevé de la sorte, que d'ouvrages lu premier ordre ont été, en Allemagne et en 7iance, le résultat condensé d'un enseignement upérieur! Nous n'en citerons que deux : Y Histoire de la civilisation de M. Guizot et le Cours \e littérature française de M. Villemain. Il en fut e même pour Ampère; celui de ses ouvrages ui devait, deux années de suite, être honoré

par l'Académie des Inscriptions du prix Gobert, et qui reste un de ses meilleurs titres scientifiques, Y Histoire littéraire de la France avant le xiie siècle, a été le fruit des travaux de son cours. La pensée originale de cette histoire, ce qui la distingue éminemment, c'est la recherche de ce qu'on peut appeler Vesprit français avant la France. L'auteur y étudie curieusement les auteurs latins nés sur le sol de la Gaule ; il découvre chez eux et y fait très-bien voir un caractère particulier et persistant à toutes les époques; et ce caractère est le même qu'a retrouvé la littérature française lorsqu'elle s'est formée.

Ampère compléta tè travail d'investigations de nos origines littéraires nationales par des recherches sur la formation de la langue, qui parurent en un Volume dans l'année 1811. Mais en se traçant un plan d'enseignement aussi vaste. le jeune professeur comprit qu'il fallait y consacrer son attention tout entière, et il résolut de s( démettre de ses fonctions de maître cle conférence à l'école normale. A toutes les époques d( sa vie, Ampère, dont le désintéressement élai sons égal, fut ainsi pressé de se dépouiller d< toute fonction qui ne lui paraissait pas stricte

menl nécessaire à lui fournir l'occasion de répandre des idées ou des doctrines qui lui étaient chères.

Un homme d'un esprit critique délicat, poëte et prosateur, M. Sainte-Beuve, eut à ce momentlà même l'envie de s'essayer dans l'enseignement. Il en parla à Ampère en lui manifestant le désir de le remplacer à l'école normale. Ampère, toujours prêt à entrer dans les combinaisons qui arrangeaient ses amis, adopta celleci avec empressement.

Avant de partir pour l'Italie où il devait passer le temps des vacances, il vit M. Guizot, i alors ministre de l'instruction publique, et lui dit iun mot des intentions de M. Sainte-Beuve, puis 'il partit laissant à une personne liée à la fois avec M. Guizot, avec lui-même et avec M. SainteiBeuve le soin de poursuivre la négociation. Elle offrait plus d'une difficulté. M. Sainte-Beuve appartenait au parti le plus avancé de l'opinion républicaine, et il venait de publier Volupté, iroman plein de talent, mais qui ne constituait pas précisément un titre universitaire.

M. Guizot fit très-bon marché de Tobstacl des

opinions qui n'arrêtait pas M. Sainte-Beuve, il accueillit avec une bienveillance extrême la pensée de confier à M. Sainte-Beuve une chaire d'enseignement littéraire, pour lequel il lui paraissait merveilleusement doué. Mais il se refusait à une nomination immédiate qui eût semblé la récompense d'une œuvre à coup sûr peu morale ; il demanda qu'Ampère conservât quelque temps encore sa conférence à l'école et laissât au spirituel critique le temps de produire un livre plus en harmonie que Volupté, avec la gravité du professorat.

Ces conditions transmises à Ampère furent acceptées par lui avec dévouement. Il écrivit de Florence à Mme Lenormant :

« 21 septembre 1833.

« Ce que vous me mandez, madame, au sujet de l'affaire de notre ami Sainte-Beuve ne me surprend point. M. Guizot qui, en matière littéraire et scientifique, n'a jamais tenu compte des sentiments politiques, ne pouvait démentir cette équité généreuse quand il s'agissait d'un homme

aussi distingué que Sainte-Beuve. D'après ce que vous me dites, M. Guizot désirerait que je restasse encore un an à l'école normale, pendant ce temps M . Sainte-Beuve ferait un ouvrage, et cet arrangement assurerait la nomination de mon ami, que je désire si vivement pour lui et pour l'école normale. — Quelque graves que fussent mes motifs de me consacrer tout entier au vaste plan que je me suis proposé de suivre au Collège '■■ de France et que je n'ai pu aborder l'année der- 'nière, toute considération personnelle doit céder devant l'intérêt d'un ami tel que M. Sainte- ' Beuve et d''un établissement tel que l'école nor- 'male, cette école à laquelle je dois une reconnaissance particulière et à laquelle mon dévouement pour M. Cousin, auteur de ma carrière universitaire, ce constant ami, suffirait pour m'attacher. « Le sentiment de Y impossible avait pu seul m'en éloigner; j'espère que cette impossibilité 'cessera devant les facilités que M. Guizot serait, dites-vous, madame, disposé à m'accorder. Je ne ferais que deux leçons par semaine et on m'ac- 'corderait une prolongation de vacances d'un :mois. A ces conditions et avec la certitude de la nomination de Sainte-Beuve l'année prochaine,

ie reprendrai mon cours du 15 au 20 novembre. Il faut alors que l'on m'écrive à Rome si la chose peut s'arranger ainsi. »

M. Sainte-Beuve n'acceptait point d'ajournement, le ministre essaya de lui en faire corn-» prendre les motifs en les lui présentant lui-même.

« Voulez-vous, madame, écrivait-il, dire à M. Sainte-Beuve de venir me voir après-demain entre onze heures et midi? Je causerai avec lui de mon mieux ; et puis, s'il n'accepte pas ma bienveillance, j'accepterai son humeur.

y Mille tendres respects.

« Guizot. »

L'irascible et spirituel critique aima mieux renoncer à la chaire que de consentir à l'attendre six mois. Ampère donna sa démission et se consacra avec plus d'ardeur que jamais à son auditoire du Collège de France, mais avant son retour Mmc Récamier, qui ne voulait point que pendant ce court voyage Ampère se tourmentât de la négociation entamée, lui écrivait :

« Paris, 15 octobre.

« Vous m'avez écrit de Sienne une lettre si

aimable qu'elle a vaincu ma paresse ; je po-ur-

| rais pourtant me plaindre de cette absence pro-

longée. Vous écrivez des lettres charmantes, mais

vous êtes bien peu empressé de revoir vos amis.

« M. Sainte-Beuve est à la campagne, M\ Ballanche se met sur les rangs pour l'Académie; M. de Chateaubriand est enchanté du succès de Moyse. M. et Mme Lenormant reviennent aujourd'hui de Glamart. Je vous adresse ce mot à Rome, vous y trouverez, j'espère, le souvenir de nos promenades, de nos entretiens. Je ne vous parle, pas de la négociation pour M. Sainte-Beuve, je sais combien les explications par lettres peuvent troubler ; je me borne à vous dire que vous ne devez avoir aucune inquiétude, que tout s'arranjgera très-bien. Adieu, je suis bien impatiente de vous revoir. »

« 1er décembre.

« Je reçois votre lettre de Florence qui m'in-

quiète. J'ai besoin de vous recommander moimême de vous soigner, d'éviter tous les genres de fatigue. M. Lenormant dit que vous travaillez trop. Songez que vous êtes en Italie pour votre santé, que ce soit votre principale occupation. Il faut y mettre de la volonté ; vous avez si peu l'habitude de vous occuper de vous : tâchez de vous soigner comme vous savez soigner les autres. Nous parlons sans cesse de vous dans notre pauvre abbaye. Vous savez que les lectures1 ont recommencé, jugez si elles nous font penser à vous ! Nous en avons une demain un peu plus nombreuse.

« J 'ai revu lord Bristol après seize ans d'absence, il était si troublé des souvenirs qu'il retrouvait à l'Abbaye, qu'il a été quelques moments sans pouvoir parler. Nous nous sommes entretenus d'autrefois, des douces heures passées dans la petite chambre du troisième avec sa sœur2, M. de Montmorency et le duc de Laval. Cet entretien si triste n'a pas été sans quelque douceur. Tous mes souvenirs m'ont reporté vers cette

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