‹ Madame RécamierChapitre 4 sur 43 · Adrien de Montmorency · texte numérisé non relu

Adrien de Montmorency

question de vous. Voici les papiers de l'hospice que j'avais emportés par mégarde, j'espère que vous n'oubliez pas les petites filles et le charmant projet si digne de votre bon cœur.

« Que devient la belle Aline et le roman portugais? Dites-lui, je vous prie, quelque chose de gracieux de ma part. Dites-lui que nous la prions de préparer sa douce voix pour chanter une romance du xvie siècle qui n'est point connue et qui nous charme. Annette et Degérando se rappellent à votre souvenir. — Adieu, chère Juliette, je vous aime quoique un peu moins qu'avant

notre dernière conversation.

Camille Jordan était retourné à Lyon, lorsque Bonaparte y tint la Consulte Cisalpine. Pendant son séjour dans cette ville le premier consul voulut attacher Camille à son nouveau gouvernement ; mais « il ne put vaincre, nous dit Ballanche, les répugnances de cet homme dont toute l'habileté consistait dans une grande droiture et que la pureté de son patriotisme rendait méfiant. >j

Tant que dura le pouvoir de Bonaparte pre-

mier consul ou empereur, Camille Jordan se condamna à l'obscurité d'une vie d'études. Fait pour les affections de la famille, il se maria et c'est dans les termes suivants que le 25 ventôse an xii (15 mars 1804) il annonçait son mariage à Mme Récamier :

« Chère Juliette, quel va être votre étonnement ! Cet irrésolu se fixe, cet inconstant s'enchaîne ! Je me marie, j'épouse une Lyonnaise, je fais un de ces mariages conseillés par les grands parents, mais sanctionné par le cœur, à la fois raisonnable et doux. Il y a, malheureusement pour la perfection du roman, de la fortune et des convenances. Mais d'ailleurs on est jeune, on a du sens, de la vertu, de la grâce : on paraît m'aimer beaucoup et tout dur que je suis, je m'en laisse attendrir... Votre amitié curieuse voudrait sans doute plus de détails, vous ne les aurez point; il faut venir les chercher. Je soupire avec plus d'ardeur que jamais après votre voyage, j'ai le plus vif désir de vous la faire connaître et aimer. Pour elle je suis bien sûr qu'elle vous aimera, que nos cœurs, si d'accord, s'entendront sur Juliette , chériront ensemble

cette bonté et cette grâce ineffables. Je vous prie d'annoncer de ma part mon mariage à votre mari, car je suis bien sûr de l'intérêt amical que son bon cœur y prendra. Dites-lui que c'est Mademoiselle Magnieunin de Lyon, mais probablement il ne la connaît pas.

« Je vous prie aussi d'en faire part à votre mère, votre père, à tous les vôtres, en me rappelant au souvenir et à l'amitié de tous. Ecrivezmoi bientôt.

Le mariage de Camille Jordan et le bonheur intérieur qu'il y trouvait ne l'empêchèrent pas de venir parfois à Paris; il y était en 1806, durant l'été que Mn,e de Staël passa en grande partie au château de Vincelles près d'Auxerre. Tous les amis de la noble exilée firent le pèlerinage de Vincelles et Mathieu de Montmorency, qui y était venu des premiers, pressait l'arrivée impatiemment attendue de Mme Récamier.

« Vincelles, près Auxerre, ce samedi soir 10 mai.

« Il est peu de personnes qui doivent être moins accoutumées que l'aimable Juliette à voir quel-

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ques jours sans réponse les lettres qu'elles écrivent. Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu tout de suite à la vôtre qui est toute aimable, quoique toute précipitée. Pardonnez, non à moi, qui vraiment ne suis pas coupable, mais à la singulière et assez désagréable habitude que prend la poste de retarder toutes nos lettres pour Auxerre d'un courrier. Je voudrais bien au moins que le bureau d'examen et de lecture des lettres fût plus preste dans ses fonctions et que s'ils lisent celle-ci, l'avis leur profitât. La vôtre ne m'est arrivée qu'aujourd'hui même à quatre heures. Quoique vous ayez eu la bonté d'oublier la date, ce qui quelquefois peut déranger les calculs des pauvres campagnards, il entre dans les miens, d'après l'avis qu'on m'avait donné de votre lettre, qu'elle a dû être écrite le mercredi et nous sommes déjà à cette fin même de la semaine que vous destiniez au paisible et solitaire séjour de Vincelles. — Les habitants seraient trop fâchés que rien dérangeât vos bonnes intentions pour eux ; il y a une petite Albertine dont le visage s'épanouit en pensant qu'elle vous verra ici. La maîtresse de la maison y attache le plus grand prix et vous dirait d'ar-

river dans le moment quelconque qui vous conviendra le mieux, plutôt que de ne pas arriver du tout. Mais en rapprochant quelques circonstances d'une visite pour les premiers jours de la semaine que je projette d'aller faire dans une famille voisine, d'un parent malade, auquel vous vous êtes intéressée comme à tous les malheureux, et une petite course d'affaires qu'elle projette du côté de Briare, nous vous proposerions d'arriver samedi matin au plus tard avec le jeune cavalier Albert ' qui se rappelait si bien vos bontés et qui était des plus empressés à aller les réclamer dans son voyage à Paris, et qui serait également fier de vous ramener ici et désespéré de perdre quelque chose de votre séjour. Son Mentor 2 qui doit avoir l'honneur de vous voir, est un Allemand tout à fait spirituel et distingué qui vous offrirait aussi ses services obligeants. J'entends que vous me demandez aussi de répondre à votre question sur un autre cavalier de ma connaissance3. J'y suis tout à fait embarrassé : car rien ne me ferait

\. Albert, second fils de Mme de Staël.

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