‹ Madame RécamierChapitre 5 sur 43 · Schlcgcl · texte numérisé non relu

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3. Adrien de Montmorency, qui demandait d'être autorisé h aller à Vinccllcs.

plus de plaisir que de le voir, que de le posséder ici dans une si agréable et si intime société ; notre amie le désire vivement; elle a déjà voulu me persuader à cet égard et prétend que la société du jeune homme et du Mentor rend cela plus facile et plus convenable. Mais je crains encore que cela ne le soit pas. Ma grave raison se roidit contre ma propre inclination et je conclus, malgré moi, en conscience, à des inconvénients dont je rends la délicatesse d'Adrien juge contre son propre goût. Je crains surtout les petits discours- dans le public, et en particulier du côté de l'hôtel de Luynes. — Pardonnez, aimable Juliette, cette franche sévérité qui me semble imposée à l'amitié, quand on lui demande conseil. Je crains qu'Adrien ne m'en sache assez mauvais gré : dites-lui que je n'ose pas lui écrire à cause de cela, que nous parlons souvent de lui et que je l'aime toujours de tout mon cœur.

«Je m'aperçois que je n'ai pas encore parlé de la première nouvelle de votre lettre. Elle n'en a pas été une pour nous, parce que la même certitude avait été donnée ici directement par le préfet. Mais vous y mettiez tant d'intérêt en

l'annonçant ! Vous en éprouverez un bien véritable en voyant par vos yeux le malheur que cette permanence de mauvaise volonté cause à notre amie. Ah ! vous êtes toujours digne plus que personne d'être l'amie du malheur! Adieu, je jouis doublement et très-sincèrement du mieux de madame votre mère qui nous permet d'espérer de si bons moments. Permettez-moi de les compter pour moi et d'insister à cause de cela sur votre départ de Paris le vendredi pour arriver ici le plus tôt possible le samedi. Pourquoi n'amèneriez-vouspas Camille? Recevez tous les tendres hommages de Vincelles. Ne pourriezvous pas nous faire savoir quelque chose sur la réponse quelconque faite à la liquidation demandée * ?»

Mme de Staël voulut ajouter ses instances à celles de Mathieu de Montmorency et joignit à sa lettre ce petit billet :

« Auxerre, 10 mai 1806.

« Chère Juliette, vous êtes inépuisable de

I. Ceci fait allusion à la réclamation de Mme de Staël des deux millions avancés à l'État par M. Necker.

bontés pour moi, mais ne me donnerez-vous donc pas le plaisir indicible de vous voir? Je vous envoie mon fils cadet qui est tout amoureux de vous, comme le reste de sa famille. Je vous prie de bien traiter M. Schlegel, qui est bien plutôt mon ami que l'instituteur de mes enfants. J'ai la permission de rester ici, mais je n'y puis rester longtemps, car c'est la vie la plus triste qu'il soit possible d'imaginer. Il n'y a pas une ressource pour l'éducation des enfants, pas un musicien, rien au monde que la rivière et la plaine, et mon imagination est trop mélancolique pour y résister. Tirez- moi de là, si vous pouvez. Murât n'est-il plus à Paris? Ne pourriez-vous pas l'intéresser pour moi? Je sais comme vous savez intéresser pour moi : j'aime mieux l'indirect par vous, que le direct par moi. Adieu, belle Juliette, je finis comme j'ai commencé, faites donc que je vous voie. »

Mmc Récamier arriva à Vincelles comme on le lui demandait, et Camille Jordan y vint quelques semaines plus tard en s'en allant à J-^yon, et quand déjà M. de Montmorency était retourné à Paris.

Voici le billet par lequel il annonçait son arrivée :

« Ce jeudi.

« Chère Juliette, je viens de voir Mathieu J'apprends par lui avec un grand intérêt de vos nouvelles et de celles de madame de Staël, mais il m'effraye en me disant que vous pensez à partir lundi. Il faut absolument que vous restiez un jour de plus si vous ne voulez pas me causer une très-grande peine, car voici mon itinéraire : Je ne puis partir samedi comme je voulais, mais je pars dimanche matin,- j'arriverai à Auxerre à une heure, je serai à cinq à votre campagne, j'y passerai la journée suivante et j'en repartirai le mardi. Arous concevez combien il serait dur de ne pas vous y voir au moins une soirée. Je vous demande ce léger délai avec d'autant plus de confiance que je sais que votre mère est mieux. Je le sais par madame Michel qui lui a envoyé son médecin et qui en a reçu il y a une heure de bonnes nouvelles.

« Si madame de Staël a un cabriolet libre, elle me feraplaisirde me l'envoyer demain lundi, pour deux heures, à l'auberge du J^éopard; sinon je

pense que je trouverai aisément une voiture. Madame de Staël me saura certainement gré de chercher à prolonger la tant douce consolation qu'elle trouve auprès de vous. Je voudrais bien que ma visite lui fût aussi de quelque intérêt. Elle reverra au moins l'un de ceux qui sentent le plus ses peines. Adieu , chère Juliette, exaucez ma prière, joignez ce témoignage d'affection à tant d'autres que j'ai reçus de vous. »

Quelques mots de Mathieu de Montmorency datés de Paris appuyaient les instances de Camille Jordan pour faire retarder le départ de leur commune amie.

« Ce jeudi à cinq heures.

« Permettez-moi, aimable Juliette, de griffonner précipitamment quelques mots qui vous prouveront au moins le plaisir que j'ai eu à exécuter vos ordres, et celui que je trouverais à vous procurer un peu de tranquillité dans un sentiment si touchant. J'ai été aujourd'hui même à 3 heures avec Adrien chez madame votre mère, qui nous a reçus et qui était avec deux ou trois

dames. Elle se trouvait mieux aujourd'hui et avait fait une assez longue promenade en chaise à porteur. Elle est faible et bien pâle , mais sûrement pas plus mal qu'à votre départ. Elle sera charmée de vous revoir, mais elle jouit de votre voyage comme vous faisant du bien ; d'après cela je ne vous ai pas annoncée avant les premiers jours de la semaine prochaine: vous pouvez donc accorder l'humble supplique de Camille qui ne peut vous arriver que lundi pour dîner et qui vous demande en grâce de l'attendre. Vous ne le lui refuserez pas, et votre sentiment si aimable donnera quelques soins de plus à. votre malheureuse amie, pour laquelle j'ai bien apprécié vos grâces charmantes. — J'aurai bien des choses à vous demander et à vous dire à votre retour. Vos petits billets ont été remis suivant vos ordres. — Je vous présente mes tendres hom-

mages. »

Lemontey fit également le voyage d'Auxerre et s'annonça par un billet qui ne porte pour toute date crue l'indication du jour de la semaine.

« Samedy.

« Il ne vous suffît donc pas1, aimable héroïne, d'embellir les lieux oti vous êtes, il faut encore que vous attristiez ceux où Vous n'êtes pas.

« Je pars lundy avec l'aurore et la diligence, et mardi à huit heures du matin je serai à Auxerre. J'irai demain faire mes adieux à votre mère, afin de vous en apporter dés nouvelles plus fraîches.

« Faites-moi la grâce de mettre mes hommages aux pieds de l'illustre exilée. Il est doux d'inspirer un intérêt aussi général ; c'est un trésor de consolation dans lequel Mme de Staël peut largement puiser sans crainte de le voir tarir. J'en dirai autant des sentiments que je vous ai voués pour

la vie.

La catastrophe financière qui vint cette année même frapper la maison de banque de M. Récamier ne pouvait trouver Camille Jordan insensible ; il se hâta d'exprimer sa sympathie à la femme courageuse qui supportait sans faiblir ce premier coup du sort :

« Lyon, ce 28 octobre 1806.

« Chère Juliette, je n'ai point de paroles pour vous dire à quel excès je suis affecté de vos douleurs, de celles de votre mari*

« Quand les plus étrangers sont émus, vous jugez ce qu'éprouve celui que tant dé liens attachent à vous. Il y a deux jours que je sais la terrible nouvelle, j'en suis encore au premier saisissement : ma pensée ne vous quitte pas, j'erre dans cette maison, je vais de votre mari à vous, je mêle mes larmes aux vôtres. Ah! malgré la distance et nies nouveaux liens, j'eusse en effet volé de suite auprès de vous, si j'eusse cru ma présence utile, si je ne vous savais si bien entourée. Mais on dit que toutes les consolations de l'amitié et de l'opinion vous sont prodiguées au plus haut degré, et il était bien juste, que ceux qui faisaient toujours le bien, si généreux dans la prospérité, si sensibles à tous les genres d'infortune excitassent un intérêt si universel et si profond. — On ajoute en particulier, Juliette, que vous êtes un modèle de courage, de résignation, de détachement; que c'est vous qui con-

solez et soutenez votre mari. Je vous admire, mais je ne m'étonne pas, je retrouve celle dont l'élévation, la noblesse, sous des formes légères, m'avaient toujours frappé, et à qui le malheur devait imprimer le dernier sceau de la perfection. Degérando m'en écrit avec une profonde émotion. Vous verrez sans doute beaucoup dans ces premiers jours cet autre moi-même ; qu'il soit près de vous mon interprète., que ses soins vous peignent ceux que je voudrais vous rendre, que son amitié vous fasse penser à la mienne !

« Vous me donneriez, j'ose vous le dire, une consolation dont j'aurais besoin étant loin de vous dans un tel moment, en m'apprenant vousmême comment vous êtes, en m'assurant que je suis de ces amis sur lesquels votre cœur se repose avec quelque douceur et une entière confiance.

« Parlez de moi à votre excellent mari, dites lui bien à quel point je suis pénétré de sa douleur ; attestez- lui de ma part l'opinion de Lyon, que je connais bien. Il est impossible d'y être plus aimé, plus estimé, mieux plaint qu'il ne l'est : c'est un concert unanime de regrets et de louanges et chacun est convaincu que, quelle que soit la

situation de ses affaires, s'il ne se laisse point accabler par la tristesse, s'il se remet à leur tête, avec son activité, sa sérénité et son talent ordinaire, il les aura bientôt replacées dans une situation florissante. Adieu, je ne cesse de penser à vous et de vous entourer de tous les vœux de l'amitié le plus tendre. »

La réponse de Mme Récamier à cette affectueuse lettre ne se fit pas attendre :

« Cher Camille, disait-elle, au milieu de toutes mes peines, votre lettre a été une distraction bien douce pour moi. Je l'ai lue à M. Récamier qui est bien touché de votre intérêt. — L'attachement de mes amis soutient mon courage. — Quelque inattendus que fussent mes malheurs, je me suis trouvée résignée et j'ai eu la satisfaction d'adoucir par mes consolations et par mes soins les peines de mon mari et de ma famille. Mais aussi, cher Camille, ne dois-je pas rendre grâces au ciel qui, en me réservant à des peines si arriéres, m'a donné des amis pour me les faire supporter? Je suis bien sûre que vous avez regretté de ne pas être auprès de moi dans les jours malheureux. Mais perdons-nous l'espérance de vous

voir cet hiver? Pensez à toute la consolation que ce serait pour moi de vous voir ici.

Le malheur semblait s'acharner sur la brillante personne dont l'existence avait si souvent excité l'envie; après la ruine de son mari, Mme Récamier eut à subir une douleur beaucoup plus vive* celle que lui causa la mort d'une mère qu'elle adorait. Mme Bernard, jeune encore et toujours belle, luttait depuis plus d'une année contre une très douloureuse maladie; malgré les soins dont l'entourait la tendresse de sa fille elle y succomba à la fin de janvier 1807.

« Chère Juliette, écrivait le 3 février Camille Jordan a Mme Récamier, j'ai appris avec beaucoup de peine la perte que vous avez faite; Quoique prévue depuis si longtemps, quoique adoucie en quelque sorte par les cruelles douleurs dont elle délivre Un être chéri, je comprends tout ce qu'elle a de sensible pour vous et combien ce malheur, ajouté à d'autres malheurs., laisse de vide et de sombre dans votre âme. Puisse ail

moins l'intérêt profond do tout ce qui vous entoure vous donner des consolations ! Il vous reste de bien vrais amis, et vos peines semblent redoubler le sentiment qui les attache à vous. J'ose espérer que vous me placez toujours dans ce petit nombre de cœurs éprouvés sur lesquels vous vous reposez avec une entière sûreté et avec quelque douceur. Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M. Récamier, à celui de votre cousine et de M,ne de Catellan. Vous n'avez pas répondu il y a quelques mois à une lettre de moi qui semblait appeler une réponse; je n'attends pas davantage à présent, mais faites-moi au moins donner de vos nouvelles par Mrac de Catellan; que j'apprenne que vous n'êtes pas trop malheureuse et que vous vous souvenez d'un de vos plus fidèles amis. »

Le nouveau et si profond chagrin dont la mort de sa mère avait pénétré l'âme de M** Récamier ébranla fortement sa santé ; au milieu de l'été, famille et médecin se réunirent pour lui conseiller un changement d'air nécessaire à son rétablissement. Le désir très-vif chez elle de revoir M'" de Staël la décida ait départ; elle projetait

tout un voyage en Suisse et partit pour Coppet dans les premiers jours de juillet en compagnie du comte Elzéar de Sabran, ami fort intime aussi et fort dévoué de l'illustre exilée. On voyageait en poste, dans la voiture et avec les gens de M1,,e Récamier. On touchait au but, le voyage avait été jusque-là fort heureux, lorsqu'au tournant de la route qui borde à M or et un précipice assez profond, le postillon dirigeant mal les chevaux, la voiture, dont une roue porta dans le vide, versa, et voyageurs et attelage furent précipités dans l'abîme.

Des quatre chevaux , deux furent tués, le postillon blessé. Le domestique, assis sur le siège, put s'en élancer à temps et restait sur la route jetant de grands cris. Quant aux voyageurs enfermés dans la berline, Mme Récamier, sa femme de chambre et le comte de Sabran, plus ou moins contusionnés de cette horrible chute , ils furent relevés sans blessures graves. Mme Récamier seule avait eu le pied foulé; l'émotion causée par cet accident fut grande aussi bien à Paris qu'à Coppet.

M. de Montmorency écrivait le 19 juillet de Paris :

« Je remercie de tout mon cœur le bon Dieu, belle et aimable Juliette, de vous avoir préservée de cet affreux danger qui nous a fait frémir. — J'aurai beaucoup de dévotion pour la croix qu'un bien excellent sentiment vous donne le désir de faire élever dans ce terrible endroit ; je crois que j'y ferai un jour un pèlerinage; ce sont quelquesuns de ces sentiments précieux toujours comptés auprès de Dieu qui vous ont attiré sa protection dans ce moment de péril; l'impatience où vous avez été de ménager de hautes consolations à l'intéressant malade i de Pau a déjà été récompensée. L'abbé Fousset vient de m'envoyer d'Orléans la copie d'une lettre qu'il lui avait écrite, où il lui rend compte de sa confession générale, de sa résignation et de toutes les consolations que la religion lui a apportées ; il désire, le bon abbé, que vous soyez instruite de cette lettre.

« Alphonse avait beaucoup souffert , mais se trouvait un peu mieux pour la souffrance — on n'ose rien ajouter, mais prions bien pour lui ; —

1. Il s'agit du prince Alphonse Pignatelli, beau, jeune, qui se mourait de la poitrine. Mmc Récamier l'avait amené à des sentiments do résignation religieuse qui adoucirent ses derniers moments.

son frère est enfin parti. Adrien aura eu tristement à Aix-la-Chapelle cette nouvelle de Moret. Je n'ai pas encore l'avis de son arrivée.

« Vous jugez si mes vœux et mes regrets vous suivent dans cette maison aimable et hospitalière de l'amitié, dont il m'eût été si doux d'approcher cet été. Je l'ai cru un moment, mais je ne m'en flatte plus. Mille tendres hommages, mes compliments à votre compagnon de voyage dont nous devons tous envier le dévouement. »

Lemontey de son côté écrivait :

« 13 juillet 1807.

« M. Récamier sort de chez moi ; il vient de me lire votre lettre, jamais lecture ne m'a paru plus longue et plus terrible. M. Récamier avait une émotion que je partageais bien vivement et dont je lui savais bon gré. Jamais on ne vous aimera faiblement, c'est une loi commune à laquelle tout le monde obéit avec plaisir.

« Mais, de grâce ! n'avez-vous pas voulu nous rassurer, est-il bien vrai qu'une simple entorse ait été la suite d'un si effroyable accident? Si

votre lettre n'avait pas été aussi précise, si surtout celle de M. de Sabran n'avait pas si positivement annoncé votre départ pour Genève, j'allais aussitôt proposer à M. Récamier de partir moi-même et de vous amener l'habile Richerand, mais comme il ne paraît pas douter que vous ne soyez maintenant à portée de tous les secours de l'amitié et de l'art, il faut se résoudre à attendre avec impatience la confirmation de votre entier rétablissement. Je n'ose plus à présent vous encourager à faire la tournée de la Suisse que vous vous étiez proposée. L'idée de votre voiture dans les montagnes me fait trembler.

« J'aime pourtant à penser que ce terrible accident est la fin de cette maligne fortune qui vous poursuit depuis deux années. Il me semble que votre première vie a été terminée, et que la Providence, en conservant vos jours par un prodige, vous en a donné une nouvelle qui vous consolera des malheurs passés.

« Adieu , aimable Juliette , disposez de moi comme de votre propriété. Veuillez être auprès de Mmc de Staël l'interprète de mon vif intérêt. Je ne puis plaindre M. de Sabran de sa part dans un accident que je lui envie, mais présen-

tez-lui mes félicitations sur son issue. Donneznous des nouvelles du fidèle Joseph *, je vais à l'instant écrire à la cousine 2 ; j'espère que vous aurez reçu des Pyrénées 3 des nouvelles rassurantes. »

Nous ne retracerons pas ici toutes les distractions, tous les succès qui attendaient à Coppet celle que l'on appelait la belle amie : nous nous y sommes assez étendus dans les Souvenirs et Correspondances, L'été de 1807, grâce à la présence de Mme Récamier, fut une des époques les plus animées de ce château, où le génie de Mme de Staël créait pour ses hôtes une atmosphère qui charmait le cœur et l'intelligence.

Mme Récamier ne voulait point quitter les bords du lac de Genève où Camille Jordan avait été vainement attendu, sans revoir cet ami de ses premières années; elle lui avait donc annoncé son projet de s'arrêter à Lyon en retournant à Paris. Nous n'avons que la réponse de Camille.

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