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MADAME THERËSE, 15 Keva Jar
Au coin de l’écurie, trois chevaux piaffaient, Plus loin, devant la boucherie de Sépel, de l’autre côté de la place, aux crocs du mur où l’on écorchaîit les veaux, était pendu tout un bœuf, à la lueur d’un grand feu qui montait et descendait, illuminant la place; sa tête et son dos traînaient à terre. Un de ces hommes, les manches de sa chemise retroussées autour de ses bras musculeux, le dépouillait ; il l’avait fendu du haut en bas; les entrailles bleues coulaient sur la boue avec le sang. La figure de cet homme, avec son cou nu et sa tignasse, était terrible à voir.
Je compris aussitôt que les Républicains avaient surpris le village, et tout en m’habillant, j'invoquai le secours de l’empereur Joséph, dont M. Karolus Richter parlait si souvent.
Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, et depuis deux heures au moins ; car, lorsque je me penchai pour descendre, j'en vis trois, également en manches de chemise comme le boucher, qui retiraient le pain de notre four avec notre pelle. Ils avaient épargné la peine de cuire à Lisbeth, comme l’autre avait épargné la peine de tuer À Sépel. Ces gens savaient tout faire, rien ne les embarrassait.
Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les genoux, les regardait d’un air assez paisible; sa première frayeur était passée. Elle me vit au haut de la rampe, et s’écria:
‘ Fritzel, descends.… ils ne te feront pas de mal !”
Alors je descendis, et ces hommes continuèrent leur ouvrage sans s'inquiéter de moi. La porte de l'allée à
gauche était ouverte, et je voyais dans le fruitier deux autres Républicains en train de brasser la pâte d’une deuxième ou d’une troisième fournée, Enfin, à droite, par la porte de la salle entre-bâillée, je voyais l’oncle
MADAME THÉRESR,
Jacob assis près de la table, sur une chaise, tandis qu’un homme vigoureux, à gros favoris roux, le nez court et rond, les sourcils saillants, les oreilles écartées de là tête et la tignasse couleur de chanvre, grosse comme le bras, pendant entre les deux épaules, était installé dans le fauteuil et déchiquetait un de nos jambons avec appétit, On ne voyait que ses gros poings bruns aller et venir, la fourchette dans l’un, le couteau dans l’autre, et ses grosses joues musculeuses trembloter. De temps en temps, il prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup et poursuivait. dr.
Il avait des épaulettes couleur de plomb, un grand sabre à fourreau de cuir, dont la coquille remontait derrière son coude, et des bottes tellement couvertes de boue, qu’on ne voyait plus que la glèbe jaune qui commençait à sécher. Son chapeau, posé sur le buffet, laissait pendre un bouquet de plumes rouges, qui s'agitaient au courant d’air, car, malgré le froid, les fenêtres restaient ouvertes; une sentinelle passait derrière, l’arme au bras, et s’arrêtait de temps en temps pour jeter un coup d’œil sur la table,
Tout en déchiquetant, l’homme aux gros favoris parlait d’une voix brusque:
‘Aïnsi, tu es médecin ? disait-il à l’oncle,
— Oui, monsieur le commandant.
— Appelle-moi ‘commandant ? tout court, ou ‘citoyen commandant,” je te l’ai déjà dit; les ‘monsieur’ et ‘ madame” sont passés de mode. Maïs, pour en revenir à nos moutons, tu dois connaître le pays; un médecin de Campagne est toujours sur les quatre chemins. À combien sommes-nous de Kaiserslautern ?
— À sept lieues, commandant.
— Et de Pirmasens ?
— À huit environ.
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— Et de Landau ?
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: — de crois... à peu près... environ. est-ce ainsi qu’un homme du pays doit parler? Écoute, tu m’as l'air d’avoir peur; tu crains que, si les habits blancs passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m’auras donnés. Ote-toi cette idée de la tête: la République française te protège. ”
Et regardant l’oncle en face, de ses yeux gris:
‘A la santé de la République une et indivisible !” fitil en levant son verre.
Ils trinquèrent ensemble, et l'oncle, tout pâle, but à la République,
‘Ah Çà, reprit l’autre, est-ce qu’on n’a pas vu d’Autrichiens par ici ?
— Non, commandant.
— En es-tu bien sûr? Voyons, regarde-moi donc en face.
— Je n’en ai pas vu.
— Est-ce que tu n’aurais pas fait un tour à Récthäl ces jours derniers ?”
L’oncle avait 6té trois jours avant à Réethäl; il crut le commandant informé par quelqu'un du village, et répondit:
“Oui, commandant.
— Ah! Et il n’y avait pas d’Autrichiens ?
— Non!”
Le républicain vida son verre, en jetant un coup d’œil oblique sur l’oncle Jacob; puis il étendit le bras et le prit au poignet d’un air étrange.
‘Tu dis que non ?
— Oui, commandant.
— Eh bien, tu mens !” Et, d’une voix lente, il ajouta:
‘€ Nous ne pendons pas, nous autres, maïs nous fusil. lons quelquefois ceux qui nous trompent !”
La figure de l’oncle devint encore plus pâle. Cependant, d’un ton assez ferme et la tête haute, il répéta:
‘Commandant, je vous affirme sur l’honneur qu’il
n’y avait pas d’Impériaux à Réethâl il y a trois jours. < — Et moi, s’écria le républicain, dont les petits yeux gris brillaient sous ses épais sourcils fauves, je te dis 1 qu’il yenavait. Est-ce clair ?” Il y eut un silence. Tous ceux de la cuisine s’étaient t retournés; la mine du commandant n’était pas rassurante. Moi, je me mis à pleurer, j’entrai même dans la |
chambre, comme pour secourir l’oncle Jacob, et je me plaçai derrière lui. Le républicain nous regardait tous deux, les sourcils froncés, ce qui ne l’empêchait pas d’a-
valer encore une bouchée de jambon, comme pour se I donner le temps de réfléchir. Dehors, Lisbeth sanglo- .
tait tout haut.
‘€ Commandant, reprit l’oncle avec fermeté, vous igno-
rez peut-étre qu’il y a deux Réethäl, l’un du côté de il Kaiïserslautern, et l’autre sur la Queich, à trois petites 8 lieues de Landau. Les Autrichiens étaient peut-être là- r bas; mais de ce côté, mercredi soir, on n’en avait pas c encore vu.
— Ça, dit le commandant en mauvais allemand lorrain, IE avec un sourire goguenard, ce n’est pas trop bête. Mais | nous autres, entre Bitche et Sarreguemines, nous som- | n
mes aussi fins que vous. À moins que tu ne meprouves À qu’il y a deux Réethäl, je ne te cache pas que mon de M voir est de te faire arrêter et juger par un conseil de li guerre.
— Commandant, s’écria l’oncle en étendant le bras, la À p preuve qu’il y a deux Réethâl, c’est qu’on les voit sur M b toutes les cartes du pays.”
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Il montrait notre vieille carte accrochée au mur.
Alors le républicain se retourna dans son fauteuil et regarda en disant:
‘Ah! c’est une carte du pays? Voyons un peu.”
L’oncle alla prendre la carte et l’étendit sur la table, en montrant les deux villages.
‘C’est juste, dit le commandant, à la bonne heure; moi je ne demande pas mieux que de voir clair !”
Il s’était posé les deux coudes sur la table, et, sa grosse tête entre les mains, il regardait.
‘Tiens, tiens, c’est fameux, cela! disait-il. vient cette carte ?
— C’est mon père qui l’a faite; il était géomètre.”
Le républicain souriait,
‘Oui, les bois, les rivières, les chemins, tout est marqué, disait-il; je reconnais ça... nous avons passé à .… C’est bon... c’est très bon !”
Et se redressant:
‘Tu ne te sers pas de cette carte, citoyen docteur, fit, il en allemand; moi j’en ai besoin et je la mets en réqui. sition pour le service de la République. Allons, allons, réparation d’honneur! Nous allons boire encore un coup pour cimenter les fêtes de la Concorde.”
On pense avec quel empressement Lisbeth descendit À la cave chercher une autre bouteille.
L'oncle Jacob avait repris son assurance. Le com. mandant, qui me regardait alors, lui demanda:
‘€ C’est ton fils ?
— Non, c’est mon neveu.
— Un petit gaillard solidement hâti. Quand je lai vu tout à l’heure arriver à ton secours, cela m’a fait
plaisir, Allons, approche,” dit-il en m’attirant par le bras,
D'où
Il me passa la main dans les cheveux, et dit d’une voix un peu rude, mais bonne tout de même:
‘“ Elève ce garçon-là dans l'amour des droits de l’homme, Au lieu de garder les vaches, il peut devenir commandant ou général comme un autre, Maintenant toutes les portes sont ouvertes, toutes les places sont à prendre; il ne faut que du cœur et de la chance pour réussir, Moi, tel que tu me vois, je suis le fils d’un forgeron de Sarreguemines; sans la République, je taperais encore sur l’enclume; notre grand flandrin de comte, qui est avec les habits blancs, serait un aigle par la grâce de Dieu, et moi je serais un âne; au lieu que c’est tout le con traire par la grâce de la Révolution. ” Il vida brusquement son verre, et fermant à demi les yeux avec finesse:
‘Ça fait une petite différence,” dit-il. di À côté du jambon se trouvait une de nos galettes, que les Républicains avaient cuites d’abord avec la première fournée; le commandant m’en coupa un morceau, ‘“Avale-moi ça hardiment, dit-il tout à fait de bonne humeur, et tâche de devenir un homme ide Puis se tournant vers la cuisine:
‘Sergent Laflèche !” s’écria-t-il de sa voix de tonnerre, Un vieux sergent à moustaches grises, sec comme un hareng éäür, parut sur le seuil.
‘Combien de miches, sergent ?
— Quarante, “*” — Dans une heure il nous en faut cinquante; avec nos dix fours, cinq cents: trois livres 4 pain par homme.” Le sergent rentra dans la cuisine, L’oncle et moi, nous observions tout cela sans bouger, Le commandant s’accouda de nouveau sur la carte, la tête entre les mains.
Le jour grisâtre commençait à poindre dehors; on
dit d’une
le l’homme.
mmandant toutes les prendre; il sir, Moi, 1 de Sarreencore sur li est avec le Dieu, et > contraire
à demi les
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voyait l’ombre de la sentinelle se promener l'arme au bras devant nos fenêtres, Une sorte de silence s’était établi; bon nombre de Républicains dormaient sans doute, la tête sur le sac, autour des grands feux qu’ils avaient allumés, d’autres dans les maisons. La pendule allait lentement, le feu pétillait toujours dans la cuisine,
Cela durait depuis quelques instants, lorsqu’un grand bruit s’éleva dans la rue; des vitres sautèrent, une porte souvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit à crier:
‘ Au secours | au feu !”?
Mais personne ne bougeait dans le village; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi. Le commandant écoutait, |
‘Sergent Laflèche !” dit-il.
Le sergent était allé voir, il ne parut qu’au bout d’un instant,
‘Qu'est-ce qui se passe ? lui demanda le commandant.
— C’est un aristocrate de cabaretier qui refuse d’obtempérer aux réquisitions de la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d’un air grave.
— Eh bien ! qu’on me l’amène.”
, Le sergent sortit,
Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde; la porte se rouvrit, et Joseph Spick, avec sa petite veste, son grand pantalon de toile et son bonnet de laine frisée, parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République l’arme au bras, la figure jaune comme du pain d’épice, les chapeaux usés, les coudes troués, de larges pièces aux genoux, et les souliers en loques, recousus avec de la ficelle; ce qui ne les empéchait pas de se redresser et d’être fiers comme des rois.
Joseph, les mains dans les poches de sa veste, le dos
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plus sur les longues jambes; il regardait à terre comme effaré.
Derrière, dans l’ombre, se voyait la tête d’une femme pâle et maigre, qui attira tout de suite mon attention; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d’un noir bleuâtre. Ces cheveux lui descendäient en larges bandeaux sur les joues et se relevaient en tresses derrière les oreilles, de sorte que sa figure, dont on ne voyait que la face sans les côtés, semblait extrêmement longuc. Ses yeux étaient grands et noirs. Elle portait un chapoau de feutre à cocarde tricolore, et par-dessus le chapeau, un mouchoir rouge lié sous le menton. Comme je n'avais vu jusqu'alors dans notre pays que des femmes blondes ou brunes, celle-ci me produisit un effet d’étonnement et d’aamiration extraordinaire, tout jeune que j'étais; je la regardais ébahi; l’oncle ne me paraissait pas moins étonné que moi, et quand elle entra, suivie de cinq ou six autres Républicains habiliés comme les premiers, durant tout le temps qu’elle fut là, nous ne la quittâmes pas des yeux.
Une fois dans la chambre, nous vimes qu’elle avait un grand manteau de drap ble, à triple collet tombant jusqu’au-dessous des coudes, un petit tonneau, dont le cordon lui passait en säutoi: sur l'épaule; enfin, autour du cou, une grosse cravate de soie noire à longues franges, quelque butin de la guerre sans doute, et qui relevait encore la beauté de sa tête calme et fière.
Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout J oseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s'adressant à la femme, qui venait de relever son chapeau d’un mouvement de tête:
‘€ Eh bien, Thérèse, fit-il, qu'est-ce qui se passe ? AjLA,
— Vous savez, commandant, qu’à la dernière étape je
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