I.A I.IIX'I'RE. T, 1. O
m'avancer, presque Sîuis me connaître, un.' somme considérable.
— Allons, mon cher Dulertre, ne me faites pas plus aventureux que je ne le suis. Est-ce que votre probité, votre intelligence, votre intérêt même (et en tout cas le matériel de votre usine) ne me garantissaient pas mes capitaux? Est-ce que je ne me trouve pastoujours dans une excellente position, parla faculté que je me suis réservée d'exiger le remboursement à ma volonté?... faculté dont je n'userai pas d'ici à bien longtemps, que je sache... Je m'intéresse trop à vous pour cela, sehâta d'ajouter M. Pascal, en voyant la stupeur et langoisse se peindre soudain sur les traits de Dulertre, car enfin, supposons... et ce n'est la, Dieu merci! qu'une supposition, supposons que dans l'état de gêne et de crise excessive où se trouve à cette heure encore une fois l'industrie, je vous dise aujourd'hui : monsieur Dutertre, j'ai besoin de mon argent avant un mois, et je vous ferme mon crédit!
— Grand Dieu! s'écria Dutertre, consterné, épouvanté à la seule supposition d'un pareil désastre; mais je tomberais en faillite! mais ce serait ma ruine, la perte de mon industrie; il faudrait travailler de mes mains peut-être si je trouvais un emploi afin de faire vivre mon père infirme, ma femme et mes enfants!...
— Voulez-vous bien vous taire, méchant homme, et ne pas me mettre de si affligeantes idées sous lès yeux! Vous allez me gâter toute ma journée! s'écria M. Pascal avec une bonhomie irrésistible et en prenant les deux mains de Dutertre entre les siennes. . . Pai lor ainsi... aujourd'hui... et moi qui, conmie vous, me faisais une fètc de cette matinée!.. Eh bien! qu'avezvous?vous voici tout pâle... maintenant...
— Pardon, monsieur, dit Duteitre en essuyant les gouttes de sueur froide qui coulaient de son front; mais, h la seule pensée d'un coup si inattendu... qui frapperait co que j'ai de plus cher au monde : mon lionneur... ma famille... mon travail... Ah!... tenez, monsieur, vous avez raison, éloignons cette idée... elle est trop horrible...
— Eh! mon Dieu! c'est ce que je vous disais, n'attristons pas celte charmante journée... Aussi, pour en finir, reprit allègrement M. Pascal, bâclons de suite les affaires. . vidons notre sac, comme on dit... donnez-moi cette lettre... et n'en parlons plus...
Dutertre tressaillit, une affreuse angoisse lui serra le cœur, et il répondit :
— Une pareille insistance m'étonne et m'afflige, monsieur... Je vous le répète, il m'est absolument impo^sible de faire ce que vous désirez.
— Mais, grand enfant que vous êtes! mon insistance môme vous prouve Tiniportance que j'attache à cette affaire.
— Il se peut, monsieur?
— Et pourquoi y attaché-je autant d'importance, mon brave Dutertre! c'est parce que cette affaire vous intéresse autant que moi.
— Que dites-vous, monsieur?
— Eh! sans doute... ma combinaison de la maison Durand manquant, puisque votre refus m'empêcherait d'employer ce coquin de Marcelange selon mes vues (vous ne voulez pas de mes secrets, je suis bien forcé de les garder), peut-être serais-je obligé, pour certaines raisons, ajouta M. Pascal en prononçant lentement les mots suivants et en attachant sur sa victime son regard clairet froid, peut-être serais-je obligé... et cela
me saignerait le cœur... de vous redemander mes capitaux et de vous fermer mon crédit.
— Oh! mon Dieu! s'écria Dutertre enjoignant les mains et devenant pAle comme un spectre.
— Voyez un peu, vilain homme, dans quelle atroce position vous me mettriez!... Me forcera une action qui, je vous le répète, me déchirerait l'âme...
— Mais, monsieur... tout à l'heure encore... vous m'assuriez que...
— Eh! parbleu, mon intention serait de vous les laisser le plus longtemps possible, ces malheureux capitaux, vous m'en payiez les intérêts avec une ponctualité rare... le placement était parfait, et, gràce'al'amortissement convenu, vous étiez libérédansdixanset j'avais fait une excellente a ffairo en vous rendant service.
— En effet, monsieur, murmura Dutertre anéanti, telles avaient été vos promesses, sinon écrites... du moins verbales... et la générosité de votre offre, la loyauté de votre caractère, tout m'avait donné la confiance la plus entière. Dieu veuille queje n'aie pas à dire la plus téméraire, la plus insensée, dans votre parole...
— Quant à cela, mon cher Dutertre, mettez-vous en paix avec vous-même; à cette époque de crise commerciale, au moins aussi terrible que celle d'aujourd'hui, vous n'eussiez trouvé nulle parties capitaux que je vous ai offerts à un taux si modéré.
— .le le sais, monsieur!
— Vous avez donc pu, vous avez même dû, forcé par la nécessité, accepter la condition queje mettais à cet emprunt.
— Mais, monsieur, s'écria Dutertre dans un effroi inexprimable, j'en appelle à votre honneur! vous m'aviez formellement promis de. .
— Eh! mon Dieu, oui... je vous avais promis! sauf la force majeure des événements : et malheureusement votre refus à propos de cette pauvre petite lettre, crée un événement de force majeure, cjni me met dans kl pénible... dans la douloureuse nécessité... de vous redemander mon argent.
— Mais, monsieur, c'est une action indigne... que vous me proposez là, songez-y donc!
A ce moment on entendit au dehors le rire doux et frais de Sophie Dutertre qui s'approchait .
— Ah! monsieur! s'écria son mari, pas un mot do cela devant ma femme... car, ce ne peut être là votre dernière résolution, et j'espère que...
Charles Dutertre ne put achever, car Sophie entra dans le salon.
Le malheureux homme ne put faire qu'un geste suppliant à Pascal, qui y répondit par un signe d'affectueuse intelligence.
Lorsque Sophie Dutertre entra dans le salon où se trouvaient son mari et M. Pascal, le gracieux visage de la jeune femme, plus vivement coloré que de coutumi;, le léger battement de son sein, ses yeux humides témoignaient de son récent accès d'hilarité.
— Ah! ahl madame Dutertre, dit gaiement M. Pascal, je vous ai bien entendue, vous étiez là, à rire comme une folle...
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Puis, se tournant vers Dutertre, qui tâchait de dissimuler SCS horribles angoisses et de se rattacher à une dernière espérance, il ajouta :
— Comme le bonheur les rend gaies, ces jeunes femmes! Rien qu'à les voir... ça met la joie au cœur, n'estce pas, mon brave Dutertre?
— Je viens de rire, et bien malgré moi, je vous assure, mon bon monsieur Pascal, reprit Sophie.
— 3ïalgré vous? dit notre homme, comment est-ce que quelque chagrin?...
— Un chagrin? oh! non, Dieu merci!... mais j'étais plus disposée kratteudrissement qu'a la gaieté:.. Celte chère Antoninc... si tu savais... Charles, ajoula la jeune fenmie avec une douce émotion on s'adressant à son mari, je ne puis le dire combien elle m'a émue... ([uel aveu à la fois touchant et candide elle m'a fait... car le cœur de la pauvre petite était trop plein... et elle n'a pas eu la force de s'en aller sans me tout dire.
Et une larme d'attendrissement vint mouiller les beaux yeux de Sophie.
Au nom d'Antonine, M. Pascal, malgré son rare empire sur lui-même, avait tressailli; ses préoccupations au sujet de la jeune fille, un instant ajournées, revinrent plus vives, plus ardentes que jamais, et, pendant que Sophie essuyait ses yeux, il jeta ^ur elle un regard pénétrant, lâchant de deviner ce qu'il pouvait espérer d'elle, pour une combinaison qu'il formait.
Madame Dutertre reprit bientôt, en s'adressant h son mari :
— Mais, Charles, je te conterai cela... plus tard; toujours est-il que j'étais encore sous l'impression du mon entretien avec cette chère Antonine, lorsque
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ma petite Madeleine est venue à moi. . et ma d,t, dans son gentil jargon, de si drôles de raisons, que je n'ai pu mempècher de rire aux éclats. Mais pardon, monsieur Pascal.,, votre cœur comprendra et .excusera, n'est-ce pas, toutes les faiblesses maternelles?
— C'est à moi que vous demandez cela, reprit cordialement Pascal, à moi... un bonhomme?
— C'est vrai, ajouta Sopliie avec une afTectueuso expansion, si l'on vous aime tant ici... c'est que vous êtes, voyez-vous, couime vous le dites si bien : un bonhomme... Tenez... demandez 'a Charles... s'il mo démentira?
Dutertre répondit par un sourire contraint, et il eut la force et le courage de se contenir assez devant sa femme, pour que celle-ci, tout occupée de 31. Pascal, n'eût pas d'abord le moindre soupçon des anxiétés de son mari. Au.-si, se dirigeant vers la table et prenant la bourse qu'elle avait brodée, elle la présenta à M. Pascal, en lui disant d'une voix touchante :
— Mon bon monsieur Pascal, cette bourse est le fruit du travail de mes meilleures soirées... celles que Je passais ici... avec mon mari... son excellent père et mes enfants. Si chacune de ces petites perles d'acier pouvait parler, ajouta Sophie en souriant, elle vous dirait combien de fois rotre nom a été prononcé parmi nous, avec tout l'attachement et la reconnaissance qu'il mérite...
— Ah! merci, merci, ma chère madame Dutertre, répondit Pascal, je ne peux pas vous dire combien jo suis sensible à cejoH cadeau... à cetaimablesouvenir; seulement, voyez-vous, il m'embarrasse un peu.
76 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
— Comment cela...
— Vous venez de me donner, et moi, je vais vous iemander encore.
— Quel bonheur !... Demandez... demandez, mon bon monsieur Pascal.
Puis s'adressant à son mari, avec surprise :
— Charles, que fais-tu donc Ih assis... devant ce bureau?
— Monsieur Pascal voudra bien m'excuser; je viens de me rappeler que j'ai négligé de revoir quelques notes relatives a un travail très-pressé, répondit Dutertre en feuilletant au hasard quelques papiers afin de se donner une contenance et de cacher à sa femme h qui il tournait ainsi le dos l'altération de ses traits.
— Won ami, dit Sophie d'un ton de tendre reproche, ne pouvais-tu donc pas remettre ce travail et attendre que?...
— Madame Dutertre, je m'insurge si vous dérangez votre mari h cause de moi, s'écria M. Pascal, est-ce que je ne connais pas les affaires? Allez, allez, heureuse femme que vous êtes, c'est grâce à cette ardeur du Iravad que ce brave Dutertre est aujourd'hui à la tête de son industrie.
— Et cette ardeur pour le travail, qui l'a encouragée, qui l'a récompensée, n'est-ce pas vous, monsieur Pascal? Si Charles est, à cette heure, comme vous dites, à la tète de son industrie, si notre avenir et celui de nos enfants est maintenant ii jamais assuré.. . n'estce pas grâce à vous?
— Ma chère madame Dutertre, vous allez me confusionner, et alors je ne saurai plus comment vous den:ander le petit service quo j'attends do vous.
— Et moi... qui l'oubliais.... reprit Sophie en souriant; liL'ureusement, c'était pour vous parler de services bien autrement importants, sans doute, que vous nous aviez rendus; aussi vous m'excuserez, n'est-ce pas? Mais, voyons vite, vite, de quoi s'agit-il? ajouta la jeune femme avec un en\prcssement plein de charme.
— Ce que je vais vous dire va bien vous surprendre, peut-être...
— Tant mieux., j'adore les surprises.
— Eh bien!... l'isolement delà vie de garçon me pèse, et...
— Et?...
— J'ai envie de me marier.
— Vraiment?
— Cela vous étonne?... J'en "étais sûr.
— Vous vous trompez tout h fait, car, selon moi, vous deviez en arriver l'a?
— Comment donc?
— Mon Dieu, souvent je me disais ; tôt ou tardée bon M. Pascal, qui vit tant par le cœur, voudra goûter les chères et douces joies de la famille. . . et s'il faut vous avouer mon orgueilleuse présomption, ajouta Sophie en souriant, je me disais môme, k part moi : il est impossible que la vue du bonheur dont nous jouissons, Charles et moi, ne donne pas, quelque jour, à M. Pascal l'idée de se marier. Maintenant jugez un peu si je suis heureuse d'avoir pressenti notre projet !
— Triomphez donc, ma chère madame Dutertre, car, en elîet, séduit par votre exemple et par celui de votre mari, je désire faire, comme vous deux... un mariage d'amour...
— Est-ce qu'il y a d'autres mariages possibles? dit
iS LES SEPT PÉCHÉS CAPITAIX.
Sopliie en luiussanlles épaules parun moiivenrK ni plein de grâce, et sans réfléchir tout d'abord aux trente-luiil ans de M. Pascal, puis elle ajouta :
— Et vous êtes ain.é?
— 3Ion Dieu! cela peut dépendre... de vous.
— De moi?
— Absolument...
— De moi?... reprit Sophie avec une surprise croissante, tu entends, Charles, ce que dit M. Pascal?
— J'entends... répondit Dutertre, qui, non moins étonné que sa femme, écoutait avec une anxiété involontaire.
— Comment, monsieur Pascal; reprit Sophie, je puis faire, moi... que vous soyez aimé?
— Vous pouvez cela... ma chère madame Dutertre...
— Quoique ceci me semble incompréhensible, que Dieu soit béni, si j'ai la puissance magique que vous m'attribuez, mon bon monsieur Pascal, reprit Sophie avec un doux sourire, alors vous serez aimé comme vous méritez de l'être...
— Comptant sur votre promesse, je n irai donc pas par quatre chemins, et je vous avouerai tout bêtement, ma chère madame Dutertre, que je suis fonde mademoiselle Antonine Hubert.
— Antonine! s'écria Sophie avec stupeur, pendant que Dutertre, toujours assis devant -son bureau, se tournait brusquement vers sa femme dont il partageait l'étonnement extrême.
— Antonine ! reprit Sophie, comme si elle n'avait pu croire à ce qu'elle venait d'entendre, c'est Antonine que vous aimez!
— C'est d'elle que je suis fou... c'est chez vous.