‹ MadeleineChapitre 4 sur 7 · L.V LrXUME · texte numérisé non relu

L.V LrXUME

tout à rheure, que je l'ai rencontrée pour la quatrièmefois; seulement, je ne lui ai jamais parlé... et pourtant ma résolution est prise; car je suis de ces gens qui se décident vite et par instinct... Ainsi, quand il sagitdc venir en aide a ce brave Dutcrtre,en doux heures la chose a été faite... Eh bien! la ravissantebeauléde mademoiselle Antonine... la candeur de son visage... un je ne sais quoi qui me dit que cette jeune personne doit avoir les meilleures qualités du monde... tout a contribué à me rendre amoureux fou et à vouloir chercher, dans un mariage damour comme le vôtre, ma chère madame Dutertre, ce bonheur intérieur, ces joies du cœur... que vous me croyez à juste titre digne de connaître et de goûter...

— Monsieur... dit Sophie avec un pénible embarras, permettez-moi de...

— Un mot encore, c'est un amour de première vus, diroz-vous... soit... mais il y a vingt exemples d'amours aussi soudains que profonds!... D'ailleurs, ainsi que je vous l'ai dit, je suis tout bonnement un homme d'instinct, de pressentiments; d'un seul coup d'oeil, j'ai toujours jugé une affaire bonne ou mauvaise; pourquoi ne suivrai-jepas pour rnemarieruneméthode qui jusqu'ici ma parfaitement réussi? Je vous ai dit qu'il dépendait de vous que mademoiselle Antonine m'aimât... Je m'explique : à quinze ans, et elle ne me paraît avoir guère plus que cet âge... les jeunes filles n'ont pas de volonté h elles... Vous avez servi de mère à mademoiselle Antonine, à ce que m'a dit Dutertre. Vous possédez sur elle un grand empire, puisqu'elle vous choisit pour confidente... Rien ne vous sera plus facile en lui parlant de moi... d'une certaine façon, lorsque vous m'aurez présenté à elle (et ce pas plus tard que

demain, n'esl-ce pas?) il vous sera, dis-je, très-fa( ilo de l'amener h partager mon amour et à m'épouser. Si je vous devais ce bonheur... ma chère madame Dutertre, tenez... ajouta M. Pascal d'un ton sincère et pénétré, vous parlez de reconnaissance? eh bien!... celle que vous dites avoir pour moi... serait de l'ingratitude auprès de ce que je ressentirais pour vous. Sophie avait écouté M. Pascal avec autant de trouble et de chagrin que de surprise, car elle croyait, et elle avait raison de croire à la réalité de l'amour... ou plutôt de l'irrésistible ardeur de possession qu'éprouvait cet liomme; aussi reprîl-ello d'un ton pénétré, car il lui coûtait de renverser des espérances qui lui semblaient honorables :

— Mon pauvre monsieur Pascal, vous me voyez désolée de ne pouvoir vous rendre le premier service que vous me demandez; je n'ai pas besoin de vous dire combien je le regrette.

— Qu'y a-t-il donc d'impossible?

— Croyez-moi... ne songez pas a ce mariage.

— IVIademoiselle Antonine... ne mérite-t-elle pas?...

— Antonine est un ange, je la connais depuis son enfance... Il n'est pas au monde de cœur, de caractère meilleurs.

— Ce que vous me dites là, ma chère madame Dutertre, suffirait pour augmenter mon désir... s'il pouvait l'être...

— Encore une fois... ce mariage est impossible.

— Mais enfin?... pourquoi?...

— D'abord, songez-y... Antonine a quinze ans et demi à peine, et vous...

— Et moi j'en ai trente-huit; esl-ce cela?

— La différence d'âge est bien grande, avouez-le...

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et comme je ne conseillerais ni à ma fille, ni à ma sœur... un mariage aussi disproportionné, je ne puis le conseiller à Anlonine... car je ne voudrais à aucun prix son malheur et le vôtre.

— Oh! soyez tranquille... je vous réponds de mon bonheur... à moi.

— Et de celui d'Antonine?

— Bah! bah! pour quelques années de plus ou de moins...

— Je me suis mariée par amour, mon bon monsieur Pascal... je ne comprends pas d'autres mariages. Peut-êlre est-ce un tort; mais enfin, je pense ainsi... et je dois vous le dire... puisque vous me consultez.

— Selon vous, je ne suis donc pas capable déplaire à mademoiselle Antonine?

— Je crois qu'elle apprécierait, comme Charles et moi... comme tous les cœurs généreux, la noblesse de votre caractère... mais...

— Encore une fois, ma chère madame Dutertre, permettez... une enfant de quinze ans n'a pas d'idées arrêtées au sujet du mariage; mademoiselle Antonine a en vous une confiance aveui:lo... Présentez-moiàelle... dites-lui toute sorte de bien du fton/jomme Pascal... L'aflaire est sûre : si vous le voulez... vous le pouvez.

— Tenez, mon cher monsieur Pascal, cet entretien m'attriste plus que je ne saurais vous le dire... Pour y mettre un terme... je confierai un secret à votre discrétion et à votre loyauté...

— Eh bien!... ce secret?

— Antonine... aime et elle est aimée... Ah! monsieur Pascal, rien n'est k la fois plus pur, plus touchant que cet amour... et, pour bien des raisons... je suis certaine qu'il assurerait le bonheur d'Antonine;

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la santé de son oncle est chancelante : que la pauvre enfant le perde, elle est obligée d'aller vivre chez des parents qui non sans raison lui inspirent do 1 eloignenient... Une fois mariée, au contraire, selon son cœur, elle peut espérer le plus heureux avenir. . . car sa vive affection est noblement placée. ..Vous le voyez donc bien, monbonmonsieurPascal,vou5n'auriez,mêineavecmon ii[ipui, et cet appui, en mon âme et conscience... puisje vous raccorder lorsque, en dehors même d'une disproportion d'âge selon moi inadmissible, je suis certaine... et je n'affirme jamais rien légèrement, je suis certaine que l'amour que ressent et qu'inspire Antonine... doit la rendre 'a jamais heureuse?

A cette confirmation de l'amour d'Antonine pour Frantz, secret déj'a à demi pénétré par M. Pascal, celui-ci éprouva un cruel sentiment de rage et de douleur, encore exaspéré par le refus de madame Dutertre qui ne voulait en rien servir des projets cjui lui seAiblaient irréalisables; mais 11 se contint, afin de tenter un dernier effort, et, s'il échouait, de rendre sa vengeance plus terrible encore.

Il reprit donc avec un calme apparent :

— Ah!... mademoiselle Antonine est amoureuse... soit; mais nous connaissons ces grandes passions de petites filles, ma chère madame Dutertre... un vrai feude paille... Or, vous soufflerez dessus, il s'éteindra; ce bel amour ne résistera pas à votre influence.

—D'abord, je n'essayerai pas d'influencer Antonine à ce sujet, monsieur Pascal, puis, ce serait inutile.

— Vous croyez?

— J'en suis certaine.

— Bah!... essayez toujours.

— Mais je vous dis, monsieur, qu' Antonine...

!.A LTJXURr. S'ô

— Est amoureuse! c'est entendu; de plus, le bonhomme Pciscal a trente-huit ans, et nest pas beau, c'est évident; mais aussi, en revanche, il a de beaux petits millions; et lorsque ce soir (car vous irez ce soir n'est-ce pas? j'y compte), vous aurez fait comprendre à celte ingénue que si Famour est une bonne chose, l'argent vaut encore mieux, car lamour passe et l'argent reste, elle suivra vos conseils, congédiera dès demain son amoureux, et je n'aurai plus qu'à dire : gloire et merci à vous, ma chère madame Dutertre.

Si,'phie regarda M. Pascal avec autant d'étonnement que d'mquiétude; sa délicate susceptibilité de femme était cruellement froissée, son instinct lui disait qu'un homme parlant comme M. Pascal n'était pas l'homme de cœur et de droiture qu'elle avait cru jusqu'alors trouver en lui.

A ce moment aussi Dutertre se leva, dans une douloureuse perplexité; pour la première fois sa femme remarqua l'altéralion de ses traits, et s'écria en faisant un pas vers lui :

— Jlon Dieu, Charles... comme tu es pâle!... tu souffres donc?...

— Non.. Sophie... je n'ai rien... une légère migraine...

— Moi, je te dis que tu as autre chose... Cette pâleur n'est pas naturelle... Monsieur Pascal, regardez donc Charles...

— En effet... mon brave Dutertre... vous ne paraissez pas 'a votre aise...

— Je n'ai rien, monsieur, répondit Dutertre d'un ton glacial qui augmenta la vague appréhension de Sophie...

Elle resardail tour a tour et en silence son mari

84 LES ?F,Pr PIÎCÎIÉS CAPITAUX.

Cl M. Pascal , lùchanl do pénétrer la cuiise du changement qu elle remarquait et dont elle se senlaii effrayée.

— Voyons, mon cher Dulerlre, reprit M. Pascal, vous avez entendu notre entrelien... joignez- vous donc amoi.pour faire comprendrea votre chère et excellente femme que mademoiselle Antonine, malgré Sun fol amour de petite fille, ne peut trouver un meilleur parti que moi !

— Je partage en tout, monsieur, la manière de voir de ma femme à ce sujet.

— Comment!... méchant homme... vous aussi!

— Oui, monsieur!..

— Réfléchissez donc que...

— Ma femme vous l'a dit, monsieur; nous avons fait un mariage d'amour, et comme elle je crois que les seuls mariages d'amour sont heureux...

— Marchander Antonine, dit Sophie avec amertume, moi... lui conseiller un acte de révoltante bassesse, un mariage d'intérêt, de se vendre, en un mot, lorsque, tout à l'heure encore, elle m'a avoué son pur et noble amour... Ah! monsieur, je me croyais plus dignement connue de vous!

— Allons, voyons, mon cher Dutcrtre, vous, homme de bon sens, avouez que ce sont lii des raisons de roman... aidez-moi donc à convaincre votre femme.

— Je vous le répète, monsieur, je pense comme elle...

— Ah! s'écria M. Pascal, je ne m'attendais pas à trouver ici des amis si froids... si inditTérents 'a ce qui me touche.

—Monsieur, s'écria Sophie, ce reproche est injuste,

LA LUXURE. (So

— Injuste! Hélas! jele voudrais; niiiis enfin... jen'ai que trop raison... Tout à l'heure, votre mari accueillait par un refus une de mes demandes; maintenant... cest vous... Ah! c'est triste, triste!... Sur qui compter désormais!

— Quel refus? dit Sophie 'a son mari, de plus en plus inquiète; de quel refus s'agit-il, Charles?

— 11 est inutile de fe parler de cela, ma ciière Sophie.

—Je crois, moi, au contraire, reprit Pascal, qu'il serait bon de tout dire à votre femme, mon cher Dutertre, afin d'avoir son avis.

— Monsieur... s'écria Dutertre en joignant les mains avec effroi.

— Allons! Est-ce que, dans un mariage d'amour, reprit Pascal, l'on a des secrets l'un pour l'autre?

— Charles... je t'en supplie, explique moi ce que cela signifie... Ah! j'avais bien vu, moi, que tu souffrais... Mais, monsieur, il s'est donc passé quelque chose entre vous et Charles? dit-elle 'a Pascal d'une voix suppliante, repondez-moi, de grâce.

— Mon Dieu! il s'est passé quelque chose de fort simple... Vous allez en juger, ma chère madame...

— Monsieur, s'écria Dutertre, au nom de la recounaissanoe que nous vous devons,^ au nom de la pitié, pas un mot déplus, je vous en supplie; car je ne croirai jamais que vous persistiez dans votre résolution. Et alors, 'a quoi bon donner à maferamedes inquiétudes inutiles?

Puis, s adressant à madame Dutertre, il ajouta :

— Rassure-toi, Sophie, je t'en conjure.

Le pèreDutertre, qui, de sa chambre, avait entendu les voix s'élever de plus en plus, ouvrit soudain sa

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porte, fit vivement deux pas dans le salon en étendant ses mains devant lui, et s'écria, la figure bouleversée :

— Charles! Sophie! mon Dieu! qu'y a-t-il?

— Mon père!... murmura Dutertre avec accablement.

— Le vieux! dit Pascal! bon! ça me va!

Un moment de silence suivit l'entrée du vieillard aveugle dans le salon.

Dutertre s'avança vivement au-devant de son père, prit une de ses mains tremblantes, et, la serrant avec émotion, lui dit :

— Rassurez- vous, mon père, ce n'est rien... une simple discussion d'affaires... un peu vive... permettez-moi de vous reconduire chez vous.

— Charles, dit l'aveugle en secouant tristement la tête, ta main est froide... tu frissonnes... ta voix est altérée... il se passe ici quelque chose que tu veux m cacher...

— Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit Pascal au vieillard, votre fils vous cache quelque chose, et, dans son intérêt, dans le vôtre, dans celui de voire belle-fille et de ses enfants. . .vous ne devez rien ignorer.

— Mais, monsieur, rien ne peut donc vous toucher? s'écria Charles Dutertre, vous êtes donc sanspilié, sans entrailles?

— C'est parce que j'ai pitié de votre folle opiniâ-

trelé et de celle de votie femme, mon cher DiUertre, que j'en veux appeler au bon sens de votre respectable père...

— Charles, s'écria Sophie, quelque cruelle que soit la vérité, dis-la... Ce doute, celte angoisse est au-dessus de mes forces.

— Mon fils, ajouta le vieillard, sois franc comme toujours, et nous aurons tous du courage.

— Vous le voyez, mon cherDutertre, reprit M. Pascal, votre digne père lui-même désire connaître la vérité.

— Monsieur, reprit Dutertre dune voix navrante, en attachant sur Pascal un regard humide de larmes à peine contenues, soyez bon, soyez généreux comme vous l'avez été jusqu'ici. Y otre pouvoir est immense,je le sais; d'un mot, vous pouvez nous plonger tous dans le deuil, dans le désaslre;mais d'un mot aussi, vous pouvez nous rendre au repos et au bonheur que nous vous avons dû. Je vous en supplie, ne soyez pas impitoyable.

A la vue des larmes qui, maigre ses efforts, coulèrent des yeux de Dutertre, cet homme si énergique, fi résolu, Sophie pressentit la grandeur du péril, et, s'adressant 'a M. Pascal, d'une voix déchirante :

— Mon Dieu!... je ne sais pas le danger dont vous nous menacez, mais... j'ai peur... oh! j'ai peur, et je vous implore aussi, monsieur Pascal.

— Après avoir été notre sauveur, s'écria Dutertre, en essuyant les pleurs qui s'échappaient malgré lui, vous ne pouvez pourtant pas être notre bourreau!

— "Votre bourreau, reprit Pascal, à Dieu ne plaise, mes pauvres amis... ce n'est pas moi... c'est vous qui voulez être les bourreaux de vous-mêmes!... Ce mot que vous attendez de moi, ce mot qui peut assurer vo-

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tre bonheur, dites-le, mon cher Duterlre.et notre petite fête sera au=sijcyouse qu'elle devait 1 être... sinon... ne vous plaignez pas du mauvais sort qui vous attend. .. Hélas! vous l'aurez voulu...

— Mois enfin, Charles... si cela dépend de toi, s ecria Sopliie dans une angoisse inexprimable, ce mot que demande M. Pascal... dis-le donc, mon Dieu!... puisqu'il s'agit du salut de ton père... et de celui de tes enfants...

— Vous entendez votre femme, mon cher Dulcrtre, reprit Pascal, serez-vous aussi insensible à sa voix?

— Eh bien donc! s'écria Dutertre, pâle, désespéré, puisque cet homme est impitoyable... sache donc tout, mon père, et toi aussi, Sophie... J'ai chassé d'ici Marcelange. M. Pascal a un intérêt, que j'ignore, à ce que cet homme entre dans la maison Durand... et il me demande de garantir à cette mai.-on la probité d'un misérable... que j'ai jeté hors d'ici comme un fourbe insigne...

— Ah! monsieur, dit le vieillard révolté, en se tournant du côté où il supposait Pascal, cela est impossible : vous ne pouvez attendre de mon fds une indignité pareille!

— Et si je me refuse h cette indignité, reprit Dutertre, M. Pascal me retire les ca[tilaux que j'ai si témérairement acceptés, il me ferme son crédit, et, dans la crise où nous sommes, c'est notre perte... notre ruine...

— Grand Dieu!... murmura Sophie avec épouvante.

— Ce n'est pas tout, mon père, ajouta Dutertre, i! faut aussi que ma femme paye son tribut de honte... M. Pascal est, di',-il, amoureux de mademoiselle An-

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tonine, <;L Sopîiic doit servir cet amour, qu'elle sait impossible; cet amour que, pour d'honorables raisons, elle désapprouve; ou sinon... encore une menace suspendue sur nos tètes... Voici !a vérité, mon père : subir une ruine aussi terrible qu'imprévue, ou commettre une action indigne... telle est lalternative où mo réduit l'iiommc que nous avons si longtemps cru généreux et loyal.

— C'est biencela, toujourscela! Ainsi va le monde... reprit M. Pascal en soupirant et en haussant les épaulas : tant qu'il s'agit de recevoir des services sans en rendre... ohl alors, on vous flatte, on vous exalte; c'est toujours mon 7iobte bienfaiteur ! mon généreux sauveur! on vous appelle bonhomme, on vous comble de prévenances, on vous brode des bourses, on vous fôte... Les petits enfants vous récitent des compliments; puis vient le jour où ce pauvre bonhomme do bienfaiteur se hasarde, à son tour, k demander un ou deux malheureux pelits services... alors... on crie au gueux, à lindigne, à l'infâme!

— Tous les sacrifices compatibles avec l'honneur, vous me les eussiez demandés, monsieur, s'écria Dulertre, d'une voix navrée, je vous les aurais faits avec joie...

— Alors, que vou!ez-vous?reprit Pascal, sans répondre a Dulerlre, si bonhomme, si bonasse qu'on le suppose, le bienfaiteur, à la fin, pourtant, se lasse... l'ingralilude surtout lui fend le cœur, car il est né sensible, trop sensible.

— L'ingratitude, s'écria Sophie, en fondant en lormes, nous, nous, ingrats... Oh! mon Dieu!...

— Et comme le bonhomme voit un peu tard qu il s est trompé, coulinua Pascal, sans répondre à Sophie,

comme il reconnaît avec douleur... qu'il a eu affaire à (les gens incapables de mettre leur reconnaissante amitié au-dessus de quelques susceptibilités puériles... il se dit qu il serait aussi par trop bonhomme en continuant d'ouvrir sa bourse à de si tièdes amis... Aussi leur retire-t-il argent et crédit... comme je le fais, étant amené d'ailleurs à cette résolution par certaines circonstances, dérivant du refus de ce cher Duterlre, que j'aimais tant... et que j'aimerais encore tant à appeler ainsi... Un dernier mot, monsieur, ajouta Pascal, en s'adressant au vieillard, je viens de vous exposer franchement ma conduite envers votre fils, et la sienne envers moi; mais comme il coûterait trop à mon cœur de renoncer à la foi que j'avais dans l'affection de ce cher Dutertre, comme je sais les maux terribles qui peuvent l'accabier, par sa faute, lui et sa famille... je lui accorde encore un quart d'heure, pour réfléchir et s'amender... Qu'il medonne la lettre en question, que madame Dutertre me fasse la promesse que j'attends d'elle, et tout redevient comme par le passé... et je demande à grands cris le déjeuner et je porte un toast à Camitié.,. Vous êtes le père de Dutertre, monsieur, vous avez sur lui une grande influence... jugez et décidez.

— Charles, dit le vieillard à son fils d'une voix émue, ta as agi en honnête homme... C'est bien... mais il te reste une chose à faire... refuser de garantir la moralité d'un misérable... ce n'est pas assez...

— Ah! ail! fit Pascal, et qu'y a-t-il donc 'a faire de plus?

— Si M. Pascal, continua le vieillard, donne suite à son pernicieux dessein, lu dois, mon fils, écrire îi la maison Durand que, pour des raisons que tu ignores»

mais dangereuses peut-être, M. Pascal a intérêt à faire entrer ce Marcelange chez ces lionnêfes gens, et qu'ils aient à se tenir sur leurs gardes, car se taire sur un projet indigne, c'est s'en rendre complice.

— Je suivrai votre conseil, mon père, répondit Du» tertre d'une voix ferme.

— De mieux en mieux, reprit Pascal en soupirant. A Tingratitude... on ajoute un odieux abus de confiance... Allons, je boirai le calice jusqu'à la lie... seulement, mes pauvres ci-devant amis, sjoula-l-Wen ietantsur les acteurs de cette scène, un regard étrange et sinistre, seulement je crains, voyez-vous, qu'après boire, il ne me reste au cœur beaucoup d'amertume, beaucoup de fiel... et alors... vous savez, quand, à la plus tendre amilié, succède une haine légitime, malheureusement, elle devient terrible, cette haine...

— Oh! Charles, il me fait peur... murmura la jeune femme en se rapprochant de son mari.

— Quant à vous, ma chère Sophie, ajouta le vieillard avec un calme imperturbable, et sans répondre à la menace.de M. Pascal, vous devez non-seulement ne favoriser en rien, ainsi que vous l'avez fait, des vues de mariage que vous désapprouvez; mais si M. Pascal persiste dans ses intentions, vous devez encore éclairer mademoiselle Antonine et ses parents sur le caractère de l'homme qui la recherche... Pour cela, vous n'avez qu'à faire connaître à quel prix infâme il met la continuation des services qu'il a rendus à votre mari.

— C'est mon devoir... répondit Sophie dune vois altérée, je r2ccomplirai, mon père...

— Vous aussi, ma chère madame Dutertre! abuser d'une confidence... loyale/ reprit M. Pascal d'un

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air doucereusement féroce, me frapper dans ma plus chère espérance... ah! c'est peu généreux. Dieu veuille que je neme laisse pas aller a decruelles représailles... Après deux années d'amitié... se quitter avec de pareils sentiments... 11 le faut donc? hein ! ajouta Pascal en regardan! alternativement Dutertre et sa femme; tout est donc fini entre nous?

Sophie et son mari gardèrent un silence rempli do résignation et de dignité.

— Allons, dit Pascal, en prenant son chapeau, encore une preuve de l'ingratitude des hommes... hélas!

— Monsieur, s'écria Dutertre, exaspéré par raifec- (alion d'ironique sensibilité de Pascal, enprésencedu coup affreux dont vous nous écrasez... cette raillerie continue est atroce... Laissez-nous., laissez-nous...

— î\le voici donc chassé de celle maison... par des gens qui ont la conscience de m'avoir dû si longtemps leur bonheur, leur salut, reprit Pascal en se dirigeant lentement vers la porte; chassé d'ici... moi! Ah! cet humiliant chagrin me manquait...

Puis, s'arrètant, il fouilla dans sa poche et en retira la petite bourse que Sophie Dutertre lui avait donnée peu d'instants auparavant, et, la tendant "a la jeune femme, il reprit avec son impitoyable accent de contrition sardonique :

— Heureusement, elles sont muettes, ces petites perles d'acier, qui devaient me dire, à chaque instant, combien mon nom était béni dans cette maison d'où l'on me chasse.

i\!ais, ayant l'air de se raviser, il remit la bourse dans sa poche, après l'avoir contemplée avec un sourire mélancolique, en disant :

— Non... non,., je te garderai, pauvre petite

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bourse iunocente.., lu nie raapptlieras le peu da bien que j'ai fait, el la cruelle déception qui m'a récompensé.

Ce disant, M. Pascal mit la main sur le bouton de la porte, l'ouvrit et sortit aunâlicu du morne silence de Sopliie, de son mari et de son père.

Ce silence accablant durait encore lorsque .M. Pascal, revenant et ouvrant demi à la porte, dit à travers un des ventaux entre-bâillés:

— Au fait j' ai réfléchi. . . Écoutez, mon cher Dutertre. . .

Une lueur de folle espérance illumina la ligure de Dutertre; un moment il crut que malgré la sardoniquc et froid e cruauté que venait d'affecter M.Pascal, il ressentait enfin quelque pitié.

Sophie partagea le mêmeespoir; ainsiqueson mari, elle attendit avec une indicible angoisse les paroles de l'homme qui disposait souverainement de leur sort, et qui reprit :

— C'est samedi prochain votre jour d'échéance et depaye... n'est-ce pas, mon cher Dutertrej laissezmoi vous 'appeler ainsi, malgré ce qui s'est passé entre nous...

— Dieu soit béni!... il a pitié, pensa Dutertre, et il reprit tout haut :

— Oui... monsieur...

— Je ne voudrais point, vous concevez, mon cher lîutertre, reprit l\î. Pascal, vous mettre dans un embarras mortel, je connais la place de Paris, et, dans l'état de crise des affaires, vous ne trouveriez pas un liard de crédit, surtout si l'on savait que je vous ai fermé le mien... et comme, après tout, vous aviez compté sur ma caisse pour faire face à vos engagements,., n'est-ce pas?

ilk LES SEPT l'ÉCIIÉS CAPITAUX.

— Cliarles, nous sommes sauvés, murmura Sophie d'une voix palpitante, c'était une épreuve...

Duterlre, frappé do cette idée, qui lui parut d'autant plus vraisemblable, qu'il l'avait d'abord partagée, ne douta plus de son salut; son cœur battit violemment; ses trails, contractés, se détendirent, et il répondit en balbutiant, tant son émotion était grande :

— En effet... Monsieur... aveuglément confiant dans vos promesses... j'ai compté, comme 'a l'ordinaire, sur votre crédit...

— Eli bien!... mon cher Dutertre... afin que vous ne vous trouviez pas dans l'embarras, ainsi que je viens de vous le dire, et comme il vous reste d'ailleurs une huitaine de jours, vous ferez bien de vous précautionner ailleurs et de ne compter jni sur la place de Paris ni sur moi.

Et M. Pascal ferma la porte et se relira.

La réaction de cet espoir si horriblement déçu fut tellement violente chez Dutertre, qu'il tomba sur une chaise, pâle, inanimé, sans forces, et il s'écria, en cachant sa figure dans ses mains et en dévorant ses sanglots :

— Perdu... perdu. ..

— Oh!... nos enfants... s'écria Sophie, d'une voix déchirante, en se jetant aux genoux de son mari, nos pauvres enfants!...

— Charles... dit à son tour le vieillard en étendant les mains et se dirigeant à tâtons vers son fils, mon Charles... mon fils bien-aimé... du courage...

— Mon père... c'est la ruine. ..c'est la faillite... disait le malheureux au milieu de sanglots convulsifs. La misère, oh! mon Dieu! la misère pour vous tous...

Un contraste cru; 1 vmt porter cette douleur à son

comble; les deux pelits enfanls bruyants, joyeux, s précipitèrent dans le salon en criant : — C'est Madeleine! c'est Madeleine!

A la vue de Madeleine ( qui n'était autre que la marquise de Miranda ), le bonheur de madame Dutertre fut si grand, que, pendant un moment, tous sescbagîins, toutes ses terreurs pour l'avenir furent oubliés; son gracieux et doux visage rayonnait de joie; elle ne pouvait que prononcer ces mots d'une voix entrecoupée:

— Madeleine .. chère Madeleine... après une si longue absence... enfin... te voiia!...

Ces premiers embrassements échangés entre les deux jeunes femmes, Sophie dit à son amie, en lui indiquant tour à tour du regard Dutertre et le vieillard :

— Madeleine... mon mari... son père... notre père, car il m'appelle sa fille...

La marquise, entrant soudainement, s'était élancée au cou de Sophie avec tant d'impétueuse affection, que Charles Dutertre n'avait pu distinguer les traits de l'étrangère; mais lorsque celle-ci, aux dernières paroles de madame Dutertre, se tourna vers lui, il éprouva une impression subite, étrange; impression si vive, que, pendant quelques minutes, il oublia ainsi que sa femme les paroles vindicatives de M. Pascal.

Ce que ressentit Charles Dutertre à la vue de Madeleine, fut un singulier mélange de surprise, d'admiration et presque d'inquiétude, car il avait comme un

remords confus d'êlre accessible, dans un moment si criLique, à d'autres pensées que celle de la ruine dont lui et les siens étaient menacés.

La marquise de Miranda ne semblait cependant pas, au premier abord, devoir causer une impression si brusque et si vive. D'une stature assez élevée, sa taille et son corsage disparaissaient complètement sous un large mantelet d'une étoffe printanière, pareille a celle de sa robe, dont les longs plis traînants laissaient à peine apercevoir le bout de son brodequin; il en était de môme de ses mains, presque entièrement cactiées sous l'extrémité des manches de sa robe, qu'elle portait, contre lliabitude, longues et presque flottantes; une petite capote de crêpe, d'un blanc de neige, encadrait son visage d'un ovale allongé, et faisait ressortir la nuance de son teint, car Madeleine avait la carnation |)ûle et mate d'une femme extrêmement brune, et de très-grands yeux du bleu le plus vif, frangés de cils noir comme ses sourcils de jais, tandis que, par un contraste piquant, sa chevelure, disposée en une foule de petites boucles à la Sévigné, était de ce blond charmant, vaporeux et cendré, dont Rubens fait ruisseler les ondes sur les épaules de ses blanches Naïades.

Ce teint pâlo, ces yeux bleus, ces sourcils noirs et ces cheveux blonds, donnaient à Madeleine une physionomie saisissante; ses cils d'ébène se pressaient si drus, si fournis, qu'on^'eût dit qu'à l'instar des femmes d'Orient, qui donnent ainsi à leur regard une expression de volupté, à la fois brûlante et énervée, elle teintait do noir le dessous de ses paupières, presque toujours demi-closes sur leur large prunelle d'azur; ses narines roses, mobiles, nerveuses, se dilataient

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de fliaque côté d'un nt-z grec du plus fi» contour, tandis que ses lèvres, d'un rouge si chaud que Ton croyait voir circuler un sang vermeil sous leur derme délicat, étaient charnues, nettement découpées, un peu proéminpntes, comme celles de l'Érigone antique,et parfois laissaient voir entre leurs rebords pourprés une ligne de l'émail des dents.

i'iiais pourquoi continuer ce portrait? N'y aura-t-il pas toujours, entre notre description, si fidèle, si colorée quelle soit, et la réalité... rincommensurablc distance qui existe entre une peinture et un être animé? Ce serait tenter l'impossible que de vouloir rendre perceptible l'atmosphère d'attraction irrésistible, magnétique peut-être, qui semblait émaner de cette singulière créature. Ainsi, ce qui, chez toute autre, eût produit un effet négatif, semblait centupler chez elle les moyens de séduction : nous voulons parler do l'ampleur et de la longueur de ses vêtements, qui, ne traiiissant pas le moindre contour, laissaient à peine entrevoir le bout de ses doigts et de sonbrodequin; en un mot, si la chaste draperie qui tombe aux pieds dune Muse antique, a la figure sévère et pensive... ajoute au caractère imposant de son aspect, un voile jeté sur le corps charmant de la Vénus Aphrodite ne fait qu'irriter et enflammer encore l'imagination.

Telle était donc l'impression que Madeleine avait causée sur Charles Dutertre, que, muet et troublé, il resta quelques instants à la contempler.

Sophie, ne pouvant soupçonner la couse du silence et de l'émotion de son mari, le crut absorbé par l'imminence de sa ruine; et cette pensée la ramenant ellemême à sa position, un moment oubliée, elle dit à la marquise en tâchant de sourire :

98 LES SEPT PKCUâS CAPITAUX.

— Il faut excuser la préoccu[)alion de Charles, ma chère Madeleine... Au moment où tu es CQtrée, nous causions d'affaires... et d'affaires... fort graves...

— En effet, madame, veuillez m'excuser, reprit Dutcrtre, en tressaillant et se reprochant doublement l'impression étrange que lui causait l'amie de sa femme, heureusemenf.,touL ce que Sophie m'a dit de votre bienveillance habituelle, me fait compter, madame, sur votre indulgence.

— Mon indulgence?... mais c'est moi qui ai grand besoin de la vôtre, monsieur, reprit la marquise en souriant, car, dans mon impérieux désir de revoir ma chère Sophie, accourant ici à l'improviste, je lui ai sauté auîou, sans songer à votre présence... tiià celle de M. votre père... mais il voudra bien aussi me pardonner d'avoir traité Sophie en sœur... lui qui la traite comme sa fille.

Et Madeleine, en disant ces mots, se tourna vers le vieillard.

— Hélas, madame, reprit-il involontairement, jamais mes pauvres enfants... n'ont eu plus besoin de l'attachement de leurs amis... C'est peut-être le ciel qui vous envoie...

— Mon père... prenez garde... dit i) demi-voix Dutertre au vieillard, comme pour lui reprocher affectueusement de mettre une étrangère au courant de leurs peines domestiques, car Madeleine avait soudain jeté sur Sophie un regard surpris et interrogatif.

Le vieillard comprit la pensée de son fils et répondit tout bas :

— Tu as raison... j'aurais dû me taire; mais la douleur est si indiscrète!... Allons... viens, Charles... reconduis-moi dans ma cl!aMibre...je me sens accablé...

Et il prit le bros de son fils. Au moment où Duter- Ire allait quitter le salon, la marquise fit un pas vers lui, en disant :

— A bientôt, monsieur Dutertre, car je vous en préviens... je suis résolue, pendant mon séjour à Paris, de venir souvent... oh! bien souvent, voir ma chère Sophie... J'aurai d'ailleurs un service à réclamer de vous et, pour être certaine de votre consentement.,, je chargerai Sophie de vous le demander. Vous le voyez, j'agis sans façon, en amie... en ancienne amie... car mon amitié pour vous, monsieur Dutertre, date du bonheur que Sophie vous doit... A bientôt donc et au revoir! ajouta la marquise en tendant sa main à Dutertre avec un mouvement de gracieuse cordialité.

Le mari de Sophie eut, pour la première fois, honte de ses mains noircies par le travail; c'est à peine s'il osapresser le bout des petits doigts roses de Madeleine; à ce contact, il frissonna légèrement; une rougeur brûlante lui monta au front, et, pour dissimuler son trouble et son embarras, il s'inclina profondément devant la marquise et sortit avec son père...

Depuis le commencement de cette scène, les deux petits enfants de Sophie, se tenant par la main et à demi cachés par leur mère, auprès de laquelle ils restaient, ouvraient des yeux énormes, contemplant silencieusement la daine avec une grande curiosité.

La marquise, s'apercevant seulement alors de leur présence, s'écria en regardant son amie :

— Tes enfants?mon Dieulqu'ils sont jolis!... Dois-tu être fière!

Et elle se mit à genoux devant eux, afin de se placer pour ainsi dire à leur niveau;[)u\s, écartant d'une main les boucles blondes qui cachaient le front et les

yeux de sa filleule, dont la tôte élait à demi baissée, la marquise, lui relevant doucement le menton de son autre main, contempla un mstant cette délicieuse petite figure, si rose, si fraîche, et baisa les joues, les yeux, le front, les clieveux, ie cou de l'enfant, avec une tendresse toute maternelle.

— Et loi, gentil chérubin, nesois pasjaloux,ajouiat-elle, et, rapprochant la tôle brune du petit garçon delà têle blonde delà petite fi!le, elle partagea entre eux deux ses caresses.

Sophie Dutertre, attendrie jusqu'aux larmes, souriait mélancoliquement à ce tableau, lorsque la marquise, toujours à genoux, leva les yeux vers elle, et ajoula, en tenant toujours les deux enfants enlacés :

— Tu ne croirais pas, Sophie, quenembrassantccs •petits anges, je comprends... je ressens presque le bonheur que tu éprouves lorsque tu les manges de caresses, et il me semble que je t'en aime davantage encore,de te savoir si hc ureuse, si complètement heureuoc.

En entendant ainsi vanter son bonheur, Sophie, ramenée de nouveau "a sa situation présente, un moment oubliée, baissa la tête, pâlit, et ses traits exprimèrent soudain une si pénible angoissC; que Madeleine se releva vivement et s'écria :

— Mon Dieu!... Sophie... tu pâlis... qu'as-tu donc? Madame Dutertre étoutfa un soupir, secoua tristement la tête et répondit :

— Je n'ai rien... Madeleine... l'émotion... la joiedc te revoir après une si longue absence...

— L'éaiotion! la joie! reprit la marquise d'un air de doute pénible, non... non! tout 'à l'heure c'était de l'émolion, de la joie; mais, 'a celte heure, lu as l'air na-

ré... ma pauvre Sophie...

LA LLXLRE. 101

Madame Duterire ne répondit rien, cachti ses larmes, embrassa ses enfants, et leur dit tout bas :

— Allez retrouver votre bonne , mes chers pe lits.

Madeleine et Auguste obéirent, et quittèrent le salon, non sans s'être retournés plusieurs fois pour re- £:arder encore /a dame, qu ils trouvaient des plus avenantes.

A peine les deux enfants furenl-ili sortis du salon, que Madeleine dit vivement à son amie :

— Nous voici seules... Sophie... Je t'en conjure, réponds-moi; qu"as-lu? D'où vient cet accablement soudain? L'absence.. .l'éloignement m'ont-ils donc fait perdre ta confiance?

Sophie eut assez de couraga pour surmonter son accablement et cacher, sans mentir cependant, un pénible secret qui n'était pas le sien, n'osant avouer, même à sa meilleure amie, la ruine prochaine et probable de Duterire; elle répondit h Madeleine, avec un calme apparent : '

— S'il faut le dire ma faiblesse, mon amie, je partage parfois, en me les exagérant, quelques-unes des préoccupalions de mon mari au sujet de la crise, pas-' sagère sans doute, où se trouve 1 industrie, car, ajouta Sophie en tâchant de sourire, madame la marquise ignore sans doute que nous autres, modestes industriels, nous éprouvons un moment de crise!

L\ Li'xrr.F. T. I. 7

i02 LES SEl'T PÉCHÉS CAPITAUX.

— Mais ceti.e crise, ma chère Scpliie, n'est que pa?sagère. n'est-ce pas? Elle n'a rien de grave, ou, si tlle le devient, qu'y a-t-il à faire pour la rendre moins pénible pour toi et ton mari? Sans être très- riche. ..je vis dans l'aisance; est-ce que je ne pourrais pas'i*...

— Bonne... excellente amie! dit Sophie en interrompant JMadeleine avec émotion; toujours le mémo (OBur! Rassure-toi : ce moment de crise neseraje l'espère, que passager; ne parlons plus de cela, laissen.oi être toute à la joie de te revoir.

— Mais enfin... si tes inquiétudes...

— ^ladeleine, reprit Sophie en souriant avec douceur, et en interrompant de nouveau son amie, d'abord, parlons de loi...

— Egoïste!...

— C'est vrai... à la façon: mais, dis-moi, tu es heureuse, n'est-ce pas... car toute marquise que tu es, lu as sans doute fait comme moi un mariage d'amour... et Ion mari...

— .Je suis veuve...

— Oh! mon Dieu, déj'a!...

— Je l'étais la veille de mes noces, ma chère Sophie.

— Que veux-tu dire?...

— Si extraordinaire que cela te semble, c'est pourtant bien simple... Écoute-moi : en sortant de pension, et de retour au Mexique, où j'avais été mandée, lu le sois, par mon père... je n'ai plus trouvé qu'un parent de ma mère... le marquis de Miranda... morlellcment atteint des suites de 1 épidémie qui venait de ravager Lima... 11 m'avait vue toute petite, il n'avait pas déniants... il savait la forlunc de mon père presque entièrement pcr''uo par de ruineux procès. Il fui pour

moi d'une bonté paternelle... presque a son lit de mort il me proposa sa main... « Accepte, ma chère Magdaleine, ma pauvre orplie line, me dit-il. Mon nom te donnera une position sociale, ma fortune assurera ton indépendance, et je mourrai content de te savoir heureuse.»

— Noble cœur! dit Sophie.

— Oui... reprit Madeleine avec émotion, c'était le meilleur des hommes... L'isolement où je me voyais... ses instances, me firent accepter son offre généreuse... Le prêtre vint auprès de son lit consacrer notre union... et la cérémonie se terminait à peine, que la main de M. de jliranda se glaçait dans la mienne...

— Madeleine... pardon... dit madame Dulertre involontairement; je t'ai attristée.... eu te rappelant de pénibles souvenirs.

— Pénibles? non, c'est avec une douce mélancolie que je songe à M. de Miranda. L'ingratitude seule est amère au cœur.

— Et si jeune encore... ta liberté ne te gêne pas? Seule... sans famille... tu t"es habituée à cette vie d'isolement?

— Je me crois la plus heureuse des femmes... après toi, bien entendu... reprit 3Iadeleine en souriant.

— Et il ne t'est pas venu 'a la pensée dete remarier... ou plutôt, ajouta Sophie en souriant à son tour, ou plutôt de te marier?... Car, enfin, malgré ton veuvage, tu es toujours demoiselle...

— A toi, bonne Sophie... je ne te cache rien. Eh bien!... si... une fois j'ai eu envie de... me marier... comme tu dis : ça a été une grande passion, tout un roman, reprit gaiement Madeleine,

Libre commi' iu es, qui a empêché ce mariage?

iOi LF.S SEPT PÉCHÉS CAPIT.U'X.

— Hclos! je n'ai vu mon héros que pendant cinq minules. . . et de mon balcon encore...

— Cinq minutes seulement?

— Pas davantage.

— Et tu l'as aimé tout de suite?

— Passionnément. . .

— Et lu ne l'as jamais rencontré depuis?

— Jamais... 11 est sans doute rem.onté au ciel parmi ses frères les archanges... dont il avait l'idéale beauté.

— Madeleine... parles-tu sérieusement?

— Écoute... Il y a six mois, j'étais à Vienne; j'habitais une campagne située près des faubourgs de la ville... Un matin, je me trouvais dans un kiosque dont la fenêtre s'ouvrait sur la campagne... Soudain mon attention est attirée par le bruit d'un piétinement sourd et d'un choc d'épées... Je cours à ma fenêtre... c'étaitun duel!

— Oh! mon Dieu!

— Un jeune homme de dix-neuf b vingt ans an plus, gracieux et beau comme on peint les anges, se battait avec une sorte de géant d'une figure féroce. Mon premier vœu fut que le blond archange ( car ma passion est blonde) triomphât de l'horrible démon... et, quoique le combat n'ait duré devant moi que deux minutes à peine, j'eus le temps d'admirer l'intrépidité, le calme et l'adresse de mon héros; j^a blanche poitrine deminue, ses longs cheveux blonds flottant au vent, le front serein, les yeux brillants, le sourire aux lèvres, il semblait braver le péril avec une grâce charmante, et, à ce moment, je le l'avoue, sa beauté me parut surimmaine; soudain, au milieu de l'espèce d'éblouissement que me causait le scintillement des épécs, je vis le colosse chanceler et s'affaisser sur lui-même.

Aussitôt monbeau héros, jetant son épée au loin, joignit les mains... et, tombant à genoux devant son adversaire, leva vers le ciel sa figure enchanteresse, où se peignit tout à coup une expression si touchante, si ingénue, qu'à le voir douloureusement penché vers son ennemi vaincu, on eût dit une jeune fille désolée de voir sa colombe blessée... si toutefois il est permis de comparer a une colombe ce gros vilain colosse qui, du reste, ne semblait pas blessé mortellement; car il se leva sur .son séant, et, de sa voix rauque, qui arriva jusqu'à moi à travers les persiennes, il dit à son jeune adversaire :

« — C'est à genoux, monsieur, que je devrais vous demander pardon de ma conduite déloyale et de ma provocation grossière; si vous m'aviez tué, c'eût été justice.

Presque aussitôt une voiture s'approcha; l'on y transporta le blessé; quelques minutes ensuite, témoins ou acteurs du duel, tous avaient disparu. Cela s'était passé si rapidement, que j'aurais cru avoir rêvé, sans le souvenir de mon héros , qui depuis m'est toujours resté présent à la pensée, comme l'idéal de ce qu'il y a de plus beau, de plus brave et de plus généreux au monde.

— Maintenant, Madeleine, je conçois que, dans de pareilles circonstances, on puisse, en cinq minutes, ressentir une impression profonde... inetfaçable peutêtre.... Ainsi... ton héros... tu ne l'asjamais revu?

— Jamais, te dis-je. J'ignore jusqu'à son nom, et si je dois me marier..., ce ne sera qu'avec lui.

— Madeleine, tu sais que notre ancienne amitié m'autorise à être franche avec toi!

— Peut-il en être autrement?

ICG LES SIPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Il me semble... que tu portes celte grande passion... bien allègrement?

— Pourquoi serais-je triste?

— Mais quand on aime... passionnément... rien de plus cruel que l'absence, que la séparation... et surtout que la crainte de ne plus jamais revoir l'objet aimé.

— Il est vrai, et pourtant les effets de cette passion profonde, je te Icjure... se manifestent tout autrement chez moi...

— Que te dirai-je? Lorsque j'ai commencé à aimer Charles, je serais morte de chagrin si l'on m'avait séparée de lui.

— C'est singulier!... ma passion a moi, je te le répète, se traduit d'une façon toute contraire... Il n'est pas de jour où je ne songe à mon héros... a mon idéal... pas de jour oùje ne me rappelle avec amour, et dans les plus petits détails, l'unique circonstance où je l'ai vu... pas de jour où je n'élève vers lui toutes mes pensées, pas de jour où je ne triomphe d'orgueil en le comparant à tous; car il est plus beau que les plus beaux, plus généreux que les plus généreux; pas de jour enfin où, grâce à lui, je ne me berce des plus doux rêves. Oui, il me semble que mon âme est à jamais attachée h la sienne, par des liens aussi mystérieux qu'indissolubles... J'ignore enfin si je le reverrai jamais, et je ne sens au cœur que charme et allégresse.

— A mon tour je dis comme toi, ma chère Madeleine, c'est singulier...

— Voyons, Sophie, parlons sincèrement... nous sommes. seules, et, entre femmes... (quoique je sois encore demoiselle à marier...) on se dit tout... Tu trouves, n'est-ce pas, mon amour un peu,., platoni-

LA LIXUAE. iG7

que... tu t'étonnes de me voir insouciante ou ignorante de ce trouble enivrant que tu as dû ressentir lorsque, pour la première fois, la main de ton Charles a pressé amoureusement la tienne?...

— Allons... IMadeleme... tues folle...

— Sois franche, je l'ai devinée?...

— Un peu... mais moins que tu ne le penses...

— Ce peu m'a suffi pour pénétrer ta secrète pensée... madame la malérialisle...

— Encore une fois, Madeleine, tu es foll3...

— Oh... ob... pas si folle...

Puis, après un moment de silence, la marquise reprit en souriant :

— Si tu savais, Sophie... ce qu'il y a d'étrange, d'extraordmaire, je dirais presque d'incompréiiensible pour moi-même, dans certaines circonstances ds^ma vie! Que d'aventures bizarres me sonta'"rivées, depuis que nous nous sommes quiltéê?!... Mon médecin et mon ami, le célèbre docteur Gasterinî, grand philosophe d'ailleurs, m'a dit cent fois qu'il n'y avait pas au monde une créature aussi singulièrement douée quo moi.

— Explique-toi.

— Plus tard... peut-être.

— Pourquoi pas maintenant?

— Sil s'agissait d'un chagrin à épancher, est-ce que j'hésiterais? mais, malgré ce qu'il y a de très-extraordinaire dans ma vie... ou peut-être à cause de cela, je me trouve, te dis-je, la plus heureuse des femmes... Attends-moi à m.on premier chagrin... Eh mon Dieu! tiens... à celle heure... j'ai presque du chagrin, car c'en est un que d'avoir conscience d'un manque de cœur... ou de souvenir.

-108 ILS SKPr PÉCHÉS CAPIIAIX.

— Un manqiie,de souvenir?

— Et Antonino... ne Tai-je pas oubliée depuis que je suis ici, pour ne le parler que de moi? Est-ce assez mal? Est-ce assez d ingratitude?

— Je serais au moins aussi coupable que toi; mais lious n'avons pas de reproches a nous faire : ce'malin (lie est venue m'apporter ta lettre et ni'annoncer ton arrivée... Songea sa joie, car elle a conservé pour toi, et tu peux m'en croire, le plus tendre attaclicment.

— Pauvre petite! quel tendre et charmant naturel! Mais, dis-moi, si elle a tenu ce qu'elle promettait, cllo doit être jolie comme un ange, avec ses quinze ans à peine fleuris!

— Tu as raison, c'est un bouton de rose pour la fraîcheur; ajoute à cela les traits les plus fins, le? plu.s délicats que l'on puisse rencontrer. Après la mort do .sa plus proche parente, elle est, tu le sais sans doute, venue habiter avec son oncle, le président Hubert, qui a toujours été parfait pour elle. Malheureusement, il est fort gravement malade, et si elle le perdait, elle serait sans doute obligée d'aller demeurer chez des [)0rents éloignés, et cette pen>ée l'attriste. D'ailleurs lu la verras, elle te fera toutes ses confidences... 11 en est une qu'elle m'a faite presque tout entière, afin de me demander mes conseils, car les circonstances étaient assez graves...

— Et cette confidence?

o — Si vous voyez Madeleine avant moi, m'a dit Antonine, ne lui apprenez rien, ma chère Sophie. Jo désire lui tout confier moi-môme; c'est un droit que me donne son affection pour moi; j'ai d'autres raisons encore i)0ur vous faire cette recommandation. » Tu

LA LUXUUE. 109

vois, ma chère amie, que, forcément, je dois être discrèle.

— "e n'insiste pas pour en savoir davantage... Aujourd'liui ou demiin.. j'irai voir cetle chère enfant, répondit la marquise en se levant pour prendre congé de madame Dutertre,

— Tu me quittes déjà, Madeleine?

— Malheureusement, il le faut... j'ai rendez-vous de trois a quatre htures, chez l'envoyé du Mexique, mon compatriote; il doit me conduire demain chez une altesse royale étrangère... Tu le vois : je suis dans les grandeurs.

— Une altesse?

— Tellement altesse... que, comme tous les princes appartenant aux familles souveraines étrangères, il habite l'Élysée-Bourbon durant son séjour à Paris.

Madame Dutertre ne put retenir un mouvement de surprise, et dit, après une minute de réflexion :

— C'est singulier!

— Quoi donc, Sophie?

— Ahiouine habite dans une maison qui louche a 1 Elysée... Cela n'a rien de bien surprenant, sans doute... mais...

— Mais?

— Je ne puis t'en dire plus, Madeleine; lorsque tu auras entendu la confidence d'Antonine, tu comprendras pourquoi j'ai été frappée d'un certain rapprochement.

— Qu'y a-t-il de commun entre Antonine et l'Élysée?

— Encore une fois, ma chère amie, attends les confidences d'Antonine.

— Soit, chère mystérieuse... Du reste, je ne savais

110 LES SEPT PÉCHÉS CA.PITAl'X.

pas qu elle habitât une maison voisine du palais; je lui avais adressé une lettre à son ancienne demeure. Cela se rencontre d'ailleurs à merveill;^; j'irai la voir avant ou après mon audience avec le prince.

— Allons, te voilà tout à fait grande dame...

— Plains-moi plutôt, ma chère Sophie, car il est question d'une supplique... non pas pour moi, j'ai peu l'habitude de supplier... mais il s'agit de rendre un grand service à une famille proscrite et digne du plus vif intérêt. La mission est fort délicate, fort difficik-; j'ai cependant consenti à m'en charger, lors de mon départ de Venise... et je veux du moins tout tenter pour réussir,

— Et certainement tu réussiras... Est-ce que l'on peut te refuser quelque chose? Souviens-loi donc, qu'à la pension... dès qu'il y avait une demande à adresser à notre maîtresse, c'était toujours toi que l'on choisissait pour ambassadrice, cl l'on avait raison... car, en vérité, on dirait que lu as un talisman pour tout obtenir.

— Je t'assure, ma bonne Sophie, répondit iMadelcino en souriant malgré elle, je l'assure que je suismaiiicienne souvent malgré moi... Mon Dieu, ajouta la marquise en riant, que j aurais donc à ce sujet de bonnes folii^s à le raconter!... Enfin... plus tard nous verrons. .. Allons, chère Sophie, adieu et à bientôt...

— Oh oui, "a bientôt!... Je l'en conjure...

— Mon Dieu, tu peux compter sur moipresque tous les jours... car je suis un oiseau de passage, et je suis décidée à bien employer mon temps à Paris; c'est le dire si je te verrai souvent !

— Comment, déjà tu penses à l'éloigner?

— Je ne sais; cela dépendra de l'inspiration que mo donnera mon héros... ma passion... mon idéal.-, car

jamais je ne me décide à rien sans le consulter perla pensée... Mais, commeil m'inspire toujours à merveille, je ne doute pas qu'il ne m'engage à rester auprès de loi le plus longtemps possible...

— Ah! mon Dieu! Madeleine. . mais j'y songe... tu as dit à mon mari que lu avais un service h lui demander?...

— C'est vrai... je l'oubliais, la chose est toute simple : je n'entends rien aux afTaires d'argent. En Allemagne, je m'en suis dernièrement aperçue ii mes dépens... J'avais une lettre de crédit sur un ceitain Aloysius Schmidt, de Vienne, il m'a indignement friponnée; aussi me suis-je promis d'être sur mes gardes ti l'avenir; j'ai donc pris une autre lettre de crédit sur Paris... .le voudrais que ton mari eût la bonté d'aller demander pour moi l'argent dont j'aurais besoin; il en prendrait note, veillerait ainsi à mes intérêts, et, grâce à lui, je ne serais plus exposée à tomber eetre les grififes d'un nouvel Aloysius Schmidt.

— Rien déplus facile, ma chère Madeleine, Charles se substituera à toi pour la lettre de crédit, et il vérifiera de près tous tes comptes.

— Ce sera d'autant plus nécessaire, qu'entre nous l'on m'a dit que la personne sur qui l'on me donnait celte lettre de crédit était puissamment riche, solvable autant que qui que ce fût, mais retors et arabe au dernier point.

— Tu fais bien de me prévenir; Charles redoubbra de surveillance.

— Du reste, ton mari, qui est dans les affaires, doit connaître l'homme dont je parle; il est, dit-on, l 'un des plus grands capitahstes de France.

— - Comment le nommes-tu?

— 3Ionsieur Pascal.

— M. Pascal! répéta madame Duterlre.

Et elle ne put s empôclier de pâlir et de frissonner. La marquise, sapercevant de l'émotion de son amie, lui dit vivement :

— Sophie... qu'as-tudonc?

— Rien... rien... je t'assure...

— Je vois bien que tu as quelque chose... Je t'en prie... réponds-moi.

— Eh bien!... s'il faut te le dire... mon mari a été en rapport d'affaires avec M. Pascal... Malheureusement une assez grande mésintelligence s'en est suivie. . . et...

— Comment... Sophie... tu es assez peu raisonnable pour t'impressionner aussi vivement de ce que, par suite de sa mésintelligence avec M. Pascal, ton mari ne peut sans doute me rendre le bon office que j'attendais de lui!

Madame Dulertre, voulant laisser son amie dans son erreur, lâcha de redevenir calme et lui dit :

— En etfet... cela me contrarie beaucoup de penser que Charles ne pourrait te rendre le premier service que tu nous demandes...

— Tiens, Sophie, tu me ferais presque regretter de m'être adressée si cordialement à toi...

— Jladeleiiie...

— En vérité, ne voila -t-il pas un beau malheur! Et d'ailleurs, afin de n'être pas trompée, je m'adresserai directement à ce M. Pascal; mais je lui demanderai mes comptes chaque semaine; ton mari les examinera, et, s'ils ne sont pas nets, je saurai parfaitement bien m'en plaindre à monsieur mon banquier et en prendre un autre.

LA LTJXURE. 113

— Tu as raison, Madeleine, dit Sophie en reprenant peu à peu son sang-froid, et le contrôle de mon mari... le sera en effet plus nécessaire que tu ne le penses.

— Ainsi... ce M. Pascal est... un arabe?

— Madeleine... dit madame Dutertre sans pouvoir en ce moment vaincre son émotion, je t'en conjure. .. et laisse-moi te parler en amie, en sœur... Sous quelque raison... sous quelque prétexte que ce soit, ne te mets pES dans la dépendance de M. Pascal!

— Que veux-lu dire... Sophie?

— ]£n un mot, s'il t'offre ses services... refuseles...

— Ses services? mais je n'ai aucun service à lui demander. J'ai une lettre de crédit sur Uii, j'irai ou j'enverrai prendre de l'argent à sa caisse lorsque j'en aurai besoin... voilà tout.

— Soit. ..mais enfin... tu pourrais par étourderie... par ignorance des affaires, outrepasser ton crédit... et alors...

— Et alors?...

— Je sais cela par... par une personne cjui nous l'a dit à Charles et à moi; une fois que M. Pascal vous tient en sa dépendance... vois-tu, il abuse cruellement. .. oh! bien cruellement, de son pouvoir.

— Allons, ma bonne Sophie, je vois que tu me prends pour une prodigue... pour une écervelée. Rassure-toi et admire-moi; j'ai tant d'ordre, que chaque année je fais quelques économies sur mon revenu, et, quoique minimes, ce sont ces économies que je mettais à ta disposition.

— Chère et tendre amie... merci, mille fois merci, je te le répète; la crise dont moi et mon mari nous

114 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAIX.

nous préoccupons... aura bientôt un terme; mais, encore une fois... défie-toi de M. Pascal.., Lorsque lu auras vu Antonine... je t'en dirai davantage.

— Encore Antonine!... Tu m'en parlais aussi toul h l'heure a propos de l'Elysée...

— Oui, tout cela se tient... Tu le verras toi-même après-demain... je m'expliquerai complètement... Co sera très-important pour An'oniae.

— Après-demain, donc,macbèreSophie...Tuirrites, je te lavoue, beaucoup ma curiosité... et je cherche en vain à trouver ce qu'il peut y avoir de commun entre Antonine et l'Elysée, entre Antonine et cet assez vilain homme (il y paraît, du moins) qui s'appelle M. Pascal.

Trois heures et demie sonnèrent à l'horloge de la fabrique.

— Bîon Dieu! que je suis en retard, dit Madeleine à son amie. Je me sauve bien vite... non pas cependant sans avoir embrassé tes anges d'enfants.

Les deux jeunes femmes quittèrent le salon.

Nous reviendrons avec le lecteur àl'Élysée-Bourbon où nous avons laissé l'archiduc seul après le départ de M Pascal.

L'archiduc, soucieux, préoccupé, se promenait de long en large dans son cabinet, pendant que le secrétaire de ses commandements lui analysait, à mesure qu'il les décachetait, les lettres rt çuesdans la journée.

LA LUXiaE. 115

— Celte dépèche, monseigneur, poursuivit le secrétaire, est relative au colonel Pernetti, exilé en Angleterre avec sa famille... L'on croit devoir prévenir Votre Altesse de se tenir en garde contre les démarches et les prières des amis du colonel Pernetti.

— Je n'avais pas besoin de cette recommandation. Les principes républicains de cet homme sont trop dangereux pour qu'à aucun prix j'écoute qui que ce soit en sa faveur... Poursuivez...

— S. E. l'envoyé plénipotentiaire de la république mexicaine demande la grâce de présenter une de ses compatriotes à Votre Altesse. Il s'agit d'un intérêt trèsurgent, et l'on solliciterait des bontés de Votre Altesse une audience pour demain...

— La liste d'audience est-elle bien chargée pour demain?

— Non, monseigneur.

— Écrivez que je recevrai demain, a deux heures, M. l'envoyé du Mexique et sa compatriote.

Le secrétaire écrivit.

Au bout d'un instant, l'archiduclui dit :

— Est-/ce que dans celte lettre il n'est pas fait mantion du nom de la personne qui désire m'ètre présentée?

— Non, monseigneur...

— Cela est contraire 'a tous les usages; je n'accorde pas l'audience.

Le secrétaire mit de côté la lettre qu'il venait de commencer d'écrire, et prit une autre feuille de papier.

Cependant le prince, se ravisant après réflexion, ajouta:

— J'accorde l'audience.

116 LKS SEPT rÉCHÉS CAPITAUX.

Le secrétaire inclina la tête, et, prenant une aulro lettre, il se leva, la présenta au prince sans la décacheter, en lui disant :

— Il y a sur l'enveloppe : confidentielle particulière, monseigneur.

— L'archiduc prit la lettre, la lut; elle était de M. Pascal, et conçue en ces termes familiers :

« Après mûres réflexions, monseigneur, au lieu d'attendre à jeudi, je vous verrai demam, sur les trois heures : il dépendra de vous absolument, que notre afi'aire soit conclue et signée séance tenante,

» Votre tout dévoué, Pascal. »

Un moment de vive espérance, bientôt tempérée par le ressouvenir des étrangetés du caractère de M. Pascal, avait fait tressaillir le prince, qui reprit froidement :

— Vous inscrirez M. Pascal sur la liste d'audience pour demain trois heures.

Un aide de camp, s'élant présenté, demanda si le prince pouvait recevoir M. le comte Frantz de Neuberg.

— Certainement, dit l'archiduc.

Et après avoir encore travaillé quelques moments avec son secrétaire des commandements, il donna l'ordre d introduire Frantz.

Frantz se présenta en rougissant devant le prince son parriiin, car Frantz était d'une timidité excessive et d'une candeur dont riraient fort nos roués de vingt ans; élevépar un pasteur protestant, au fond d'un village d'Allemagne dépendant d'un des nombreux apanages de Tarcliiduc, le filleul de l'altesse royale n'avait quitté cette solitude austère que jour entrer, à sci/.e

ans,dans uneécole militaire destinée aux gardes nobles et tenue avec une rigueur puritaine-

De là Frantz, par ordre du prince, était allé servir dans l'armée russe comme volontaire, lors des guerres du Caucase; la rude discipline des camps, la sévérité des mœurs du vieux général auprès duquel il avait été envoyé et particulièrement recommandé par son royal parrain ; Tordre d'idées sérieuses ou tristes qu'éveilla dans certaines âmes vaillantes, mais tendres et mélancoliques, la vue des champs de bataille, durant une guerre acharnée, sans merci ni pitié; l'habituelle gravité de pensées que donne à ces mômes âmes, sinon l'attente, du moins la possibilité d'une mort froidement bravée chaque jour au milieu des plus grands périls; le mystère de sa naissance auquel se joignait la pénible certitude de devoir a jamais ignorer la douceur des caresses d'une mère ou d'un père; tout, enfin, avait jusqu'alors concouru à tenir Frantz dans un milieu de circonstances et de réflexions peu faites pour modifier la réserve craintive de son caractère et l'ingénuité de son cœur sincère et bon comme celui d'un enfant; chez Frantz, ainsi que chez tant d'autres le courage héroïque se conciliait d'ailleurs parfaitement avec une extrême et invincible timidité dans les relations ordinaires de la vie.

Du reste, soit prudence, soit calcul, pendant les six mois que Frantz passa en Allemagne à son retour de la guerre, le prince tint son filleul éloigné de la cour. Cette détermination s'accordait à merveille avec les goûts simples et studieux du jeune homme, car il n'avait jamais rêvé le bonheur que dans les loisirs occupés d'une vie obscure et tranquille; quant aux sentiment qu'il éprouvait pour le prince, son parrain, ils

étaient pleins de reconnaissance, de soumission et du plus respectueux attachement, mais contenus dans leur expression timide par l'imposant prestige du rang presque souverain de ce royal protecteur.

L'embarras de Frantz était tel lorsque, après le départ du secrétaire, il se présenta chez son parrain, que, d'abord, il resta muet, immobile, et les yeux baissés.

Heureusement, à la vue du jeune homme, le prince parut oublier ses pénibles préoccupations ; sa froide et hautaine physionomie s'attendrit, son front s'éclaircit, un sourire tendre dérida ses lèvres, et, s'adressant affectueusement à Frantz :

— Bonjour, mon enfant, lui dit-il.

Et, prenant la tète blonde du jeune homme entre ses deux mains, il le baisa tendrement au front; puis il ajouta, comme s'd eût senti le besoin d épancher à demi son cœur :

— Je suis content de te voir, Frantz... J'ai été ce matin... accablé d'affaires... de tristes affaires... Tiens... donne-moi le bras, allons faire ensemble un tour de jardin...

Frantz ouvrit une des portes vitrées qui donnaien'' sur un perron, en face de la pelouse, et le parrain ainsi que son fdieul, se dirigèrent bras dessus bras dessous vers l'allée ombreuse, dans laquelle le jeune homme s'était longtemps promené le matin.

— Mais qu'as-tu, mon enfant? dit bientôt le prince, remarquant l'embarras du jeune homme.

— Monseigneur, répondit Frantz. dont le trouble augmentait, j'ai une confidence à faire à votre Altesse Royale,

— Une confidence?... reprit le prince en souiianl

LA LUXURli. îli>

— Voyons la confidence de M. Franlz ...

— Une confidence... grave, monseigneur.

— Voyons... cette grave confidence!

— Monseigneur... je n'ai pas de parents, votre Allesse Royale a daigné jusquici me tenir lieu de famille.

— Et tu as dignement répondu à mes soins... à toutes mes espérances, mon cher Frantz : lu les a même dépassées; modeste, studieux... plein de courage, il y a trois ans, quoique bien jeune encore, tu as combattu, avec autant d'intelligence que d'intrépidité dans cette terrible guerre, où je t'avais envoyé faire tes premières armes... tuas reçu l'aie baptême de feu .. (a première blessure, mon pauvre enfant... Je ne veux pas parler d'un duel, que je dois ignorer, mais dans lequel tu as encore, je le sais, fait preuve d'autant de bravoure que de générosité.

— Monseigneur.

— Je t'en prie, laisse-moi en ce moment me rappeler tous tes titres 'a ma tendresse... Gela me fait du bien... cela me fait oublier d'amers ennuis dont tu es la cause innocente et involontaire.

— Moi, monseigneur?

— Toi... car si tu continues à me combler de satisfaction, tu ne peux prévoir l'avenir que ma tendre ambition te prépare... la position inespérée qui peutêtre t'attend.

— Vous savez, monseigneur, la simplicité de mes goûts... et...

— Mon cher Frantz, cette modestie, cette simplicité, sont des vertus dans de certaines conditions, tandis que, dans d'autres circonstances, ces vertus deviennent faiblesse et inertie. Mais nous voilà loin

de ta confidence... A'oyons, qu'as-lu à me dire?

— Monseigneur...

— Allons, parle, est-ce que je te fais peur? est-co qu'il y a dans ton cœur une seule pensée que tu ne puisses avouer le front haut, le regard assuré?

— Non, monseigneur... aussi je dirai sans détour h Votre Altesse... Royale... que je désire... me marier.

La foudre fût tombée aux pieds du prince qu'il n'aurait pas été plus étourdi qu'il ne le fut à ces paroles de Franlz; il dégagea brusquement sonbrasde celui du jeune liomme, se recula de deux pas, et s'écria :

— Vous marier, Frantz?

— Oui, monseigneur.

— Mais vous êtes fou!

— Monseigneur...

— Vous marier... h vingt ans à peine... vous marier... quand je songe pour vous à...

Puis, le prince, s'interrompant et redevenant calme et froid par réflexion, ajouta :

— Et... avec qui voulez -vous vous marier.. Franlz?...

— Avec mademoiselle Antonine Hubert, monseigneu'\

— Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Hubert?... Son nom? comment le dites-vous?

— Hubert... monseigneur.

— Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Hubert?

— La nièce d'un magistrat français, monseigneur M. le président Hubert...

— Et où avez-vous connu celte demoiselle?...

— Ici... monseigneur,

— ki?... Je u'i.i jamais reçu personne de ce nom..

LA LUXl'EE. 121

— Quand je dis ici... monseigneur, je veux dire dons celte allée où nous sommes.

— Parlez plus clairement.

— Votre Altesse Royale voit ce mur d'appui qu sépare ce jardin voisin?

— Ensuite?...

— Je me promenais dans cette allée , monseigneur... lorsque, pour la première fois, j'ai aperçu mademoiselle Antonine.

— Dans ce jardin? reprit le prince en s'avançant jusqu'au mur, et après y avoir jeté un coup d'œil; puis il ajouta :

— Cette demoiselle... demeure donc dans la maison voisine?

— Oui, monseigneur... son oncle occupe une partie durez-de-chaussée...

— Fort bien.

Après quelques moments de réflexion, le prince ajouta sévèrement :

— Vous m'avez offert vos confidences, j'accepte... mais, faites-les moi avec franchise... avec la plus entière sincérité... ou sinon...

— Monseigneur! dit Frantz, avec un accent de surprise pénible.

— Soit; j'ai eu tort, Frantz, de suspecter votre loyauté;... de votre vie vous ne m'avez menti... Parlez!... je vous écoute.

— Votre Altesse Royale sait que, depuis notre arrivée à Paris, je suis très-rarement sorti le soir.

— Il est vrai/... je connaissais votre peu de goût pour le monde, votre excessive timidité qu'augmentait encore l'appréhension de paraître dans ces salon^ français si redoutés, et où vous deviez être double-

ment étranger; je n'ai pas voulu insister auprès do vous... Frantz, et je vous ai laissé, seul ici... disposer de presque toutes vos soirées...

— C'est pendant une de ces soirées, monseigneur, qu'il y a six semaines... j'ai vu pour la première fois mademoiselle Anlonine dans le jardin voisin... Eiio arrosait des fleurs... J'étais accoudé. ..là... sur ce mur d'appui... Je lai saluée... Elle m'a rendu mon salut en rougissant... et a continué d'arroser ses fleurs; deux autres fois encore... elle a levé les yeux de mon côté. Nous nous sommes de nouveausalués... puisla nuit venant tout à fait, mademoiselle Antonine a quitté lejardin.

Il est impossible de rendre la grâce ingénue avec laquelle le pauvre P'ranlz Gt ce naïf récit de sa première entrevue avec la jeune fille... L'émotion de sa voix, la rougeur de son front montraient toute la candeur de cette ame innocente et pure.

» — Une question... Frantz, dit le prince, cetto demoiselle a-t-elle sa mère?

— Non, monseigneur... mademoiselle Antonine a perdu sa mère au berceau, et son père est mort il y a bien des années.

— Son oncle, M. le président Hubert, est-il marié?

— Non, monseigneur...

— Et quel âge a-t-elle?...

— Quinze ans et demi, monseigneur.. ,

— Et elle... est... jolie?...

— Antonine! monseigneur?...

Dans cette exclamation de Frantz, il y avait presque un reproche, comme s'il était permis d'ignorer la beauté de mademoiselle Antonine.

— Je vous demande, Frantz, répéta l'arcliiduc, si cette jeune fille est jolie?

LA LUXRRE. 123

— Monseigneur se rappelle l'Hébé endormie qu'il a dans la galerie de son palais d'Offenbach?

— Un de mes plus beaux Corréges...

— Monseigneur... mademoiselle Antonine ressemble à ce tableau du Corrége... quoiqu'elle soit bien plus belle encore...

— C'est difficile.

— Monseigneur sait que je dis toujours la vérité, répondit Franlz ingénument.

— Continuez votre récit...

— Je ne saurais vous dire, monseigneur, ce que j'ai ressenti lorsque, revenu chez moi... j'ai songé à mademoiselle Antonine... j'étais à la fois agité, inquiet et heureux... Je n'ai pas dormi de la nuit... la lune s'est levée, j'ai ouvert ma fenêlrc... et je suis resté à mon balcon jusqu'au jour à regarder le faite des arbres du jardin de mademoiselle Antonine... Oh! monseigneur, combien la journée du lendemain m'a parulongue!... Bien avant le coucher du soleil, j'étais là... près du mur... Enfin, mademoiselle Antonine est revenue arroser ses fleurs... A chaque instant, croyant qu'elle m'avait déjà aperçu... je m'apprêtais a la saluer... mais je ne sais comment cela se fit, elle ne me vit pas. Pourtant elle venait arroser tout près du mur, où je me trouvais... J'avais bien envie de tousser légèrement pour lui faire remarquer ma présence... mais... je n'ai pas osé... La nuit venait, j'avais le cœur navré, monseigneur... mademoiselle Antonine continuait de ne pas me voir; enfin elle regagna sa maison après avoir déposé son petit arrosoir près de la fontaine; heureusement, le trouvant mal placé là sans doute, elle revint, et l'apporta sur un banc près de mon mur. Tournant alors par hasard les yeux vers moi, elle m'a

ilh LES SEPT l'ÉCIIÉS CAPITAUX.

enfin aperçu... Nous nous sommes salués tous les deux en même temps, monseigneur, et elle est rentrée vite chez elle. Je cueillis alors quelques belles roses, et tâchant d'être adroit, quoique le cœur me battît fort, j'eus le bonheur de laisser tomber le bouquet juste dans l'ouverture do Tarrosoir que mademoiselle Antonine avait laissé là. De retour chez moi, je tremblai en songeant à ce que cette demoiselle penserait en trouvant ces fleurs; j'étais si inquiet, que j'eus envie de redescendre, et de sauter par dessus le petit mur pour aller retirer le bouquet... Je ne sais quoi me retint... J'espérai que mademoiselle Antonine ne se formaliserait peut-être pas. Quelle nuit je passai, monseigneur!.. Le lendemain, je coursaumur... L'arrosoir et le bouquet étaient toujours sur le banc: mais j'attendis en vain mademoiselle Antonine : elle ne vint pas ce soir là, ni le lendemain, soigner ses fleurs; ma tristesse et mes angoisses pendant ces trois jours et ces trois nuits, monseigneur, je ne saurais vous les peindre, et vous auriez deviné mon chagrin, si, à cette époque vous n'étiez parti,

— Pour le voyage de la cour k Fontainebleau, sans doute?

— Oui, monseigneur... Mais, pardonnez-moi, j'abuse peut-être de la patience de Votre Altesse Royale...

— Non... non... Frantz, continuez... je tiens, au contraire, à tout savoir... Continuez, je vous prie, votre récit avec la même sincérité.

Frantz de Neuberg, sur Tinvitalion de l'archiduc, continua son récit avec une candeur charmante.

— Depuis trois jours,mademoiselleAntonine n'avait pas paru, monseigneur; accablé de tristesse, n'espérant plus rien, j'allai pourtant au jardin à l'heure accoutumée ; quelle fut ma surprise, ma joie, monseigneur, lorsque arrivant près du mur, je vis audessous de moi, mademoiselle Antonine, assise sur le banc! Elle tenait à sa main, posé sur ses genoux, mon bouquet de roses, fanées depuis longtemps; elle avait la tête penchée; je ne voyais que son cou et la naissance de ses cheveux; elle ne se doutait pasqueje fusse là : je restais immobile, retenant presque ma respiration, tant je craignais de causer son départ, en révélant me présence... enfin, je m'enhardiset je dis en tremblant, car, pour la première fois, je lui parlais : Bonsoir, mademoiselle. Elle tressaillit; ce mouvement fit tomber le bouquet fané; elle ne s'en aperçut pas, et, sans changer d'altitude, sans retourner ou relever la tête, elle me répondit d'une voix aussi basse, aussi émue que la mienne... Bonsoir, monsieur... Me voyant si bien accueilli par elle, monseigneur, j'ajoutai : Voilà trois jours que vous n'êtes venue arroser vos fleurs, mademoiselle; il est vrai, monsieur, reprit-elle d'une voix toute tremblante, j'ai été... un peu souffrante... Oh! mon Dieu! m'écriai-je avec tant d'inqiiicfude que mademoiselle Antonine releva un moment LA LjixrnR T. I. 9

In tête vers moi. Jr la trouvai, héiiis! en cfftîtjbien pâli:', mcnsc-igneur; mais elle reprit bientôt sa première ;iltitude, et je ne vis que son cou, qui me parut légèlennnt rougir... Et maintenant, marlemoiselle, vous ctes moins souffrante? Oui, monsieur, me dit-elle. -Alors j'ajoutai, après un moment de silence : Vous pourrez au moins revenir arroser vos fleurs... tous les soirs, comme parle passé. Monsieur... je ne sais pas... je l'espère. Et ne craignez-vous pas, mademoiselle, qu'après avoir été malade, la fraîcheur de cette soirée ne vous soit nuisible? Vous avez raison, monsieur, je n'y songeais pas, me répondit-elle, je vous remercie... je vais rentrer... En effet, monseigneur, il avait plu tonte lu matinée, et il faisait très-froid. Au moment où elle allait quitter le banc, je lui dis : mademoiselle, voulez -vous me donner ce bouquet fané qui est tombé là à vos pieds? Elle le ramassa, mêle tendit en silence, sans relever la léi,e et sans me regarder; je le pris comme un trésor, monseigneur, et bientôt mademoiselle Antonine disparut au détour d'une allée.

Le prince écoutait son filleul avec une profonde attention. La candeur de ce récit en prouvait la sincérité. Jusqu'alors, rien ne pouvait donner à penser que Frantz eût été le jouet d'une de ces coquettes parisiennes, si redoutées des étrangers, ou dupe dune fille aventureuse etmanégée ainsi que l'avait d'abord appréhendé l'archiduc; mais une crainte bien plus grave vint l'a.ssaillir : un pareil amour, sans doute conservé chaste et pur, devait, en raison même de sa pureté, qui éloignait tout remords de! âme de ces deux enfants (l'une avait quinze ans et demi, l'autre vingt), devait être déj'a bien profondément enraciné dans leur cœur.

Fnmtz, voyant la physionomie du prince s'assom-

LA i.uxiaE. 127

brir de plus en plus, et ayant rencontré son regard devenu hautain et glacial, sarrêla tout interdit,

— Ainsi, reprii ironiquement l'arcliiduc pendant le silence de son filleul, vous voulez épouser une jeune fille à qui vous n'avez pas adressé quatre parules, et dont la rare beauté... dites-vous, vous a tourné la télé...

— J'espère obtenir le consentement de Votre Altesse Royale pour épouser mademoiselle Antonine, parcequ» je l'aime, monseigneur, et quilest impossible que notre mariage soit différé.

.'\ ces mots, résolument accentués malgré !a timidiié de Frantz, le prince tressaillit et se reprocha d'avoir cru à l'un de ces chastes amours germaniques d'uno candi-ur proverbiale

— Et pourquoi, monsieur, s'écria-t-il d'une voi.K menaçante, pourquoi ce mariage na saurait-il être différé?

— Parce que je suis homme d'honneur, monseigneur...

— Un homme d'honneur! Vous êtes monsieur, un malhonnête homme... ou une dupe...

— Monseigneur!...

— Vous avez indignement abusé de l'innocence dune enfant de quinze ans... ou vous êtes sa dupe., vous dis-je. Les Parisiennes sont précoces dans lart da piper les maris.

Frantz regarda un moment le prince en silence, mais sans confusion, sans colère, et comme s'il eût en vain cherché le sens de ces paroles qui ne latteignirent ni dans son amour ni dans son honneur.

— Excusez-moi, monseigneur, reprit-il, je no vous comprends pas...

Friintz prononça ces mots avec une telle expression de sincérité, avec une assurunce si ingénue, que le prince, de |)lus en plus élonné ajouta, après un moment de silence, en attachant sur le jeune homme un coup d'oeil pénétrant :

— Ne m'avez-vous pas dit que votre mariage avec cette demoiselle ne pouvait être différé?...

— Non, monseigneur... avec la permission de Votre Altesse Royale... il ne peut pas l'être... il ne le sera pas!

— Parce que sans cela vous manqueriez à l'honneur?

— Oui, monseigneur.

— Et en quoi... et pourquoi... manqueriez-vous à riionneur en n'épousant pas mademoiselle Antonine?

— Parce que nous nous sommes fait serment à la fiice du ciel d'être l'un à l'autre, monseigneur, répondit Frantz avec une énergie contenue.

Le prince, à demi-rassuré, ajouta cependant :

— Et... ensuite... dans quelles circonstances avezvouspu échanger ce serment?

— Craignant de vous méconler, monseigneur, ou de fatiguer votre attention, j'avais interrompu mon récit...

— Soit... contiiiupz-le...

— Monseigneur... je crains...

— Continuez... mais n'omettez rien... je liens à tout savoir,..

— Souvent l'oncle de mademoiselle Antonine sortait le soir, monseigneur, et elle restait seule chez elle... La saison était si belle... que mademoisello Antonine passait toutes ses soirées au jardin... Nous

nous étions enliardis l'un el T autre; nous avions plusieurs fois longuement causé : elle, sur le petit banc, moi accoudé au mur; elle m'avait ainsi raconté toute sa vie... moi, je lui avais dit la mienne, et surtout ma respectueuse affection pour vous, monseigneur, à qui je dois tout... Aussi, mademoiselle Antonine partage à celle heure ma profonde reconnaissance pour Votre Altesse Royale.

A cet endroit du récit, de Frantz, un bruit de pas, de plus en plus rapproché, attira l'attention du prince; Use retourna, et vit un de ses aides de camp qui s'avançait, mais qui s'arrêta respectueusement à distance, à un signe de l'archiduc, l'officier fit quelques pas.

— Qu'y a-t-il, monsieur? demanda le prince.

— S. E. M. le ministre de la guerre vient d'arriver ; il est aux ordres de Votre Altesse Royale pour la visite qu'elle doit faire h l'hôtel des Invalides.

— Dites 'a S. E. que je suis 'a elle dans l'instant. Pendant que l'aide-de-camp s'éloignait, le prince s' a-

dressant'a Frantz d'un air glacial, lui dit :

— Rentrez chez vous, monsieur, vous garderez les arrêts jusqu'au moment de votre départ.

— De mon départ, monseigneur?...

— Oui.

— Mon départ? répéta Frantz, anéanti, où mon Dieu ! et où m'envoyez-vous, monseigneur ?

— Vous le verrez ; je vous confierai au major Butler... il me répondra de vous; avant vingt-quatro iieures vous aurez quitté Paris.

— Grâce... monseigneur, s'écria Frantz dune voix suppliante, ne pouvant croire 'a ce qu'il entendait, ayez pitié de moi... ne m'obligez pas 'a partir...

— Rentrez chez vous, lui dit le prince, avec la ru-

desso du commandement militaire, en lui faisant signe de la main de passer devant lui, ja ne reviens jamais sur un ordre que j'ai donné... Obéissez.

Franiz, accablé, regagna tristement sa chambre, située au premier étage du palais, non loin de l'opparlemcnt de rarcliiduc, et donnant sur le jardin. Vers les sept heures on servit au jeune prisonnier un dîner auquel il ne toucha pas. La nuit venue. Fraiitz, à son grand étonnenent, et à sa profonde et douloureuse humiliation, entendit que l'on fermait, au dehors, sa porte à double tour; vers minuit, lorsque tout dormit dans le palais, il ouvrit doucement sa fenêtre, sortit sur son balcon, puis, penché en dehors, il parvint, à laide d'une canne 'a éloigner un |)eu du mur où il élait plaqué, l'un des montants d'une persienne des fenêtres du rez-de-chaussée, ce fut sur ce point d'appui vacillant, qu'avec autant d'adresse que de témérité, Frantz, ayant enjambé la grille du balcon, posa le bout du pied, piii-:. s'aidant des lames de la persienne, comme d une échelle, atteignit lesol, gagna l'allée ombreuse, escalada le petit mur d'aj)pui, et se trouva bientôt dans le jardin delà maison liabitée par Antonine.

Quoique li^^luno fût voilée.^'par des nuages épais, il régntiit une demi-clarté sous les grands arbres qui jusqu'alors avaient servi de lieu de rende/.-vous à Antonine et à Frantz; au bout de quelques instants, il aperçut de loin une forme blanche qui s'approchait rapidement; en peu d'instants la jeune fille fut auprès du jeune homme, et lui dit d'une \oh précipitée :

— Je viens seulement pendant une minute, afin que vous ne soyez pas inquiet, Frantz. .l'ai profité d'un moment d'assoupissement de mon onck-; il est très-

LA LXJXL'RE. î -' 1

souOTranl... je ne |)uis ni'éloii'nrr plus longtemps do lui. Adieu, FranU, ajouta Anluniiie avec un gros soupir ; r est bien triste de se séparer si vite; mais il le faut. Encore adieu... peut-être a demain.

Le jeune homme était si altéré de ce qu'il devait apprendre a la jeune fille, qu'il n'eut pas la force de l'interrompre; puis, d'une voix entrecoupée par les sanglots, il s'écria :

— Antonine, nous sommes perdus!

— Perdus!

— Je pars...

— VoiiS-?

— Le prince m'y force.

— Oh! mon Dieu! murmura Antonine en pâlissant et s'appuyantau dossier du banc rustique, ohlmon dieu!

— Et, ne pouvi.nt prononcer un mot de plus, ellj fondit en larmes. Après un moment de silence déchirant, elle reprit :

— El vous espériez le consentement du prince... Frantz?

— Hélas! je croyais l'obtenir en lui disant simplement Combien je vous aimais... combien vous méritiez cet amour... Le prince a été inflexible...

— Partir!... nous séparer... Frantz, murmura Antonine d'une voix brisée, mais c est impossible; nous séparer, c'est vouloir nous faire tous deux mourir de chagrin... Et le prince ne voudra pas cela.

— Savolonté est inflexible... iMais quoi qu'il arrrive, s'écria Frantz en tombant aux genoux de la jeune fille, oui, quoique je sois ici étranger, sans famille, sans savoir que devenir... je resterai malgréle prince... Rassurez-vous, Antonine...

Frantz ne put continuer; il vit au loin une lumière briller, et une voix s'écria avec angoisse :

lo2 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Mademoiselle Antonine...

— Mon Dieu! la gouvernante de mon oncle! ellemo cherche, s'écria la jeune fille; ets'adressantà Franlz:

— Frantz... si vous partez, je meurs.

Et Antonine disparut du côté où avait paru la lumière.

Le jeune homme, biisé par la douleur, tomba sur le banc, en cachant son visage entre ses mains. Au bout de quelques minutes, il entendit une voix, venant de l'allée du jardin de l'Elysée, l'appeler par son nom :

— Frantz!

11 tressaillit, croyant reconnaître la voix du prince; il ne se trompait pas; pour la seconde fois, son nom fut prononcé.

La crainte, l'habitude de l'obéissance passive, son respect et sa reconnaissance envers larcliiduc, qui lui avait jusqu'alors tenu lieu de famille, ramenèrc nt Frantz vers le petit mur d'appui qui séparait les deux jardins; derrière ce mur, il vit le prince à la clarté de la lune, celui-ci lui lendit la main avec une ironie glaciale, afin de l'aider à remonter dans l'allée.

— Tout à l'heure, à mon retour, je suis entré chez vous, lui dit sévèrement l'archiduc; je ne vous ai pas trouvé... Votre fenêtre ouverte ma tout appris... maintenant suivez-moi...

— Monseigneur, s'écria Frantz en se jetant aux pieds du prince, et tendant vers lui ses mains jointes, monseigneur, écoutez-moi...

— Major Butler! dit le prince à voix haute en s'adressant à un personnage jusqu'alors caché dans l'ombre, accompagnez le comte Frantz chez lui... vous ne le quitterez pas d'un instant, vous me répondez de lui.

FIN \)V PftEMIF.U VOl.l MIC.

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