C. MUQUARDT
XiA IiUZ13.S.
Le lendemain du jour où le? événements précédents s é^aient accomplis, l'archiduc, toujours vêtu de son grand uniforme, car il poussait la manie militaire jusqu'à ses dernières limites, se trouvait dans son cabinet, vers les deux heures de l'après-midi; l'un do ses aides de camp, homme de quarante ans environ, d'une physionomie calme, résolue, se tenait debout devant la table, de l'autre côté de laquelle le prinec était assis, occupé à écrire, l'air plus soucieux, plus sévère et plus hautain encore que d'habitude; tout en
l\ I.FXUIiE, T. n. 1
écrivant et sans lever les yeux sur rofficicr, il lui dit :
— Le capitaine Blum est resté auprès du comte Frantz?
— Oui, monseigneur.
— Vous venez de voirie médecin?
— Oui, monseigneur.
— Que pense-t-il de l'état du comte?
— 11 le trouve plus satisfaisant, monseigneur.
— Croit-il que le comte Frantz puisse supporter sans aucun danger les fatigues du voyage?
— Oui, monseigneur.
— Major Butler, vous allez donner ordre à l'instant de faire préparer une de mes voitures de voyage. ..
— Oui, monseigneur.
— Ce soir à six heures vous partirez avec le comte Frantz... Voici l'itinéraire de votre roule, ajouta le prince en remettant à son aide de camp la note qu'il venait d'écrire.
Puis il reprit :
— Major Butler, vous n'attendrez pas longtemps IfS marques de ma satisfaction, si vous accomplissez, avec votre dévouement et votre fermeté ordinaires,la mission... dont je vous charge...
— Votre Altesse peut compter sur moi.
— Je le sais... mais je sais aussi qu'une fois revenu de son premier abattement, et n'étant plus contenu par son respect et son obéissance pour moi, le comte Frantz tâchera certainement d'échapper 'a votre surveillance pendant la route, afin de regagner Paris h tout prix. Si ce malheur arrivait, monsieur, prenez garde... tous mes ressentiments tomberaient sur vous...
LA LUXrRE. 7
— Je suis certain que je n'aurai pas à démériter des bontés de Votre Altesse.
— Je l'espère, monsieur... N'oubliez pas, d'ailleurs, de m'écrire deux fois par jour, jusqu'à votre arrivée à la frontière.
— Je n'y manquerai pas, monseigneur.
— A votre arrivée sur le territoire des provinces rhénanes, vous remettrez cette dépèche à rautorilé militaire.
— Oui, monseigneur.
— Le terme de votre voyage atteint, vous me le ferez savoir... et vous recevrez de moi de nouveaux ordres...
A ce moment, le prince, ayant entendu frapper légèrement à la porte, dit au major :
— Voyez ce que c'est.
Un autre aide de camp remit à 1 officier une lettre, en lui disant tout bas :
— M. l'envoyé du Mexique vient de me remettre cette lettre pour S. A.
Et l'aide de camp sortit.
Le major alla présenter la lettre au prince, et lui dit de quelle part elle venait.
— Je vous recommande de nouveau la plus grande surveillance, major Butler, reprit l'archiduc, en mettant la lettre de lenvoyé mexicain à côté de lui, sans l'ouvrir encore. Vous me répondez de conduire le comte Frantz jusqu'à la frontière?
— Je vous en donne ma parole, monseigneur.
— Allez, monsieur, je crois a votre parole; je sais ce qu'elle vaut... Si vous la tenez .. vous n'aurez qu'à vous en féliciter. Ainsi, vous partirez à six heures... Faites tout préparera l'instant; Diesbach
VOUS remettra l'argent nécessaire pour le voyage. Le major s'inclina.
— Vous direz au colonel Heidelberg d'introduire dans quelques instants M. l'envoyé du Mexique et la personne qui l'accompagne...
— Oui, monseigneur.
L'officier salua profondément et sortit.
Le prince, resté seul, se dit, en décachetant lentement la lettre qu'on lui avait remise :
— Il faut sauver ce malheureux jeune homme de su propre folie... Un pareil mariage!!... c'est insensé... Allons, je suis d'ailleurs moi-même insensé de môtru un instant inquiété des suites de la folle passion de Frantz, comme si je n'avais pas tout pouvoir sur lui. Ce n'est pas de la colère, c'est de la pitié que sa conduite doit m'in?pirer.
Au milieu de ces réflexions, le prince avait décacheté la lettre, et jeté machinalement les yeux sur son contenu; soudain il bondit sur son fauteuil; ses traits hautains prirent une expression d'indignation courroucée, et il s'écria :
— La marquise de Miranda... cette femme infernale, qui dernièrement encore a causé à Bologne tant descandale... et presque une révolution, en exposant ce malheureux cardinal légat aux huées, aux fureurs de toute une population déj'a si mal intenlionnce... Oh! à aucun prix je ne veux recevoir cette indigne créature.
Et, ce disant, le prince s'élança vers la porte, afin de donner l'ordre de ne pas laisser entrer la marquise.
11 était trop tard.
Les deux battants s'ouvrirent k ce moment devant
LA LLXUUE. 9
elle et elle se présenta, accompagnée de lenvoyé du Mexique.
Profitant du silence causé parla stupeur de l'archiduc, stupeur dont il ne s'apercevait pas d'ailleurs, le diplomate s'inclina profondément et dit :
— Monseigneur, j'ose espérer que Votre Altesse a bien voulu agréer les excuses que je viens d'avoir l'honneur de lui adresser par lettre au sujet de l'importante formalité que j'ai omise dans ma supplique d'hier... car je devais mentionner le nom de la personne en faveur de qui je sollicitais une audience de Votre Altesse, j'ai réparé cette omission; il ne me reste plus qu'à avoir l'honneur de présenter à Votre Altesse madame la marquise de Miranda, qui porte l'un des noms les plus considérables de notre pays, et de la recommander à la bienveillance de 'Votre Altesse.
Le diplomate, prenant le silence prolongé du prince pour un congé, s'inclina respectueusement et se retira fort désappointé d'un accueil si glacial.
Madeleine et l'archiduc restèrent seuls.
La marquise était, selon son habitude, aussi sim.plement vêtue que la veille; seulement, soit hasard, soit calcul, une voilette de point d'Angleterre garnissait ce jour-là sa capote de crêpe blanc, et cachait presque entièrement son visage.
Le prince, dont les mœurs (enaient à la fois de la rudesse militaire et de l'austérité religieuse (son amour pour la mère de Frantz avait été sa première et sa seule erreur de jeunesse), le prince considérait avec une sorte d'aversion inquiète cette femme, qui, à ses yeux, symbolisait la perversité la plus profonde, la plus dangereuse; car le bruit public accusait la mar-
quise de s'attaquer de préférence, par ses séduction.-^ aux personnes revêtues des caractères les plus imposants et les plus sacrés, et puis enfin la retentissante aventure du cardinal légat, avait eu des conséquences si déplorables (au point de vue absolutiste et religieux de rarcliiduc), qu'un sentiment de vindication politique augmentait encore sa liaine contre Madeleine; aussi, malgré ses habitudes de dignité froide et polie il pensa d'abord h congédier brutalement l'importune visiteuse, ou à se retirer dédaigneusement dans une pièce voisine, sans prononcer une parole. Mais la curiosité de voir enfin cette femme, sur qui circulaient tant de rumeurs étranges, et surtout l'âpre désir de la traiter aussi durement qu'à son avis elle méritait de l'être, modifièrent la résolution du prince; il resta donc; mais, au lieu d'offrir un siège à Madeleine, qui l'examinait attentivement àjravers son voile toujours baissé, l'archiduc s'adossa carrément à la cheminée, croisa les bras, et, la tête rejetée en arrière, le sourcil impérieusement relevé, il toisa lasolliciteuse de toute la hauteur de sa morgue souveraine, se renferma d'abord dans un silence glacial, et ne dit pas à Madeleine un mot d'encouragement ou de banale politesse.
La marquise, habituée à produire un effet tout autre, subissant, à son insu peut-être, l'espèce d'intimidation qu'exerce souvent le rang suprême, surtout lorsqu'il se manifeste sous des dehors insolemment altiers, la marquise décontenancée par cet écrasant accueil, le sentit d'autant plus vivement, qu'elle avait davantage espéré de la courtoisie du prince.
Pourtant, comme il s'agissait pour elle d'intérêts sacrés, et qu'elle était vaillante... elle domina son émo-
tion; et, ainsi que dit le proverbe espagnol naturalisé au Mexique, elle se résolut bravement de prendre le taureau par les co?7iej. S'asseyant donc négligemment dans un fauteuil, elle dit au prince, de l'air du monde le plus souriant et le plus dégagé:
— Je viens, monseigneur, tout simplement vous demander deux choses : l'une presque impossible; la seconde, tout à fait impossible...
L'archiduc resta confondu; son rang souverain, la hauteur, la sévérité de son caractère, son inQexible rigueur pour l'étiquette, encore si puissante dans les cours du Nord, l'avaient si habitué à voir môme les femmes l'aborder toujours avec les respects les plus humbles, que l'on pense s'il fut abasourdi par la familière aisance de Maddeine, qui reprit gaiement :
— Vous ne rép ondez rien, monseigneur? Comment dois-je interpréter le silence de Votre Altesse? Estce réflexion!... Est-ce timidité?... Est-ce consentement..Serait-ce enfin impolitesse?... Impolitesse?non... je ne puis croire cela. En louchant la terre do France, les esclaves deviennent libres, et les hommes les moins galants deviennent d'une exquise courtoisie...
Le prince, presque hébété par la stupeur et par la colère que lui causaient ces audacieuses paroles, resta muet.
La marquise reprit, en souriant:
— Rien?... pas un mot? Allons, monseigneur, décidément que signifie le mutisme prolongé de Votre Altesse? Encore une fois, est-ce réflexion?... réfléchissez... Est-ce timidité? surmontez-la... Est-ce impolitesse?,., souvenez-vous que nous sommes en France, et que je suis femme... Puis-je, au contraire, regardcr voire silence comme un consentement aveugle à
ce que je viens vous demander? alors, dites-le-moi tout de suite... afin que je vous apprenne au moins quelles sont les faveurs que vous m'accordez si gracieusement d'avance, et dont je veux alors vous remercier cordialement.
Puis Madeleine, ôtant son gant, tendit sa main à l'archiduc.
Cette toute petite main, blanche, délicate, frétillante, effilée, veiaée d'azur et dont les ongles allongés ressemblaient à des coquilles roses, attira malgré lui l'attention du prince; de sa vie, il n'avait vu pareille main; mais bientôt, honteux, révolté de s'abandonner à une telle remarque dans un moment semblable, la rougeur de l'indignation lui monta au front, et il chercha quelque mot souverainement dédaigneux et blessant, afin d'écraser d'un seul coup de massue cette audacieuse, dont l'outrecuidance avait déjà trop duré pour la dignité archiducale.
Malheureusement, le prince était plus habitué à commander ses troupes, ou à recevoir les hommages de ses courtisans, qu'à trouver soudain des mots écrasants, surtout lorsqu'il s'agissait d'écraser une jeune et jolie femme; cependiuit, il chercha...
Cette cogitation 5éreni55i7ne donna le temps à Madeleine de retirer sa petite main sous ses larges manches et de dire au prince avec un malin sourire :
— Il n'y a plus à en douter, monseigneur, le silence de Votre Altesse est de la timidité... et de la timidité allemande encore!... Je connais cela. Après la timidité de savant, c'est ce qu'il y a de plus insurmontable et, partant, de plus vénérable; mais tout a des bornes;... aussi, voyons... Monseigneur... remettezvous; je n'ai pourtant, je crois, rien en moi de très-
LA LIXUUE. 12
imposant... ajouta la marquise sans relever encore le voile qui cachait ses traits.
L'archiduc jouait de malheur; malgré toute sa bonne volonté, il ne trouva pas son mot écrasant; mais sentant combien sa position devenait ridicule , il s "écria :
— Je ne sais pas, madame, comment vous avez osé vous présenter ici.
— Mais... je m'y suis présentée avec votre agrément, monseigneur...
— Lorsque hier je vous ai accordé une audience, jignorais votre nom, madame.
— Et... que vous a donc fait mon nom, monseigneur?
— Votre nom, madame? Votre nom?
— Oui, monseigneur. .
— Mais votre nom a été le scandale de l'Allemagne; vous avez rendu païen... idolâtre... matérialiste... le plus religieux, le plus spiritualisle de nos poètes.
— Dame! monseigneur, répondit Madeleine, avec un accent d'ingénue de village, ça n'est pas ma faute, à moi.
— Ce n'est pas votre faute?
— Et puis... où est le grand mal, monseigneur? Votre poète religieux faisait des vers médiocres... il en fait a cette heure de magnifiques.
— Ils n'en sont que plus dangereux, madame... et son âme?... son âme?
— Son âme a passé dans ses vers, monseigneur; elle est maintenant deux fois immortelle.
— Et le cardinal légat, madame?
— Vous ne me reprocherez pas du moins, monseigneur, d'avoir agi sur l'âme de celui-là... il n'en avait Doint.
l/l LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Comment! madame, n'avez-vous pas assez avili le caractère sacré de ce prince de l'Église, de ce prêtre jusqu'alors si austère, de cet liommed'Etat qui, depuis vingt ans, était la terreur des impies et des révolutionnaires?... Ne lavez-vous pas livré au mépris, à la haine des gens pervers?... car, sans un secours inespéré, on le massacrait; enfin, madame, n'avez-vous pas été sur le point de révolutionner Bologne?...
— Ali! monseigneur, vous me flattez.
— Et vous osez, madame, vous présenter chez un prince qui a tant d'intérêt 'a ce que l'Allemagne et l'Italie soient calmes et soumises!.,, vous osez venir me demander... quoi? des choses que vous dites vousmême impossibles ou presque impossibles! Et, celte inconcevable demande, de quel ton me la faites-vous? d'un ton familier, railleur, comme si vous étiez certaine d'obtenir tout de moi... Erreur! je ne ressemble, je vous en préviens, ni au pcëte Moser-Hartman ni au cardinal légat, ni à tant d'autres que vous avez ensorcelés, dit-on: en vérité, c'est à douter si Ion dort ou si l'on veille. Mais qui êtes-vous donc, madame, pour vous croire assez au-dessus de tous les respects... de tous les devoirs, pour oser me traiter d'égal à égal, moi que les princesses des familles royales, n'abordent qu'avec déférence?
— Hélas! monseigneur, je ne suis qu'une pauvre femme... répondit Madeleine.
Et elle rejeta en arrière son voile, qui, jusqu'alors baissé, avait dérobé son visage aux regards de l'archiduc.
LA LrXURE. 15
Le prince, emporté par la véhémence de son indignation et de son courroux, s'était, tout en parlant, approché peu à peu de la marquise, toujours négligemment assise dans son fauteuil.
Lorsque celle-ci eut relevé son voile en rejetant légèrement sa tête en arrière, afin de pouvoir attacher ses yeux sur ceux du prince, il resta immobile, et éprouva ce mélange de surprise, d'admiration et de trouble involontaire que presque tout le monde ressentait a la vue de cette charmante figure, a laquelle son teint pâle, ses grands yeux bleu d'azur, ses sourcils noirs et ses cheveux blonds, donnaient un charme si singulier.
Celte impression profonde que subissait le prince, Charles Dutertre l'avait aussi subie malgré son amour pour sa femme, malgré les terribles préoccupations de désastre et de ruine dont il était assiégé.
Pendant quelques secondes, l'archiduc resta pour ainsi dire sous la fascination de ce regard fixe, pénétrant dans lequel la marquise s'efforçait de concentrer toute l'attraction, toute l'électricité vitale qui était en elle... et de la darder dans les yeux du prince, car la projection du regard de Madeleine était, pour ainsi dire, intermittente, et avait, si l'on peut s'exprimer ainsi, des pulsations; aussi, à chacune de ces puisalions, dont il semblait ressentir physiquement le contre-coup, l'archiduc tressaillait-il involontairement; sa
16 LES SEPT PÉCilÉî CAPITAUX.
morgue glaciale paraissait fondre comme la neige au soleil; sa hautaine altitude s'assouplissait; sa physionomie allière exprimait un trouble inexprimable.
Soudain Madeleine fit retomber son voile sur son visage, baissa la tête, et tâcba de s'effacer davantage encore, s'il était possible, sous l'ampleur des plis de son mantelet et de sa robe traînante qui cachait complètement son petit pied, de môme que ses larges manches cachèrent aussi la main charmante qu'tlie avait cordialement tendue au prince; celui-ci n'eu: donc plus devant lui qu'une forme indécise et chastement voilée.
La coquetterie la plus provoquante, la plus audacieusement décolletée, eût été de l'ingénuité auprès de cette mystérieuse réserve, qui, dérobant aux regards jusqu'au bout du pied, jusqu'au bout des doigts, ne laissait absolument rien apercevoir de la personne, mais donnait le champ libre à l'imagination, qui devait s'allumer, au souvenir des récits étranges qui couraient sur la marquise.
Lorsque le visage de Madeleine disparut de nouveau sous son voile, le prince, délivré de l'obsession qu'il subissait malgré lui, reprit son sang-froid, gourmanda rudement sa faiblesse, et, afin de se sauvegarder de tout dangereux entraînement, il s'efforça de songer aux déplorables aventures qui prouvaient la fatale influence de cette femme, sur des hommes longtemps inflexibles ou inexorables.
Mais, hélas! la chute ou la transformation de ces hommes ramenait forcément les idées du prince sur la marquise et sur son irrésistible influence; il sentait le péril grave, imminent; mais, on le sait, parfois le danger possède l'attraction de l'abîme.
En vain le prince, pour se rassurer, se disait-il que, d'un naturel flegmatique, il étaitarrivé jusqu'à lamaturitéde l'âge sans avoir subi l'empire de ces passions brusques et grossières qui d égradent Fliomme. En vain encore il se disait qu'il était prince du sang royal, qu'il devait à la souveraine dignité de son rang de ne pas s'abaisser à de honteux entraînements, etc; en un mot, le malheureux archiduc philosophait à merveille, mais aussi utilement qu'un homme qui, se voyant avec effroi rodler sur une pente rapide, philosopherait gravement sur les précieux avantages delà stabilité.
Il faut malheureusement des lignes, des phrases, des pages, pour rendre perceptibles des impressions instantanées comme la pensée, car tout ce que nous venons de décrire si longuement depuis le moment où Madeleine avait levé son voile, jusqu'au moment où elle l'avait abaissé, s'était passé en quelques secondes, et l'archiduc, tout en se gourmondant, tâchait, à son insu sans doute (tant sa philosophie dégageait son esprit de la matière,) tâchait, disons-nous, d'apercevoir encore les traits de Madeleine à travers la dentelle qui les cachait.
— Je vous disais donc, monseigneur, reprit la marquise en tenant toujours sa tête baissée sous le regard avide et troublé de l'archiduc, je vous disais donc que j'étais une pauvre veuve... qui vaut mieux que sa réputation... et qui ne mérite vraiment pas... vos sévérités.
— Madame...
— Oh! je ne vous en fais pas un reproche... monseigneur... Vous avez dû, comme tant d'autres, croire à certains bruits.
— Des bruits, madame... s'écria l'archiduc en sen-
18 LES SEPT PfCDÉS CAPITAUX.
tant avec joie renaître clans son âme sa première rolère,des bruits... c'était un vain bruit, n'est-ce pas, quo la scandaleuse apostasie du poëte Moser- Hartman?
— Ce que vous appelez son apostasie est un fait, monseigneur... soit... mais...
— C'est peut-être aussi un vain bruit, reprit impétueusement l'archiduc en interrompant Madeleine, que la dégradation du cardinal légal?
— C'est encore un fait, monseigneur... soit, mais...
— Ainsi, madame . . vous avouez vous-même que. . .
— De grâce, monseigneur... écoutez-moi... Jem'ap- {)elle Madeleine... C'est le nom dune grande pécheresse... comme vous savez.
— Il lui a été pardonné, madame.
— Oui, parce qu'elle avait beaucoup... aimé; cependant,croyez-moi, monseigneur, je n'ai pas à chercher une excuse... ou un exemple dans la vie amoureuse de ma sainte patronne... je n'ai rien à me faire purdonner... non... rien... absolument rien, monseigneur! Cela parait vous étonner beaucoup. Aussi, pour me faire tout 'a fait comprendre... ce qui est assez embarrassant, je serai obligée, au risque do passer pour pédante, d'en appeler aux souvenirs classiques de Votre Altesse.
— Que voulez-vous dire, madame?...
— Quelque chose de fort bizarre; mais l'acrimonie de vos reproches, et d'autres raisons encore, m'obligent à un aveu. .. ou plutôt à unejustification fort singulière.
— Madame... expliquez-vous.
— Vous savez, monseigneur, 'a quelle condition on choisissait à Womelcs prétt-esses de Vesta?
— Certainement, madame, réponditle prince, avec une rougeur pudique.
Et- il ajouta ingénument :
— Mais je ne vois pas quel rapport...
— Eh bien! i\!onseigneur, reprit Madeleine, en souriant de ce germanisme, si nous étions a Rome, sous l'empire des Césars, j'aurais tous les droits possibles... imaginables, à entretenir le feu sacré sur l'autel de la chaste déesse... en un mot, je suis veuve, sans avoir jamais été mariée... monseigneur; car, à mon retour d'Europe, le marquis de Miranda, mon parent et mon bienfaiteur, se mourait... et il m'a épousée à son lit do mort... pour me laisser son nom et sa fortune...
L'accent de la vérité est irrésistible, aussi, d'abord , le prince crut aux paroles de Madeleine, malgré la stupeur où le jetait cette révélation si complètement opposée aux bruits d'aventures et de galanterie qui couraient sur la marquise.
L'étonnemenl du prince se mêla bientôt d'une sa' tisfaclion confuse, dont il ne se rendait pas compte; pourtant, craignant de donner dans un piège, il reprit, non plus avec emportement, mais avec une récrimination douloureuse :
— C'est trop compter sur ma crédulité, madame... Quoi! lorsque tout à l'heure encore vous m'avez avoué que... — Pardon, monseigneur... faites- moi le plaisir de répondre a quelques questions.
— Parlez, madame...
— Vous avez certes tous les vaillants dehors d'un homme de guerre, monseigneur; et, lorsque je vous voyais à Vienne, monté sur votre beau cheval de bataille, traverser fièrement le Prater, suivi de vos aides de camp, je me suis dit souvent : voilà pour moi le type du général d'armée, de l'homme fait pour commander aux soldats.
20 LES SF.PT PÉCUÉS CAPITAUX.
— Vous m'avez vu à Vienne? demanda larcliiduc, dont la voix rude s'attendrissait singulièrement, vous m'avez remarqué?
— Heureusement vous l'ignoriez, monseigneur; sans cela vous m'eussiez fait exiler, n'est-ce pas?
— Mais, répondit le prince en souriant, je le crains.
— Allons, c'est de la galanterie, je vous aime mieux amsi; je vous disais donc, monseigneur, que vous avez les dehors d'un vaillant homme de guerre, et vous répondez à ces dehors. Cependant, vous m'avouerez que parfois la tournure la plus martiale... peut cacher un poltron?
— A qui le dites-vous, madame? J'ai eu sous mes ordres un général-major qui avait bien la figure la plus farouche qu'on puisse imaginer, et c'était un fieffé poltron!
— Vous m'avouerez encore, monseigneur, que parfois aussi l'enveloppe la plus chétive. . peut receler un héros...
— Certes... le grand Frédéric... le prince Eugène, ne payaient pas de mine...
— Hélas! monseigneur... c'est cela même... et moi, tout au contraire de ces grands hommes malheureusement... je paye trop de mine...
— Que voulez-vous dire, madame?...
— Eh! mon Dieu^ oui!... je suis comme le poltron qui fait trembler tout le monde avec sa mine rébarbative, et qui, à part soi, est plus tremblant que les plus tremblants de ceux qu'il intimide... En un mot, j'inspire souvent malgré moi... ce que je ne ressens pas; figurez-vous, monseigneur, un pauvre glaçon tout surpris de porter autour de lui la flamme et l'incendie! aussi j'aurais parfois la prétention de me
LA LlJXUUf. 21
croire un pliénomène, si j,e ne me rappelais que les beaux fruits de mon pays, si vermeils, si délicats, si parfumés, m'inspiraient parfois de furieux appétits... sans partager le moins du monde le bel appétit qu'ils me donnaient, sans qu'ils éprouvassent enfin le plus léger désir d'être croqués! Il en est ainsi de moi, monseigneur; il paraît qu'aussi innocente en cela que les fruits de mon pays, je donne à certains égards... des faims d'ogre... moi qui suis d'une frugalité cénobiliqae... Aussi ai-je pris le parti de ne plus m'étonner de l'influence que j'exerce involontairement; mais comme après tout, cette action est puissante, en cela qu'elle met en jeu une des plus violentes passions de I homme, je fâche de tirer parfois le meilleur parti possible de mes victimes, soil pour elles-mêmes, soit pour autrui, et cela, je vous le jure, sans coquetterie, sans tromperie, sans promesses... Jebrûle pourvous... me dit-on. Soit, brûlez... peut-être l'ardeur de vos feux fera-t-el le fondre ma glace... peut-être la lave se cache-l-elle en moi sous la neige... Brûlez... brûlez donc. . faites que votre flanmie me gagne, je no demande pas mieux... car je suis libre comme l'air et j'ai vingt-deux ans.
Madeleine, en disant ces mots, redressa la tête, releva son voile, cl regarda fixement l'arcliiduc.
La marquise disait vrai, car sa passion pour son blond archange, dont elle s'était entretenue avec Sophie Duterlre, n'avait eu jusqu'alors rien de terrestre.
Le prince crut Madeleine : d';d)ord parce que pres- (pie toujours la vérité porte avec soi la conviction, puis parce qu'il se sentait heureux d'ajouter foi aux paroles de la jeune femme, il rougis-^ait moins de s'avouer ).A Luiunt- T. II. 2
l'impression subite, profonde, que celte singulière créature lui causait, en se disant qu'après tout, elle eût été digne cCentretenir le feu sacré de Vesla', aussi l'imprudent, les yeux fixés sur les yeux de Madeleine, aspirait-il à loisir le philtre enchanteur en la contemplant avec une avidité passionnée.
Madeleine reprit en souriant:
— En ce moment, monseigneur, vous vous faites, j'en suis sûre, une question que je me fais souvent...
— Voyons...
— Vous vousdemandez... (pour parler comme une romance du vieux temps) quel est celui qui me fera partager sa flamme?... Eh bien! moi aussi, je serais très-curieuse de pénétrer l'avenir h ce sujet...
— Cet avenir pourtant... dépend devons.
. — Non pas, monseigneur; pour qu'une lyre résonne, il faut qu'on la fasse vibrer.
— Et cet heureux mortel... qui sera-t-il?
— Mon Dieu! qui sait? peut-être vous, monseigneur.
— Moi!... s'écria le prince, ébloui, transporté, moi!
— Je dis : peut-ôlre...
— Oh! que faudrait-il faire?...
— Me plaire...
— Et pour cela?
— Écoutez, monseigneur.
— Je vous en prie, ne m'appelez pas monseigneur, c'est trop cérémonieux...
— Oh! oh! monseigneur... c'est une grande faveur pour un prince que d'être traité avec familiarité : il f:iiil la mériter. Vnus me (Irmnndez comment me
LA LIJX'JRE. 23
plaire?... Je veux vousciter, non un exemple, mais un fait : le poêle Woser-Harlman, dont j'ai, ainsi que vous le dites, causé l'apostasie, m'a adressé la plus singulière déclaration du monde. Un jour il me renconlrechez une amie commune, me regarde longtemps, et enfiu me dit d'un air d'alarme et de courroux : «madame, pour la tranquillité du spiritualisme, on devrait vous enterrer toute vive. » Et il sort; mais le lendemain il vient chez moi fou d'amour, en proie, me d:t-ii, à une passion aussi subite, aussi nouvelle que brûlante. « Brûlez, lui dis-je, mais écoutez un conseil d'amie; la passion vous dévore... qu'elle coule dans vos vers. Devenez un grand poêle, et peut-ôlre votre gloire m'enivrera. »
— Et l'enivrement ne vous est pas venu! dit le prince.
— Non, mais la gloire est restée à mon amoureux pour se consoler, et un poëte se console de tout avec la gloire... Eh bien! monseigneur, franchement, ai-je bien ou mal usé de mon influence?
Soudain l'archiduc tressaillit.
Un soupçon poignanllui seri a le cœur; dissimulant cette pénible angoisse, il dit ii Madeleine en s'efforçant de sourire :
— Mais, madame, votre aventure avec le cardinid légal n'a .pas eu pour lui une fin si heureuse; que lui est-il resté, 'a lui, pour se consoler?
— il lui en reste la conscience d'avoir délivré de sa présence un pays qui l'abhorrait, répondit gaieaient Madeleine; n'est-ce donc rien que cela, monseigneur?
— Voyons, entre nous, madame, quel intérêt aviezvous à rendre ce malheureux îiomme victime d'uiî si terrible scandale?
2'| LES SEPT PÉCnfiS CAPITAUX.
— Comment, quel intérêt? monseigneur! mais celui de démasquer un infâme hypocrite! de le faire chasser dune ville qu'il opprimait, do le couvrir enfin de mépris et de honte... «Je crois à votre passion, lui ai-je dit, et peut-être la partagerai-je si vous vous masquez en cavalier Pandour pour venir avec moi au bal du Rialto, nion cher cardinal; c'est de ma part un caprice bizarre, insensé, soit, mais c'est ma condition; et d'ailleurs, qui vous reconnaîtra sous le masque? » Cet horrible prêtre avait la lête tournée; il a accepté, je l'ai perdu...
— Et moi... vous ne me perdrez pas ainsi que le cardinal légat, madame!! s'écria l'archiduc en se levant et faisant un suprême effort pour rompre le charme dont il sentait déj'a l'irrésistible puissance. Je vois le piège... j'ai des ennemis... vous voulez, par vos séductions perfides, m'entraîner à quelque démarche dangereuse, et ensuite me livrer aussi au mépris et aux risées que mériterait ma faiblesse... Mais, Dieu soit béni! il m'ouvre les yeux 'a temps.. Je le reconnais avec horreur! cette fascination diabolique, qui m'était l'usage de ma raison... n'était pas même de l'amour... non, je cédais à la passion la plus grossière, la plus ignob'e qui puisse ravaler l'homme au niveau de la brute, à cette passion que, pour ma honle et pour la vôtre, je veux nommer tout haut, à la luxure! madame!!!
Madeleine haussa les épaules, se mit à rire d'un air moqueur, se leva, alla droitau prince qui, dans son agitation, s'était reculé jusqu'à la cheminée, leprit délicatement parla main, et leramena s'asseoir auprès d'elle, sans qu'il eût eu la force de s'opj)OS( r à cette douce violence.
— Faites-moi la grâce de ni'écouter, monseigneur, (lit Madeleine, je n'ai plus que quelques mots à vous dire... et ensuite, de votre vie vous ne reverrez la marquise de iMirancla.
UI
Lorsque IMadcleine eut fait rasseoir l'archiduc auprès d'elle, elle lui dit :
. — Écoutez, monseigneur... je serai franche... tellement franche... que je vous défie... de ne pas me croire. . . Je suis venue ici dans lespoir. . . de vous tourner la tête...
— Ainsi, s'écria le prince, stupéfait, ainsi, vous l'avouez!
— Parfaitement... ce but atteint... je voulais user de mon empire sur vous... pour obtenir, je vous l'ai dit, monseigneur, au commencement de cet entretien, deux choses regardées... l'une comme presque impossible... l'autre comme tout à fait impossible...
— Vous aviez raison, madame, de me défier de ne pas vous croire, répondit le prince avec un sourire contraint, je vous crois.
— Les deux actions que je voulais obtenir do vous étaient grandes, nobles, généreuses; elles vous auraient fait chérir et respecter... 11 y a loin de là, je pense, à vouloir abuser de mon empire pour vous pousser au mal ou à l'indignité... ainsi que vous le supposez.
— Mais enfin, madame, de quoi s'agit-il?
— D'abord un acte de clémence ou plutôt de justice,
(jui VOUS rallierait une foule de cœurs en Lombardie... la grâce pleine et entière du colonel Pernetti. Le prince Lendit sur son fauteuil et s'écria :
— Jamais... madame... jamais.
— La grâce pleine et entière du colonel Pernetti, l'un des hommes les plus vénérés de toute l'Italie, poursuivit Madrleine... sans tenir compte de l'interruption du prince. La juste fierté de cet homme de cœur l'empêchera toujours de solliciter de vous le moindre adoucissement à ses malheurs, mais venez généreusement au-devant de lui, et sa reconnaissance vous assurera de son dévouement.
— Je vous répète, madame, que de hautes raisons d'Élat s'opposent à ce que vous demandez... C'est impossible... tout à fait impossible.
— Bien entendu... j'ai commencé moi-même par vous le dire... monseigneur. Quanta l'autre chose, plus impossible encore sans doute, il s'agit tout simplement de votre consentement au mariage d'un jeune homme que vous avez élevé...
— Moi! s'écria l'archiduc, comme s'il en croyait à peine ses oreilles, moi... consentir au mariage du comte Frantz...
— Je ne sais pas s'il est comte; ce que je sais c'est qu'il s'appelle Frantz, ainsi que me l'a dit ce matin... mademoiselle Antonine Hubert, ange de douceur et de beauté que j'ai aimée toute petite, et pour qui je ressens îi la foisla tendresse d'une sœur et d'une mère.
— Madame, dans trois heures d'ici, le comte Frantz aura quitté Paris... voilà ma réponse.
— Mon Dieu, monseigneur... c'est à merveille... tout, ceci est impossible, absolument impossible... encore une fois, c'est convenu...
LA i.ixuni:. 27
— Alors, madame, pourquoi me le demander?
— Eh mais!... monseigneur... afin de l'obtenir...
— Comment! malgré tout ce que je viens de vous dire... vous espérez encore?
— J'ai celte prétention-la, monseigneur,
— Une pareille confiance...
— Est bien modeste .. car je ne compte pas sur ma présence...
— Ec sur quoi donc comptez-vous, madame?
— Sur mon absence... monseigneur, dit Madeleine en se levant.
— Sur votre absence?...
— Sur mon souvenir, si vous le préférez.
— Vous partez, dit vivement le prince sans pouvoir cacher son dépit et son regret, vous partez... déjà.
— C'est mon seul et dernier moyen de vous amener à composition ..
— l\lais enfin, madame...
— Tenez, monseigneur, voulez-vous que je vous dise ce qu'il va arriver?
— Voyons, madame...
— Je vais vous quitter... Vous serez tout d'abord soulagé d'un grand poids; ma présence ne vous obsédera plus de toutes sortes de tentations qui ont leur angoisse et leur charme; vous me chasserez... tout a fait de votre pensée... Malheureusement, peu à peu et malgré vous... je reviendrai l'occuper; ma figure mystérieuse, voilée, vous suivra partout; vous ressentirez bien davantage encore ce qu'il y a de peu platonique dans votre penchant vers moi, et ces sentiments n'en seront que plus irritants, plus obstinés... Aussi demain, après-demain peut-être, réfléchissant qu'a-
£8 LES SEPT PfCHÉS CAPITAUX.
près tout, je ne vous demandais que des actions nobles, généreuses, vous regretterez amèrement mon départ; vous me rappellerez, mais il sera trop lard, monseigneur.
— Trop tard?...
— Trop tard... pour vous, pas pour moi. Je me suis mis dans la tête que le colonel Pernetti aurait sa grâce et que M. Franfz épouserait Antonine.Youscomprenoz, monseigneur, qu'il faudra bien que cela soit...
— Malgré moi '?
— Malgré vous.
— C'est un peu fort...
— C'est ainsi... Car voyons, monseigneur, pourno vous parler que de failsque vous n'ignorez pas, quand on a su amener !e cardinal légat que vous connaissez, à courir la mascarade en cavalier Pandour, quand on a su faire éclore un grand poêle sous la chaleur d'un regard, quand on a su rendre amoureux ( dans l'expression toute... terrestre du mol),je l'avoue humblement, un homme comme vous, monseigneur... il est évident que l'on peut autre chose... Vous forcez, n'est-ce pas, ce pauvre M. Franlz à partir de Paris... mais la roule est longue, et avant qu'il soit hors de France, j'ai deux jours devant moi... Quelque peu de retard dans la grâce du colonel Pernetti ne sera rien pour lui... et, après tout, sa grûce ne dépend pas que de vous seul, monseigneur; vous ne pouvez pas vous imaginer où peut atteindre le ricochet des influences, et, grâce à Dieu, ici, en France, j'ai tout moyen ettoute liberté d'agir... C'est donc la guerre que vous voulez, monseigneur; va pour la guerre. Je pars, et je vous laisse déj'a blessé... c'est-à-dire amoureux. Eh! mon Dieu! ( quoique je puisse à bon droit m'enorgueiliir de co
LA lAXURE. 2^)
wiccè?) ce n'est pas par vanité que j'insiste sur l'impression subite que j'ai faite sur vous; car, en vérité, je n'ai pas mis la inoindre coquetterie en tout ceci; presque toujours j"ai eu mon voile baissé, et jesuisliabillée en véritable mère-grand... Allons, adieu, monseigneur; me ferez-vous du moins la grâce de m'accompagner jusqu'à la porte de votre premier salon!... La guerre n'empêche pas la courtoisie...
L'archiduc était dans un trouble inexprimable; il sentait que Madeleine disait vrai; car déjii à la seule pensée de la voir s'éloigner pour toujours, peut-être, il éprouvait un véritable chagrin; puis réfléchissant que si le charme, l'attrait singulier et presque irrésistible de celte femme agissaient puissamment sur lui qui, pour tant de raisons, avait dû se croire sauvegardé d'une telle influence, bien d'autres que lui pourraient cédera cet empire, alors il ressentait une sorte de jalousie vague, mais amère et courroucée, et cependant il ne pouvait se résoudre à accorder la grâce (ju'on lui demandait et à consentir au mariage de Frantz; néanmoins, comme tous les indécis, il essaya de gagner du temps, et dit 'a la marquise avec émotion :
— Puisque je ne dois plus vous revoir, prolongez du moins quelque peu cette visite.
— A quoi bon, monseigneur?
— Peu vous importe, si cela me rend heureux.
— Cela ne vous rendra nullement heureux, monseigneur, car vous n'avez ni la force de me laisser partir, ni la force de m'accorder ce que je vous demande.
— C'est vrai, répondit le prince on soupirant... les
;50 LES ^iiPT I»t;CliÉS CAF-ITAIX.
doux clioses me seniblonl aussi impossibles l'une que liiulre.
— Ah!... comme demain, comme tout a l'heure, après mon départ, vous vous repentirez!
Le prince, en suite d'un assez long silence, reprit avec effort et de sa voix la plus insinuante :
— Tenez... ma chère marquise... supposons, ce qui n'est pas supposable... que peut-être un jour... je songe... à vous accorder la grâce de Pernetti...
— Une supposition?... peut-être un jour?... vous songerez?... Combien tout cela est vague et nébuleux, monseigneur!... Dites donc tout uniment : Admettez que je vous accorde la grâce du colonel Pernetti...
— Eh bien!... soit, admettez cela...
— Bon... vous m'accordez cette grâce, monseigneur, et vous consentez au mariage de Frantz?... il me faut tout ou rien...
— Quant à cela... jamais... jamais...
— Ne dites donc pas jamais, monseigneur... Est-ce que vous en savez quelque chose?...
— Après tout, une supposition n'engagea rien... Enfin admettons que je fasse tout es que vous désirez... je serai du moins certain de ma récompense...
— Vous me le demandez, monseigneur? Est-ce que toute généreuse action ne porte pas en elle sa récompense?
— D'accord... mais il en est une... à mes yeux... la plus précieuse de toutes... et, celle-là, vous pouvez seule... la donner.
— Oh... pas de conditions, monsciizneur.
— Comment?
— Vovons! franchement, monseigneur, est-ce (jue
LA LUXl'Ul!:. 31
jt; puis m'cnj^'agor l\ quclqu;* ciiosc? Est-ce (jue toutne dc'peiid pas, non de moi, mais de vous? Plaisezmoi... cela vous regarde.
— Oh! quelle femme vous êtes! dit le prince avec dépit, mais enfin... vous plairai-je? Croyez-vous que je vous plaise?
— Ma foi, monseign( ur, je n'en sais rieli... Vous n'avez jusqu'ici rien fait pour cela... sinon de m'acrueillir assez rudement, soit dit sans reproche.
— iMon Dieu! j'ai eu tort; pardonn;z-moi; si vous saviez aussi l'inquiétude... je dirais presque la crainte, que vous m'inspiriez, chère marquise!
— Allons, je vous pardonne... le passé, monseigneur, et vous promets de mettre la meilleure volonté du monde à me laisser séduire... et, comme je suis très-franche... j'ajouterai même qu'il me semble que j'aimerai assez à ce que vous réussissiez.
— Vraiment! s'écria le prince enivré.
— Oui... vous êtes à demi souverain... vous le serez peut-être un jour... et il peut y avoir toutes sortes de belles et bonnes choses à vous faire faire un jour de par l'empire de cette ardente passion-que vous avez flétrie tout à l'heure en vrai capucin, passez-moi le terme... Allez... monseigneur, si le bon Dieu l'a mise chez toutes ses créatures, celte passion, il a su ce qu'il faisait... c'est une force immense, car, dans resi)oir de la satisfaire, ceux qui l'éprouvent sont capables de tout, même des actions les plusgénéreuses... n'est-ce pas, monseigneur?
— Ainsi... ajouta le prince dans un ravissement croissant, je puis espérer...
— Es[)érez tout à votre aise, monseigneur, mais voil'a tout... je «e m'engage 'a rien, ma foi ! Brû-
lez, brûli'z... fasse que ma neige se fonde à votre ^ llamme.
— Miiis enfin, supposez que je vous aie accordé lout ce que vous me demandez, c(u"éprouveriez-vou3 pour moi?
• — Peut-êlre celle première preuve de dévouemcnl à mes désirs me causerait-elle une vive impression... mais je ne puis l'affirmer, ma divination ne va pas jusque-là, monseigneur.
— Ail! vous êtes impitoyable, s'écria le prince, avec un dépit douloureux, vous ne savez qu'exiger.
— Vaut-il mieux vous faire de fausses promesses, monsieur? Cela ne serait digne, ni do vous, ni de moi; et puis enfin, voyons, parlons en gens de cœur, encore une fois, qu'est-ce que je vous demande? de vous montrer juste et clémunt pour le plus lionorable des liommes;paternel pour l'orphelin que vous avez élevé. Si vous saviez, ces pauvresenfants, comme ils s'aimenll Quelle naïveté! quelle tendresse! quel désespoir!... Ce malin, en me parlant de la ruine de ses espérances, Antonine m'a émuejusqu'aux larmes.
— Frantz est dune naissance illustre, j'ai d'autres projets et d'aulres vues sur lui, reprit impatiemment le prince, il ne peut pas se mésallier a ce[)oint.
— Le mot est joli... Et qui suis-je donc, moi, monseigneur? Magdalena Pérès, fille dun honnête négociant du Alexique, ruiné par des banqueroutes et marquise de hasard... Vous m'aimez pourtant sanscrainte de mésallicmce?...
— Eh! madame... moi... moi...
— Vous... vous... c'est autre chose, n'est-ce pas? comme dit la comédie,
— Du moins, je suis libre do mes ïislions.
h\ LL'XUUE. 33
— Et pourquoi donc Franlz no serait-il pas libre des siennes, lorsque ses vœux se bornent à une vie modeste et honorable, embellie par un pur »l noble amour?... Allez, monseigneur... si vous étiez, comme vous le dites, épris de moi... connue vous compatiriez tendrement au désespoir d'amour de ces deux pauvres enfants qui s'adorent, avec linnocence et 1 ardeur de leur âge! Si la passion ne vous rend pas meilleur, plus généreux, cette passion n'est pas vraie... et si je dois jamais la partager... il faut que je commence par y croire; ce que je ne puis, en voyant votre impitoyablo dureté pour Frantz.
— Eh! mon Dieu, si je l'aimais moins, je ne serais pas impitoyable
— Singulière fi^con d'aimer les gens!
— Me vous ai je pas dit que je pensais pour lui à de hautes destinées?
— .Et je vous dis, monseigneur, que les hautes destinées que vous lui réservez lui seront odieuses... 11 est né pour une vie heureuse, modeste et douce; ses goûts simples, la timidité de son caractère, ses quahtés même l'éloignent de tout ce qui est honneurs et splendeur, est-ce vrai?
— Mais alors, dit le prince, très-surpris, mais vous le connaissez donc?
— Je ne l'ai jamais vu.
— Comment savez-vous?...
— Est-ce que cette chère Anionine ne m'a pas fait toutes ses confidences? est-ce que, d'après la manière d'aimer des gens, on ne devine pas leur caractère? En un mot, monseigneur, le caractère de Franlz est il tel que je le dis, oui ou non?
— 11 est vrai... Ici est ton cariiclèrc...
3i LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Et vous tiuricz la cruauté de lui imposer une existence qui lui serait insupportable tandis qu'il trouve là... soiis sa main... le bonheur de sa vie?
— Mais sacliez donc que j'aime Franlz comme mon propre fils... et jamais je ne consentirai à me séparer de lui!
— Beau plaisir pour vous d'avoir sans cesse sous les yeux la figure navrée d'une pauvre créature dont vous aurez causé l'éternel malheur! D'iiilieurs Antonine est orpheline; rien ne lempêche d'accompagner Frantz : au lieu d'un enfant, vous en auriez deux. Combien alors la vue de ce bonheur toujours souriant et doux vous reposerait délicieusement de vos grandeurs, des adulations d'un entourage menteur et intéressé; avec quelle joie vous iriez vous rafraîchir le cœur et l'àme auprès de ces deux enfants qui vous chériraient de tout le bonheur qu'ils vous devraient!
— Tenez... laissez-moi... s'écria le prince de plus en plus ému. Je ne sais quelle inconcevable puissance ont vos paroles, mais je sens chanceler mes résolulions les plus arrêtées, je sens faiblir les idées de toute ma vie...
— Plaignez vous donc de cela, monseigneur. Tenez, entre nous... sans médite des princes... souvent ils font bien, je crois, de renoncer aux idées de toute leur vie, car, Dieu sait... ce que c'est que ces idées-là... Voyons, croyez-moi, cédez à l'impression qui vous domine... elle est bonne et généreuse...
— Eh! mon Dieu .. sais-je seulement, à celle heure, distinguer le bien du mal?
— Interrogez pour cela, monseigneur, la figure de ceux dont vous aurez assuré le bonheur; quand vous direz à l'un : .Mlez. piuvre exilé, allez revoir la patrie
LA LlXl'RE. 35
que vous pleurez... vos frères vous tendeni leurs bras; et à Taulre : Mou enfant bien-aimé... sois heureux, épouse Antonine... Alors, regardez-les bien l'un et l'autre, monseigneur... et sideslarmes viennent mouiller leurs yeux... comme, en ce moment, elles mouillent les vôtres et les miens... soyez tranquille, monseigneur... c'est le bien que vous aurez fait... et à ce bien... pour vous encourager... car votre émotion me touche... je vous promets d'accompagner Antonine en Allemagne...
— Il serait vrai! s'écria le prince éperdu, vous me le promettez?
— H faut bien, monseigneur, reprit Madeleine en souriant, vous donner le temps de me séduire...
— Eh bien'... quoi quil arrive... quoi que vous fassiez... car vous vous plaisez peut-être à vous jouer de moi, reprit le prince en se jetant aux genoux de Madeleine... je vous donne ma parole royale que je pardonne a l'exilé... que je...
L'arcliiduc fut brusquement interrompu par un bruit assez violent qui se fit tout à coup derrière la porte du salon, bruit que dominaient plusieurs voix paraissant échanger des paroles très-vives, entre autres celle-ci :
— Je vous dis, monsieur, que vous n'entrerez pas.
L'archiduc se releva soudain, devint pâle de dépit et de colère, et dit à Madeleine, qui écoutait aussi avec surprise :
— Je vous en conjure... entrez dans la pièce voisine, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... dans un instant, je vous rejoins.
A cel instant, un coup assez violent retentissait der-
rière la porte; le prince ajouta, eiiailunt ouvrira Madeleine la pièce voisine :
— Entrez-là, de grâce...
Puis, refermant la porte, et voulant dans sa colère savoir la cause de ce bruil insolent et inaccoutumé, U sortit soudain du salon et vit M. Pascal, que deux aides de camp, Irès-émus, lûcliaient de contenir.
A la vue de l'arcLiduc, les aides de camp s'écarlèrenl respeclueusement, et M. Pascal, qui semblait hors de lui-même, s'écria :
— Mordieu, monseigneur, on accueille singulièremonl les gens ici...
Le prince, se souvenant alors seulement du rendez-vous qu'il avait donné à M. Pascal, et craignant pour sa propre dignité quelque nouvelle incartade de ce brutal personnage, lui dit, en lui faisant signe de le suivre :
— Amenez, monsieur, venez.
Et, aux yeux des aides de camp silencieux, la porte se referma sur le prince et sur le financier.
— Maintenant, monsieur, reprit l'archiduc blême décolère et se contenant à peine, me direz-vous la cause d'un pareil scandale?
— Comment! monseigneur, vous me donnez audience pour trois heures... je suis ponctuel; un quai t d'heure se passe... personne; une demi-heure persioniie; ma foi. je perds [)atienc<\ et je prie un de vos
Li LTXURE. 1--J
officiers de venir vous nippeler que y vous attends... On me répond que vous ôles en audience... Je mo remeU a ronger mon frein... mais enfin, au bout d'une autre demi-heure... je déclare formellement h vos messieurs que, s'ils ne veulent pas venir vous avertir, je suis décidé à y aller moi-même...
— Ceci, monsieur... est d'une audace!
— Comment! d'une audace! Ah çà! monseigneur, est-ce moi qui ai besoin de vous, ou vous qui avez besoin de moi?
— Monsieur Pascal!...
— Est-ce moi qui suis venu à vous, monseigneur? Est-ce moi qui vous ai demandé un service d'argent?
— Mais, monsieur...
— Mais, monseigneur, lorsque je consens à me déranger de mes affaires pour venir attendre dans votre antichambre, ce que je ne fais pour personne... il me semble que vous ne devez pas me laisser donner au diable pendant une heure, et justement, à l'heure la plus intéressante de la Bourse, que j'aurai manquée aujourd'hui, grâce 'a vous, monseigneur; désagrément qui ne m'empêchera pas de trouver fort étrange quo vos aides de camp me repoussent, lorsque, sur le refus de m'annoncer, je prends le parti de m'annoncer moi-même...
— La discrétion... les plus simples convenances vous commandaient d'attendre... la fin de l'audience que je donnais, monsieur...
— C'est possible, monseigneur, mais malheureusement ma jusîe impatience m'a commandé tout le contraire de la discrétion, et franchement je croyais mériter un autre accueil en venant vous parler d'un service que vous m'aviez supplié de vous rendre.
Dans le premier moment de son dépit, de sa colère, encore exaltés par les grossièretés de M. Pascal, lo prince avait oublié que la marquise de Miranda pouvait tout entendre de lu pièce voisine où elle se trouvait; aussi, écrasé de honte et sentant alors le besoin d apaiser la rude et fâcheuse humeur du personnage, qui ne s'était déjà que trop manifestée, le prince, se contraignant de toutes ses forces pour ptiraître calme, tâcha d emmener M. Pascal, tout en causant avec lui, du côté de l'embrasure d'une des fenêtres, afin d'empêcher Madeleine d'entendre la suite de cet entrelien.
— Vous savez, monsieur Pascal, reprit-il, que j'ai toujours été... très-tolérant pour les brusqueries de votre caractère... Il en sera cette fois encore ainsi.
— Vous êtes, en vérité, trop bon, monseigneur, répondit Pascal avec ironie, mais c'est que, voyezvous, chacun a souvent ses petites contrariétés... et, en ce moment, j en ai de grandes... ce qui fait que je ne possède pas tout à fait la mansuétude d'un agneau.
— Cette excuse... ou plutôt cette explication me suffît et m'explique tout, monsieur Pa.«cal, répondit le prince, dominé par le besoin qu'il avait des services du financier. La contrariété, je le sais, aigrit souvent les caractères les plus faciles; ne parlonsdonc plus du passé.. . Vous m'avez demandé d'avancer de deux jours le rendez-vous que nous avions pris pour terminer notre affaire... J'espère que vous m'apportez une réponse satisfaisante.
— Je vous apporte un Oui bien complet, monseigneur, répondit notre homme, en s'adoucissant, et il tira un portefeuille de sa poche; de plus, pour corroborer ce oui, vcici un bon sur la banque de France, pour loucher le premier dixième de la somme, et cet
LA LUXIRE. 39
pngagemeiit de moi pour le restant de l'emprunt.
— Ah! mon cher monsieur Pascal! s'écria le prince radieux, vous êtes un homme... un homme d'or.
— Un homme d'or! C'est le mot, monseigneur; voilà, sans doute, la cause de votre penchant pour moi...
Le prince ne releva pas ce sarcasme; tout heureux de celte journée qui semblait combler ses vœux les plus divers, et très-impatient de congédier le financier afin d'aller retrouver Madeleine, il reprit :
— Puisque tout est convenu, mon cher monsieur Pascal, échangeons seulement nos signatures... et, demain matin ou après... à votre heure, nous nous entendrons pour régulariser complètement l'affaire.
— Je comprends, monseigneur : une fois l'argent et la signature en poche, le plus vif besoin de votre cœur est de vous débarrasser au plus tôt de votre très-humble serviteur Pascal! El demain, vous l'adresserez à quelque subalterne chargé de vos pouvoirs et de régulariser l'affaire.
— Monsieur!
— Bon, monseigneur , est-ce que ce n'est pas la marche naturelle dfs choses? Avant le prêt on est un bon génie... un demi ou un trois- quarts de dieu... une fois l'argent prêté on est un juif, un arabe... Je connais ceci, c'est le revers de la médaille; ne vous hâtez donc pas tant, monseigneur, de retourner ladite médaille.
— Enfin, monsieur, expliquez-vous.
— Tout de suite, monseigneur, carje suis pressé... L'argent est l'a, ma signature est là, ajouta-t-il en frappant sur le portefeuille, l'affaire est conclue à une '•nndilion...
hO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Encore des conditions?...
— Chacun, monseigneur, fait ses petites affaires comme il les entend. Ma condition d'ailleurs est bien simple.
— Voyons, monsieur, terminons ..
— ïli;T, je vous ai fait remarquer dans le jardin où il se promenait, un beau jeune homme blond... qui demeure ici... mavez-vous dit.
— Sans doute... c'est le comte Frantz, mon filleul.
— On ne peut certes voir un plus joli garçon, je vous l'ai dit... Or donc, étant le parrain de ce joli garçon, vous devez avoir, n'est-ce pas, quelque influence sur lui?
— Où voulez-vous en venir, monsieur?
— Monseigneur, dans!' intérêt de votre cher Clleul, je vous dirai eu confidence que Je crois l'air de Paris... mauvais pour lui.
— Comment?
— Oui, et vous feriez sagement de le renvoyer en Allemagne; sa santé y gagnerait beaucoup, monseigneur... beaucoup, beaucoup.
— Est ce une plaisanterie, monsieur?
— Cela est si sérieux, monseigneur, que l'unique condition que je mette à la conclusion de notre affaire est celle-ci • Vous ferez partir votre filleul pour l'Alemagne dans les vingt- quatre heures au plus lard.
— En vérité, monsieur... je ne puis revenir de ma surprise... quel intérêt avez- vous au départ de Frantz?... c'est inexplicable.
— Je vais m'expliquer, monseigneur, et, pour vous faire bien comprendre l'intérêt que j'ai à ce départ, il faut que je vous fasse uno confidence; cela me permettra de mieux préciser encore ce que j'attends de
LA LUXURE. /il
VOUS. Or donc, monseigneur, Lel que vous me voyez, je suis amoureux fou... Eh! mon Dieu oui... amoureux fou... cela vous paraît drôle? et h moi aussi... mais enfin cela est... Je suis donc amoureux fou d'une jeune fille appelée mademoiselle Antonine Hubert, votre voisine...
— Vous... monsieur... s'écria le prince abasourdi, vous!
— Certainement, moi! moi, Pascal! et pourquoi donc pas, monseigneur? Vamour est de tout âge, dit la clianson; seulement, comme il est aussi de l'âge de votre filleul, M. Frantz,il s'est mis le plus innocemment du monde à aimer mademoiselle Antonine... celle-ci, non moins innocemment, a payé de retour ce joli garçon; ce qui me place, vous le voyez, dansune position fort désobligeante; lieureusement, de celte position, vous pouvez parfaitement m'aider à sortir, monseigneur.
— Moi?
— Oui, monseigneur; voici comme : faites partir M. Frantz à l'iiislant, garantissez-moi, et c'est facile, qu'il ne remettra pas les pieds en France avant plusieurs années; le reste me regarde...
— Mais vous n'y songez pas, monsieur... Si cette jeune personne aime Frantz...
— Le reste me regarde, dis-je, monseigneur; le président Hubert n'a pas deux jours h vivre, mes batteries sont prêtes; la petite sera forcée d'aller vivre avec une vieille parente horiiblement avaricieuse et cupide; une centaine de mille francs me répondront do cette mégère, et une fois qu'elle tiendra la petite entre ses grilles, je jure Dieuquil faudra bien qu'Antonine devienne bongré mal gré madame Pasca/, et encore il n'y
hi LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
aura pas besoin de la violenter. Allez, monseigneur, toutes les amoureltes de quinze ans ne tiennent pas contre l'envie de devenir, je ne dirai pas madame l'archiduchesse, mais madame larchimillionnaire. Maintenant, monseigneur, vous le voyez, j'ai franchement joué cartes sur table; n'ayant aucun intérêt à agir autrement, il doit vous importer peu ou prou que votre filleul épouse une petite fille qui n'a pas le sou. La condition que je vous pose est des plus faciles à rem- ■ plir... Encore une fois, est-ce oui? est-ce non?
Le prince était attéré, bien moins des projets do Pascal et de son odieux cynisme, que de la cruelle alternative où le plaçait la condition imposée par le financier.
Ordonner le départ de Frantz et s'opposer à son mariage avec Antonine, c'était perdre Madeleine... refuser la condition posée par W. Pascal... c'était renoncer à un emprunt qui lui permettait d'accomplir des projets d'ambitieux agrandissements.
Au milieu de cette lutte de deux passions violentes, le prince, en vrai prince qu'il était, se souvint qu'il avait seulement engagé sa parole a Madeleine pour la grâce de l'exilé... le tumulte causé par l'emportement de Pascal ayant interrompu le prince au moment où il allait aussi jurer à Madeleine de consentir au mariace de Frantz.
Malgré la facilité que lui laissait cette échappatoire, l'archiduc sentit surtout à ce moment combien déjà était puissante sur lui l'influence de la marquise, car, la veille, le matin même, il n'eijt pas hésité un instant a sacrifier Frantz à son ambition.
L'hésitation et la perplexité du prince frappaient Pascal d'une surprise croissante; il n'avait pas cru
le sa demande au sujet de Frantz pût faire seulement question; néanmoins, pour peser sur la délerîuination du prince en lui remettant sous les yeux 1 s conséquences de son refus, il rompit le premier le ^:!ence et dit :
— En vérité monseigneur, votre hésitation n'est ikis convenable! Comment! par condescendance, par fiiiblessepour une amourette d'écolier, vous renonceriez à la certitude d'acquérir une couronne; car, après iiiul, le duché dont on vous otïre la cession, est souwram et indépendant... cette cession, mon emprunt : 1 ul peut vous mettre à même de l'accepter... Ce qui, .-oit dit en passant, n'est pas peu flatteur pour le bonhomme Pascal... car enfin... de par l'empire... de son petit boursicot, il peut faire ou ne pas faire des souverains; il peut ou permettre ou empêcher ce joli commerce où se vendent et se revendent, se cèdent et se rétrocèdent cesjobards de peuples, ni plusni moins que si c'était un parc de bœufs ou de moutons. .. Mais cela ne me regarde point. ..Je suis peu politique; mais vous qui l'êtes, monseigneur, je ne comprends pas votre hésitation. Encore une fois, est-ce oui? est-ce non?
— C'est non... dit Madeleine, en sortant soudain de la p'èce voisine, d'où elle avait entendu la conversation précédente, malgré les précautions du prince.
L'archiduc, 'a l'apparilion inattendue de la marquise de Miranda; partageant la surprise de Pascal celui - ci jeta d'abord des regards ébahis
h'i LES SEPT PÉCilÈS CAPITAUX.
sur Madeleine, la croyant commensale du palais, cai elle avait été son chapeau, et sa beauté singulière rayonnait dans toute sa splendeur. L'ombre jusqu'alors portée par la passe de son chapeau qui cachait en partie le front et les joues, avait disj^aru, et la vive lumière du grand jour, faisant valoir encore la transparente pureté du teint pâle et brun de Madeleine, dorait les boucles légères de sa magnifique chevelure blonde et donnait a lazur de ses grands yeux, aux longs sourcils noirs, cette étincelante limpidité que donne au bleu d'une mer tranquille, le rayon de soleil qui la pénètre.
Madeleine, la joue légèrement colorée par l'indignation que lui causait l'odieux projet de Pascal, le regard animé, les narines l'rémissanles, la léte fièrement redressée sur son cou élégant et souple, Madeleine s'avança donc au milieu du salon, et répéta en s'adressant au financier :
— Non... le prince n'acceptera pas la condition, que vous avez l'audace de lui imposer, monsieur.
— Madame... balbutia M. Pascal en sentant son effronterie habituelle l'abandonner, et se reculant à la fois troublé, intimidé, charmé, madame... je ne sais... qui vous êtes... je ne sais de quel droit vous...
— Allons, monseigneur, reprit lamarquise en s'adressant 'a l'archiduc, reprenez donc votre dignité... non de prince, mais d'homme, accueillez donc tivec le mépris qu'elle mérite 1 humiliante condition que l'on vous impose... A quel prix, grand Dieu! achèteriez-vous un accroissement de pouvoir? Comment! vous auriez le courage de ramasser votre couronne souveraine aux pieds'dc cet homme? Mais elle souillerait votre front! mais un liomme de cœur, dans la i)lu3 humble des
LA Ll'XURE. ho
condilions, naurail pas toléré la millième partie des outrages que vous venez de dévorer... monseigneur! et vous êtes prince? et vous êtes fier' et vous êtes de ceux qui se croient d'une race supérieure au vulgaire? Ainsi, pour vos plats courtisans, pour vos bas -adulateurs, pour vos peuples intimidés, vous n'aurez que hauteur, et devant un... M. Pascal, vous abaisserez votre orgueil souverain... Voilà donc la puissance de 1 argent! ajouta Madeleine avec une exaltation croissante, en coupant la parole au financier, d'un geste de dédain écrasant, voila donc devant qui Ion s'incline! .Merci-Dieu!!! voilà donc aujourd'hui les rois des rois.... Songez-y donc, prince, ce qui fait l'empire et l'impudence de cet homme, c'est votre ambition... Allons, monseigneur, au lieu d'acheter, par un honteux obaissemeiil le hochet fragile d'un rang souverain... renoncez à cette pauvre vanité... reprenez vos droits d'homme de cœur, et vous pourrez ignominieusement chasser cet homme qui vous traite plus insolemment que vous n'avez jamais traité le dernier de vos pauvres vassaux.
Pascal, depuis son avènement à la fortune, s'était habitué à une domination despotique et aux déférences craintives de ceux dont il tenait le sort entre ses mains; que l'on juge de son saisissement, de sa rage, en s'entendant apostropher ainsi par .Madeleine... la fenime, sinon la plus belle, du moins la plus attrayante qu'il eiit jamais rencontrée... Que l'on songe à son exaspération en pensant qu'il lui faudrait sans doute renoncer à l'espoir d'épouser Antonine et perdre le bénéfice de l'emprunt diicai, excellente affaire selon lui; aussi s'ccria-t-il d'un air menaçant :
— Madan.c... prenez garde... ce pouvoir de l'ar-
i,'ent que vous traitez si indignement, peut mettre bien des ressources au service de sa vengeance... prenez garde!!
— I\Ierci-Dipu!!! la menace est bonne, et elle m'épouvante beaucoup; reprit Madeleine avec un éclat de rire sardonique, et en arrêtant d'un geste le prince qui flt vivement un pas vers Pascal. Votre pouvoir est grand, dites-vous, monsieur du coffre-fort! c'est vrai, c'est un pouvoir immense que celui de l'argent... J'ai vu, 'a Francfort, un bon petit vieil homme qui a dit, en 1830, à deux ou trois grands rois furibonds : « Vous voulez faire la guerre à la France, cela ne me convient pas] or, ni moi, ni ma famille ne vous donnerons d'argent pour payer vos troupes » et il n'y a pas eu de guerre... Ce bon vieil homme, cent fois plus riche que vous, monsieur Pascal, habite 1 humble maison de son père, et vit de peu, tandis que son nom bienfaisant est inscrit sur vingt splendides monuments d'utilité publique... On l'appelle le J'otrfei pawvres, et son nom est autant de fois béni, que le vôtre est honni ou sifflé, monsieur Pascal!! Car votre réputation de loyal et honnête homme est aussi bien établie h l'étranger qu'en France. Certainement, oh! vous êtes connu .. Monsieur Pascal... trop connu, car vous n'imaginez pas comme on apprécie votre délicatesse, votre scrupuleuse probité!... Ce qui est surtout l'objet de la considération universelle, c'est la manière honorable dont vous avez gagné, augmenté votre immense fortune... Tout cela vous a fait une réputation très-retentissante, monsieur Pascal, et je suis heureuse do pouvoir vous l'affirmer dans cette circonstance.
— Madame, reprit Pascal, avec un calme glacial, plus effrayant que la colère, vous savez bien des cho-
LA LUXURE. (il
ses. mais vous ignorez quel est l'homme que vous irritez... Vous ignorez ce qu'il peut... cet homme du coffre-fort, comme vous dites.
Le prince fit un nouveau geste de menace, que Madeleine contint encore; puis elle reprit, en haussant les épaules :
— Ce que je sais, monsieur Pascal, c'est que, malgré votre audace, votre impudence, votre coffre- fort, vous n'épouserez jamais mademoiselle Antonine Hubert, qui demain sera fiancée à Frantz de Neuberg, ainsi que monseigneur va vous en donner l'assurance.
Et la marquise, sansattendre la réponse de Pascal, lui fit un demi-salut ironique et rentra dans la pièce voisine.
Entraîné par la généreuse indignation des paroles de Madeleine, de plus en plus subjugué par sa beauté qui venait de lui apparaître sous un jour tout nouveau, l'archiduc, sentant se raviver dans son cœur toutes les rancunes, toutes les colères amassées par les insolences de Pascal, éprouvait la joie de l'esclave, libre enfin d'un joug détesté; à la voix chaleureuse de la jf-une femme, la mauvaise âme de ce prince, durcie par l'orgueil de race, glacée par l'atmosphère de morne adulation où il avait jusqu'alors vécu, eut du moins quelques nobles palpitations, et la rongeur de la honte couvrit enfin le front de ce hautain personnage, en mesurant 'a quel degré d'abaissement il était descendu devant M. Pascal...
Celui-ci, n'étant plus intimidé, troublé, par la présence de la marquise, sentit renaître son audace, et, s'adressant brusquement au prince, il lui dit avec son habitude d'ironie brutale, 'a laquelle se mêlait la haineuse jalousie de voir à l'archiduc une si belle mal-
tresse ( du moins telle était la croyance de Pascal) :
— Morbleu! je ne m'étonne plus, monseigneur, d'avoir si longtemps faille pied de grue dans votre antichambre. Vous étiez, je le vois, occupé en bonne et belle compagnie... Je suis un fin connaisseur, et vous fais mon complimjnt; mais des hommes comme nous ne se laissent pas mener par un cotillon; or je crois que vous connaissez trop vos intérêts pour renoncer à notre emprunt et prendre au sérieux les paroles que vous venez d'entendre, et que je n'oublierai pas... moi... car, j'en suis fâclié pour vous, monseigneur, ajouta Pascal, dont la rage redoublait l'effronterie; mais malgré ses beaux yeux, il faudra que je me venge des outrages de ct'lte trop adorable personne...
— Monsieur Pascal, dit le prince, triomphant de pouvoir enfin se venger, monsieur Pascal! et du geste il lui montra la porte, sortez d'ici... et n'y remettez jamais les pieds...
— Monseigneur... ces paroles...
— Monsieur Pascal, reprit le prince d'une voix plus élevée en allongeant la main vers le cordon d'une sonnette, sortez d'ici... 'a l'instant, ou je vous fais jeter dehors...
11 y a ordinairement tant de lâcheté dans l'insolence, tant de bassesse dans la cupidité, que M. Pascal, attéré de voir ses espérances lui échajiper, et de perdre aussi les bénéfices de l'emprunt, se repentant, mais trop tard, de sa grossièreté, devint aussi abject qu'il avait jusqu'alors éié arrogant et dit au prince d'une voix piteuse :
— Monsieur... je plaisantais; je croyais que Votre Altesse, en daignant me laisser mon franc-par- 1er, s'amusait de mes boutades. Voilà pourquoi je
me permettais tant de choses... incongrues... Votre Altesse peut-elle penser que j'ose conserver le moindre ressentiment des plaisanteries que cette charmante dame m"a adressées?... Je suis trop galant, trop chevalier français pour cela; je demanderai môme a Votre Altesse, dans le cas où, comme je l'espère, notre empruiitaurait toujours lieu, d'offrir à cette respectable dame ce que nous autres hommes du coffrefort, comme elle le disait si gaiement tout à l'heure, nous appelons des épingles, pour sa toilette... quelques rouleaux de mille louis; les dames ont toujours de petites emplettes à faire... Et...
— IMonsieur Pascal, dit le prince, qui jouissait de cette humiliation qu'il n'avait pas eu le courage d'infliger a M. Pascal, vous êtes un misérable drôle... sortez...
— Ah ça! monseigneur, est-co sérieusement qu3 vous me traitez ainsi? s'écria Pascal.
Le prince, sans répondre, sonna vivement; un aide de camp entra.
— Vous voyez bien monsieur, dit l'archiduc à l'officier, en indiquant du geste Pascal, regardez-le!
~ Oui, monseigneur.
— Savez-vous son nom?
— Oui, monseigneur, c'est Jl. Pascal.
— Vous le reconnaîtrez bien?
— Parfaitement, monseigneur.
— Eh bien! conduisez cet homme jusqu'à la porte du vestibule, et s'il avait jamais l'impudence de se présenter ici, chassez-lo honteusement.
— Nous n'y manquerons pas, monseigneur, répondit l'aide de camp, qui, amsi que ses camarades, avait eu sa pan des insolences de M. Pascal.
Notre homme, voyant la ruine de ses espérances, et n'ayant plus rien à ménager, retrouva son audace, redressa la tête et dit au prince, qui, suflisamnient vengé, avait hâte d'aller rejoindre Madeleine dans la chambre voisine :
— Tenez, monsieur l'archiduc, notre courage et notre bassesse à tous les deux, sont de la même fai'ine: l'autre jour j'étais fort de votre lâcheté, comme tout à l'heure vous avez été fort de la mienne... la seule personne vaillante ici, c'est cette damnée femme... aux sourcils noirs et aux cheveux blonds... mais je me vengerai d'elle et de vous!
Le prince, irrité de se voir ainsi traité devant un de ses subalternes, devint pourpre et frappa du pied avec fureur.
— Sortirez-vous, monsieur! s'écria l'ofBcier en mettant la main a la garde de son épée, et menaçant l'ascal, hors d'ici, ou sinon...
— Tout beau... monsieur le batailleur, répondit froidement Pascal, en se retirant, tout beau! on ne sabre personne ici, voyez-vous? nous sommes en France, voyez-vous?... et nous avons, voyez-vous? de bons petits commissaires de police pour recevoir la plainte des honnêtes citoyens que l'on violente...
M. Pascal sortit du palais le cœur noyé de fiel, rongé de haine , crevant de rage; il songeait à sa cupidité déçue, a son amour déçu, et il ne pouvait chasser de sa pensée l'ardente et pâle figure de iVladbleine, qui, loin de lui faire oublierla candeur virginale de la beauté d'Antonine, semblait la rendre plus présente encore à son souvenir, car ces deux types à la fois, si parfaits et si dissemblables, se faisaient valoir parleur contraste même.
LA LUXUaE. 51
— L'homme est un animal bizarre... je me sens des instinct*' de tigre, se disait M. Pascal, en suivant à pas lents la rue du Faubourg-Saint-Honoré, les deux mains plongées dans les goussets de son pantalon. Non, ajoutait-il en marchant la tète baissée et les yeux macliinalement fixés sur le pavé, non. .. il ne faut pas dire cela... de peur de rendre moins cruelle, moins amère a ceux qui la ressentent, l'envie qu'ils nous portent, à nous autres millionnaires... car heureusement nos envieux souffrent comme des damnés de toutes les joies qu'ils nous supposent... Mais enfin c'est un fait : me voici, moi, à cette heure... ayant dans ma caisse de quoi me rassasier de toutes les jouissances , permises et défendues , qu'il soit donné à l'homme de rêver... je suis jeune encore, je ne suis pas sot, je suis plein de vigueur et de santé, libre comme l'oiseau... la terre esta moi... je puis me rassasier de ce qu'elle offre de plus exquis dans tous les pays, je puis mener une vie de sybarite, à Paris, a Londres, à Vienne, "a Naples ou à Constantinople, j'ai pu être prince, duc ou marquis, et chamarré de cordons, je puis avoir ce soir à mon coucher les actrices les plus belles et les plus enviées de Paris, je puis avoir chaque jour un festin de Lucullus... me faire traîner par les plus beaux chevaux de Paris; je peux encore, dans un mois, en prenant un hôtel splendide, comme tant d autres fripons ou imbéciles, réunir chez moi l'élite de Paris, de l'Europe : ce quasi roi que j'ai failli sacrer avec la sainte ampoule de la banque de France, cet archiduc (\ViQ je quitte, m'a léché les pieds... Eh bien! ma parole d'honneur, ajouta mentalement M. Pascal en grinçant des dents, jegage que personne au monde ne souffre autant que moi en
.^2 LES Sr.PT PÉCHÉS CAPITAUX.
ce momont. J étais dans le paradis lorsque, homme de peine, je décrottais les souliers de mon vieux coquin d'usurier de province-.. Heureusement que, pour ne pas mâciier a vide... je peux toujours, en attendant de meilleurs morceaux, mange)' un peu de Dulertre... courons chez mon huissier.
L'archiduc, après le départ du financier, se hâta, nous l'avons dit, d'aller retrouver la marquise de Miranda;mais,à son grand étonnement, il ne la retrouva pas dans la pièce où elle était entrée.
Cette pièce n'ayant d'autre issue que dans le salon de service, le prince demanda aux aides de camp s'ils avaient vu passer la personne à qui il avait donné audience. Il lui fut répondu que cette dame était sortie du salon, et avait quitté le palais peu de temps avant le départ de M. Pascal.
Madeleine, en effet, s'était éloi,'2;née, quoiqu'elle eût d'abord résolu d'attendre le prince jusqu'à la fin de son entretien avec M. Pascal.
Voici pourquoi la marquise avait pris le parti contraire:
Elle rentrait dans le salon après avoir traité M. Pascal comme il méritait de l'être, lorsque, jetant par hasard les yeux dans le jardin, elle aperçut Frantz, qui avait soUicitéla grâce de faire avant son départ quelques tours de parc, accompagné du major Butler.
A la vue de Frantz, i^ladeleine resta pétrifiée...
Elle reconnut son blond archange, l'objet do cette idéale et unique passion, dont el!e avait fait l'aveu à Sophie Dutertre.
LA LIXURE. £3
yi
Madeleine ne douta pas un moment que le héros da duel dont elle avait été le témoin invisible, que son blond arcliange, qu'en un mot l'idéal de sa passion... et Frantz, l'objet de la passion d'Antonine, ne fussent qu'un même personnage.
A cette brusque découverte, la marquise ressentit une connmotion profonde. Jusqu'alors, cet amour, entouré de mystère et d'inconnu, cet amour vague et charmant, comme le souvenir d'un doux rêve, avait suffi à remplir son cœur au milieu des agitations de sa vie, rendue si bizarre parle calme de ses sens glacés, comparés aux folles ardeurs qu'involontaire.iient elle inspirait sans les ressentir.
Jamais Madeleine n'avait pensé que son idéal pût partager l'amour d'une autre femme, ou plutôt jamais sa pensée ne s'étdit arrêtée sur ce doute; pour elle, son radieux archange était muni de belles ailes blanches qui devaient le ravir à tous les yeux dans les plaines infinies de l'Éther... Sans cesse assaillie de sollicitations très-peu platoniques, elle éprouvait une joie, un délassement moral, ineffables, à s'élever parmi Icsrégions immatérielles, où ses yeux, éblouis et charmés, voyaient planer son idéal.
Mais, soudain, la réalité avait coupé les ailes de l'archange, et, déchu de sa sphère céleste, il n'était plus qu'un beau jeune homme, épris d'une jolie fille de quinze ans, qui l'adorait aussi...
LA i.LXt'ur. r. 11. 4
Ô'i LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
A cotte (iccouvertc, ?i!a(]tle:ne éprouva d'nbord une sorte de tristesse ou plutôt de mélancolie douce, semblable à celle qui suit le réveil d'un songe enchanteur; car, pour éprouver les tortures de la jalousie, il faut aimer charnellement. Madeleine ne pouvait donc pas être jalouse d'Antonine. Enfin, si Frantz avait presque toujours occupé la pensée de Madeleine, il n'avait eu aucune part dans sa vie; il ne s'agissait donc pas pour elle de rompre ces mille liens que l'habitude, h sympathie, la confiance rendent si ciiers; cependant elle se sentit bientôt en proie à une inquiétude croissante, b de pénibles pressentiments, dont elle ne se rendait pas compte. Soudain elle tressaillit et dit :
— Si la fatalité voulait que ce charme étrange que j'exerce sur presque tous ceux qui m'approchent, agît aussi sur Frantz; si, cette impression... j'allais la partager en la voyant vivement ressentie par le seul homme qui ait jusqu'ici occupé mon cœur et ma pensée!
Puis, tâchant de se rassurer en faisant appel à son humilité, Madeleine se dit :
— Mais, non... Frantz aime trop Antonine, c'est son premier amour; la candeur, la sincérité de cet amour le sauvegarderont. 11 aura pour moi cette froideur que j'éprouve pour tous... Oui... et pourtant, qui me dit que mon orgueil, que mon amour peut-être, ne se révolteront pas de la froideur de Frantz? qui me dit, qu'oubliant les devoirs d'une amitié sainte, presque maternelle, pour Antonine... je n'userai pasde toutes les ressources de l'esprit et de la séduction pour vaincre l'indifférence de Frantz?Oh! non, ce scraitodicux... et puis, je m'abuse... encore une fois, Frantz aime trop Antonine... Hélas! le mari de Sophie l'aime tendrement aussi... et je crains que...
LA LlXUr.E. 53
Ces réflexions de la marquise avaient, élé interrompues par les éclats de voix de larcliiduc, qui ordonnait à Pascal de sortir; prêtant alors l'oreille à cette discussion, vWe s'était dit :
— Après avoir mis cet homme à la porte, le prince va venir; occupons-nous du plus pressé...
Tirant alors de sa poche un agenda, la marquise détacha lun de ses feuillets et traça quelques lignes au crayon, plia le papier, le ferma au moyen d'une épingle,et, après avoir écrit sur l'adresse : Pour le prince^ elle posa ce billet, bien en évidence, sur une table de marbre placée au milieu du salon, remit son chapeau et sortit, nous l'avons dit, peu de temps avant le départ de M. Pascal.
Pendant que l'archiduc, stupéfait et désolé de ne pas trouver la marquise, ouvrait avec une angoisse inexprimable le billet laissé par elle, celle-ci se rendait chez Anlonine, où Sophie Duterlre devait se trouver aussi.
A son arrivée chez le président Hubert, introduite dans un modeste salon, la marquise y fut reçue par Sophie Dutertre, qui, courant à elle, lui dit avec anxiété :
— Eh bien! Madeleine, tu as vu le prince?
— Oui; et j'ai bon espoir.
— Il serait possible?...
— Possible, oui, ma chère Sophie; mais voilà tout. Je ne veux pas causer de folle espérance à cette pauvre enfant. Où est-elle?
— Auprès de son oncle. Heureusement, la crise de ce matin paraît avoir des résultatsde plus en plus satisfaisants. Le médecin vient de dire que, si ce mieux continue, M. Hubert sera pcut-ôtrccc soir hors dedanger.
— Dis-moi, Sophie, crois-tu que M. Hubert soit eu état de recevoir une visite?
— De qui?
~ D'un certain personnage. Je ne puis maintenant t'en dire plus.
— Je crois que oui; cfir un des amis de M. Hubert sort d'ici. Seulement, le médecin lui avait recommandé de ne pas rester trop longtemps, afin de ne pas fatiguer le malade.
— C'est à merveille. Et Anlonine, pauvre petite, elle doit être dans une inquiétude mortelle!
— Pauvre obère enfant, elle fait pitié... C'est une douleur si na'ive et à la fois si douce et si désespérée, que j'en ai le coeur navré... Tiens, Madeleine... je suis sûre qu'elle mourrait de chagrin s'il lui fallait renoncer a Frantz... Ah!... mieux vaut la mort que certaines souffrances, ajouta Sophie avec un accent si profondément triste, que les larmes lui coulèrent des yeux; puis, les essuyant, elle ajouta : Oui, mais quand on a des enfants... il faut vivre...
Madeleine fut si frappée de l'accent de madame Dutcrtre, de sa pâleur, qu'elle n'avait pas encore remarquée, des pleurs quelle lui voyait verser, qu elle lui dit:
— Mon Dieu! Sophie... qu'as-tu doue? pourquoi ces pénibles paroles? pourquoi ces larmes?... Hier, je t'avais laissée calme, heureuse, sauf, m'as-tu dit, quelques préoccupations causées par les affaires de ton mari! Y a-t-il aujourd hui quelque chose de nouveau?
— Non... je ne... le pense pas, répondit madame Duterlre avec hésitation. Mais, depuis hier... ce sont moins les préoccupations d'affaires de mon mari,., ipii m in>jiiièlent, qiii.\..
LA LUaIIRE. 67
— Achève...
— Non, non, je suis folle... reprit madame Duterlre en se contraignant et semblant refouler quelques paroles prêles à lui échapper, ne parlons pas de moi, parlons d'Antonine; je suis si émue du désespoir de celte pauvre enfant... quon dirait que ses peines sont les miennes...
— Sophie... tu ne me dis pas la vérité?
— Je t'assure...
— Je te trouve pâle... changée... Oui... depuis hier... tu as souffert, beaucoup souffert, j'en suis sére.
— Mais non... reprit la jeune femme, mettant son mouchoir sur ses yeux, tu te trompes...
— Sophie... dit vivement Madeleine en prenant entre les siennes les mains de son amie, tu ne sais pas combien ton manque de confiance m'afflige; tu me ferais croire que tu as 'a le plaindre de moi...
— Que dis-tu? s'écria Sophie, désolée de ce soupçon, tu es.., tu seras toujours ma meilleure amie, et si je ne craignais de te fatiguer de mes doléances...
— Ah! encore? reprit la marquise d'un ton d'affectueux reproche.
— Pardon... pardon, Madeleine; mais, en vérité, ne sufBt-il pas de confier à ses amis des peines réelles, sans les attrister encore par l'aveu de pressentiments vagues, mais souvent bien douloureux pourtant?
— Voyons, Sophie, ma chère Sophie, ces pressentiments.
— Depuis hier... mais encore une fois... non, non... je vais te paraître folle...
— Tu me paraîtras folle... soit... mais parle, je t'en conjure.
— Eh bien! il me semble que, depuis hier, mon mari est sous l'empire de je ne sais quelle idée fixe... qui l'absorbe.
— Des préoccupations d'affaires, peut-être?
— Non... oh! non... il a autre chose, et c'est cela qui me confond... et m'alarme.
— Qu"as-tu donc remarqué?
— Hier, après ton départ, il avait été convenu qu'il ferait deux démarches d'une grande importance pour nous... Voyant l'heure s'écouler, je suis allée dans notre chambre où il s'était rendu pour s'habiller. Je l'ai trouvé encore avec ses vêtements de travail, assis devant une table, son front appuyé sur sa main; il ne m'avait pas entendue entrer. Charles, lui dis je, mais tu oublies l'heure; tu as à sortir. Pourquoi sortir? me demanda-t-il. Mais, mon Dieu! pour deux démarches très-urgentes, pour tes affaires... et je les lui rappelai. Tu as raison, me dit-il, je n'y pensais plus. Mais à quoi songes-tu donc, Ciiarles? lui ai-je demandé. Il a rougi, a paru embarrassé, et ne m'a rien répondu.
— Peut-être a-t-il un projet, une résolution qu'd médite et qu'il ne croit pas encore devoir te confier.
— C'est possible... et pourtant jamais il ne m'a rien caché, même ses projets les plus vagues. Non... non... ce ne sont pas ses affaires qui le préoccupent; car, hier soir, au lieu de causer avec son père et moi d'un état de choses qui, je dois te l'avouer, Madeleine, est plus grave que je ne te l'ai dit, Charles nous a entretenus de choses tout 'a fait étrangères à ce qui devait le préoccuper... Et... là... seulement, je n'ai pas eu le courage de le blâmer, car il nous a surtout parlé de toi.
LA LUXUnE, 59
— De moi?.-. Et... qu'a-t-il dit?
— Que lu a vais été pour lui remplie de bienveillance, hier matin; puis il m'a demandé mille détails sur toi, sur ton enfance, sur ta vie; je lui ai répondu avec bonheur, comme bien tu penses, Madeleine; et puis, soudain, il est retombé dans un morne silence, dans une sorte de méditalion si profonde, que rien n'a pu l'en tirer, pas même les caresses de nos enfants.
Ace moment, le vieux domestique de M. Hubert, qui était connu de madame Dutertre, entra d'un air surpris, affairé, et dit à Sophie :
— Madame, mademoiselle Antonine est auprès de monsieur, sans doute?
— Oui, Pierre; qu'y a-t-il?
— Mon Dieu! madame... ça m'a très-étonné, et je n'ai su que répondre.
— Voyons, Pierre, expliquez-vous.
— Voici, madame. Il y a là un officier étranger... probablement un de ceux de la suite du prince qui habite maintenant l'Elysée.
— Ensuite?
— Cet officier a une lettre qu'il veut remettre luimême, dit-il, entre les mains de M. le président, qui devra donner une réponse. .. J'ai eu beau dire a cet officier que monsieur était bien malade; il m'a assuré qu'il s'agissait d'une chose très-importante et trèspressée, et qu'il venait de la part de Son Altesse qui occupe l'Elysée; alors, madame, dans mon embarras, je viens vous demander qu'est-ce qu'il faut faire?
Madame Dutertre, oubliant ses chagrins, se tourna vers Madeleine, et lui dit vivement et avec joie :
— Ton espoir ne t'avait pas trompée... Cette lettre du prince... c'est son consentement peut-être à ce
60 Lies SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
mpriage... Pauvre Anlonine... va-t-el!e ô(re heureuse!...
— Ne nous hâtons pas trop de nous réjouir, chère Sophie... x\ttendons... mais, si tu m'en crois, va trouver cet officier, un aide de camp du prince, sans doute... Dis-lui que M. Hubert, quoique éprouvant un peu de mieux, ne peut cependant le rerevoir; tu prieras l'officier de te confier la lettre, en l'assurant que tu vas la faire remettre a M. Hubert qui donnera une réponse.
— Tu as raison, Madeleine... venez, Pierre, dit Sophie, en sortant, accompagnée du vieux domestique.
— Je ne m'étais pas trompée, dit la marquise, restée seule. Ces regards de M. Dulertre. En vérité, cela est fatal... Mais, je l'espère, ajouta-t-elle en souriant à demi, danslinlérêt de Sophie et de son mari, je saurai tirer bon parti de cette infidélité vénielle.
Puis, en suite d'un moment de réflexion, Madeleine ajouta :
— Le prince est d'une ponctualité rare. . . Puisse-til également avoir égard à l'autre recommandation contenue dans mon billet au crayon!
Antonirie sortit alors de la chambre de son oncle. A la vue de la marquise, la pauvre enfant n'osa faire un pas. Elle resta immobile, muette, tremblante, attendant son sort avec une angoisse mortelle, car Madeleine lui avait promis le matin même d'intercéder auprès du prince.
Sophie alors rentra, tenant a la main la lettre que laide de camp venait de lui remettre, elle la donna à Antcnine, en lui disant :
LA LUXURE. Gl
— Tiens, mon enfant, porte cette lettre tout de suite à ton oncle... C'est très-pre?sé... très-important... il te donnera la réponse... et je la transmettrai à la personne qui attend...
Antonine prit la lettre des mains de madame Dutertre et jeta un regard de curiosité inquiète sur ses deux amies, qui échangeaient un regard d'intelligence etdespoir contenu; l(?ur physionomie frappa tellement Antonine, que, s'adressant tour à tour aux deux jeunes femmes, elle leur dit :
— Sophie... Madeleine, qu'y a-t-il? Vous vous regardez en silence... et cette lettre!... Que se passet-il donc, mon Dieu?
— Va vite, mon enfant, dit Madeleine, tu nous retrouveras ici.
Antonine, de plus en plus troublée, rentra précipitamment chez son oncle; madame Dutertre, voyant la marquise baisser la tète et rester silenciouse et pensive, lui dit :
— Madeleine... qu'as-tu donc?...
— Rien... mon amie... Je songe au bonheur de celte pauvre Antonine, si mes espérances ne me trompent pas...
— Ah! ce bonheur... c'est à toi qu'elle le devra... Avec quelle ivresse, elle et M. Frantz te rendront grâces!... N'auras-tu pas été leur providence?
Au nom de Frantz, Madeleine tressaillit, rougit légèrement, et un nuage passa sur son front. Sophie n'eut pas le temps de s'apercevoir de l'émotion de son amie, car Antonine sortit soudain de la chambre voisine, sa charmante figure bouleversée par une expression de surprise et de joie impossible à rendre; puis , sans pouvoir prononcer une parole, elle se jeta au
COU do Madeleine; mais, l'émotion étant trop vive sans doute, elle pâlit soudain, et les deux amies furent obligées de la soutenir.
— Dieu soit loué! dit Sophie, malgré ton trouble, ta pâleur, ma pauvre Antonine... je suis certaine qu'il s'iigit d'une bonne nouvelle.
— Ne tremble donc pas ainsi, chère enfant, reprit à son tour Madeleine. Calme-toi... reinels-toi...
— Oh! si vous saviez!... murmura la jeune fille. Non... non... je ne puis le croire encore.
La marquise de Miranda, prenant affectueusement les deux mains d'Antonine entre les siennes, lui dit :
— il faut toujours croire au bonheur, mon enfant; mais voyons... explique-loi, degràre.
— Tout à l'heure, reprit la jeune fille d'une voix entrecoupée par des larmes de joie, j'ai porté la lettre à mon oncle... Il m'a dit: Anionine, j'ai la vue bien affaiblie... lis-moi cette lettre, je te prie. Alors j'ai décacheté l'enveloppe; je ne sais pourquoi, le cœur me battait d'une force... mais d'une force à me faire mal, tenez... comme maintenant encore, ajouta la jeune fille en mettant sa main sur son sein comme pour comprimer ses pulsations. . si vives, qu'elle fut obligée de s'interrompre un instant, puis elle reprit :
— J'ai donc lu la lettre; il y avait... oh!... je n'en ai pas oublié un seul mot :
« Monsieur le président Ilubi-rt, je vous prie, mal-
gré l'état maladif où vous êtes, de m'accorder à Tinstant, si cela vous est possible, un moment d'entretien pour une affaire urgente et de la plus haute importance.
» Votre affectionné,
» Léopold-Maximilien. »
— Mais, a dit mon oncle en se dressant sur son séant, c'est le nom du prince qui occupe maintenant l'Elysée... Je... je... crois... que oui, mon oncle, lui ai-je répondu. Que peut-il me vouloir? a repris mon oncle. Je ne sais, lui ai-je dit en tremblant et en rougissant, car je mentais, et je me reprochais de n'avoir pas encore osé lui avouer mon amour pour M. Frantz. Alors mon oncle a repris : « Il m'est impossible, quoique souffrant, de ne pas recevoir le prince, mais je ne saurais lui répondre par lettre, je suis encore trop accablé. Remplace-moi, Antonine, et va écrire ceci : rappelle-le-toi bien :
« Monseigneur, ma faiblesse ne me permettant pas d'avoir l'honneur de répondre moi-même à Votre Altesse, j'emprunte une main étrangère pour vous dire, monseigneur, que je suis à vos ordres. »
— Cette lettre,je vais maintenant l'écrire pour mon oncle, reprit Antonine en s'approchant d'un pupitre placé sur une table de salon. Mais, dites, Sophie, ajouta la jeune fille avec entraînement, dites... si je ne dois pas bénir Madeleine, la remercier à deux genoux?... car si le prince voulait s'opposer 'a mon mariageavec M. Frantz, il ne viendrait pas voir mon oncle, n'est-ce pas, Sophie?... et sans Madeleine, le prince aurait-il jamais consenti avenir?
— Comme toi, mon enfant, je dis qu'il faut bénir
notre chère Madeleine, reprit madame Dutertre, en serrant la main de la marquise, mais, en vérité, je le répète encore, Madeleine, tu as donc un talisman pour obtenir ainsi tout ce cjue tu désires?
— Hélas! chère Sophie, reprit la marquise, en souriant, ce talisman... si je lai... ne sertquaux autres... et pas k moi.
Pendant que les deux amies échangeaient ces paroles, Antonine s'était assise devant le pupitre; mais au bout de deux secondes de vaine tentative, il lui fallut renoncera écrire; sa petite main tremblait si fort... si fort... qu'elle ne pouvait tenir sa plume.
— Laisse-moi me mettre à ta place, ma chère enfant, dit Madeleine, qui ne la quittait pas des yeux, je vais écrire pour toi...
— Pardon, Madeleine, dit lajeune fille, en cédant sa place à la marquise. Ce n'est pas ma faute... mais... c'est plus fort que moi.
— C'est la faute de ton cœur, pauvre petite. Je conçois ton émotion, dit la marquise en écrivant d'une main ferme la réponse du président Hubert. Maintenant, ajouta-t-elle, sonne... quelqu'un, Antonine, afin que cette lettre soit remise à l'aide de camp du prince.
Le vieux domestique entra et fut chargé d'aller remettre la lettre à l'officier.
— A cette heure, ma petite Antonine, dit la marquise à la jeune fille, il te reste un devoir à remplir, et je suis certaine que Sophie sera de mon avis; avant l'arrivée du prince, il faut en peu de mots tout avouer à ton oncle,
— Ce que dit Madeleine est très-juste, reprit Sophie, il serait d'un mauvais effet que M. Hubert ne fût pas prévenu du but probable de la visite du prince.
— Ton oncle est bon et bienveillant, ma chère Antonine, ajouta Madeleine, il excusera un manque de confiance... causé surtout, je n'en doule pas, par ta timidité...
— Vous avez raison toutes deux, je le sens, dit Antonine, de cet aveu d'ailleurs je n'ai pas a rougir... car c'est comme malgré moi, mon Dieu, et sans y songer... que j'ai aimé iM. Franlz.
— C'est ce qu'il faut te hâter d'aller confier à ton oncle, mon enfant, car le prince ne peut tarder beaucoup à venir... Mais dis-moi... ajouta la marquise, pour une raison à moi connue, je désirerais ne pas me trouver ici lors de l'arrivée du prince... Ne peut-on, de ce salon, aller dans ta chambre?
— Le corridor sur lequel s'ouvre cette porte, répondit Antonine, mène à ma chambre; Sophie connaît bien le chemin.
— En effet... je vais te conduire, Madeleine, reprit Sophie en se levant ainsi que la marquise, qui, baisant tendrement Antonine au front, lui dit, en lui montrant la porte de la chambre de son oncle : va vite... chère petite, les moments sont précieux.
La jeune fille jeta un regard de tendresse reconnaissante sur les deux amies; celles-ci, quittant le salon, se dirigeaient vers la chambre de mademoiselle Hubert, en suivant le corridor, lorsqu'elles virent venir à elles le vieux domestique, qui dit à Sophie :
— Madame... M. Dutertre voudrait vous parler à l'instant.
— Mon mari!... et où est-il?
— En bas, madame, dans un fiacre, à la porte; il m'a fait demander par le concierge pour mo dire de vous prier de descendre.
— C'est singulier! pourquoi n'esl-il pas monté? dit Sophie, en regardant son amie.
— U. Dutcrtre n'a que quelques mots à dire a madame, reprit Pierre.
Madame Duterlre, assez inquiète, le suivit; et, s'adressant à la marquise :
— Je reviens à l'instant, mon amie, car j'ai bien Iiâle de savoir le résultat de la visite du prince a M. Hubert.
Madeleine resta seule.
— J'ai bien fait de me hâter, pensa-t-elle avec une sorte d'amertume; j'ai bien lait de céder à mon premier mouvement de générosité; demain il eût été trop tard, je n'aurais peut-être pas eu le courage de me sacrifier à Anlonine... Cela est étrange : il y a une heure, en songeant k Franlz et à elle, je ne ressentais aucune jalousie, aucune angoisse... et seulement une mélancolie douce; mais voilà que peu à peu mon cœur s'est resserré, s'est endolori; et, à cette heure, je souffre... oh! oui... je souffre bien...
La brusque rentrée de Sophie interrompit les réflexions de la marquise, et elle devina quelque grand malheur 'a l'expression sinistre, presque égarée, de madame Dutertre, qui lui dit d'une voix brève, haletante :
— Madeleine... tu m'as offert tes services, je les accepte.
— Grand Dieu! Sophie... qu'as-tu?
— Notre position est désespérée...
— Explique-toi...
— Demain, cesoir, peut-être... Charles sera arrêté.
— Ton mari!
— Arrêté... te dis-je... oh! mon Dieu!...
— l'Jais pourquoi... mais commenl?
— Un monstre de méchanceté... que nous croyions notre bienfaiteur... M. Pascal...
— M. Pascal!...
— Oui... hier... je n'ai pas osé... je n'ai pas pu tout te dire... mais...
— M. Pascal!! répéta Madeleine.
— Notre sort est entre les mains de cet homme impitoyable... il peut, il veut nous réduire à la dernière misère... Mon Dieu! que devenir?... et nos enfants! et le père de mon mari! et nous-mêmes!... ah! c'est horrible!
— M. Pascal, reprit la marquise avec une indignation contenue, le misérable... oh! oui... je l'ai lu sur sa figure... je l'ai vu à son insolence et a sa bassesse... cet homme doit être impitoyable.
— Tu le connais?...
— Ce matin... je l'ai rencontré chez le prince... Ah! maintenant... je regrette d'avoir cédé au courroux, au mépris que m'inspirait cet homme... Pourquoi ne m'as-tu pas parlé plus tôt? c'est un malheur, Sophie... un grand malheur...
— Que veux-tu dire?...
— Enfin, il n'importe, il n'y a pas à revenir sur le passé. Mais voyons, Sophie... mon amie... ne te laisse pas abattre... ne t'exagère rien... dis-moi tout... et peut-être trouverons-nous le moyen de conjurer le coup qui vous menace...
— C'est impossible... tout ce que je viens te demander, au nom de Charles... au nom de mes enfants... c'est de...
— Laisse-moi t'interrompre... Pourquoi dis-tu qu'il est impossible de conjurer le coup qui vous menace?
G8 Li:S SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— M. Piiscal est impitoyable.
— Soit... Mais quelle est votre position envers lui?
— Il y a un an, mon mari s'est trouvé, comme tant d'autres industriels, dans une position embarrassée. M. Pascal lui a offert ses services. Charles, trompé par de loyales apparences, a accepté; il serait trop long de t'cxpliquer par quel enchaînement d'affaires, Charles, confiant dans les promesses de M. Pascal, s'est trouvé bientôt sous la dépendance absolue de cet homme, qui pouvait, du jour au lendemain, réclamer h mon mari plus de cent mille écus, c'est-à-dire ruiner son industrie, nous plonger dans la misère; enfin le jour est venu où M. Pascal, fort de ce pouvoir terrible, amis mon mari et moi dans l'alternative d'être perdus, ou de consentir à deux indignités qu'il nous imposait.
— L'infâme! l'infâme!
— Hier, lorsque lu es arrivée, il venait de nous signifier sa menace. Nous avons répondu selon notre cœur et notre honneur... il nous a juré de se venger, et aujourd'hui!! tient parole... Nous sommes perdus... te dis-je, il prétend, en vertu de je ne sais quel droit, faire provisoirement emprisonner Charles.. Ma pensée, à moi, est qu'il faut, avant tout, que mon mari échappe à la prison... Il s'y refuse, disant que c'est un piège... qu'il n'a rien à craindre, et que...
Madeleine, qui était restée quelque temps pensive, interrompit do nouveau son amie, et lui dit :
— Pour que vous n'ayez plus lien à redouter de M. Pascal, que faudrait il?
— Le rembourser...
— Et ton mari lui doit?
— Plus de cent mille écus, gamnti? par notre
LA LtJXURE. 69
usine; mais une fois expropriés, nous ne possédons plus rien au monde. Mon mari est déclaré en faillite, et son avenir est perdu.
— Et il n'y a pas absolument d'autre moyen d'échapper à M. Pascal qu'en le remboursant?
— Il y en a un sur U'quel mon mari avait toujours compté, d'après la parole de ce méchant iiomme.
— Et ce moyen?
— D'accorder dix années à Charles pour se libérer.
— Et avec cette certitude?
— Hélas! nous serions sauvés, mais M. Pascal veut se venger, et jamais il ne consentira à nous donner un moyen de salut.
Ce triste entretien fut coupé par l'arrivée d'Anto- Dine, qui, rayonnante et folle de joie, entra dans la chambre en disant :
— Madeleine... oh! venez... venez...
— Qu'y a-t-il, mon enfant... une heureuse nouvelle, je le devine à ton radieux visage...
— Ah!... mes amies, reprit la jeune fille, toute ma crainte est de ne pouvoir supporter un si grand bonheur : mon oncle... le prince consentent à tout... Et le prince... si vous saviez combien il a été indulgent... paternel, pour moi! car il a voulu que j'assiste à son entretien avec mon oncle... il m'a demandé pardon du chagrin qu'il m'avait causé en voulant s'opposer à notre mariage. « Ma seule excuse, a-t-il ajouté avec la plus touchante bonté, ma seule excuse, mademoiselle Antonine, c'est que je ne vous connaissais pas... madame la marquise de Miranda, votre amie, a commencé ma conversion, et vous l'avez achevée; seulement, puisqu'elle est ici, dites-vous, ayez la bonté de lui témoigner le désir que j'aurais de la remercier de-
70 LES SEPT PÈCiiÉS CAPITAIX.
vant vous, de m'avoir mis h mémo de réi)arer mes torts à votre égard... » Ne sonl-cepaslade nobles et louchantes paroles? ajouta la jeune fille. Oh! venez, ]\hidel('iiie, venez, ma bienfaitrice... ma sœur, ma mère... vous à qui Fraiitz et moi devrons noire bonheur... Venez aussi. Sophie, ajouta Antonine en allant prendre madame Dutertre par la main, n'èles-vous pas aussi de moitié dans mon bonheur, comme vous l'avez été dans mes confidences et dans mon désespoir?
— i\îa chère enfant, reprit madame Dulertre en tâchant de dissimuler son abattement, je n'ai pas besoin de te dire si je prends part à ta joie; mais la présence du prince m'intimiderait, et d'ailleurs. ,, je le disais tout à l'heure à Madeleine, il me faut retourner chez moi... Je ne puis laisser trop longtemps mes enfants seuls... Allons, embrasse-moi, v^nlonine, ton bonheur est assuré; celte pensée me sera douce, et, si j'ai quelque chagrin, crois-moi, elle m'aidera à la supporter... Adieu... Si tu as quelque chose de nouveau à m'apprendre, viens me voir demain malin.
— Sophie, dit tout bas la marquise d'une voix ferme à son amie, courage et espoir; que ton mari ne parte pas, attends moi chez toi demain malin, toute la matinée.
— Que dis-tu?
— Je ne puis m'expliquer davantage; seulement, que l'exemple d'Anlonine te donne un peu de confiance. Ce matin, elle était désespérée... la voici maintenant radieuse.
— Oui, grâce b toi.
— Allons, embrasse-moi; et, encore une fois, courage et espoir.
Alors, se rapprochant d'Aiilonine, Madeleine lui dit :
— Maintenant, mon enfant, allons retrouver lo prince,
La jeune fille et la marquise quittèrent madame Duterlre qui, cédant malgré elle à l'accent de conviction des paroles de Madeleine, regagnait sa triste demeure avec une lueur d'espérance.
Le prince attendait Madeleine dans le salon du président Hubert; il la salua profondément, et lui dit, avec une affectation de politesse cérémonieuse que lui imposait la présence d Antonine :
— J'avais à cœur, madame la marquise, de vous remercier du grand service que vous m'avez rendu. Vous m'avez mis à miême d apprécier mademoiselle Antonine Hubert comme elle méritait de l'être; le bonheur de mon filleul Frantz est a jamais assuré... Je suis convenu avec M. le président Hubert, qui a bien voulu y consentir, que, demain matin, les fiançailles de Frantz et de mademoiselle Antonine auraient heu selon la coutume allemande, c'est-à-dire que moi et M. le président Hubert nous signerions, sous peine de parjure et de déloyauté, le contrat d'union que Franlz et mademoiselle auront signé aux mômes conditions. .
— Ainsi que vous l'avez dit à Antonine, monsi-igneur, je n'ai fait que vous mettre sur la voie de la vérité... Antonine s'est chargée de vous prouver tout le bien que je vous avais annoncé d'elle.
— j'ai une grâce à vous demander, madame la marquise, reprit le prince en tirant de sa poche une lettre, et la remettani à Madeleine, vous connaissez la famille du colonel Pernetti?
— Beaucoup, monseigneur.
— Eh bien! veuillez avoir la bonté de faire parvenir au colonel celle lettre après en avoir pris connaissance... Je suis certain, ajouta l'archiduc, en appuyant sur ces derniers mots, je suis certain que vous aurez autant déplaisir à envoyer cette lettre, que celui à qui elle est adressée aura de bonheur à la recevoir.
— Je n'en doute pas, monseigneur, et je vous renouvelle ici mes bien sincères remercîments, dit la marquise en faisant une cérémonieuse révérence.
— A demain, mademoiselle Antonine, dit le prince à la jeune fille, je vais ménager à mon pauvre Frantz la bonne nouvelle que je lui apporte... de peur d'une émotion trop vive... mais je suis certain, lorsqu'il saura tout, qu'il me pardonnera comme vous... les chagrins que je lui ai causés. ..
El après avoir de nouveau salué Antonine et la marquise avec qui il écliangea un regard d'intelligence, le prince regagna l'Éiysée-Bourbon
Le lendemain matin, à dix heures, Madeleine monta en voiture et se fil conduire d'abord chez un notaire, puis chez M. Pascal.
YIU
M. Pascal habitait seul le rez-de-chaussée d'une maison située dans le nouveau quartier Saint-Georges, et donnant sur la rue. Une entrée parliculière était réservée pour la caisse du financier, gérée par un seul liomme de confiance, assisté d'un jeune commis pour
les écriluros, M. Pascal continuant à faire l'escompte d'excellentes valeurs.
L'entrée principale de son logis, précédée d'un vestibule, conduisait à l'antichambreetaux autres pièces: cet appartement, sans aucun luxe, était néanmoins confortable; un valet de chambre pour l'intérieur, un enfant de quinze ans pour les commissions, suffisaient au service de iM. Pascal; cet homme ne faisant pas même excuser son immense richesse par ces magnificences fécondes, par ces larges dépenses qui alimentent le travail et l'industrie.
Ce matin-Ta, vers neuf heures et demie, M. Pascal, vêtu d'une robe ôe chambre, se promenait avec agitalion dans son cabinet; sa nuit avait été une longue et fiévreuse insomnie; un espion bien payé, ayant eu depuis deux jours mission d'observer autant que possible ce qui se passait chez mademoiselle Antonine, avait rapporté à 31. Pascal la visite du prince au président Hubert.
Cette démarche significative et prompte ne laissait au financier aucun doute sur la ruine de ses projets à l'endroit de la jeune fille; cette cruelle déception so compliquait chez lui d'autres ressentiments : d'abord la rage de reconnaître que, malgré les millions dont il disposait, sa volonté, si opiniâtre qu'elle fût, était obligée de reculer devant des impossibilités d'auiant plus poignantes, qu'il s'était cru et vu sur le point de réussir. Ce n'était pas tout : s'il n'éprouvait pas d'amour pour Antonine dans la généreuse acception du mot, il éprouvait, pourcetto ravissante enfant, l'un de ces ardents caprices, éphémères peut-être, mais d'une extrême vivacité, tant qu'ils durent; aussi avait-il fait ce raisonnement d'un féroce égoïsme :
Ih LES SFPT PÉCHÉS CAPITAUX.
« — Je veux possédera lout prix celte petite fille; jo répoiiserai s'il le faut, etquand j en serai las, une pension de12 ou 15,000 francs m en débarrassera; je suis assez riche pour me passer cetle fantaisie. »
Tout ceci, quoique odieux, était, au point du vue de la société actuelle, parfaitement possible et légal, et c'est, nous le répétons, cette possibilité même qui rendait l'insuccès si douloureux a M. Pasral. Autre chose encore; ce qu'il ressentait pour Antonine, n'étant, ciprèstout, qu'une ardeur sensuelle, ne comportait pas la préférence exclusive de l'amour; aussi, tout en désirant passionnément cette jeune fille, d'une beauté virginale et candide, il n'en avait pas moins été vivement frappé delà beauté provoquante de Madeleine, et, par un raffinement de sensualité, qui redoublait aussi sa torture, M.Pascal avait, toute la nuit, évoqué à son imagination enflammée le contraste de ces deux adoiabk's créatures.
A l'heure où nous le voyons cliez lui, M. Pascal était encore en proie a la même obsession.
— .Malédiction sur moi! se disait-il, en se promenant d'un pas inégalet fébrile. Pourquoi ai-je vu cette damnée femme blonde, aux sourcils noirs, aux yeux bleus, au teint pâle, à la physionomie hardie, à la tournure provoquante?...HUe méfait paraître plus désirable encore celte petite fille ci peine éclose.. Malédiction sur moi! ces deux figures vont elles me poursuivre ainsi malgré moi!. ..ou plutôt, ma pensée désordonnée va-t-elle toujours ainsi lesévoquer! Misère deDieu!...ai-jeété assez sot... assez brute!... En m'y prenant autrement... je ne sais comment.... mais enfin la chose était faisable, facile (et c'est là ce qui fait ma rage),je pouvais certainement, riche comme je le suis, épouser celte petite
fille... et avoir l'autre pour maîtresse, car, je n'en doute pas, elle est la maîtresse de cet archiduc que Dieu confonde; et je le défie do pouvoir lui donner autant d'argentque je luienauraisdonné, moi... oui, oui, repril-il en serrant les poings avec un redoublement de rage, c'est à en devenir fou... fou furieux... de se dire : Je ne demandais pas, après tout, à avoir pour maîlreose l'impératrice de Russie ou à épouser la fille de la reine d'.Ânglelerre, ou autre... Qu'est-ce que je voulais? me marier à une petite fille bourgeoise, nièce d'un vieux bonhomme de magistrat, qui n"a pas le sou... Est-ce qu'il n'y a pas cent exem[>les de mariages pareils? et je n'ai pu réussir! et j ai près de trente millions de fortune! Misère de Dieu! Elle me sert k grand'chose, ma fortune!..- pas même a enlever une belle maîtresse à cet automate de prince allemand! Après tout, elle ne doit l'aimer que pour son argent... il approche de la quarantaine, il est fier comme un paon, bête comme une oie, et froid comme une glace. Je suis plus jeune que lui, pas plus laid, et, s'il est archiduc, ne suis-je pas archimillionnaire? Et puis, j'ai sur lui l'avantage de l'avoir mis sous mes pieds, car cette maudite et insolente femme m'a entendu traiter son imbécile de prince comme un misérable... Elle lui a reproché devant moi de souffrir les humiliations que je lui imposais. Elle doit mépriser cet homme-là!... et, comme toutes les femmes de son espère, avoir un faible pour l'homme énergique et rude qui a mis sous ses pieds ce gr<ind flandrin couronné; elle m'a impitoyablement traité devantlui... c'est vrai... mais pour le flatter... nous connaissons ces roueries-là... Oh! si je pouvais la lui enlever, cette femme!... quel triomphe!... quelle vengeance!... quelle consolation de mon
mariage manqué!... Consolation? non... car Tune de ces deux femmes ne me fait pas oublier l'autre... Je ne sais si c'est 1 ûge, mais je ne me suis jamais connu une ténacité de désirs pareille à celle que j'éprouve pour celte petite fille.... Enfin, n'importe, si je pouvais enlever au prince sa maîtresse... ce serait déjà la moitié de mon vouloir accomplie. . . et, qui sait? cette femme connaît Antoninc... elle semble avoir de l'mfluence sur elle... Oui, qui sait si, une fois à moi, je ne pourrais pas, à force d'argent, la décider à... .Misère de Dieu! s'écria Pascal avec une explosion de joie farouche, quel triomphe!... enlever sa femme à ce blond jouvenceau, et sa belle maîtresse à cet archiduc!... Quand ma fortune devrait y passer... cela sera!
Et notre homme, se redressant, sembla se grandir dans une attitude d impérieuse volonté , tandis que ses traits prenaient une expression de joie diabolique.
— Allons... allons... reprit-il en relevant la tête, quoique j'en aie médit, comme un sol et comme un ingrat... l'argent est une belle chose.
Puis, s'arrêtant pour réfléchir, il reprit, après quelques moments de silence :
— Voyons, du calme... engageons bien la chose... et surtout lestement. Mon espion saura ce soir où demeure la maîtresse de l'archiduc, à moins quellen habite au palais, ce qui n'est pas probable... Une fois sa demeure connue!... ajouta-l-il, en se frottant le menton d'un air méditatif, une fois sa demeure connue, pardieu! je lui dépèche cette vieille rouée de madame Doucet... la marchande à la toilette. C'est le vieux moyen... et toujours le meilleur... pour engager la chose, avec les actrices, les bourgeoises et les
femmes entretenues; car, après tout... la maîtresse du prince ne doit pas être autre chose; elle est venue, tête nue, se jeter sans façon au beau milieu de notre conversation; elle n'avait donc aucun ménagement à garder... Ainsi, je ne peux pas me servir d'un intermédiaire plus convenable que la mère Doucet... Mandons-la tout de suite.
M. Pascal était occupé à écrire a son bureau lorsque son valet de chambre entra.
— Qu'est-ce qu'il Y a ? demanda brusquement le financier, je n'ai pas sonné...
— Monsieur... c'est une dame...
— Je n'ai pas le temps.
— Monsieur, c'est qu'elle vient pour une lettre de crédit.
— Qu'elle passe à la caisse.
— Cette dame voudrait parler à monsieur.
— Impossible... qu'elle passe à la caisse. Le valet de chambre sortit.
Pascal continua d'écrire; mais, au bout de quelques instants, le domes'ique revint.
— Çà! finira-t-il? cria M. Pascal. Qu'est-ce encore?...
— Monsieur, c'est cette dame qui...
— Ah ça est-ce que vous vous moquez du monde? Je vous ai dit de l'envoyer h la caisse!
— Cette dame m'a remis sa carte, en me disant de prier monsieur de lire ce qu'elle venait d'écrire au bas au crayon.
— Voyons... donnez... C'est insupportable, dit Pascal, en prenant la carte, où il lut ce qui suit :
LA MARQUISE DE MIIlANDA.
Au-dessous du nom, était écrit au crayon : « Elle a eu Ihonneur de rencontrer hier M Pascal » à l'Elysée-Bourbon, chez S. A. l'archiduc Léo- » pold. »
La foudre serait tombée aux pieds de M. Pascal, qu il n'eût pas été plus stupéfié; il ne put en croire ses yeux et relut une seconde fois la carte en se disant :
— La marquise de Miranda... c'est donc une wiarqiiise!... Bahl... elle est viarquise comme Lola-Montes esi comtesse, noblesse de cotillon. Mais enfin c'est elle...Elleici... chez moi.. au moment oùje m'iniiéniais à trouver moyen de me mettre en rapport avec elle... Ah! Pasral, mon ami Pascal... ton étoile d'or, un moment cachée, brille enfin de tou'- son éclat... Et c'est sous le prétexte d'une lettre de crédit quelle vient ici... Voyons... voyons, Pascal, mon ami, du calme... on ne retrouve pas deux fois dans sa vie... une occasion pareille... Songe que si tu es habile... tu peux, du môme coup de filet, prendre la maîtresse du prince et la femme de ce blond jouvenceau. Ah! mon cœur bat d'une force!... Je suis sûr que je suis pâle...
— Monsieur... qu'est-ce que je dois répondre h cette dame? demanda le valet de chambre, étonné du silence prolongé de son maître.
— Un moment, drôle, attends mes ordres, reprit brusquement Pascal.
— Allons... du calme, encore une fois du calme, pensait-il. L'émotion perdrait tout... paralyserait mes moyens... C'est une terrible partie k jouer... car ayant si beaujeu... je crois, misère de Dieu! que je
me brûlerais la cervelle de rage si j'avais la maladresse de perdre.
Après un moment de silence, pendant lequel il parvint à dominer son agitiUion intérieure, Pascal se dit :
— Me voiFd remis, voyons la venir... et jouons serré.
Et il ajouta tout haut :
— Faites entrer cette dame...
Le domestique sortit et re vin t bientôt ouvrir la porte et annoncer :
— Madame la marquise de Miranda.
Madeleine, contre son habitude, était vêtue ce jourlà, non plus enmère-gr and, ainsi que, la veille, elle l'avait dit au prince, mais avec une fraîche élégance qui rendait sa beauté plus irrésistible encore : un chapeau de paille de riz a la Pamela, orné d'épis de blés
.mêlés de bleuets, dégageait et découvrait le visage et le cou de la marquise, une fraîche robe de mousseline blanche, aussi semée de petits bleuets, d^-ssinait les contours d'une taille incomparable, type achevé de la fine élégance, delà souplesse voluptueuse qui caractérise les créoles mexicaines, tandis que son écharpe de gaze ondulait légèrement selon les aspirations tranquilles d'un sein de marbre.
Pascal resta un moment ébloui, fasciné.
Il revoyait Madeleine mille fois plus belle... plus provoquante, plus désirable encore que la veille... Et
quoique fin connaisseur, ainsi qu'il l'avait dit au prince, quoiqu'il eûtjouiel abusé de tous ces trésors de beauté, de grâce et de jeunesse que la misère rend tributaires de la richesse, de sa vie, il n'avait soupçonné l'existence d'une créature telle que Madeleine... et, chose étrange ou plutôt naturelle pour cet homme blasé, dépravé par la satiété de tous les plaisirs, il évoquait, en ce moment même, la figure virginale d'Anionine à côté de celle delà marquise; pour lui, Vénus Aphrodite se complétait par Hébé ..
Madeleine, profilant du silence involontaire de Pascal, lui dit d'un ton sec. hautain et sans faire la moindre allusion 'a la scène delà veille, malgré les quelques mots ajoutés à son nom sur sa carte :
— Monsieur... j'ai sur vous une lettre de crédit... la voici... j'ai voulu vous voir pour quelques arrangements d'affaires.
Cet accent dédaigneux et bref déconcerta Pascal; il s'attendait, sinon à des excuses, du moins à quelques explications sur la scène de la veille; aussi lui dit-il presque en balbutiant :
— Comment... madame... vous venez ici, seulement, à propos... de cette lettre de crédit!...
— Pour cette lettre... d'abord; puis... pour autre chose...
— Je m'en doutais, se dit Pascal avec un soupir d'allégement, la lettre de crédit n'était qu'un prétexte... C'est bon signe.
Et il reprit tout haut :
— La lettre de crédit, madame, est du ressort de mon caissier... 11 aura Tordre de faire ce que vous lui demanderez. Quant à l'autre chose qui vous amène, elle m'est, je l'espère, toute personnelle?
— Oui...
— Avant d'en parler, madame, nie permettrez-vous de vous faire une question?
— Laquelle?
— Sur la carte que vous venez de me faire remettre, madame, vous avez écrit que vous m'aviez vu hier à rÉlysée?
— Ensuite?...
— Mais vous ne paraissez vous souvenir de notre entrevue... que par écrit,
— Je ne comprends pas.
— Voyons, dit Pascal en reprenant peu à peu son assurance, et pensant que la sécheresse d'accent de Madeleine était une feinte dont il ne devinait pas encore le but, voyons, madame la marquise... avouez qu'hier vous avez traité... bien durement votre humble serviteur...
— Après?...
— Comment? vous n'éprouvez pas un petit remords, d'avoir été si méchante?... vous ne regrettez pas votre injuste vivacité envers moi?...
— Non!
— Très-bien!... j'y suis... c'était d'un excellent effet pour ce brave homme d'archiduc, se hasarda de dire Pascal en souriant, espérant d'une façon ou d'une autre faire sortir Madeleine de cette réserve glacée dont il commençait à s'inquiéter, c'est toujours très-adroit d'avoir l'air de prendre les intérêts de la dignité de ceux que nous dominons... car, entre nous... belle... adorable., comme vous l'êtes, vous devez faire de ce pauvre prince tout ce que vous voulez... mais je vous défie d'en jamais faire... un homme d'esprit.., et un homme généreux.
— Continuez...
— Tenez, madame la marquise, je n'ai pas vu voire lettre de crédit, et Pascal l'ouvrit, je paiie que c'est d'une mesquinerie atroce... Parbleu... j'en étais sûr... quarante mille francs, . . qu'est-ce qu'une femme comme vous peut fau'e à Paris, avec cette misère?... Ah! aii! ah; quarante mille franco... il n'y a qu'un archiduc allemand capable dune (elle magnificence.
Madeleine avait d'abord écoulé Pascal sans le comprendre. Bientôt elle le comprit : il la regardait comme la maîtresse du prince et vivant de ses libéralités.
Une bouffée de rougeur monta soudain au vi.sage de Madeleine... Puis, un moment de réflexion la calma, et, pour ses projets, elle sut même gré à M. Pascal de cette supposition; aussi reprit-elle avec un demisourire :
— Décidément, monsieur... vous n'aimez pas le prince...
— Je l'abhorre! s'écria audacieusement Pascal, encouragé parle sourire de la marquise, et croyant faire un coup de maître en brusquant les choses. Je l'exècre, ce maudit prince... car il possède un inestimable trésor... que je voudrais lui ra\ir au prix de tous les miens...
Et Pascal jeta un regard enflammé sur Madeleine, qui reprit :
— Un trésor?... je ne croyais pas le prince si riche... puisqu'il avait recours 'a vous... pour un emprunt... monsieur.
— Eh! madame... dit Pascal d'une voix basse et palpitante, ce trésor... c'est vous...
— Allons, vous me flattez, monsieur.
— Ecoulez, madame, reprit Pascal après un mo-
ment de silence, allons droit au fait, c'est la bonne méthode. Vous êtes une femme desprit, je ne suis point sot, nous nous entendrons...
— A propos de quoi, monseur?
— Jfi vais vous le dire. Si a létranger je ne passe pas positivement pour... une rosière en matière de finances... je passe pour avoir une petite aisance, n'est-ce pas?
— Vous passez pour puissamment riche, monsieur.
— Je passe pour ce que je suis... je vais vous le prouver : un million comptant pour frais d'établissement... cent mille livres de rentes viagères, une corbeille de noce, comme tous les archiducs de la Germanie réunis n'en pourraient payer une... en boursicolant, et de plus je défraie la maison. Que dites-vous de cela?
3Iadeleine, qui ne comprit pas tout d'abord, regarda Pascal d'un air très-surpris; il reprit :
— Cette libéralité vous confond... ou bien vous n'y croyez pas peut-être. Cela vous paraît fort... je vais vous montrer que je peux mo permettre cette foUel'a... Voici un petit carnet qui n'a l'air de rien... et il le prit dans l'un des tiroirs de son bureau; c'est mon bilan... et, sans être bien forte en finances, vous pouvez voir que, cette année, mon inventaire se monte à vingt-sept millions cinq cent soixante mille francs. Maintenant, supposons que ma folio me coûte une somme ronde de trois millions, il me reste vingt-quatre petits millionnets qui, manipulés, me rapporteront toujours bien dans les environs de quinze cent mille livres de rente... et comme je vis admirablement bien avec cinquante ou soixante mille francs par an, je rat-
trape en trois années, seulement avec mon revenu, les trois millions de ma folie. Je vous dis cela, marquise, parce que, surtout en fait de folies, il faut compter et prouver qu'on peut tenir ce qu'on promet. Maintenant, avouez que le bonhomme Pascal vaut bien un archiduc!
— Ainsi... cette offre... c'est à moi que vous la faites, monsieur?
— Quelle question! voyons, quittez votre archiduc... donnez-moi des arrhes... je vous compte delà main a la main le million de bons du trésor. Je passe acte chez mon notaire pour les cent mille livres de renies viagères... et, si le père Pascal est content... il n'est pas au bout de son rouleau.
Le financier disait vrai; ces offres, il les faisait sincèrement, l'impression croissante qu'il éprouvait à la vue de Madeleine, l'orgueil d'enlever à un prince sa maîtresse, la vanité de l'entourer aux yeux de tout Paris d'une grande splendeur et d'exciter l'envie de tous; enfin, l'abominable espérance d'amener la marquise, à force d'argent, à enlever Antonine'a Frantz, tout enfin justifiait, dans son ignominie et dans sa magnificence, l'offre de Pascal à Madeleine.
Reconnaissant a cette offre le degré d'influence qu'elle exerçait sur Pascal, Madeleine s'en réjouit, et, pour éprouver davantage encore la sincérité de celto offre, elle reprit, en paraissant hésiter :
— Sans doute, monsieur, ces propositions sont audessus de mon faible mérite; mais...
— Cinquante mille livres de rentes viagères de plus, et une maison do campagne ravissante, s'écria Pascal. C'est mon dernier mot, marquise!
— Voici le mien, monsieur Pascal, reprit Madeleine
en se levant et en jetant sur le financier un regard qui le fit reculer :
— Écoutez-moi bien : Vous êtes bassement cupide; votre oiTre magnifique me prouve donc l'impression que j'ai produite sur vous.
— Si celte offre ne suffit pas, s'écria Pascal en joignant les mains, parlez, et...
— Taisez-vous, je n'ai pas besoin de votre argent.
— Ma fortune, s'il le faut.
— Reiiardez-moi, monsieur Pascal, et si vous avez jamais osé regarder urie honnête femme en face et su lire sur son front la vérité, vous verrez que je dis vrai. Vous mettriez toute votre fort une là, à mes pieds, cjue le dédain et le dégoût que vous m'inspirez resteraient ce qu'ils sont.
— Écrasez -moi, mais laissez-moi vous dire...
— Taisez-vous... 11 m'a convenu de vous laisser croire un instant que j'étais la maîtresse du priace... d'abord parce que je n'ai pas souci de Teslime d'un homme de votre espèce... et puis parce que cela vous encourageait dans vos offres insolentes.
— Mais alors... pourquoi m'avoir...
— Taisez-vous. . . j'avais besoin de savoir mon degré d influence sur vous; je le sais... je vais en user.
— Oh!... je ne demande pas mieux, si vous voulez me...
— Je suis venu ici pour deux raisons; la première, pour toucher cette lettre de crédit...
— A l'instant, mais...
— .l'étais venue ensuite pour mettre un terme à l'abus infâme que vous faites d'un service en apparence çjéiiéreuscmont rendu au mari de ma meilleure amie, M. Charles Duterlre...
L\ I.UXUIIE. T. 11. 6
— Vous connaissez les Dutertre... ah! je vois le piège..
— Tous moyens sont bons... pour prendre les êtres malfaisants... vous y êtes pris...
— Oh! pas encore, reprit Pascal enserrant les dents de rage et de désespoir, car l'impérieuse beauté de Madeleine, encore augmentée par l'animation de son langage, exaspérait sa passion jusqu'au vertige; peut-être triomphez-vous trop tôt, madame.
— Vous allez le voir...
— Voyons, dit Pascal en tâchant de payer d'audace malgré la torture qu'il endurait, voyons...
— A l'instant... là... sur cette table, vous allez signer un acte en bonne forme... par lequel vous vous engagez à accorder 'a M. Dutertre le temps que vous lui aviez accordé sur parole, pour se liquider envers vous.
— Mais...
— Comme vous pourriez me tromper, et que je n'entends rien aux affaires, j'ai chargé un notaire de rédiger cet acte, afin que vous n'ayez plus qu'à le signer.
— C'est une plaisanterie!
— Le notaire m'a accompagnée... il attend dansla pièce voisine...
— Comment!... vous avez amené?...
— On ne vient pas seule chez un homme comme vous... Vous allez donc me signer cet acte... à l'instant.
— Et en retour?
— Mon dédain et mon dégoût, comme toujours... . — C'est ainsi.
— Vouloir m'enlever gratis mon 7nei7/e«7' morcemi,, au moment où, dans la rage qui me possède... il ne
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me reste qu'à me ropaître de vengeance pour me consoler un peu! Ah! la Dulerlre est votre meilleure amie!... ah! ses larmes vous seront amères!... ahîles douleurs de celte famille vous déchireront le cœur! Pardieu! cela se trouve à point, et j'aurai ma vengeance aussi, moi!
— Vous refusez?
— Si je refuse... Ah çà! madame la marquise, vous me croyez donc idiot! et, pour une femme d'esprit, vous êtes faible... en ce moment. Vous m'auriez pris par la càlinerie... entortillé par quelque promesse...j'étais capable de...
— Allons donc, est-ce qu'on s'abaisse à faire semblant de vouloir séduire M. Pascal?... on lui ordonne de réparer une indignité... il la répare... et on méprise M. Pascal après comme devant, aujourd'hui comme hier .. demain comme aujourd hui...
— Misère de Dieu! c'est à devenir fou! s'écria lo financier, abasourdi, presque effrayé de 1 accent de conviction que prenait Madeleine, et se demandant si elle n'avait pas connaissance de quelque petit 5ec?vf véreux dont elle pouvait se faire une arme. Mais notre homme, fin et prudent comme un fripon, se rassura bientôt après un rapide examende conscience, et reprit:
— Eh bien! madame, me voici prêt à obéir si vous m'y forcez... j'attends...
— Ce ne sera pas long...
— J'attends...
— J'ai vu... dans votre rue plusieurs logements à louer... Cela n'a rien, assurément, d'extraordinaire, monsieur Pascal; mais un hasard heureux a voulu qu'il y eîit un fort joli appartement, au premier, disponible, presque enf.ice de voire maison.
Pascal regarda Madeleine d'un air hébété.
— Cet appartement... je le prends... et je m'y installe demain...
Un vague pressentiment fit tressaillir le financier; il pâlit.
Madeleine poursuivit, en attachant son regard brûlant sur celui de cet homme :
— A toute heure du jour et de la nuit... vous saurez que je suis la... Vous ne pourrez sortir de chez vous ou y entrer sans passer devant mes fenêtres... où je serai souvent, très-souvent... j'aime assez me mettre à la fenêtre... Vous ne quitterez pas votre maison... je vous en défie... Un charme irrésistible... fatal... vous y retiendra pour votre supplice de tous les instants... Ma vue... causera votre torture, et vous rechercherez ma vue... Chaque fois que vous rencontrerez mes regards, et vous les rencontrerez souvent, vous recevrez un coup de poignard au cœur... et cependant, embusqué derrière vos rideaux, vous épierez mes moindres regards.
En parlant ainsi, Madeleine avait fait un pas vers Pascal, le tenant fasciné, pantelant, sous ses yeux fixes, ardents, dont il ne pouvait détacher les siens.
La marquise poursuivit :
— Ce n'est pas tout., comme ce logement est vaste... Antonine, aussitôt après son mariage, viendra, ainsi que Frantz, habiter avec moi... je ne sais vraiment pas alors, mon pauvre monsieur Pascal, ce que vous deviendrez.
— Oh!.,, cette femme... est infernale, murmura le financier.
— Jugez donc... les tortures de toutes sortes que vous aurez à endurer. 11 fallait que \ ous fussiez bien
LA LUXURK. 89
épris d'Anlonine, pour vouloir Tépouser; il fallait qui; vous fussiez bien épris de moi, pour mettre votre furlune à mes pieds... Eli bien! non-seulement vous souffrirez un martyre atroce en voyant posséder par d'autres les deux femmes que vous avez si follement désirées (car je suis veuve... et j'ai fort envie de me remarier], mais encore, vos immenses richesses, vous les maudirez... car chaque instant du jour vous dira quelles ont été impuissantes, qu'elles seront toujours impuissantes à satisfaire vos plus ardents désirs.
— Laissez-moi! balbutia Pascal en reculant devant Madeleine qui le tenait toujours sous son regard. Laissez-moi! Mais c'est donc le démon. ..quo cette femme!...
— Tenez, voyez-vous, reprit la marquise, malgré moi, je vous plains, mon pauvre monsieur Pascal, en songeant à votre rage envieuse, à votre jalousie féroce, exaspérées jusqu'à la frénésie par la pensée incessante du bonheur d'Antonine, car vous nous verrez presque chaque jour... souvent aussi la nuit; oui, la saison est belle, le clair de lune charmant, et, bien des fois, le soir, très-tard, caché dans l'ombre, le regard ardemment hxé sur ma demeure, vous verrez tantôt Antonine et moi, accoudées à notre balcon, jouissant de la fraîcheur du soir, et riant fort, je vous l'avoue, de monsieur Pascal, alors placé, sans doute, derrière quelque persienneetnous dévorant des yeux, tantôt Antonine et Frantz, à leur croisée, parleront d'amour au clair de la lune,tandisque moi eimon futur n)ari, nous serons aussi délicieusement occupés sous vos yeux.
— Malédiction! s'écria Pascal hors de lui, elle me torture sur des charbons ardents.
î)0 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Et ce n'est pas tout, reprit la marquise d'une voix basse, presque palpitante, à une heure plus avancée, vous verrez nos fenêtres se fermer, nos rideaux discrètement tirés sur la faible lueur de la lampe d'albâtre, si douce et si propice aux voluptés de la nuit... Puis, la marquise, riant aux éclats, ajouta : Aussi, tenez, mon pauvre monsieur Pascal, je ne serais pas éionnée que, de désespoir et de rage, vous deveniez fou ou que vous vous brûliez la cervelle.
— Pas sans m'être vengé, du moins, murmura Pascal, saisi d'un effrayant vertige, en se précipitant sur son bureau dans lequel il y avait un pistolet chargé,..
Mais, Madeleine, qui savait avoir tout à redouter d'un pareil homme, s'était, en s'avançant pas à pas vers lui, le tenant sous son regard, ainsi peu à peu approchée de la cheminée; au geste menaçant de Pascal, (lie tira violemment le cordon de la sonnette qu'elle avait remarqué.
Aussi, au moment où Pascal, livide, effrayant, se retournait vers 3Iadeleine, le domestique entrait vivement, tout surpris de la précipitation des coups de sonnette...
Au bruit de la porte qui s'ouvrit, à la vue de son valet de chambre, Pascal revint à lui... rejeta vivement derrière lui la main qui tenait le pistolet, et le laissa tomber sur le tapi?.
La marquise avait profilé de ces quelques instants pour s'approcher de la porte, laissée ouverte par le domestique, et pour dire à haute voix au notaire, qui, assis dans une pièce voisine, s'était aussi vivement levé au bruit précipité de la sonnette :
— Monsieur... mille pardons de vous avoir fait si longtemps attendre... veuillez vous donner la peine d'entrer. Le notaire entra.
LA LIXURE, 91
— Sortez, dit brusquement Pascal à son domestique.
Et le financier essuya son front livide, baigné d'une sueur froide.
Madeleine, restée seule avec Pascal et le notaire, dit à celui-ci :
— Vous avez, monsieur, préparé l'acte relatif à M. Charles Dutertre?
— Oui, madame la marquise, il n'y a plus qu'à approuver l'écriture et à signer.
— Fort bien... dit la marquise; puis, pendant que Pascal, anéanti, s'appuyait sur le fauteuil placé devant son bureau, elle prit une feuille de papier, une plume, et écrivit ce qui suit :
« Signez l'acte... et non-seulement je ne viendrai » pas habiter en face de votre maison... mais, ce soir, j» je quitterai Paris, où je ne reviendrai pas de long- » temps... Ce que je promets, je le tiens... «
Ces lignes écrites, Madeleine remit le papiers Pascal, en disant au notaire :
— Pardon, monsieur... il s'agit d'une condition relative à l'acte.. .que je désire soumettre à M. Pascal,
— Parfaitement, madame la marquise, répondit le notaire en s'inclinant, pendant que le financier lisait.
A peine eut-il lu, qu'il dit au notaire d'une voix altérée, et comme s'il avait hâte d'échapper à un grand danger : ^
— Cet acte... monsieur... cet acte... finissons.
— Je vais, monsieur... préalablement vous en donner lecture, répondit le notaire en tirant l'acte de sou portefeuille et le dépliant avec lenteur.
Mais M.Pascal le lui arracha brusquement dos mains, et dit. comme si sa vue eût été troublée :
— Où faut-il siener?...
î'2 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Ici, monsieur... et approuver récriture auparavant... mais il est d'usage de...
Pascal écrivit d'une main convulsive et tremblante l'approbation d'écriture, signa, jeta la plume sur le bureau et baissa la tête, afin de ne pas rencontrer le regard de Madeleine.
— Il manque encore un paraphe ici, dit le minutieux notaire.
Pascal parapha, le notaire prit l'acte en jetant un <;oup dœil surpris, presque craintif, tant l'expression de la figure livide de Pascal était sinistre.
La marquise, toujours de sang-froid, reprit sa lettre de crédit, laissée sur le bureau, et dit au financier :
— Comme j'aurai besoin de tous mes fonds pour mon voyage, monsieur, et que je pars ce soir... je vais, si vous le voulez bien, loucher la totalité de cette lettre de crédit?
— Passez à la caisse! répondit machinalement Pas- I al, les yeux égarés et injectés de sang, car, a sa pâleur livide, avait soudain succédé une rougeur pourprée.
Madeleine, précédant le notaire, qui prétexta de saluer Pascal pour le regarder encore d'un air alarmé, Madeleine sortit du cabinet, ferma la porte, et dit au domestique :
— Où est la caisse, je vous prie?
— La première porte a gauche dans la cour, madame.
La marquise quittait le salon lorsqu'un grand bruit se fit entendre dans le cabinet de Pascal...
On eût dit lachute d'un corps tombantsur le plancher.
Le domestique, quittant aussitôt l\Iad(>lt>ino et le notaire, courut chez son maître.
LA LIXURE. 93
La marquise, après avoir louché en billets de i) nque le montant de sa lettre de crédit, allait remonicr en voiture, accompagnée du notaire, lorsqu'elle vit sortir de la porte cochère le domestique d'un air effaré .
— Quya-t-il, mon bon ami? lui demanda le notaire, vous semblez effrayé?
— Ah! monsieur, quel malheur! Mon maître vient davoir une attaque d'apoplexie... je cours chercher un médecin. .
Et il disparut en courant.
— Je disais aussi, reprit le notaire, en s adressant à Madeleine, ce cher monsieur ne me parait pas dans son état naturel, cela ne vous a-t-il pas fait cet effet là, madame lamarquise?...
— Je trouvais comme vous, monsieur, quelque chose de particulier dans l'expression de la physionomie de M. Pascal.
— Dieu veuille que cette attaque n'ait rien de grave, madame la marquise... Un homme si riche mourir dans toute la force de l'âge, ce serait vraiment dommage.
— Grand dommage, en vérité; mais diles-moi, monsieur, si vous le voulez bien, je vais vous reconduire chez vous, et vous me remettrez l'acte relatif à M. Dutertre... J'en ai besoin,
— Le voici, madame la marquise, mais je ne souffrirai pas que vous vous dérangiez de votre route pour moi... Je vais 'a deux pas d'ici.
— Soit. Ayez alors la bonté de prendre ces quarante mille francs. Je désirerais avoir dix mille francs en or pour mon voyage, et une lettre de crédit sur Vienne.
— Je vais m'en occuper tout de suite, madame la
9i LES SEl'T PÉCHÉS CAPITAIX.
iii;jif|uise. Et quand faudra-t-il vous porter ces fonds?
— Ce toir, avant six heures, je vous prie.
— Je serai exact, madame la marquise.
Le notaire salua respectueusement, et Madeleine se fil aussitôt conduire a l'usine de Charles Dulertre.
Madeleine, nous l'avons dit, setait, en sortant de chez M. Pascal, fait conduire chez madame Dutertre; celle-ci était seule, retirée dans sa chambre à coucher lorsque la servante lui annonça la marquise.
Sophie, alors assise dans un fauteuil, semblait en proie à un grand désespoir; a la vue de son amie, elle releva vivement la lêle; ses traits, navrés, baignés do larmes, étaient d'une pâleur mortelle.
— Tiens... lis... et ne pleure plus, s'écria tendrement Madeleine, en lui remettant l'acte signé par M. Pascal, hier... avait-je tort de te dire : Espère.
— Ce papier!... reprit madame Dutertre avec surprise, qu'est-ce?... explique-toi.
— Ta délivrante et celle de ton mari...
— Notre délivrance?
— M. Pascal s'est engagé à donner a ton mari tout le temps que celui-ci demandait pour s'acquitter...
— 11 serait vrai!! Non... non... un tel bonheur... encore une fois, c'est impossible!!
— Lis donc, incrédule.
LA LfXUnE. 95
Sopliie parcourut rapidement l'acte, puis, regardant la marquise avec stupeur :
— Cela. . tient du prodige, reprit-elle, je ne puis en croire mes yeux... et par quel moyen?... Mais, mon Dieu! c'est de la magie!
— Peut-être... répondit Madeleine en souriant, qui sait?
— Ah. . pardon... mon amie... s'écria Sophie en so jetant au cou de la marquise, ma surprise était si vive... qu'un instant elle a paralysé ma reconnaissante. Tu nous arraches à la ruine... nous et nos enfants nous te devrons tout, bonheur... sécurité... fortune... Oh! Madeleine... tu es notre ange sauveur...
L'expression de la reconnaissance de madame Dutertre était sincère.
Cependant la marquise remarqua dans l'accent, dans le geste, dans le regard de son amie, une sorte de contrainte... Sa physionomie ne semblait pas sereine, radieuse, comme elle aurait dû le devenir à la nouvelle d'un salut inespéré.
Un autre chagrin préoccupait évidemment madame Dutertre; aussi, aprè.s un moment de silence attentif, Madeleine reprit :
— Sophie... tu me caches quelque chose, tes chagrins ne sont pas à leur fin?...
— Peux-tu le croire... lorsque, grâce à toi, Madeleine... notre avenir est aujourd'hui aussi beau, aussi assuré qu'il était hier désespéré... lorsque?...
— Je te dis, moi, ma pauvre Sophie, que tu souffres encore... Je devrais lire sur tes traits la joie la plus entière, et tu peux à peine dissimuler ton chagrin.
— Me croirais-tu ingrate?
9!3 [,ES SEPT PÉCHÉS CAPITAl'X.
— Jo crois ton pauvre cœur blessé... oui. et cette blessure est si douloureuse, qu'elle n'est pas mémo adoucie par la bonne nouvelle que je t'apporte.
— Madeleine, je l'en conjure... laisse-moi... ne mo regarde pas ainsi... cela me trouble.... ne m'interroge pas; mais, crois, ohl jet'en supplie, crois bien que, do ma vie. Je n'oublierai ce que nous te devons.
Et madame Dutertre cacha sa figure entre ses mains (>t fondit en larmes.
La marquise réfléchit pendant quelques instants, parut hésiter, et reprit :
— Sophie, où est ton mari?
La jeune femme tressaillit, rougit et pâlit tour k tour, et s'écria involontairement et presque avec crainte :
— Tu veux donc le voir?
— Oui.
— Je ne sais... s'il est... en ce moment à lusine, répondit madame Dutertre en balbutiant, mais, si tu le désires... si tu y tiens absolument .. je vais le faire demander... afin qu'il apprenne de toi-même... tout ce que nous te d-ivons...
La marquise secoua mélancoliquement la tôle et reprit :
— Ce n'est pas pour recevoir les remercîments do ton mari, que j'aurais voulu le voir, Sopliie... c'eût été pour... lui faire, comme à toi... mes adieux...
— Tes adieux?
— Ce soir... je quitte Paris.
— Tu pars!...
S'écria madame Dutertre, et son accent trahit un singulier mélange de surprise, de tristesse et de joie.
Aucune de ces nuances ne devait échapper à la pénétration de Madeleine.
LA LUXUaE. 97
Elle éprouva d'abord une impression pénible; ses yeux devinrent humides; puis, surmontant son émotion, elle dit à son amie en souriant avec douceur et prenant ses deux mains entre les siennes :
— Ma pauvre Sophie... tu es jalouse...
— Tu es jalouse de moi... avoue- le...
— Je t'assure...
— Sophie... sois franche... me nier cela, serait me faire penser que tu crois que j'ai été sciemment coquette... avec ton mari... et Dieusait ce qui en est... je ne l'ai vu qu'une fois... en face de toi...
— ."Madeleine, s'écria la jeune femme avec effusion et sans pouvoir retenir ses larmes, pardonne-moi... ce sentiment est honteux... indigne... car je connais l'élévation de ton cœur... et, à ce moment encore, tu viens nous sauver tous... mais si tu savais...
— Oui. ..ma bonne Sophie... si je savais... mais... je ne sais rien... voyons... fais-moi ta confession jusqu'au bout; peut-être me donnera-t-elle une bonne idée...
— Madeleine... en vérité, j'ai honte, je n'oserai jamais...
— Voyons... que crains-tu? puisque je pars... puisque je pars... ce soir!
— Tiens, c'est là ce qui me navre et m'irrite contre moi-même... ton départ me désole... j'avais espéré te voir ici chaque jour, pendant longtemps peut-être... et pourtant...
— Et pourtant... mon départ te délivrera d'une cruelle ap))réhension... n est-ce pas? Mais c'est tout simple, ma bonne Sophie, qu'as-tu à te reprocher, puisque, ce matin; avant de v(;nir le voir, j'avais résolu de partir?
98 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
— Oui... ta dis cela... vaillante et généreusecomnio tu Tes toujours.
— Sophie, je n'ai jamais menti... je te répète que, ce malin, avant de t'avoir vue... mon départ était arrêté... mais, je t'en conjure... dis-moi quelles causes ont éveillé ta jalousie... Cela est peut-être plus important que tu ne le penses pour la tranquillité de ton avenir.
— Eh bien! hier soir, Charles est rentré, brisé de fatigue et d'inquiétude, épouvanté des promptes mesures dont M. Pascal le faisait menacer; malgré ces préoccupations terribles... il m'a encore longuement parié de toi... alors, je te l'avoue, les premiers soupçons me sont venus en voyant à quel point ton souvenir dominait sa pensée... Charles s'est mis au lit... je suis restée pensive, assise a son chevet; bientôt il s'est endormi... épuisé par les poignantes émotions de cette journée, au bout de quelques instants son sommeil, d'abord tranquille, a paru agité, deux ou trois fois... ton nom est sorti de ses lèvres... puis ses traits se sont péniblement contractés, et il a murmuré, comme s'il eût étéoppressé par un remords: Pardon, Sophie.,, pardon et mes enfants, olil Sophie... puis il a encore prononcé quelques mots inintelligibles, et son repos n'a plus été troublé... Voilà tout ce qui s'est passé, Madeleine... ton nom seulement prononcé par mon mari... durant son sommeil... et cependant... Je ne puis te dire lemal affreux que cela m'a fait... en vain je cherchais la cause de cette impression si vive, si soudaine, car Charles ne t'avait vu qu'une fois et pendant un quart d'heureà peine... sans doute tu es belle... ohibien belle... el je ne puis t'^re comparée, je le sais... cependant jusqu'ici Charles m'avait toujours tant oiméo!...
LA LUXURF. 99
El la jeune femme ne put retenir ses larmes.
— Pauvre et bonne Sophie, reprit la marquise avec attendrissement, rassure-toi... il t'aime... il t'aimera toujours., et tu m'auras bientôt fait oublier...
Madame Dutertre soupira en secouant tristement la tête, Madeleine poursuivit :
— Crois-moi, Sophie... il dépendra de toi de me faire oublier... de même qu'il eût dépendu de toi d'empêcher ton mari de songer un seul instant à moi.
— Que veux-tu dire"!*
— Tout à l'heure j'ai provoqué ta confidence en t'assurant qu'elle aurait sans doute quelque heureux résultat pour ton bonheur a venir et pour celui de ton mari... je ne m'étais pas trompée.
— Explique-toi,..
— Voyons, figure-toi, ma bonne Sophie, que tu es à confesse... reprit Madeleine en souriant; oui, imagine-toi que tu es au confessionnal de ce grand et gros abbé Jolivet... tu sais : l'aumônier de la pension, qui nous faisait de si étranges questions lorsque nous étions jeunes filles... Aussi depuis ce temps-là, nie suis-je toujours demandé pourquoi il n'y avait pas d'abbesses pour confesser les jeunes filles. . .mais comme sans être abbcsse, je suis femme... ajouta la marquise en souriant de nouveau, je peux hasarder quelques questions dont notre ancien confesseur eût été fort atfriandé. . Voyons... dis-moi et ne rougis pas... ton mari t'a épousé par amour?...
— Hélas! oui.
— Veux-tu bien ne pas gémir à propos d'un si charmant souvenir!
— Ah! Madeleine... plus le présent est triste, plus certains souvenirs nous navrent. ..
— Le présent.... l'avenir seront ce que tu voudras qu'ils soient... Mais, réponds-moi : pendant les deux ou trois premières années de tonmariage... vous vous êtes cl imés... aimés... en amants, n'est-ce pas?,., ta nie comprends!
La jeune femme baissa les yeux en rougissant.
— Puis, peu à peu... sans que votre affection diminuât pour cela, celte tendresse passionnée a fait place k un sentiment plus calme... que votre amour pour vos enfants a rempli de charme et de douceur... mais enfin... les deux amants n'étaient plus que deux amis réunis par les devoirs les plus chers et les plus sacrés... est-ce vrai?
— Cela est vrai, Madeleine, et, s'il faut te le dire... quelquefois j'ai regretté ces jours de première jeunesse et d'amour; mais je me suis reproché ces regrets... me disant qu'ils étaient incompatibles peutêtre avec les sérieux devoirs qu'impose la maternité.
— Pauvre Sophie!... Mais, dis-moi... ce refroidissement... ou plutôt votre transformation damants en époux, en amis, si tu veux, n'a pas été soudaine, n'estce pas? Cela est venu... insensiblement et presque sans que vous vous en soyez aperçus?
— En effet... mais comment sais-tu?...
— Encore une question... chère Sophie... dans les premiers temps de votre amour... toi et ton mari... vous étiez, j'en suis certaine, très-coquets l'un pour l'autre? .laniais ta toilette n'était assez fraîche, assez jolie?... Rehausser par la recherche et par la grâce tout ce qu'il y avait en toi de charmant. .. enfin plaire à ton mari, le séduire toujours, le rendre amoureux toujours, telle était la seule pensée?... Ton Charles avait san^ doute quelque paifuin de prédilection... Et les beaux
LA LTJXLRE. 101
cheveux, (es vôtements exhalaient cette douce senteur qui, lors de l'absence, matérialise pour ainsi dire le souvenir de la femme aimée?
— C'est vrai... nous adorions Todeur de la violette et deliris... Ce parfum me rappelle toujours nos beaux jours d'autrefois.
— Tu vois donc bien... quant à ton mari, je n'en doute pas, il luttait avec toi de soins, d'élégance et de goût dans les plus petits détails de sa mise... enfin, tous deux ardents, passionnés, vous pariez avec délices vos jeunes amours... mais hélas! du sein de ce bonheur si facile, si commode, est sortie peu à peu l'habitude... l'habitude, ce fatal précurseur du sans-gêne, du sans-façon, de la négligence de soi... l'habitude, d'autant plus dangereuse, que souvent elle ressemble, à s'y méprendre, à un confiant et intime abandon... Aussi l'on se dit : « Je suis sûre d'être aimée... k quoi bon ces recherches, ces soins de tous les instants?... que sont ces futilités auprès du véritable amour?» De sorte, ma bonne Sophie, qu'il est venu un jour où, tout absorbée d ailleurs par ta tendresse pour tes chers enfants, tu ne t'es plus occupée de savoir si la coiffure seyait plus ou moins bien à ton joli visage?. . . si ta robe se drapait bien ou mal à ton gracieux corsage?... si ton petit pied était ou non coquettement chaussé dès le matin?,.. Ton mari, absorbé de son côté par ses travaux, comme toi par la maternité, s'est aussi peu à peu négligé. Insensiblement, vos yeux se sont accou-
.tumésà ce changement sans presque s'en apercevoir, de même que, pour ainsi dire, l'on ne se voit pas vieillir lorsque l'on vit continuellement ensemble. Et cela est si vrai, chère Sophie, que si, à cette heure, tu évoquais par le souvenir, la recherche, l'élégance des
soins charmants dont ton mari et toi vous vous entouriez au beau temps de vos amours... tu resterais saisie de surprise en comparant le présent au passé...
— Il n'est que trop vrai... Madeleine, répondit Sophie en jetant un regard triste, presque honteux sur ses vêtements négligés, sur sa coitfure en désordre. Oui... peu a peu, j'ai oublié l'art, ou plutôt le désir de |)laire à mon mari. Hélas! il est maintenant trop tard pour se repentir.
— Trop tard! s'écria la marquise, trop tard! Avec tes vingt-cinq ans, avec cette figure si attrayante... torp tard, avec cette taille enchanteresse, ces cheveux magnifiques, ces dents de perles, ces grands yeux tendres, cette main de duchesse et ce pied d'enfant, trop lard!... Laisse-moi être ta femme de chambre pendant une demi-heure, ma chère Sophie, et tu verras s'il est trop tard pour faire redevenir ton mari ardent et passionné comme autrefois.
— Ah! Madeleine, il n'y a que toi au monde pour donner de l'espoir 'a ceux qui n'en ont plus;et pourtant la vérité de tes paroles m'épouvante. Hélas! tu as raison... Charles ne m'aime plus.
— II t'aime toujours autant, et peut-être même plus que par le passé, pauvre folle. Car tu es pour lui lépouse la plus éprouvée, la tendre mère de ses enfants; mais tu n'es plus l'enivrante maîtresse; aus^^ n'a-t-il plus pour toi ce tendre, ce brûlant amour des premiers jours de votre bonheur. C'est un peu bien cru ce que je te dis la, ma bonne Sophie; mais enfin, le bon Dieu sait ce qu'il fait; il ne nous a pas créés d'essence matérielle; tout en nous n est pas matière, toit; mais ; tout, non plus, n'est pas esprit. Va, crois-moi, il est J quelque chose de divin le plaisir; aussi faut-il le parer.
LA LUXURE. lOo
le parfumer, l'adoniser. Enfin, pardonne-moi celle énormilé, en ménage... vois-lu, une petite poinle de luxure... nest pas trop, pour réveiller les sens endormi? par l'habitude... sinon l'agaçante maîtresse a toujours l'avantage sur l'épouse; et, entre nous, c'est un peu la faute de l'épouse, car, après tout, voyons, Sophie, pourquoi les devoirs de femme et de mère seraient-ils incompatibles avec les séductions et les voluptés de la maîtresse? pourquoi le père, le mari, ne serail-il pas aussi un amant ravissanl?Tiens, ma bonne Sophie, je vais, en deux mots, avec ma brutalité ordinaire, résumer ta position et la mienne : ton mari t'aime, et il ne te DÉsinE plus... il ne m'aime
pas, et IL ME DÉSIRE.
Puis, la marquise, riant comme une folle, ajouta :
— N'est-il pas étrange que ce soit moi... une mademoiselle,héUsl bien désintéressée dans la question, car je suis comme un gourmand sans estomac, qui parlerait d'une chère délicieuse... n'est-il. pas étrange que ce soit moi qui fasse ainsi la leçon à une femme mariée?
— Ah! Madeleine, s'écria Sophie avec eti'usion, tu nous auras sauvés deux fois aujourd'hui... car ce que mon mari ressent pour toi... il aurait pu le ressentir pour une autre femme moins généreuse que toi... et alors, songe donc à mon chagrin, à mes larmes! Oh! tu as raison... tu as raison... il faut que Charles revoie et retrouve dans sa femme... sa maîtresse d'autrefois.
L'entretien des deux amies fut interrompu par l'arrivéo d'Antonine.
lO'l LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
L'enlrelien de Madeleine et de Sophie fut donc interrompu par l'arrivée d'Antonine, qui, impétueuse comme la joie, la jeunesse et le bonheur, entra, ens'écriant :
— Sophie, je savais hier que Madeleine serait ici co matin, et j'accours pour vous dire que...
— Pas un mot de plus, petite fille, reprit gaiement la marquise, en baisant Antonine au front, nous n'avons pas un moment à perdre; il faut que nous soyons, comme nous l'étions autrefois en pension entre nous, les femmes de chambre de Sophie.
• — Quedis-tu?s'écrialajeunefemme.
— Mais, Madeleine, reprit Antonine, je venais vous prévenir que mon contrat a été signé ce matin par lo prince et par mon oncle, et que...
— Ton contrat est signé! mon enfant; c'est l'important, et je m'y attendais; tu meconteras le reste lorsque nous aurons fait à notre chère Sophie, la plus coquette toilette du monde; c'est fort important et surtout fort pressé.
Puisla marquise ajouta tout bas à l'oreille de madame Dutertre :
— Ton mari peut venir d'un moment à l'autre; il faut qu'il soit ravi... charmé... il le sera.
S'ad ressaut alors à Antonine, Madeleine ajouta :
— Vite, vite, mon enfant... aide- moi à apporter cette toilette devant la fenêtre... et occupons-nous d'abord de la coiffure de Sophie...
— Mais, en vérité, Madeleine... répondit madame Dutertre, en souriant, car elle renaissait, malgré elle, à l'espoir et au bonheur, en vérité, tu es folle.
— Pas si folle... répondit la marquise, en faisant asseoir Sophie devant la toilette; dénouant alors la magniBque chevelure de son amie, elle ajouta : avec des cheveux pareils, je serais laide comme un monstre, que je voudrais paraître agaçante au dernier point; juge un peu de toi... Sophie... Voyons, aide-moi, Antonine, car... ces cheveux sont si longs, si épais, que je ne puis les tenir dans ma main.
Ce fut quelque chose de charmant à voir que ces trois amie^ de beautés si diverses, ainsi groupées. La candide figure d'Antonine exprimait un étonnement tout naïf de cette toilette improvisée. Sophie, émue, troublée, par les tendres et brûlants souvenirs du passé, sentait sous son voile de cheveux bruns sa gracieuse figure, jusqu'alors pâle et attristée, se colorer d'une rougeur involontaire, tandisque Madeleine, tirant nu-rveilleusemcnt parti de la superbe chevelure do son amie, la coitfait ci ravir.
— Maintenant, dit la marquise à Sophie, quelle robe vas- tu mettre? Mais, j'y pense, elles doivent t'habiller horriblement mal, si elles sont toutes taillées sur le même patron?
— Elles le sont malheureusement, répondit Sophie en souriant.
— Très-bien! reprit la marquise,et toutes sont montantes, je parie?
— Oui, toutes sont montantes, dit la pauvre Sophie.
— De mieux en mieux, dit Madeleine. De sorte que ces jolies épaules à fossettes, ces bras charmants sont
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condamnés à un enfouissement perpétuel... cest déplorable. Voyons, as-tu du moins quelijue robo de, chambre bien élégante , quelque poignoir bien coquet?
— Mes robes de chambre sont toutes simples. 11 est vrai qu'autrefois...
— Autrefois'
— J'en avais de délicieuses.
— Eh bien! où sont-elles?
— Je les ai trouvées liop jeunes pour une mère de famille comme moi, répondit Sophie en souriant, et je les ai reléguées, je crois, dans le haut do cette armoire à glace.
Ld marquise n'en entendit pas davantage : elle courut à l'armoire, qu'elle bouleversa, cl trouva enfin deux ou trois très-jolics robes de chambre de talfetasrayé, d'une extrême fraîcheur; elle en choisit une fond bleu clair ■<{ rayures paille; les manches, ouvertes et flottantes, devaient laisser les bras nus à partir du coude, et, quoique se croisant par devant, cette robe pouvait s'entrouvrir à volonté, et dégager la poitrine.
— A merveille' dit Madeleine, cette étotfe est charmante, et aussi fraîche que si elle était neuve; il me faut maintenant des bas de soie blancs, dignes de ces élégantes pantoufles de Gendrillon que je trouve aussi dans cette armoire... où tu as enseveli tes armes, comme un guerrier qui ne va plus à la bataille.
^-Mais, ma chère Madeleine, dit Sophie, je...
— Il n'y a pas de mais, reprit impatiemment la marquise, je veux et j'entends que, tout à l'heure en entrant ici ton mari se croie... et soit rajeuni de cin([ ans.
Malgré une faible résistance, Sophie Dutcrtre se
montra docile aux conseils et aux soins coquets de >on amie; bientôt, à demi couchée sur une chaise longue, dans une pose pleine de raorbidesse et delangueur, elle consentit à ce que la marquise donnât la dernière toucher ce tableau vivant. En effet, Madeleine fit jouer quelques longues boucles de cheveux à lenteur du cou, d'une éblouissante blancheur, releva les larges manches, afin de bien laisser voir un coude à fossettes, entrouvrit quelque peu (malgré les chastes scrupules de Sophie) le corsage de la robe de chambre, qui, drapée avec une agaçante préméditation , laissait voir le bas d une jambe faite au tour et le plus joli petit pied du monde.
Il faut le dire, Sophie Dutertre était ainsi charmante ; l'émotion, le trouble, l'espoir, une vague inquiétude colorant son doux et attrayant visage, animaient son regard, faisaient palpiter son sein et donnaient à ses traits une expression délicieuse.
Antonine, frappéede cette espèce demétamorphose, s'écria naïvement, en frappant dansses petites mains:
— Mon Dieu! mou Dieu! Sophie, je ne vous savais pas si jolie que cela.
— Xi Sophie non plus ne le savait plus, répondit Madeleine en haussant les épaules, il faut que ce soit moi qui exhume tant d'attraits.
La servante de madame Dutertre, ayant frappé à la porte, entra et dit à sa maîtresse :
— Monsieur désirerait parler à madame... il est à l'atelier; il fait demander si madame est chez elle.
— 11 te sait ici, dit tout bas Sophie à Madeleine avec un soupir.
— Fais-lui dire de venir, reprit a demi-voix la marquise.
lOS LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Prévenez M. Dulertreqneje suis chez inoi, dit Sophie, à la servante, qui sortit.
Madeleine, s'adressant alors à son amie, d'une voix pénétrée, lui tendit les bras et lui dit:
— Et maintenant... adieu, Sophie... annonce à ton mari qu'il est délivrédeM. Pascal.
— Tu pars... déjà?... reprit Sophie avec tristesse, et quand te reverrai-je?. . .
— Je ne sais... un jour peut-être; mais j'entends les pas de ton mari... je te laisse.
Puis elle ajouta, en souriant :
— Seulement je veux, cachée derrière cette portièro abaissée, jouir de ton triomphe.
Et, faisant signe à Antonine de l'accompagner, elle se retira derrière la portière baissée du salon voisin, au moment où M. Dutertre entrait dans la chambre à coucher de sa femme : pendant quelques instants, les yeu.x de Charles errèrent comme s'il cherchait une personne qu'il s'était attendu à rencontrer, et il ne s'aperçut pas de la métamorphose de Sophie, qui lui dit :
— Charles, nous sommes sauvés... voici le désistement de M. Pascal...
— Grand Dieu! serait-il vrai? s'écria Dutertre en parcourant les papiers que sa femme venait de lui remettre; puis, son regard se relevant et s'arrêrantsur Sophie, il remarqua seulement alors sa toilette si coquette, si agaçante; après un moment de silence causé parla surprise et l'admiration, il s'écria:
— Sophie! que vois-je? cette toilette si charmante, si nouvelle! c'est donc pour fêler le jour de notre délivrance?
— Charles, reprit Sophie en souriant et en rougis-
sant tour k tour, cette toilette n est pas nouvelle... il y a quelques années, si tu te le rappelles, je te plaisais ainsi...
— Si je me le rappelle! s'écria Dutertre, sentant se réveiller en lui mille tendres et voluptueux souvenirs, ah! c'était le beau temps de nos brûlantes amours, et cet heureux temps, il renaît, il existe... je te revois comme par le passé. .. ta beauté brille à mes yeux d'un éclat tout nouveau... Je ne sais quel est ce prestige, mais cette élégance. . celte coquetterie. . . celte grâce. . . ta rougeur... tout, jusqu'à celle douce senteur d'iris que nous aimions tant, tout me transporte et m'enivre... jamais, non, jamais, je ne t'ai vue plus jolie, ajouta Dutertre d'une voix passionnée, en baisant avec ardeur les belles mains de Sophie. Oh! oui, c'est toi, c'est bien toi; je te retrouve, maîtresse adorée de mon previîer amour.
— Maintenant, petite fille... il est, je crois, fort à propos de nous retirer, dit tout bas Madeleine à Anlonine, sans pouvoir s'empêcher de sourire.
El toutes deux, s'éloignant sur la pointe du pied, et quittant le salon, dont la marquise ferma discrètement la porte, se trouvèrent dans le cabinet de M. Dutertre qui donnait sur le jardin.
— Tout à l'heure, Madeleine, dit Anlonine à la marquise, vous ne m'avez pas laissée achever ce que je venais vous dire.
— Eh bien! parle, mon enfant.
— M. Franlzestici.
— Lui... ici! dit la marquise en tressaillant sans pouvoir cacher un sentiment douloureux. Et pourquoi, et comment... M. Franiz osl-il ici?
— Sachant par moi (luevous deviez vous trouver ici
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ce matin, reprit Antonine, M. Frantz est venu pour vous remercier de toutes vos bontés pour nous... Il attend dans le jardin... et tenez, le voilk!...
Ce disant, la jeune fille montra Frantz, qui, en effet, était assis sur un banc du jardin.
Madeleine jeta un long et dernier regard sur son blond archange, sans pouvoir retenir une larme qui roula dans ses yeux; puis, baisant Antonine au front, elle lui dit li'une voix légèrement altérée :
— Adieu, mon enfant.
■—Comment, Madeleine ^ s'écria la jeune fille, stupéfaite d'un si brusque départ, vous vous en allez sans vouloir voir 31. Frantz? mais c'est impossible... mais...
La marquise mit son doigt sur ses lèvres, en faisant signe à Antonine de garderie silence; puis, s'éloignant, non sans que ses yeux se tournassent encore une fois du côtédujardin, elle disparut.
Deux heures après, la marquise de Miranda quit tait Paris en laissant ce billet pour l'archiduc :
» Monseigneur,
» Je vais vous attendre à vienne, venez achever de me séduire ' .
* On trouvera la conclusion «le cette .ivenlure, dariH le dernier de ces sept récits : LA. GOURMVXDISE ( h Dorteur Gasterini. ) E. S.