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ne servit qu'à lui montrer dans toute 9a stérile nudité l'appauvrissement de son être. A peine reconnut-il les sentiers où tant de fois il avait passé entre la marquise et le chevalier; il revit sans émotion cette belle nature qu'il avait tant aimée, qui l'avait vu jeune et beau comme elle. " Quand il vint s'asseoir sur le seuil de la maison où son père était mort, pas une larme ne tomba de son aride paupière. Juste punition des âmes souillées qui, après avoir outragé tout ce qu'il y a de saint et de respectable ici-bas, s'avisent de venir un jour se désaltérer à la source *des pures émotions! Elles n'y trouvent que du gravier.
Croire que ce jeune homme allait se régénérer au contact de cette suave créature que nous appelons Madeleine, c'eût été s'abuser étrangement et se préparer d'amères déceptions. Lévite grossier du culte de la beauté sensuelle, que pouvait-il comprendre à cette beauté virginale? Non-seulement, en la revoyant, il ne fut pas touché de tant de grâce ; mais encore, après l'avoir examinée curieuse-
ment comme il aurait pu faire d'un marbre ou d'un tableau, il reconnut que sa cousine manquait décidément de caractère. Tout ce qu'il éprouva près d'elle se réduisit à ce vague sentiment de gêne et de contrainte qu'éprouvent presque toujours les débauchés lorsqu'ils se rencontrent par hasard avec une femme chaste. Blasé depuis longtemps sur l'attendrissement des adieux, il partit un matin comme il était venu, sans en rien dire à personne.
De retour à Paris, il se hâta de mettre ordre à ses affaires. Déjà, avant son départ, il avait réformé sa maison, congédié ses gens, vendu ses équipages. Le prix de la vente du Coudray acquitta ses dernières dettes. Cela fait, il se trouva à la tête d'un millier d'écus; c'était plus qu'il n'en fallait pour arriver au terme du voyage. Libre de tout soin, il se tint à*l'écart, décidé à ensevelir dans la retraite le peu de jours qu'il lui restait à passer sur la terre. S'il avait mal vécu, il voulait du moins bien mourir, c'est-à-dire avec dignité, car il ne croyait à rien,
et le malheureux ne se préoccupai^ pas plus de Dieu que des hommes. L'image de Madeleine elle-même n'éclaira pas d'un pâle reflet le soir anticipé de sa vie. Il ne se surprit pas une fois à penser avec mélancolie à cette douce figure. Dans son lâche égoïsme, il ne se souvint pas qu'un procès remettait sérieusement en question la fortune de sa cousine et sa destinée tout entière.
L'heure approchait. S'il attendait encore, ce n'était pas qu'il faiblît ni qu'il hésitât. Seulement après tant de fatigues et de vaines agitations, il s'oubliait à goûter le calme et le silence qui se font autour de la pauvre âme humaine, lorsque, près de partir et sa tâche accomplie, elle sait qu'elle n'a plus rien à faire ici-bas. Bientôt tout en lui parut annoncer la résolution arrêtée d'une fin prochaine. Il avait écrit à Madeleine la lettre des derniers adieux. Ses pistolets étaient chargés ; plus d'une fois il en avait appuyé sur sQn front les lèvres de bronze, comme pour s'essayer au baiser glacé de la mort. Enfin,
et c'est là qu'on aurait pu voir qu'il touchait
«OS MADELBME.
au moment suprême, il s'occupa d'anéantir tous les "~<&iges de son passé, afin de n'avoir à laisser qu'un cadavre aux commentaires oe la curiosité-
Sorti le matin de Paris, il y était revenu le soir, après avoir erré tout le jour dans les bois de Lucienne et de la Celle. Jamais la vie n'avait pesé sur lui d'un poids si lourd, il n'avait jamais senti si profondément le néant de son cœur, l'épuisement de ses facultés. Rentré chez lui, il prit une cassette et l'ouvrit ; les lettres qu'il avait reçues en des temps meilleurs s'y trouvaient entassées pêle-mêle, sans plus d'ordre et de soin qu'il n'en avait apporté dans l'arrangement de toute son existence. Lettres de famille et lettres d'amour, fleurs desséchées, rubans fanés, boucles de cheveux, il y avait là tout le poëme de sa jeunesse. Quand il souleva le couvercle d'une main moins pieuse et moins émue
qu'il ne nous plairait de le dire, quoique inaccessible depuis bien des années aux sensations de cette nature, il ne put s'empêcher de tressaillir au parfum des jours heureux qui s'en échappa comme une bouffée de printemps.
Parmi les quelques lettres qu'il relut avant de les offrir une à une à la flamme, le hasard glissa précisément celle que sa cousine lui avait écrite naguère à l'insu du chevalier et de la marquise, et qu'il avait laissée sans réponse. Pour la première fois, il la lut tout entière, en souriant çà et là au charme naïf qu'il y découvrait.
Quand le feu eut tout consumé, Maurice retira de la cassette vide un médaillon qu'il regarda longtemps d'un air sombre. En y touchant, il avait frissonné comme au contact d'une vipère. En le reconnaissant, il fut saisi d'un tremblement nerveux, son front se chargea de tempêtes, et de sinistres éclairs partirent de ses yeux, tout à l'heure éteints au fond de leur orbite. C'était le portrait de îa première, de la seule femme qu'il eût aimée. La figure était belle, d'une beauté morne et fatale : à l'examiner attentivement,
on croyait voir un sphinx mystérieux proposant aux passants son cœur pour énigme, et dévorant les insensés qui se présentent pour le deviner. Après plusieurs minutes de farouche contemplation, par un mouvement de haine et de colère, Maurice jeta loin de lui le mince et fragile ivoire qui alla se briser contre la plaque du foyer. Épuisé par ce dernier effort, il s'était affaissé sur un divan, son pâle visage caché entre ses mains. 11 demeura ainsi près d'une heure. En relevant la tête, il aperçut, debout près de lui, Madeleine qui le regardait avec un triste et doux sourire. Il pensa d'abord çue c'était une hallucination de ses sens surexcités : un instant il crut voir l'ange de la mort venu pour l'assister ; mais il n'était plus homme à s'arrêter longtemps à de si poétiques images.
— Vous ! c'est vous, Madeleine ! que me voulez-vous? que demandez-vous? Quelle fantaisie ou plutôt quel intérêt vous amène ? De foute façon ce n'est pas ici votre place.
— Oui, mon cousin, c'est moi, répondit h jeune fille qui ne parut ni troublée ni surprise
de ces paroles dites coup sur coup d'un ton bref et presque brutal. C'est moi, ou plutôt c'est nous, ajouta-t-clle, car votre sœur Ursule est ici, à deux pas, dans votre antichambre. Je n'ai pu décider l'excellente créature à se séparer de moi. Peut-être ne vous déplaira-t-il pas de voir de temps en temps son honnête et bonne figure.
— Quelle idée vous a prises de quitter votre nid? demanda brusquement le jeune homme.
Qu'étes-vous venues chercher dans cette ville infâme? Vous ne savez pas que l'air qu'on y respire est empesté ; vous ignorez qu'on y meurt de dégoût, de tristesse et d'ennui. Ursule et vous, toutes deux à Paris ! Pauvres enfants, partez bien vite ; retournez à Valtravers, restez à l'ombre de vos bois.
— Mais, mon cousin, vous en parlez trop à votre aise, répliqua doucement Madeleine; à votre tour, vous ne savez pas que ce procès que je devais si bien gagner, je l'ai perdu en dernier ressort ; vous ignorez que Valtravers ne m'appartient plus, et que j'en suis absolument
au même point que le soir où vous m'avez rencontrée au fond de ces bois dont vous me conseillez l'ombrage*
— Voua avez perdu votre procès ! Valtravers ne vous appartient plus ! s'écria Maurice avec un sentiment d'épouvante.
— Itou Dieu ! oui, mon cousin. Ce n'est pas une raison pour insulter à la justice humaine. Ah ! le ciel m'est témoin que je ne regrette pas la richesse. Il m'est pénible seulement de penser qu'on n'a pas respecté la dernière volonté de ootoe chère et bien aimée marquise, te dois vous dire aussi que je m'étais bercée de l'espoir «pie ce beau domaine et ce château qui m'étaient échus retourneraient plus tard soit à vous, soit à vos enfants.
— Mes enfants n'auront besoin de rien, et ee n'est pasde moi qu'il s'agit, repartit Maurice d'un tonde {dus en plus bref et cassant. Pourquoi n'avoir pas accepté cette métairie du Coudray que je vous offrais ; pourquoi me l'avoir laissé vendre? pourquoi ne m'avoir pas dit alors que vous pourriez un jour vous trouver sans
ressources ? Ce jour est arrivé : qu'allcz-vous devenir ?
— Ne me grondez pas, mon cousin. Vous voyez bien que je n'ai pas douté de votre cœur, puisque c'est à lui que je suis venue m'adresscr. Je vous jure que je n'ai pas un instant hésité. Je me suis dit : Mon cousin est désormais le seul appui qu'il me soit permis d'implorer en ce monde. 11 sait que j'ai tendrement aimé son vieux père, et qu'à tout prendre je suis une bonne fille, digne peut-être de son intérêt. Je le connais, il est généreux. J'irai me mettre sous sa sauvegarde. Je suis certaine qu'il ne me repoussera pas. Là-dessus, j'ai fait mon petit paquet, comme autrefois quand je quittai Munich ; puis, après m'être agenouillée sur le seuil qui m'avait été si hospitalier, après avoir dit un bien long, un bien triste adieu à la maison où j'avais achevé de grandir, à ces doux lieux que je ne devais plus revoir, je suis partie, et me voici. Maurice, n'ai-je pas bien fait? Pensez-vous que j'aurais dû agir autrement?
Maurice ne répondit pas. Assis sur le divan en face de Madeleine, il la regardait d'un air de morne stupeur, comme un homme qui ne sait s'il veille ou s'il est endormi. Il n'était pas besoin d'une rare perspicacité pour deviner sur son front ce qui se passait dans son âme. Madeleine ne parut pas s'en apercevoir. Elle ajouta pourtant avec une dignité souriante :
— Surtout ne craignez pas, mon cousin, que je sois jamais un embarras sérieux dans votre existence. Je ne prétends gêner en rien vos habitudes ni votre liberté. J'ai des goûts simples et modestes ; ma pauvreté ne sera guère lourde à votre fortune. Je vous prierai seulement de renoncer, pour quelque temps du moins, à ce long voyage que vous méditiez.
Vous ne voudrez pas m'abandonner seule et sans protection dans cette grande ville que vousmême dites infâme. Vous resterez, vous ne partirez pas. C'est votre noble père, c'est l'aimable marquise, qui vous en prient par ma voix; c'est aussi ma sainte mère qui, avant d'expirer, me confia au fils de sa sœur. Rappelez-vous la
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lettre qu'en mourant elle me laissa pour unique héritage. Si tous l'avez oubliée, tenez, Maurice, la voici, lisez-la.
Le fait est que Maurice n'avait jamais lu cette lettre. Comme c'était la seule chose qui lui restât de sa mère, le lendemain de son arrivée à Valtravers, l'orpheline ayant prié son oncle de la lui rendre, le bon chevalier s'était empressé d'accéder à ce pieux désir. Au milieu des préoccupations qui l'agitaient déjà, il n'était pas surprenant que ce jeune homme ne se fût pas inquiété de vérifier les titres qui constataient l'identité de Madeleine, ni de connaître de quelle façon sa tante de Munich écrivait le français. C'avait été naturellement le moindre de ses soucis. Son père lui avait dit : Voici ta cousine. Maurice avait embrassé l'étrangère sans en demander davantage. Plutôt par embarras que par curiosité, il prit machinalement le papier que lui présentait la jeune fille ; et, après l'avoir déplié d'une main distraite, il se mit à le parcourir d'un œil indifférent et