LA GUERRE
Gérard Bonnevelle était un jeune homme honnête et bon, mais faible. Six mois après son installation, lorsqu'il reçut la première visite du cher oncle, il était plein d'estime, d'amitié et même d'admiration pour la famille du moulin. Il avait étudié ces braves gens, et il ne leur connaissait d'autre défaut que de n'être pas follement amusants. Sa surprise fut extrême, lorsque M. Champion, qu'il tenait pour un homme trèsfort, prétendit que Jeffs était supérieur à M. Honnoré. Je dois dire à sa louange qu'il ne persista pas moins à voir M. Honnoré dans l'intimité la plus étroite et à se garder du Jeffs comme du loup.
L'hiver suivant, les élections de Frauenbourg jetèrent un peu de froid entre le sous-préfet et ses braves amis. M. Honnoré avait eu vent de certaines manœuvres qui frisaient l'illégalité; il n'hésita point à s'en ouvrir à Gérard et aie réprimander doucement, comme un père eût grondé son fils.
« Que voulez-vous? répondit le jeune homme. C'est
une victoire à remporter. La guerre a ses lois; on ne poursuit pas un général devant les tribunaux pour une chaumière brûlée.
— Diavolo ! vous êtes un neveu plein de zèle.
— C'est trop d'honneur. Je ne suis qu'un sous-préfet loyal. Dès qu'entre deux candidats le roi en a choisi un, je dois le faire élire, coûte que coûte, ou donner ma démission. Si tous les administrateurs entendaient leur devoir de la même façon, la monarchie de Juillet serait éternelle.
— En êtes-vous bien sûr? Je vois qu'il y a en France deux pouvoirs : le roi et la classe aisée. Nous ne parlerons pas de la vile multitude qu'on a su mettre à l'écart et qui s'est laissé faire. Le roi est légitime, bourgeoisement parlant, à condition d'exécuter les volontés de quatre cent mille électeurs. Si les deux tiers de ceux qui payent le cens déclarent qu'il fait nuit à dix heures du matin, le roi doit dire comme eux, si le métier lui plaît. Mais comment saura-t-il la véritable opinion des quatre cent mille maîtres du pays, si vous les faites parler à votre guise ? Si, au lieu de chercher dans l'urne du scrutin quelle est la volonté des électeurs , vous vous efforcez d'y fourrer la vôtre? Vous me faites l'effet d'un médecin qui tâte le pouls d'un homme , non pour savoir combien de fois il bat dans une minute, mais pour l'obliger de battre iin certain nombre de fois, ni plus, ni moins. Et quand même vous remporteriez cette belle victoire? Empêcheriez-vous le malade de délirer ce soir, s'il a la fièvre, et de vous sauter à la gorge, si le délire le prend ?
— Voilà, mon cher monsieur, un petit discours qui sent la révolution d'une lieue.
— Je croyais être dans l'esprit du gouvernement constitutionnel. En Angleterre....
— Prenez garde ! Si vous mettez les Anglais en avant, je vous opposerai les élections anglaises !
— Vous m'avez interrompu sans me comprendre. Je dis que le vrai type du gouvernement constitutionnel est en Angleterre, mais je ne dis pas qu'il y soit au sommet de la société. 11 est dans l'imprimerie d'un journal appelé le Times. Le Times est le roi des journaux, mais un roi sincèrement constitutionnel. 11 n'a point d'opinion à lui, il enregistre au jour le jour l'opinion de la bourgeoisie anglaise. C'est pourquoi il est grand, il est fort, il est inamovible. La bourgeoisie dit blanc, il dit blanc ; la bourgeoisie dit noir, il dit noir. Si, par malheur, il s'avise de contredire au sentiment public, il est averti dans les vingt-quatre heures par une réduction dans son budget : on lui laisse pour compte deux ou trois mille exemplaires. S'il était assez fou pour s'obstiner et tenir tête à l'opinion, l'Angleterre choisirait un autre Times et le planterait là. Mais il ne risquera jamais de se faire détrôner. Le rédacteur en chef du Times a des ambassadeurs à l'étranger, des préfets dans les* provinces, un budget magnifique, uneliste civile honorable. Qu'il s'appelle Smith ou Thompson, il importe assez peu : l'important est qu'il sache tâter le pouls à l'Angleterre et compter les pulsations sans prétendre les arrêter. A ce prix, il est sûr de garder sa place jusqu'à la mort et de la transmettre à ses enfants, sans révolution. Il durera éternellement s'il est toujours assez sage pour se soumettre à l'opinion ; seternus, quia patiens. Amen. C'est la grâce que je souhaite au gouvernement de Juillet, m
Gérard écouta patiemment ce radotage, mais il se
MADELOX. 395
dit, dans son for intérieur, que M. Champion n'avait pas mal jugé le vieil utopiste.
« Monsieur le maire! que penseriez-vous de moi si j'envoyais le résumé de notre conversation au ministre de l'intérieur?
— Je penserais, mon cher enfant, que vous lui rendez service. »
Ce débat et quelques autres du même genre, creusèrent entre la sous-préfecture et la mairie non pas un abîme mais un fossé. On ne se vit plus qu'en visites; Gérard perdit l'habitude de s'inviter sans façon à la table du moulin. Les trois ou quatre soirées qu'il donna cet hiver furent des réunions d'hommes; il n'était plus assez intime avec Mme Honnoré pour la prier de faire les honneurs de son salon.
Il apprit, en même temps que toute la ville, le prochain mariage de M. Jeffs avec Mlle de Fleurus. Cet événement inespéré le combla de joie. Depuis qu'il vivait à Frauenbourg, les distractions du cœur lui avaient manqué. A part quelques oeillades échangées dans la rue avec Mlle Wackenthaler, quelques valses dansées avec IMlle Fuchsammer, et quelques avances de jMme Haberacker, noblement repoussées en haine de la concurrence, il n'avait pas ébauché une amourette dans son année. L'idée qu'il allait revoir et peut-être retrouver cette belle Madelon, le rendit presque fou.
Il n'eut pas beaucoup de peine à se persuader qu'elle avait rompu avec lui malgré elle, sous l'influence de quelque pouvoir supérieur et fatal; qu'elle n'avait jamais renoncé à lui dans le fond de l'âme, qu'elle était venue pour lui au bal de la fête, le soir où il avait si malencontreusement préféré le sommeil à la danse ; qu'enfin, si elle avait épousé un homme de Frauen-
bourg, et quel homme ! c'était un effort suprême et désespéré pour se rapprocher de lui. Si yous yous rappelez que sa liaison avait été coupée par le milieu et qu'il n'avait jamais revu Madelon depuis l'épisode des Champs-Elysées, vous excuserez peut-être les invraisemblances de son roman.
Déjà le naïf jeune homme organisait en pensée sa vie nouvelle. Il retournait au Krottenweyer, non plus en importun comme la première fois, mais en ami cher et désiré. La étrille s'ouvrait d'elle-même en le voyant accourir. Les dogues apprivoisés lui léchaient les mains et devinaient en lui leur véritable maître. Madelon l'accueillait comme un indifférent, en apparence, mais elle se hâtait de le rassurer par un de ces coups d'œil dont elle seule avait le secret. En quatre mots échangés à la dérobée, on s'entendait ensemble pour l'avenir. Elle irait tous les soirs dans le monde , et lui aussi. Elle se promènerait seule, un livre à la main, dans les bois du Krottenweyer; il l'y rencontrerait tous les jours, par un fortuné hasard. Quelquefois elle s'enfuirait à Strasbourg pour quelques menues emplettes; ces jours-là, Gérard serait mandé à la préfecture, et personne ne se douterait de rien.
Au milieu d'un si. doux rêve, une terreur subite le saisit. Le prince d'Armagne, ce persécuteur de Madelon , s'était trouvé à Frauenbourg avec elle. Si le malheur voulait qu'il eût parlé ! Si M. de Guernay, si quelqu'un des siens, si la famille la plus dominante de la ville avait eu connaissance du passé de la pauvre enfant! Tout serait perdu sans ressource, pour elle et pour lui. Le monde la repousserait àcoups de fourche, et adieu les rendez-vous du soir 1 Le mari, éclairé par
quelque lettre anonyme, tiendrait sa femme sous clef ou même ferait pis.
Ballotté par un flux et reflux d'espérances et de craintes, Gérard courut au moulin pour tâter M. de Guernay. Mais Hubert, en sa qualité d'homme froid, était assez impénétrable.
Le prince d'Armagne l'avait averti depuis longtemps en lui recommandant le silence,
i( Surtout, disait Astolpbe, gardez-vous d'égarer la note de police que je vous ai confiée certain soir. Le nom de Fleurus y est en toutes lettres. Si ce papier tombait entre des mains profanes, tout le fruit de mes travaux serait perdu. »
M. de Guernay se souvenait parfaitement d'avoir parcouru l'aimable note , mais il était bien sûr de l'avoir rendue. Il fallait que le prince l'eût égarée luimême, soit à la chasse, soit dans la maison. Hubert fouilla la chambre verte jusque dans ses derniers recoins, mais on l'avait trop bien mise en ordre pour qu'il y restât le moindre papier. Gomme les servantes y faisaient du feu de temps à autre pour chasser l'humidité de l'hiver, le baron supposa que le dossier de Mme Jefîs devait avoir servi d'allumette. Il demeura persuadé que le succès de l'entreprise, c'est-à-dire la ruine de l'ennemi par cette fille, dépendait de sa prudence et de sa discrétion.
Je vous assure qu'il se garda fort joliment contre les interrogations de M. Bonnevelle. Au lieu de faire le renfermé, comme il en avait le droit avec un ami qui n'était plus intime, il se montra curieux, jovial, presque bavard.
— Eh bien! lui dit le sous-préfet, vous savez la grande nouvelle ?
— Je parie que vous voulez parler du mariage de cet animal! J'en suis exaspéré. Car enfin c'est une calamité publique. »
Gérard pâlit.
« Peut-on savoir, dit-il, pourquoi vous voyez la chose tellement en noir ?
— Vous n'avez donc jamais lu la fable de la Fontaine, les Grenouilles elle Soleil ?
Que ferons-nous s'il lui vient des enfants ?
.... Un seul soleil à peine Se peut souffrir; une demi-douzaine Mettra la mer à sec et tous ses habitants. Adieu joncs et marais ! Notre race est détruite. Bientôt on la verra réduite A l'eau du Styx!...
« Nous ne sommes pas toutàfait des grenouilles et le Jefïs n'est pas positivement un soleil. Mais, soleil ou non, il est le fléau du pays, et si quelque chose pouvait nous consoler de son existence, c'était l'espoir qu'il mourraitsans postérité. Maintenant, il n'est plus guère probable que son nom s'éteigne avec lui. Sa future est jeune, dit-on, et même assez jolie. Je suis bien fâché d'avoir perdu l'occasion de la voir le jour de la fête.
— Le même malheur m'est arrivé. 3Iais je connais Mlle de Fleurus pour l'avoir rencontrée dans le monde, à Paris.
— Entre nous, quelle femme est-ce ?
— Le prince d'Armagne ne vous en a jamais parlé ?
— Serait-ce donc une personne dont on parle ?
— Je ne dis pas cela. Mais vous savez que le cher
prince traite un peu cavalièrement la réputation des femmes.
— Je vous jure qu'il n'a rien à se reprocher envers Mlle de Fleurus. »
Gérard ne se méfia point de l'équivoque ; son visage s'épanouit :
« Mlle de Fleurus, dit-il, porte un beau nom
— Il n'est pas dans l'Armoriai.
— Lesd'Hozier en ont oublié bien d'autres.
— J'ai peine à croire qu'une fille de noble race ait pu se vendre à un Jeffs.
— Est-ce qu'elle serait la première ? Dans un siècle où l'amour du luxe est porté jusqu'à la fureur, il n'est pas surprenant que les personnes les mieux nées donnent leur main à des parvenus. Cela vaut mieux, après tout, que d'épouser un gentilhomme sans argent et de le tromper pour vivre.
— Il y a deux sortes de parvenus, et M. Jeffs....
— J'entends. Mais si sa femme le convertit ?
— Nous ajouterons un supplément à l'histoire des miracles.
— Je vous réponds que, du moins, elle l'aura bientôt civilisé. Rien ne vaut les enseignements d'une femme délicate et spirituelle. Vous verrez qu'avant trois mois, Jeffs sera du monde, et comme tout le monde.
— Je le verrai peut-être, mais de loin.
— Qu'en savez-vous? S'il venait chez vous avec sa femme, par exemple? Feriez-vous retomber sur une pauvre enfant les torts du mari ?
— La question s'adresse à Mme Honnoré et à Mmes de Guernay. Elles feront ce qui leur paraîtra juste et convenable. Quant à moi, ni homme ni femme ne me
400 MADELOX.
forcera d'adresser la parole à M. Jeffs, parce que je le tiens pour un scélérat parfait.
— Mais sa femme est innocente de tout!
— Eh bien ! mon cher sous-préfet, je vous promets d'aller l'embrasser dès qu'elle sera veuve.»
Gérard s'en revint tout joyeux.
« Évidemment , pensait-il, les Guernay ne savent rien. Ils détestent le mari; c'est une affaire à part. L'important est qu'ils n'ont point de préjugés contre la femme. Ils ne la recevront peut-être pas chez eux, mais ils ne l'empêcheront jamais d'être reçue chez les autres. »
Le baron n'eut pas besoin de demander aux trois dames du moulin comment elles pensaient accueillir la jeune mariée. Mme Honnoré se prononça spontanément, avec cette fureur de loyauté qu'elle portait en toute chose.
« Jamais, dit-elle, ni cet homme, ni son père, ni sa femme, ni aucun des siens ne franchira, moi vivante, le seuil de cette maison. Innocents ou coupables, tous ceux qui jouissent de sa fortune sont ses complices aux yeux de Dieu et aux miens. Voilà de quel bois je me chauffe ! Je souhaite, dans leur intérêt, qu'ils ne s'aventurent pas à nous faire visite, car je courrais moi-même à la grille leur dire que les honnêtes gens n'y sont pas pour eux ! »)
Si elle n'alla pas tout à fait aussi loin, c'est qu'elle fut retenue au salon par toute la famille. Elle voyait à travers les rideaux la calèche du Krottenweyer arrêtée dans la cour, M. Jeffs donnant une carte au valet sûr qu'on avait envoyé en parlementaire, et Madelon, le nez en l'air, lorgnant la respectable maison d'un petit air effronté. L'audace de ce couple exaspérait la pau-
vre femme. Elle tordait ses mains, elle frappait du pied, elle pleurait en criant :
« Ces gens-là! ces gens-là! ces gens-là ! dans notre cour ! au bord de notre rivière ! A quoi songe le bon Dieu? Il n'y a plus ni remords, ni conscience, ni pudeur ! ))
Elle enveloppait la femme et le mari dans une haine impartiale, mais elle ne les confondait point. Son aversion pour Jeffs était raisonnée ; elle éprouvait à la vue de Madelon une horreur tout animale et d'instinct. A la messe, par exemple, lorsque tout Frauenbourg admirait la contenance modeste et la noble simplicité de Mme Jeffs, une seule âme protestait furieusement, criait au scandale, à l'hypocrisie, à la comédie ! C'était Mme Honnoré. Elle dit, un dimanche, en rentrant au moulin :
c( Je connais cette femme I on ne m'ôtera pas de l'esprit que je l'ai déjà vue quelque part.
— Je voudrais bien savoir où? répondit le sage Hubert. Vous n'êtes jamais allée à Paris, et je ne pense pas qu'elle ait fait ses études à Thionville.
— Je l'ai vue, et tenez! si invraisemblable que soit la chose, dussiez-vous me traiter de folle et de visionnaire, je n'ai qu'à fermer les yeux pour la revoir telle qu'elle était ce jour-là. Étendue sur un divan, dans
un costume inqualifiable ! les cheveux dénoués, un
éventail de plumes à la main !
— Chère maman, dit le baron, cette description achève de dissiper mes doutes. Je reconnais que vous avez réellement aperçu Mlle de Fleurus.... dans un rêve !
— Non! je ne rêvais pas. C'était je ne sais quand ; c'était je ne sais oià, mais j'étais bien éveillée, et lors-
que je vous dis que cette femme est une créature, quelque chose me crie en moi que le mot n'est peutêtre pas assez fort. »
Le baron la calmait de son mieux, non sans maudire au fond l'étourderie de M. Bonnevelle, qui avait conservé plus de huit jours à la tête de son lit certain portrait décolleté et ressemblant.
Mmes de Guernay, les deux brebis de la maison, étaient trop molles ou trop chrétiennes pour haïr comme il faut. Leur âme droite, mais sans ressort, croyait difficilement au mal et ne songeait point à lui livrer bataille. De même que les badauds de Paris disaient en 1684 : Comment peut-on être Siamois? elles étaient femmes à s'écrier : Comment peut-on être méchant ? Si l'on avait traduit le diable en cour d'assises et qu'elles eussent fait partie du jury, elles lui auraient accordé le bénéfice des circonstances atténuantes, et Satan se serait tiré d'aiïaire mo3ennant quelques années de purgatoire.
Ces deux natures angéliques plaidèrent contre Mme Honnoré la cause de Madeion.
« Elle ne nous a rien fait, disaient-elles. Si elle nous avait manqué en quelque chose, la charité nous commanderait de lui pardonner; lorsqu'elle ne nous a donné aucun sujet de plainte, la justice ne nous permet pas de l'insulter gratuitement. Ne la recevons pas si elle vient avec son mari, qui est, dit-on, un pécheur incorrigible : mais ne la forçons pas à comprendre que nous lui avons fermé notre porte par mépris. Rendonslui sa visite un jour qu'elle sera sortie ; une carte n'engage à rien.
— Une carte, répondit Mme Honnoré, l'engagerait à revenir. Et quand elle ne reviendrait pas ! Voyez-
VOUS le nom de Guernay posé en étalage dans un vase de Chine, sur la table de ces forbans I
— Mais, maman, reprit la jeune dame, n'y a-t-il pas de l'imprudence à exaspérer les ennemis ? Si la personne en question se sent insultée? Si, par représailles, elle croit avoir le droit de nous manquer à son tour ? ))
A cette idée, le baron , qui écoutait sans mot dire, sentit monter à sa face le vieux sang des Guernay. « Si Mme Jeffs osait vous insulter ! je....
— Tu...?
— Non, rien, ma chère Marguerite. Je me contenterais de cravacher son mari. »
Mme Honnoré n'avait pas eu le temps d'oublier ces paroles, lorsqu'elle se trouva face à face avec Madelon dans la grande salle de la mairie. C'était la trésorîère de l'œuvre du Bon-Secours qui avait enrôlé la nouvelle patronnesse. La liste était toujours ouverte : s'inscrivait qui voulait; mais, en vertu d'une convention tacite, les dames de la société venaient seules aux séances. Mme Jeffs faisait partie de la société, puisque tous les notables de la ville, à une exception près, avaient reçu et rendu ses visites; elle était donc en droit de siéger aux réunions du dimanche. L'esprit net et rapide de Mme Honnoré jugea la situation d'un seul coup d'œil. Ne voulant à aucun prix susciter une querelle entre son gendre et un malotru, elle décida que le parti le plus sage était de fermer les yeux sur la présence de l'étrangère, de la considérer comme non avenue, et de délibérer devant elle, sans elle. Mais cette contrainte était un supplice pour une femme aussi ouverte que la pauvre présidente. Aussi présida-t-elleavec un luxe de nerfs qui amena la catastrophe que vous savez.
Après la séance, elle s'enfuit, entraînant avec elle Mme de Guernay. Quand les deux pauvres femmes furent à dix pas de l'hôtel de ville, elles s'embrassèrent dans la voiture et fondirent en larmes. L'une pleurait de rage et l'autre d'humilité.
(( C'est ma faute! s'écriait Mme de Guernay. Dieu me fait expier les désordres de ma folle jeunesse.
— Laisse-moi donc tranquille avec tes prétendus péchés ! Le bon Dieu serait bien rancunier, ma foi, s'il pensait encore à ces enfantillages !
— Non! reprenait l'innocente Catherine, je suis une pécheresse impardonnable, et le ciel —
— Le ciel, ma chère, n'a pas sous sa calotte une meilleure et plus honnête femme que toi. Nous sommes de braves gens, nous nous aimons en fajnille, nous faisons le bien autour de nous, et les injures de cette Parisienne n'atteindront pas à la cheville de nos bottines! Ah! si je la tenais! Qui est-elle? D'où vient-elle? Qu'a-t-elle fait dans toute sa vie pour acquérir le droit de juger des femmes comme nous? Croit-elle avoir donné une jolie preuve de vertu en condamnant cinquante pauvres petits diables à courir sans souliers l'hiver prochain? La vraie vertu est indulgente, et une femme qui ne sait pas compatir aux faiblesses d'autrui, ne vaut pas cher.
— Ne dis pas cela, je t'en prie! Cette dame s'exprimait avec l'autorité que donne une vie pure. Plût à Dieu que j'eusse le droit de parler ainsi, le front haut!
— Baisse le front, vieille enfant, puisque c'est ta manie! mais je la défie, elle et toutes les autres, de porter le cœur plus haut que toi !
— Les autres lui ont donné raison, tu l'as vu ! Tout le comité a volé comme elle.
— Les aiilras sont des pécores d'Alsace; elles vont comme on les pousse, suivant la noble habitude de ton gueux de pays conquis. Mais leur vote ne fera ni chaud ni froid. Ils auront des souliers et même des bas de laine, mes malheureux petits bâtards de la rue ! quand je devrais vivre de pommes de terre et de lait caillé!
— Oh 1 Françoise, que tu es bonne!
— Et moi je te dis, grande sotte, que tu es cent fois meilleure que moi ! »
En arrivant au pont de la Frau, Mme Honnoré dit à Catherine :
" Ça, ma chère, il ne s'agit pas d'épouvanter ma fille et d'exaspérer nos hommes. Rentrons chacune dans notre chambre; ceux qui m'ont attendue pour le loto en seront pour leurs frais aujourd'hui. Ni tes yeux, ni les miens ne sont présentables. Honnoré, qui est si bon agriculteur, devrait bien inventer un drainage pour les yeux. ))
Mais on avait entendu le bruit de la voiture. Après un quart d'heure d'attente, le baron monta chez sa mère. Il la surprit à genoux sur sa descente de lit. La seule bougie allumée était à l'autre bout de la chambre, heureusement. Mme de Guernay embrassa son fils et lui dit :
« Je me sens la tête un peu lourde; je ne descendrai pas ce soir et je vais me coucher : tu permets?
— Qu'avez-vous? Depuis quand? Le docteur Gross est en bas ; souffrez que je vous l'amène î
— Non, mon enfant; merci. Je me connais; il n'y paraîtra plus demain. Bonsoir, mon Hubert. Je t'en prie! Va retrouver nos amis. Tu es maître de maison. »
Elle le mit doucement à la porte, l'embrassa encore une fois sur le seuil, et fit claquer son verrou.
Le baron , qui s'oubliait souvent plu« d'une heure à causer auprès du lit de sa mère, fut alarmé de cet accueil. Il ne fit qu'un bond jusqu'à la porte de Mme Honnoré.
« Entrez! dit-elle en courant à son. étagère et prenant un livre au hasard. Ah! c'est vous, mon cher Hubert! Vous voyez une invalide qui va se mettre au lit. MmeLipmann était au comité avec toutes ses odeurs, et nous vous rapportons deux superbes migraines.
— Vous avez la migraine et vous lisez!
— Est-ce que je lis? Ah ! c'est vrai. C'est qu'il y a dans ce livre une chose qui a piqué ma curiosité et — vous savez? la femme est curieuse; sans cela, il n'y aurait point de péché originel. »
Hubert se pencha pour voir le titre du livre et partit d'un grand éclat de rire. « Comment! c'est Notre-Dame de Paris qui excitait votre curiosité! Mais, chère maman, vous la savez par cœur! «
Mme Honnoré rougit comme un écolier pris en faute; mais, apercevant une [feuille de papier qu'on avait laissée en sinet dans son livre, elle se remit aussitôt. « Ce n'est pas le roman que je lisais, dit-elle, mais ce papier d'une écriture inconnue. » Elle développa la feuille qui était pliée en deux, l'approcha de sa lampe et lut à haute voix :
« Madeleine, dite Madelon, dite Bordeaux, diteSchottisch, dite — »
Le baron de Guernay était un homme bien élevé, et d'ailleurs tout plein d'égards pour sa belle-mère. Mais il sauta sur le papier et l'enleva prestement à Mme Honnoré.
f< L'avez-vous lu jusqu'au bout? demanda-t-il avec une émotion visible.
— Mais pas du tout! Je ne faisais que commencer la litanie lorsque vous êtes entré. Vous paraissez troublé ! C'est donc un grand mystère?
— Non, mais c'est une pièce importante qui appartient au prince d'Armagne. 11 en a besoin pour.... je ne sais quoi.
— Pour un procès, peut-être?
— Quelque chose comme ça. Il me l'a réclamée, j'ai bouleversé sa chambre pour trouver ce misérable chiffon, et TOUS l'aviez chez vous !
— Sans le savoir. J'avais prêté mon livre à M. d'Armagne, et Marianne me l'a rapporté, je suppose, tel qu'elle l'a trouvé chez lui.
— Marianne sait-elle lire ?
— Elle n'a garde!
— Et vous êtes bien sûre, chère maman, de n'avoir pas lu plus loin que la troisième ligne?
— Fau t-il vous lejurer, monsieur le grandinquisiteur?
— Pardon !
— Accordé. Mais bonsoir. Ce n'est pas moi qui vous chasse, c'est ma migraine. »
Le baron, dans l'ivresse de sa trouvaille, oublia tout à fait cette coïncidence de migraines qui aurait dû l'intriguer un peu. Il courut à son bureau, serra la précieuse note dans le tiroir le plus discret, et redescendit au salon en se frottant les mains. Tout marchait à merveille : le dossier retrouvé, Bonnevelle amoureux, Jeffs lancé par Madelon sur la pente de la ruine! Le rêve audacieux du bon Astolphe commençait à devenir une réahté.
A quelques jours de là, dans une solennité publique, Mme Honnoré et Mmes de Guernay remportèrent une petite victoire.
Tous les notables de la ville étaient convoqués à la distribution des prix. Dans le chœur d'une ancienne église, s'élevait une estrade décorée de quatre guirlandes et surmontée du buste officiel qui est de tous les écots. Là trônait notre ami Gérard Bonnevelle, avec le maire à sa droite, et le principal du collège à sa gauche. Le président et les juges du tribunal, le curé, le receveur particulier, les deux adjoints, et quelques autres personnes de marque complétaient l'aréopage.
La nef était occupée par deux rangs de banquettes avec un large passage entre les deux. A gauche, l'essaim tumultueux des élèves, que trois maîtres d'étude travaillaient vainement à faire asseoir; à droite, les invités et les familles. Sur le premier rang, du côté droit, on avait remplacé la banquette par un certain nombre de fauteuils.
Lorsqu'on vit entrer Mme Jeffs, les jeunes professeurs qui remplissaient les fonctions de commissaires, coururent à sa rencontre et l'enlevèrent galamment au bras de son mari. L'heureux mortel qui obtint la faveur de la conduire à sa place était le régent de cinquième, jeune homme chevaleresque assurément, mais nouveau dans la ville et tout à fait ignorant des usages établis. Il aperçut trois fauteuils vacants et s'empressa d'en offrir un à la dame du Krottenweyer, avec une belle révérence.
A peine avait-il commis ce solécisme, qu'on le vit monter les degrés de l'estrade, sur un geste sévère du principal. On le vit redescendre en rougissant et dire quelques mots à Madelon qui se leva toute pâle. On vit la nouvelle reine de Frauenbourg se diriger vers la porte de sortie en haussant les épaules. On vit le sous-
MADELOX. 409
préfet en habit brodé, courir à elle et lui parler très-humblement à voix basse, au moment même où Mme Honnoré et IMmes de Guernay faisaient leur entrée dans la salle. On entendit Mme Jeffs répondre au souspréfet, d'une voix qui voulait être entendue :
« Non, mon ami, je ne veux pas me commettre avec les femmes de mes fournisseurs! »
Cette flèche de Parthe n'effleura point l'épiderme de Mme Honnoré. Elle jouit, sans arrière-pensée, de sa propre victoire et des succès de ses petits-fils. Mais elle garda rancune au sous-préfet qui s'était permis en public une démonstration imprudente, et la première fois qu'elle le reçut chez elle, elle lui déclara qu'il fallait opter.
C était une faute. Bonnevelle lui dit poliment, mais du ton d'un homme piqué :
(( Si vous m'en croyez, madame, lorsque vous tiendrez à conserver vos amis, vous ne leur mettrez pas ainsi le marché à la main. Quand un homme se voit dans la nécessité de plier ou de rompre, il rompt s'il a du cœur.
— C'est ainsi que je l'entends.
— Adieu donc, madame. »
Il ne. retourna plus au moulin, et cette rupture, qu'on aurait pu fort bien éviter, entraîna plusieurs personnes dans le camp du Krottenweyer. Les petits fonctionnaires timides, comme le percepteur, par exemple, craignirent de se compromettre en venant au moulin; et la bourgeoisie alsacienne n'admira plus autant M. Honnoré, du jour où elle crut comprendre que le gouvernement n'était pas avec lui.
Les intimes demeurèrent à leur poste, sauf M. de Mercier qui était fou de Madelon. Charles Kiss s'était
d'abord laissé tourner la tête, mais aussitôt qu'il apprit la scène de la mairie, il balaya l'amour de son cœur et perdit l'habitude de saluer les Jeffs lorsqu'il les rencontrait dans la rue. Orlandi, le docteur Gross, le principal du collège et M. Giron se brouillèrent tout net avec M. Bonnevelle, à leurs risques et périls. L'excellent maître Benfeld, qui était le notaire des deux châteaux, avait l'âme déchirée. Il sautillait mélancoliquement d'un parti à l'autre, évitant de se compromettre, et prenant son chapeau dès que les questions de politique locale étaient mises sur le tapis. Soir et matin il adressait au ciel une prière (et une prière de marguillier, s'il vous plaît! ) pour le rétablissement de la paix publique. Un jour, au Casino, il interpella vivement notre ami Charles :
(f A quoi diable pensez-vous? lui dit-il; vous avez donc oublié votre rôle de conciliateur?
— Moi? répondit Charles Kiss en montrant ses deux poings; je suis tout prêt à signer un traité sur la figure de JefTs.
— Hé bien ! puisque personne ne veut se dévouer pour l'ordre et la paix, c'est moi qui arrangerai l'affaire. »
Cette annonce fit quelque bruit; on défia M. Benfeld, on ouvrit des paris pour et contre ; bref, on le piqua si bien au jeu qu'il ne tarda guère à se mettre en besogne. Mais le pauvre notaire était fait pour la diplomatie comme un chat pour dévider du fil. Ses efforts ne servirent qu'à exaspérer la haine des deux partis ; il se rendit suspect aux uns comme aux autres et perdit sinon l'estime et la clientèle, au moins l'amitié des Jeffs et des Honnoré. La mésaventure de ce brave homme inspira la fable suivante qui fut attribuée
mais sans preuves, au directeur de l'entrepôt des tabacs :