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LE CONCILIATEUR

Un jour que chien et chat se battaient bel et bien, a Messieursl dit Jean Benfeld, j'arrangerai l'affaire! » Jean Benfeld a bon cœur ; mais le pauvre chrétien Fnt grifïé par le chat et mordu par le chien : Des conciliateurs c'est le sort ordinaire.

Il y a quelque chose de plus triste que les mauvais vers; c'est l'ingratitude et les mauvais sentiments du cœur humain. La famille de Guernay était fondée à croire que tous les pauvres du pays lui seraient fidèles. Elle donnait tant! et surtout elle donnait si bien! avec tant de délicatesse, d'à-propos et de prévoyance! On peut dire sans exagération qu'elle avait sauvé autant de familles que M. Jeffs en avait ruiné. Et cependant la défection se mit dans le petit peuple, le jour où Madelon s'avisa de distribuer quelques méchantes soupes devant la porte de son château. Le samedi matin, elle se déguisait en grande dame du moyen âge, l'aumônière au côté, le chapelet à la ceinture, et, debout sur son perron remis à neuf, elle donnait au profit de son influence une petite comédie de charité. Le 29 juin, jour de la Saint-Pierre, et le 22 juillet, jour de sa fête, elle invitait la canaille à se rouler en musique sur la pelouse du Krottenweyer, et défonçait quelques barriques de mauvais vin pour les ivrognes du pays. On lui sut un gré infini de ces prodigalités médiocres et malsaines. Tous les vagabonds deFrauenbourg chantaient ses louanges et saluaient à peine l'honnête famille du moulin. C'est que les charités utiles et discrètes de Mmes de Guernav avaient fini

par passer en habitude; on était blasé sur les bienfaits de ces admirables femmes, et on les Recevait comme un dû, tandis que le Krottenweyer n'avait jamais été cité comme une source de largesses. Madelon achetait plus de reconnaissance pour un sou que Mme Honnoré pour cinq francs.

La lutte des deux influences n'était pas encore assez violente pour arrêter le mouvement des affaires. M. Honnoré poursuivait son entreprise et ga^i^nait le terrain pouce à pouce. IM. Jeffs achevait glorieusement sa première campagne dans la tourbière.

Au commencement de novembre 1842, huit jours de grosse pluie vinrent confirmer la prédiction de M. Durstel. Toute la fouille de Lichtendorf fut comblée par les eaux. Le journal de M. Honnoré s'empressa de constater le fait et d'appeler l'attention de l'autorité sur cette cause d'insalubrité publique. JNIais le loyal délateur ne se borna point à signaler le mal; il indiquait aussi le remède.

« Nous ne demandons pas, dit-il, que l'administration mette les intéressés en demeure de combler leurs tourbières. L'extraction du combustible a rendu de grands services à l'industrie de notre arrondissement ; elle en peut rendre encore. Si les quatre-vingt-dix propriétaires qui possèdent des prés tourbeux sur le bord de Lichtendorf s'entendaient pour les assainir; s'ils obtenaient en faveur de ce travail une déclaration d'utilité publique; si tous les intéressés, unis en association, élisaient un syndicat chargé d'exécuter les travaux et de répartir les dépenses, il ne serait pas impossible d'écouler dans la Reiss toutes les eaux stagnantes et de procurer, au moins pour quelque temps, la continualion et la prospérité de l'entreprise — «

Sur ces données, Jeffs, Bonnevelle et Madelon ellemême se mirent en campagne. M. Darier, qui était vraiment actif et capable lorsqu'il voyait ses intérêts en jeu, les seconda énergiquement. Et, malgré la lenteur traditionnelle de l'administration, il ne fallut pas plus de trois mois pour obtenir une délibération du conseil municipal de Lichtendorf, un projet des travaux, dressé par les ingénieurs des ponts et chaussées, une enquête sans oppositions, les adhésions de la commission sanitaire du canton et du conseil de salubrité du département, un rapport de l'agent voyer de l'arrondissement de Frauenbourg, les rapports des ingénieurs et de l'inspecteur, l'avis du conseil général des ponts et chaussées, l'avis-arrêté du préfet du Bas-Rhin, et enfin une ordonnance royale, en date du 10 février 1843, instituant une association syndicale.

L'ordonnance, divisée en trois titres et vingt-neuf articles, disait en substance : que les propriétaires intéressés au dessèchement de sept cent vingt et un hectares situés sur la rive droite de la Reiss étaient réunis en association administrative ; qu'ils éliraient à la majorité des voix un syndicat de sept membres dont le directeur serait à la nomination du préfet; que chaque propriétaire (notez ce point) aurait autant de voix qu'il produirait d'hectares. L'exécution des travaux était déclarée d'utilité publique; en conséquence le syndicat se trouvait substitué aux droits et obligations que la loi du 3 mai 1841 donnait à l'administration ellemême. Enfin, chose importante! les taxes réparties par le syndicat devaient être recouvrées par le percepteur des contributions directes, ni plus ni moins que l'impôt foncier.

Vous devineZ; sans que je le dise, que M. Jeffs, qui

était le grand électeur de la chose, choisit des syndics dévoués et se plaça lui-même en tête de la liste; qu'il fut nommé directeur par le préfet, c'est-à-dire par l'ami Durier, et que ce titre, joint à la prérogative quasi royale de lever des impôts et d'exercer des contraintes, le couronna d'une auréole aux yeux des Alsaciens naïfs. Je dois confesser d'ailleurs que ses copropriétaires, ses ouvriers et généralement toute la population de Lichtendorf lui devaient des actions de grâces. Mais attendons la fin.

Pour donner plus d'importance au facile travail qu'il allait entreprendre, il ne crut pas inutile de montrera M. le préfet la plaine inondée. Le spectacle était d'autant plus frappant que la Reiss avait débordé un mois plus tôt que d'habitude. M. de Trébizonde, qui s'ennuyait à Strasbourg, qui ne détestait pas de sortir de temps à autre avec un bon vivant comme Durier , et qui n'était pas fâché de faire un joyeux dîner dans un joli château, à la droite d'une femme charmante, vint en carrosse à Lichtendorf. On lui montra de loin un marécage qui lui parut horrible, à travers son lorgnon. Il trouva scandaleux que, dans son département, sous l'administraliou d'un gentilhomme comme lui, une eau sale et stagnante osât envahir des espaces si considérables.

« Mon brave, dit-il à Jeffs, si vous remédiez à tout cela, j'en écrirai au roi! »

Une demi-heure après, il n'y pensait plus; son esprit (passez-moi le mot) était tout à la gloire.

La dame du Krottenweyer avait mis toutes voiles dehors pour fêter un tel personnage. Il passa sous un arc de triomphe qui avait coûté la vie à cinquante malheureux sapins. Il traversa deux lignes de valets en

grande livrée, prosternés dans le vestibule. Les syndics de Lichtendorf et les principaux fonctionnaires de Frauenbourg, sauf le maire et ses amis, l'attendaient au salon. Plusieurs de ces messieurs avaient risqué l'uniforme; on ne leur en sut pas mauvais gré. Avant le repas, M. le préfet fut conduit dans cet appartement somptueux dont le père Jeffs n'avait pas voulu. Le digne seigneur tressaillit jusque dans ses moelles lorsqu'il lut l'inscription suivante, gravée en lettres d'or sur une plaque de marbre :

Monsieur le marquis de Trébizonde

a daigné coucher dans cette chambre

le 23 février 1843.

Il se voyait traité comme un roi, et, dans le fond du cœur, il se disait que bien des souverains de l'Europe n'étaient pas d'aussi bonne maison que lui. Lorsqu'il redescendit au salon, il se baissa instinctivement pour ne pas heurter le chambranle de la porte, qui n'était qu'à trois mètres du sol. Le valet qui vint annoncer le dîner s'écria d'une voix tonnante :

« Monsieur le marquis de Trébizonde est servi ! »

C'était contraire à tous les usages, c'était grossier, c'était rustique, c'était sauvage, si vous voulez, mais Madelon avait toisé l'homme, et cette comédie eut tout le succès qu'elle en espérait. Ce qui toucha particulièrement le vieil enfant de la préfecture, c'est que tous ces respects, toutes ces adorations ne semblaient point s'adresser au préfet, mais au gentilhomme.

A table, on lui donna la place du maître de maison. Son secrétaire général lui faisait face; Madelon était modestement à sa droite, comme une invitée; Jeffs était réfugié au bas bout, entre un petit contrôleur des

contributions et le directeur de l'entrepôt des tabacs. Tout cela lui disait clairement : le château est à vousj tous les châteaux du monde appartiennent aux personnes de votre sorte, et nous ne sommes ici que par votre bon plaisir! Seul de tous les conviés, il avait un fauteuil, presque un trône! Le repas fut excellent et les vins choisis, mais Madelon lui servit une chère plus délicate et des poisons plus enivrants. Elle semblait éblouie, fascinée, éperdue. Elle s'oublia au point de l'appeler monseigneur -, je crois même qu'elle lâcha le mot d'auguste présence. Mais le préfet était si bon prince qu'il daigna sourire de ce lapsus.

Au dessert, elle le vit rêveur, et lui demanda avec une tendre sollicitude :

« A quoi songe monsieur le marquis? »

Il répondit tout bas, avec un regard qui disait bien des choses :

« Je pensais au droit du seigneur. »

Elle rougit beaucoup, sourit un peu, et désigna de l'œil M. Jeiîs qui s'empiffrait de sucreries.

« Et ce pauvre homme? » dit-elle.

Le préfet pensa s'évanouir de joie et d'orgueil. Pauvre homme était presque un aveu !

Un feu d'artifice, commandé par le télégraphe et apporté de Paris en poste, termina glorieusement celte belle soirée. On l'admira sans sortir du salon, à travers de grandes glaces sans tain. Les fusées se reflétaient dans l'eau du Krottenvy^e3^er. Au milieu du bouquet, M. le marquis vit briller en chiffres de feu la date de la conquête de Trébizonde par les Latins : 1204. Madelon avait trouvé cela toute seule, dans le dictionnaire de Bouillet. Deux cents gamins payés dix sous par tête firent entendre un concert d'acclamations

aiguës; le marquis ouvrit une fenêtre et salua ce jeune peuple, qui repartit d'un ton plus haut.

C'était assez d'émotions pour un soir. Le roi de la fête baisa la main de Madelon, renouvela au mari l'assurance de ses sentiments, et se retira dans ses appartements sous l'escorte de M]M. Jeffs, Durier et Bonne velle.

Durier redescendit avant les autres, tira sa belle amie à l'écart et lui dit :

« Enfoncé, le préfet! Maintenant tu mettrais son département dans ta poche, il dirait amen à tout. »

M. de Trébzionde prit congé le lendemain après déjeuner, mais il promit de revenir.

Huit jours plus tard, laReiss étant à peu près rentrée dans son lit, M. Jeffs battit le rappel de ses quatre brigades, distribua le travail des fossés^ et fit saigner à blanc les sept cent vingt et un hectares de Lichtendorf. L'opération vivement conduite ne coûta que vingt-cinq mille francs et ne dura que cinq semaines.

On rappela le préfet qui fut émerveillé. Il avait laissé un étang, il retrouvait des prairies, des champs à demi labourés, une vaste tourbière en cours d'exploitation. Les ouvriers manifestèrent l'intention de s'atteler à sa voiture ; une députation de propriétaires le harangua en allemand; M. Jeffs lui lut un discours rédigé à Paris par M. Champion lui-même. Il le félicitait d'avoir conquis sur le néant sept cent vingt et un hectares, et agrandi de plus de sept kilomètres carrés le sol de la patrie.

« Poursuivez, lui disait-il, poursuivez, monsieur le marquis, l'œuvre que vous avez conçue en penseur et en philanthrope. Tout près de nous, au milieu du

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département, théâtre de vos bontés, s'étendent plus de vingt mille hectares inondés, incultes, insalubres, comme les nôtres l'étaient naguère. Faites un geste, et nous courons y porter les armes pacifiques du travail. Jamais bras plus dévoués ne se seront mis au service d'un plus noble cœur ! »

Le noble cœur remercia sans chercher à comprendre, mais Durier, qui aimait à se rendre compte de toutes choses, ne comprenait pas davantage.

« Ah ! çà, mon cher, dit-il à Jeffs dès qu'il le trouva seul, qui trompe-t-on ici? Le préfet? bon; c'est entendu. Mais où allons-nous? Que vous fassiez des frais énormes pour gagner ce noble mannequin, j'y consens. Ses deux visites en moins de deux mois vous posent dans le pays. D'ailleurs, il n'a pas trop enrayé notre grande affaire. Mais, ce point obtenu, que voulez vous encore? Ne vous suffit il pas d'avoir assaini la tourbière et conquis un bénéfice de dix millions, réalisable en deux ou trois ans? Aspirez-vous maintenant à dessécher tous les marais de l'Alsace?

— J'aspire, répondit Jeffs, à faire signer par votre patron un arrêté ainsi conçu :

« Aiticle unique. Sont compris dans le périmètre du syndicat de Lichtendorf tous les terrains susceptibles d'être assainis entre la Reiss et la Frau.

— Et pourquoi faire ? Quel intérêt avez-vous à bouleverser les communes de Bœrenstett, NiederholTen, Lauterwiller, Krautbach et Frauenbourg ?I1 me semble, d'ailleurs, que leurs prés n'ont aucun besoin d'être assainis. La Frau les inonde en ce moment, con.me tous les hivers à la même époque, mais elle leur fait plus de bien que de mal. Elle les irrigue à très-grande eau, elle y dépose un limon fertile, et elle se retirera

dans quelques jours, accompagnée des bénédictions de tous les bons patauds du canton.

— Allons! allons ! vous êtes encore de votre pays, vous. M. Champion est plus fort que ça; il a compris tout de suite, et par correspondance encore! Vous ne voyez donc pas que dans la campagne prochaine nos travaux Aont descendre à un bon mètre au-dessous du niveau delaReiss, et que les autres du moulin saisiront le joint pour nous scier le dos? et qu'on nous mettra en demeure de combler la tourbière? Pour mener l'affaire à bonne fin, il faut que j'aie la faculté de dégorger mes eaux vers le confluent des deux rivières, à la porte de Frauenbourg. Il y a sept mètres de pente sur deux lieues de long ; c'est le strict nécessaire. Je creuserai un canal de deux lieues; je ferai faire à droite et à gauche une vingtaine de fossés communiquant avec la Reiss et la Frau, pour le cas où nous aurions du tropplein dans le canal. Et comme mon travail sera censé d'utilité publique, au lieu d'indemniser les propriétaires dont on bousculera le terrain, on leur dira que leurs prés sont assainis et que c'est à eux à payer les frais de la guerre. Comprenez-vous maintenant? Je veux que nous c;agnions nos dix millions tout nets ; je n'entends pas distraire un sou de nos bénéfices. Les mille ou quinze cents propriétaires, que nous allons drainer malgré eux, payeront tout, jusqu'aux vingtcinq mille francs que j'ai avancés la semaine dernière! C'est pour ma femme que je travaille, voyez- vous, et l'argent de Madeleine, c'est sacré !

— Diable !

— Quoi ?

— Je ne suis pas intéressé à limiter vos gains, au contraire. Et pourtant j'aimerais mieux que la tour-

bière ne rapportât que neuf millions, sans faire tort à personne.

— Quel tort ? Une dépense de cent mille francs, répartie surplus de mille individus ! Au reste, si on ne me signe pas l'extension du périmètre, je suis forcé de traiter de gré à gré avec tous les propriétaires sur une longueur de deux lieues ; je rencontre aux trois quarts du chemin vos scélérats de meuniers qui ne voudront pas me livrer passage, ni pour or ni pour argent; et alors ce n'est pas neuf millions que nous aurons à partager, ni huit, ni sept, mais un beau rien du /oi// entre deux plats !

— Mais si l'on vous accorde ce que vous demandez, les Honnoré et les autres vont crier comme des geais plumés vifs.

— Et moi je vous garantis que personne ne soufflera mot. Dès que le préfet aura signé, dès que le percepteur fera rentrer les taxes au nom du roi, les geais diront : C'est le gouvernement qui nous plume ! Et en Alsace, le gouvernement a toujours raison.

— Ça, c'est vrai. Mais ne craignez-vous pas que, dans deux ou trois ans, lorsque votre canal et vos trente-six fossés auront lié la Reiss et la Frau de façon à n'en faire qu'une seule et même rivière, les inondations?...

— Parlez plus bas ! Si j'y avais pensé ? S'il me plaisait de jouer un pied de cochon à certains individus de Frauenbourg? ^l'en ont-ils assez fait, ces gredins-là, depuis quelques années ? Eh bien ! mon tour viendra peut-être, si personne ne me trahit.

— Oh ! oh ! mon brave ami ! Je donne ma démission, si c'est ainsi que vous entendez la polémique. Je suis vaudevilliste, moi je ne fais pas dans le drame. Non, non, non ! »

Ils discutèrent deux bonnes heures, tandis que Madelon promenait M. de Trébizonde le long des plaines inondées. Elle l'avait prié de dompter un cheval intraitable, le terrible FreyscîuUz, bien connu pour avoir désarçonné les meilleurs écuyers de Paris et M. Champion lui-même. Le marquis n'eut pas de peine à soumettre l'innocente bête ; Madelon fit seller Fancy^ et l'après-dînée se termina par un dialogue à travers champs, entrecoupé de sentiment, de drainage et de haute école. Au retour, le bon préfet était d'humeur à étendre le syndicat de Lichtendorf jusqu'aux Alpes et aux Pyrénées. Mais Durier arrêta l'essor de son zèle.

Durier avait encore le droit de retourner la tête vers son passé et de regarder sans rougir toutes les actions de sa vie. Il n'avait jamais été puritain, mais il était l'esté, durant plus de cinquante années, ce qu'on appelle un honnête homme. La dernière confidence de M. Jefîsle jeta dans des perplexités horribles. En quittant la sous-préfecture d'Étampes, il s'était donné à résoudre un problème assez compliqué : faire fortune en trois ans, sans commettre une action malhonnête. Le jour où la question lui parut insoluble, il s'assombrit jusqu'à perdre l'habitude du calembour. Madelon, qui le savait par cœur, ne tarda pas à voir qu'il n'était plus le même. Elle chercha à le pénétrer, elle l'attira plus souvent au Krottenweyer, elle lui fît quelques visites à Strasbourg ; elle le confessa, le plaignit et approuva hautement ses scrupules. Mais à force de poursuivre avec lui la solution du problème, elle finit par escamoter un des termes de l'énoncé. Elle substitua un mot à un autre avec une dextérité si prodigieuse que le pauvre Durier n'en sentit pas le vent. Et bientôt il prit l'habitude de se demander tous les soirs, en

se mettant au lit, comment on pourrait faire fortune en trois ans sans commettre une action compromettante? Lorsqu'elle vit qu'il en était là, elle lui dit : « J'ai bien pensé à toi, mon brave ami. Depuis que tu lu'as parlé avec tant de franchise et d'amitié, tes raisons ne me sortent pas de la tête. Je n'ai rien dit à Jeffs; il n'aurait pas compris les délicatesses de cette vieille conscience de Romain. Il faut que tu restes blanc comme neige. D'abord, j'ai besoin de t'estimer, moi! Et tu n'en auras pas moins tes six mille livres de rente. Écoute : nous tenons le préfet, et ce n'est pas toi qui nous l'as livré; il a rédigé l'arrêté dont nous avons besoin, et ce n'est pas toi qui le lui as dicté. Pour l'enquête, les publications et la signature, rien ne presse ; j'aime mieux attendre un an, et me passer de ton appui. Notre influence, qui va toujours croissant, sera bientôtprépondérantedans l'arrondissementde Frauenbourg. Le jour où nous serons les maîtres du pays, tout le monde saura que nous n'avons besoin de personne, pas plus de toi que d'un autre, et que tes eiïorls pour nous servir ou nous entraver seraient vains. Ce jour-là, nous ferons notre affaire tout seuls j tu ne seras pas consulté ; on ne te demandera rien que de contre-signer sans objection, comme c'est ton devoir de fonctionnaire, la prose de M. le préfet. Et, en échange de ta neutralité passive, qui ne nous sera bonne à rien, vieux loulou de vertu, j'obtiendrai qu'on te laisse ta part dans les bénéfices. Ça va être de l'argent bien mal acquis, gros Scipion ! puisque tu resteras innocent comme l'oiseau dans son œuf. N'importe ! Je ferai croire à Jeffs et à l'autre que tu l'es fendu la carapace en quatre pour les servir. Mais ne va pas faire le fier, et refuser les monacos sous prétexte que tu ne les as

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pas gagnés ! Ce n'est pas au secrétaire général, c'est à l'auteur le plus gai, à l'esprit le plus charmant de notre époque que j'oiïre cette obole. Nous avons bien le droit d'encourager les arts, que diable! Ta place est à Paris. C'est là que je t'ai connu, applaudi, admiré, aimé! Et je me souviens de t'avoir aimé, comme on n'aime qu'une fois dans l'existence, vois-tu ! »

Le bonhomme Durier lui répondit... mais qu'importe ce qu'il put lui répondre ? On finissait toujours par céder à cette femme qui , selon l'expression du prince d'Armagne, émiettait des consciences dans la poussière de son salon.

Tandis que le célèbre arrêté, qui devait faire plus de victimes qu'un canon chargé à mitraille, dormait dans les cartons de la préfecture comme une arme dans un arsenal, le père Jefï's poussait vigoureusement les travaux de la tourbière ; le fils et la belle-fille poursuivaient, chacun de son côté, deux autres projets importants.

Madelon n'avait pas oublié son aventure de la distribution des prix. Elle était persuadée que le principal, homme de mœurs sévères et grand ami de M. Honnoré, lui avait fait une avanie pour complaire aux gens du moulin. Pour le punir, elle ne songeait à rien moins qu'à supprimer le collège. Elle étudia sa vengeance et reconnut avec joie que l'occasion ne se ferait pas attendre longtemps. C'était en septembre 1 843 que le conseil municipal devait voter la subvention pour les dix années suivantes. La commune, qui tirait de ses bois quatre-vingt mille francs de revenus, en dépensait douze mille pour donner à ses enfants l'instruction secondaire; elle prêtait gratis un bâtiment vaste et commode. Le principal gérait le pensionnat

à ses risques et périls; il pouvait vivre, la subvention aidant, et mettre de coté mille écus par année. Que le subside municipal vînt à manquer, il ne lui restait plus qu'à plier bagage et à chercher un autre emploi. Mme Jeffs avait de quoi le remplacer, le cas échéant. Depuis environ dix-huit mois, deux hommes modestes et instruits, portant la redingote longue, avaient élu domicile à Frauenbourg. Ils venaient de Hagueneau, la ville sainte, la Mecque des croyants d'Alsace. Indigents comme des apôtres, ils avaient loué une petite chambre dans une humble maison de la basse ville, et là ils s'étaient mis à instruire gratis les plus pauvres enfants du quartier. Le nombre toujours croissant de leurs élèves les avait chassés vers un édifice plus spacieux, qu'ils meublèrent petità petit, qu'ils achetèrent ensuite, qu'ils agrandirent bientôt, et qu'ils finirent par entourer d'un vaste jardin, en démolissant tout le voisinage. La persévérance de deux hommes et la charité de plusieurs femmes avaient accompli ces choses dans l'espace d'un an et demi.

Le clergé séculier de Frauenbourg ne frayait point avec les nouveaux venus, ni eux avec lui. Le maire ne les voyait pas d'un bon œil , et s'il ne leur demanda point leurs diplômes, ce fut un acte de pure tolérance. Mais ils étaient reçus avec honneur dans plus d'une famille, et lorsqu'ils venaient au Krottenweyer à l'heure du dîner, ils trouvaient leur couvert mis. La bonne dame et le charitable monsieur (comme ils disaient) les assistèrent de quelques largesses ; ils rendirent en influence et en popularité plus qu'ils n'avaient reçu en argent. L'amitié de ces deux hommes irréprochables et malins n'était point à mépriser.

Mme Jeffs leur demanda un jour pourquoi deux per-

sonnes de leur mérite et de leur vertu se renfermaient dans l'instruction primaire? Ils répondirent modestement que MM. les professeurs du collège suffisaient à tous lesbesoins de la localité; maisque si, par malheur, la ville de Frauenbourg venait à se voir priver des bienfaits incontestables de l'enseignement universitaire, ils essayeraient de combler cette lacune, dans la mesure de leurs faibles moyens et avec le concours de plusieurs amis qu'ils avaient laissés derrière eux à Haguenau.

Ils ajoutèrent que n'ayant pas de femmes et d'enfants à nourrir comme M. le principal et IMM. les professeurs du collège, ils se feraient un plaisir et un devoir de laisser au budget de la ville la subvention de douze mille francs; trop heureux si l'on daignait leur concéder la jouissance du bâtiment municipal J Mais ils ne demandaient rien, ils n'espéraient aucune assistance des pouvoirs établis : « les dieux de M. le maire de Frauenbourg n'étaient pas leurs dieux; le paganisme grec et romain avait jeté de trop profondes racines dans l'esprit de l'autorité ; depuis trop longtemps l'idolâtrie faisait partie intégrante de l'éducation publique ; le curé lui-même et les vicaires de la paroisse semblaient malheureusement trop enclins à pactiser avec les sectateurs de Pétrone et de Virgile ! «

Madelon les exhorta fort à ne désespérer de rien, et elle entreprit une étude approfondie du conseil municipal. Sur vingt-trois conseillers, elle en compta huit qui, par l'indépendance de leurs idées ou leur intimité avec le maire, étaient des ennemis tout trouvés. Cinq étaient acquis au Krottenweyer; les dix autres formaient la plaine, une masse indécise et flottante; ils attendaient les événements, prêts à donner raison au plus

fort. La première victoire un peu décisive les entraînerait tons à la fois vers la droite ou vers la gauche. En attendant, ils ménageaient le Krottenweyer et le moulin, acceptaient les cajoleries de Mme JelYs et écoutaient les raisonnements de M. Honnoré, avouant d'un côté que douze mille francs par an ne sont pas une économie méprisable, et reconnaissant de l'autre que l'enseignement universitaire est le plus conforme aux besoins de ce siècle et à la dignité de l'esprit humain. L'affaire en était là.

M. Jefîs avait les yeux tournés vers la vallée de la Zorn. Il pensait très-sérieusement à décupler la valeur de son bois taillis. La loi des chemins de fer avait été promulguée le 11 juin 1842; la ligne de Paris à la frontière d'Allemagne par Strasbourg était classée; il ne restait plus qu'à en déterminer le tracé. Déjà les ingénieurs commençaient leurs études sur les bords de laFrau. Dans quelques mois peut-être une ordonnance royale fixerait irrévocablement l'itinéraire de Strasbourg à Nancy par Frauenbourg. Les cultivateurs de l'arrondissement, et M. Honnoré à leur tête, croyaient tous au succès de la hgne droite, et voyaient déjà le revenu de leurs terres augmenté de vingt pour cent par la facilité des transports.

Ce résultat était imminent, presque inévitable, à moins pourtant que la population de Frauenbourg se levât comme un seul homme pour repousser l'établissement du chemin de fer. Il ne faudrait rien moins qu'une pétition du conseil municipal, appuyée d'un gros mouvement populaire, pour faire dévier la ligne droite jusqu'à la vallée de la Zorn.

M. Champion fut mandé en toute hâte. Il ne vint pas: ses devoirs de législateur renchaînaient au Palais-

Bourbon. Mais il envoya Claudiiis Lampeigne, qu'il avait déniché, non sans peine, dans un des tapisfrancs artistiques et littéraires qui émaillaient le quartier latin.

Madelon l'avait connu jeune et brillant, plein de courage et de foi, passionné pour le plaisir et pour la lutte, héros de Saint-IMerri, martyr de Sainte-Pélagie, roi du Prado (ce qui ne gâtait rien dans ces temps d'amour et de guerre), fanatique des beaux vers et des nobles sentiments, tout débordant d'idées neuves et hardies, tout pétillant d'amour pour ses maîtresses d'un soir, élevant son âme ou son pied, indifféremment, à des hauteurs prodigieuses ! En échange de ce Claudius de 1834-, la diligence de Frauenbourg apporta un grand fantôme aigri, maigri, précédé d'un nez rouge et coiffé d'une poignée de cheveux gris. Il n'avait que quarante-cinq ans, et l'on pouvait aisément lui en donner soixante. Ses épaules s'étaient voûtées, sa main tremblait un peu; il prisait, il sentait l'absinthe; il avait la goutte!

Mais son corps vous eût semblé plus beau que la statue d'Antinous, si vous aviez pu le mettre en parallèle avec son âme. Cet être, doué de facultés éminentes, avait laissé passer l'heure unique, rapide, irrévocable, où l'homme doit donner ses fruits. Il avait su écrire, il avait eu une idée ; il avait trouvé un éditeur, il avait suscité quelque attente et quelque espérance dans le public intelligent. Mais, au moment de ceindre ses reins et de courir au but, il avait rencontré une Madelon, Madelon Jeffs ou une autre, qu'importe? Elle l'avait arrêté un jour, ou un mois, ou une semaine; le temps n'y fait rien ; puis elle l'avait planté là et il s'était remis en route. Trop tard! L'éditeur, lassé d'attendre,

avait changé cl'ayis, le public avait l'esprit ailleurs: l'idée féconde avait séché comme une fleur sans eau ; le pauvre Claudius ne la reconnaissait plus lui-même! Alors il se vengea de sa stérilité sur le travail des autres ; il dépensa son reste en articles d'une demi-colonne dans les journaux de dénigrement. On l'expulsa de ce bagne lorsqu'il ne lui resta plus personne à éreinfer;\es entrepreneurs déclarèrent dans leur argot qu'il étSiitvidé comme un lapin, qu'il n'avait plus rien dans le ventre. Il ne lui restait qu'à s'enrôler dans la petite armée fainéante et hurlante des sculpteurs qui ne sculptent pas, des peintres qui ne peignent pas, des écrivains qui ont perdu leur écritoire. Il présida des réunions enfumées oCi l'on mettait les poêles en morceaux, les prosateurs en marmelade et les artistes en hachis. Il émoussa tous les angles de son esprit et de sa conscience sur le marbre des estaminets; le vrai, le faux, le bien, le mal, le beau, le laid devinrent à ses yeux choses indifférentes, matière à blague et rien de plus. Le malheureux, qui avait répandu son sang comme de l'eau pour une noble rêverie, perdit même le respect de la révolution et le culte de la liberté : il aurait joué les conquêtes de 89 en cinq secs contre un petit verre de cognac. Le problème de la destinée humaine se résuma pour lui dans la recherche d'une pièce de cent sous. Il monnaya sa popularité dans le quartier latin, en exploitant les étudiants de première année. Mais, comme il s'élait fait ouvrir des crédits innombrables chez les hôteliers, limonadiers et gargotiers de ce royaume, la circulation dans les rues lui devint plus diflicile de jour en jour. 11 comptait cinq kilomètres de distance entre l'Odéon et la place Saint- Michel, lorsque M. Champion, l'embaucheur par ex-

cellence, le nomma fondateur, rédacteur en chef et gérant responsable du Progrès de Frauenbourg.

On rhabilla de neuf, on lui donna du linge, on ne paya point ses dettes (cette opération aurait pris trop de temps); on lui traça un plan de campagne, on lui promit une gratification raisonnable pour l'intéresser au succès. Mais surtout M. Champion le prévint qu'il serait chassé comme un laquais s'il se permettait une familiarité dans le salon de Mme Jeffs ou une indiscrétion dans les brasseries de la ville.

Si, après ces avertissements, il lui était resté quelque envie de s'émanciper avec Madelon, l'accueil qu'il reçut au château l'eût tout d'abord remis à sa place. La petite femme qui rentrait si joliment ses ongles pour faire patte de velours à M. le préfet,^ savait aussi regarder les gens de très-haut et donner certaines poignées de main qui tenaient un Monsieur à distance. Le premier coup d'œil qu'elle laissa tomber sur son ancien amant produisit le même effet que ces coups de mouton qui enfoncent les pilotis sous terre. Claudius en vint à se demander si ses souvenirs les plus précis n'étaient pas des imaginations écloses dans les vapeurs bleuâtres de l'alcool. Cette femme, placée si loin de lui, était-elle bien la même qu'il avait abritée vingt fois sous son manteau, à la suite d'un bal d'hiver? Cette châtelaine qui ne tolérait pas dans son parc la fumée d'un purOj avait-elle rien de commun avec la bonne fille qui s'était faitpayer, rue de l'OJéon, tant de cigares à deux sous ? D'ailleurs l'ancienne Madelon, la femme de 1 83A, était moins jeune et moins fraîche que la nouvelle!

Mais on ne lui laissa pas le loisir de méditer longtemps sur ces mystères. Il fut livré, séance tenante,

au bras séculier de M. Jeffs qui le conduisit à la souspréfecture, à l'imprimerie et à l'auberge du Lion-d'Or. M. Bonnevelle, boutonné jusqu'au menton, lui dit que l'administration comptait sur lui; que sa feuille aurait la primeur des inspirations officielles, et qu'on verrait même à lui donner le monopole des annonces judiciaires pour l'année 1844, si, d'ici là, il arrivait à balancer l'influence de l'opposition. L'imprimeur, bomme de bien, mais timide comme tous ceux qui vivent sous la loi de l'arbitraire, tremblait à l'idée de fabriquer un journal politique avec timbre et cautionnement. En montrant son atelierà M. Lampeigne, il avait l'air d'un moineau qui fait les honneurs de sa cage à un chat. Il l'introduisit dans un cabinet assez propre, contigu au bureau de la feuille municipale, mais où l'on arrivait par un autre escalier. Claudius prit possession de ce laboratoire en y faisant porter deux savates dépareillées et un vieux gilet de tricot. Enfin, l'aubergiste du Lion-d'Or\u\ donna une chambre au second étage et un couvert à table d'hôte moyennant soixante-dix francs par mois. Gomme le traitement était de cent écus, il restait deux cent trente francs pour l'absinthe, la bière et le tabac. M. le rédacteur en chef jugea, à vue de pays, que c'était le strict superflu.

Les mineurs sont persuadés que les métaux repoussent au sein de la terre : c'est que parfois, en explorant les galeries abandonnées, ils découvrent un filon oublié ou dédaigné par leurs prédécesseurs. Un hasard analogue fit croire à Lampeigne lui-même que son talent, coupé jusqu'aux racines, avait repoussé en secret. Si on l'eût payé pour faire devant le public deFrauenbourg les cabrioles artistiques et littéraires qu'il avait exécutées cent fois dans la petite presse parisienne, le

vieux clown aurait gambadé tristement, en homme blasé. Mais le thème était nouveau, comme l'auditoire était neuf. Claudius Lampeigne (il signait Claude de Saint-Clodoaid en l'honneur de Saint Cloud, sa patrie) s'intéressa à la comédie qu'on lui faisait jouer : il sut donc intéresser le parterre. Sa profession de foi fut un chef-d'œuvre d'éloquence provinciale; elle porta coup.

« Vétéran des combats de la politique, après avoir lutté en aveugle dans l'arène des partis, j'avais ouvert les yeux à la lumière sereine et pure qu'un trône paternel fait rayonner en tous sens sur le grand peuple français. Ingrats, m'étais-je écrié, tous ceux qui méconnaissent les bontés du plus sage des rois et du plus loyal des ministères ; honte à celui qui trouble par les fureurs d'une opposition désordonnée les sources de la prospérité publique ! Et, suspendant mes armes à l'olivier de la paix, content d'une modeste fortune qui suffisait à mes besoins et d'une humble renommée qui suffisait à mon ambition, après avoir serré la main des hommes d'État, mes adversaires de la veille, je parcourais le sol sacré de la patrie, pour voir des heureux!

« Un matin, au sortir de cette aimable chaîne des Vosges qui rappelle les Alpes et les Pyrénées avec quelque chose de plus intime et de plus humain, je suivis les bords fleuris d'une rivière à la fois gracieuse et puissante, créée par l'auteur de toutes choses pour charmer les regards de l'homme et pour l'aider dans ses travaux. Tout à coup s'offrent à mes yeux les remparts vénérables de Frauenbourg, dont la gloire épiscopale se confond avec les origines de l'Alsace, ce fleuron ajouté à la couronne de France par la main d'un grand roi. J'entre et je vois un peuple cordial, hospi-

talier, tout gaulois par la vivacité de l'esprit et l'affabilité des manières, tout germain par la droiture du cœur et la pureté des mœurs publiques, et parlant avec une égale aisance les deux plus belles langues de l'Europe. Les hommes sont grands et forts, le sexe est plein de grâce et d'élégance; une multitude de petits chérubins aux joues roses animent par leurs joyeux ébats les rues larges et bien pavées. J'admire l'activité de la population, le mouvement du commerce, mille voitures accourues de toutes les extrémités de l'Europe, sous l'impulsion de chevaux vigoureux, pour demander l'hospitalité au noble peuple de Frauenbourg et lui laisser la richesse en échange. Et je dis en appuyant la main sur mon cœur : Dieu soit loué! Je cherchais des heureux ; en voici !

« Mais qu'entends-je? Des hommes venus de loin, de Paris (à ce qu'ils disent), ont juré de tarir ce Pactole, d'affamer ces hommes forts, ces femmes belles, ces enfants roses et joufflus ; de faire pousser l'herbe entre les pavés de ces larges rues, de changer ces admirables auberges en vastes solitudes! pour tracer une ligne de fer où des machines formidables, mastodontes ivres de feu, entraîneront quelques voyageurs imprudents; pour le cruel plaisir de semer des charbons enflammés sur une plaine fertile et de répandre dans l'air une fumée nauséabonde, funeste aux biens de la terre et insupportable aux habitants, ils vont tuer le roulage de Frauenbourg! Et ce peuple, le meilleur et le plus soumis de toute la nation, se laisse égorger dans sa richesse et dans sa force! Il croit peut-être que le roi, que le ministère, que l'honorable majorité de la Chambre l'a désigné pour servir de victime à quelques spéculateurs effrénés !

« J'ai vu six mille hommes de cœur sur le penchant de la ruine, et je me suis fait journaliste.

a Amis, je reste parmi v(yus. Accordez-moi le droit de cité! L'homme qui vous tend les bras ne vous sera peut-être pas inutile.

« Si l'on vous dit que le gouvernement a juré votre perte, je démasquerai les imposteurs. Qu'importe à l'autorité supérieure qu'un chemin passe ici plutôt que là? N'y a-t-il pas assez de vallées désertes où la locomotive peut circuler innocemment, sans faire tort à personne ?

H Réclamez ! plaignez-vous ! adressez-vous au cœur de ceux qui nous gouvernent. Jamais un cri d'angoisse n'a retenti, même aux extrémités de la France, sans trouver un écho sympathique à Paris. Les personnes les plus haut placées (croyez-en la parole d'un homme qui les connaît intimement) ne sont pas plus inaccessibles que le jeune et éminent administrateur que la Providence a placé parmi vous ! S'il faut un ami dévoué pour porter vos doléances aux pieds du trône, je suis là.

« Peut-être mon intervention inattendue dérangerat-elle les projets intéressés de quelques spéculateurs locaux. J'accepte leur haine avec orgueil et je brave les efforts de leur vengeance. Si le ciel permet que je succombe, je m'envelopperai dans ma conscience comme un soldat dans son drapeau. Mes ancêtres avaient pour devise : Fais ce que peux. Le dernier des Saint-Clodoald a gravé sur son écusson : Fais ce que dois! ! ! ! ! ! »

Il faut connaître l'esprit de la province pour estimer ce discours à sa valeur. Chaque parole était d'or. Les habitants de Frauenbourg, comme ceux de trente-sept mille autres communes en France, veulent que leurs

montagnes, leur rivière, leurs remparts, leurs femmes et jusqu'à leurs pavés soient admirés de tout l'univers. Ils pardonneront plutôt à* l'incendiaire qui détruira leur ville qu'au journaliste qui en dira du mal. A Frauenbourg, comme ailleurs, la sympathie des mères de famille est acquise à l'écrivain qui trouve leurs enfants jolis. Mais là, plus qu'en aucun autre lieu du monde, on estime celui qui a donné des poignées de main au gouvernement, que le gouvernement s'appelle Lamartine ou Guizot, Cavaignac ou Polignac.

La partie pratique de ce discours émut violemment les hôteliers, aubergistes, maîtres de poste, grainetiers, charrons, maréchaux ferrants et tous ceux que la grande route faisait vivre. En leur montrant à l'horizon prochain la ruine de leur industrie, en se faisant fort de conjurer ce péril imminent, M. de Saint-Clodoald les rallia tous autour de lui. Il ne resta dans le parti de M. Honnoré que les agriculteurs intelligents. Ceuxlà comprenaient bien que le chemin de fer emportant leurs récoltes vers les grands centres, apportant à bas prix les amendements et les engrais dont ils auraient besoin, rendrait leur condition meilleure. Mais la population de l'arrondissement^ qui avait donné pendant plusieurs siècles le spectacle de l'union la plus parfaite, se trouva divisée en deux camps par des intérêts opposés.

Le maire fut obligé de répondre et d'entrer en lice avec un homme qu'il méprisait d'instinct. Mais sa cause, quoique bonne, n'était pas facile à défendre. Il ne pouvait nier que l'arrivée d'un chemin de fer dans la vallée de la Frau ne fût la mort du roulage. Le fait était certain, il l'avait annoncé lui-même depuis longtemps, il était trop loyal pour le contester à ses adversaires. Mais

lorsqu'il venait dire à son tour que les locomotives passant par la vallée de la Zorn feraient encore plus de tort aux habitants de Frauenbourg, que le roulage n'en mourrait pas moins et qu'on nuisait à l'agriculture locale sans aucun profit pour personne, cette assertion était juste et fondée sans être évidente; elle ne crevait pas les yeux du public.

Le Progrès avait beau jeu pour répondre que la route de laFrau était plus directe et par conséquent plus économique que celle de la Zorn; que les commerçants de France et d'Allemagne ne renonceraient pas de longtemps au roulage, le plus naturel, le plus facile, le moins coûteux de tous les moyens de transport ; qu'il se passerait peut-être un siècle ou deux avant qu'on se décidât à confier les marchandises pesantes ou encombrantes à cet être impersonnel, négligent, avide de gros profits, qu'on appelle une compagnie de chemin de fer. Pour donner plus de force à son argument, il 'ne craignit pas de prendre à partie les rouliers, population flottante, qui foisonnait toute l'année dans tous les établissements publics. « Élite des travailleurs, robustes habitants des routes royales, symboles de probité, vous qui bravez le froid, le chaud et la tempête pour enrichir notre pays, vous qui portez avec vous, comme le batelier de César, la fortune d'un grand peuple, parlez ! Dites lequel a raison, de mon adversaire ou de moi? Etes-vous hommes à reculer, comme une armée de lâches, devant la brutale invasion d'une force aveugle? Vous laisserez-vous mettre en déroute par le sifflet de la vapeur? Vous verra-t-on briser vos puissantes voitures, égorger vos fidèles et infatigables coursiers, pour que les entrepreneurs du transport à grande vitesse empochent quelques millions de plus? Rouliers 1 ré-

pondez-leur, à ceux qui nient l'évidence, répondez -leur que vous êtes Français, et qu'un Français, ne désarme pas devant l'ennemi. Si l'on donne un chemin de fer (triste présent!) à la vallée de la Frau, vous irez en Allemagne par la vallée de la Zorn. Si la vallée de la Zorn obtient la dangereuse faveur que nous repoussons énergiquement (on dit qu'elle la demande I), vous garderez la douce et cordiale habitude de vous reposer le verre en main, la chanson aux lèvres, sous les toits hospitaliers de Frauenbourg! »

Cette péroraison fit grand bruit dans les cabarets de la ville. Les rouliers, qui ne savaient pas leur règne si près de finir, donnèrent raison au journaliste. Ils jurèrent que si on laissait poser des rails dans la vallée de la Frau, ils changeraient tous leur itinéraire et suivraient dorénavant la route de la Zorn.

Leur opinion, formulée dans un style trop coloré pour que la plume ose le rendre, fut un puissant renfort au nouveau journal. Les aubergistes, dont quelques-uns étaient des personnages et même des conseillers municipaux, s'engagèrent envers leur clientèle. Ils promirent d'opposer toutes leurs forces à Télablissement du chemin de fer.

M. Honnoré, poussé à bout par une polémique déloyale, laissa tomber un blâme public sur l'homme qui descendait à de telles manœuvres. Et bientôt, comme il arrive toujours en province, la lutte des deux principes se compliqua de personnalités blessantes.

Un jour, M. de Guernay, quoiqu'il fût doux et clément, comme tous les hommes vraiment forts, perdit patience. Il pria Charles Kiss et M. Orlandi, ancien officier de l'Empire, de lui ménager une rencontre avec le gentilhomme du Progrès. Mais le dernier des Saint-

Clodoald avait la goutte. Il fit asseoir les deux ambassadeurs, protesta de son estime pour M. deGuernayet la famille du moulin, prélendit que les journalistes, comme les avocats, devaient s'injurier sans rancune, pour le bien de la cause et l'amusement de l'auditoire; jura qu'il avait tué assez de braves gens sur le terrain et acquis assez de gloire pour un bomme seul, et finit par congédier ces messieurs, après quelques pasquinades. Huit jours après, il raconta la scène dans son journal, en se donnant un rôle dont les douze pairs de Charlemagne auraient été jaloux.

Charles Kiss riposta sans tarder. Il n'écrivait pas souvent; mais quand il s'y mettait une fois, c'était de bonne encre. Le goutteux ne s'émut point; il en avait vu bien d'autres ! La querelle des journaux amorçait la malignité publique et forçait les gens à lire le Progrès ; c'était l'important. A force de chercher dans les égouts de son âme ce qu'il pourrait jeter déplus salissant à la face de l'ennemi, il s'avisa que M. Honnoré avait accaparé tous les terrains de Frauenbourgpourles vendre au chemin de fer. La diffamation était flagrante ; le moulin s'assura que M. de Saint-Clodoald avait toujours la goutte, et comme il s'obstinait à rester malade, on lui fit un procès, faute de mieux.

Il répondit à l'assignation par une autre, et intenta une action reconventionnelle. Lui aussi, il avait été diffamé, injurié à la face de Frauenbourg, par le journal deses ennemis! « Etdansquel moment, messieurs les juges? Lorsque le preux, étendu sur son lit de douleurs, incapable de ressaisir l'épée de ses pères, ne pouvait en appeler qu'à Dieu et à vous ! »

La magistrature française, lorsqu'il plaît aux journalistes de lui déférer leurs querelles, intervient de la

même façon que le Grand Turc entre ses raïas ou les piqueurs entre leurs chiens : elle sépare les combattants à coups de fouet. Les juges de Frauenbourg, fidèles à cette tradition, témoignèrent de leur haute impartialité en frappant à droite et à gauche. Dans un jugement fort bien motivé et de tout point irréprochable, ils condamnèrent le Progrès à cinq cents francs d'amende pour diffamation et les Affiches à cinq cents francs d'amende pour injures, dépens compensés.

Les amis du Krottenweyer chantèrent un Te Deum dans les brasseries et les cafés : ce jugement, pour eux, était une victoire. Mais le gros du public n'y vit qu'une escarmouche, une affaire d'avant-postes. Les chefs d'armée n'avaient pas donné en personne; la masse attendait quelque chose de plus décisif pour se livrer définitivement à M. Jeffs, ou revenir sous la main paternelle de M. Honnoré.

L'occasion se présenta bientôt. M. Hamburger, conseiller général pour le canton de Frauenbourg, mourut au mois de juin 1843. L'élection de son successeur était fixée au 13 août. Madelon, qui voulait absolument que son mari fût quelque chose, le décida sans peine à se mettre sur les rangs. La préfecture et la souspréfecture, c'est-à-dire MM. Durier et Bonnevelie, promirent spontanément leur appui.

On comprit au moulin que, si M. Jeffs était nommé conseiller général, il serait roi. Cet homme avait la fortune, les relations, l'intrigue, l'appui de l'administration et un joli commencement de basse popularité ; il ne lui manquait plus qu'une position ofiicielle pour tyranniser le pays. En face du danger pressant, M. Honnoré fut contraint d'aspirer à un honneur qu'il

avait toujours décliné. Le succès de sa grande entreprise, l'intérêt du pays, menacé de toutes parts, lui imposaient les tracas d'une candidature. Il fit son devoir en honnête homme, quoiqu'il lui répugnât un peu de tremper ses mains dans la matière électorale. Il imprima une profession de foi, distribua des bulletins, ouvrit une polémique dans le journal des A/ficJies. Tous les citoyens éclairés se groupèrent autour de lui : personne ne doutait que l'élection d'un des deux concurrents n'exerçât une influence capitale sur les destinées de Frauenbourg.

Au moment où les armées se disposaient à entrer en campagne, la population féminine, qui s'intéressait passionnément à cette guerre de clocher, s'avisa de partir en avant-garde et de faire à l'hôtel de ville un scrutin préparatoire.

C'était le dimanche 6 août que la société de Bon- Secours devait réélire sa présidente. De mémoire de femme, le fauteuil avait été occupé par la vieille baronne de Guernay ou par Mme Honnoré. Ces deux honorables personnes se relevaient de trois en trois ans; le vote avait toujours été unanime ; aucune concurrence ; la présidente dont les pouvoirs venaient d'expirer passait tout naturel ement vice-présidente, en attendant que son tour revînt.

Mais, cette fois, la coterie de Mme Jeffs, composée des femmes les plus remuantes, entreprit de changer l'ordre établi. Madelon, qui ne doutait de rien, accepta la lutte ; ses amoureux, ses admirateurs et ses amis firent une propagande active dans les salons du beau monde et jusque dans les boutiques de la bourgeoisie; car les plus modestes sociétaires étaient admises à voter ce jour-là.

Le clergé de la paroisse fut mis en demeure de se prononcer, comme dans toutes les affaires où la Conscience des femmes est en jeu. Je dois dire à la louange du curé qu'il n'hésita pas une minute. C'était un homme de bonne foi, simple, honnête et tolérant : on en trouve encore de pareils dans quelques églises d'Alsace. Sans discuter le paganisme de M. Honnoré et même sans le comprendre, il appréciait ses services et estimait ses vertus.

Les dames du moulin étaient à ses yeux de véritables saintes; il n'admettait pas que personne osât leur contester le rang qu'elles occupaient si bien. Ses deux vicaires, jeunes gens formés à son exemple, pensaient et parlaient comme lui. îMais les Pères de l'École libre soutinrent la thèse contraire. Agissaient-ils par intérêt personnel ou simplement par esprit d'opposition, c'est un problème que je ne veux pas résoudre. L'important est que deux hommes d'une moralité incontestable, d'une habileté prouvée, reçus dans presque toute la société et populaires dans la bourgeoisie, appuyaient ouvertement la candidature de Mme Jeffs.

Le mois de juillet venait de finir. Une sourde rumeur, une agitation inusitée, un va-et-vient plus rapide dans les rues de la ville, une consommation extraordinaire dans les brasseries et mille autres symptômes précurseurs annonçaient l'approche de la crise. Les meilleurs amis du moulin, Charles Kiss, le docteur, l'intrépide Orlandi, le digne M. Giron, malgré ses quatre-vingts ans et ses infirmités sans nombre, s'étaient faits courtiers d'élection. Dix fois par jour, les Honnoré et les Guernay, réunis en permanence dans le salon du moulin, recevaient des avis, des messages, des renseignements favorables, défavo-

rables, triomphants, désespérés, absurdes, contradictoires.

« Mme Jeffs a promis de faire restaurer l'église si elle était nommée. — M. JelTs a déclaré devant six personnes, au café du Grand-Cerf, que Madame se retirait du concours. — Les femmes des aubergistes voteront pour Mme de Guernay si M. Honnoré renonce au chemin de fer. — Les Jeffs ont invité la bourgeoisie à un banquet magnifique. — Le président du tribunal s'est prononcé ouvertement pour Mme de Guernay. — Le préfet arrive de Strasbourg, tout exprès pour appuyer Mme Jeffs. — Les Jeffs abandonnent la partie; ils roulent sur le chemin de Paris! »

Au milieu de ce conflit de nouvelles, affirmées et démenties tour à tour, M. Hubert de Guernay mangeait sa moustache blonde avec une anxiété visible. Ce jeune homme calme et sensé regardait la situation d'assez haut et la trouvait grave. A ses yeux comme aux nôtres, il était évident que la petite élection de l'hôtel de ville entraînerait une série d'événements. Si Mme Jeffs arrivait à la présidence, elle se ralliait du coup les timides, les indécis, et cette masse irrésolue qui forme en toute occasion l'appoint du plus fort. Dès ce moment, l'élection de Jeffs était assurée. Jeffs au conseil, c'était M. Honnoré amoindri, la municipalité démoralisée, le collège menacé, le chemin de fer détourné, la grande affaire agricole dépréciée, le pays livré sans défense à deux spéculateurs effrontés : bref, la ruine de Frauenbourg. En faisant manquer l'élection de cette fille, qui osait se mettre en concurrence avec la vénérable Mme de Guernay, on sauvait tout un arrondissement. Et le baron possédait dans son secrétaire un tahsman merveilleux, d'un effet sur. Ce

dossier officiel qu'il avait voulu rendre au prince d'Armagne et que le prince lui avait conseillé de garder, n'était-il pas une arme de bonne guerre? n'avait-il pas le droit de s'en servir? Astolphe lui disait formellement dans sa dernière lettre :

(( Si nous avons manqué notre but, il n'y a qu'une chose à faire: revenir au point de départ. Il se trouve qu'en voulant opposer deux fléaux l'un à l'autre, nous les avons associés contre nous. Séparez-les, morbleu ! vous avez la hache entre les mains. »

Au reçu de ce mot d'ordre, Hubert avait presque annoncé chez lui qu'il empêcherait l'élection de Mme Jeffs. Sans s'expliquer positivement sur les mesures qu'il voulait prendre, il laissa entrevoir qu'il tenait un secret décisif. Mme Honnoré, comme on l'a vu, n'était pas la patience même. Elle harcelait son gendre, Dieu sait! Mais Hubert la laissait dire et ajournait sa confidence au dernier moment.

Il pensait que la réputation d'une femme, et même d'une Madelon, est un triste champ de bataille. Lorsqu'un galant homme ne peut vaincre son ennemi que sur ce terrain-là, il fait presque mieux de tourner casaque et de céder la victoire.

Mais a-t-on le droit d'abandonner la partie quand on n'est pas seul en jeu? N'y a-t-il pas certaines occasions où l'intérêt public doit imposer silence aux scrupules d'un cœur chevaleresque? Et sans parler des dangers qui planaient sur tout le peuple de Frauenbourg, le fils de Mme de Guernay ne devait-il pas défendre sa mère contre un affront scandaleux? Jeter ses armes dans un pareil moment, c'était atteler la plus chère et la plus respectable des femmes au char triomphal de Madelon.

Ces idées prirent le dessus dans son esprit après quelques jours d'incertitude ; il résolut de tout dire à Mme Honnoré. Quel coup de théâtre à l'assemblée générale, lorsqu'on verrait la femme forte du moulin démasquer publiquement Mme Jeffs et lui dire en face ce qu'elle était! Un coup de pistolet tiré à bout portant ne produirait pas un effet plus prompt ni plus irréparable. Madelon serait tuée moralement et son mari ne lui survivrait pas une heure dans l'opinion de Frauenbourg.

Mais, avant d'en venir à ces extrémités, Hubert pensa qu'il serait plus prudent et plus noble de prévenir Mme Jeffs. Avertie, elle avait plus de vingt-quatre heures pour conjurer tout péril en retirant sa candidature. Il n'était que trois heures après midi et l'assemblée générale devait se réunir le lendemain soir, à huit heures.

(( De deux choses l'Orne, pensait le baron, ou elle aura l'effronterie de nous braver, et alors je me lave les mains de sa mésaventure ; ou elle aura le bon sens de s'abstenir, et nous vaincrons sans combat, ce qui vaut mieux. Or, comment supposer qu'elle s'expose de gaieté de cœur à une défaite écrasante? Elle se retirera, c'est évident, et désormais elle ne nuira plus à personne ; je la dominerai par la peur. »

Plein d'une ferme et honnête espérance, il copia de sa main le dossier de Madelon et le porta chez son ancien ami, M. Gérard Bonnevelle.

Le sous-préfet parut surpris d'une visite qu'il n'avait pas lieu d'attendre. Depuis la scène de la distribution des prix, on ne s'était rencontré que dans la rue, et depuis les injures semi-officielles de M. de Saint- Clodoald, on ne se saluait plus.

Gérard le prit d'assez haut. Il se figura que le moulin, vaincu d'avance, faisait demander la paix. L'attitude embarrassée du parlementaire semblait confirmer celte hypothèse. Il est certain que le baron, comme tous les nobles coeurs, portait péniblement la honte d'autrui : il souffrait à la seule idée de rappeler une vie infâme; il rougissait, comme au temps de sa première jeunesse, pour les gens qui ne savent plus rougir.

« Monsieur, dit-il au sous-préfet, je n'aurais pas pris la liberté de vous importuner chez vous sans une nécessité pressante

— Je comprends, je comprends, dit Gérard, mais tout mon temps appartient à mes administrés, sans distinction. Asseyez-vous, monsieur le baron, je vous en prie !

— C'est que je n'ai que peu de mots à vous dire, et....

— Asseyez-vous quand mente. J'aurai peut-être à vous entretenir plus longuement, moi ! Ah ! ah ! monsieur le baron ! les conseils de l'administration sont quelquefois bons à suivre. Si l'on m'avait écouté dans le principe, il y a bien des personnes, fort honorables d'ailleurs, qui n'auraient pas gâché une belle position.

— J'aime à croire, monsieur, que vous ne parlez pas ainsi de ma famille ?

— Qui ? Moi ? Des personnalités ? Jamais, monsieur le baron ! Rien n'est plus contraire à mes principes, et d'ailleurs le rang que j'occupe me défend ces misérables jeux d'esprit. Je disais simplement que la naissance, la fortune, le caractère, l'instruction ne suffisent pas en ce monde. Il faut y joindre un peu.... Comment dirai-je? Un peu de ce que nous appelons, dans la langue officielle, l'esprit de conduite. Si haut

qu'on soit placé, on doit ménager ses relations, les étendre, ne pas rejeter de parti pris les avances qui vous sont faites, ne point indisposer des hommes en place, qui, si modestes qu'ils veuillent être, peuvent devenir utiles ou même indispensables à un moment donné. C'est par cette politique de ménagements qu'on a vu des familles parties d'assez bas, s'élever d'étage en étage jusqu'au niveau des têtes les plus fières et quelquefois même, les circonstances aidant, dominer les anciens dominateurs. Ces jours derniers, monsieur le préfet, un gentilhomme acccompli, que l'on a peutêtre tort de ne pas fréquenter davantage, disait à la belle Mme Jeffs....

— Pardon, monsieur, si je vous arrête en si beau chemin, mais vos circonlocutions commencent à m'échauffer les oreilles, et, puisque vous avez prononcé le nom de Mme Jeffs, allons au fait. Vous êtes lié, je crois, avec cette dame?

— Je m'honore, monsieur le baron, d'être compté parmi ses amis les plus intimes.

— On s'honore comme on peut, monsieur.

— Monsieur! Voilà une parole qui est de trop.

— En effet, car elle a retardé ce que j'avais à dire.

— Ce n'est pas ainsi que je l'entends, monsieur le baron ! »

M. Bonnevelle s'était levé fièrement. Hubert le prit par les épaules, le força de se rasseoir, et lui dit sans le lâcher :

« Vous l'entendrez comme il vous conviendra; mais commencez, s'il vous plaît, par entendre autre chose. Je ne veux pas que Mme Jeffs apporte la guerre et la ruine dans ce malheureux pays. Je ne veux pas qu'elle ferme le collège, qu'elle détourne le chemin de fer,

qu'elle bouleverse le sol de Frauenbourg, comme elle s'en est vantée, pour en extraire des millions à nos dépens! Je ne veux pas qu'elle fasse passer un usurier, un malfaiteur, un lâche et vil coquin, sur le corps de mon beau-père! Enfin, je ne permettrai jamais que cette femme ose publiquement tenir tête à Mme de Guernay, ma mère ! »

Lorsqu'il eut dit, il ôta ses deux mains et se posa tranquillement sur son fauteuil, Le sous-préfet jaillit du sien comme un liquide comprimé :

a Parbleu! dit-il, je suis curieux de savoir comment vous l'empêcherez de faire ce qui lui plaît, monsieur le féodal!

— En disant ce qu'elle est, monsieur le fonctionnaire ! Une drôlesse qui s'est vendue à tout le monde et à vous !

— C'est faux!

— Vous vous en défendez? Alors, une drôlesse qui s'est vendue à tout le monde, excepté vous! Que pensez-vous qu'elle réponde?

— On ne répond à la calomnie que par le mépris !

— Mais on répond à l'impudence par l'évidence! Lisez, monsieur, ce document émané de la préfecture de police. Mais ne le déchirez pas ! ce n'est qu'une copie. L'original est sous clôf, en lieu sûr, chez moi! »

Le sous-préfet bouillant et fier déploya le papier d'une main tremblante. Tandis qu'il lisait, sa physionomie indiquait assez qu'il était revenu, depuis quelques mois, sous le joug deMadelon.

Lorsqu'il eut achevé, il s'essuya le front, fit un pas vers M. de Guernay, et il lui dit avec une douleur mal déguisée :

« Rien ne prouve que ces infamies se rapportent à

MADELOX. 447

Mme JefTs. Dans tous les cas, la publication de ce document entraînerait une affaire correctionnelle, et vous savez qu'en matière de diffamation, la preuve n'est pas admise.

— Oh! quand le tribunal devrait encore nous condamner à cinq cents francs d'amende, nous sommes assez riches pour nous donner le luxe d'un tel procès.

— Mais vous êtes trop noble et trop grand, monsieur le baron, pour perdre une femme. Je vous connais; je sais par mon expérience et mon admiration personnelle quels sont les sentiments de votre digne famille. Ni vous, ni l'homme éminent qui s'applaudit tous les jours de vous avoir donné sa fdle, ni ces trois femmes sublimes qui sont les anges de votre foyer, ni aucun des vôtres, en un mot, ne veut mal de mort à une pauvre pécheresse convertie. Si vous la connaissiez, cette Madeleine écrasée sous le poids d'un passé difficile ! Mais vous n'avez jamais voulu la connaître; tout le mal vient de là! On l'a repoussée, maltraitée, foulée aux pieds lorsqu'elle venait humblement se prosterner devant l'innocence héréditaire et la vertu sans tache ! Est-il bien surprenant qu'elle essaye de relever la tête et de vous mordre au talon! Ne l'écrasez pas, je vous en prie. Laissez-lui le temps d'en appeler à votre bonté, à votre clémence, à votre pitié! Que voulezvous qu'elle fasse? Par quelle humiliation trouverat-elle grâce devant vous? Commandez, elle obéira.

— Diable! vous l'aimez bien, monsieur le souspréfet?

— Qui pourrait ne pas l'adorer?

— Moi, qui l'ai rencontrée deux ou trois fois dans les rues de Frauenbourg, et sans autre émotion, je vous le jure, qu'un dédain voisin du dégoût. Mais,

pour rentrer dans la discussion, je ne veux pas la mort de cette Madeleine. Ce n'est pas mon métier de dénoncer les pécheresses en rupture de ban. Qu'elle cesse de nuire, qu'elle tourne son influence vers le bien, qu'elle répare autant qu'il est en elle le mal qu'elle a déjà fait! Que, dès demain, elle s'efface avec la modestie qui convient à sa position, et je jure de ne conter ses caravanes à personne. Mais si demain, à sept heures du soir, elle n'a pas retiré sérieusement sa candidature, l'original dont je vous laisse une copie passera de mon portefeuille aux mains de Mme Honnoré! Voilà mon ultimatum. Et maintenant, monsieur, si de moi avons, dans la chaleur de la conversation, il m'est échappé quelque mot dont vous pensiez avoir à vous plaindre, c'est une affaire à part et que nous réglerons comme il vous plaira. »

En toute autre occasion, Bonnevelle eût relevé dix paroles choquantes, sans compter un geste singulièrement familier. Il était brave, et môme, il s'était fait connaître à Paris comme un homme chatouilleux et friand de la lame, mais il était encore plus friand de Madelon. Ce que c'est que de nous, une fois que l'amour nous possède! Dans toutes les duretés du baron, il ne vit que le danger de sa maîtresse. L'espoir de sauver Mme Jeffs guérit en un instant les blessures de son amour-propre; il oublia tout souci personnel.

Ce fut avec une effusion de sincère reconnaissance qu'il tendit les deux mains à M. de Guernay. Le baron lui donna un doigt, et crut faire grandement les choses.

c( Je cours au Krottenweyer, dit Gérard, et si le ciel permet que je la trouve seule, je la ramène pieds et poings liés dans le chemin de la modestie, de la bien-

faisance et de Tobéissance. Votre générosité aura conquis au bien cette pauvre créature égarée. Vous êtes noble et grand, monsieur le baron! Je vous remercie, je vous bénis, je vous admire de toute mon âme !

— Et moi, monsieur le sous-préfet, je vous plains de tout mon cœur ! »

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