‹ MadelonChapitre 9 sur 14 · LETTRE DE MADAME JEFFS AU PRINCE D ARMAGNE · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADAME JEFFS AU PRINCE D ARMAGNE

Château du Krottenweyer, 5 août 18^1.

f( ]Mon cher Astolphe,

« Le bonheur n'est pas bavard, c'est pourquoi vous avez pu croire que j'étais morte, quand je suis plus vivante et mieux vivante que jamais. J'ai encore une autre excuse à vous offrir: tout mon temps est pris par lui! Mes minutes lui appartiennent, et il n'est pas homme à en sacrifier une. Non pas qu'il soit jaloux, bonté divine ! Il m'estime trop pour cela. IMais je lui suis nécessaire et vous diriez que tout lui manque lorsqu'il ne me voit pas à ses côtés. Ce matin, il m'a fallu la croix et la bannière pour l'envoyer seul à Strasbourg. C'est la première fois, depuis le 6 mars, que nous aurons été séparés si longtemps.

« Donc les instants sont précieux, et il ne faut pas que je laisse flâner ma plume, car j'ai un million de choses à vous dire et un service à vous demander.

« Je commence par la fin , de peur de l'oublier. Il s'agit de mon espèce de frère, le petit Lenoît, que vous ap-

peliez familièrement le gnome infect. Ses vacances ouvrent dans huit jours après une distribution des prix qui ne saurait l'atteindre. Je ne veux pas qu'il pourrisse au collège jusqu'à la rentrée, car je l'aime!!! D'ailleurs il a l'esprit si vif qu'il mettrait le feu à la baraque pour se désennuyer. Je ne veux pas non plus l'envoyer en tournée chez mes anciens amis, que j'ai presque tous perdus de vue. Ce vieux chenapan de Durier se prêterait bien encore à le conserver un mois ou deux comme Mme IMoreau conserve les prunes; mais le régime des alcools lui a trop mal réussi l'année dernière pour que je l'y soumette derechef. Si vous étiez bien gentil, vous iriez le 13, au matin, délivrer le pauvre petit diable, et vous l'enverriez à Cambry. Le proviseur est par hasard un homme du monde, il vous connaît au moins de nom, et je suis sûre qu'il ne se fera pas prier: trop heureux du débarras ! Le régisseur de Cambry trouvera bien une chambre et un fusil pour mon cher drôle ; il le fera manger à sa table, et pourvu qu'on ne laisse pas traîner les clefs de la cave, tout ira bien.

« Comme vous êtes un garçon d'esprit, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi je me prive des baisers du monstre adoré. Pourquoi lui ai-je donné sa part en argent, le jour du Moulin-Rouge^ sinon parce que l'innocent parle trop au dessert ? Et si quelqu'un parlait ici, je serais perdue ; il ne me resterait plus qu'à mettre la clef sous la porte. La considération, dont on se passe fort bien à Paris, est absolument nécessaire en province. Avouez que je serais bien bête de risquer pour un gamin l'existence la plus belle, la plus pleine, la plus idéale que l'imagination d'une femme ait jamais pu rêver!

« Je vous la dois un peu beaucoup, mon cher Astolphe. Sans vous, il est certain que je ne régnerais pas sur le peuple de Frauenbourg. C'est vous qui m'avez attirée au bal de la fête, il y aura tantôt un an. (Dieu! comme le temps passe!) Pierre m'a répété souvent qu'il n'aurait jamais eu l'audace d'envoyer Molsheim aux Trots-Rois^ sans les encouragements que vous lui aviez donnés. Et quand je pense que mon pauvre mari se serait peut-être fait tuer ce matin-là, si vous ne l'aviez protégé contre son propre courage! Qu'il est brave ! Mais c'est un fou. La semaine dernière, je me promenais à pied avec lui sur notre beau chemin qui mène à la ville. Un charretier de six pieds de haut m'a froissée en passant. Je l'avais à peine senti. Pierre s'est élancé sur le manant, et d'un seul coup de poing l'a fait rouler dans la poussière. Il vous aurait tué, n'en doutez pas, si vous m'aviez enlevée il y a cinq mois, comme je le demandais si follement, rue Bellechasse. Je suis sûre qu'il nous eût poursuivis jusqu'au bout du monde, et, tout héros que vous êtes!... mais ma bonne étoile a permis que vous fussiez raisonnable une fois en votre vie. Et je suis heureuse, heureuse, heureuse, grâce à vous!

M Je vous aimais encore un peu (c'est assez loin pour que je l'avoue) le soir où il m'emporta de Paris. Quant à lui, je le haïssais presque. Ses défauts d'éducation, dont il ne reste plus trace aujourd'hui, m'aveuglaient sur tout ce qu'il y a de beau et de bon dans celte forte nature. Quelques jours auparavant, il m'avait froissée, au physique et au moral, en présence de Champion et des deux autres pontifes. Je m'étais bien promis de lui prouver à l'avenir qu'épouser une femme et l'obtenir sont deux. Vous devinez, mon cher, que je me suis

tenu parole. On a maté ce vainqueur rustique, qui paraissait trop sûr de son fait. En arrivant au château, et même quinze jours après, il était parfaitement en droit de m'appeler sa sœur.

« Ce qui m'a peu à peu ramenée à lui, c'est son humilité. Rien ne désarme un être faible comme les bassesses du fort: notez cette observation sur vos tablettes et faites-en votre profit dans le monde. Une demiheure avant d'entrer à Frauenbourg, il me confessa en rougissant que son père était d'une pâte inférieure au biscuit de Sèvres. « Ce n'est pas moi qui l'ai fait, me dit-il avec des larmes plein les yeux (je le savais!), mais si je trouvais à l'échanger contre un autre plus digne de vous, je donnerais bien cinquante mille francs de retour ! » N'est-ce pas que cette naïveté est touchante? C'était le cri de la. nature. J'en fus émue, mais je sus cacher la sympathie qui déjà s'éveillait en moi.

•^ A^érification faite, ce père, qui est mon beau-père, est un paysan comme les autres, un peu plus abruti peut-être, parce qu'il boit l'eau-de-vie de prunes à plein verre, en levant son respectable coude à la hauteur de l'œil; mais bon enfant, soumis à son fils, et tremblant devant moi comme un chien devant la cravache. Nous n'avons pas échangé dix paroles, car il est sourd et je déteste de crier ; mais à la façon dont il me regarde avec ses petits yeux bordés d'écarlate, je comprends qu'il lécherait sans murmurer la semelle de mes bottines. Voilà qui va bien.

« C'est le château qui ne m'allait pas du tout, à première vue ! Vous vous rappelez le cri d'admiration que nous avons poussé, l'année dernière, en l'apercevant à travers bois. Eh bien ! mon pauvre ami, nous étions

volés comme dans. ... un paysage ! Jugez de ma déconvenue, lorsqu'on m'introduisit dans un immeuble lézardé, mal couvert, malpropre, meublé en dépit du sens commun, sans une chambre habitable! On devinait que c'avait dû être beau, et ça n'en paraissait que plus laid. Tenez î c'était en château ce que la vieille Rosalie Bombecq est en femme ! J'en ai rougi jusqu'aux oreilles, pas tant pour moi que pour les domestiques que j'amenais de Paris. Croiriez-vous qu'un festin nous attendait dans la cuisine, sur une table à tréteaux, avec deux bouteilles de vin sans bouchon, remplies au robinet de la pièce? Le pauvre vieux frottait ses mains crochues, comme un maître de maison qui a bien fait les choses. Evidemment la choucroute au lard et le veau à la casserole étaient pour lui le dernier mot du luxe oriental. La souillon qui s'apprêtait à nous servir était la propre camériste des vaches: elle sentait l'ammoniaque à plein nez. Pierre se confondait en excuses. C'était la première fois, j'en suis sûre, que sa maison, sa cuisine, ses servantes et son auteur lui apparaissaient sous leur vrai jour. Quant à moi, si je ne m'étais rappelé certain article du Code civil, j'aurais pris mes cliques et mes claques et vous m'auriez vue retomber à Paris, comme une étoile filante. Mais la vieille nous apporta des œufs à la neige dans un vase si imprévu, si amusant, si bien conformé pour la toilette et si peu fait pour la table, que ma mauvaise humeur s'en alla tout à coup dans une immense fusée de rire. Les deux châtelains me regardaient sans comprendre, et moi de rire plus fort en voyant qu'ils ne riaient pas. Bref, l'incident m'avait retournée comme un gant, et j'étais redevenue bonne fille. « Après tout, me disaisje tout bas, j'ai dîné souvent plus mal chez la mère Le-

noît, et la table, autant qu'il m'en souvient, était du même modèle. Le veau à la casserole, en ce temps-là, me mettait l'eau à la bouche. Voici du vin qui n'a pas dix ans de cave, mais le petit bleu à cinq sous le litre qu'on m'envoyait prendre chez l'épicier ne connaissait la cave que de nom : on le fabriquait exprès pour nous dans l'arrière-boutique. Le vieux Jeffs n'est pas un beau-père de premier choix, mais mon père véritable, qui n'a jamais eu l'honneur d'être présenté à sa fille, a peut-être encore les yeux plus rouges, les ongles plus noirs et les doigts plus crochus. -D'ailleurs je suis la fée, j'ai la baguette, c'est-à-dire les millions; il ne faut rien de plus pour changer les rustres en princes et les cabanes en palais. Vive la joie! » Je fis rapporter la choucroute, je redemandai le veau à la casserole, je bus un grand demi-verre de vin de Metz, qui n'était pas mauvais du tout, et je pris bravement des œufs à la neige, sur la foi de la naïveté publique. Le joli, c'est que le vase était en porcelaine du Japon, aux armes d'un prince-évêque de Strasbourg et Frauenbourg î

« La route m'avait un peu cahotée ; je propose à mes hôtes une partie de sommeil. Autre histoire! On me destinait la moitié d'un lit de parade. J'annonce, au grand étonnement du beau-père, que je le prendrai tout entier. Pierre me conduit chez moi sans murmurer, à travers une enfilade de chambres incroyables. Des papiers en lambeaux, quelques grands meubles de noyer dépoli, cinq ou six méchantes gravures accrochées au hasard, des planchers disjoints, des portes vitrées, presque toutes borgnes ou affligées de larges taies de papier huilé. Par compensation, il fallait enjamber des tas de pommes, de poires, de noix, d'oi-

gnons; tous les biens de la terre 1 Quelques grappes de raisin ratatiné pendaient au plafond par des ficelles. Ces nobles provisions avaient été faites pour moi ; c'était aussi à mon intention qu'on s'était muni de deux vaches : le Frauenbourgeois est convaincu que toutes les Parisiennes se nourrissent de café au lait.

« Chemin faisant, le pauvre Pierre me montrait ses richesses avec une vanité naïve. Il ouvrait quantité d'armoires et de placards, tous fermés à double tour et même collés sous bande, comme des journaux qu'on va mettre à la poste. C'est par précaution contre les domestiques qu'on applique partout ces espèces de scellés.

« Au premier coup d'œil, les trésors qu'on gardait si bien me semblèrent médiocres. Du gros linge à foison, une abondante friperie léguée par cinq ou six générations de femmes Jeffs. Rien de beau, rien de riche, rien de neuf. Il y avait des tableaux à l'huile empilés dans un bahut : le meilleur ne vaut pas la gravure du Juif-Errant. On me montra aussi un corbillon rempli de médailles romaines que ces messieurs, dans leur érudition, appellent des Turcs ^ cela valait le poids du cuivre. Il est vrai que le lendemain en parcourant les greniers, j'ai déniché à moi seule une myriade d'objets de prix : armes, bronzes, tentures, boiseries, sculptures, meubles florentins, consoles de bois doré, un délicieux clavecin Louis XV et un gros paquet d'alençon qui ferait envie à une reine ; le tout oublié par la Révolution dans la poussière du château! Mais nous ne sommes pas encore au lendemain, à preuve que j'ai failli mourir dans la nuit.

(( Savez- vous ce que c'est que de dormir entre deux lits de plume avec un édredon par -dessus? Non. Alors,

:il

mon cher, Yoiis ne connaissez pas le supplice le plus atroce qu'on ait inventé en France et même en Chine. Ça n'est pas bordé pour un liard, les draps sont trop courts et les pieds dépassent. On est cuite au milieu, et l'on gèle par le bout: voilà l'histoire. Je n'avais pas amené de femme de chambre, et pour cause ; il n'y avait pas de sonnette dans mon galetas ; je venais de souffler avec horreur et dégoût l'ignoble chandelle rance que Pierre m'avait laissée ; enfin, pour m'achever de peindre, le briquet phosphorique manquait à l'appel. Que faire? me lever et courir à tâtons dans les pommes et les noix ? C'était exposer mes pauvres petits os à toutes sortes de fractures. Je donnai quelques coups de poing dans la cloison, et je me fis mal aux mains; j'appelai de toutes mes forces, et je me fis mal à la gorge ; je pleurai à chaudes larmes et je me fis mal aux yeux. Enfin, de guerre lasse je restai au milieu du lit, pelotonnée en paquet, comme on noue les grenouilles ici pour les faire cuire, et je m'endormis en pensant qu'on serait beaucoup mieux en compagnie d'un prince français, dans une belle auberge d'Italie, avec le Vésuve à l'horizon. Meâ culpâ, mon cher Astolphe. Ce fut mon dernier blasphème et ma plus grosse infidélité.

« Au petit jour (il n'y avait ni volets ni persiennes et le soleil entrait chez moi comme dans un moulin), je m'éveillai brisée et trempée, sous un fardeau de deux cents livres et au milieu d'un bain de vapeur. Encore un mois de ce régime, et j'étais réduite à rien ; fondue, mon bon, comme cette pauvre Marie Lafougère! Si vous la rencontrez, dites-lui que je suis heureuse. Ça mettra le comble à sa maigreur.

« Vous savez que je suis une femme de ressource;

croyez-moi donc sur parole si je tous dis que j'ai échangé mon vieux château contre un neuf. Il a fallu tout refaire, excepté les gros murs. Le jardin était un hallier, la maison un tect à porcs et la route une fondrière. La toiture s'envolait au moindre vent, par écailles; il pleuvait dans les greniers comme sur la terrasse de rOhservatoire. Tapis, tentures, papier, mobilier, tout manquait à la fois. Il n'y avait que de l'argent, mais à discrétion, par exemple. Dieu! que c'est amusant de jeter l'argent à pleines mains pour rendre la vie agréable à celui qu'on aime ! J'ai compris Louis XIV bâtissant Versailles pour sa maîtresse. Que ma pauvre chérie de la Vallière aurait été heureuse si elle avait pu bâtir un palais au roi de son cœur! Eh bien! j'ai fait cela, moi, et j'en suis un peu fière. Il a payé les mémoires, mais ce n'est que juste.

« J'ai commencé par tous les bouts à la fois, pour avoir fini plus vite. Les ouvriers manquaient à Frauenbourg:, ou du moins ceux qu'on y trouve sont mous, vaniteux, carottiers et sans l'ombre de conscience. J'en ai fait chercher à Saverne, à Strasbourg, à Nancy, aux quatre coins de la terre. Je leur ai livré toute la maison à la fois, ne me réservant qu'une chambre au rez-de-chaussée. Ah ! mon ami ! les meilleurs souvenirs de ma vie sont là. J'ai pensé un instant à n'y rien changer et à faire murer la porte. Mais, après réflexion, j'y ai fait mettre la chapelle.

« On croit généralement que le métier d'honnête femme est ce qu'il y a de plus pénible et de plus difficile au monde. Quelle erreur ! Aimez vos maris, mesdames, et vous serez étonnées de voir que la fidélité ne vous coûtera aucun effort. Je dis plus : la vertu est même amusante dans certains cas. Voir les jolis

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messieurs s'approcher avec sécurité, comme s'ils n'avaient qu'à étendre la main, et les congédier avec une belle révérence :

((Passez votre chemin, mes braves gens : j'aime mon mari ! »

« Je ne l'ai pas mâché à Gérard Bonnevelle ; il a beau être sous-préfet. En me voyant débarquer ici sous les traits de Mme Jeiïs, il s'est figuré tout naïvement que je venais chercher de ses nouvelles et il est accouru la bouche enfarinée :

f< Mon pauvre bon, lui ai-je répondu, je n'aime pas le réchauiîé ; mon mari se conduit très-bien avec moi ; je ne veux pas risquer ma position pour un caprice, moins qu'un caprice, une réminiscence. Une femme ne se dérange que par deux raisons ; l'intérêt ou la curiosité. Il n'est pas question d'intérêt, puisque j'ai ce qu'il me faut. Et quant à la curiosité, je vous connais. Je ne dis pas que si j'avais besoin de vous je ferais des façons ridicules; mais, en attendant une occasion qui ne se présentera peut-être jamais, soyons amis et rien de plus. »

« Là-dessus il a fait un nez ! mais il n'a pas donné sa démission, car il vient nous voir en visite. Mon portrait, qu'il avait apporté ici, est en lieu sûr. Pierre n'est pas jaloux de Gérard, ni des autres. Inutile de vous dire que tous les messieurs de la ville sont amoureux de moi comme des fous.

« Et je n'aime que mon Pierre ! Moquez-vous tant qu'il vous plaira, vous qui ne croyez à rien; mais voici le premier attachement de ma vie. Vrai, mon cher, il y a quelque chose dans ce garçon-là que je n'ai jamais trouvé chez les autres. Quoi? je ne sais. Peut-être ce mélange de timidité et de force. Il tremble

devant moi comme un enfant, et il me porte à bras tendu autour de la chambre. C'est Chérubin doublé d'Hercule. Dans tous les cas, c'est un autre homme que tous vos jolis garçons du club. Ils excellent à tromper les ambitions d'un cœur aimant : il les comble ! Le vieux Champion, avant de se faire teindre, me parlait quelquefois de l'infini, et du diable si j'y voyais goutte! Maintenant, je suis au courant. L'infini s'appelle Jeffs.

« Vous devez rencontrer quelquefois le Champion des grâces, quoiqu'il ne soit pas de votre club. Si vous trouvez jamais l'occasion de lui parler de moi, tâchez de lui faire comprendre la situation présente. Comme il viendra l'hiver prochain au château pour brasser de grandes affaires, je n'entends pas qu'il me compromette par ses soupirs. Dites-lui bien que personne ici ne sait rien du passé, excepté son neveu Gérard qui

est discret comme un ambitieux. Les actionnaires

du Moulin-Rouge sont trop gens du monde pour souffler un mot. Mes anciens amis des basses classes, qui pourraient avoir la tentation de m'exploiter, ont tous perdu ma piste. Mes anciens domestiques itou, sauf Frédégonde, qui est au-dessus du besoin, grâce à moi. Je n'ai amené de Paris qu'une cuisinière, un cocher et un valet pour servir à table, ^as tout à fait maître d'hôtel, mais approchant. Ces trois-là me croient sortie delà cuisse de Jupiter. Le reste de ma maison, je l'ai recruté à Frauenbourg; on a des servantes tant qu'on veut dans les prix de dix-huit à vingt-quatre francs par trimestre. Aussi m'en suis-je payé un régiment. Quand je pense qu'une simple étourderie de ce vieux Champion mal retapé ferait crouler mon château, changerait mon cocher en gros rat et ma Daumont en

citrouille, je regrette qu'il n'ait pas suivi le dernier exemple que son ami Gigoult lui a donné.

« Ma position dans le monde de Frauenbourg est excellente. J'ai pris la ville d'assaut, littéralement. Pendant les quatre premiers mois, pas une visite : j'avais les ouvriers, mon temps était pris, mon salon n'était pas meublé, j'ai fait la morte. Personne ne s'en est étonné, d'autant plus qu'avant moi, ce pauvre Pierre avait l'habitude de vivre à l'écart. On l'aimait, on l'estimait, on bénissait son nom, car il a toujours été le banquier des pauvres, maison respectait sa solitude. Moi qui ne suis pas venue ici pour vivre en ermite, j'ai stipulé qu'il me présenterait partout, sauf à prendre mon temps.

«Vous pensez si la curiosité publique était excitée ! La ville entière venait rôder autour du Krottenweyer. Je voyais défiler, matin et soir, de longues bandes de promeneurs, quelques-uns avec des lorgnettes, les plus hardis armés de télescopes. On disait merveille de ma beauté, naturellement, puisqu'on m'avait aperçue jadis à la fête. Mes livrées faisaient l'admiration de la ville. Les fournisseurs cherchaient à lier amitié avec mes gens. Le peuple recommençait à dire le Château, et c'était justice, en parlant de notre maison. Quant à moi, j'avais pris la résolution de ne me montrer que le dimanche, à l'église, où nous avons installé notre banc. Toutes ces dames vont à la messe une fois par jour : usage local. Pour moi qui n'ai pas grande habitude de la chose, une fois par semaine suffisait bien. Mais si le bon Dieu portait à mon débit tous les péchés de distraction que j'ai fait commettre à Frauenbourg, je ne serais pas blanche, en vérité. Que le curé prêchât en allemand ou que le vicaire grêlé prît la parole dans

son français, l'attention publique m'était acquise sans partage. Je parie que chaque bourgeoise, en rentrant chez elle, pouvait détailler ma toilette à sa bonne, depuis la tête jusqu'aux pieds. Après la bénédiction (tu vois ça! on sait les mots techniques), les messieurs couraient se ranger en cercle devant le porche pour nous voir monter en voiture, et l'on me saluait jusqu'à terre, mon bon, comme la reine sortant de Saint- Roch î

«Mais j'arrive au grand jour, ou plutôt à la grande semaine des visites. Car on en a quatre-vingt-deux à faire dans Frauenbourg, et tout le monde nous attendait à domicile. Il y a telle famille qui s'est cloîtrée huit jours durant, de peur de manquer le spectacle. Et, sur quatre-vingt-deux maisons nous n'avons laissé qu'une seule carte, chez le meunier !

« N'attendez pas, mon cher Astolphe, que je vous décrive tous les salons de la ville. Je n'en ai vu qu'un seul, tiré à quatre-vingt-deux exemplaires. La tenture est en papier, d'un goût médiocre, mais prétentieux. Le mobilier se compose d'un lit, quelquefois deux, un canapé sur lequel on vous assied de force, parce que c'est la place d'honneur, et six fauteuils en velours frappé, style Empire, étoffe d'Utrecht. La place des fauteuils est dessinée à la craie sur le plancher, afin que la bonne sache où les remettre quand le monde sera parti. Six tapis d'un pied carré vous rappellent vaguement l'industrie qui fit la gloire de Smyrne. Dans un coin, le poêle de faïence blanche attend, le ventre creux, sa pâture d'hiver. Un fantôme de cheminée, simple ornement, vous montre entre deux bougies neuves la célèbre pendule d'Estelle et Némorin, donnée en prime par VEcho des Feuillelons. Plus loin, le coffre

à bois, revêtu de papier verni, avec des fleurs de perse appliquées. Entre les deux fenêtres, un petit meuble nommé prahlhans, en français, Jean vantard, étale aux yeux éblouis un déjeuner de faïence allemande, théière, crémière, six tasses et douze petites cuillères de vermeil dans leur boîte entr'ouverte. Le reste de l'ameublement se compose de bimbelots inénarrables dont le détail nous mènerait à ce soir. Qui pourra dénombrer les petits chefs-d'œuvre de verre lilé, de fer ouvré, de porcelaine émaillée, d'albâtre ratissé et de bois taillé au canif qui se pressent sur les rayons d'une étagère ? On y met des coquillages, des cartonnages et des bonbons du jour de l'An, conservés par respect pour leurs images. Vous dirai-je les fleurs artificielles en papier, en percale, en taffetas, en cuir? Et les globes de léger cristal, et les gazes argentées qui protègent ces trésors contre le cynisme des m.ouches? Et les dessus de table brodés en perles de verre ? Et les cages à désordre, alignées le long du mur dans le plus bel ordre? Et le déluge de tapisserie, qui trahit le désœuvrement profond et l'incurable ennui des deux sexes? Car les hommes s'en mêlent aussi, mon pauvre Astolphe. Moi^ je n'ai achevé qu'une paire de pantoufles en ma vie. C'était pour un poëte qui avait la monomanie de me réciter des vers. Si jamais l'ennui me reprend , je vous broderai un crachoir poétique comme on en rencontre beaucoup dans les salons de Frauenbourg. C'est une couronne de vergiss mein nicht protégée par un verre, et posée sur un mécanisme très-ingénieux. Vous êtes dans le monde, vous fumez votre pipe, l'envie de cracher vous prend, vous mettez le pied sur une pédale, les myosotis se relèvent, la boite s'ouvre, et pst! Cela fait, vous lâchez la pédale, les myosotis retombent et

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rien ne se Yoit. On peut broder dans le milieu du médaillon le chiffre de la personne aimée.

« Il est à remarquer que ces monuments delà sagacité provinciale coûtent très-cher à établir. On achèterait pour le même prix tout ce qu'il y a de beau et de bon; mais, pas si bêtes ! On aime mieux faire comme le voisin et se copier les uns les autres. Dieu ! que la province est moutonne ! Il y a deux ou trois ans, une mariée de Frauenbourcf eut une robe de soie bleue dans

sa corbeille : succès. Dès ce jour, toutes les mariées ont exie;é la robe de soie bleue ; il la leur faut absolument. Mais comme on ne va pas demander un échantillon à la voisine, comme il n'y a pas mal de nuances dans le bleu, et comme on fait durer les robes de soie longtemps, vous rencontrez quelquefois dans un salon une collection de jeunes femmes qui exécutent la fameuse symphonie ou cacophonie en bleu majeur. Rien de plus amusant que tous ces bleus qui s'égorgent entre eux : c'est une guerre civile.

«Moi qui n'abuse pas du bleu, quoique blonde, je m'habille et je me meuble comme à Paris. Malheureusement, on se hâte de m'imiter, et, malgré moi, je fais école. On copie mes chapeaux et mes robes, on se fait griller les cheveux par les dentistes de la ville pour imiter mes petits frisons de devant. Les manches à gigot s'étaient conservéesjusqu'à nos jours dans quelques honnêtes familles. Pauvres gigots!

Je n'ai fuit que passer, ils n'étaient déjà plus.

« Quand il a été question de meubler le Krotlenweyer, j'ai fait voir à Molsheira et à ses confrères toutes les antiquités que j'avais découvertes chez nous. Ils m'ont juré qu'on pouvait en trouver bien d'autres dans les

greniers de Frauenbourg. Bon, cela! Je mets tout Israël en campagne, et me voilà bientôt encombrée de trésors. Mais le bruit se répand que les vieilleries sont à la mode, et que la belle dame du Krottenweyer en fait collection. Du jour au lendemain, mon cher, les vieux poêlons, les casseroles trouées, les fauteuils vermoulus et les anciennes gibernes de la garde nationale, ont haussé de mille pour cent.

« Ce qu'on appelle ici la société ne représente ni l'aristocratie de naissance ni l'aristocratie d'argent, ni l'aristocratie de mérite. On y trouve des gens qui seraient mieux ailleurs ; tel autre qui logiquement devrait s'y trouver, en est à cent lieues. Et l'on n'a jamais su pourquoi. Les riches aubergistes, les gros marchands, les cultivateurs, les tanneurs, etc., composent une caste à part qu'on appelle la bourgeoisie et qu'on regarde d'assez haut. Mais un rat de cave, un clerc de notaire, un scribe de la sous-préfecture sont à leur place dans la société comme des colonnes dans un temple. Tout fonctionnaire en est de plein droit. Vous ne sauriez croire à quel point le plus mince fonctionnaire est considéré dans cette ville. Une mère de famille n'hésitera jamais entre un gendre à douze cents francs et le plus riche de tous les aubergistes. Comprenez donc, mon cher ! Si la demoiselle épousait le riche aubergiste, elle n'irait plus en soirée chez Mme Knafï qui dépense trois francs dix sous pour abreuver quarante personnes ! Mieux vaut la donner à un joli petit expéditionnaire criblé de dettes qui la conduira deux fois par an dans le monde et la battra comme plâtre en rentrant.

« Les limites de ce faubourg Saint-Germain sont si mal définies que nous nous sommes presque demandé,

Pierre et moi, si nous avions Thonneur d'en faire partie. Mais l'accueil que nous avons trouvé partout nous a pleinement rassurés. Ils sont bonnes gens, ces Frauenbourgeois, sous leur enveloppe assez rude.

c( Leurs femmes ne sont ni laides ni jolies : leur défaut principal est d'avoir trop de pied et pas assez de dents. Quelques-unes m'ont paru simples, bonnes et intelligentes, mais un peu exclusives et enterrées dans leur spécialité. L'une est éprise d'un tel amour pour la chasse et la pêche qu'elle porterait volontiers le filet et le carnier de son fils. On l'a vue en plein champ, à huit heures du matin, par une belle gelée blanche, sérieusement occupée à faire tourner le miroir aux alouettes. Une autre est cultivateur passionné. Le soleil n'est pas levé qu'on la rencontre à cheval, galopant le long de ses houblonnières. Nous avons la femme supérieure, qui a des idées arrêtées sur tout, comme un homme, qui causerait sciences au besoin comme un homme, qui donne des poignées demain à vous disloquer le poignet, comme un homme, et qui élève admirablement sa petite Rosalie, comme un homme. Nous avons l'heureuse épouse du notaire Silbermann, qui a des distractions à la messe tant que son mari n'est pas là, qui lui lance en public des œillades assez chaudes pour cuire des pommes, qui est si heureuse d'avoir trouvé à quarante-cinq ans une àme sœur de la sienne, qu'elle s'applique à marier toute la jeunesse du pays. Nous avons la maîtresse femme, initiée à tous les secrets de la politique, à toutes les malices des cabinets. Elle a juré de faire la fortune de son mari, qu'elle mène à la baguette. Deux fois déjà, grâce aux combinaisons de Madame, le pauvre digne et excellent homme est descendu d'un cran. Pour peu qu'elle persévère,

il sera destitué l'année prochaine. Nous avons la femme de ménage par excellence, celle qui fait deux lieues à pied, le vendredi matin, sur la place du marché, pour payer sa demi-livre de beurre un sou moins cher. Quand la servante a besoin d'un œuf pour une sauce, elle le demande à Madame, et Madame la fait attendre devant le garde-manger, jusqu'à ce que l'œuf soit tondu.

«Madame ! s'écrie la pauvre esclave un beau matin , je ne peux pas servir le café de Monsieur : il est tombé plus de vingt mouches dans son lait.

— Otez les mouches ! »

« Nous avons la voisine de la poste, la femme la plus fine et la plus spirituelle de Frauenbourg. Elle devine, à la physionomie des gens, ce qu'ils ont écrit, ce qu'ils craignent, ce qu'ils espèrent, et dans combien de jours le correspondant leur répondra. Nous avons aussi la femme d'imagination, qui vous dit d'une voix languissante en tricotant de ses dix doigts plus mous que le coton :

« C'est l'imagination qui me tue ; je sens que chez moi la lame use le fourreau. Quand je commence un bas je voudrais déjà être au pied; à peine suis-je arrivée au pied, que je voudrais être au bout. Le bas fini, il me tarde affreusement d'avoir achevé la paire, et je travaille, je travaille à perdre haleine. Et quand la paire est achevée, vous croyez peut-être que mon âme va prendre un instant de repos ? Non, madame 1 II me tarde d'avoir fini et marqué la douzaine ! »

«J'en passe, et des plus amusantes; mais il y a un terme à tout. Il me faudrait six pages de ce papier pour reproduire la conversation que j'ai entendue à l'hôtel de Rambouillet. Mme Lipmann, la maîtresse du logis, racontait à une de sesamies qu'elle était sortie le

matin pour acheter un lièvre et commander, un bonnet. Elle l'avait payé quatre francs (le lièvre) et elle ne voulait pas en donner plus de cent sous (du bonnet). Il devait être en dentelle noire avec des rubans verts, et il pesait huit livres tout écorché et tout vidé. Elle avait besoin qu'il fût fait, mais pas trop fait, le mercredi suivant, car elle donnait à dîner à tout le tribunal. Elle l'avait couvert d'huile d'olives et elle avait demandé formellement à la modiste d'y mettre trois pompons à droite et deux à gauche, pas un de plus. Cela dura trois bons quarts d'heure, et si j'avais été cuisinière ou modiste, j'aurais certainement mis des brides au lièvre et une sauce au bonnet. Mme Lipmann, l'auteur de cet ingénieux coq-à-l'âne, est la femme lettrée de Frauenbourg. C'est elle qui donne le ton, mon cher A s toi plie !

« Au jour d'aujourd'hui, le ton consiste à marcher par enjambées, la tête haute, avec de petites saccades mécaniques. Il faut rire aux éclats, à propos de rien, sans raison ni prétexte. Le mot à la mode est : c'est honnêle.

« jMon Dieu, madame ! quelle jolie toilette vous aviez dimanche à la messe !

— Vous vous moquez ! c'était honnête, et rien de plus.

— Assurément, madame. De tout l'été, je n'ai rien vu de plus honnête. Votre chapeau m'a empêché d'entendre le sermon.

— Tant pis pour vous. Le vicaire a prêché d'une façon vraiment honnête. Avez- vous entendu dire que Mme Hansfetter mariait sa fille?

— Tant mieux, si cela est vrai. La demoiselle était d'un âge honnête. Que dit-on du fiancé?

— Un jeune employé de Nancy.

— Riche?

— Uonnêlement. C'est un Français, M. Berlin^ue.

— Attendez donc! mais j'ai vu ce nom-là sur les journaux. N'est-ce pas lui qui, dans un mouvement de vivacité, a jeté sa maîtresse parla fenêtre?

— Précisément.... Une petite histoire assez honnête. »

«. Je me suis mise au diapason , et quand les messieurs du Casino me disent en leur patois : comment êtes vous? Je leur réponds sans aucun effort : merci, je suis honnête.

« J'ai plu aux hommes, j'ai plu aux femmes, j'ai plu au curé, tous les sexes sont pour moi. Les dames de la ville m'ont enrôlée la semaine dernière dans la société du Bon-Secours, destinée à venir en aide aux enfants pauvres. On se réunit le dimanche soir, dans un salon de la mairie.

« La présidente, élue pour deux ans, si je ne me trompe, est une Mme Honnoré, cette meunière qui n'a pas daigné me recevoir ni même me renvoyer une carte. Mais il me semble que vous connaissez un peu ces gens-là. Mon mari avait fait un grand sacrifice en me menant chez eux, car on ne les estime pas fort. On les tient pour utopistes, socialistes , folliculaires et spéculateurs effrénés. N'est-il pas singulier, je vous le demande, que les meuniers tiennent le haut du pavé, quand on laisse les aubergistes dans le ruisseau ?

« La vice-présidente, autre meunière de la même farine : on l'appelle Mme Quernet ou Guernet, vous devez connaître ça. Je compte sur votre loyauté, mon cher Astolphe. Quand même vous auriez à Frauenbourg votre ami le plus intime, il ne faut pas que per-

sonne ici puisse élever un doute sur moi. Si quelque imprudence a été faite, s'il a été dit une parole de trop, j'espère en vous pour tout réparer. Mais non, je suis folle. Le prince d'Armagne est trop grand seigneur pour initier les patauds de FrauenLourg aux secrets de son cœur.... et du mien.

<i Je n'ai déclaré la guerre à personne; ma conscience ne me reproche rien qui ressemble à une provocation. C'est même un peu pour vous, oui, pour trouver à qui parler de mon cher Astolphe, que j'ai fait quelques avances à des particuliers si mal appris. Dimanche, au comité, cette espèce de mère Godichon qui s'appelle Mme Honnoré, a affecté de ne pas me voir. Son inséparable, la grande poupée de filasse, avec ses dents en clous de girofle, se détournait de moi comme de ses vieux péchés. Mettez-vous à ma place, mon ami, et dites-moi si je n'ai pas eu raison de les rejoindre au demi-cercle ?

« La discussion s'était ou verte sur les en fants naturels, qui sont assez grouillants en cette ville. Les gens du peuple se prennent souvent à l'essai, et le mariage ne s'ensuit pas toujours. Faut-il que la charité publique établisse une distinction entre les fruits des unions régulières et les produits de l'amour et du hasard ? Assurément, mon cher ami, je ne suis pas plus bégueule qu'une autre, mais je crois qu'en mettant les bâtards sur la même ligne que les enfants légitimes, on saperait les bases morales de la société. La grande meunière aux cheveux blonds a des raisons personnelles pour penser autrement : nous savons l'histoire de sa jeunesse. On prétend que son défunt, quoiqu'il l'eût épousée pour son argent et qu'il fût abruti par l'absinthe, s'étonna d'être père un peu trop tôt.

c( C'est pourtant bien simple, lui dit-elle. Nous sommes mariés depuis quatre mois et demi chacun, total neuf! »

ce Tant que cette vieille mathématicienne de fantaisie a pincé la corde évangélique, je n'ai trop rien dit. J'étais tout écœurée de la voir mâcher des préceptes de morale chrétienne dans sa grande bouche à sous-pieds. Mais quand l'autre, la forte tête, a entamé une variation sur le même air en roulant ses petits yeux gonflés d'insolence et en chiffonnant un tas de paperasses avec l'agilité d'un singe, je n'ai plus été maîtresse de mon humeur. La langue me démangeait trop fort, et ma foi ! pour lui prouver que j'étais là, je lui ai coupé la parole.

« Mesdames, ai-je dit, je suis trop nouvelle à Frauenbourg pour savoir jusqu'où va la tolérance publique. Il se peut que dans le monde intermédiaire, quelques personnes plus ou moins respectables absolvent gracieusement les péchés de l'amour en souvenir de leur propre jeunesse ; mais je suis sûre que cette assemblée, composée exclusivement de femmes de bien, ne voudra pas décourager la vertu en assimilant les enfants légitimes aux petits déshonorés ! »

« Je ne sais pas comment j'ai prononcé le dernier mot; mais il paraît que tout le monde y a vu un calembour. Les deux vieilles ont rougi jusque sous les cheveux; les autres, qui sont toutes pour moi, se sont mordu les lèvres pour ne pas rire, et mon avis a réuni l'unanimité moins deux voix !

« Maintenant que je suis de sang-froid , j'ai peur d'avoir été un peu loin, et je me sens presque épouvantée de ma victoire. Si vous écrivez à ces gens-là, mon cher Astolphe, donnez-leur à entendre qu'ils ont eu les pre-

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miers torts, que j'ai usé de justes représailles ; mais que je suis prête à revenir, en bonne chrétienne, pourvu qu'ils fassent le premier pas.

(( J'ai de la religion depuis quelque temps, et je me promets d'en avoir le plus qu'il me sera possible. Ce qui eût été ridicule à Paris, dans notre monde, est admirablement porté à Frauenbourg. Une femme qui ferait gras le vendredi serait dénoncée par le boucher lui-même à la réprobation publique. Pourquoi scandaliser ces pauvres gens? Il faut donner le bon exemple au peuple. A quels dangers ne seraient pas exposées nos fortunes et nos vies, si l'on ne mettait pas un frein moral aux appétits de la multitude? Les riches sont en minorité dans ce monde, mon pauvre ami; seraientils sûrs de se réveiller demain, s'il n'y avait que les prisons et les gendarmes pour les protéger? L'enfer est une prison qui ne coûte pas d'entretien; les démons sont des gendarmes plus redoutés et moins chers que les autres. D'ailleurs si je n'allais pas à la messe, où montrerais-je mes toilettes? Nà! Pierre est tout à fait converti à mes idées, grâce à Dieu. J'ai été la Clotilde de ce roi barbare. Sa première apparition à l'église a produit un effet d'autant plus heureux que vos amis les meuniers ne s'y montrent jamais. On n'y voit que leurs femmes.

« En politique, nous ne sommes pas encore fixés. Cependant, Pierre est trop intelligent pour ne pas comprendre qu'un homme riche doit avoir une opinion. Mais laquelle ? Ah ! voilà ! Dans les commencements, je disais : soyons légitimistes. Presque tous ces messieurs du club m'ont assuré que c'était l'opinion à la mode. Je suis Mme Jeffs, née de Fleurus ; c'est une raison. Nous habitons un château ; c'en est une autre. Je

ressemble vaguement à Marie-Antoinette; c'est presque décisif. Enfin, un salon tendu de fleurs de lis d'or, sur n'importe quel fond, est tout ce qu'on peut imaginer de riche et de magnifique. Mais nous serions seuls de notre bord; les Alsaciens ne savent pas ce que c'est que la légitimité ; il n'y a pas un seul château à quatre lieues à la ronde. Nous resterions horriblement isolés, et les gens du pays qui admirent toujours le gouvernement actuel, quel qu'il soit, nous prendraient pour des fous. C'est dommage !

« Etre républicain, lorsqu'on a d'ailleurs une grande fortune, ne me semble pas maladroit. On se garde à carreau contre le pillage, en cas de révolution. D'ailleurs je n'aurais pas grand effort à faire pour ressembler à Charlotte Corday. Du temps que je dansais au Prado, ce pauvre Claudius Lampeigne, rédacteur du Franc-Archer, m'a appris la République. Il y a vraiment de jolies choses dans cette idée-là. Malheureusement il paraît que vos amis du moulin sont des élèves de Robespierre. Si nous disions comme eux, ils se vanteraient de nous avoir enrôlés. D'ailleurs, lorsqu'on est dans les grandes affaires, on a besoin à chaque instant des préfets, des ingénieurs, des ministres et de tous les gens de la boutique. Légitimiste, on s'arrange encore avec eux ; républicain, il faut les avoir pour ennemis : c'est le diable ! Vous verrez qu'après avoir bien cherché à droite et à gauche, nous reviendrons tout bellement nous asseoir au centre. Ce gouvernement-ci n'est pas brillant, mais il fait beaucoup pour les gens riches ; c'est une justice à lui rendre. D'ailleurs, si nous voulons être un jour barons du Krottenweyer ou de quelque autre lieu plus euphonique, il faudra que nous soyons bien en cour.

(filais je m'aperçois que ma lettre a vingt-quatre pages. Encore deux, j'allais au quarteron. Comme on s'oublie en causant avec vous, mon cher Astolphe ! Comme on s'oublierait peut-être, si !... Mais c'est une femme rangée à la vertu, fidèle à son mari, esclave de ses devoirs, qui vous serre la main en camarade. En foi de quoi j'ose signer

« Madeleine Jeffs. »

P. S. Je vous recommande encore une fois mon pauvre crapaud de frère. Et si vous correspondez avec vos amis du moulin, protégez-moi !

QQa^p::^

ou LES HEUREUX ÉPOUX JETTENT LES FONDEMENTS DE QUELQUES PETITES AFFAIRES.

Dans les derniers jours de cette année, M. Jeffs, qui adorait toujours sa femme, mais qui avait repris insensiblement l'habitude de compter, fut saisi d'une terreur panique.

Il avait eu la fantaisie de donner un coup-d'œil à ses livres, et, pour la première fois depuis un siècle ou deux, le budget de la maison se soldait en déficit ! Un pauvre percepteur qui trouve un matin sa caisse vide, un aveugle qui ramasse les débris de son violon, est moins abattu, moins désespéré, moins prêt à se jeter à la rivière que M. Jeffs découvrant une lacune dans le total de ses millions.

Huit jours durant, il rumina l'amertume de son cœur, sans faire part de ce chagrin à personne. Il partait le matin pour la chasse, revenait à la nuit tombante sans avoir rien tué, s'habillait en rentrant pour obéir à l'étiquette du château, et dévorait gloutonnement, sans mot dire. Il y avait toujours assez nombreuse compagnie. Toutes les nouvelles connaissances du Krottenwe3'er y venaient dîner en toilette, comme

les vieux amis des Guernay allaient en paletot manger la soupe au moulin. Madelon, qui n'était plus sous l'influence de la lune de miel, déployait son esprit et ses grâces avec la plus aimable liberté. Elle était fort coquette et se faisait un point d'honneur de tourner toutes les têtes. Depuis le sous-préfet dans sa gloire jusqu'au modeste greffier de la justice de paix, tous les hommes brûlaient pour elle, et pas un ne désespérait de s'en faire aimer. Le beau, c'est qu'elle laissait tout croire à ses adorateurs sans leur rien promettre. Aucune parole, aucun geste, aucun regard ne l'avait engagée envers aucun d'eux. Elle répandait l'espérance comme le soleil répand la lumière, en se tenant à sa place.

Jeffs n'avait donc nul sujet de jalousie; mais, suivant l'heureuse expression de Frauenbourg, il était poucrement préoccupé. Et sa mélancolie croissait en force, comme une liqueur concentrée : où trouver des confidents lorsqu'on n'a jamais eu d'amis?

Il se rappela enfin qu'il avait dans les combles de son château un confident désigné par la nature. C'était ce paria volontaire que les domestiques eux-mêmes appelaient familièrement père Jeffs. Lui seul n'avait point changé dans la métamorphose générale : son habit, ses mœurs, son langage s'étaient dérobés au badigeon. Sans élever aucune objection contre un gaspillage d'argent qui lui saignait lame, il avait persévéré dans sa vie crasse, comme pour censurer par cet exemple les prodigalités de son fils. Au magnifique appartement que Madelon lui avait offert, il préférait sa petite chambre malpropre et nauséabonde, chauffée par un mauvais poêle de fonte qu'il fournissait luimême de bois mort. Il ne quittait son costume en gros

drap de Lichlendorl que pour s'habiller de colonnade bleue au fort de l'été. Jamais il ne voulut s'asseoir à table dans la belle salle Louis XIV; il serait mort de faim plutôt que de rayer avec son couteau le fond d'une assiette d'argent. On lui prouva cependant qu'il ne pouvait plus prendre ses repas à la cuisine, quand la valetaille elle-même mangeait à l'office.

« Puisque je dois changer mes habitudes, dit-il à sa bru, faites-moi porter la viande dans ma chambre. Il ne m'en faut pas beaucoup : veau qui tette bien ne mange guère. )>

Ce n'était pas qu'il bût énormément, mais il buvait avec suite et régularité ; et une fois que le corps d'un homme est saturé d'alcool, il suffit d'une légère addition quotidienne pour maintenir l'abrutissement à la même hauteur. Dans le cerveau de l'ivrogne, la raison est un plongeur qui essaye tous les matins de revenir sur l'eau, et que la moindre tape renvoie au fond.

Un matin que Madelon dormait de toutes ses forces, après avoir dansé une grande partie de la nuit chez le président du tribunal, M. JefTs se leva sans bruit, alluma une bougie de cire rose, chaussa ses pantoufles russes brodées d'or, endossa une robe de chambre en damas de soie rouge, et se dirigea sans bruit vers le galetas paternel. La clef n'était pas sur la porte, il fallut frapper fort et longtemps pour réveiller le sourd. Enfin quelque chose remua, un juron se fit entendre, la porte s'ouvrit et l'immonde vieillard apparut en chemise, clignant des yeux et brandissant une lame ébréchée.

« C'est moi, cria le fils. Voulez-vous bien oter ça! Qui est-ce qui m'a bâti un vieux fou de votre espèce?

Craignez-vous d'être assassiné quand il y a tant de monde à la maison ?

— On ne sait pas. Est-ce que je connais vos domestiques, moi? Vous m'avez écrit de tuer les chiens de garde, et je les ai tués. Pourtant il n'y a de sûr que les chiens, parce qu'ils ne connaissent pas l'argent.

— Allons! recouchez-vous! j'ai à vous causer. S'il est permis de dormir dans des draps pareils! On dirait que le traversin est couvert de suie.

— Ça me regarde. Tu n'as pas toujours été si délicat. »

Il prit un chandelier sur la chaise qui lui servait de table de nuit, alluma sa chandelle, et souffla la bougie. Cette petite économie pouvait sembler originale dans une maison où depuis le mois de mars on avait dépensé beaucoup plus de mille francs par jour. Le vieux Jeffs regarda de près sa montre d'argent, pendue à la tète du lit, il avança un fauteuil de paille à son fils, releva son bonnet noir au-dessus des oreilles, et se recoucha en disant :

<( Tu peux parler maintenant. Qu'est-ce qu'il y a de neuf? Je sais bien que tu ne viendrais pas dans ma chambre à trois quarts pour cinq heures, s'il n'était pas arrivé quelque chose.

— Je suis venu de bon matin pour devancer l'heure du schnaps. Comprenez-vous ça, vieil ivrogne? S'il était seulement midi, vous ne seriez plus en état de me conseiller, et l'affaire est grave. Il s'agit de l'argent !»

Le père tressaillit comme s'il avait heurté une torpille.

« L'argent? s'écria-t-il. Est-ce que l'argent est en danger? Malheureux que nous sommes? Quelqu'un a-t-il touché à l'argent? »

Les deux avares en parlant de leurs écus disaient rargent, comme les esclaves disent le maître. Évidemment, Madelon avec tout son pouvoir n'était pas encore la première autorité de la maison. Elle était le gouvernement, mais l'argent était le roi.

Jeffs confessa le total épouvantable qu'il avait dépensé en moins d'un an. Il le répéta même trois fois, car l'autre ne pouvait en croire ses oreilles. Lorsqu'il ne resta plus la moindre place au doute, le vieillard se mit en fureur, se répandit en invectives et saisit son fils à la gorge comme pour l'étrangler. L'ombre de ses deux grosses mains projetée sur le plâtre du mur, à l'autre bout de la chambre, représentait un animal plus monstrueux que tous les mégalbériums de Cuvier :

« Scélérat! criait-il, assassin! bourreau! parricide! farceur!... Voilà ce que c'est que d'épouser des princesses ! Mieux vaudrait que tu fusses resté garçon toute ta vie ou crevé la veille de tes noces que d'avoir touché à mon grand, saint, bon, pauvre, cher argent!

— C'est votre faute aussi ! répondait l'autre en se débattant. Voilà dix ans que vous m'embêtez pour que je me marie. Vous deviez bien savoir que ça coûtait, tonnerre de chien !

— Je t'ai dit de te marier parce qu'il faut avoir un enfant.... un seul, entends-tu? pour que l'argent ne' soit pas perdu après la mort! Est-ce que tu ne pouvais pas faire comme moi? prendre une paysanne qui ne t'aurait rien apporté, mais qui ne t'aurait rien coûté ; qui se serait habillée avec la défroque des anciennes, qui aurait fait la cuisine pour nous deux, qui aurait raccommodé nos vieilles culottes, et que tu aurais menée à coups de trique, si elle n'avait pas charrié

droit? Te voilà bien avancé, à présent, gros imbécile ! La fameuse dot est mangée, et tu as une dame à la maison ! Va lui prêcher l'économie ! Propose-lui de déjeuner comme ta mère et la mienne, avec un oignon sur du pain ! Elle ne peut pas seulement souffrir l'odeur de l'oignon, cette aristocrate! Et il lui faut deux draps brodés dans son lit! Sais-tu comment dormaient mes parents, à moi? ils mettaient sur le matelas une pièce de toile écrue, qui servait à la fois de drap et d'oreiller. Quand on avait sali deux aunes, on les roulait aux pieds, et on en développait deux autres. A la fin de l'année, la pièce était à bout, et on l'envoyait à la lessive. Va le dire à ta marquise, pour la faire rougir de ses débordements! Elle te rira au nez; elle te répondra peut-être que nos parents étaient des pourceaux!

— Et moi, je vous dis que vous ne connaissez pas Madeleine! Elle est amoureuse de moi, et j'en ferai tout ce qu'il me plaira.

— Tu n'en feras jamais qu'une dépensière, une mangeuse, un fléau de notre argent !

— Alors qu'est-ce que vous voulez? Que je la tue?

— Je ne t'ai jamais rien conseillé contre les lois.

— C'est encore heureux! Mais, après tout, cet argent qui est sorti de la caisse n'est pas perdu. 11 n'est que dépensé. On le retrouverait peut-être, et quelque chose avec, si l'on vendait le Krottenweyer.

— Cherche! cherche des gens assez bêtes pour acheter si cher une propriété qui n'est pas de rapport? Et quand le bon Dieu t'en fabriquerait un, par miracle, crois-tu donc que ta femme consentirait à quitter son château pour aller vivre en ville, sur la place de

TÉglise, dans la maison où nos vieux parents ont amassé l'argent? Jamais!

— Eh bien ! tenez! ni moi non plus! J'aime mieux garder le château, quitte à piocher comme un nègre. Je n'ai pas fait grand'chose depuis l'affaire de Teufelsschwantz ; c'est un malheur, mais tant pis ! on ne se marie qu'une fois. J'ai dépensé de l'argent, c'est peutêtre une bêtise, mais je le regagnerai!

— Tu ne regagneras pas celui-là. Tu en rattrapperas d'autre, c'est certain, mais celui-là et autant de gagné seraient le double. L'argent dépensé, on ne Ta plus jamais, jamais, jamais! Je te l'ai dit aussitôt que tu as été en état de comprendre ; je te l'ai écrit sur des bouts de papier, dès que tu as su lire. Mais tu aimes mieux ta marquise que ton intérêt, tu préfères le plaisir à l'argent! Va! tu n'es pas un Jeffs ! »

Les gros mots roulaient encore entre le fils et le père lorsqu'une teinte blanchâtre dessina vaguement la fenêtre sans rideaux. Jeffs était venu chercher un conseil, il n'obtint que des injures. Il s'en alla penaud comme un homme qui a demandé de la farine et à qui l'on adonné du charbon. En rentrant dans la chambre conjugale, il soufûa la bougie et s'arrêta longtemps à contempler sa jeune femme.

Elle était plongée dans ce repos riant et doux qu'on appelle innocemment le sommeil de l'innocence. Sa petite tête reposait sur un bras nu, le plus joli bras, le mieux tourné, le mieux attaché qui fût au monde. Les cheveux blonds dénoués formaient autour du visage un nimbe vaporeux. Les paupières transparentes , terminées par de longs cils, n'auraient point déparé la plus chaste madone de Sassoferrato. La bouche s'entr'ouvrait juste assez pour qu'on vît briller l'émail de

quatre petites dents. Un souffle plus léger que la respiration d'un enfant, plus pur et plus embaumé que la brise printanière, voltigeait sur ses lèvres un peu charnues.

La lampe du plafond répandait sur elle une lueur si tendre et si blanche que son petit corps semblait noyé dans un bain de lait. Les draperies du lit et les tentures de la chambre y ajoutaient un reflet bleu clair. Telle est, ou peu s'en faut, la lumière de la lune dans les nuits sereines de l'Orient.

Le lit était de forme antique, très-large et très-bas. M. Jefïs, en s'agenouillant sur le tapis, couvait pour ainsi dire, le front modeste et charmant de Madeleine. Il l'admira longtemps, et finit par se dire en dernière analyse, que le spectacle d'un tel sommeil n'était pas cher à quatre cent mille francs.

Combien d'autres avaient fait le même raisonnement dans la même posture! ^L Jeffs s'était agenouillé, sans le savoir, à la plus célèbre station du chemin de Glichy.

Cette créature n'ignorait pas qu'elle dormait dans la perfection. Elle était plus fière de son joli sommeil que de tous ses autres avantages.

« C'est la mère Lenoît, disait-elle, qui m'a dressée à cela quand j'étais petite. Chaque fois qu'il m'arrivait de ronfler, ou de rêver haut, ou d'ouvrir la bouche en bec de carpe , elle m'éveillait en me donnant le fouet. Si les femmes honnêtes avaient reçu la même éducation, leurs maris ne se feraient pas tant prier pour leur acheter des cachemires! »

Sous le coup d'œil passionné de M. Jeffs elle s'éveilla. Peut-être l'usurier avait-il une griffe au bout de chaque regard, comme il en avait au bout de ses

gestes. N'avez -vous pas remarqué que le regard de l'homme a les formes et les circonstances les plus diverses? Il est mou, ferme, rigide, fluide, insinuant, cassant, droit, recourbé, tortueux et même barbelé comme un poignard malais. Un bon Frauen bourgeois admirant la marmite des Invalides a le regard plus rond qu'une pomme. Voltaire, sous le péristyle du Théâtre-Français a le regard aiguisé, inflexible et terrible comme une épée de justice. Et Basile ou Déodat, lorgnant du coin de l'œil la statue de Voltaire, laisse poindre entre ses paupières bouffies la lame d'un stylet empoisonné.

Madelon, qui ne s'éveillait jamais à demi, reconnut aussitôt que M. Jeffs n'était pas dans son assiette. Elle voulut savoir ce qu'il avait.

M. Jeffs se confessa en amoureux, c'est-à-dire sans réticence. Lorsqu'il eut soulagé son cœur, elle lui rit au nez, le plus coquettement du monde.

« Eu vérité? s'écria-t-elle; c'est pour cela que tu t'es levé si matin ? A ton air déconfit, j'ai cru qu'il y avait péril en la demeure !

— N'est-ce donc rien que d'avoir dépensé tant d'argent?

— C'est moins que rien, mon pauvre Pierre, quand on peut tout réparer en quelques mois.

— Merci! j'étais bien sûr de toi; je l'avais dit au père. Tu me feras des économies, pas vrai? Nous nous entendrons toujours bien, ma petite Madeleine. Nos idées seront les mêmes, et nous n'aurons qu'une devise : dépenser peu, gagner beaucoup.

— Pour ça, non ! J'en sais une plus intelligente et plus amusante.

— Dis-la!

— Dépenser beaucoup, et gagner énormément.

— Gagner énormément! c'est une belle parole. Mais à quoi faire?

— Je ne sais pas, mais nous trouverons. A l'heure qu'il est, quelle profession exerçons-nous? J'ai toujours oublié de m'enquérir de cette bagatelle. »

L'heureux mari lui expliqua sans trop de circonlocutions qu'il achetait les biens en gros pour les revendre en détail. Il ajouta plus discrètement qu'il avait presque toujours à la maison des capitaux disponibles; qu'il cherchait et trouvait dans le pays des placements avantageux, et qu'un billet de mille francs bien employé pouvait en certain cas rapporter jusqu'à cinquante louis dans l'année.

Madelon n'hésita point à blâmer ces sortes d'affaires, non pas qu'elle y trouvât rien de répréhensible au point de vue de la morale, à Dieu ne plaise ! Mais l'usure et le commerce des biens-fonds lui semblaient des industries absorbantes et surtout arriérées.

« Je veux croire, lui dit-elle, que les tribunaux ne te chercheront jamais chicane pour avoir rendu service aux gens hors des limites du taux légal. Mais le peuple est naturellement ingrat, et ceux-là même que tu auras obligés contesteront ton désintéressement et fourniront des armes à tes ennemis. Or, un homme public, et j'ai de Tambition pour toi, doit être mieux défendu contre la médisance qu'une forteresse contre le canon. Quant à l'autre commerce, il est assez populaire et bien vu des paysans, mais horriblement décrié dans notre monde. 11 rappelle les plus mauvais souvenirs de la Révolution, et si l'on apprenait à Paris que j'ai épousé un homme de la bande noire, le faubourg Saint-Germain se lèverait en masse contre moi.

Je veux bien me séquestrer à Frauenbourg avec un homme que j'aime, mais je n'entends pas rompre en visière à mes alliés naturels. C'est pourquoi, mou cher baby, tu vas quitter ce métier-là et faire autre chose. Quand on a des milHons sous la main, on peut choisir. Les affaires sûres, agréables et honorables appartiennent de droit aux millionnaires : il faut laisser les autres à ceux qui n'ont pas le sou.

— Tu crois ça? Regarde les Honnoré qui sont millionnaires, et les plus riches du pays après nous! Ils ont trimé toute l'année, la récolte a été bonne, et en fin de compte, ils sont très-fiers de donner six pour cent aux actionnaires de leur fameuse société.

— Les Honnoré sont des imbéciles, mais M. Champion est un homme d'esprit. Il ne va pas derrière les chevaux, il ne conduit pas la charrue, et il gagne tout ce qu'il veut, sans fatigue et sans danger. Attends qu'il soit ici, et demande-lui l'ordre et la marche. Lorsque Champion est dans une affaire, l'argent se change en or. n

La discussion se termina tout à fait à l'amiable comme un proverbe d'Octave Feuillet ou comme la querelle de Paris et d'Hélène au troisième chant de Viliade.

Deux jours après, M. Champion et M. Jean, ces astres jumeaux, se levaient sur Thorizon du Krottenweyer.

On se livra d'abord aux doux épanchements de l'amitié ; puis Madelon s'enquit de tous ceux qui lui étaient chers, et M. Champion lui donna d'assez tristes nouvelles. Le prince d'Armagne était au lit depuis six semaines avec une jambe cassée. Un colonel irlandais, sir Patrick O'Glaharly, lui avait fait hommage d'une

balle de pistolet à vingt-cinq pas de distance. Tout Paris croyait qu'Astolphe guérirait de sa blessure^ mais que lady O'Glaharty en mourrait. M. Durier, le joyeux compagnon^ n'était plus la gaieté même. Après avoir admirablement arrangé son hiver, il avait eu le chagrin de voir tomber ses vaudevilles l'un sur l'autre comme des capucins de carte. Les calembours les plus infaillibles, des effets sûrs, éprouvés par une expérience de vingt ans, avaient raté honteusement devant le public. Il fallait que la salle eût été louée par des Belges ou que les spirituels enfants de Paris fussent frappés tous à la fois d'une épidémie cérébrale. Trois pièces d'auteurs connus ! qui avaient obtenu un si grand succès de lecture ! qui avaient fait rire l'inspecteur et le pompier, ces juges compétents, à la répétition générale !

» Le public les a égorgées, disait l'infortuné Picpus: preuve qu'il est boucher. »

C'était à douter de tout et même du chef de claque! Le dix-neuvième siècle semblait sérieusement compromis dans sa gloire, aux yeux de Saint-Firmin, Champagne et Picpus. Pour comble de disgrâce, le philistin en chef de l'intérieur, celui que M. Durier nommait le patron et que la France appelait le ministre, s'était permis quelques observations mal sonnantes. Il trouvait singulier que le sous-préfet de l'arrondissement d'Étampes vécût trop exclusivement dans les coulisses de Paris.

H Mort de ma vie! s'écriait le bon Durier, si j'avais mille écus de rente au soleil, je remettrais le gouvernement à sa place en lui rendant la mienne! Depuis que le patron se met sur le pied de marcher sur le mien, j'appelle la retraite à cor et à cri ! »

Saiiit-Firmin notait ces tristes jeux de mots par un restant de vieille habitude, quoiqu'ils fussent inscrits depuis plus de quinze ans sur le grand-livre de l'association.

Les nouvelles du jeune Lenoît, autre mortel intéressant, étaient encore plus navrantes. Cet éphèbe aux ongles noirs avait reconnu par des procédés spéciaux l'hospitalité princière de Cambry. Non content de fusiller la basse-cour à bout portant, de plumer les jeunes cygnes pour les endurcir au froid, de parodier Daphnis et Chloé avec une vachère en sabots et de semer des bûches dans l'escalier du régisseur, il avait fini par ajouter un chapitre au roman de Scarron en suivant jusqu'à Paris les comédiens ordinaires de Vaugirard. Honteusement chassé de la troupe pour je ne sais quelles malversations au contrôle, il s'était réfugié chez Frédégonde, qui n'avait pu le garder longtemps : il scandalisait la clientèle par l'effronterie de ses propos ! Enfm le mois d'octobre était venu rouvrir les portes du collège, et M. Jean l'y avait conduit pieds et poings liés. Ouf!

Madelon pressentait vaguement que ce joli monsieur lui donnerait du fil à retordre. Mais comme il était sous clef pour un an, on pouvait respirer et intime causer affaires. Elle ouvrit des conférences et fit appel à toutes les lumières de M. Champion.

L'honorable n'hésita point à condamner l'usure et l'autre industrie de son ami Jeffs.

<c Les gens comme nous, dit-il, doivent opérer en grand. Risquer son nom et son argent dans une affaire de quatre sous, c'est pis qu'un crime, c'est une bêtise. »

Mais M. Jeffs et son respectable père n'appartenaient

point à la famille de ce chien qui lâcha la proie pour l'ombre. Ils y regardèrent à plusieurs fois ayant de laisser tarir les antiques sources de leur revenu. Pour rassurer leur conscience financière, Champion leur suggéra Tidée de choisir un prête-nom, un homme de paille, un bouc expiatoire qui ferait l'usure et le commerce avec leurs écus, moyennant une faible remise. Madelon mit en avant le vieux Molsheim: il était pauvre et chargé de famille; du reste rompu aux affaires et dévoué aux intérêts du Krottenweyer. Qui le croirait? Malgré toutes ces bonnes raisons, le juif déclina une moitié de la tâche. 11 consentait de grand cœur à acheter et à revendre des propriétés en son nom personnel, mais il refusa net d'entreprendre l'usure.

« Vieil imbécile! lui criait Jeffs en le secouant par le bras, voilà plus de vingt ans que je t'emploie à ce genre d'affaires, et tu n'as jamais reculé !

— C'était pour vous, répondit-il, je m'en lavais les mains. Du moment où je travaille en mon nom, je ne veux pas gagner tant d'argent sur le pauvre monde : il y a trop de responsabilité devant Dieu. »

Heureusement M. Jeffs trouva dans sa propre famille un chrétien moins scrupuleux; et l'usure tondit, tondit comme autrefois la laine des indigents, tandis que Jeffs et Champion se lançaient à la poursuite d'une Toison d'or.

Ils coururent longtemps. Vous auriez dit un compositeur et un auteur dramatique cherchant ensemble un sujet d'opéra. Toutes les idées qui viennent à l'un paraissent insensées à l'autre, et réciproquement.

Je dois dire que notre ami Jeffs était d'une ingénuité épouvantable. Jamais M. Champion n'avait trouvé l'occasion d'étudier un hommesi naïvement coquin. Pourvu

MA DELON. 3fi7

qu'il arrivât à doubler son revenu sans exposer le capital, la moralité des voies et moyens le souciait fort peu. Ce rustre éminemment pratique se lançait dans les vastes plaines de la théorie sur les ailes du vautour.

« Voyons un peu, disait-il à son futur associé. Que pensez-vous de la contrebande?

— Usée jusqu'à la corde.

— Mais la contrebande en ballon?

— Attendez qu'on ait trouvé le secret de diriger les aérostats. Et d'ici là le libre-échange aura supprimé les douanes.

— Vous croyez? Eh bien! la traite des noirs? On dit qu'il y a de l'argent à gagner dans cette partie.

— L'Angleterre nous gênerait; nous récolterions plus de boulets de vingt-quatre que de pièces de cent sous.

— Savez-vous que les voleurs de Paris sont encore bien innocents? Ils s'en vont à pied dans les rues, et le premier sergent de ville peut les arrêter au collet. Si je me mêlais de ce métier-là, moi qui vous parle, j'aurais dix voitures à deux chevaux, quatre hommes armés dans chacune et un cocher sûr. On rencontre un monsieur qui revient du bal en fredonnant un air de valse: Halte ! on descend, on le fouille, on remonte, et fouette cocher! La police n'y verrait rien. Chaque voiture plumerait vingt hommes en moyenne : à cent francs l'un dans l'autre, c'est deux mille francs par jour. Déduisez l'entretien des chevaux, la haute paye des gaillards et l'amortissement du matériel; restent mille francs par voiture, dix mille francs pour les dix, trois millions six cent mille francs par an ! Mettons que je me trompe de moitié, des trois quarts, des sept hui-

lièmes : c'est encore quatre cent cinquante mille francs par année pour les menus plaisirs de Madelon! » M. Champion haussa les épaules et répondit : « On voit bien que vous ne connaissez pas la ville de Paris.

— Moi! j'ai tout vu : les monuments, les boulevards, les passages, les rues, les barrières —

— Excepté la barrière Saint-Jacques où l'on coupe le cou à toute une classe de spéculateurs. Croyez-moi, mon digne ami, revenons à l'industrie.

— Une idée! nous montons une raffinerie de sucre. Le gouvernement paye un drawback à l'exportation, par vrai ?

— Accordé.

— Eh bien ! j'exporte de faux pains de sucre pour quelques millions tous les ans. J'enveloppe de papier bleu un million de pains en bois, sauf quelques têtes qui seront en vrai sucre. Les marchandises sortent par la porte de Strasbourg, elles touchent le drawback et rentrent par le Havre en qualité de bois mort. Si les douaniers se doutent du tour, on leur graisse la patte !

— La douane ne vous prendrait peut-être pas; mais je connais un particulier qui vous poursuivrait en contrefaçon, car il a eu votre idée avant vous et il l'exploite.

— Diable! Qu'est-ce que vous pensez de la chimie en 1841 ?

— C'est une jolie science.

— Et ne croyez-vous pas qu'un chimiste qu'on payerait bien finirait par fabriquer un métal aussi lourd, aussi blanc et aussi sonore que le vrai argent?

— Hélas ! mon pauvre Jeffs, que vous êtes jeune ! Le faux monnayage est puni des travaux forcés à perpé-

MADELOX. 369

tuile. La contrefaçon d'un malheureux billet de banque vous expose à la même peine. Grâce au progrès des lumières et à la tolérance d'un gouvernement paternel, il y a une seule monnaie qui échappe aux rigueurs de la loi, et c'est celle à laquelle vous ne songez pas! Écrivez action de cinq cents francs sur une feuille de papier bleu ou rose, les tribunaux n'y trouveront rien à redire. Les mêmes tribunaux vous enverraient ramer à Toulon, si vous écriviez cinq cents francs tout court sur un chiffon de papier blanc, avec la signature de M. Garât.

— J'entends. Mais les actions? Il faut qu'elles représentent quelque chose.

— Cela n'est pas absolument nécessaire. J'avoue pourtant que ça vaut mieux. Trouvez-moi donc un semblant de mine, une apparence de haut fourneau, une saline sans sel, une carrière, une tourbière, tout ce que vous voudrez; je me charge du reste. Fournissez la poule aux œufs d'or, et, stérile ou non, je la forcerai de pondre ! »

Jeffs médita quelque temps et dit enfin: « Dans ce genre-là, je ne vois rien chez nous. A moins pourtant que les tourbières de Lichtendorf

— Pourquoi pas? Autant cela qu'autre chose. On n'a encore rien fait sur les tourbières. C'est ce que M. Durier appellerait un truc entièrement neuf. Les bitumes, les fers, les charbons même sont un peu usés à la Bourse. Vive la tourbe ! un élément jeune.... A propos ! qu'est-ce qu'on en fait ?

— Mais on en fait du feu, mon cher monsieur Champion.

— On a raison, parbleu ! [Déclamant) : L'industrie métallurgique, cette gloire du dix-neuvième siècle,

cherchait depuis longtemps un combustible moins cher que — Est-ce plus cher que le bois?

— Juste moitié moins.

— Bravo ! un combustible deux fois moins cher que le bois, trois fois plus économique que la.... C'est bien trois fois plus économique que la houille, n'est-ce pas?

— Je vais vous dire. Un quintal de houille se vend cinquante sous; un quintal de chêne, deux francs, un quintal de tourbe, vingt-sous.

— Admirable! (Déclamant): Un combustible, disons-nous, trois fois moins cher que la houille et le bois, et doué d'un pouvoir calorifique au moins égal !

— Ah! mais non ! Comme vous y allez ! Elle chauffe mieux que le bois de chêne; il y a un cinquième de chaleur en plus. Mais il faut deux quintaux de tourbe pour remplacer un quintal de charbon de terre.

— Il suit de là, mon ami, que notre précieux combustible gagne deux dixièmes sur la houille et six dixièmes sur le meilleur bois de nos forêts. Savezvous que c'est fort joli à mettre dans un prospectus? Mais, un moment! L'affaire présente-t-elle une surface honorable? Vous comprenez qu'avec la meilleure volonté du monde on ne peut pas mettre en actions de cinq cents francs une exploitation de six liards. Combien d'hectares?

— Six ou sept cents.

— C'est modeste.

— Sur le total, il y en a tout près de cinq cents qu'on peut acheter d'un coup.

— Nous les achetons. Est-ce cher?

— Pas trop, c'est tout mauvais pré, empoisonné de joncs, de presles et de crêtes de coq. La propriétaire,

Mlle Kaufmann , me les a offerts à deux cent mille francs : elle est intentionnée de faire bâtir une éi^lise. Son foin se vend au plus trente sous le quintal ; les aubergistes eux-mêmes n'en veulent pas.

— Très-bien! (Déclamant): La Compagnie, ne reculant devant aucun sacrifice, s'est empressée d'acquérir le vaste et riant domaine connu dans toute l'Alsace sous le nom de clos Kaufmann.

— On se moquera de nous!

— A Frauenbourg, peut-être. A Paris, jamais ! Et les deux cents hectares restants, les aurons nous au même prix ?

— Difficilement. C'est divisé. Il y a plus de quatrevingts propriétaires.

— On leur fera entendre raison. Mais avant tout, mon bon ami, donnez-moi un aperçu des bénéfices que la plus belle tourbière du monde peut procurer à ses possesseurs.

— C'est facile à calculer. Mettons cinq cents hectares de superficie.

— Cinq millions de mètres carrés ! C'est plus riche.

— Soit. Nous avons une couche de bonne tourbe, épaisse d'un mètre en moyenne, sur toute l'étendue du terrain ; ça fait cinq millions de mètres cubes ou de stères. L'extraction cotite vingt sous par stère; le stère, pris sur place, se vend trois francs. Restent quarante sous de bénéfice sur chaque mètre, ou dix millions à gagner sur le tout.

— Savez -vous, maître Jeffs, que vous commencez à jongler très-correctement avec les chiffres ?

— Vous êtes bien honnête. Nous disons, dix millions de bénéfice net, mais ce n'est pas tout.

— Que diable pourrait-il bien y avoir encore?

— Mais, la bonne tourbe enlevée, il nous reste le sol.

— C'est juste! Le sol incomparable qui produit ce joli petit foin à trente sous le quintal !

— Mais qui, remanié, égoutté, écobué et chaulé, peut faire, en deux années de temps, une admirable houblonnière.

— Ab ! vous cbantez aussi le grand air du houblon! Jeffs, mon illustre ami, je vous signe dès aujourd'hui votre diplôme de maître. Le premier actionnaire qui me tombera sous la main, je vous l'envoie. Et je parie que vous le mettez dedans, pour votre coup d'essai!

— Mais savez-vous, monsieur Champion, qu'ils ne seront pas déjà tant à plaindre, les actionnaires qui partageront cette affaire avec nous ? La tourbe est trèsdemandée à Licbtendorf ; c'est une ville d'industrie. Frauenbourg en consommera sa bonne part, attendu que le bois renchérit de jour en jour. Vous verrez que nous en vendrons deux cent mille stères au moins l'année prochaine. »

M. Champion écarquillait ses petits yeux et commençait à ne plus comprendre :

« Vous moquez-vous? dit-il. Deux cent mille stères de quoi ?

— Mais de tourbe donc.

— Et 011 les prendrons-nous, s'il vous plaît?

— Dans la tourbière de Licbtendorf.

— Il y en a donc, de la tourbe?

— Est-ce que je ne vous l'ai pas dit?

— Et il y en a?... mais je rêve! Il y en a la quantité que vous m'avez dite?

— Pour le moins. J'ai fait les sondages moi-même. » M. Champion laissa tomber ses petits bras noueux

et mollets, puis il les releva brusquement, saisit Jeffs à la gorge, et s'écria avec une fureur comique :

— Comment! malheureux! Il y a de la tourbe dans la tourbière, et vous parlez de la mettre en actions ! Et moi, comme un double imbécile, j'ai presque rédigé le prospectus! mais je croyais qu'il était question d'une fausse tourbière, d'une tourbière épuisée, d'un terrain contenant une apparence de tourbe ! Sans cela, croyez-YOus que j'aurais été assez jeune pour l'offrir aux gogos sur un plat d'argent? xVpprenez, grand innocent, le secret de polichinelle! On met une affaire en actions lorsqu'elle est mauvaise ou qu'on n'a pas assez d'argent. Si elle est bonne et si l'on est riche, on la fait soi-même.

— Eh bien! c'est dit: Faisons-la nous-mêmes î

— Un instant! Après avoir vu.

— Nous irons voir ça demain, si vous voulez. Les tourbières sont entre la Reiss et la Frau, à deux lieues de Frauenbourg.

— Si près d'ici ! Et personne n'a encore pensé à faire le coup ? Et vous qui avez de quoi, vous qui êtes dans le secret, vous qui ne partagez point les idées de Sénèque sur le mépris des richesses, vous avez attendu l'arrivée de l'ami Champion pour exploiter cette mine d'or ? Jefîs, mon bien bon, il y a quelque anguille sous roche !

— Non, j'avais d'autres affaires en tête, je ne travaillais pas dans cette partie-là. Et puis, je ne me rendais pas compte de tout l'argent qu'il y avait à gagner. Enfin, puisqu'il faut tout vous dire, une tourbière ne s'exploite pas sans permission, et nous n'avons pas toujours été si bien avec les autorités.

— Quant aux autorités, dit Champion, je m'en

charge. Dût-on faire une part à mon gamin de neveu !... »

Le lendemain, entre deux et trois heures, par un brouillard discret, le député et le sous-préfet chevauchèrent avec M. et Mme Jeffs sur le chemin de Lichtendorf. Bonnevelle était cavalier, Madelon avait failli débuter au Cirque dans les exercices de haute école ; Jeffs était solide en selle comme la plupart des paysans alsaciens qui ont galopé à poil en sortant de nourrice. Quant au jeune et joli Champion, il fallait qu'il eût bien mal employé ses cachets du manège. Haché sur Freyschiitz, le plus grand cheval de l'écurie du Krottenweyer, vous l'auriez pris pour le colonel d'un régiment de singes montés. A chaque temps de galop, il se recommandait à saint Crin, comme on dit en Alsace. Avec les poignées de cheveux qu'il emprunta à la pauvre bête, les petites filles de Frauenbourg auraient pu enfiler des perles pendant dix ans. Quelquefois, dans un accès de désespoir, il embrassait violemment le col de sa monture; quelquefois, pris à l'improviste, il perdait les étriers et se trouvait, sans savoir pourquoi, sur le pommeau de la selle pour rebondir un instant après sur la croupe. Mais aussitôt que la cavalcade se mettait au petit pas, il reprenait son aplomb, parlait haut, jugeait l'écurie de M. Jeffs, décidait que le cheval de Bonnevelle n'avait pas le garrot assez tranchant, accusait la jument de Madelon d'avoir les paturons engorgés, et discutait sur les diverses méthodes de dressage employées en Europe depuis le duc de Gavendish jusqu'à Franconi.

Un chariot était parti devant, avec une forte sonde enveloppée de couvertures. Lorsqu'un roulier curieux demandait au conducteur : « Qu'est-ce que vous avez

donc là? M. Jean, assis sur une botte de paille, répondait sans se troubler : — Un grand fusil d'invention nouvelle pour la cbasse aux canards. » C'est pourquoi le bruit courut aux environs de Frauenbourg que M. Jeffs allait à cheval avec une espèce de canon donner la chasse aux canards sauvages.

On s'arrêta au milieu d'une vaste prairie encore assez verte, car la végétation se conserve sur la tourbe comme le saumon dans la glace. Le sol mobile, élastique, gorgé d'eau, tremblait sous les pieds. Aucun spectateur indiscret ne se dressait à l'horizon. Décembre allait finir, la campagne était déserte, tous les paysans du voisinage fumaient leur pipe autour des poêles. On n'apercevait sous le ciel qu'une longue bande de corbeaux glissant d'un vol paresseux à travers le brouillard liquide.

M. Champion fit donner sous ses yeux huit coups de sonde; il trouva la tourbe partout. La marchandise lui parut belle. Le gisement s'étendait sur une superficie de sept cents hectares, autant qu'on en put juger. Il occupait tout le fond d'un ancien étang, alimenté autrefois par les eaux de la Reiss. Personne ne pouvait dire à quel moment la rupture d'une digue avait desséché tant bien que mal ces vastes terrains. Le sol se composait d'une couche de terreau assez mince, d'un lit d'argile épais de quelques centimètres, et enfin de la tourbe qui reposait elle-même sur un fond argileux. Elle était serrée, en sandwich, entre deux tranches de terre glaise. Son épaisseur moyenne semblait être d'un mètre et quelque chose. Elle était de deux mètres et plus vers le centre, et de soixante centimètres au moins à la circonférence. Le député toucha la chose du doigt, et dit galamment à Madelon :

« Chère belle, voici une promenade qui vaudra quelques millions pour vous. On dit que les pièces de cent sous ne se trouvent pas dans le pas d'un cheval ; chaque pas de votre belle Fancy représente environ trente louis, quoiqu'elle ait les paturons légèrement engorgés ! Revenons au petit pas pour ménager nos montures, et je vous conterai la chose chemin faisant. »

Elle comprit fort bien, car elle avait l'instinct des affaires. Lorsqu'il fut question des formalités à remplir, elle se tourna vers Bonnevelle, et lui dit :

c( Ceci vous regarde, mon doux Gérard. Tous irez à Strasbourg, vous verrez le préfet, vous nous mettrez en règle avec la loi. Ne vous ai-je pas averti, le lendemain de mon arrivée, que j'aurais peut-être besoin de vous? A bon entendeur ! Et du zèle ! Quant à vous, mon cher Léon, je vous retrouve aussi ingénieux, aussi fécond en ressources et aussi dévoué qu'à Paris; vous verrez que, moi aussi, je suis restée la même. Toi, mon Pierre, tu sais ce que je pense de toi. Soldats, je suis contente de vous. Et maintenant, au galop ! »

M. Champion gagna» facilement la course. Il arriva même avant FreyschiUz, qui ne s'attendait guère à être battu d'une longueur par son propre cavalier.

Deux jours après, MM. Jeffs et Champion, unis en société par-devant M'' Benfeld, laissèrent Madelon au Krottenweyer, sous la garde du fidèle Gérard. Ils s'en allèrent à Lichtendorf et acquirent à beaux deniers comptants le domaine de Mlle Kaufmann.

Au commencement de janvier 1842, M. Jeffs et M. Bonnevelle, dont l'intimité allait toujours croissant, entreprirent ensemble le voyage de Strasbourg.

Le préfet, M. deTrébizonde, était un gentilhomme poli

comme un miroir, roide comme une baïonnette, fier des avantages physiques qu'il avait à peu près conservés, marchant comme sous un dais et portant sa tête comme une relique. Il taillait sa barbe à la mode d'Henri IV, pour prouver aux populations qu'il avait le triple talent. En quelque circonstance qu'on l'abordât, il venait toujours de crever son meilleur cheval, ou d'accomplir une autre prouesse du même genre. Du reste, absolument étranger aux affaires, et nul de père en fils depuis les croisades.

Il descendit de sa hauteur pour donner audience à MÎM. JeffsetBonnevelle, écouta noblement leur requête, les ondoya d'eau bénite de cour, leur raconta la mort de deux sangliers qu'il avait immolés lui-même de son épieu, fredonna la fanfare de Marie-Margot, et les renvoya pour le surplus au secrétaire général.

M. Durstel, le second personnage de la préfecture, était un des êtres les plus capables et les plus vertueux qui eussent jamais endossé l'habit brodé. M. Ilonnoré, son ami, disait souvent :

« Si j'étais roi, Durstel serait premier ministre. »

En attendant, M. Durstel savait lui-même qu'il ne serait jamais préfet. La fatalité des bureaux avait écrit sur son front en rides mélancoliques : c Tu n'arriveras point ! » Il était protestant sincère, et on l'accusait de fanatisme ; il était un peu plus droit que la plupart de ses contemporains , et on l'accusait de roideur ; il travaillait dix-huit heures par jour, comme ces obscurs héros delà bureaucratie impériale, et on l'accusait d'accaparer le travail. Une admirable étude sur la misère de l'Alsace l'avait rendu suspect de socialisme ; bref, c'était un homme impossible.

Tel était le sentiment de nos amis Jeffs et Bonne-

velle, et l'entretien qu'ils eurent avec ce farouche administrateur ne modifia point leurs idées. M. Durstel prouva dès les premiers mots qu'il connaissait l'affaire à fond.

« Vous allez gagner des millions, dit-il à M. Jeffs ; cela m'est complètement égal> mais je dois veiller aux intérêts de vos voisins. L'exploitation des tourbières est, en elle-même une chose utile, excellente, patriotique, chrétienne. La spéculation que vous entreprenez peut faire la fortune de Lichtendorf et de Frau enbourg. Reste à savoir si elle ne crée pas un danger sérieux pour la salubrité publique. Où pensez-vous écouler vos eaux ? »

Jeffs, qui n'avait pas même songé à cette question, répondit sans se troubler :

« Dans la rivière!

— Vous oubliez que votre exploitation n'est pas à plus d'un mètre au-dessus du niveau moj^en delà Reiss. D'ailleurs vous n'êtes pas riverain , il faut creuser un canal à travers des prairies qui ne sont pas à vous; aurez-vous le consentement des propriétaires?

— Je m'arrangerai avec eux. En payant !

— Eh bien ! c'est par là qu'il faut commencer. Apportez-moi le plan de la propriété, la coupe de la fouille projetée, le tracé du canal d'assainissement, les signatures des riverains, légalisées, et nous verrons alors à vous donner l'autorisation. »

Le sous-préfet crut voir dans cette rigueur un sentiment hostile.

«Mon cher collègue, dit-il au secrétaire général, nous ne sommes pas des Turcs. Les propriétaires de ce champ, puisqu'il faut absolument vous le rappeler, sont M. Jeffs, homme considérable par sa fortune, et

M. Champion, mon oncle, député deFrauenbourg. JMoimême, je me porte garant que, si l'exploitation de la tourbière entraînait à sa suite quelque danger dinsalubrité, ces messieurs répareraient le mal en toute bâte, sans y être ni forcés ni contraints.

— Monsieur et cber collègue, répondit le puritain, il est bon de réparer le mal, mais il est mieux de le prévenir. Ce n'est pas demain ni après qu'on s'apercevra des inconvénients et des dangers. Mais quand messieurs vos amis auront extrait, séché et vendu quelque cent mille tonnes de tourbe, l'automne viendra avec ses pluies, l'hiver avec ses inondations. Les fondrières créées à leur profit sur le ban de Lichtendorf se transformeront en étangs vaseux, et alors gare au soleil

de 1843 ! La décomposition des matières végétales empoisonnera l'air ; un pays qui n'est qu'à moitié malsain deviendra un foyer de pestilence et vous verrez des accidents dont nous aurons tous à répondre là- 4iaut. C'est pourquoi je maintiens ma décision, dusséje encourir la disgrâce d'un député influent. De cette façon, il n'y aura qu'un homme exposé, et ce sera moi ! »

Lorsque Jeffs et Bonnevelle rapportèrent au château les fruits tout négatifs de leur ambassade, Madelon donna au diable le chinois qui lui coupait les millions sous le pied; M. Champion promit de le faire sauter à bref délai et de le remplacer par un homme à lui.

« Mes excellents bons, dit-il, ce n'est pas une petite afîaire, la conquête d'un arrondissement. Il faut établir son monde dans les principaux emplois, se procurer des intelligences dans l'opposition, des clients dans la bourgeoisie', des vassaux dans la basse classe. Tout cela ne se bâcle pas en un jour. Nous avons l'ad-

ministration, grâce à Gérard ; mais la municipalité est indépendante ou plutôt hostile. Le clergé va bien, mais la basoche est indécise. La force armée, c'est-àdire M. l'officier de gendarmerie se tient à l'écart. Je suis sûr de la bourgeoisie et d'une grande partie de la société : madame a fasciné tout le monde. Mais la plèbe? On ne sait pas. Enfin, nous avons besoin de Strasbourg, et voici que le grand ressort de la préfecture nous craque brutalement dans la main. Ces scélérats de meuniers, qui ont agi comme des drôles à l'époque de mon élection, sont plus solides et mieux assis que nous. Ils ont l'homme important de la préfecture, ils tiennent le conseil municipal, la société de bienfaisance, la recette particulière, les hypothèques, l'enregistrement, l'inspection des eaux et forêts, ils ont les paysans, ils ont la canaille des rues, ils ont un journal !

— Nous en aurons un! » s'écria Madeleine. Et elle ajouta sur l'air de Richard :

c( Ah ! si Lampeigne était ici !

« Mais il est sans doute à Clichy !

— Avec tout ça, dit M. Jeffs, nous avons cinq cents hectares de roseaux sur les bras. Le vieux de là-haut va faire un beau train, s'il apprend la chose. »

M. Champion saisit la balle au bond et offrit de garder la tourbière pour lui seul.

(( Ah, mais non ! répondit M. Jeffs qui reprit confiance en un instant.

— Je croyais que vous ne vouliez plus faire d'affaires avec moi.

— Au contraire!

— Eh bien! je vais vous en proposer une seconde!... Gérard, tu n'es pas de trop : nous aurons besoin de

toi.... C'est une idée qui m'est venue aujourd'hui, tandis que j'étudiais, avec madame, la carte du département. »

M. Jeffs courut chercher la carte et l'étendit sur la table.

« Voilà, dit-il: nous écoutons.

— Est-ce que vous ne possédez pas une forêt, par là^ dans la vallée de la Zorn?

— C'est une forêt, si l'on veut. Je l'ai rasée à blanc en 1832; elle doit être à l'état de gaulis. Mais comme elle ne me coûte rien

— Je le sais. Et que vaut-elle, à votre idée?

— Pas grand'chose.

— La donneriez-vous bien pour deux cent mille francs ?

— Tout de suite! c'est le prix qu'elle m'a coûté; je suis déjà rentré une fois dans mon argent; ça ferait deux capitaux pour un.

— Et si, au lieu de vous donner deux cent mille francs pour le tout, je vous en offrais cent mille en qualité de copropriétaire? Si je vous montrais dans un avenir très-prochain l'espoir de décupler ce joli capital sans aliéner notre forêt, et même en augmentant sa valeur actuelle!

— Je dirais que vous êtes un fameux sorcier, vous !

— Suivez-moi bien. D'après des renseignements que j'ai lieu de croire exacts, la fameuse loi des chemins de fer, si longtemps ajournée, passera dans quatre ou cinq mois comme une lettre à la poste. La construction des grandes voies suivra de près, car il n'y a pas une minute à perdre, et l'Europe commence déjà à se moquer de nous. Une des lignes les plus urgentes est sans contredit celle qui doit relier Paris à l'Allemagne en

passant par Strasbourg. Voici Paris, Yoilà Strasbourg; voici, entre les deux, une grande ville où le chemin touchera nécessairement ; c'est Nancy. La ligne de Nancy à Strasbourg devra couper la chaîne des Vosges ici ou là. Si elle prend au plus droit, elle fera un tunnel ici, suivra le cours de laFrau, traversera Frauenbourg et débouchera sans obstacle dans la vallée du Rhin. C'est l'itinéraire le plus direct et le plus économique, n'est-il pas vrai ?

— Certainement.

— Mais si un homme était assez puissant ou assez habile pour briser cette ligne droite, la faire remonter jusqu'ici, où j'ai le doigt, et la conduire à Strasbourg par Saverne et la vallée de la Zorn, comprenez-vous, grand innocent, que nous serions expropriés, vous et moi, sur une longueur d'une lieue! Que la Compagnie ou l'État (selon ce que la loi va décider), nous payerait plus d'unmillion les terrains tout à fait insignifiants qu'il faudra nous prendre? Et que le reste de la propriété, étant traversé par un chemin de fer, acquerrait ipso facto (pardon, madame!) une valeur considérable.

— Oui bien ! mais vous vous hâtez un peu trop de partager mes bénéfices. Je ne vous ai pas encore tapé dans la main, et, jusqu'à présent, mon cher monsieur Champion, ma forêt n'appartient qu'à moi.

— A votre aise, mon bon! mais le soin de faire dévier la ligne droite, de déterminer le tracé, de persuaderas deux Chambres, le ministère et le roi, n'appartiendra non plus qu'à vous seul!

— Je plaisantais, monsieur Champion. Touchez là! L'affaire est faite.

— Mais je vous avertis qu'il y aura du tirage. C'est pour le coup que nous aurons besoin d'un journal.

MAÛELON. 383

Toute la clique des Honuoré compte sur le chemin de fer pour écouler les produits de la grrrrande ferrrrme modèle. Ils exciteront une insurrection, mais j'ai mon idée. Je veux les battre avec leurs propres armes.

— Un instant! s'écria Gérard. Si le chemin de fer ne passe plus à Frauenbourg, je ferai une jolie ligure, moi, dans mon petit coin abandonné!

— Eh! grand innocent! il faudra dix années pour achever la ligne, et dans dix ans tu seras préfet!

— C'est juste. »

Peu de jours après cette séance, M. Champion partit pour Paris, toucha barre au ministère, et se dirigea immédiatement sur Étampes.

Il y trouva son ami Durier dans une tristesse profonde. Ce n'était plus que l'ombre du joyeux compagnon. L'eau-de-vie de Languedoc lui paraissait fade, et ses papilles demeuraient insensibles aux titillations du tabac.

« Tu vois! dit-il, j'obéis au patron. Je moisis servilement dans cette ville de farine. Ils m'ont dit au ministère que je gâchais mon avenir; qu'avec mon aptitude et mon activité je devrais arriver à tout, mais qu'on ne peut pas servir deux maîtres à la fois. Parbleu ! je le sais bien. Leur satanée sous-préfecture me coûte assez cher cette année. Elle m'a fait manquer tous mes succès de l'hiver. Comment diable veux-tu qu'on trouve des choses drôles au milieu de ces Beaucerons? Tous fermiers ou meuniers, mon bonhomme î Pour indiquer qu'une étoffe est magnifique, on dit ici ; C'est d'un goût vraiment fermier ! Veut-on faire entendre qu'une femme est belle et bien mise, on dit : Vous la prendriez pour une meunière, tant elle est bien! Ces choses-là m'ahurissent au possible. Je me

sens plus éloigné de Paris que dans ce pauvre Frauenbourg. Qu'on me ramène aux bords de la Frau ! ou plutôt qu'on me fasse trois mille livres de rente pour vivre au cinquième étage dans les environs du Palais- Royal ! Le gouvernement doit bien quelques petites douceurs à un homme qui l'a fondé. Lorsque je fais un Yaudeville et qu'il réussit, j'ai tant sur la recette. Je fais une révolution applaudie par toute la France; la farce a dépassé aujourd'hui sa quatre millième représentation, et pas un sou de droits d'auteur! Pour un rien, je retirerais la pièce.

— Crois-tu sérieusement, mon pauvre bon, que mille écus par an te rendraient ton antique gaieté?

— Je ne le crois pas, je le sais. Pourquoi mes pièces de cet hiver sont-elles tombées à l'eau ? Parce que le public y a trouvé çà et là des choses passées de mode. Tel mot qui fait rire aujourd'hui, fera hurler demain. Il faut se tenir au courant de ce qui plaît, fréquenter les coulisses, les cafés, les bals de l'Opéra, le monde enfin, pour tàter le pouls du public. Hier, il adorait le mot chicard : ce dissyllabe lui paraissait superlativement comique. Aujourd'hui, le goût de la nation exige une syllabe de plus : chicard lui semble court, il demande chicandard. Demain, il lui faudra chicocandard, et, dans deux jours, la girouette aura tourné: le seul mot amusant dans tout le dictionnaire sera le mot cliocnosophe. Le grand art du vaudevilliste, au moins comme je l'entends, consiste à saisir avec vivacité ces nuances fugitives et à les transporter aussitôt sur le papier. C'est pourquoi Saint-Firmin nous était très-utile, mais le pauvre homme se fait vieux ; il ne va plus nulle part, il rôtit ses pantoufles au coin du feu, je crois même, le diable m'emporte ! que les pompes funèbres

ont fini par déteindre sur lui. Champagne est enchaîné par la goutte; c'est le Prométhée de Vaugirard. Moi seul!... mais donnez-moi trois mille francs de rente, ô mon Dieu ! ! !

— Tu les auras, lui dit M. Champion. Tu peux même gagner le double dans l'espace de deux ou trois années.

— En assassinant qui ?

— Personne. Écris simplement au ministre que tu désires t'éloigner de Paris, retourner en Alsace, terminer de grands travaux sur n'importe quoi dans le Bas- Rhin. J'appuierai la demande auprès de mon collègue le directeur du personnel ; tu seras nommé secrétaire général à Strasbourg. Notre ami Jeffs et moi nous avons entamé là-bas quelques affaires importantes, dont le bénéfice net s'élèvera sans doute à plus de douze millions. Il nous faut à la préfecture un ami dévoué qui écarte les obstacles, abrège les lenteurs et pousse l'épée dans les reins à MM. les expéditionnaires. Nous donnerons un pour cent à l'heureux mortel qui nous rendra ces petits services, en tout bien tout honneur. Madelon a pensé à toi, et je suis venu.

— Eh! père la vertu ! j'ai le nez rouge, il est vrai, mais je flaire la gabegie ! Pas de bêtises ! On est pauvre, mais honnête. »

Toutefois, il ne se fit prier que de la bonne sorte; car enfin il avait toujours le temps de dire non, lorsqu'on lui demanderait un service incompatible avec ses devoirs. Sa nomination lui arriva dans la quinzaine. A Paris, son vieil ami Champion lui remit une somme assez ronde pour frais de déplacement. A Frauenbourg, il s'arrêta vingt-quatre heures, le temps d'embrasser les Jeffs, M. Bonnevelle et les braves gens du moulin. Mais on lui dit tant de choses au Krotten-

weyer et à la sous-préfecture que son estime pour M. HoDuoré décrut sensiblement. Il lui brûla la politesse, non sans regretter au fond du cœur qu'un si aimable vieillard eût si mal tourné. A Strasbourg enfin, il bérita du fauteuil et du bureau de M. Durstel qu'on envoyait en Afrique comme inspecteur en cbef de l'émigration, triste émigrant lui-même, avec une femme et cinq enfants.

Dès ce moment la question des tourbières marcba comme sur des rails. Le préfet signa tout ce qu'on voulut. Il daigna même, après une visite de M. et Mme Jeffs, recommander ces spéculateurs à l'attention bienveillante du gouvernement.

Jeffs se mit à l'œuvre le I"" mai. Quatre brigades de terrassiers bien conduits, bien payés, gagnant jusqu'à trois francs par jour, évenlrèrent vigoureusement le marais Kauffmann. Trois cent mille mètres cubes de tourbe excellente furent extraits, sécliés et vendus dans cette campagne. L'association réalisa six cent mille francs tout net, malgré la concurrence de quelques propriétaires voisins qui défrichaient aussi leurs prés pour y chercher la tourbe. Les fabriques de Lichtendorf eurent une grande abondance de combustible ù bon marché, les paysans se réjouirent de payer à moitié prix la provision de leurs poêles ; le nom de Jefïs grandit en popularité. Le journal de M. Honnoré, tout en faisant ses réserves pour l'avenir, reconnut loyalement que l'exploitation des tourbières était un bienfait. Songez que la houille coûtait excessivement cher dans ce pays dépourvu de canaux. On l'amenait sur des chars à quatre bœufs depuis la frontière de Prusse !

Vous pensez bien que l'heureux châtelain du Krottenweyer ne se permettait plus de censurer les dépenses

de sa femme. Il lui donnait carte blanche. Le vieux luimême était désarmé. Lorsqu'en rentrant de Liclitendorf il rencontrait sa jolie petite bru dans une allée du jardin, il lançait à son adresse un sourire écarlate, ou même il lui caressait l'épaule de sa grosse main crochue, comme on flatte uu animal dont on n'a qu'à se louer.

Notez encore que les deux prête- noms de M. Jeffs, le vieux Molsheim et le jeune Rohr, ne chômaient aucunement. L'un achetait, morcelait, vendait tous les jours quelque lopin de terre; l'autre avait ouvert sur la place du marché une petite boutique de bijouterie oif il débitait surtout des pièces de cinq francs audessus du cours. C'était chez lui un va et vient de juifs industrieux et gueux, qui empruntaient dix louis le matin pour acheter une vache et rapportaient deux cent vingt francs au coucher du soleil. Les capitaux croissaient comme l'herbe des champs, les piles d'écus montaient comme des palmiers sur cette terre bénie.

Madelon elle-même se mit en tête de gagner de l'argent, car la fièvre de spéculation est plus contagieuse que la scarlatine et la rougeole. Elle déclara que c'était folie de posséder un bel étang de quatre hectares comme le Krottenweyer, sans en tirer aucun profit. La carpe se vendait cher à Frauenbourg : seize sous la livre ! On pouvait l'avoir à huit sous en hiver, sur les étangs de la Lorraine ; excellente occasion de doubler un petit capital. D'autant plus qu'en Lorraine la carpe est molle et sent la vase, tandis qu'un séjour de quelques mois dans l'eau froide et limpide du Krottenweyer raffermirait sa chair en lui ôtant son mauvais goût. Sur ces données parfaitement exactes, elle acheta dix mille carpes marchandes, de sept à huit cents grammes cha-

cune, pour les revendre six rxiois plus tard aux aubergistes de Frauenbouro;.

Elle fit mieux encore, ou du moins elle imagina quelque chose de plus nouveau. Je vous ai dit à quelle particularité zoologique le Krottenweyer est redevable de son nom. Les crapauds s'y réunissent au printemps, comme les jeunes ménages yankees font au Niagara leur voyage de noces.

Le crapaud, quoiqu'il ne s'accouple pas à la façon des animaux supérieurs, prend un vif intérêt à la conservation de sa race. Il fraye avec passion, bien différent de la carpe et du brochet qui affectent dans l'accomplissement de ce devoir une froideur inqualifiable. Une carpe femelle se soulage de ses œufs sur les roseaux, et s'en va. Un mâle passe par là, en se promenant, féconde les œufs de sa laitance, et court ensuite à ses affaires. Que les crapauds sont d'autres gens! Comme ils rachètent leur laideur par des qualités sérieuses! Le 15 mars de chaque année, on les voit descendre des forêts voisines, deux par deux, l'un portant l'autre, vers la belle nappe liquide du Krottenweyer. La femelle, énorme, presque ronde, est toute ballonnée de son frai. Le mâle, plus svelte et moins fort, est gonflé de laitance. Il étreint de ses petits bras la poitrine de sa commère et semble dire en arrondissant ses gros yeux : « Dès que votre frai sera pondu, ma chère, c'est moi qui aurai l'honneur de le féconder. » Et qu'un rival essaye un peu de lui disputer sa place! Qu'un déclassé, comme il s'en rencontre à tous les étages du règne animal, fasse mine de le tirer en arrière, il rue comme un beau petit diable, et sa chanson d'amour, si douce et si mélancolique, se change en grognements sinistres ?

Enfin, le berceau commun de tous les crapauds du pays, le Kroltenweyer, a reçu dans son sein l'heureux couple. La femelle, suspendue par les mains à quelque menu branchage, pond un interminable chapelet de petits œufs que le mâle féconde l'un après l'autre, à mesure qu'ils tombent dans l'eau. La nuit succède au jour et le jour à la nuit (comme on dit dans les poëmes classiques), sans interrompre cette chaste et parallèle fonction. Elle n'est troublée que par l'audace de quelques rivaux, si la crapaude est belle. Car il y en a de belles, de laides, de médiocres, d'irrésistibles. On en voit quelques-unes entourées de plus de prétendants que Pénélope ou Madelon. Il- faut que celles-là soient douées de quelque mérite à part, insaisissable au regard de l'homme, comme la beauté de Pénélope ou de Madelon échappe au regard d'un crapaud.

Mme Jeffs était arrivée au Krottenweyer pour le moment du frai. Elle fut saisie d'horreur à la vue de ces groupes immondes qui dégringolaient le long des sentiers. Elle ordonna une Saint-Barthélémy de crapauds, et si elle ne fut pas obéie, c'est que les bras manquèrent pour une si énorme destruction. Un mois après, elle vit les hôtes de son étang remonter isolément vers la forêt, maigres, vidés, ridés et mélancoliques. Elle vit les masses de frai, déposées le long des bords, s'enfler par la fermentation de la vie. Des millions de globules transparents, avec un petit point noir au milieu, formaient, à la surface de l'eau, des montagnes gélatineuses. Au bout de quelque temps, le point devint un trait, le trait devint un corps arrondi, terminé par une queue frétillante. Puis des légions de têtards échappés de leurs langes se dessinèrent au milieu du lac comme d'immenses taches d'encre. Enfin

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le '/5 juin, trois mois après l'arrivée des premiers couples amoureux, les berges se couvrirent de cinq ou six millions d'animaux parfaits^ bien venus, de la grosseur d'un pois et d'une belle couleur d'ébène. Toute cette génération de crapauds se dispersa en sautillant, comme les enfants à la sortie de l'école, et personne n'en entendit parler jusqu'au printemps de l'année suivante.

Mais lorsqu'ils revinrent en 1842, tous grands garçons ou grandes filles, Madelon ne les craignait plus; elle les attendait.

Le génie de la spéculation s'était éAcillé dans son cerveau; elle avait appris bien des choses.

Un journal lui avait conté que le crapaud, malgré sa laideur, est un animal utile; qu'il détruit les limaces des jardins, et que les horticulteurs anglais, au lieu de le chasser brutalement, l'attirent. Elle savait que ce petit être bienfaisant et pustuleux se vend jusqu'à six shillings la douzaine sur le marché de Londres, et elle caressait l'idée de s'en faire six mille francs de revenu. Douze mille crapauds tiendront à l'aise dans une tonne de dix hectolitres. C'est presque un décimètre cube par tête. Ils ne sont certes pas si grandement logés dans l'intérieur d'un bloc de plâtre ou dans le cœur d'un caillou. Supposons, pour faire la part du feu, que nous soyons forcés de les vendre à prix réduit: par exemple cinq pence par tête, au lieu de six. Voilà néanmoins deux mille écus tout trouvés ! Elle fit donc ramasser par ses servantes et par quelques femmes de journée tous les crapauds qui pensaient retourner chez eux après le devoir accompli. Elle surveilla le travail, et même fautil l'avouer? elle mit plus d'une fois la main à la pâte, cette jolie petite main si fine et si bien gantée ! Ce n'é-

lait pas la première fois de sa vie qu'elle surmontait ses dégoûts.

Malheureusement la traite des crapauds ne la fit pas plus riche. Douze mille pauvres bêtes, expédiées sur le Havre, par roulage accéléré, moururent d'un commun accord avant le terme du voyage. Agglomérés par force, au moment même où ils aspiraient à la solitude et au recueillement, emprisonnés dans un obscur cachot, à cette heure charmante qui suit le rendez-vous, les crapauds de Madelon furent pris de nostalgie. Il n'en resta pas un pour raconter la mort des autres.

Si les carpes du Krottenweyer n'éprouvèrent pas même fortune, il s'en fallut de bien peu. On les avait jetées au nombre de dix mille dans un étang qui pouvait, à la rigueur, en contenir huit cents, et personne ne s'était avisé de les nourrir. Lorsqu'on les fit pêcher pour les vendre, elles avaient une tête énorme et un tout petit corps, comme les caricatures de Dantan.

Madelon se fâcha tout rouge. Elle comptait humilier les sages ménagères du moulin par l'énormité de ses bénéfices, et voilà que deux spéculations si bien conçues tombaient à plat comme les vaudevilles de Durier. Mais elle se remit bientôt : elle était si bonne fille ! (f Décidément, dit-elle à son mari, c'est toi qui as été mis au monde pour gagner l'argent. Moi, je suis née pour le dépenser. Eh bien ! restons chacun dans notre spécialité. »

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