‹ MadelonChapitre 12 sur 14 · WATERLOO · texte numérisé non relu

WATERLOO

Le lendemain, dimanche, un quart d'heure avant la sortie des vêpres, comme Mme Honnoré, Mmes de Guernay et presque toute la population féminine de Frauenbourg étaient réunies à l'église, le baron se promenait seul, à grandes enjambées, dans son cabinet de travail.

Ce cabinet, situé au bout du corridor des chambres à coucher, était la plus vaste pièce du premier étage. On y aurait donné un bal en temps ordinaire, mais aujourd'hui le baron l'emplissait de son agitation et s'y trouvait à l'étroit. Les cinq fenêtres étaient ouvertes, et le baron manquait d'air. Il avait chaud sous son léger costume de coutil. Il se jetait sur le large divan et n'y trouvait point le repos ; il se penchait sur l'eau glacée de la rivière, et la fraîcheur éternelle de la Frau ne dépassait point ses lèvres.

Depuis la veille à trois heures, il attendait vainement une réponse de Mme Jeffs. Le sous-préfet n'avait rien fait dire ; on contait même qu'il était parti le matin, en tournée électorale, avec le seigneur du Krot-

tenweyer. Aucun bruit de ville, dans un pays où tout se sait, ne donnait à penser que Madelon eût retiré sa candidature. Ainsi donc elle acceptait la bataille, connaissant les forces de l'ennemi. Quelques instants encore, et M. de Guernay serait mis en demeure d'exécuter ses menaces. Pour épargner quelques affronts à sa famille et quelques malheurs à ses concitoyens, ce gentilhomme accompli allait être forcé de perdre une femme. Il est vrai que cette femme était la dernière de son sexe, mais qu'importe ? Le malaise du baron s'explique assez. Les habitudes du cœur et de la conscience forment à la longue un tissu solide qu'on ne déchire pas sans douleur.

Tandis qu'il regardait vaguement du coté de la ville, une masse de poussière s'éleva sur la route, à la hauteur des dernières maisons. Son cœur battit; avant de distinguer aucune forme, il devina quelque chose d'étrange et de nouveau. Une minute après, il reconnut, par l'intuition plutôt que par les yeux, les doubles poneys, la voiture d'osier, et Madelon seule, conduisant elle-même, à toute bride. Elle arrivait comme un tourbillon ; il fut tenté de rentrer chez lui et de fermer la fenêtre: c'est ainsi qu'on fait toujours aux approches de l'orage, lorsqu'on est un homme sensé. Il demeura pourtant, sans savoir pourquoi, peut-être parce qu'il ne croyait pas que cette fille eût l'audace de se présenter chez lui. Elle l'aperçut de loin, leva la tête sans écarter le voile bleu qui couvrait son visage, et se lança résolument dans la cour du moulin.

Il commençait à peine à délibérer sur le parti qu'il fallait prendre, lorsque sa porte s'ouvrit et se referma. Une forme svelte et rapide traversa la vaste salle, courut au coin le plus obscur, se jeta, toujours voilée,

dans un fauteuil, et se tint là, immobile, muette, plus haletante et pins éperdue en apparence qu'une jeune femme de trente ans qui s'est laissé entraîner, pour la première fois de sa vie, à un rendez-vous d'amour.

L'homme froid et inébranlable se sentit un peu troublé. Il s'avança vers elle, et lui dit d'une voix passablement émue:

« Mon Dieu, madame.... »

Elle l'arrêta du geste et lui montra, sans se dévoiler, toutes les fenêtres ouvertes. Il obéit, revint se placer devant elle, mordit sa moustache, rajusta machinalement le revers de son gilet, prit un fauteuil comme pour s'asseoir, le repoussa sans s'y être assis, et répéta son exorde embarrassé :

« Mon Dieu, madame!... je suis vraiment confus.... une telle démarche — »

Un sanglot étouffé sous le voile bleu vint lui couper la parole.

(( Madame! reprit-il, je vous jure, foi de galant

homme quoique les apparences vous aient permis

de méjuger autrement je ne veux perdre ni compromettre personne — un seul mot suffisait! Vous m'auriez écrit ou simplement fait dire par M. Bon ne velle, que vous renonciez à cette prétention, et le secret qui vous épouvante aurait été enseveli dans mon cœur. »

Elle inclina la tête un peu plus bas et répondit d'une voix si humble et si douce qu'elle eût attendri une assemblée de créanciers :

K Je suis en votre pouvoir, ordonnez de moi ! »

Ami lecteur, avez-vous jamais entendu, par un beau matin de printemps, la voix d'une mésange à tête noire ? Ce joli petit animal, qui mange la cervelle des

autres oiseaux, élève vers le ciel une frêle et mignonne chanson qui semble humide de rosée. La voix de Madelon semblait mouillée de larmes, tout pareillement.

M. de Guernay fut touché à fond. On sait ce que l'on sait, mais on est homme, que diable !

« Madame, répondit-il, je n'ai pas le droit de rien ordonner. Il me suffît que vous paraissiez comprendre l'imprudence d'une rivalité offensante pour des personnes qui me sont chères. Dès ce moment, je suis

désarmé, et il ne me reste plus que le regret la

honte d'avoir provoqué par mes menaces une démarche compromettante pour vous, w

Elle écarta lentement son voile et montra ses beaux yeux baignés de larmes authentiques,

« Est-ce qu'on peut me compromettre? dit-elle; estce que je n'ai pas toute honte bue? Que reste-t-il à dire contre une femme, après ce qu'on vous a écrit de moi? C'est le prince d'Armagne, n'est-il pas vrai?

— Non, certes.

— Ne niez pas! J'ai reconnu son style. Oh! c'est un homme passionné, qui ne fait rien à demi. Lorsqu'il espérait se faire aimer, il me portait plus haut que les nues ; j'ai cent lettres de lui qui vous étonneraient bien, si vous les lisiez. Mais dans ses jours de désespoir il était un peu féroce. EnCn ! c'est ainsi que vous aimez, vous autres hommes !

— Je vous jure, madame, que le prince n'est pas Fauteur de cet abominable récit. C'est

— Épargnez-moi l'humiliation d'entendre ce que vous voulez dire. M. Bonnevelle m'a parlé hier. Je sais, je ne discute rien; j'avoue tout : êtes-vous content? Me trouvez-vous assez méprisable? A quoi bon discuter

sur mon plus ou moins d'ignominie? Ne suffit-il pas que je sois la femme de M. Jeffs? Si je me trouvais en présence d'un autre que vous, si vous aviez quelque commencement de pitié pour moi au lieu de vouloir ma perte, je prendrais la peine de vous dire qu'on m'a confondue avec une autre, qu'on m'a mis sur le dos les aventures d'une femme morte depuis trois ans, et qui avait été ma marraine, pour mon malheur; mais qu'estce que cela vous fait? En vérité, ces gens de la police sont trop bêtes ! Ils me donnent pour amant le marquis de Gigoult, un pauvre vieillard qui avait connu ma mère, qui m'a adoptée deux ans avant sa mort, et qui a consenti à mourir insolvable pour me laisser une dot! Ils me font naître en 1810 ! Ainsi, j'aurais trente-trois ans, à leur compte! Vous semble- t-il que je sois une femme de trente-trois ans?

— Oh! non!

— N'allez pas croire au moins que je me donne pour une innocente ! On m'a mise au théâtre, et dans un âse où la femme se défend mal. J'ai commis une faute, une seule; je ne veux pas m'en excuser, et pourtant!... Mais cela vous est bien égal, et je ne sais pas pourquoi je vous raconte mon histoire. C'est peut-être parce que vous êtes un peu meilleur et plus juste que tous les hommes que j'ai rencontrés.»

Hubert s'apprêtait à lui répondre, quand Mme Honnoré ouvrit la porte avec fracas. Il y courut; la bonne dame s'arrêta sur le seuil.

<t Ah ! pardon, dit-elle; vous êtes en affaires. » Et elle alla rejoindre le gros de la famille qui frémissait d'impatience et de curiosité. La voiture d'osier était en évidence, dans la cour du moulin, sous la carde d'un garçon d'écurie.

Madelon s'était levée comme pour battre en retraite, lorsque le baron se retourna.

<( Pardonnez-moi mon importunité, dit-elle. Une maison comme la vôtre est souillée par la présence d'une créature comme moi. «

Hubert, qui commençait à la m.épriser un peu moins, répondit par quelques mots assez aimables. Elle s'arrêta donc au milieu de la route et se laissa tomber sur le divan.

« Puisque vous daignez m'accorder encore un moment, lui dit-elle, je veux me disculper du reproche qui m'a été le plus sensible. Celui-là n'est pas écrit dans cet ignoble papier, que je vous abandonne sans en vouloir rabattre un seul mot. Mais pourquoi avezvous dit au sous-préfet que j'étais votre ennemie? Moi qui vous admirais de loin, vous et les vôtres, comme des types de noblesse et de grandeur ! Hélas ! si j'ai passé six mois à faire ma maison belle, c'était dans la folle espérance de la rendre digne de vous. Il me semblait que je serais réhabilitée aux yeux du monde et aux miens, le jour oii un Guernay étendrait sa main vers moi pour me relever! Si vous m'aviez fait l'aumône d'un peu d'estime, j'aurais eu plus de force pour résister à ce Jeffs. C'est le génie du mal; il vous bail; je crois d'ailleurs qu'il voudrait exterminer tous les honnêtes gens de la terre. Pourquoi m'a-t-on livrée à lui ? Je ne le connaissais pas ; c'est le prince d'Armagne (maudit soit-il !) qui a voulu ce mariage pour se venger de mon dédain! Est-ce ma faute, à moi, si je n'ai jamais pu l'aimer ? Il est brun, et tous les bruns me font l'effet de gens mal lavés; il est petit, et j'ai besoin d'être dominée par la grandeur et par la force. Voilà mon crime, et, pour m'en punir, il me précipite au-

dessous du néant ! Il fait de moi la servante du dernier des hommes, Tesclave d'un laquais!))

Le baron objecta poliment qu'elle était trop supérieure à M. Jeffs pour qu'on la crût sous sa dépendance; mais il fut interrompu par la plus jeune de ses filles, la petite Louise, sa préférée, qui Tenait demander une plume à trois becs pour grand'maman. Il fit un léger mouvement d'impatience, donna la plume, embrassa l'enfant, referma la porte derrière elle et vint s'asseoir auprès deMadelon.

K Ainsi donc, lui dit-elle, vous avez cru que c'était moi qui voulais présider les séances de l'hôtel de ville! Que j'avais l'ambition d'envoyer mon mari au conseil général ! Que j'étais l'Égérie du syndicat de.... je ne sais plus comment vous appelez ce village! Peutêtre même m'avez-vous accusée d'inspirer ce plat gueux qui rédige h Progrès! Pauvre moi! Ah! mon ami, vous ne me connaissez guère! Je n'ai jamais désiré qu'une chose, et puisque j'ai commencé à vous ouvrir mon cœur, j'irai jusqu'au fond. Je me moque de l'argent, des honneurs, des grandeurs et de toutes les vanités qui font courir les imbéciles. Mais si j'aimais quelqu'un et si j'étais aimée, je serais contente de mon lot. Nous appellerons cela l'ambition du bonheur, si bon vous semble. Avouez que je suis drôlement tombée en épousant l'ogre du Krottenweyer! Mes illusions n'ont pas duré longtemps : le lendemain de mon arrivée ici, j'ai vu que je m'étais trompée de route. Au bout d'un an (je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis), j'ai lorgné du côté des chemins de traverse. Autre déception ! Partout des provinciaux stupides, puant la brasserie, ou des Parisiens dégrisés, blasés, usés jusqu'à la corde, comme le pauvre

Bonnevelle ! Les seuls hommes dignes d'attention, indifférents ou ennemis.

— Qu'est-ce encore ? s'écria le baron en courant à la porte.

— Herr baron, dit la cuisinière, c'est Mme Honnori qui demande à quelle heure je dois sonner le dîner, à cause de la séance en ville.

— Allez au diable! et sonnez quand il vous plaira, ma chère. »

Il poussa le verrou, revint à sa place, prit les mains deMadelon et lui dit:

(( On ne nous dérangera plus. Yousdisiez »

Mais ce n'était déjà plus la même femme. Son visage s'était assombri; ses yeux, si doux et si bleus tout à l'heure, avaient tourné au gris aigre. Sa voix, plusmordante etplusâpre, avaitdesvibrations étranges.

« Je disais, répondit-elle, que j'ai manqué ma vie, que je suis une malheureuse perdue sans ressources, que je ne crois plus à rien, que je n'espère plus rien, que je voudrais être morte! Quand je vois ces voitures de roulage qui traversent Frauenbourg pour aller au bout du monde, il me prend des envies folles d'en suivre une et de filer avec elle, comme un chien perdu. Le roulier me donnerait peut-être un peu de soupe tous les soirs, et j'aimerais mieux ça que les faisans du Krottenweyer. C'est que je suis une bohémienne blonde, moi. J'ai du sang gitano dans les veines. Je vis dans ce maudit château comme une chèvre attachée; je ronge ma corde. Il faudra que j'en finisse un jour ou l'autre; pourquoi donc pas aujourd'hui? N'avez- vous pas en main ce fameux document où l'on raconte en termes fleurismavéridique histoire? Donnez-le vite à Mme Honnoré pour qu'elle en fasse

lecture devant toutes ces dames! Parbleu! il y aura du bruit dans Landerneau, et ça rompra peut-être un peu la monotonie de l'existence ! Le Jeffs me jettera sans doute à la porte; tant mieux! Je reprendrai le théâtre. Il me fera peut-être l'honneur de me tuer; tant mieux encore! C'est la fin de tout. Mais non; décidément, je préférerais mourir d'une main propre. Tuez-moi, mon bon Guernay! Voilà des fusils plein une armoire, et des couteaux de chasse, et le diable et son train! Il n'en faut pas tant pour égorger une mauviette de mon espèce, et vous me rendriez un service d'ami, parole d'honneur! »

Elle s'était animée par degrés, et sa tirade finit par un déluge de larmes. Hubert, mille fois plus ému qu'elle sous son air sérieux et froid, essaya de la calmer par de bonnes paroles. Voyant qu'elle criait sans rien entendre, il lui prit les mains, puis il la caressa honnêtement, comme un enfant qui pleure, puis il s'oublia au point de l'embrasser. C'était là qu'elle l'attendait. Elle s'évanouit sans hésiter, car elle avait appris par une longue expérience qu'un léger évanouissement en pareille occasion est l'hommage le plus sensible au cœur de l'homme.

Le baron lui frappa dans la paume des mains, et Dieu sait combien de temps il aurait continué cette gymnastique inutile si la cloche du dîner n'avait retenti. C'était une forte cloche, en vérité, et attachée par des ferrures solides sous une fenêtre du cabinet. Elle ébranlait les murs et faisait danser les vitres, elle réveilla la belle évanouie; cependant, M. de Guernay l'entendit à peine. Elle sonna deux fois, trois fois, quatre fois, à plusieurs minutes d'intervalle, avant le départ de Madelon.

Il était bien près de six heures, quand la daine du Krottenweyer prit congé de l'honnête homme qu'elle avait perdu. Avec quelle humilité charmante elle baisa la main de son nouveau maître! Elle se mit à irenoux devant lui, sur le funeste divan, et lui dit d'une voix soumise, en l'entourant de ses beaux bras :

« Je ne sais pas ce que vous penserez de moi dans une heure, mon seigneur adoré, quand votre cœur sera refroidi. Mais dussiez-vous me mépriser comme la dernière des femmes, me fouler aux pieds comme un insecte dans le chemin, je vous aime! Je suis une chose à vous, un petit être servile, dévoué à votre bon plaisir. En quelque temps, en quelque lieu que vous vous souveniez de moi, faites un signe et j'accourrai. Ma vie commence d'aujourd'hui; je vous la dois, je vous la donne, je veux vous la consacrer tout entière! C'est pourquoijenevous dispasàdemain, mais à toujours! »

Il descendit avec elle, la mit lui-même en voiture et lui envoya toutes les tendresses de son âme dans un dernier regard. Lorsqu'elle s'éloigna au grand trot, il éprouva une sensation de vide. Elle ne retourna point la tête, et il fut choqué de cet oubli. Il pensa, avec un mouvement de haine, aux gens qui la salueraient sur la route. Les poneys qui la ramenaient chez elle lui parurent des animaux dignes d'envie.

Toute la famille l'attendait, debout autour de la table. Il entra comme un homme ivre, embrassa le premier enfant qui se trouvait sur son passage, et serra la main de M.Honnoré sans savoir pourquoi. On le regardait avec étonnement. Les trois femmes surtout étaient curieuses d'entendre ce qu'il allait raconter; mais il ne dit rien, sinon qu'on avait eu tort de l'attendre et qu'il fallait commencer sans lui.

Le potage était servi et déjà froid dans les assiettes. On l'expédia sans souffler mot, selon l'usage. Il observait les physionomies d'un œil défiant. Pour la première fois de sa vie, il remarqua que sa mère avait Tair dur avec sa figure longue et ses joues creuses. MmeHonnoré lui parut inquiète et remuante à l'excès. Il trouva sa femme laide et commune, et s'étonna qu'elle eût grossi à ce point en douze années de mariage. Les enfants, trop bien élevés, mangeaient en silence; il leur en voulut d'être si raisonnables : an peu de bruit l'eût rassuré.

Lui qui avait commencé par se taire, de peur de se trahir, il craignit bientôt que son mutisme ne parût suspect. Il éleva la voix un peu plus haut qu'à l'ordinaire et demanda avec une sorte d'explosion pourquoi personne ne l'interrogeait.

« Eh bien ! vous ne me demandez pas quelle visite j'ai reçue ?

— Nous le savons, répondit sa digne et excellente femme. C'est Mme JefTs. Quand nous avons appris qu'elle était là-haut, nous avons deviné qu'elle venait demander grâce. Tu lui as pardonné ; tu as bien fait.

— Au fond, dit-il, c'est une pauvre petite femme, plus digne de pitié que de haine. Si elle a quelque peccadille dans son passé, elle l'expie cruellement par son mariage avec cet animal. C'est lui qui la met en avant, et je la crois tout à fait innocente des sottises qu'on lui fait faire. Je ne la défends pas, notez-le bien. Mais elle a compris d'elle-même que cette candidature était inconvenante au premier chef. Elle y renonce de bonne grâce, et cela dans les termes les plus respectueux pour vous, ma mère.

— S'il en est ainsi, dit Catherine, que Dieu lui pardonne les tracas qu'elle nous a donnés ! »

Mme Honnoré ajouta moins chrétiennement ; « Et ses autres péchés, dont nous ne savons pas la liste !

— Prenez i^arde ! belle maman, c'est de la haine !

— Vous vous trompez, mon gendre, ce n'est que du mépris. »

Le capitaine gronda doucement sa femme : « La haine et le mépris , dit-il , sont des erreurs de notre âme ; l'une et l'autre ont leur source dans un vieux préjugé. Vous haïssez un méchant, vous méprisez un lâche, parce que vous croyez qu'il était en leur pouvoir de naître bons et courageux. Mais les hommes, comme les animaux, sont ce que la nature, l'éducation et les circonstances les ont faits. Prenonsles comme le destin nous les offre ; essayons, s'il se peut, de les rendre meilleurs ; tâchons de les museler s'ils paraissent incorrigibles, mais gardons -nous de haïr ou de mépriser personne. Est-ce que vous méprisez un lièvre ? est-ce que vous haïssez un loup ? »

Pour la première fois, M. de Guernay jugea que son beau-père était un vieux radoteur. 11 ne put s'empêcher de lui couper la parole et de ramener la conversation au point de départ. Il parla de Madelon, de M. Jeffs, du Krottenweyer, de la voiture d'osier, des poneys qu'elle conduisait elle-même. Il en dit du bien, il en dit du mal, il dit mille choses indifférentes qui de près ou de loin se rapportaient à elle; mais il avait absolument besoin de parler d'elle. Et tout à coup il trouva surprenant que dans une maison comme la sienne on n'eût pas d'autre sujet de conversation que les hauts faits de M. et Mme Jeffs.

Les trois dames du moulin montèrent en voiture à huit heures moins un quart pour se rendre à la séance. Charles Kiss et M. Orlandi les arrêtèrent sur le marchepied. Ils apportaient de mauvaises nouvelles. Le Progrès avait publié dans la matinée un numéro supplémentaire ])our chauffer la bourgeoisie. On disait que les femmes des aubergistes, après quelques jours d'hésitation , s'étaient décidées en faveur de Mme Jeffs. Mme Honnoré et Mmes de Guernay commettaient peutêtre une imprudence en allant de leur personne audevant d'un succès douteux. Ne valait-il pas mieux attendre l'événement chez soi ? On saurait assez tut le résultat du vote. Mme Kiss était à l'hôtel de ville : elle ne manquerait pas d'accourir, aussitôt le scrutin dépouillé.

« Mes chers amis, dit le baron, nous avons des informations plus rassurantes que les vôtres. L'ennemi dépose les armes, et, grâce à Dieu ! nous vaincrons sans combat. »

11 garda la maison, en compagnie de M. Honnoré et des deux fidèles. Jamais on ne l'avait vu si heureux, si gai, si bavard. Le secret de sa joie éclatait dans ses regards et dans ses ijestes. Un observateur attentif aurait vu pétiller des étincelles électriques au bout de ses doigts. Cet homme, qui n'avait jamais eu vingt ans, en eut dix-huit ce soir-là. Un élève de rhétorique qui vient d'embrasser dans un couloir l'épouse quadragénaire de son correspondant n'est pas plus jeune, plus compromettant ni plus fou. Il fallait que l'estime fût bien enracinée dans le cœur de son beau-père et de ses amis, car aucun d'eux ne se douta de rien. Il se roula sur la pelouse avec ses fils jusqu'à l'instant de leur coucher; il provoqua notre ami Kiss à la lutte, et le

tomba sur les deux épaules, ce qui n'était pas un jeu d'enfant, j'ose le dire. Enfin, pour satisfaire ou tromper ce besoin d'agir qui débordait en lui, il invita ses amis à préparer une illumination en l'honneur de la nouvelle présidente. On avait des lampions et des lanternes en réserve pour toutes les fêtes de la famille ; le magasin fut mis au pillage. Et déjà le pétulant Orlandi, grimpé sur une échelle, avait éclairé à demi la façade principale, quand trois cris féminins partis d'une voiture le firent quasiment tomber à la renverse.

Celui qui n'a pas entendu cent choristes italiens crier vengeance dans un opéra de Verdi se représentera difficilement la colère et le bruit que Mme Honnoré rapportait de l'hôtel de ville. Mmes de Guernay, ellesmêmes, ces brebis du bon Dieu, étaient outrées. Elles avaient retardé le scrutin jusqu'à neuf heures, attendant toujours ou l'arrivée de Mme Jeffs , ou un message du Krottenweyer ; rien n'était venu. Enfin, il avait bien fallu procéder à l'opération du scrutin, et Madelon absente avait été élue à la majorité de vingt-deux voix. Mme Honnoré, les yeux gros de larmes, dut proclamer elle-même ce résultat insolent. Aussitôt après, elle donna sa démission de sociétaire, déclarant qu'elle ferait désormais ses aumônes à part. Mmes de Guernay, Mme Kiss, la plus jeune fille de M. Giron , noble créature qui consacrait sa vie à soigner son vieux père, dix autres femmes de cœur se retirèrent immédiatement. Mais les coryphées du parti Jeffs , dans la première ivresse de leur triomphe, se hâtèrent de fréter toutes les voitures des Trois-Rois pour saluer, sans perdre une heure, l'astre qui se levait au Krottenweyer.

Voilà ce que Mme Honnoré raconta d'une voix étran-

glée, avec passablement de pleurs et de sanglots. Hubert était atterré, mais il ne sut pas élever son indignation au niveau de la cii-eonstance.

« Qu'attendez-vous encore? lui criait sa belle-mère. Faudra-t-il donc que ces gens-là viennent mettre le feu chez nous pour échauffer votre sang ? Éveillezvous donc enfin, lâche endormi que vous êtes; et puisque vous tenez le secret de ces coquins-là, puisque vous savez où est le cadavre, parlez ! »

Je n'étonnerai personne en disant que M. de Guernay souffrit cruellement , qu'il fut, jusqu'à minuit passé, le chevalier de la triste figure ; qu'on lui fît endurer la question ordinaire et extraordinaire ; mais que ni les piqûres de sa vanité, ni les reproches de son cœur, ni les sévérités de sa conscience ne lui arrachèrent un seul mot contre Mme Jeffs. Il se défendit tantôt bien , tantôt mal: il se laissa dire par sa bellemère que la femme à l'éventail de plumes l'avait sans doute ensorcelé ; il subit une algarade de l'honnête OFlandi; il se brouilla presque avec notre ami Charles; il écouta une longue prédiction de M. Honnoré sur les effets probables de cette bataille perdue ; il vit pleurer sa mère et sa femme ; il déplora sans doute en luimême la minute d'égarement qui le liait pour toujours; mais il fit ce que tout galant homme, ce que vous, monsieur, qui me lisez , vous auriez fait à sa place : il maudit tout bas la Madelon et la défendit tout haut.

Si quelque magicien était venu , entre deux et trois heures, soulever la toiture du moulin, il aurait vu des femmes en prières, des hommes agités et soucieux, et plus d'un oreiller humide de larmes. Les enfants seuls dormaient ; heureuse ignorance! Quatre petits garçons, dans quatre lits bien blancs, autour d'un beau dortoir

bien aéré, serraient les poings comme pour se cramponner au sommeil.

Tout près de là, deux adorables petites blondes reposaient dans un grand lit, l'une à la tête, l'autre aux pieds. La plus jeune des deux, la Louisette, la benjamine, tenait une poupée dans ses bras et la serrait maternellement contre sa joue. Bonne nuit et bon repos, douces petites créatures! La journée qui vient de finir vous coule assez cher!

Le lendemain, vers neuf heures, M. de Guernay fut accosté dans la cour du moulin par une vieille femme aux trois quarts idiote, de celles qui passent leur journée à ramasser dans la forêt communale un fagot de six sous. « De la part de M. Jeffs! >> dit-elle en lui glissant un papier dans la main. Il devina que ce billet plié en triangle, cette écriture fine, ce parfum doux et pénétrant, ne pouvaient émaner que de Madelon. Il donna un louis à la messagère, fit sauter le cachet et lut avec une palpitation fougueuse :

« Mon adoré, tu dois me haïr, et pourtant Dieu sait que je suis innocente. J'avais tout oublié, excepté toi; j'étais folle, ou plutôt j'étais ivre. Il a fallu l'arrivée de ces trente-six femelles bourgeoises pour me rappeler au sentiment de la réalité. Veux-tu que je donne ma démission, dis? L'idée que tu as pu douter un instant de mon obéissance m'enfonce des griffes dans le cœur. Et ta mère, une sainte que je voudrais adorer à genoux, elle a vu peut-être un acte de révolte dans une étourderie d'enfant! Oh! j'ai besoin d'ê(re rassurée! Il faut que je te parle aujourd'hui. Où? Comment? C'est terrible! Si j'avais eu huit jours à moi, j'aurais préparé quelque chose. Mais je ne savais pas hier matin que j'étais si près d'aimer. Qu'as-tu

pensé de moi ! Il y a dans cette surprise du cœur quelque chose qui me passe. Quel philtre irrésistible astii donc en ton pouvoir? C'est ce baiser qui m'a perdue; sans lui, je restais femme de bien. Tu ne m'embrasseras plus jamais, n'est-ce pas? Ces émotions violentes vous tuent; on vit toute une vie en un instant. Soyons amis; soyons sages; tu verras que je sais me dévouer à ceux que j'aime! Je suis un bon petit chien, va! Ecoute; il m'emmène aujourd'hui à Strasbourg. J'aurai peut-être une heure à moi, entre trois et quatre. Si je peux m'échapper, je prends une voiture de louage et je cours à l'Orangerie. C'est un peu loin, mais on y est tranquille; on n'y rencontre personne. Et je voudrais tant m'appuyer sur ton bras, mon Hubert aimé! J'ai tant de choses à te dire! Tous les pensers d'amour que je mettais en réserve, faute d'emploi, depuis l'âge de seize ans, sont pour toi. Viens, si tu ne veux pas que je fasse des folies. Croirais'tu que, tout à l'heure, en écrivant à ma modiste, j'ai failli signer madeleine DE gueunay! »

Le baron avait lu et serré ce billet; il se promenait dans le jardin en cuvant son bonheur; ses narines dilatées aspiraient une triple ration d'air, quand il retrouva la vieille sur son passage.

« Ainsi, lui dit-elle, il n'y a pas d'autre réponse? Je dois simplement remettre les vingt francs à M. Jeffs? »

Elle aurait fait une belle besogne! Hubert frémit. Il reprit ses vingt francs, donna dix sous, et jura de tancer Madelon sur le choix de ses ambassadrices.

Le même jour, au lieu de courir la ville et les environs pour relever le moral de ses amis et sauver l'élection de &on beau-père, il promena Mme Jeffs à l'Oran-

gerie. C'est un des plus beaux jardins qui soient en France, et l'un des moins connus, même des Strasbourgeois.

Cette semaine importante, critique, fatale, fut gaspillée en correspondances amoureuses, en rendez-vous donnés, manques, remis; en querelles domestiques, en discussions avec Mme Honnoré, qui devenait insupportable, décidément.

Et le conseil général du Bas-Rhin s'enrichit des lumières de M. Jeffs! Et le Kfottenweyer célébra cette victoire par une fête éblouissante où parurent cinquante amis nouveaux qui, jusque-là, s'étaient tenus à l'écart. Tel magistrat austère, qui dédaignait ouvertement M. Jeffs tout court, fut à peu près obligé de répondre aux politesses de M. Jeffs conseiller général. M. Honnoré et ses fidèles se désolaient de cet événement comme d'un incendie ou d'un tremblement de terre. Le baron de Guernay, tout en affichant par convenance un demi-deuil officiel, riait sous cape et disait en lui-même :

« Ce pauvre diable de mari a bien droit à quelques petites compensations! »

Cependant Hubert s'émut un peu lorsqu'il vit le collège menacé par l'influence toujours croissante des Jeffs. Il aimait le principal; quelques-uns des vieux régents avaient été ses maîtres, et il leur gardait un petit coin dans sa reconnaissance. Enfin l'unique établissement universitaire de Frauenbourg lui était nécessaire pour l'éducation de ses enfants. Si les deux fils de M. Honnoré, grands garçons, étudiaient à Paris depuis un an, les petits Guernay suivaient encore en externes les cours du collège communal. Touché de ces raisons, ce jeune père (trop jeune,

hélas!) fit un certain nombre de visites aux conseillers municipaux. Il parla même à Madelon, qui se moqua de lui le plus agréablement du monde. « Que viens-tu me conter? lui dit-elle. Est-ce que j'y connais rien ? ^I . Jef fs a peut-être quelques idées là-dessus, mais je ne suis pas assez intime avec lui, grâce à Dieu ! pour obtenir ses confidences. Ceux qui t'ont dit que je poussais à la roue se sont moqués de toi. Tu connais mes idées sur la religion et sur tout le tremblement des principes. Si j'étais une jésuitesse , j'aurais été moins bonne pour vous, monsieur l'ingrat! »

M. Honnoré présida lui-même la séance extraordinaire où l'on devait trancher la question. Contre son habitude, il y vint en uniforme, avec ses croix. Sa belle figure, si douce et si pacifique, avait ce jour-là une physionomie plus mâle ; il entra dans la salle d'un pas ferme et résolu. Dans un discours un peu diffus, mais plein de choses, il raconta les services que le collège avait rendus à la ville; il fit l'éloge du principal, il s'étendit sur les bienfaits de l'enseignement classique, il indiqua sans aigreur, mais avec fermeté, tout ce que les générations nouvelles perdraient au change. Bientôt il arriva, par une pente irrésistible, à parler de lui-même. Cet homme, qui répandait le bien comme une source répand ses eaux, et sans en tirer plus de vanité, résuma en quelques paroles le bien qu'il avait fait à la commune de Frauenbourg, • indiqua ce qui lui restait à faire, témoigna la ferme résolution de consacrer la fin de sa vie à la prospérité du peuple qui l'avait adopté. L'échec qu'il avait subi quinze jours auparavant fut rappelé avec douleur, mais sans amertume :

« Je comprends, dit-il, et j'excuse l'entraînement

qui porte quelquefois les électeurs au-devant des hommes nouveaux. Espérons que mon heureux rival se fera un point d'honneur de justifier la confiance que le grand nombre a mise en lui. Mais aujourd'hui qu'il se présente une question de principes et non plus de personnes, au moment où vous allez opter entre l'enseignement laïque et l'enseignement clérical, je dois vous déclarer loyalement que votre décision, si elle renversait un ordre ancien, respectable et conforme à toutes les idées qui sont le fond de mon âme, nous séparerait pour toujours. Ce n'est pas sans un déchirement cruel que je dirais adieu à cette honorable assemblée, à tous ces hommes dévoués qui ont secondé pendant près de huit ans mes efforts pour le bien public. Mais je suis vieux, mes amis ; ma conscience a pris des plis que rien ne saurait plus défaire. Ne me condamnez pas à signer la destruction de notre pauvre petit collège, l'extinction de la modeste lumière qui luit sur la tête de nos enfants; car je laisserais tomber la plume et j'irais pleurer dans mon coin. »

On sentait en l'écoutant que les larmes n'étaient pas loin de ses yeux. L'émotion qu'il avait peine à contenir gagna une partie de l'assemblée. Malheureusement, quatorze conseillers sur vingt-trois avaient donné leur parole à Mme Jeffs. Sur ce nombre, un seul faiblit et viola sa promesse ; il aurait fallu que l'éloquence du maire en convertît trois pour déplacer la majorité. Mais l'éloquence a peu de prise sur les hommes d'esprit moyen : la vanité d'agir par eux-mêmes et la peur d'être dupes les mettent toujours en garde contre celui qui les émeut.

Le conseil municipal supprima la subvention et le collège de Frauenbourg, Le principal, qui habitait le

pays depuis vingt ans et qui pensait y terminer sa vie, fut expédié à quelque cent lieues de là. dans le Finistère. Les professeurs déménagèrent tous à la fois ; l'un d'eux s'était marié dans la ville, un autre était sur le point d'épouser la fille du pharmacien Ohmacht, un autre venait d'acheter une maison, un autre plantait un jardin d'arbres fruitiers au bord de la Fra»; un autre avait terminé le premier volume d'un livre sur les antiquités romaines du département. Le chef du personnel de l'instruction publique les envoya en Ardèche, en Corse, en Algérie et dans le Lot-et-Garonne. Et l'existence de dix ou douze hommes de bien fut dérangée pour les beaux yeux de Mme Jeffs.

Par compensation, les Pères de l'École libre furent pénétrés d'une douce joie. Ils donnèrent une fête édifiante et brillante pour la dédicace de leur nouveau logement. Les élèves affluèrent autour d'eux : ce qui charmait surtout les mères de famille, c'est qu'on portait un uniforme bleu de ciel et qu'on allait en promenade de réclame tous les jeudis, musique en tête, dans les villages des environs. Le programme des études fut simplifié : plus de mathématiques rébarbatives, plus de chimie, plus de cosmographie, plus de grec! mais beaucoup d'histoire sainte, un peu de plain-chant; une teinture de doux latin, facile et culinaire; la géologie du Pentateuque, et les rois de France par demandes et réponses, auctore Le Ragois. A la distribution des prix, mille exercices charmants, bouts-rimés, acrostiches, allégories et même une comédie en trois actes où l'Adjectif, valet fidèle, prenait soin de s'accorder en genre et en nombre avec son maître, Substantif.

On supposa d'abord que l'ancienne maison des bons

Pères allait être mise en adjudication, puisqu'elle leur était devenue inutile. Mais le lendemain du déménagement, le courrier de Haguenau amena quatre dames d'un âge respectable et d'une modestie parfaite, qui ouvrirent sans perdre de temps un pensionnat pour les jeunes personnes. Elle promettaient une éducation maternelle et tous les fruits de l'arbre d'ignorance moyennant une obole de trois cents francs. En quelques mois, sans que personne eût aucun reproche à leur faire, par la modicité de leurs prix et les mérites négatifs de leur enseignement, elles firent tomber l'institution des demoiselles Meister, qui commençait à prendre. Les pauvres filles (je parle de Mlles Meister) furent obligées de quitter la ville. L'aînée, qui avait quelques économies, acheta un fonds de commerce à Wissembourg et fit faillite. La cadette, qui était jolie, se plaça sous-maîtresse à Paris et tourna mal.

M. Honnoré avait donné sa démission le 2 septembre. Le premier adjoint et six autres conseillers se retirèrent avec lui. Aux termes de la loi, il y avait lieu de procéder à une élection supplémentaire, puisque le conseil était réduit de plus d'un quart. Jefîs ne manqua point de se mettre sur les rangs, et il fut nommé sans ballottage, avec toutes ses créatures. Aussitôt une ordonnance royale le fit maire de Frauenbourg. Le sous-préfet qui lui porta cette nouvelle, lui apprit que M. de Trébizonde, en récompense des services qu'il avait rendus à la commune de Lichtendorf , venait de le présenter pour la croix.

Au milieu de ces prospérités, un léger nuage de famille traversa l'horizon du Krottenweyer. Le jeune Arthur Lenoît, frère adoptif de Madelon, était parvenu depuis bientôt un an à se faire chasser du collège. Ce

dernier représentant delà gaieté française, après avoir déploré sur tous les tons la décrépitude du dix-neuvième siècle que les bonnes farces n'amusent plus, s'avisa de charger comme un canon le poêle de son étude. Le cuistre qui vint allumer le feu eut une main brûlée, le pio?2 qui passait par là eut son seul chapeau écrasé et son unique redingote mise en pièces. Et de rire! caries héroïques petits mangeurs de haricots se font un point d'honneur de rabaisser l'orgueil des cuistres et des pions, ces heureux de la terre ! Le proviseur d'Henri IV, homme de beaucoup d'esprit, mais qui n'appréciait pas assez ce genre de plaisanterie, mit le jeune Arthur à la disposition de ses parents. Madelon se souciait fort peu de l'attirer au Kroltenweyer. Elle voulait terminer son éducation, puisqu'elle l'avait commencée, le tenir à Paris, payer ses dettes de temps en temps, et lui acheter quelque jour une charge de notaire ou d'avoué, pour solde de tout compte. En attendant, comme le baccalauréat était la porte de toutes les carrières, elle chargea Frédégonde de placer le bel enfant dans un four à bachot, c'est-à-dire dans une pension de discipline assez coulante, où l'on fabriquait, à prix débattu, des hommes plus universels que Pic de la Mirandole.

Il paraît que l'aimable Arthur était particulièrement dur à cuire. Tous les boulangers universitaires qui payaient patente sur la montagne Sainte-Geneviève le rejetèrent successivement de leurs fours. Il supporta ces exils réitérés avec une résignation digne de Thémistocle. De toutes les leçons qu'un jeune homme peut prendre à Paris, celles de M. Jean lui paraissaient les plus agréables. Et comme M. Jean avait cédé sa charge de valet de chambre, comme le petit commerce de Fré-

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dégonde allait passablement, le maître et l'écolier avaient tous les loisirs et toutes les pièces de cent sous nécessaires pour feuilleter ensemble le grand livre de la société.

Quels conseils, quelles influences, quelles sollicitations poussèrent M. Lenoît à écrire la lettre suivante? Je vous le laisse à deviner.

« Ma sœur!

« J'aurai bientôt dix-huit ans. C'est l'âge des passions, je ne crois pas te l'apprendre. La nature, assez indulgente pour moi , m'a gratifié de quelques avantages physiques. Mes moustaches, parfaitement dessinées depuis plus de six mois, sont d'une belle couleur noire. Ma taille, sans avoir l'élévation ridicule dont les tambours-majors sont si fiers, est élégante et bien prise : je grandirai peut-être encore, mais je ne le désire plus. Tu sais que je ne manque ni d'idées ni d'aplomb dans le monde, ni de ce qu'on est convenu d'appeler de l'esprit. Je me mets bien, je porte avec une égale facilité l'habit et le chapeau des vils bourgeois, ou le béret, le pantalon cosaque et le burnous de fantaisie. Par ces raisons, je plais généralement et j'obtiens (soit dit sans fatuité) quelques succès auprès des femmes. Sans vouloir t'éblouir par l'exhibition d'une liste déjà longue, je me bornerai à dire que Cora la polkeuse et Malvinala folle, que tu dois connaître au moins de réputation, ne refusent pas un souper à la halle lorsqu'il est offert par moi. Je pourrais te montrer une pipe d'écume sculptée, véritable écume de la mer de Marmara, qui m'a été donnée par la maîtresse d'un pair de France.

«Tu comprendras sans doute qu'un homme dans ma

situation se refuse absolument à rentrer dans les bahuts des marchands de soupe. Cela ne me servirait qu'à devenir bachelier comme deux cents imbéciles de ma connaissance; or, le baciiot me serait parfaitement superflu dans la carrière que je veux embrasser. Si tu as conservé la folle espérance de m'empoter dans une étude de notaire ou d'avoué, je te conseille d'en faire ton deuil. Ces métiers, que tu ne connais sans doute que par ouï-dire, mais sur lesquels j'ai pris des renseignements certains, sont exercés par de vieux croûtons, plus laids, plus chauves et plus bètes les uns que les autres. Maintenant que tu sais ce qui en est, je suis sûr que tu n'en parleras plus.

« Ne crois pas cependant que j'aie l'intention de consumer ma jeunesse sur la rive gauche et de dîner éternellement chez la rôtisseuse. Les aspirations de ma nature distinguée (passe-moi le mot) m'appellent plus haut. Je veux, je dois connaître la vie parisienne dans tout ce qu'elle a dé plus riche et de plus enivrant, l'entends une voix quim'appelleverslesbalsde l'Opéra, les courses de chevaux, les folles soirées du café de Paris. A moi le pétillement du Champagne dans les coupes, le ruissellement de l'or sur le tapis vert, le chatoiement des robes de soie, l'éclat des diamants sur les épaules marmoréennes! A moi le luxe! A moi l'orgie ! Ce langage doit te surprendre, toi qui m'as laissé petit garçon et qui me retrouves homme parfait. Mais j'ai beaucoup vécu par le cœur et l'imagination, surtout depuis une année. Mille choses que j'avais lues sans les comprendre, dans les livresque tu me prêtais jadis, se réveillent étincelantes de clarté dans mon âme désormais pantelante.

« Mais, diras-tu, ce jeune homme est fou ! Il va dé-

penser des millions ! Non, ma chère. Je m'engage sur l'honneur à ne pas entamer mon capital et à mener la vie avec mes revenus. J'ai fait tous mes calculs, je les ai soumis à des personnes de la plus haute sagesse et de l'expérience la plus consommée. Pour tenir un état de maison brillant et confortable, recevoir décemment mes amis, nourrir quatre pur sang à l'écurie et payer de temps à autre une paire de bottines à mes maîtresses; en un mot, pour faire honneur au nom que je porte, cent mille francs de rente me suffiront.

« Tu peux me les donner, et tu le dois. Tu le peux, car je tiens de bonne source que tu possèdes une des fortunes les plus pyramidales de notre époque, et que, vivant à la campagne, tu n'as pas l'occasion de dépenser un sou. On assure de plus que ton mari augmente tous les jours son capital par des spéculations énormes. Comme il faut penser à tout, je prévois le cas où il dirait que tous vos fonds sont engagés dans les affaires. A quoi je répondrais : Gardez le capital, et servezmoi la rente simplement. Puisque vous n'avez point d'enfants et que vous êtes plus vieux que moi l'un et l'autre, cette fortune me reviendrait tôt ou tard ; mais le bel avantage (comme disait hier un homme d'esprit et de cœur) d'avoir du pain à manger quand on n'a plus de dents !

« Tu dois me donner ce que je demande, et cela pour deux raisons. La première est qu'en me payant une éducation numéro un, dans un collège où j'ai pour ainsi dire été en classe avec les princes, tu as contracté par le fait l'obligation de me maintenir sur le même pied. Autrement, tu m'aurais rendu un mauvais service et j'aurais le droit de te maudire, ce qu'il faut toujours éviter. La seconde, c'est que tu dois tout à ma mère.

qui t'a faite ce que tu es, sans compter que tu as porté assez longtemps le nom de mes ancêtres, et que, d'après Tusage que tu en as fait, cela vaut bien sans doute une légère indemnité.

(( Fort de ces arguments qui sont irréfutables, je dois à ma dignité de te prévenir qu'aucune offre inférieure au chiffre susénoncé, ne serait admise aux honneurs de la discussion. C'est à prendre ou à laisser, comme disent les gros bonnets de la finance.

« Si ton cœur ne te dit rien , si ta conscience ne parle pas, j'espère que du moins la prudence, cette conseillère des grands rois , te glissera un mot à l'oreille. Carenfin, si tu brisais toi-même par un refus brutal les liens que l'éducation a formés entre nous, un légitime ressentiment pourrait ouvrir ma bouche. Et ton mari a beau être le plusstupide des paysans ; si je lui racontais la centième partie des cascades par lesquelles tu as préludé à ton mariage, cette indiscrétion te coûterait plus de cent mille livres de rente !

« Mais non! Soyons amis. Une femme supérieure comme toi ne peut pas hésiter entre l'appât d'un vil métal et la tendresse d'un frère. J'attends par retour du courrier le capital ou le coupon de rente, suivant ce qui te paraîtra le plus commode. Si tu veuxy ajouter cjuclques fioles de kirsch et une demi-douzaine de ces excellentes saucisses de Frauenbourg que j'ai goûtées dans le temps chez mon ami Durier, nous nous en régalerons à ta santé, le jour où je pendrai la crémaillère !

rt Ne dis rien de ma part à ton mari, c'est un muffle.

« Je t'embrasse avec espoir et confiance.

« Arthur Lendit. »

Cette lettre, où la candeur et l'infamie s'entrelaçaient agréablement, fit pleurer Madelon après l'avoir fait sourire.

« Ainsi donc, s'écria-t-elle avec un mouvement de rage, voilà comment le ciel récompense les bonnes actions! Je ne suis pas coulumière du fait; on ne m'a pas souvent prise à ramasser des orphelins dans la rue, et pour une fois que ça m'arrive!... Décidément, il faut être enclume ou marteau dans ce bas monde! »

Elle ne songea point à se demander si la perversité précoce de ce petit vaurien n'était pas un peu son ouvrage. Peut-être cependant, si elle avait fait un examen de conscience, se fût-elle rappelé maint exemple, mainte conversation , mainte lecture conseillée ou permise, et mille autres imprudences du même genre, qui expliquaient tout. On sème le mal en badinant, et l'on s'étonne à grand orchestre quand le jour de la moisson est venu.

Madelon exécra cordialement la bassesse et l'ingratitude de ce vilain petit hommej mais quant à ses menaces, elle n'en prit aucun souci. Elle avait eu peur d'une révélation venue de haut et adressée directement à tout le public de Frauenbourg. Mais un factum du gnome infect ne pouvait avoir aucune prise sur Jeffs amoureux, croyant et dominé. Elle en était tellement sûre qu'elle prit les devants et courut dire à son mari :

« Qui crois-tu avoir épousée? une honnête fille, ou le rebut du monde galant? »

Jeffs répondit par un baiser et par un sourire d'une fatuité comique.

« Mais, reprit-elle, comment recevrais -tu celui qui viendrait t'apporter la liste de mes amants?

— Je lui casserais la figure, aussi vrai que je m'appelle Jeffs.

— Eh bien! lis! C'est le fils de ma nourrice, un morveux élevé par nos aumônes , qui m'écrit sur ce ton-là ! »

Il saisit le papier avec un joli commencement de colère, mais la lecture produisit sur son âme un effet singulier. Il fut à peine ému des grossièretés qu'on disait à sa femme; les injures qui s'adressaient à luimême ne l'effleurèrent pas; mais l'audace de ce polisson qui demandait cent mille francs de rente le jeta hors des gonds. Il courait par la chambre, agitant l'autographe au-dessus de sa tête en criant avec une éloquence indignée :

« Cent mille francs de rente! cent mille francs de rente! Cent mille coups de bâton sur ton échine! cent mille coups de fourches d'ans, ta paillasse , infâme scélérat de bandit! >.

Il fallut l'apaiser ; Madelon s'y prit à merveille.

« Et de quoi le plains-tu? lui dit-elle. C'est une économie pour nous que cette lettre-là. Le petit monsieur nous coûtait quatre ou cinq mille francs tous les ans; je profiterai de l'occasion pour lui rogner les vivres. Cent francs par mois, juste assez pour ne pas mourir de faim, voilà ce qu'il aura désormais,

— Il n'aura rien du tout! pas un liard! pas un centime! Est-ce que je me suis exterminé pendant quarante années de ma vie pour entretenir des voyous sur le pavé de Paris! Avec cent francs par mois je nourris deux chevaux à l'écurie! Mais le père lui-même ne me coûte pas plus cher que ça! Et c'est pourtant lui qui m'a engendré, que diable! Attends un peu! Je te vais

lui servir une réponse de ma façon, à M. Arthur Lenoît!

Château de Krottenweyer, 15 octobre 1843.

(( Vous êtes un petit malheureux, vous finirez sur l'échafaud ou au bagne, ou au moins sur les tréteaux des saltimbanques. J'ai lu la lettre infâme où vous avez l'audace de demander effrontément cent mille francs de rente à votre noble et cent mille fois trop généreuse bienfaitrice. Cet acte de mendicité inouïe a comblé la mesure de nos bontés, et je vous notifie que vous vous passerez de nous dorénavant, sans appel. Pour que vous ne soyez pas tenté de venir jusqu'à Frauenbourg implorer un pardon qui vous est formellement refusé d'avance, je vous informe par la présente que toute introduction de votre part sur le territoire de ma commune serait immédiatement réprimée par la gendarmerie, en vertu des pouvoirs discrétionnaires qui me sont conférés contre les vagabonds, gens sans aveu, mendiants, coupeurs de bourses et autres individus de votre espèce.

« Le maire de Frauenbourg^ membre du conseil général, président du syndicat de Lichlendorf,

H .Ieffs. »

Il appuya cette déclaration de tous les timbres et cachets du syndicat et de la mairie, et, deux jours après, M. Arthur Lenoît apprit, à n'en pouvoir douter, qu'il n'avait plus de parents sur la terre. Mais, un ami lui resta. C'était M. Jean, M. Jean avait pour devise que tout vient à point à qui sait oser, et il ne désespérait pas de partager, un jour, avec son jeune compagnon les fameux cent mille francs de rente. En attendant,

il habillait, logeait et nourrissait l'enfant aux frais de la pauvre Frédégonde.

Les deux inséparables vivaient peu à la maison. Leurs études chorégraphiques, œnologiques et anthropologiques les obligeaient à de fréquents voyages autour des barrières de Paris. Dans le cours de leurs pérégrinations extra muros, ils eurent l'occasion d'étudier des danses que le monde ne connaît pas, des vins qui ne connaissent pas le pressoir, et des hommes que le seraient de ville connaît bien.

Cependant M. JelTs, ce collectionneur infatigable, accumulait au Krottenweyer les médailles de nos derniers rois. Le conseil municipal^ collaborant avec lui sans le savoir, signa en masse une pétition contre le chemin de fer. Tout le peuple de la ville pétitionna de son côlé avec un aveuglement digne d'éloges; on dit même que la population intelligente des bas quartiers, dans un accès de zèle, lapida un ou deux ingénieurs. En même temps, les bourgeois de Saverne, mieux avisés, écrivaient au gouvernement et sollicitaient la faveur dédaignée par Frauenbourg. La Zorn n'eut pas de peine à obtenir ce qu'on refusait pour la Frau, et la célèbre forêt fut expropriée sur une longueur de quelques kilomètres.

MSI. Jeffs et Champion ajoutèrent à leur médaillier quatre cent mille pièces d'argent bien conservées, du poids de vingt-cinq grammes, à l'effigie de Napoléon, Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe.

Les réclamations de M. Honnoré et de ses amis se perdirent dans le tapage. M. Orlandi, perturbateur émérite, comme chacun sait, commit la faute de recueillir dans sa maison un des ingénieurs (ju'on voulait assommer. Ce crime, joint à beaucoup d'autres du

même genre, le désigna aux rigueurs de l'adminis- Iralion.

Le mensonge et la calomnie tombèrent sur lui comme une grêle ; le bureau de IM. le préfet plia sous une montagne de dénonciations anonymes et autres. Atteint. et convaincu d'élever admirablement une nombreuse famille, de fréquenter tous les lionnétes gens du pays, et entre autres M. Honnoré, de remplir ses devoirs avec une exactitude outrecuidante, d'accélérer par une douceur hypocrite la rentrée des fonds de l'État, et de diminuer tous les ans le chiffre des frais de poursuite, l'odieux Orlandi, le Corse enragé (comme on disait), fut puni d'un avancement en sens inverse. On lui infligea la recette de Yillavalanche, d'ans les Hautes-Alpes ; sa fille aînée, qui avait une disposition à la phtbisie, y mourut en dix-huit mois.

Malgré les victoires de l'ennemi, M. Honnoré suivait sa voie. Il avait réuni près de six mille hectares en une seule exploitation. Les capitaux, repoussés dédaigneusement par les gros bonnets du Krottenweyer, s'étaient rejetés sur le moulin quand on avait vu le dividende annuel monter jusqu'à sept pour cent. La ferme-modèle de Frauenbourg étendait ses bâtiments sur la rive gauche de la Frau ; les étables et les écuries regorgeaient de bétail. On avait dû établir au-dessous du moulin deux machines à battre; Feau de la rivière les faisait mouvoir par un système très-simple et très-économique. Les immenses greniers ne suffisaient plus aux récoltes; on mettait la paille en meules et les grains en silos. De ce coté-là tout allait bien, et les honnêtes gens avaient lieu d'espérer que la maison Jeffs et Cie ne mettrait pas de bâtons dans les roues. Le Krottenweyer semblait s'adonner exclusivement à l'industrie;

il achevait d'exploiter ses tourbières, il bâtissait une scierie sur la Reiss, à quatre kilomètres en amont de M. Honnoré; il ne cultivait pas en tout dix arpents du pays, qui sont de cinq à l'hectare.

Presque personne ne remarqua certaines affiches (assez rares d'ailleurs et placées beaucoup trop haut) qui annonçaient la mise à l'enquête d'un nouvel arrêté préfectoral. A Lauterwiller, à Bœrenstett, à Krautbach, à Niederhoffen, on ne savait que l'allemand, et la publication officielle était rédigée en français. Les habitants de Frauenbourg ne supposèrent pas un seul instant qu'ils fussent intéressés à cette affaire; ils possédaient de vastes prairies entre la Reiss et la Frau, mais leurs domaines ne paraissaient pas susceptibles d'être assainis, car ils étaient parfaitement sains.

J'avoue que M. Honnoré, l'homme prudent par excellence, ne prit aucune précaution, tant il était loin de se croire menacé.

Mais au commencement de janvier 1844, trois jours après la décision qui donnait le monopole des annonces judiciaires au Progrès de Saint-Clodoald, les brisades de M. Jeffs envahirent brutalement le territoire de cinq communes. Mille ou quinze cents propriétaires innoffensifs apprirent avec stupéfaction que leurs prés étaient fouillés, coupés, saccagés, massacrés par des fondrières artificielles, et, pour comble de désolation, ensevelis en partie par des talus ou plutôt des montagnes de gravier. Tel petit cultivateur avait une moitié de son terrain convertie en fossé, le reste en chaîne de montagne. Au même moment, une pluie d'avertissements sans frais, signés des percepteurs communaux, fit savoir aux malheureux expropriés qu'ils payeraient de leur propre argent les frais de leur ruine.

Pour le coup, M. Honuoré retrouva son ancienne popularité. Une armée de réclamants s'abattit sur le moulin pour demander assistance. Si le capitaine avait voulu se mettre à la tête de ces pauvres gens, il jetait dans la Reiss et dans la Frau les quatre brigades du Krottenweyer. 3Iais il était trop profondément imbu du respect de la légalité pour songer à se faire justice lui-même.

Il engagea l'action sur trois lignes, avec toutes les armes permises par la loi. Il adressa une réclamation au conseil de préfecture, il intenta une action civile devant le tribunal de Frauenbourg, il entama une discussion publique dans le journal des Affiches.

Mais la modeste feuille d'Affiches n'avait plus longtemps à vivre; ses jours étaient comptés. Déjà un arrêté de M. le préfet lui avait enlevé la subvention des annonces judiciaires ; M. Durier lui donna bientôt le coup de grâce. Il manda à Strasbourg le tremblant imprimeur Beyer et lui dit :

« L'administration, tolérante envers vous jusqu'à la faiblesse, se doit à elle-même de réprimer vos excès. Dans le cours de l'année qui vient de finir, vous avez commis plus de cinquante contraventions. On a daigné ne point les punir, mais on les a toutes relevées. Le jour où nous trouverions utile de vous poursuivre cor-

rectionnellement, vous seriez un homme frit je veux

dire que la condamnation serait inévitable. Or, vous n'ignorez pas qu'à la suite d'un jugement, votre brevet peut vous être retiré. Il nous répugnerait beaucoup de mettre sur la paille un père de famille. D'un autre côté, l'administration, pleine de respect pour la liberté de la presse, se ferait un scrupule de vous pousser dans un sens ou dans l'autre : ne consultez que votre

conscience et votre prudence! Mais si vous m'en croyez (ce n'est plus le fonctionnaire qui vous parle, mais l'ancien ami, le père Durier, le bon enfant!) si vous m'en croyez, dis-je, vous renoncerez à la publication d'un journal qui, sans timbre ni cautionnement, envabit à chaque instant le domaine de la politique locale, et se livre à des commentaires aussi injustes que violents sur tous les actes de l'autorité ! »

Le pauvre Beyer discuta, s'expliqua, pria, supplia: peine perdue!

« La presse est libre, répondait M. Durier; à Dieu ne plaise que le gouvernement dispute jamais à la nation la plus glorieuse conquête de 1830 ! Mais la presse et Timprimeric sont deux. L'intérêt social exige que la profession d'imprimeur soit soumise à une étroite surveillance, tandis que la presse, libre comme la pensée dont elle est l'expression la plus haute, élève dans les nues son vol audacieux.

— Mais, disait l'honnête Beyer, si M. JefTs met le pays à feu et à sang, je n'aurai donc pas le droit de le dire?

— Dites-le, mon brave ami! criez-le sur les toits! je vous y autorise, je vous y encourage, je vous mépriserais si vous ne le disiez pas! jMais pour avoir le droit de parler librement, vendez d'abord votre brevet et faites-vous journaliste !

— Et qui est-ce qui m'imprimera, si je vends mon brevet ?

— Ah! çà, dites donc, c'est votre affaire ! Est-ce que par hasard je suis créé et mis au monde pour soigner votre cuisine? Les Français sont étonnants, ma parole d'honneur! Ils ont si bien pris Thabilude de demander au gouvernement tout ce qu'il leur faut, qu'ils viendront

bientôt nous emprunter des bâtons pour nous battre! Pas de ça, Lisette! Bonsoir, monsieur Beyer, bien des choses chez vous ! »

Après deux ou trois avertissements officieux, tous rédigés dans le même style, Beyer pria M. Honnoré de chercher un autre imprimeur. Et comme il n'existait qu'un seul brevet dans l'arrondissement, il fallut transporter les i/^îcAes à Strasbourg. De là, mille difficultés, mille entraves nouvelles. Le journal ne fut pas abandonné, mais il coûta plus cher, il fut moins bien fait, moins lu; il languit. Le journal est comme les petits pâtés : il doit être mangé à la bouche du four.

Le conseil de préfecture (est-il besoin de le dire?) repoussa les réclamations de M. Honnoré. Le capitaine déféra la décision au conseil d'État.

Le procès au civil fut perdu en première instance; M. Honnoré en appela à la cour de Colmar.

Tout cela coûta cher et prit du temps. Que faisait le baron de Guernay, tandis que sa famille et ses amis combattaient héroïquement sur la brèche? 11 allait beaucoup dans le monde, avec sa femme au bras, pour se donner une contenance. Madelon sortait aussi chaque soir, et il la rencontrait partout. On ne se parlait pas, sinon par quelques gestes hiéroglyphiques. Le secret de cette liaison fut gardé jusqu'au jour du drame avec cette discrétion absolue, hermétique, funèbre, que la province seule enseigne à ses habitants. Hubert n'était pas tranquille, mais il était heureux. Il vivait dans un état de trépidation délicieuse. Son cœur battait plus vite, sa poitrine se dilatait fièrement. Il regardait le monde entier avec cet air de profond dédain qu'on observe chez les mangeurs de hatschich.

Lorsque Madelon devinait à quelques symptômes

qu'il repensait aux affaires sérieuses et se réveillait au monde réel, vite elle organisait une rencontre à Strasbourg, un rendez-vous au fond des bois dans une maison de garde. On déjeunait en tête à tête, et l'enchanteresse servait au pauvre baron, dans une coupe d'or, ce mélange de farine, de fromage, de miel pâle et de vin de Pramnios qui transforma les compagnons d'Ulysse en pourceaux de neuf ans.

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