‹ MadelonChapitre 3 sur 14 · EN QUALITÉ DE SOUS-PRÉFET · texte numérisé non relu

EN QUALITÉ DE SOUS-PRÉFET

Quand le jeune homme eut vidé le fond de son cœur, M. Champion, qui avait assez de cordes à son arc pour garnir une douzaine de harpes, éleva les bras vers le ciel comme pour prendre Dieu à témoin, puis les tendit parallèlement vers son neveu avec un sourire paternel.

« Je ne te blâme pas, lui dit-il, je te plains. Lorsque la passion a saisi les rênes de notre âme, c'est Phaéton qui conduit le char du soleil. Je te vois emporté en aveugle dans des chemins que ma vieille sagesse n'a jamais explorés. Je suis un médecin appelé à guérir une maladie dont il ne sait pas même le nom. Pauvres ignorants que nous sommes ! On croit avoir étudié la vie; assis sur le rivage, on a passé vingt ans à observer cette mer incessamment agitée, et tout à coup on voit un navire ami se briser sur un écueil inconnu ! Que puis-je faire? Te conseiller? tu n'entends pas ma voix dans cette tempête. Je te montre le port et tu refuses de m'y suivre. La Providence amène une série d'événements qui devraient te sauver ; tes res-

sources sont épuisées, tu as éprouvé je ne sais quels autres déboires; un homme considérable m'a fait entendre hier que tu avais besoin de quitter Paris; on t'offre une jolie position en province, et....

— Mon cher oncle, interrompit Gérard, je n'accepte ni les leçons ni les places offertes par M. de Gigoult; mes déboires ne seront rien, et je n'ai que faire de me cacher ni de m'enfuir. Tout le mal se résume dans une question d'argent, qui n'est pas insoluble. J'ai dépensé mon patrimoine sans compter ; je l'ai fait un peu par vanité, pour la galerie, beaucoup par entraînement, mais surtout parce que j'avais une autre fortune en perspective. Ma sottise la plus capitale, je ne vous l'ai pas encore avouée, c'est d'avoir contracté quelques dettes, signé quelques billets que je croyais pouvojr payer. Mais, puisque nous parlons la langue des affaires, il me reste la nue propriété d'une terre magnifique. Je ne veux pas m'en défaire, parce que Mme de Fleurus, ou Madelon, qui est avant tout mon amie et qui m'a toujours donné les meilleurs conseils, m'a défendu de l'aliéner sous aucun prétexte; mais rien au monde ne m'empêche de l'hypothéquer. Quand on ne me prêterait que deux cent mille francs, j'aurais de quoi payer mes dettes et vivre trois ou quatre ans auprès de Madelon; après quoi, mon cher oncle, il sera toujours temps d'aller à Frauenbourg. »

M. Champion fit la grimace et n'insista plus. Il renonça pour le moment à convertir cet incorrigible.

« Je te quitte, dit-il; on doit croire au ministère que je suis mort ou malade. Arrange tes affaires du mieux que tu pourras, j'espère toutefois que tu n'engageras pas Meil'.an sans me demander conseil. Ma conscience me défend de subvenir à tes folies; mais le jour où tu

le décideras enfin à quitter Paris, tu trouveras chez moi tes vingt mille francs de rente et ta sous -préfecture. Frauenbourg est un bon pays; on y fait du kirsch excellent; le vieux Durier, ton prédécesseur, m'en envoie un panier de temps à autre. Adieu. Les jeunes gens ont bien dégénéré depuis 1822!

— Pardon, cher oncle. Les jeunes gens de 1822, que faisaient-ils de leur jeunesse ?

— Ils venaient à mon cours ! «

M. Champion sortit sur ce mot et endossa son pardessus d'un air digne. Mais il ne prit pas le chemin du ministère. Il s'arrêta d'abord devant le portier de Gérard pour lui demander une adresse, puis il se dirigea d'un pas résolu vers la rue Louis-le-Grand.

Celui qui aurait pu lire sous son crâne, comme le Diable boiteux sous les toits, aurait vu, non pas une tempête, mais quelque chose de confus, d'entrelacé et de grouillant comme un paquet de couleuvres. L'intérêt, le calcul, l'hypocrisie, la haine, la peur, et cent autres petites bêles noires serpentaient pêle-mêle autour des lobes de son cerveau : une pointe de vin égayait cette ménagerie et lui donnait le branle.

Il songeait à la terre de Meillan, dont on lui offrait un million et demi ; aux spéculations qu'on pouvait entreprendre avec un si joli capital; au plaisir de n'être plus propriétaire dans l'Orne ; à la satisfaction de régner sans concurrent et sans fermiers dans un arrondissement de l'Alsace ; à la folie de son neveu qui pouvait faire avorter le plan le plus ingénieux; à l'impudence de ces sirènes sans cœur qui, non contentes de confisquer à leur profit le présent et l'avenir des fils de famille, s'immiscent dans les questions de patrimoines et conseillent les neveux contre l'intérêt de leurs on-

des! Se pourrait-il, grand Dieu! qu'en plein dixneuvième siècle, sous un gouvernement constitutionnel, un jeune homme en passe d'obtenir une sous-préfecture demeurât conquis et accaparé par une nouvelle Manon Lescaut? que, pour rester oisif et inutile aux côtés de cette impure, il inscrivît sur le registre des hypothèques le domaine de ses ancêtres ? Hypothéquer Meillan ! passe encore de le vendre I

H Heureusement, se disait-il, l'autorité est armée de toutes pièces contre des créatures aussi dangereuses. La police exerce sur elles, dans l'intérêt des mœurs, un pouvoir discrétionnaire. Elles le savent, et lorsqu'un chef de famille les aborde le front haut pour demander compte de leur conduite, elles se rendent sans combat et baissent humblement la tête ! »

M. Champion raisonnait ainsi sur le boulevard, le long de ces boutiques de planches qui s'improvisent aux approches du jour de l'an. Il marchait d'un pas résolu, les coudes en dehors, le chapeau penché en arrière. Ses narines dilatées humaient fièrement l'air vif et la poussière ténue d'un beau jour de décembre. De temps à autre, il louchait pour admirer le ruban multicolore qui représentait un arc-en-ciel à la boutonnière de son paletot. Le succès de sa démarche ne lui paraissait pas douteux; il se voyait déjà vainqueur du dragon féminin, et, plus superbe que l'archange Michel, il écrasait du pied cette Madelon si dangereuse!

Elle se tordait sous l'étreinte et cette image éveillait

un sourire équivoque sur les lèvres du vertueux M. Champion.

En approchant de la rue Louis-le-Grand, il regarda ses mains et sentit un peu de honte. Ses gants noirs étaient décousus par les ongles, et le bout des doigts

passait. Il entra dans une boutique et acheta, moyennant vingt-neuf sous, des gants blancs, comme pour une noce.

C'était la première fois qu'il mettait le pied dans le monde des plaisirs ruineux et des vices élégants; il ne le connaissait que par ouï dire et s'y sentait d'avancb aussi dépaysé qu'un rétameur aux Tuileries. En remontant aux joyeux souvenirs de sa jeunesse, il trouvait une Aglaé de 181 G qui piquait des bottines rue Monsieur-le-Prince, et qui allumait du punch dans une cuvette. Il se rappelait aussi, mais plus vaguement, une Louise de 1819, qui faisait cuire des biftecks sur les pincettes, et qui improvisait un chandelier avec une bouteille. Sur ces bases fort anciennes, l'imagination du philosophe se construisait difficilement une idée des splendeurs et du désordre de Madelon.

Aussi fut-il étonné dès le seuil. La maison qu'on lui avait indiquée était un petit hôtel de très-bonne apparence, élevé d'un seul étage sur rez-de-chaussée. La porte cochère était fermée en plein jour.

« Il paraît^ pensa M. Champion^ qu'on n'entre pas là comme au moulin. »

Cependant il osa sonner et demander au concierge :

« Est-ce bien ici que demeure Mme de Fleurus? »

Madelon avait un concierge poli, ce qui fut dans tous les temps le Jiec plus ultra du luxe. Ce fonctionnaire jugea son homme d'un coup d'œil rapide et discret, et le pria de vouloir bien monter au premier étage. En môme temps, il fit résonner un timbre énorme, pour avertir la maison.

Le philosophe aperçut, en gagnant Tcscalier, une cuisine propre et brillante, où quatre octaves de casseroles rouges s'étalaient en clavier le long du mur. A l'opposé, dans la cour, il vit un valet d'écurie qui lavait d'un air digne une calèche à huit ressorts. Ce luxe sérieux lui fit faire un retour sur lui-même : il épousseta ses souliers à coups de mouchoir.

L'escalier était large, bien éclairé, revêtu d'un tapis de Sniyrne, fermé d'un côté par une tenture de velours qui suivait la rampe et de l'autre par un beau lierre qui tapissait le mur. On voyait sur chaque marche une fleur rare dans un vase du Japon. Une statue de bronze florentin, enfoncée dans un angle, portait une lampe d'or et de cristal. M. Champion qui était resté cuistre au fond de l'âme, se sentit encore intimidé par ces belles choses, mais il se raffermit par une idée basse.

« Après tout, pensa-t-il, je suis assez riche pour m'en payer autant, si je voulais. Cette créature a des vases et des statues sur son escalier; moi, j'ai des pièces de cent sous à la Banque de France ! »

Et il franchit en quatre pas les huit marches qui le séparaient du palier.

Une double porte s'ouvrit, sans attendre le coup de sonnette, et la femme de chambre, Mlle Frédégonde, montra son joli nez pointu. Elle aussi prit en un rien de temps la mesure du visiteur ; c'était assurément un banquier américain ou un entrepreneur russe. Et ces gens-là ne se mettent jamais à la porte dans la quinzaine qui précède le jour de l'an.

M. Champion demanda de sa voix la plus tribunitienne :

« Votre maîtresse est- elle visible ?

— Mon Dieu ! monsieur, répondit Frédégonde, madame est sortie pour le moment; mais si monsieur veut bien se donner la peine de passer au salon, madame ne tardera pas à rentrer.

— Soit! » dit le sage.

On lui fit traverser une antichambre, vrai musée ethnographique, où toutes les peuplades du nouveau monde semblaient avoir apporté leurs offrandes. Les murs étaient tendus des étoffes les plus bizarres, ornés des bijoux les plus invraisemblables, des armes les plus primitives, des trophées les plus inouïs. Les arcs, le tomahawks, les bowie-knifes, les flèches barbelées, les pagaies, les calumets, les colliers de grains rouges, les pagnes enrichis de coquillages, les diadèmes en plumes de perroquet et les chevelures correctement scalpées y formaient une décoration des plus originales. Quelques grands cadres accrochés de distance en distance exhibaient tout un peuple de papillons, de coléoptères et d'oiseaux inconnus. Un tapis birman couvrait le parquet, un store de Java cachait la fenêtre, une lanterne malgache pendait au plafond. Les plaisants s'étonnaient de voir tant de bimbelots sauvages chez une femme qui l'était si peu. Les initiés citaient l'histoire et le nom du brave capitaine de frégate qui, après un voyage autour du monde , s'était arrêté à ce reposoir.

La salle à manger, qui venait ensuite, était un chef-d'œuvre d'archéologie romantique. La table, les c/ia/res, le lustre, les boiseries, la cheminée, tout datait de l'an 1200 par le style. C'était le gothique le plus pur, découpé dans le plus beau chêne de Hollande. Quatre vitraux, volés en 93 à la sacristie de Saint- Ouen, coloraient richement la lumière du jour. Les

murs étaient tendus d'un admirable cuir de Cordoue. Deux bahuts de 1240 pliaient sous la grosse orfèvrerie, sous les étains, les grès et les cristaux. Aux quatre coins de la salle on voyait quatre mannequins debout dans des armures damasquinées. Le vaudevilliste Champagne, de la maison Saint-Firmin, Champagne et Picpus, avait dit un jour en montrant ces chevaliers rigides :

G Yoilà les seuls hommes que Madelon n'ait pas désarmés. >)

Frédégonde fit asseoir le philosophe dans un salon du goût le plus simple et le plus grand. La tenture n'était que de la brocatelle; mais six tapisseries des Gobelins^ exécutées d'après des toiles de Lesueur qui n'existent plus, servaient de portières; les rideaux blancs étaient de point d'Alençon. Deux miroirs de Venise dans des cadres de cristal faisaient face aux deux fenêtres. Chacun d'eux reposait sur une console dorée, couverte d'un buisson de fleurs naturelles. La cheminée était décorée de grands bronzes Louis XIV. Au milieu, l'inévitable char du soleil; à droite et à gauche deux groupes de douze personnages chacun, représentant les Heures du jour et de la nuit; c'était le pendule et les candélabres. La glace était moderne, mais entourée d'un cadre de la Renaissance, chefd'œuvre exquis de l'art florentin, où l'on voyait des myriades d'oiseaux, de fleurs et d'Amours entrelacés dans une confusion adorable. Ce cadre seul avait coûté mille guinées à lord S..., le plus ennuyé de tous les Anglais et le seul qui ait amusé Paris. Une table authentique de Boule , et de sa première manière, occupait le milieu de la pièce: elle était chargée d'albums, de keepsakes et des plus belles éditions de Curmer,

tirées à part sur grand papier. Une multitude de meubles de toutes les époques, mais tous riches et parfaits dans leur genre, composaient le désordre le plus élégant. Quelques-uns, vrais monuments historiques, avaient fait émeute à l'hôtel Bullion: ainsi, un écran au chiffre de Marie-Antoinette, cité dans les Mémoires de Cléry : les pieds de bronze ciselé, étaient l'œuvre du roi Louis XYI. Une paire de chenets, haute de 45 centimètres et représentant deux moines transis de froid, avait été achetée 11 000 fr., à Mâcon, pour un riche banquier de Paris : ce chef-d'œuvre de haute ferronnerie provenait notoirement de l'abbaye de Cluny. Les tableaux étaient en petit nombre, mais choisis avec goût chez les maîtres anciens et nouveaux. C'était la Bohémienne, de Vélasquez; VEnfant fessé, de Rembrandt; le Parloir, d'Adrien Van Ostade; la Madone aux épis, d'André del Sarto ; et le Paradis terrestre, de Prud'hon. L'école moderne était représentée par un intérieur de forêt de Théodore Rousseau, la Leçon de danse ^ de Meissonier, et une étude d'après Madelon elle-même. L'auteur de cette esquisse fraîche et friande était un inconnu de vingt ans qui signait Chassériau.

Lorsque M. Champion fut établi devant cinq ou six grandes bûches de poirier qui flambaient royalement dans 1 âtre, Mlle Frédégonde lui dit : « Madame ne tardera pas à rentrer, car elle dîne ici de bonne heure : elle a fait prendre une avant-scène au Palais-Royal, et je crois qu'elle va ensuite au bal de l'Opéra. Elle est sortie à une heure et demie, il en est bientôt quatre ; elle n'avait que deux courses à faire, l'une au cimetière Montparnasse pour mettre une couronne sur la tombe de sa mère ; l'autre au collège Henri IV pour

porter des gâteaux à son frère ; monsieur n'attendra pas longtemps. »

Là-dessus, elle s'enfuit, laissant le philosophe à ses méditations.

La première idée qui lui yint, fut qu'il éprouverait une surprise désagréable si, au lieu de Madelon, il voyait arriver Gérard. Fort heureusement, Gérard mettait tous les jours plus d'une heure à sa toilette. « Et d'ailleurs, pensa M. Champion, ce n'est pas la vertu qui doit trembler devant le vice....w

Mais la vertu du grand homme faiblissait déjà sans le savoir. On ne respire pas impunément ce parfum langoureux qu'une jolie femme répand autour d'elle. Une ivresse plus puissante que celle du vin de Chambertin s'empara bientôt de M. Champion. H le sentait lui-même et cherchait à se débattre, mais ses efforts ne servaient qu'à le mieux prendre: c'était un geai luttant contre la glu. S'éloignait-il de la cheminée pour dérober son âme à la molle chaleur du foyer, il voyait face à face le portrait de Madelon. Il se rabattait vivement sur la gauche, et là, il s'apercevait luimême, encadré de fleurs nouvelles, dans un beau miroir de Venise : le moyen de ne pas s'admirer un peu et de ne point sourire à son image? Il passait la main gauche dans son toupet en rajustant son col de la main droite, et il s'adressait machinalement cette question brûlante: m Est-ce qu'on peut encore m'aimer ? » Làdessus, la sagesse reprenait la parole; M. Champion haussait les épaules et s'allait jeter dans un fauteuil. Mais, au bout de quelques instants, le fauteuil aux bras moelleux faisait le geste de l'envelopper dans une douce étreinte. Où fuir ? Il s'élançait d'un bond sur le canapé voisin. Mais la soie appliquée contre sa joue et

son menton lui couvrait d'un frais baiser toute une moitié de la face !

Pour changer d'air, il se glissa dans un boudoir voisin dont on avait laissé la porte entre-bâillée. Ce petit coin était encombré de merveilles, mais les idées de M. Champion suivaient un tel cours que les merveilles et les trésors mêmes ne sollicitaient plus son attention. Il ne vit point un grand disque de jade pagodique, travail de plusieurs générations chinoises, où l'on comptait quelques milliers de figures d'hommes et d'animaux; il dédaigna deux énormes vases du Japon dont on plaisantait beaucoup dans Paris, parce que chacun d'eux pouvait aisément cacher un homme; il ne remarqua ni les tableaux de Fragonard, ni les tapisseries de Beauvais, ni un joli meuble de forme singulière qui cachait, sous un capitonnage de soie bouton d'or, un vrai coffre-fort de Fiche t ! Non, de tout ce que les quatre parties du monde avaient accumulé dans ce boudoir, il ne vit qu'un chiffon de batiste entouré de dentelles et marqué aux initiales de Madelon. Livrez-vous donc trente ans à la philosophie! Etudiez les systèmes, comparez les écoles, épluchez les principes, surveillez les déductions, pesez les conséquences, approfondissez, opposez et conciliez les plus sublimes radotages de l'esprit humain , pour qu'un samedi de décembre, entre quatre et cinq heures du soir, un mouchoir empesté d'ess bouquet, vous procure cent vingt pulsations à la minute!

La chambre de Madelon ne devait pas être loin; quelque chose le disait au philosophe. Peut-être cette porte blanche, où Baron a esquissé une fête vénitienne, y conduit-elle ? Les yeux de M. Champion,

dans leur avidité insatiable, devinent les splendeurs mystérieuses de cet opisthodome. Déjà sa main hésitante effleure le bouton de la porte, lorsqu'un bruit inconnu, nouveau, saisissant, arrête son bras, étonne son courage, épouvante sa curiosité et le fait fuir haletant jusqu'au bout du grand salon, non sans renverser quelques chaises.

Il s'est jeté sur un siège, devant le feu. Ses mains ont pris un album par contenance, et elles tournent les feuillets en tremblant. Ses genoux tremblent l'un contre l'autre; le chapeau, qu'il a jeté à la hâte, tremble sur le tapis. Il cherche l'explication de ce bruit singulier qui a secoué tout son être. C'est quelque chose de métallique comme le timbre d'une sonnette, et de cristallin comme le choc des verres dans un toast. On dirait le son d'un million qu'on jette par terre ! Entre nous, ce n'est rien que le frémissement d'un lustre ébranlé par le pas d'un laquais. Mais 31. Champion se trouble aisément, comme tous ceux qui n'ont pas la conscience nette. Il lui faudra tout un quart d'heure pour reprendre ses esprits. Voici déjà dix bonnes minutes que les aquarelles, les croquis, les madrigaux, les sonnets, les épigrammes défilent lentement sous ses yeux sans fixer son attention. Il y a pourtant de bien jolies choses dans cet album : les fines mièvreries deTony Johannot, les élégances aristocratiques de Bonnington, les pochades comiques d'Henri Monnier, un traité de philosophie en trois coups de crayon, signé Gavarni. Il y a des raretés introuvables, des signatures de rois, des madrigaux d'hommes d'État, des larmes de banquiers, une phrase du Barhier de Séuille, notée de la propre main de Rossini ; un des dessins de Victor Hugo, un calembour de Lamartine! Le

marquis de Gigoult, élève d'un roi, a fait un acrostiche qui n'est pas compromettant du tout :

godeste en ses atours, et pourtant un peu fière > la blonde Vénus de disputer le prix, O'un sourire charmant dispensatrice altière, Hlle voit à ses pieds mille cœurs bien épris, t^asl qui pourra vous plaire, ô Madelon Gypris? O trop heureux Damon, si votre cœur de pierre S5e repoussait toujours sa timide prière !

A deux pages plus loin, dans un style moins classique, un poëte débraillé de la jeune école a rimé le sonnet suivant :

Madame de Fleuras, c'est la femme parfaite. Elle écrit, elle parle, et fait des embarras Comme une Académie — et brode un canevas Gomme un sous -lieutenant de dragons en retraite.

Mais si le vent du soir emporte son bonnet Par-dessus les moulins, — c'est Madelon la folle, Buvant sec, riant clair, à la mode espagnole, Et prenant des grelots pour faire un chapelet.

— Moi, j'aime Madelon, qui ne fait pas la prude, Ni la femme d'esprit, ni la femme d'étude, Mais qui se laisse aller bonnement dans mes bras.

Viens I — N'est-ce pas assez d'être belle et bien faite? Si chaque femme ainsi voulait payer sa dette. Le monde irait bien mieux — et ne finirait pas !

M. Champion connaissait de vue et de réputation l'auteur de ces vers. C'était un jeune homme de noble race, beau comme Heine ou comme Musset. Son premier volume de poésies, Rêves crime âme folle, avait

eu quatre éditions en trois mois, sans compter les bonnes fortunes parisiennes qui sont les fiches de consolation de tout succès.

Le philosophe se représenta l'homme au sonnet, fumant une cigarette dans le boudoir deMadelon. A cette idée il manqua tout à fait de philosophie. Il fut jaloux dans le sens le plus prosaïque et le plus bas du mot.

Cherchez dans YÉthique deSpinosa la définition que ce singulier esprit nous donne de la jalousie, et vous verrez ce qui se passait dans l'âme de M. Champion.

Il referma l'album et le jela sur une table, puis le reprit et l'ouvrit à l'aventure. Le hasard mit sous ses yeux quelques lignes de prose, griffonnées comme par un chat au milieu d'une page blanche. Ce n'était pas une déclaration, tout au contraire. Même l'auteur avait pris soin d'écrire en tête de sa petite élucubration le mot : impertinence.

« Il y a dans Paris quelque chose comme trois « cents hommes et à peu près autant de jolies fem- « mes qui font du plaisir leur principale affaire. « Dans une période de dix ans, par la force d'un mé- « canisme qui fonctionne tout seul, chacun des trois « cents dont je suis rencontre nécessairement chacune « des trois cents dont vous êtes. Pourquoi donc me (( brouillerais-je avec un ami et vous avec un bien- (f faiteur, à la seule fin d'avancer d'un an ou deux « un petit accident inévitable ?

« ASTOLPIIE d'aRMAGNE. »

Le philosophe s'arrêta longtemps sur cette prose qui lui montrait comme par une échappée un monde plus nouveau que l'Amérique. Puis il sentit une dé-

MADELON. m

mangeaison d'écrire aussi quelque chose sur l'album de Mme de Fleurus. Mais quoi? c'était le hic. Jetterait-il une parole de sagesse et de vérité dans cette orgie, comme le Mané, Thécel, Phares dans le festin de Balthazar ? Ne valait-il pas mieux décocher un trait d'élégante raillerie qui s'en irait percer la cuirasse de Madelon, au milieu de son armée d'adorateurs ? Si au contraire il éveillait sa curiosité par un fin compliment anonyme ? C'est ainsi que Virgile révéla son génie à l'empereur Auguste, si la légende dit vrai. M. Champion fit un distique comme Virgile :

Dum timiclo gressu lentus tua tecta pererro, Prisca fugit virtus, pectore sœvit amor.

Il écrivit cette platitude au crayon, dans un petit coin de page, sous l'impertinence du prince Astolphe. Et, comme il reportait l'album à sa place, la portière du boudoir s'écarta et Madelon parut.

Peu s'en fallut que le petit homme ne tombât à la renverse. Mme de Fleurus lui sembla mille fois plus belle, plus imposante et plus grande qu'une femme naturelle. Et pourtant ce n'était qu'une créature de taille moyenne, assez chétive de complexion. Mais elle avait pris le temps de rentrer et de se défaire; ses beaux cheveux mal rattachés tombaient en désordre sur ses épaules ; son corps jeune ondulait librement dans une longue tunique de laine blanche. Elle avait endossé là-dessus une chemise de soie mate, relevée de quelques raies de satin, comme en portent les bateliers du Bosphore : c'était tout son linge et tout son vêtement. Ses petits pieds nus traînaient deux babouches sans talon, brodées de perles fines. Aucun artifice de toilette, aucune dentelle, aucun bijou; mais l'œil

voyait, l'esprit comprenait, le cœur entendait l'insolence naïve de ce beau corps qui semblait dire en entrant : voilà comme je suis !

M. Champion balbutia je ne sais quelle sottise. Elle eut pitié de son trouble et le pria de s'asseoir. Au même instant, elle sonnait Frédégonde et lui disait de remettre du bois au feu. Le député, professeur, directeur général, etc., arracha la plus grosse bûche aux mains de Frédégonde et la plaça lui-même sur les chenets avec une maladresse éclatante.

<i Pardonnez-moi, dit-il , si j'ai laissé éteindre le feu sacré. Ce n'est pas faute d'avoir pensé à la déesse du temple !

— Ma femme de chambre aurait dû s'en occuper, répondit-elle. Mais cette Frédégonde n'a point de tête. Ainsi, elle vous a pris pour un de mes amis de New- York, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître, et elle s'est bien gardée de vous demander votre carte, de sorte que je cause avec vous sans savoir votre nom. »

Le philosophe s'empressa de mettre la main à la poche, et d'avance il savourait la joie d'offrir à une telle divinité la carte détaillée de ses titres, fonctions et qualités diverses. 31ais il se rappela fort à propos la figure écornée et l'aspect graisseux de son portefeuille. Plutôt mourir mille fois que d'étaler cette guenille sous les yeux de Madelon !

« Belle dame, dit-il, mon nom est de ceux que la France, trop bienveillante assurément, oppose avec un certain orgueil à la rivalité des gloires étrangères. Il a retenti bien des fois au milieu des applaudissements de la jeunesse; il a tenu sa place aux premiers rangs de la presse libérale et conservatrice en même temps;

aujourd'hui encore on le cite au ministère et à la Chambre comme synonyme d'aptitude administrative et d'éloquence parlementaire : c'est moi qui suis Noël Champion.

— Ah ! )) dit Madelon .

Celte exclamation était mi-partie de politesse et d'indifférence. Elle aurait pu se traduire ainsi ; « Il paraît que décidément la nature et la société ont attaché certaines prérogatives au nom de Noël Champion. Je ne le savais point, je suis bien aise de l'apprendre, et je vous félicite d'avoir tiré à la loterie un si brillant numéro. Mais cela ne m'explique pas ce que vous venez faire dans mon salon par cette belle journée de décembre. » Un observateur méticuleux aurait encore remarqué combien la dame était peu frappée de la laideur et de la sottise de cet intrus. Il n'en eût pas fallu moitié pour faire pouffer une femme du monde ; mais il y a des grâces d'état. Si monstrueux que fût le bonhomme, Madelon en avait vu à ses pieds de plus laids et de plus ridicules que lui.

Il poursuivit :

« D'ailleurs, madame, une personne qui me tient de près par les liens du sang et que vous avez enchaînée à vos grâces par un caprice du cœur, vous a sans doute parlé de moi comme elle m'a parlé de vous ; je suis l'oncle du trop heureux Gérard Bonnevelle. »

A ce mot, elle étendit les mains vers le professeur avec une grâce mignarde :

(( Je vous en supplie, monsieur, lui dit-elle, ne me parlez pas de Gérard !

— Cependant

— Non : ma résolution est bien prise, et tout ce que vous pourrez dire n'y changera rien.

— Je n'ai pas la prétention de vous rien imposer, mais en ma qualité de parent —

— Vous Taimez, c'est très-bien; moi aussi j'ai eu quelque chose pour lui, mais c'est fini, définitivement fini, et je ne veux plus le voir en peinture !

— Comment ? »

Ici un regard d'allégresse éclaira la figure de M. Champion.

« La querelle d'hier n'est qu'un prétexte ; il y avait six mois que je pensais à rompre; ou plutôt.... tenez! J'y songe depuis le premier jour. Est-ce que j'ai le temps, moi, de faire des folies? Votre neveu est charmant, joli garçon, bien élevé, galant homme et brave comme l'épée de Charlemagne. Hélas ! monsieur, il n'en est que plus dangereux pour moi, dès qu'il n'a pas cinq cent mille francs de rentes.

— Mais, s'écria M. Champion, vous avez donc rompu avec Gérard ?

— Mais vous ne le saviez donc pas ?

— Moi ! Je venais vous supplier de le rendre à sa famille.

— Et moi, j'étais persuadée que vous vouliez me raccommoder avec lui !

— Comment avez- vous pu?... Une telle folie!... à

mon âge!.

— Monsieur, je ne suis pas bien vieille, mais j'ai déjà constaté que tous les hommes sont fous, et que leur maladie va croissant avec les années.

— Ils sont fous, parce que vous leur tournez la tête. )) M. Champion raconta qu'une heure auparavant, Gérard avait refusé une sous- préfecture et vingt mille francs de rente pour demeurer auprès de ^Nladelon.

Elle répondit avec une légère teinte de mélancolie :

(( Ce que c'est que de nous ! Voilà un garçon qui s'est ruiné pour moi, qui manque son avenir^, qui s'expose à mourir sur la paille en l'honneur de mes beaux yeux. Si le monde savait cela, il me jetterait la pierre. Et pourtant !... qu'est-ce que j'y ai gagné? Rien de rien, mon cher monsieur. Toute femme qui se laisse aller à un sentiment un peu sincère y met du sien, je vous jure. Je ne sais pas si je suis riche ou pauvre, si je possède 500 000 francs ou si je les dois. Au lieu de ça, j'aurais mon petit million dans les caves de la Banque, si j'avais pu être deux ans de suite une femme sérieuse. Enfin! quand vous verrez Gérard, dites-lui qu'il m'a coûté 1 5,000 francs cette nuit. J'étais furieuse contre lui, contre moi, contre tout le monde; j'ai joué comme une corneille qui abat des noix, et j'ai perdu tout ce que j'ai voulu. Venez-vous ce soir au Palais-Royal? Il y a une première. On dit que c'est amusant. La pièce est de trois bons enfants qui ont le privilège de me faire rire: Saint-Firmin, Champagne etPicpus. »

Elle se leva sans attendre la réponse du philosophe, et courut ouvrir son piano.

M. Champion méditait encore sur les splendeurs et les misères de ces créatures, lorsqu'il fut éveillé par un air connu. Madelon improvisait les variations les plus bouffonnes sur le motif : J'ai du bon tabac. Puis elle chanta à tue-tête, puis elle rit aux larmes, puis elle entonna sans transition la romance mélancolique de la Poitrinaire :

C'était l'époque où les fleurs vont finir, Où la feuille tombe agitée!

Quelle série de phénomènes psychologiques se pro-

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duisit alors dans l'âme immortelle de M. Champion? Quelle puissante influence du non-moi émut sa sensibilité au point de faire taire les objections de l'entendement et les protestations de la raison pure? Quel mobile, plus déterminant que l'idée du bien, mit en mouvement la volonté, cette force immatérielle si savamment étudiée et décrite par M. Maine de Biran ? Par quelle action du moral sur le physique,, la monade en qui résidait la personnalité du philosophe précipita-t-elleverslè piano un corps étendu, solide, pesant et surmonté d'un toupet poivre et sel ? Comment enfin la belle Madelon fut-elle exposée à la surprise de sentir un gros baiser s'abattre sur son épaule avec la grâce pesante d'un canard qui se percherait sur un rosier ?

El les feuilles tombaient toujours !

Et les feuilles tombaient toujours!

Madelon ne se fâcha point : à quoi bon ? Son épaule connaissait les baisers comme les toits connaissent la pluie. Mais elle se leva toute grande et lança sur le philosophe un regard de profond mépris. Une pierre qu'on laisserait choir du sommet de la cathédrale de Strasbourg ne tomberait pas de plus haut que ce regard-là.

« Ah! ça! dit-elle, où diable avez-vous appris ces manières? Voilà une hardiesse, mon cher monsieur, qui dénote une extrême timidité.

— Oui, répondit le petit homme en se jetant à genoux dans l'attitude la plus grotesque. Je suis timide, parce que je ne connais pas ce genre de vie. Je ne l'ai jamais étudié. Mes travaux ont été dirigés dans un autre sens. Mais je suis riche! extraordinairement

riche ! Personne ne sait à quel point je suis riche, ô Madelon! »

Elle éclata de rire en lui disant :

« Ah! vous êtes riche! j'en suis hien aise pour vos héritiers. Mais, quant à moi, qu'est-ce que cela me fait?

— Plus bas ! reprit-il en joignant les mains. Plus bas, au nom du ciel ! je suis un homme public; j'ai mon siècle à ménager. Si la France nous entendait !

— La France en entend bien d'autres! Mais je ne sais pas si elle voit tous les jours une comédie aussi étrange. Relevez-vous, monsieur, et parlons d'autre chose, s'il vous plaît! »

Il se releva tout confus et vint s'asseoir au bord du canapé où Madelon s'était jetée.

« Écoutez-moi, lui dit-il en lui prenant les mains, et si je vous ai paru ridicule, apprenez à mieux me connaître. Je suis un homme dont on ne doit dédaigner ni l'amitié ni la haine. Par ma fortune, ma position, mes amis et ma réputation, je puis beaucoup pour ou contre les gens à qui je m'attache ; or, le premier de vos regards m'a attaché définitivement à vous. Si jamais vous aviez besoin d'un solide appui pour vous ou pour les vôtres, vous le trouveriez chez moi. Je ne vous demande rien en échange. Je n'ai pas la folle prétention de me faire aimer comme Gérard. Permettez-moi seulement de faire la cour à votre âme ! Vous êtes douée d'une rare intelligence, tout le monde le dit; vous avez un cœur aimant et bon^ je le sais; et tout cela se gaspille et se perd dans les dissipations de votre existence. Laissez- moi venir chez vous, causer avec vous, comme Socrate allait quelquefois chez Aspasie. Vous vous en trouverez bien, tôt ou tard.

Aspasie n'aurait jamais pu se faire épouser par Périclès, si l'amitié d'un sage ne l'eût relevée aux yeux d'Athènes !

— Mon cher monsieur, reprit Madelon, je ne veux épouser ni Périclès, ni personne. Je ne suis pas Aspasie, mais une pauvre fille assez ignorante, horriblement décousue en conduite, vivant au jour le jour, et courant les yeux fermés sans savoir où. Je n'ai ni ambition, ni philosophie^ ni morale, ni religion, ni rien de ce qui fait marcher les gens dans un chemin plutôt que dans un autre. Je n'ai que de la jeunesse, de la gentillesse, du goût, du bagout et des créanciers surtout. Pour l'instant, ma seule idée est de faire partir votre neveu. Si vous m'aidez à cela, je serai votre obligée, car je crains de l'aimer encore, et il est devenu un embarras dans ma vie. Attendez! je vais faire une réussite pour savoir s'il partira! »

M. Champion la retint.

« Terrible enfant! lui dit-il, pourquoi vous calomnier vous-même? Vous affectez un scepticisme qui n'est point dans votre cœur. Ne niez pas ! vous avez l'âme ouverte à tous les sentiments de la nature. Le nom sacré de la famille n'est pas un vain mot pour vous. Qu'avez-vous fait aujourdhui? Vous avez porté des fleurs sur la tombe dune mère vénérée.

— Qui m'a vendue à Bordeaux quand j'étais petite, et qui m'a volée à Paris. Que voulez-vous, monsieur Champion? la perfection n'est pas de ce monde. »

Elle mentait peut-être par forfanterie; mais, devant cette déclaration cynique, le professeur demeura un instant abasourdi.

» Quelle femme êtes-vous donc? lui dit-il.

— Je n'en sais rien moi-môme. Ah ! c'est que la

femme est un être compliqué, sans qu'il y paraisse; et surtout les femmes comme nous. Une bourgeoise, une grande dame se déchiffre encore assez bien. C'est une pièce de vingt sous, ou de vingt francs, qui n'a reçu qu'une seule empreinte. Mais un jeton d or ou d'argent sur lequel tous les balanciers de la monnaie auraient frappé successivement, vous y reconnaîtriezvous? »

La conversation fut coupée par Frédégonde, qui vint dire un mot à l'oreille de sa maîtresse.

a Votre neveu est là, » dit Madelon.

M. Champion se leva comme s'il était assis sur des aiguilles, et ses yeux cherchèrent une armoire dans tous les coins du salon.

« Remettez-vous, lui dit-elle. Toi, ma fille, fais savoir à M. Bonnevelle que je n'y serai jamais pour lui. Souligne énergiquement le jamais, va ! »

Elle dit ensuite au philosophe ;

w Vous Féloignerez de Paris avant deux mois, si vous savez vous y prendre. Il faut d'abord faire une tournée chez ses fournisseurs et les prévenir que vous ne répondez point de ses dettes : cela tuera son crédit. Trouvez ses billets en circulation et faites-les passer à l'ordre d'un homme à vous. Le protêt, le jugement, la contrainte par corps, tout cela peut se mener tambour battant : c'est un enfant incapable de se défendre. Le jour où il sera conduit à Clichy, vous lui montrerez le chemin d'une sous-préfecture^ et son choix sera bientôt fait. Ceci posé, je ne vous retiens plus, mais au revoir. Si nous ne nous rencontrons pas ce soir au Palais-Royal, j'ai la loge 17 au bal de l'Opéra. »

M. Champion prit congé d'elle en lui baisant la paume de la main. Frédégonde le conduisit jusqu'au

palier. Là, pour s'établir à jamais dans les bonnes grâces de la camériste, il lui donna vingt sous. Mais Frédégonde, qui n'était ni sotte ni timide, courut après lui en criant :

« Monsieur! vous vous êtes trompé! Le louis que vous m'avez donné est en argent! »

Si bien que l'avare donna vingt et un francs et fit des excuses.

Lorsque la porte cochère se fut refermée derrière lui, il s'arrêta un moment dans la rue pour contempler les fenêtres d'une maison qui lui coûtait déjà si cher. Sa méditation fut interrompue par le galop d'un cheval et les cris d'un cavalier superbe.

« Gare donc, animal! » lui cria le prince d'Armagne (car c'était lui).

M. Champion, pour échapper à cette charge, se jeta dans une voiture de maître qui stationnait patiemment le long du trottoir. Derrière les glaces obscurcies par la buée, il vit ou crut voir la petite figure sardonique de M. de Gigoult.

Ce soir-là, le professeur austère assista à la première représentation de la Grisette et le Porteur d'eau. Ce soirlà, le Socrate du collège de France, le Démosthène du centre gauche, mit un faux nez et des moustaches pour aller au bal de l'Opéra. C'était un homme perdu sans ressource. Mais il s'en perd bien d'autres tous les jours, et Paris n'en sait pas le nombre. On n'affiche que les chiens perdus.

Deux mois plus tard, Gérard Bonnevelle, las de sonner à la porte de Madelon, las de chercher un acquéreur introuvable pour la nue propriété de Meillan, las d'emprunter cinq louis à tous les amis qu'il rencontrait par les rues, las de se dérober aux poursuites

de ses créanciers , vint échouer comme une épave vivante sur la rive inhospitalière deClichy. Au moment de vérifier à son dam Texactitude de ce proverbe antique :

Le jour qui met un homme libre aux fers, Lui ravit la moitié de sa vertu première,

il se fit mener par les recors à l'atelier de son ami, M. de Mayran.

Le jeune démocrate ébauchait un grand coquin de groupe intitulé : la France bienfaitrice des nations. C'était une espèce de mère Gigogne, assise sur les débris d'un trône, foulant aux pieds des chaînes brisées et distribuant des armes, des livres, des sacs d'écus et de petits bateaux à vapeur à cinq ou six étrangers plus ou moins camards. Cette composition plut à Bonnevelle, car elle était de bon augure. Il exposa les faits, et déclara nettement à son ami que si l'on ne lui prêtait, quelques-uns de ces sacs d'écus, il irait en prison avant le coucher du soleil. M. de Mayran ne lui ouvrit pas sa bourse, mais il lui ouvrit ses bras avec enthousiasme.

« Heureux Gérard! lui dit-il, tu vas donc aller en prison! A Dieu ne plaise que je t'en dissuade! Je m'applaudis d'être brouillé avec ma famille, car si j'avais cent louis dans mon tiroir, je te ferais peut-être manquer une si belle occasion. La prison, cher ami, est l'école des grands caractères. Tu rentreras en toimême, tu concentreras les forces de ton âme, tu méditeras nos immortels principes, et, dans quelques années, tu sortiras armé en guerre contre l'état social. Si Mirabeau n'avait pas été mis à Vincennes, il ne serait peut-être pas devenu le Démosthène français. Va, cher ami, souffre et pense, et tu viendras ensuite combattre avec nous ! »

Gérard remercia ce bienfaiteur, mais comme il n'était pas si pressé de méditer et de souffrir, il se fit conduire au bureau de M. Belley. Le futur diplomate compatit à ses maux avec une politesse exquise. Il l'eût aidé sans aucun doute, si la nécessité de représenter et de faire figure n'eût absorbé toutes ses ressources.

« Permets^ au moins, lui dit-il, que je te donne un bon conseil. Tu vas voir un monde excessivement mêlé : choisis tes relations, et ne te relâche jamais sur la tenue. La tenue est presque tout en ce bas monde, et Thomme qui veut parvenir ne doit pas s'abandonner, même dans le malheur. »

A la suite de ces deux entretiens, le pauvre Bonnevelle ne vit plus qu'un parti à prendre. Il se rendit pieds et poings liés à la discrétion de son oncle.

M. Champion fut bon prince. Il pardonna les résistance^ passées^ ipaya les dettes, assura vingt mille francs de rente viagère et obtint pour son enfant prodigue la sous-préfecture de Frauenbourg. La nomination de Gérard fut le dernier acte du ministère qui tomba le i'"^ mars 1840.

De son côté, le jeune homme autorisa la vente de Meillan, promit de travailler à l'élection de son oncle et jura d'être le fils de ses administrés en attendant qu'il fût en âge de devenir leur père. Il promit aussi d'oublier Madelon ; mais le souvenir de la cruelle lui faisait encore jaillir les larmes des yeux.

(( Ah mon oncle ! disait-il à M. Champion^ que vous êtes heureux de ne la point connaître ! »

Il partit en malle-poste, car le chemin de fer de l'Est n'existait pas encore, même à l'état de projet.

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