‹ MadelonChapitre 4 sur 14 · LA JOLIE VILLE DE FRAUENBOURG · texte numérisé non relu

LA JOLIE VILLE DE FRAUENBOURG

J'imagine qu'un Parisien ne traverse jamais une petite ville de province sans envier le bonheur de ceux qui rhabitent. On sort d'une capitale bruyante où toutes les physionomies expriment la hâte, le trouble et la fièvre; où tout le monde eet dans la rue, faute déplace dans les maisons; où l'on serre les coudes sur le trottoir, faute de place dans les rues; où chacun parle vite et court au lieu de marcher, parce que le temps y vaut de l'or. On se voit transporté, comme par miracle, dans un pays tout différent, quoique voisin, et qui semble peuplé d'autres hommes. Les rues paraissent plus larges, parce qu'elles sont à moitié désertes; mieux aérées, parce que la foule ne s'y dispute pas une bouffée d'air. Les maisons ont beau être petites, mal bâties et incommodes dans le fond, on croit qu'on y vivrait plus à l'aise par cela seul que les familles n'y sont pas entassées l'une sur l'autre et que personne n'entend sur sa tête le bruit des pas du voisin . La vie des habitants, ou du moins ce qu'on en voit, a quelque chose de calme, de reposé, de placide. Vous

devinez, à la lenteur aisée de leurs mouvements, que le ciel a fait pour eux des heures de cent et quelques minutes et des années de six à sept cents jours. Ils ont le droit, ces bienheureux, de remettre incessamment les affaires au lendemain, et la preuve, c'est qu'ils resteraient une heure à voir passer la diligence, si la diligence mettait une heure à passer. En été, le seuil des portes est peuplé de figures béates, arrondies par l'oisiveté, éclairées à demi par des yeux presque éteints, comme des lampes dont on a baissé la mèche afin de ménager l'huile. En hiver, les mêmes figures s'appliquent aux fenêtres, épatant contre la vitre un nez honnête et bienveillant. Et le voyageur de l'impériale, fouetté de front et de côtéparune bise acariâtre, envie la douce odeur de renfermé, le suave parfum de poussière patriarcale qu'on respire assurément dans ces intérieurs-là. Et si deux têtes se montrent ensemble à la même fenêtre, il sent mieux combien il est seul, et il jalouse la félicité de ce couple bien assorti. Heureuses gens! Ils ont le droit de se coucher tous les soirs à neuf heures, car il n'y a point de théâtre dans la ville et l'on n'y donne pas quatre bals en deux ans ! Us se lèvent avec le soleil, ils boivent le véritable laifc d'une vache authentique, ils ne sont pas forcés de sortir quand il pleut, ni de lire la Pairie du soir, ni de courber le front sous le joug stupide d'un portier ! Qu'il serait doux de vivre ici et même d'y mourir! La grande route longe le cimetière, cet aimable jardin du reposdéfinitif. Il est riant et frais; on est tenté de croire queses hôtes ne sont pas morts, mais qu'ils ont déménagé à l'étage inférieur à la suite d'un léger ralentissement de vie. Peut-être leur pouls bat -il un peu plus lentement; peut-être aussi leurs yeux sont-ils voilés d'un léger

nuage, mais il n'y a presque rien de changé dans leurs habitudes. Ils sont quasiment aussi affairés, aussi laborieux, aussi passionnés qu'autrefois. Ils se promènent en bonnet.de nuit et en robe de chambre à quelques pieds sous terre. Les hommes cueillent délicatement les racines des fleurs et les offrent en bouquets à d'anciennes jolies femmes. Les enfants pétrissent la terre glaise pour faire des billes, et jouent sans bruit sous les yeux, de leurs grands parents! A celte idée, le voyageur soupire et note sur son portefeuille le nom de la petite ville. C'est là qu'il viendra finir ses jours si jamais il atteint l'âge de la retraite, ou s'il parvient à céder son commerce, ou si la hausse du 3 0/0 lui permet de réaliser vingt mille écus.

Quelques semaines plus tard, en lisant les faits divers du journal, il apprend que la justice a fait une descente dans l'Eldorado de ses rêves. Un juge d'instruction a levé le voile d'innocence qui couvrait trois ou quatre mille individus, et l'on a vu des mares de sang, des ruisseaux d'ignominie. On a constaté l'existence de haines féroces, de passions brutales, de crimes qui scandaliseraient les Atrides. Dans ce joli petit cimetière, le fossoyeur a donné quelques coups de bêche, et mis au jour des entrailles rongées par l'arsenic ou un crâne percé d'un clou par les soins de quelque honnête bourgeoise.

Gérard Bonnevelle fut agréablement surpris lorsqu'il aperçut au loin le clocher gothique de Frauenbourg. Il s'attendait à une ville insignifiante, en pays plat; il trouvait un groupe de maisons pittoresques, dans le site le plus charmant. Frauenbourg est entre monts et plaines, assise sur le dernier versant des Vosges et tournée vers l'admirable vallée du Rhin. La route y

descend par trois lieues de forêt. Les futaies de chênes et de sapins s'étendent jusqu'au faubourg, et l'on eyu, par certains hivers rigoureux, les sangliers et les chevreuils s'aventurer aux portes de la ville.

Le 2 mars 1840, l'hiver était encore dans toute sa force; il y avait de la neige sur les toits. Cela même plut à Gérard. Cette sous-préfecture en blanc lui apparut de loin comme une fiancée. « A la bonne heure! pensait-il, on peut épouser une petite ville qui se présente dans cette tenue-là. Jamais l'Adriatique n'a fait autant de frais pour le doge ! »

Il s'était arraché de Paris avec rage, maudissant Madelon, et son oncle, et lui-même. Mais le mouvement du voyage, la nouveauté des objets, un excellent déjeuner qu'il avait prisa Sarrebourg, et surtout l'heureuse élasticité de la jeunesse avaient détourné le cours de ses idées. Peu s'en fallait qu'il ne prît cet exil en patience.

« Après tout, se disait-il, puisque j'ai tant fait que de partir, mieux vaut Fraueubourg qu'un diminutif de Paris, comme Lyon ou Marseille. Moins ce pays ressemblera à celui que je connais, mieux il me fera oublier ce qui me manque. »

A un kilomètre des remparts, il vit au-dessous de la route un charmant ermitage construit dans le style Louis XIV. La maison était d'apparence honnête et même noble; une grande pièce d'eau immobile sous la glace ajoutait au sérieux de l'aspect.

« Je parie, dit-il au courrier, que voici la retraite d'un philosophe !

Le courrier répondit simplement :

« Non monsieur, c'est le Krottenweyer, la propriété de M. Jeffs.

— KrottenxN eyer ! le nom n'est pas aussi joli que le paysage.

— Il paraît que c'est un mot allemand qui veut dire étang des crapauds, parce que tous les crapauds du pays viennent au printemps frayer dans la mare.

— Patatras ! Bonsoir la poésie. Des crapauds et Krottenweyer !

— Ah I c'est que yous êtes dans les Allemands à partir d'ici ; il n'y a pas à dire. Mais c'est un bon pays tout de même. Vous verrez quel vin blanc! »

Gérard s'aperçut avec joie que les habitants avaient conservé quelque chose de leur costume original. 11 vit passer plusieurs vieillards en tricorne et en culotte courte, beaucoup de filles en jupon rouge, coiffées de paillettes et de rubans ; deux ou trois grands garçons qui promenaient à six pieds au-dessus du sol un bonnet en fourrure de renard.

Il fut flatté d'apprendre qu'il allait régner sur une place forte, quoique les remparts du quinzième siècle fussent démolis en plusieurs endroits et que l'extension prodigieuse d'un faubourg eût placé le mur d'enceinte au beau milieu de la ville.

La malle-poste descendait rapidement la grand'rue, entre deux rangées d'auberges et d'hôtels. Il était facile de voir que cette artère d'une demi-lieue de long formait à elle seule toute la ville. Les petites rues latérales ne méritaient pas d'être nommées. On leur avait pourtant donné des noms très-pittoresques, qui amusèrent beaucoup la curiosité de Gérard, parce qu'ils exprimaient tour à tour le génie rêveur et le bon sens prosaïque des peuples allemands. C'était la rue de VAme-qm-monte-au-Ciol et la rue de la Soupe-à-POg?mi; la rue du Nuage- Argenté et la rue des Cochons-de-Lait ;

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la rue du Sou, la rue du Liard^ la rue des Pommes-deterre-bouillies el la ruelle du Courage-Indompté.

Autant de maisons, autant d'auberges ; et pourtant l'aspect de la grand'rue ne manquait pas de variété. Le portail s'ouvrait assez uniformément sur une vaste cour entourée d'écuries et de remises, et couronnée d'un balcon de bois; mais il y avait façade et façade. Les vieilles auberges patriarcales comme le Lion-d'Or^ le Cerf-d\Argent^ WJigle-lSoir, le Brochet, le Chasseur, V Etoile, se distinguaient par une décoration naïve comme au bon vieux temps. Celle-ci était peinte eu rouge, celle-là paraissait sculptée à coups de canif dans une énorme bille de vieux chêne, cette autre se distinguait par un pignon hexagone suspendu sur la tète des passants.

Quelques-unes étaient honorées tous les ans de la visite des cigognes, et l'on voyait sur leur cheminée la roue de charrette où les oiseaux voyageurs aiment à poser leur nid. Presque toutes affichaient en français et en allemand la formule sacramentelle ; Loge à pied et à cheval. Les Trois-Pichons (sic) indiquaient à l'étranger comment il doit prononcer le mot pigeon pour se faire comprendre. ]Mais le Soleil-d'Or, le Cep-de- Mgne, les Trots-Rois, étaient des monuments modernes, blanchis à la chaux, et, à peu de chose près, aussi propres et aussi confortables que les hôtels d'Allemagne.

Gérard descendit aux Trois-Rois, se laissa donner une chambre, mit une heure et demie à sa toilette et se fit mener à l'hôtel de la sous-préfecture, un hôtel qui n'était ni mieux ni plus mal que les autres, mais qui n'hébergeait qu'un voyageur à la fois.

Le concierge l'introduisit sans façon dans un vaste

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cabinet très-clair, où un petit homme trapu, ventru, couperosé, débraillé, vêtu d'un pantalon à pied et d'une robe de chambre à ramages, fumait du tabac de caporal dans une pipe turque.

« Monsieur préfet, cria le concierge en ouvrant la porte, vous devez parler à l'autre qui vient de venir. »

Le prédécesseur de Gérard, M. Durier, plus connu dans le monde des lettres sous le pseudonyme de Picpus, se leva d'un bond rapide, et vint embrasser le jeune homme.

(( Parbleu ! mon cher, lui dit-il, je suis bien aise de vous voir. Depuis six jours que je sais mon changement, j'ai vécu comme Abd-el-Kader?

— Comme Abd-el-Kader ?

— Mais oui, c'est-à-dire dans Valtenie. Il est bon, n'est-ce pas? Je l'enverrai à Saint-Firmin. Et vous êtes témoins, messieurs, qu'il n'était nullement préparé ! — Ah! j'en ai fait un autre hier : il faut que je vous le dise. Vous qui arrivez de Paris, savez-vous pourquoi les sauvages marchent tout nus?

— Mais, répondit Gérard un peu abasourdi, il me semble que le climat d'abord, puis....

— Allons donc! vous me la donnez belle! Moucher monsieur, les sauvages vont nus parce que Christophe Colomb les a découverts. Est-il joli, celui-là! Ah ! ma foi ! je n'ai fait ni une ni deux, je l'ai envoyé à Saint- Firmin. Mais parlez-moi donc de Paris, de la ville où l'on pense, où l'on rit, où l'on aime ! La petite Joséphine est-elle toujours avec ce grand escogriffe de Laubépin? Est-ce vrai, ce qu'on dit du directeur du Vaudeville ? Ah çà ! jeune homme, j'espère que vous n'avez point quitté la capitale sans applaudir la Griselte et le P or leur d'eau?

— Oui, Monsieur, j'étais à la seconde représentation .

— Il fallait être à la première, sapristi ! Vous avez perdu un couplet de facture, mais un couplet ! mon chef-d'œuvre, monsieur! Je ne vous dis que ça! Dormeuil l'a coupé, sous prétexte qu'il faisait longueur ! Ce scélérat de Dormeuil n'en fait jamais d'autres; c'est le père Coupe-toujours ! Si j'avais été là, il n'aurait pas eu si beau jeu. Oui, j'aurais défendu mon couplet jusqu'à la mort; je l'ai écrit à Saint-Firmin.

— En vérité, dit Gérard, je ne m'attendais pas à trouver dans mon prédécesseur un de nos écrivains les plus spirituels et les plus applaudis.

— Vous ne le saviez pas? Mais on ne sait donc plus rien à Paris? Ignorez-vous aussi que Champagne est percepteur à Vaugirard, et Saint-Firmin chef de division dans les pompes funèbres? sous d'autres noms, bien entendu. Ah! monsieur, c'est le diable que de travailler à distance! J'ai vu le temps où l'on bâclait un vaudeville en déjeunant, entre les huîtres et le cognac. Enfin, ils se sont décidés à me rapprocher un peu des camarades; on m'envoie dans le département de Seine-et-Oise. Espérons que la vue des Seine-et- Oisons me dégourdira. (Dites donc ! celui-ci est médiocre. Nous ne l'enverrons pas à Saint-Firmin.) Vous me demanderez peut-être comment un gaillard de mon caractère a pu porter neuf ans la livrée de souspréfet? Car il y a neuf ans sonnés que je suis dans la boutique. Hélas ! mon cher ami, c'est que les autres m'ont refait au même. Nous avions travaillé ensemble, nous avions fait nos farces ensemble ; nous avions risqué notre peau ensemble contre les ultras. Vous voyez là bas des pistolets qui ont fait quelque bruit et des

épées qui ont fait quelque besogne. Or donc, au lendemain des glorieuses, lorsqu'il s'est agi de partager le gâteau, j'étais là comme tout le monde, avec mon assiette vide et les dents longues. On n'eut garde de me repousser; tout au contraire : c'était à qui me ferait fête. « Tiens, c'est Durier ! c'est ce brave Durier ! le voilà donc, cet excellent Durier! Qu'est-ce que nous allons offrir à Durier! « Je n'avais que quarante-cinq ans, je me sentais encore de force à travailler pour mon pays; je réponds comme un nigaud : « Offrez-moi travail et danger ! « Là-dessus, un petit farceur qui riait en dedans, prend la parole et dit : « En présence de la coalition qui se prépare, nous devons, avant tout, pourvoir à la défense du sol. — Rien de mieux. — Nos frontières sont gardées, sauf un point. — Lequel ? dis-je. — Frauenbourg. Ses murailles tombent en ruine; si l'Allemagne le sait, elle passe le Rhin, et c'est fait de nous. ») Je réponds : qu'elle y vienne ! Là-dessus, on me nomme sous -préfet de Frauenbourg : 3000 fr. par an, pour commencer! J'arrive ici, je vois qu'on s'est moqué de moi ; j'entends rire les autres qui se partageaient les ministères, les recettes générales et tout ce qui s'ensuit. Je veux partir, retourner à Paris et leur dire leur fait : va te promener ! Je tombe amoureux; en voilà pour trois ans. Ma maîtresse meurt; je reste dix-huit mois à me désoler, tout en achevant quelques petites drôleries pour le théâtre. Enfin, mon pauvre garçon, de fil en aiguille, j'ai fait neuf ans de Frauenbourg : cela prouve qu'on n'en meurt pas ! »

Oq ne l'arrêtait pas aisément, une fois qu'il était parti. Il se mit à passer en revue, avec une verve intarissable, quelques-uns des hommes qui gouvernaient le pays. Il les avait tous fréquentés intimement, et il

en disait pis que pendre : « Un tel ? je le connais, j'ai vécu deux ans avec lui: c'est un sauteur! Celui-ci? Je ne connais que lui au monde; nous nous tutoyons depuis 1822; c'est un banquiste ! Champion? Noël Champion? J'ai été chef de claque à son cours: j'ai signé h son contrat de mariage, nous avons fait un journal ensemble ; c'est mon ami intime; c'est une canaille.

— C'est mon oncle, dit Gérard.

— Je n'ai pas dit qu'il fût mauvais parent, reprit M. Durier, sans autre excuse.

— Ce qui m'étonne un peu, dit Gérard, c'est que vous ayez pu servir dix ans un gouvernement que vous habillez si mal.

— Je ne l'ai pas servi du tout, et je m'en flatte. Lorsque vous connaîtrez Frauenbourc;, vous comprendrez que c'est la sous-préfecture la plus commode de France pour un esprit indépendant. Depuis l'heure de mon arrivée jusqu'à l'heure de mon départ (qui sonnera demain, s'il plaît à Dieu), je n'ai pas rencontré une seule occasion de faire de la politique.

— Même aux élections ?

— Les élections marchent toutes seules. On dit aux bons propriétaires: « Voici le candidat. •>•> Candidat veut dire en français, un homme pour (jui Ton vote. Làdessus, ils se rendent à la mairie et votent pour le candidat, sans jamais se tromper de nom. Le député de l'arrondissement est M. Hamburger, un ancien manufacturier de Strasbourg; il est en même temps conseiller général pour le canton. Je ne le connais pas, ni eux non plus. Lorsqu'il mourra (et je crois qu'il est vieux) vous serez quitte pour en présenter un autre.

— Mon oncle, par exemple.

— Je n'y vois aucun inconvénient, et vous n'y trouverez aucune difficulté. Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir à quelle bonne pâte de peuple vous avez affaire! Mon ami Stendhal reconnaît dans la nation française deux races distinctes : les Gaëls et les Kimris. Le Gaël, c'est moi par exemple, l'homme qui a la figure ronde et la tête près du bonnet; celui qui discute, qui fronde, qui raille et qui tire au besoin des coups de fusil dans la rue sans craindre de réveiller les voisins. Le Kimri, qui ne rit guère (le calembour est de Stendhal ; je m'en lave les mains), le Kimri a la figure longue et la patience encore plus longue. Il va comme on le pousse, travaille tant qu'on veut et se fait tuer en grand uniforme sur un geste de son caporal. Hé bien ! apprenez, mon bon, que Frauenbourg est exclusivement peuplé de Kimris. A Strasbourg, à Saverne, à Phalsbourg, on trouve passablement de Gaëls ; la Lorraine en est infestée ; si vous descendez jusqu'en Bourgogne, vous n'y trouverez qu'eux, et le vin qu'ils boivent là-bas n'est pas fait pour les dégaëliser. Les Kimris de Frauenbourg, qui pourraient boire du vin, maintiennent leur sang à zéro en s'ingurgitant des chopes de bière. Ne les dérangez pas ! c'est de la sagesse et de l'obéissance liquide qu'ils se versent dans l'estomac. Plus ils en boivent, moins ils songent à vous demander des explications, et plus il vous est facile de les administrer. Il y aura tantôt deux cents ans que Frauenbourg fait partie de la France, et pourtant, grâce à la bière, vous êtes encore en pays conquis !

La petite ville où vous allez régner n'est qu'une grande étape du roulage. Toutes les marchandises qui vont d'Allemagne en France ou de France en Alle-

magne, passent nécessairement par Saverue ou par ici. Voilà pourquoi vous avez vu tant d'auberges en arrivant. Avec quelques charrons et quelques maréchaux ferrants, les aubergistes sont les seuls industriels de Frauenbourg. Ils gagnent de l'argent gros comme eux, sans se donner beaucoup de peine. Les rouliers sont des bêtes d'habitude; on les a accoutumés à payer un franc chez l'aubergiste une mesure d'avoine qui vaut douze sous chez le grainetier. Ils payent sans marchander; moyennant quoi, on les nourrit presque pour rien et on ' les couche gratis, deux par deux, dans des chambrées de quinze à vingt lits. Cette industrie apporte dans la ville six ou sept millions, bon an, mal an j mais la ville n'en est pas plus riche, car elle boit et mange tout. Nos Kimris vont au cabaret, leurs femmes vont à l'église, et l'argent va on ne sait oii. Presque tous les ménages sont criblés de dettes, et le sol, un des plus fertiles de l'Europe, est à peine cultivé. Mais cela vous est parfaitement égal, du moins je me plais à le croire. Si les sous-préfets avaient tant pour cent sur le revenu net de leurs administrés, on emploierait peut-être une heure on deux à patrociner ces animaux-là. On leur enseignerait à traiter leurs affaires eux-mêmes, sans recourir à l'intermédiaire des juifs. A l'heure qu'il est, un Frauenbourgeois ne vend pas une vache à son voisin sans que le juif s'en mêle; la bête ne valût-elle que quatre-vingt-dix francs, le juif reçoit cent sous^du vendeur et autant de l'acheteur. Les mariages mêmes se traitent, comme les autres marchés, par l'entremise d'un fils d'Israël. Tout cela, mon petit vieux, a sa source dans l'ignorance. La^ langue de Voltaire est mieux comprise et mieux parlée à Mexico qu'à Frauenbourg. Quelques mots oubliés par messieurs les rou-

liers composent un jargon pittoresque, qui suffit à tous les besoins. Une jeune fille vous dit que son père est poucrement malade, et si la maladie se termine mal, vous apprenez que le pauvre homme est fouti. Mais vous ne vous attendiez pas sans doute à gouverner des académiciens. Qu'est-ce que ça nous fait à nous, que •nos administrés ne sachent ni le français ni l'allemand? et ça fait plaisir aux bons curés. Il faut vous dire que le clergé alsacien ressemble au clergé français comme une pomme de terre à une orange. Il se recrute parmi les fruits secs de Tagriculture. On met au séminaire les jeunes gens qui n'ont pas les capacités requises pour mener paître les bœufs. Ne vous en plaignez pas ! votre tâche en est plus commode. Heureux qui peut rencontrer sous la robe noire des hommes sans ambition, sans fanatisme, ronds, bons enfants, honnêtes et faciles à conduire comme ceux que je vous laisse à Frauenbourg !

— Je prévois, dit Gérard, que je n'aurai absolument rien à faire. C'est une occupation qui rentre assez dans mes goûts. Reste à savoir si la vie ne sera pas trop monotone. Quelles ressources avons-nous?

— Tout ce qu'un homme peut désirer : vin, kirsch viande de boucherie, gibier, volaille, poisson, écrevisses, fromages, fruits....

— Je me suis mal expliqué. Y a-t-il du monde à voir? Trouve-t-on à qui parler? Où passiez-vous vos soirées ?

— Eh! dans mon lit, parbleu! Ce n'est pas à courir les salons que je me suis fait ce joli petit ventre! A vous dire le vrai, ce qu'on appelle ici la société n'a rien de ce qu'il faut pour me plaire. C'est d'abord le tribunal avec toutes ses dépendances : quatre avocats.

quatre avoués, quatre notaires, quatre huissiers, tout par quatre. Mais j'ai la plus profonde horreur pour la justice de mon pays : elle m'a trop scié le dos, du temps que j'étais journaliste. Nous avons ensuite messieurs les employés des finances; mais ces gens-là sont mieux payés que nous , quoiqu'ils soient nos inférieurs; il y a là un contre-sens qui me choque. Les* professeurs du collège communal , petit monde : ça gagne à peine 1500 francs par an, et ça veut en savoir plus que nous. Enfin, l'officier de gendarmerie. Je ne le vois jamais passer dans la rue sans avoir envie de lui tirer des coups de fusil ; ah ! mais, c'est que j'en ai abattu deux^ en juillet 1830 ! »

Gérard éclata de rire à cette gasconnade. L'idée d'un sous-préfet tirant sur les gendarmes lui parut d'un comique achevé. M. Durier poursuivit :

« Nous avons encore quelques rentiers qui mangent leurs revenus ici, parce qu'ils y sont nés; bons garçons pour la plupart et grands chasseurs devant l'Éternel. Mais je ne chasse plus et je ne sors guère. Vous comprenez? Tout ce monde m'ennuie, parce que mon âme est à Paris. Il y a, cependant^ une famille que je vois encore : les Guernay. Ils sont les rois de Frauenbourg; après moi, s'entend. Ne manquez pas de leur faire une visite. Ils habitent le château, hors de la ville.

— N'est-ce pas leur propriété qu'on appelle le Krottenweyer? Je Tai remarquée en arrivant.

— Non; le Krottenweyer est au-dessus de la ville; le château ouïe moulin des Guernay (car ils sont meuniers), est en bas. Les Guernay sont inteUigents et hospitaliers; M. Jeffs est un avare, un ours. La fortune des deux maisons est considérable, mais M. de Guernay

dépense noblement ses revenus, et Jeffs économise ignoblement les siens. »

Comme l'entretien s'était prolongé jusqu'à six heures, M. Durier fit dire à l'aubergiste qu'il lui fallait deux dîners au lieu d'un. Il amusa son hôte et se grisa luimême, douce habitude qu'il avait prise à la suite de ce fameux chagrin d'amour. Inutile d'ajouter qu'il tint le dé de la conversation jusqu'à la dernière minute. Il raconta ses duels, ses procès et ses aventures parisiennes; il se déboutonna de tous ses projets dramatiques et littéraires, et raconta le plan d'un petit livre qui lui trottait par la tête : la physiologie du bon enfant.

Minuit sonné, il ramena Gérard aux Trois-Rois, non sans couper quelques cordons de sonnette et sans agacer les petits chiens loups qui faisaient la garde sous les voitures de roulage. La force de l'habitude! Finalement, il embrassa le jeune homme et lui dit en lui frappant sur le ventre : comme je file demain matin, il faut que tu écoutes mon couplet final :

Gentil garçon, aimable cœur, Comme j'ai plu, tâche de plaire.

Je souhaite, ô mon successeur, Que nous ayons un succès frère!

J'espère qu'il est tapé, celui-là! Je le dirai à Saint- Firmin!

Qi^^

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