LE MOULIN ET SES HABITANTS
En ce temps-là, M. et Mme de Guernay vivaient heureux, comme on dit à la fin des contes de fées. Quoique jeunes, ils avaient déjà beaucoup d'enfants. C'était d'ailleurs un fort joli couple, et leur famille, tant ascendante que descendante, ne les déparait en aucune façon. Lorsqu'ils sortaient de leur moulin pour quelque visite en ville ou quelque partie en forêt, les bourgeois de Frauenbourg et les paysans des environs reconnaissaient de loin leur char-à-bancs attelé de deux beaux chevaux noirs. Tel s'arrêtait, les bras ballants, contre un noyer de la grand'route; tel autre se plantait en espalier sur le pas de sa porte, et tous étaient leur bonnet, leur casquette ou leur chapeau en signe de respect. Si quelque étranger s'était trouvé là, on lui eût dit, avec l'accent que vous savez :
« Voici la plus belle famille du pays ; vous feriez bien du chemin en France ou en Alsace avant de rencontrer mieux. »
Un touriste anglais ayant demandé à l'aubergiste
des Trois-Rois s'il y avait quelque chose à voir dans la ville :
« Oui, répondit naïvement le père Muller, nous avons la famille de Guernay. »
Je vous ai dit que les maisons grandes et bien bâties ne manquaient point à Frauenbourg. Cependant il n'y en avait qu'une seule que les paysans honorassent du nom de château; et c'était précisément celle où M. le baron de Guernay changeait le blé en farine. Ils ne disaient pas : « Je vais faire moudre mon grain au château, » ce qui eût été ridicule. Mais ils disaient :
« Je porte mon grain à moudre; après quoi, j'entrerai faire une visite au château. »
Indiquant ainsi à mots couverts que l'habitation attenante au moulin était occupée par des seigneurs. Une preuve de ce que je vous dis, c'est que personne ne s'avisait de prendre pour un château la maison de M. Jeffs, quoiqu'elle eût infiniment plus de style et qu'on aperçût de loin ses quatre tourelles.
Le moulin, vaste et commode, était construit en fer à cheval. Un vieux bâtiment bien entretenu longeait la rive de laFrau sur une étendue de cent cinquante pas, et la chevauchait à la fin. C'était la maison d'habitation, suivie du moulin. Dix bonnes paires de meules travaillaient là nuit et jour, tout le long de l'année. Chacune d'elles gagnait dix francs tout net en vingt-quatre heures, ce qui donnait un revenu total de trente-six mille cinq cents francs dans les années ordinaires, et trente-six mille six cents pour peu que l'année fût bissextile. Le train de culture, les étables et les ateliers occupaient une construction neuve d'égale étendue et située parallèlement à la première, de l'autre côté de la cour. Le fond était rempli par une haute et forte
bâtisse contenant des granges et des greniers, et couronnée d'un pigeonnier très-pittoresque. L'espace compris entre ces trois maisons se fermait par une grille de fer. Il y avait une jolie basse-cour derrière les étables et deux beaux jardins bien soignés, en amont du moulin, sur les deux rives de la Frau. Rien n'est plus élégant que cette petite rivière. Si les Alsaciens l'appellent la Frau (en français, la femme), ce n'est point une allusion à ses caprices, mais un hommage à sa beauté. Pour l'admirer dans tout son éclat, il faut se placer sur le ponceau du moulin, une demi-heure avant le coucher du soleil. On voit l'eau accourir de loin, toute frétillante d'impatience, puis ralentir sa marche et s'étendre comme endormie sous une arcade de saules pleureurs.
M. le baron Hubert de Guernay-Cany, membre du conseil d'arrondissement, capitaine des sapeurs-pompiers et gendre du maire de Frauenbourg, était, on peut le dire, beau comme un dieu. J'entends comme un de ces dieux du Nord qui boivent l'hydromel dans le palais d'Odin, sans prendre la taille aux Yalkyries. Sa stature n'était pas précisément colossale, mais il s'en fallait de bien peu. Il aurait pu passer pour géant si la juste proportion de tous ses membres n'eût justifié la hauteur de son corps. Figurez-vous le moule de la grande armure de François 1", un torse fait pour remplir les cuirasses les plus héroïques, des bras nés pour pousser la lance, des jambes assez puissantes pour étouffer un double poney. Ce bel édifice de chair et d'os était couronné d'une tête carrée, blonde, rose et souriante. La transparence de la peau, l'éclat limpide de deux grands yeux bleus, les dents blanches qui brillaient sous la moustache, les narines ouvertes
pour respirer largement l'air et la vie ; tous les traits de cette heureuse figure exprimaient la bonne santé, la bonne conscience et la bonne humeur. La petite Mlle Faber , du Brochet , dit un jour , en le voyant passer dans la rue :
f( J'aurais peur d'un grand mari comme M. le baron : il me mangerait. J'aime bien mieux mon cousin Christian, qui est joli comme une demoiselle. >^
Mais la tante Schumacker, qui se connaît en hommes, se mit à hausser les épaules et sourit philosophiquement.
Quelques riches particuliers de Frauenbourg et même plusieurs employés des droits réunis se faisaient habiller par un artiste de la capitale. Le commis voyageur venait prendre mesure tous les ans et voir de combien de centimètres la bière avait enflé ces messieurs. Mais le baron de Guernay ne donnait point dans ce genre d'élégance. Cavalier, piéton, chasseur infatigable, adonné dès l'enfance à tous les exercices de corps, il se souciait avant tout d'être à l'aise. Quoiqu'il eût habité Paris et foulé le boulevard des Italiens comme tant d'autres, ses trente ans et ses quatre-vingt mille francs de rente se laissaient habiller par un tailleur du cru. Tous les vêtements qu'il portait étaient larges et de gros drap, mais d'un drap souple et chaud, qu'il tirait d'Angleterre. Sous un gilet de couleur sombre et boutonné jusqu'au col, il cachait une chemise de fme toile de Hollande, blanchie à la maison et conservée entre deux sachets de poudre d'iris. Ses cheveux, taillés en escalier par le coiffeur dentiste de la ville, recelaient certain parfum d'une suavité exquise, qui se récolte dans l'Inde et se vend chez un seul marchand à la foire de Nijni-Nov-
gorod. Ce seigneur négligé en apparence avait des recherches de propreté inconnues aux autres habitants du pays : il prenait des bains, par exemple. Cette habitude parisienne fit d'abord jaser quelques dévotes ; d'autant plus qu'on l'accusait de l'avoir communiquée à ses enfants, à sa femme et aux parents de sa femme. La gouvernante du curé, qui jouissait d'une certaine autorité en matière religieuse, n'hésita point à soutenir dans une veillée que l'usage des bains était un restant d'idolâtrie et un hommage rendu par l'âme au corps. Cependant le public avait passé condamnation là-dessus, parce que l'autorité du château était grande, et que de M. le baron tout semblait bien.
Il était très-fort et très-adroit, et il ne négligeait aucune occasion de le devenir davantage. Joachim Holtz, l'ancien prévôt du 32% venait tous les matins se faire boutonner par lui. On avait établi un tir au pistolet dans le potager du château, le long de l'allée aux framboises, et Dieu sait combien de poupées de plâtre il y cassait par semaine ! Aucun garçon du moulin n'enlevait un sac de farine aussi dextrement que M. le baron. Enfin tout Frauenbourg se rappelle les belles choses qu'il fit à la tête des pompiers, dans la nuit du grand incendie. Il arracha tout seul une poutre que trois couvreurs n'avaient pu ébranler, et sauva par cette manœuvre l'antique auberge du Rebstock.
On pense généralement que les hommes de belle taille et de forte constitution sont impropres aux choses de l'esprit; comme si les idées ne mûrissaient à leur aise que dans le cerveau énorme d'un bossu. M. le baron de Guernay vous aurait prouvé le contraire. Il ne se contentait pas de recevoir les journaux de Paris et de faire acheter les livres nouveaux qui en
valaient la peine : il les lisait lui-même, et non pour s'endormir, mais pour se souvenir de ce qu'il avait lu. C'était un esprit sain, cultivé, et même assez distingué. Il parlait le français et l'allemand avec une certaine élégance, tournait joliment un billet et raisonnait sans pédanterie, mais en liomme compétent, sur toutes les questions de droit, d'agriculture et d'économie.
Que si le lecteur se demande comment un homme de cette naissance et de cette éducation était meunier à façon dans une petite ville du Bas-Rhin, il ne tardera guère à l'apprendre.
Les Guernay, comme la physionomie de leur nom l'indique assez, ne sont pas d'origine alsacienne. Le manoir de leurs ancêtres, construit vers l'an 900 de l'ère chrétienne, ornait une falaise du pays de Caux : on en montre encore une pierre ou deux entre Fécamp et Saint-Valery. Un chevalier de Guernay suivit Guillaume le Conquérant à Hastings et fit souche de pairs d'Angleterre. La branche aînée demeura en Normandie et s'y ruina si parfaitement que 93 ne trouva rien à lui prendre. L'Empire lui rendit peu de chose, car en 1809 le dernier des Guernay de France était simple lieutenant au 17® léfirer. Il avait dix-huit ans de ser-
vice, onze campagnes, quatre bleesures et pas la moindre croix à montrer. Sa bonne étoile le conduisit à Frauenbourg avec le bataillon de dépôt qui s'en allait cueillir des lauriers à Wagram. Comme la ville n'a jamais eu de caserne, officiers et soldats reçurent des billets de logement. Le meunier Sturm, qui avait été brigadier de dragons avant d'être riche, réclama l'honneur de loger un officier, et les dieux, qui songeaient sans doute à l'accroissement de sa famille, lui
détachèrent le lieutenant de Giiernay. Il tomba malade au moulin, une vieille blessure s'était rouverte.
On le soigna du mieux qu'on put, le bataillon partit sans lui; vous devinez le reste. Sturm avait pour fille et pour unique héritière une grande blonde de dixneuf ans, ni laide, ni jolie, mais sensible comme une tourterelle et mélancolique comme un saule.
Le lieutenant l'intéressa d'abord par ses souffrances; une fois guéri, il l'étourdit par sa grosse gaieté. Ajoutez que l'épaulette exerce une fascination irrésistible dans un pays militaire comme est l'Alsace.
M. de Guernay avait su se rendre agréable et utile, suivant le précepte d'Horace. Il péchait dans la Frau les truites les plus belles et les écrevisses les plus prodigieuses; il ne manquait ni une bécassine au marais ni une gelinotte au bois; il chantait la chansonnette au dessert et tenait tête à son hôte devant une rangée de bouteilles. Tout le monde l'aimait donc au moulin, et le vieux Sturm ne se fâcha que pour la morale le jour où Catherine vint lui dire qu'il fallait absolument la marier au chéri de son cœur. Une démission fut envoyée à Paris, une meunière devint baronne, un baron devint meunier, et le papa Sturm devint grandpère; le tout dans l'espace de six mois.
Le bien-aimé de la blonde Catherine était ce qu'on appelle au régiment un lapin fini : homme de fond dans tous les genres, solide à la besogne et au plaisir, plus corporel que spirituel, doué d'une forte dose de gros bon sens, avec une pointe d'originalité soudarde. Il fit prospérer le moulin, rendit sa femme heureuse et hérita de l'estime des Frauenbourgeois le jour où le vieux Sturm mourut en odeur de bonhomie. Comme il n'avait qu'un fds, il se fit un point d'honneur de
l'élever lui-même. Cependant, il est permis de dire que la nature de ses talents ne le destinait point au sacerdoce de l'éducation. Le jeune Hubert reçut, à peu de chose près, les leçons qu'on donne aux enfants de troupe et au chien du régiment. Son père lui fit avaler du sucre trempé dans le kirschenwasser, à l'âge où les petits garçons ne prennent guère que du lait. Il lui fit faire sur ses genoux des exercices gymnastiques qui auraient cassé les reins d'un garçon moins bien bâti. Quand le pauvre baby se plaignait du froid, du chaud ou des coups qu'il avait reçus à la sortie de l'école, son père lui répondait en enflant la voix: « Tu en verras bien d'autres à la guerre ! » Catherine caressait son fils en cachette et pleurait à l'idée de le voir un jour soldat. Hubert eut un poney à neuf ans et un fusil à douze. Il fréquentait assez régulièrement le collège de Frauenbourg ; sa mère lui servait de répétiteur et de maître d'étude. L'excellente femme s'était appris à lire le latin et le grec, pour faire réciter les leçons de son fils. Le lieutenant professait un profond mépris pour le grimoire des vieux auteurs"; il n'estimait en littérature que la Théorie et le Tibulle français, c'est-à-dire Parny. Dix fois par jour, sous un prétexte ou sous un autre^ il venait arracher à ses livres l'enfant qui ne demandait pas mieux. Cependant Hubert fut bachelier à seize ans, et l'on parla de le préparer à Saint-Cyr. A cet instant décisif, Mme de Guernay trouva dans son esprit des ressources imprévues et une éloquence que personne ne lui connaissait. Elle remontra à son mari que le jeune Hubert était le dernier des Guernay et qu'il y aurait folie à livrer aux hasards de la guerre l'héritier d'un tel nom. Une maladie de croissance qui faillit emporter l'enfant appuya
fort à propos cette rhétorique maternelle, et comme le lieutenant ne savait pas au juste pourquoi il destinait son fils à l'état militaire, il ajourna ses projets. On convint que le jeune homme ferait son droit à Strasbourg en attendant mieux. Ne serait-il pas toujours temps de lui mettre le sac au dos lorsqu'il aurait ses vingt ans révolus et son diplôme d'avocat?
Pendant trois ans, Hubert vécut à Strasbourg comme tous les étudiants du même âge ; il ne se distinguait de ses camarades que par la régularité de ses habitudes et son indifférence au plaisir. Il suivait assidûment les cours, fréquentait la bibliothèque, évitait les brasseries, fuyait les jardins publics où l'on s'amuse et regardait d'un œil froid ces bonnes petites grisettes de Strasbourg, si accortes, si ouvertes, si confiantes, si désintéressées.
Cette conduite faisait le bonheur de sa mère et le désespoir du lieutenant. Il se désolait d'avoir un fils trop sage et disait à Catherine :
« C'est ta faute : tu l'intimides ! »
Hubert passa son dernier examen en août 1829, et revint à Frauenbourg avec la taille et la carrure d'un carabinier. Mais il n'en avait pas la vocation, et lorsqu'on reparla de l'état militaire, l'enfant, qui commençait à voter au chapitre, opta résolument pour le civil.
« J'ai fréquenté les officiers, dit-il, et je sais combien ils s'ennuient en temps de paix. Or, nous avons la paix pour longtemps, si le gouvernement ne change. Donc, j'aime mieux être un meunier actif qu'un militaire au port d'arme. Je me marierai jeûne ; le grandpère nous a laissé quelque chose comme cinq cent mille francs en terres, sans compter le moulin; c'est de
quoi vivre à l'aise et faire un sort à mes enfants, quand il m'en viendrait une demi-douzaine. Laissez-moi donc ici puisque j'y suis heureux avec vous et que mon ambition ne va pas au delà. »
Sa mère l'embrassa mille fois pour ces bonnes paroles; mais le terrible lieutenant ne se tint pas pour battu. Il avait eu une jeunesse orageuse, ses vieux jours s'écoulaient dans le calme et l'obésité, et il reportait l'honneur de ses' vertus tardives à toutes les sottises qu'il avait faites autrefois. 11 pensait que les jeunes gens doivent être fous, pour que les vieillards soient sages, et qu'un philosophe de vingt ans risque fort de mal tourner à soixante.
« Hé ! garçon ! disait-il à son fils en lui meurtrissant amicalement l'épaule, nous avons tous un compte à régler avec la bamboche. Hâte-toi de payer comptant, à l'âge où tu le peux sans faire de tort à personne. Si l'échéance était reculée, ça serait tant pis pour ta femme et tes enfants ! »
Si parfois, dans le tête-à-tête, Catherine essayait de convertir son mari à une autre morale, l'ancien soudard lui répondait :
« Ma bonne vieille, tu es la plus digne femme et la meilleure mère de famille de Frauenbourg; mais tu ne vaudrais peut-être pas si cher, si tu n'avais pas eu, en 1809, ton petit quart d'heure de jeunesse ! »
A cet argument personnel, la pauvre femme s'écriait : « Jésus Maria ! » en rougissant Jusqu'aux oreilles.
Elle eut beau dire et beau pleurer, le père décréta, au nom de la sagesse, que son fils irait passer quelques années à Paris et faire toutes les folies qui sont du ressort de son âge. Une pension quasi royale permet-
tait au futur meunier de fréquenter ce qu'il y a de mieux dans la mauvaise compagnie et de relever aux yeux des Parisiens la gloire, hélas! bien déchue, du nom de Guernay. Hubert ne se révolta point contre cet ordre tyrannique : les imaginations de vingt ans n'ont jamais eu peur de Paris.
Le lieutenant y conduisit son fils; il lui choisit un appartement sur le boulevard, une voiture à la mode, une paire de chevaux fringants et un domestique plus roué que tous les valets de Molière. Il pensait que le reste viendrait tout seul; c'est pourquoi sa sollicitude paternelle ne s'étendit pas plus loin. A'oici la dernière exhortation qu'il fit au jeune Hubert :
« Lorsqu'une fille de boutique entre en condition chez un confiseur, ou lui dit de manger des bonbons tout son saoul, afin qu'elle s'en dégoûte. Celle qui n'en grignoterait que deux ou trois chaque matin en garderait le goût toute sa vie et ferait du tort à ses maîtres, tandis que celle qui s'en est donné une bonne fois jusqu'aux oreilles en a pour le restant de ses jours et n'y revient plus. Est-ce compris? En avant^ marche ! Tâche de te flanquer une bonne indigestion de la vie et de nous revenir bien échaudé. Tu prendras six mois pour te refaire ; après quoi nous irons cherchera Thionville une certaine petite demoiselle que la maman te mitonne en douceur, et, nom d'un million de milliards de pipes! tu feras le roi des maris ! w
Le brave homme croyait bien dire, et nous reconnaîtrons peut-être par la suite qu'il n'avait pas absolument tort; mais il prêchait dans le désert.
Son fils se débrouilla facilement.il retrouva quelques jeunes gens nobles qu'il avait connus à Strasbourg; ceux-là le présentèrent à d'autres. Sa bonne mine, son
nom, son humeur aimable et l'argent qu'il dépensait lui firent dès l'abord une multitude d'amis ; il fut admis sans une boule noire au cercle aristocratique de la Nursery. C'était une réunion de tout jeunes gens, fondée par le marquis de Selvignac et le prince d'Armagne dans un bel appartement de la rue Godot de Mauroy. Hubert y apprit en un rien de temps ce qu'on enseigne dans ces sortes d'écoles : chez quel tailleur on s habille, dans quels cabarets il est permis de souper, dans quel délai se paye une dette de jeu, s'il est honorable de chambrer un ami pour lui gagner sa fortune à l'écarté, dans quelle mesure il est décent de plaisanter un sol, comment on se procure une avantscène pour les premières représentations, jusqu'à quelle heure on peut porter des gants de Suède, à quel degré il faut pousser la libéralité en amour pour n'ôlre ni dupe ni indélicat ; en quelle circonstance on peut risquer le pantalon gris pour dîner en ville. Le modèle et l'oracle de M. de Guernay était le prince d'Armagne, mais il ne sut ou ne voulut point le suivre dans ses précoces égarements. Il ne s'accoutuma jamais à dormir le jour ni à manger la nuit, deux choses également difficiles pour un enfant de la province. Le cynisme des Madelons l'intimidait beaucoup; il rougissait pour celles qui ne rougissent plus. Je ne voudrais pourtant pas jurer qu'il conserva au milieu de ces frottements de Paris le duvet irréprochable de la pêche ! mais il conserva sa belle santé et sa bonne réputation. Faute d'avoir fait une ou deux sottises mémorables , il échappa à cette popularité du bois de Bouiogne qui a perdu tant d'hommes de tout âge. Les gens qui le voyaient passer en voiture ne le montraient pas du doigt en disant son nom ; les demoiselles à la mode ne
se jetaient point à sa tête. S'il ne resta pas étranger à tous les plaisirs, du moins ignora-t-il jusqu'au bout les plaisirs mélancoliques de la satiété.
Le lieutenant n'avait pas encore pardonné à la sagesse incorrigible de son fils, quand la révolution de Juillet vint tourner au sérieux la physionomie riante de Paris. Catherine prit la poste et courut chercher l'enfant à travers les barricades. Elle tremblait d'arriver trop tard, et voyait déjà son Hubert, avec une fournée de gentilshommes, sur la charrette du bourreau. Elle le trouva plus gai et mieux portant- que jamais, et vaguement tenté de prendre du service dans les bataillons de la Charte. Aussi l'emmena- t-elle le soir même avec une touchante impétuosité. Deux mois après, un malheur imprévu décida de l'avenir du jeune homme en le fixant pour la vie à Frauenbourg. Son père mourut d'une pleurésie et le laissa à vingt ans chef de famille. A l'expiration du deuil, Hubert prit une femme des mains de sa mère.
La bonne Catherine avait été élevée chez les chanoinesses de Dieuze, comme presque toutes les Alsaciennes de sa génération. Elle avait formé au couvent une de ces amitiés d'enfance que le contraste des caractères rend plus étroites. Sa compagne inséparable était une jeune personne de Thionville, très-ronde, très-éveillée et toute pétillante de malice. Les deux amies se promirent d'abord qu'elles épouseraient le même homme; puis, lorsqu'on leur eut démontré que la chose était impossible, ellesjurèrentde s'unirdans la personne de leurs enfants. Cet engagement sacré, qui courait grand risque de tomber dans l'eau, fut protégé par les circonstances. L'amie de Catherine était riche. Elle épousa un capitaine d'artillerie sorti du
service, et elle eut trois enfants dont l'aîné était une fort jolie fille. Lorsque le jeune baron de Guernay fit le voyage de Thionville avec sa mère, il tomba facilement amoureux de Mlle Marguerite Honnoré et se persuada qu'il ne faisait pas un mariage de simple convenance.
Marguerite avait alors dix-sept ans, de beaux yeux bleus, des cheveux châtains qui tombaient jusqu'aux talons, une figure douce et intelligente. Sa petite personne était pleine de grâce ; il y avait dans tous ses mouvements certaine élégance bourgeoise et je ne sais quelle rondeur de bon ton qui devait faire la joie d'un mari et l'ornement d'un ménage. La première fois qu'elle tendit à son futur ses bonnes grosses joues, aussi colorées que des pommes d'api, un petit coin du ciel s'ouvrit aux regards d'Hubert. Il épousa gaiement. La dot n'était pas médiocre, la famille était digne et charmante. On se trouva si bien ensemble qu'on n'eut point le courage de se quitter. M. Honnoré était toujours sur la route de Frauenbourg avec sa femme et ses deux fils. Après deux ans de ce manège, il prit un parti énergique, loua sa maison de Thionville, vendit tous ses biens de campagne et vint s'établir au moulin.
C'est dans cette grande et commode maison, sur les bords charmants de la Frau, que les jeunes époux éternisèrent la lune de miel, au milieu de la sympathie de tout le monde et de l'abondance de toutes choses.
Les bâtiments de grès rouge, la grille de fer forgé, les longues galeries de bois découpé qui régnaient autour de la cour, les grands meubles de noyer poli, les hautes armoires où le linge odorant s'entassait en piles énormes, l'argenterie pesante, écourtée par l'usage de
plusieurs générations, tout enfin, jusqu'à la familiarité respectueuse des serviteurs, donnait à la vie du moulin une honnête couleur patriarcale. La première fois que la jeune baronne fit le tour de son domaine, elle sauta, par un élan de joie enfantine, jusqu'à la moustache de son mari. « 0 mon Hubert! lui dit-elle, trèsmille fois plus beau qu'un palais : c'est le paradis des bonnes gens ! »
Elle admirait naïvement tout ce qui appartenait à son mari, jusqu'à ses fusils, ses carniers et ses guêtres. C'était avec une sorte de respect religieux qu'elle montait au cabinet d'Hubert, une grande pièce trèssimple, ornée de quelques armes et de quelques livres, meublée d'un bureau de vieux chêne, de six fauteuils et d'un large divan. Si vous l'aviez vue sur la porte du chenil, caressant Tambeau et Tambelle ou livrant une paire de gants neufs à la dent acérée d'un jeune pointer anglais, vous auriez deviné la femme plus aimante qu'aimée, la sujette éblouie de la majesté de son roi. Durant une série de dix années sans nuai^es, elle fut uniquement occupée de son amour. Elle ne songea ni à s'assurer par la coquetterie un certain empire sur son mari, ni même à ménagerdans sa beauté l'avenir de son bonheur doriiestique. Entre 1831 et 1840, elle fut mère six fois et mit un certain orgueil à nourrir ses quatre garçons et ses deux filles. Cette fécondité et ce dévouement ne l'embellirent point aux yeux des étrangers, mais, quoique sa taille fût perdue, Hubert, qui la voyait tous les jours, se persuada qu'elle était toujours la môme. Il était heureux par elle et par elle seule. Marguerite passait sa vie à comparer Hubert aux étrangers et à se convaincre qu'il était supérieur au reste de l'humanité. Hubert ne comparait
sa femme à personne. La loyauté d'une part, la reconnaissance de l'autre, lui disaient qu'il ne devait avoir des yeux que pour elle. La demi-solitude oii il vivait renfermé et le régime de la campagne lui avaient fait une douce nécessité de son bonheur facile et quotidien.
Mme Honnoré n'avait pas donné sa fille à un géant sans exprimer cent fois les terreurs comiques et touchantes de Mme de Sévigné. Mais lorsqu'elle eut constaté que le mariage réussissait fort bien à Marguerite, sa vie ne fut qu'un hymne de joie, un frétillement d'allégresse, un chant d'oiseau. La brave dame était une de ces natures actives et turbulentes qui ne sauraient vivre un quart d'heure hors du mouvement et du bruit. Son seul chagrin en ce monde était de ne posséder qu'une langue pour tout ce qu'elle avait à dire, et que deux mains pour tout ce qu'elle avait à faire. Matin et soir, elle courait comme une navette entre la salle d'étude de ses fils et la chambre de ses petits-enfants ; entre le parc de ses petits poulets et le pavillon du bord de l'eau où jouaient ses petits canards. Tous les petits êtres de la maison relevaient de son zèle et lui appartenaient par droit de naissance. Elle comptait son monde tous les matins, elle s'assurait par ses yeux que personne ne manquait de rien et que la santé florissait sur toute la ligne. Si une petite fille avait toussé dans la nuit, si une couveuse de Cochinchine s'était assise un peu trop lourdement sur un poussin, Mme Honnoré était tout en l'air; elle ne se possédait plus. Cette providence bruyante se faisait adorer de ses innombrables élèves : dès qu'elle ouvrait la bouche, une rumeur confuse et discordante lui répondait de tous cotes; mille petites
Yoix aiguës se mêlaient avec empressement au bruit de sa voix.
Elle s'était donné un surcroît d'occupation en dérobant à Catherine le portefeuille du commerce et le ministère des relations extérieures. C'était elle qui allait tous les jeudis au marché, en grande toilette, et suivie de deux servantes. C'était devant elle que les colporteurs juifs déballaient leurs marchandises, et vous auriez pu croire qu'elle accaparait toute la toile du pays si vous aviez compté les douzaines de paires de draps, de serviettes et de torchons qu'elle entassait avec une sorte de rage. Lorsqu'une armoire n'était qu'aux trois quarts pleine, elle se faisait un devoir d'acheter du linge pour la remplir, et si quelque douzaine de serviettes se trouvait sans logement, MmeHonnoré faisait demander à ses braves juifs s'ils ne connaissaient pas une bonne armoire à vendre. Aussi les ménagères de Frauenbourû; disaient-elles avec une admiration mêlée d'envie : « Il y a assez de toile au château pour paver la grande route jusqu'à Paris ; c'est la seule maison du pays où l'on ne fasse qu'une lessive par année. »
Mme Ilonnoré ne cédait à personne le soin de préparer les confitures, les conserves, les fruits à l'eaude-vie, les cornichons au vinaigre et toutes sortes de bonnes choses qu'elle collectionnait pour l'amour de l'art apparemment, car il en restait tous les ans des quantités prodigieuses. Les saucisses qu'on fabriquait sous ses yeux étaient plus nombreuses que le sable de la mer; elle suspendait tant de jambons dans les larges cheminées, que la fumée ne savait plus par où sortir. Si ces importantes occupations lui laissaient une heure de loisir, Mme Honnoré l'employait à tailler des
arbustes, à arracher de mauvaises herbes, à répandre les taupinières sur la pelouse du jardin, à arroser une plate-bande de fraisiers, et à faire, avec infiniment de peine et de sueur, ce que la moindre domestique aurait mieux fait en se jouant. Mais la'fatigue ne prenait pas sur elle, et elle puisait toujours de nouvelles forces dans le plaisir de se dévouer à quelqu'un ou à quelque chose. La seule personne à qui elle refusât obstinément ses bons soins était elle-même. Elle ne s'apercevait pas qu'elle avait des épines logées au bout de tous les doigts et un coup de vent en permanence dans les cheveux. Lorsqu'une visite la surprenait dans un déshabillé par trop farouche, elle disait en manière d'excuse : « Ne me regardez pas; je suis fagotée comme la poupée du diable! » Après quoi, elle était tout à la conversation. Si elle avait vidé la grande poche de son tablier, on aurait vu paraître un sécateur, un dé, un peu de monnaie, des clefs, des bonbons pour les enfants, des graines récoltées au jardin, quelques noix dans la saison, trois marrons d'bide en tout temps pour conjurer les rhumatismes, des lettres sans réponse et des jetons pour le loto : car elle se reposait tous les soirs en poursuivant le quine avec l'acharnement d'un chasseur.
Son mari le capitaine faisait moins de bruit et peutêtre plus de besogne. C'était un homme de soixante ans, plus grand que petit, droit comme un peuplier et blanc comme un furet. Personne au monde n'avait des goûts plus simples et moins de besoins : il mangeait un peu de temps à autre, pour faire plaisir à sa femme ; six heures de sommeil en hiver, cinq en été, lui suffisaient amplement. Une redingote bleue boutonnée jusqu'au menton était pour lui le dernier mot
de la coquetterie; mais je ne sais par quel miracle la poussière ne mordait point sur ses habits. Il ne portait aucun ruban à la boutonnière, quoiqu'il eût des brevets fort honorables dans le fond d'un tiroir. Jamais il ne parlait de ses campagnes; sa figure, rasée tous les matins avant le lever du soleil, n'avait rien de militaire; vous auriez dit un conseiller de cour d'appel ou un vieux doyen de Faculté. Depuis 1836, il était maire de la ville, et les habitants de Frauenbourg ne se plaignaient pas d'être gouvernés par un Welche (un Français). C'est le plus grand éloge que Ton puisse faire de ses vertus et de ses talents.
Il était constamment sur pied, comme sa femme, mais il ne se pressait jamais. 11 allait d'un pas mesuré, clignant des yeux avec bienveillance, comme un homme qui cherche des insectes. Ses journées étaient prises par la municipalité, par l'éducation de ses deux fils qu'il destinait à l'École de Grignon et à l'École centrale; enfin par le beau domaine qu'il faisait valoir. Ses récréations étaient de deux sortes, suivant la saison. En été, il promenait les enfants dans la campagne en leur donnant une leçon à chaque pas. En hiver, il s'enfermait à triple verrou dans sa chambre pour faire des vers latins : c'était son vice secret, sa seule jouissance égoïste. Bienfaisant par une nécessité de sa nature, cet homme avait des manies de prévoyance et débouté. S'il rencontrait un gland sur son chemin, il le plantait. S il découvrait un bel églantier au fond des bois, il y revenait le lendemain avec une greffe dans la poche. On voit encore aujourd'hui, dans la forêt communale de Frauenbourg, un grand rosier tout chamarré des plus belles roses remontantes. C'est le bon M. Honnoré qui s'est plu à réunir cinq ou six
espèces sur le même pied et à préparer aux voyageurs une gracieuse surprise. Ce bel arbuste vivra longtemps, et les gens de Frauenbourg iront encore y prendre des bouquets lorsque le nom de M. Honnoré et le souvenir de sa fin lamentable seront sortis de la mémoire des hommes.
Ce n'est pas seulement par des bienfaits de cette nature que le maire de Frauenbourg cherchait à se rendre utile. Il poursuivait patiemment un projet, ou, si vous l'aimez mieux, une utopie destinée à doubler la richesse de la France en changeant la constitution de la propriété.
Tandis qu'il préparait les voies à cette grande entreprise, sa femme trottait, Hubert chassait, Marguerite nourrissait, les enfants grandissaient, le moulin marchait, Mme de Guernay la mère faisait réciter les leçons des petits en tricotant des bas pour les pauvres, et tout le monde était content.
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