ORMUZD ET AHRIMAN
Le nouveau sous-préfet s'éveilla, la tête un peu lourde, dans la meilleure cliambre des Trois-Rois. Il commença par s'adresser à lui-même une demi-douzaine de questions, auxquelles il répondit comme il put. Le bavardage de M. Durier bourdonnait encore à ses oreilles; quelques bribes de la conversation de la veille lui trottaient par l'esprit, comme on voit, après la pluie, des lambeaux de nuages éparpillés dans un ciel pur. Le papier de sa chambre, représentant une forêt vierge, lui donnait des distraction^. Un gros perroquet rouge et vert, lutine par quatre sauvages demi-nus, criait distinctement : « Je le dirai à Saint-Firmin! «
Sa rêverie fut interrompue par une sensation de froid qui pénétrait jusque dans ses os; il s'aperçut que son haleine formait un nuage très-visible, et que ses moustaches étaient comme une herbe humide de rosée. Mais lorsqu'il chercha un cordon de sonnette pour demander du feu, il fut obligé de reconnaître que cet engin delà civilisation moderne n'était pas encore arrivé jusqu'à Frauenbourg. Il se leva donc à froid et sortit dans le
corridor pour appeler un domestique. Il en vint trois, coup sur coup, dont pas un n'entendait l'idiome qui se parle à Tours et à Paris. Enfin, le gros papa MuUer, patron de l'établissement, daigna monter lui-même et allumer le poêle de ses propres mains. Gérard profita de l'occasion pour demander des nouvelles de son prédécesseur, et lorsqu'il sut que M. Durier était parti au petit jour, il sentit redoubler sa mélancolie et se trouva seul plus que jamais.
On lui servit pour sa toilette un demi-verre deau dans une cruche de porcelaine : c'était la ration du voyageur. Les aubergistes alsaciens de ce temps-là (ils ne sontpas tousmorts aujourd'hui) croyaient qu'on sacrifie généreusement aux Grâces en se mouillant le bout du nez chaque matin. Mais Gérard, qui avait coutume de s'ébrouer dans l'eau tout à l'aise, pensa qu'il serait mieux à la sous-préfecture, et il s'y rendit avec son bagage sans perdre un seul moment.
Que la ville lui parut changée ! Le vent avait tourné au sud et soufflait violemment, emportant les tuiles rouges des toits, ni plus ni moins que des feuilles sèches. La neige se fondait en boue; une pluie persistante, obstinée, stupide, fouettait en plein visage le premier fonctionnaire de l'arrondissement. A en croire le thermomètre, la température s'était élevée de cinq ou six degrés; mais il ne faisait pas plus chaud que la veille. Un froid noir, mou, pénétrant, lugubre, avait remplacé ce joli froid de la gelée, si gai, si vif et si croquant. Le concierge de la sous-préfecture était méconnaissable, lui aussi, car il venait de s'emmitoufler la figure dans l'espoir d'apaiser la rage de ses dents. Comme il n'y avait pas d'autre domestique dans la maison, Gérard fut obligé de prendre patience jusqu'à
ce qu'il eût allumé du feu et donné un coup de balai. En attendant, le nouveau sous-préfet se rendit dans ses bureaux pour faire connaissance avec le personnel. Les bureaux consistaient en une chambre assez malpropre, ornée de douze cartons, de cinq ou six vieilles affiches et d'une carte de l'arrondissement.
Autour d'un poêle de faïence, dans une atmosphère qu'on aurait pu découper par tranches, trois employés fumaient leurs pipes d'un air somnolent et morne. Le chef de ce bureau était un gros homme épaissi par la bière et l'oisiveté; le second, plus maigre qu'un chat de gouttière, avait les joues creuses et les pommettes colorées d'un phtliisique; le dernier, frais adolescent de dix-huit ans au plus, ne savait pas encore à quel avenir il était réservé par les dieux, mais on pouvait prédire à coup sûr qu'il deviendrait un éléphant bureaucratique comme le numéro 1, s'il n'était pas atteint de consomption bureaucratique comme le numéro 2. Le gros homme à dix-huit cents francs déclara sans flatterie qu'il s'estimait très -heureux d'avoir échangé M. Durier contre M. Bonnevelle. Il protesta de son zèle en général et de son dévouement, sans dire à qui ni à quoi, et laissa entendre qu'une augmentation de cinquante écus lui était due et promise depuis des années. Mais lorsque Gérard essaya de se faire dire quels étaient les sentiments de la population, les besoins du pays, les améliorations urgentes, les progrès à poursuivre, le trio de secrétaires le regarda avec des yeux plus étonnés que s'il eût parlé le grec d'Athènes. Gérard s'aperçut avant de sortir que l'encre était sèche dans deux encriers et bourbeuse dans le troisième.
11 se promena ensuite dans sa maison, sous la cou-
duite du fidèle concierge que le mal de dents n'empêchait pas de se recommander lui-même.
c( Monsieur préfet, disait-il, j'espère que l'autre vous a bien parlé de moi. Je m'appelle Hartog, par un t barrée Je sais lire le français et l'allemand. D'ailleurs, ajouta-t-il avec une nuance d'orgueil nobiliaire, tout le monde peut vous dire que je suis enfant de Frauenbourg, né de père et de mère frauenbourgeois, et non pas un de ces étrangers qui viennent on ne sait d'où manger l'argent du pays! »
Cet homme fier de son origine se mit ensuite à louer les bagages du nouveau sous-préfet.
« Jamais, disait-il, aucun fonctionnaire n'avait apporté tant de malles avec lui. Quelle différence avec l'autre, qui n'avait que des épées, des pistolets, des pipes et quelques chemises de calicot! »
Gérard se débarrassa, non sans peine, de cet animal servile qui radotait obstinément sur ses talons. Il continua tout seul, et plus triste que jamais, son voyage à travers la sous-préfecture. Les appartements étaient grands, décorés dans un style officiel. Le meuble, officiel aussi, datait en partie de 1810, en partie de 1832. C'était décent, correct et propre, et cela ne disait absolument rien à l'esprit. Ce qui donne tant de charme au vrai chez soi, c'est qu'on y est environné de choses à soi; c'est que l'angle d'un meuble, le cadre d'un tableau, le dos d'un livre, quelquefois même une tache sur le papier de tenture ou une toile d'araignée au plafond, éveille en vous tout un peuple de souvenirs. Vos yeux se sont déjà fixés là, tel jour, en telle occa-
1. Gomme le t et le d se prononcent absolument de même à Frauenbourg, on les distingue par les noms de t barré et de t rond.
sion, dans une minute de joie ou durant une grande heure de tristesse. Il ne faut qu'un frottement du hasard, dans ce milieu si cher et si connu, pour rallumer des cendres qui paraissaient bien éteintes, pour ressusciter des plaisirs et des peines qu'on avait cru ensevelis dans l'éternel oubli. Le pauvre Bonnevelle, en sa sous-préfecture, aussi bien qu'à l'auberge des Trois- Rois, errait comme une âme en peine, cherchant le long des murs un clou, un pauvre clou oii il pût accrocher ses pensées. 11 n'y trouvait que des souvenirs de la veille, et ceux-là même déjà pâles et refroidis. Le plumeau de maître Hartog avait oublié sur une commode un petit tas de cendre noirâtre tombée de la pipe de M. Durier. Gérard s'arrêta longtemps devant une si étrange relique. Celte petite malpropreté froide et puante lui remit en mémoire la gaieté du vaudevilliste. Et je dois avouer que les plaisanteries du père Durier, quoiqu'elles ne fussent pas vieilles de vingtquatre heures, lui parurent glacées et nauséabondes comme les cendres qui. gisaient sur le marbre de la commode.
Le nouveau sous-préfet se jeta dans un fauteuil, appuya ses pieds contre un poêle, ferma les yeux et médita longtemps, longtemps, sur la destinée du fonctionnaire.
« Dire qu'il y a presque autant de sous-préfets en France que de jours dans une année! Et tous, sans exception, à l'auberge comme moi! Et les quatre-vingtsix préfets sont logés à la même enseigne avec leurs secrétaires généraux et leurs conseillers de préfecture! Et les ministres eux-mêmes ! Et tous les membres du corps enseignant! Et tous les officiers de terre et de mer! Et les cent mille employés des finances! Et tous
MADELON. m
les fonctionnaires en général! Tous sont campés en France comme les Turcs en Europe, prêts à lever la tente au moindre signal! On les envie pourtant, et c'est à qui regrettera de n'être pas à leur place. Comme si le plus humble boutiquier, l'ouvrier le plus chétif, le paysan le plus endetté n'était pas plus heureux que nous! Combien de sous-préfets ont fait les mêmes réflexions dans ce même fauteuil dont les ressorts demandent grâce! Combien ont défilé sous les yeux de cet imbécile de Hartog, qui a le privilège d'être chez lui! Quelle trace ont-ils laissée? Cette pincée de cendre ignoble est tout ce qui reste du dernier ; je n'ai qu'à souffler dessus, il n'en restera rien du tout. »
Il remarqua en souriant que toutes les pendules de la sous-préfecture étaient choisies de manière à braver les révolutions. C'était Horace écrivant VAï^t poétique; Moïse écrivant les Tables de la Loi; Achille s'arrachant une flèche du talon; Homère écr'iYantV Iliade, quoiqu'il ne soit pas bien démontré que l'écriture fût connue au temps de l'illustre aveugle. Mais du moins on était sûr que Robespierre lui-même, supposé qu'il revînt aux affaires, ne réformerait pas une pièce de ce mobilier.
Le seul meuble sujet au changement était un portrait du roi Louis-Philippe. Copie olTicielle, exécutée par quelqu'une de ces pauvres filles à qui l'on donne une commande de huit cents francs, quand elles sont jolies, pour encourager les arts. Bonnevelle trouva aussi dans le grenier un portrait de Napoléon en pied, et un Louis XVIH en pied, et un Charles X en pied, attendant son successeur à la porte, comme dans le caveau royal de Saint-Denis.
Il éprouva le besoin d'ouvrir ses malles pour s'entourer des quelques riens qui lui rappelaient le bon
temps. Harlog vint à son aide, et Gérard dut à cet imbécile une minute d'hilarité. En déballant un portrait de Madelon, très-court vêtue, le concierge s'écria:
« Jésus Gott! la belle femme !... peut-être bien la sœur de monsieur préfet?
— Animal! répondit Gérard, est-ce que ma sœur, si j'en avais une, se ferait peindre dans ce costume-là?
— Pardon, excuse, monsieur préfet, mais on voit tant de choses à Paris ! »
Gérard acheva sa toilette, puis il écrivit à M. Champion que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes; puis il se fit apporter des Trois-Rois un déjeuner solide, puis il lut le Moniteur de l'avant-veille, y compris les annonces et le nom de M. Panckoucke, imprimeur, puis il s'aperçut que midi n'avait pas encore sonné! Cette découverte le plongea dans des réflexions de plus en plus profondes. Que de choses il avait faites depuis son réveil! Et pourtant il n'était pas encore parvenu à tuer la moitié d'une journée! Par quelle triste contradiction le temps était-il si court à Paris et si long à Frauenbourg?
Eu attendant l'heure des visites, il ouvrit un des livres qu'il avait apportés, mais il lui fut impossible de lire. Était ce la chaleur étouffante du poêle? Était-ce déjà l'ennui pesant de la province qui lui paralysait le cerveau, ou simplement la perspective de la longue corvée qu'il avait à fai'^e ce jour-là? Il maudissait M. Durier d'être parti si vite, sans le présenter à personne, et il bâillait à l'idée de s'introduire lui-même dans une cinquantaine de maisons.
« Que diable conterai-je à ces gens-là? et euxmêmes, que vont-ils trouver à me dire? Enfin, le sort en est jeté! »
Il envoya chercher une voiture, car le moyen, s'il vous plaît, de sortir à ^pied par ce dégel? Hartog lui amena au bout d'une demi-heure la célèbre berline des Trois-Rois, attelée de deux chevaux maigres. 11 se hissa par un escalier de quatre marches dans ce carrosse mérovingien et se fit conduire à tout hasard chez le seul particulier de Frauenbourg dont M. Durier ne lui eût pas dit de mal.
M. de Guernay le reçut au salon avec une politesse exquise, mais un peu froide. Peut-être avait-il écrit à ses amis de Paris pour savoir quel était ce nouveau sous-préfet qui lui tombait des nues. Peut-être même le prince d'Armagne ou quelque autre lui avait-il annoncé Gérard comme un décavé du grand tapis vert parisien. Il est certain que tout le discours du baron roula sur les habitudes tranquilles de Frauenbourg, sur la rareté des distractions, sur Fennui qu'un Parisien jeune et accoutumé aux plaisirs y éprouverait sans doute. Si pourtant M. le sous-préfet parvenait à se donner une passion champêtre, comme Famour de la chasse ou de la pêche, on serait très-heureux de mettre les eaux et les bois à sa disposition. La jeune baronne vint ensuite, avec son dernier enfant sur les bras : elle répondit quelques phrases banales aux banalités de Gérard. Mme de Guernay la mère parut à son tour, droite, maigre, un peu roide, ou plutôt roidie par cette défiance particulière qui saisit une dévote en présence d'un mondain. Cependant elle fut polie et presque avenante dans une certaine mesure, mais on sentait que sa cordialité même n'était qu'un effort de charité chrétienne. Gérard remercia timidement de la bonne volonté qu'on lui témoignait : dans le fond, il n'était pas à son aise, et il aurait levé la séance s'il ne
s'était cru obligé d'attendre M. le maire. M. Honnoré, qu'on avait arraché de sa chambre en forçant la consigne, entra en s'excusant. Après les compliments d'usage, que personne n'omet sous aucun prétexte à Frauenbourg, il promit à M. le sous-préfet le concours actif et loyal de la municipalité, dans le cas où ses idées le porteraient à faire quelque chose en faveur de l'arrondissement ; mais il ajouta bien vite, avec une résignation philosophique, qu'il n'entendait en rien faire violence aux intentions de M. Bonnevelle. La commune s'était accoutumée à pourvoir elle-même à tous ses besoins, sans rien demander au département ni à l'État, et aucune sollicitation indiscrète n'était venue troubler le repos de M. Durier pendant un règne de dix ans.
Gérard avait du sang dans les veines ; il sentit vivement la pointe d'ironie qui se cachait sous cette politesse. « IMonsieur, répondit-il, très-poliment aussi, je ne sais pas si M. Durier est venu ici avec le ferme propos de vivre en prince fainéant. Je suis plutôt porté à croire qu'il aspirait comme moi au bonheur de se rendre utile. Mais vous avouerez qu'il serait un peu excusable de s'être croisé les bras, si, le jour même de son arrivée, il avait trouvé chez ses alliés naturels une sorte de parti-pris de le mettre à l'écart et de faire le bien sans lui. Quant à moi, je ne sais rien de l'administration, mais je suis, Dieu merci ! en âge de tout apprendre. Je n'ai ni famille ni aucun autre lien qui me tire en arrière; tout mon avenir est ici; et si j'ai commencé mes visites par vous, c'est que je crois,... je croyais, du moins, sur la foi de M. Durier, que vous me feriez l'honneur de m'employer, dans la mesure de mes forces, à la prospérité de votre pays. »
M. Honnoré lui tendit la main et lui dit : « Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai accueilli plus froidement que je ne devais. Je n'avais pas l'honneur de vous connaître ; on nous avait laissé entendre que votre unique but, en venant à Frauenbourg, était de préparer la candidature de votre oncle, M. Champion. Et puis, faut-il vous le dire? nous n'avons pas été gâtés, jusqu'à présent, par nos sous-préfets. Mais, si vous pensez sérieusement à prendre en main les intérêts de vos administrés, nous serons très-heureux, mon gendre et moi, de vous montrer le bien à faire, et très-reconnaissants si vous voulez- bien vous servir de nous.
Gérard n'eut pas le temps de répondre, car la bonne Mme Honnoré entrait en courant et en parlant.
« Vous voilà donc enfin? s'écria Mme Honnoré, s'adressant au jeune sous-préfet. Nous savions votre arrivée depuis hier, et il me tardait joliment de vous voir. D'abord, mon cher Monsieur, vous avez une figure qui prévient en votre faveur. De plus, vous êtes à peu près du même âge que notre Hubert. Enfin, vous venez à nous tout de suite, sans trop vous faire attendre. Décidément, vous êtes le sous préfet de mes rêves ; il faudra que vous deveniez notre ami, ou que vous disiez pourquoi ! Mais c'est qu'on ne nous a jamais envoyé de Paris un si charmant jeune homme ! Vous verrez nos fonctionnaires ! Sur quatre, il y a toujours un louche et un bossu. Avez-vous encore vos parents ?
— Malheureusement, non, Madame.
— Eh bien ! voici une famille toute trouvée. Je vous adopte, moi! J'espère, monsieur Honnoré, que tu ne m'en donneras point le démenti. Un pauvre enfant, tout seul au monde, dans un pays inconnu, où personne
n'a péché, de mémoire d'homme, par excès d'hospitalité! N'ayez pas peur, on prendra soin de votre linge, et vous aurez une commode en ordre, j'en réponds ! On dit que vous êtes encore à votre aise, malgré tout; est-ce vrai?
— Mon Dieu! Madame, répondit Gérard, un peu étourdi et troublé, je serais bien malheureux s'il me fallait vivre de mon traitement.
— Alors, vous avez de quoi faire figure! Tant mieux! on tiendra votre maison, nous ferons les honneurs de chez vous; c'est à merveille. Le pauvre père Durier, un excellent homme dans le fond, n'avait que des dettes; sa pauvreté lui a fait du tort. Comment et pourquoi? direz-vous. La pauvreté n'est pas un vice. Non, mais quand on doit à Dieu et à diable, on invite ses créanciers chez soi pour leur faire prendre patience. Et alors, vous voyez les jolies réunions! Le vrai monde s'eiîarouche de coudoyer tous ses fournisseurs à la sous-préfecture ; on se plaint, on se froisse, et finalement on reste chez soi. Qui est-ce qui y perd? Le gouvernement, la politique, l'administration, tout! Non pas que j'en veuille à M. Dnrier, Dieu m'en préserve! Ce que je vous dis là, je le lui ai répété cent fois, de bonne amitié. A propos, je vous apprends que vous dînez avec nous !
— Mais, ^Madame
— Il n'y a pas de mais. D'abord, vous êtes mon prisonnier. J'ai vu la grande berline des Trois-Rois qui s'ennuyait dans la cour, et je l'ai envoyée à sa remise. Ainsi I...
— Mais je comptais faire aujourd'hui quelques visites.
— Vous les ferez demain! Et d'abord à qui, à quoi
vouliez-vous faire visite? Savez-vous seulement quelles gens il faut voir, quelles mauvaises bêtes il faut éviter? Je vous écrirai votre liste. Et pour que vous n'ayez pas l'ennui de vous présenter tout seul, Honnoré fera la tournée avec vous. C'est qu'on l'adore à Frauenbourg! Le père de la patrie ; rien de plus, rien de moins. Excusez-moi si je me sauve ; j'ai deux mots à dire à la cuisine. En attendant, on va vous montrer le moulin. Je parie que ce grand garçon-là ne sait pas seulement comment on fait la farine. Ah î les jeunes cens deParis! A tout à l'heure. Vous êtes un charmant garçon ; vous m'avez plu tout de suite ; je vous aime bien!... »
Si Gérard avait osé suivre son premier mouvement^, il aurait dit a cette bonne grosse enfant de la nature :
« Et moi aussi, ma chère madame Honnoré, je vous aime bien. Depuis que vous êtes entrée dans ce "salon 5 il s'est répandu dans l'air quelque chose de bienveillant et de sympathique. L'oppression qui pesait sur moi s'est enlevée aux premiers mots que vous avez dits; j'ai respiré plus librement, je me suis senti moins étranger chez vous ; j'ai regardé avec plus de plaisir les visages de votre famille; il m'a semblé qu'ils s'éclairaient tous du reflet joyeux de votre cordialité! Je vous aime bien, parce que les plaisirs de Paris et les griffes des Madelons n'ont pas arraché de mon cœur la fibre filiale qui tressaille toujours chez un garçon de mon âge, à la voix d'une honnête femme de cinquante ans ! ))
Voilà ce qu'il eût dit sans doute avec une emphase un peu ridicule ; mais comme il était déjà sous-préfet depuis plusieurs fois vingt-quatre heures, il trouva sans hésiter la formule polie et correcte que les trois
cent soixante-trois sous-préfets du royaume auraient trouvée aussi facilement que lui.
On lui montra le moulin, et non-seulement les dix paires de meules qui écrasaient tout le grain de l'arrondissement, mais trois machines à foulon, établies depuis quelques mois pour fouler les draps qui se fabriquent à Lichtendorf. Le baron Hubert de Guernay lui fit les honneurs de ce petit royaume qu'il gouvernait tout seul avec quelques ministres, plus blancs sans aucun doute que les ministres du roi. Lorsqu'il eut visité, observé et questionné tout à son aise, M. Honnoré s'empara de lui et le promena dans la ferme.
Le moulin l'avait amusé, mais la ferme Tétonna. On lui fit voir vingt-cinq chevaux solides, bien pansés, bien nourris et confortablement logés dans leurs stalles; trente bœufs de labour, deux cents vaches, taureaux et génisses, tenus avec un soin de propreté qui n'était pas.... qui n'est pas encore ordinaire en Alsace; cent porcs à l'engrais, dix-huit cents moutons à l'étable.
« En vérité, s'écriait-il^ voici un luxe tout à fait pantagruélique ! Que diable pouvez-vous faire de tous ces animaux-là ?
— Il n'y en a pas un de trop, lui dit M. Honnoré, et si je nourris tant de bétail, ce n'est point pour le plaisir de transporter dans le monde réel les hyperboles joyeuses de Rabelais. La ferme est d'environ mille hectares qui appartiennent à mon gendre, à mes enfants et à moi : nous avons, en dépit du proverbe, mis tous nos œufs dans le même panier. Une moitié du domaine est en culture, et l'autre en prairies, suivant les lois de la bonne économie rurale. Or vous saurez que
cinq cents hectares de terres arables, dans notre pays du moins, veulent quinze charrues et trente bœufs. Vin^t-cinq chevaux sont juste ce qu'il nous faut pour les hersages, les transports, le service du moulin et les besoins de la famille.
ce On a reconnu qu'un hectare absorbait tous les ans les fumiers d'une vache ou de six à sept moutons : c'est pourquoi je nourris dix-huit cents bêtes à laine et deux cent trente bêtes à cornes. Sur cent porcs que vous avez vus à l'engrais, on en vendra soixante ; nos ouvriers des deux sexes dévoreront le reste dans leur, année, car nous employons cinquante personnes, tant au moulin qu'à la ferme. La basse-cour et le pigeonnier, qui contiennent ensemble plus de mille têtes de menu bétail, sont destinés à varier notre cuisine; le trop-plein s'écoule au marché de Frauenbourg, et la dépense de ce petit monde est presque nulle, grâce aux détritus de la maison et aux criblures du moulin. Nos produits consistent en grains et plantes sarclées, telles que pommes de terre et betteraves ; nous faisons aussi du tabac et du houblon. Le revenu net de la ferme se monte, année moyenne, à cent mille francs. Le moulin avec les machines à fouler en rapporte aujourd'hui tout près de cinquante mille. Là-dessus mon gendre prend sa part et moi la mienne, au prorata de notre capital et de notre travail respectifs. Les produits de la basse-cour et quelques autres petits revenus composent le budget de Mme de Guernay et de ma femme. C'est justice, car elles se conduisent en dignes fermières, et leur surveillance assidue nous économise plus de dix mille francs par année.
— Les résultats sont beaux, dit Gérard, mais je suis étonné que des gens du monde, assez riches pour vivre
à Paris, se condamnent de gaieté de cœur à des calculs si absorbants et à une vie si étroite.
— C'est la yie de Paris qui est absorbante, et l'horizon de Yos premiers étages qui est rétréci. Tout ce que l'accumulation des hommes dans une capitale produit de bon, de beau ou de joli nous arrive avec un retard de deux jours : les idées nouvelles, les inventions utiles, les bons livres, les journaux bien faits, les discours éloquents, les pièces qui ont réussi et même les dernières modes de chapeaux ou de mante- .lets parviennent à Frauenbourg presque en même temps qu'à Montmartre! Et nous avons de plus que vous, messieurs les Parisiens, la santé, la bonne humeur, le grand air, les longues promenades, le soleil levant sur le Rhin, le soleil couchant derrière les bois; nous avons la famille nombreuse et bien portante; nous avons le plaisir toujours nouveau de voir croître et fleurir ce que nous avons semé ; nous avons la vie large et abondante, le droit d'inviter dix amis tous les soirs et d'allonger indéfiniment la table sans qu'il nous en cotite rien; nous avons enfin le privilège défaire de vraies aumônes à de vrais pauvres, que nous tirons de la misère au lieu de les enfoncer dans l'oisiveté. »
Gérard avoua de bonne grâce qu'il n'avait rien vu de tel à Paris.
« Mais savez-vous, dit-il, que l'agriculture, comme on la comprend aujourd'hui, est une admirable chose ? »
M. Honnoré sourit finement et répondit :
(( C'est la profession la plus facile à apprendre et la « plus agréable à exercer; elle embeUit et fortifie le « corps, elle donne aux âmes le loisir de penser aux « amis et à la chose publique; elle enseigne le coûte rage, la justice et l'hospitalité. »
« Ce n'est pas moi qui parle ainsi, mais un ancien capitaine de mes amis qui s'est fait cultivateur comme moi au retour de ses campagnes. Il s'appelait Xénoplion, et fut, à mon avis, l'apôtre le plus sensé du plus divin des hommes. »
On retrouva les dames à la maison, et Gérard ne manqua point de louer devant elles tout ce qu'il avait vu. Mme Ilonnoré, qui était revenue de la cuisine et de cent autres lieux, accepta ses compliments sans fausse modestie.
« Ne vous gênez pas, mon cher Monsieur ; vous ne direz jamais autant de bien que nous en pensons de nos chers hommes. IMon mari, c'est un bon Dieu pour nous, et pour tout Frauenbourg. Quant à mon gendre, c'est un ange ! Il ne lui manque que des plumes.
— Il est certain, dit Gérard, que Frauenbourg est un heureux pays. Sol fertile, culture savante, une prospérité commerciale qui dépasse toute imagination ! Je ne vois pas ce qui manque à mes administrés, ni en quoi mon bon vouloir trouvera jamais une occasion de leur être utile. »
M. Honnoré sourit tristement et répondit :
« Avant dix ans, Frauenbourg sera une ville morte. Les trois quarts de ses habitants auront émigré en Amérique, et les autres végéteront dans la misère, si vous ne nous aidez aies sauver. M. Thiers ne croit pas aux chemins de fer; il se trompe. En 1850, et peutêtre même plus tôt, Paris communiquera directement avec l'Allemagne : alors, le roulage, qui donne six ou sept millions à la population de Frauenbourg, ne sera plus qu'un souvenir. Au lieu de ces longs convois de charrettes comtoises, provençales et normandes, qui laissent tomber une pièce de cinq francs sur chaque
pavé de la ville, nous verrons passer à l'horizon des convois de marchandises comme ceux qui circulent depuis six mois entre ■Mulhouse et Thann. Je gagnerai peut-être vingt mille francs par an à cette révolution, moi qui ai des fourrages, des racines et des grains à transporter en France; mais qu'est-ce que l'intérêt d'un particulier devant la ruine de cinq ou six mille individus?
(( 11 n'y aurait que demi-mal si nos grands enfants d'Alsaciens possédaient quelques économies. Si seulement le peuple de Frauenbourg, sur les bénéfices énormes qu'il a réalisés depuis un siècle, avait mis un million de côté tous les ans ! Mais nous sommes, par malheur, une ancienne ville épiscopale; nous avons appris à compter sur la Providence beaucoup plus que sur nous-mêmes. Les profits sont dépensés au jour le jour, souvent même à l'avance. Le seul homme parmi nous qui possède un gros capital est une espèce d'usurier qui spécule de père en fils sur la folie de ses concitoyens !
— Mais, dit Gérard, nos gens verront sans doute à se créer d'autres ressources lorsqu'ils seront au pied du mur. A défaut du commerce, qui leur échappe, n'ont-ils pas l'industrie? On peut créer des fabriques, employer tous les bras du pays.
— Oui, mais on ne fonde pas une industrie sans un capital, aujourd'hui surtout que les grosses manufactures tendent à détrôner partout les modestes fabriques. Nous serions dans les plus jolies conditions du monde pour produire beaucoup et à bon marché, si la première mise de fonds était faite. La Frau est un cours d'eau puissant et rapide; nous avons dans la montagne vingt ruisseaux dont on n'a jamais employé la force.
liîos bois sont magnifiques; les tourbières de Lichtendorf, que personne n'exploite, fourniraient du combustible à Yil prix. La main-d'œuvre est encore à rien dans nos campagnes; on pourrait lutter avec le Zornhof de Saverne, qui fabrique la plus belle quincaillerie de France à des prix fort modérés. Au lieu d'expédier nos houblons à Strasbourg, on devrait faire ici la meilleure bière du monde : l'eau de la Frau est mise en première ligne par tous les brasseurs. Rien ne nous empêcherait non plus de distiller nos betteraves, ou de faire concurrence aux grandes raffineries du Nord. Mais, je vous l'ai dit, nous péchons par la base, c'està-dire par le capital. Le seul homme de Frauenbourg qui possède des. millions n'est ni assez instruit, ni assez intelligent, ni assez hardi pour se lancer dans les affaires : je crois d'ailleurs qu'au fond de son âme il aime mieux gagner peu en faisant des misérables, que gagner beaucoup en faisant des heureux : c'est un méchant. Voilà pourquoi nos pauvres gens ne se sauveront jamais par l'industrie. Reste l'agriculture.
— J'allais vous en parler. N'y a-t-il pas une sorte de contradiction entre la prospérité éclatante de votre ferme et la ruine dont vous menacez vos voisins ? Pourquoi les autres propriétaires de Frauenbourg, instruits par vos leçons, éclairés par votre exemple, ne réussiraient-ils pas comme vous?
— Pourquoi ? Mais d'abord parce que l'agriculture, aussi bien que l'industrie, exige une mise de fonds qui manque ici. Savez-vous bien qu'une exploitation comme la nôtre comporte au moins deux cent cinquante mille francs de matériel et de bétail ? En second lieu, le ban de Frauenbourg est morcelé en parcelles
12i MADELON.
microscopiques, et \ous savez que la terre divisée à l'excès ne saurait être cultivée avec profit.
— Je croyais, au contraire, que la division des propriétés était une source de richesse.
— Rien de plus vrai, dans une certaine limite. Il est
positif que la révolution a fait une besogne utile en
partageant les biens de la noblesse et du clergé, qui
étaient administrés en dépit du sens commun. L'avé- «
nement de tous les citoyens à la propriété a relevé -le moral du peuple et augmenté le revenu du sol français. Le Code civil, qui divise et subdivise incessamment l'héritage du père entre ses enfants, a consacré un principe d'éternelle justice. Mais ces bienfaits de 89 ont produit, au bout de deux générations, un mal que personne ne prévoyait. On commence à s'apercevoir aujourd'hui que la grande propriété avait du bon. Sans elle, point de pâturages ; sans pâturages, point d'élève; sans élève, point de bétail; sans bétail, poiat de fumier ; sans fumier, point de bonnes terres. J'omets bien d'autres conséquences désastreuses, comme le renchérissement delà viande, la décadence de notre cavalerie, el caslera. Tandis que les économistes se lamentent, les paysans, qui en sont toujours à 89, font le guet autour de chaque domaine de plus de cinquante hectares. Sait-on que le propriétaire est dans l'embarras? Jeffs accourt. (Jeffs est notre usurier, qui fait aussi le commerce des biens.) Il achète, il morcelle, il revend, et tous les villageois d'accourir à la curée. Les malheureux n'ont pas le sou, mais qu'importe ! Ils sont amoureux de la terre, et l'amour ne raisonne pas. Ils empruntent à dix pour acheter un lopin qui rend cinq de produit brut;, deux et demi de produit net. Et après? A la grâce de Dieu ! Ils feront des efforts héroï-
(lues; ils arracheront au sol tout ce qu'il peut rendre et quelque chose de plus ; ils transformeront la France en un vaste jardin maraîcher, comme la Chine; mais ils n'échapperont pas aux griffes de l'usurier: Et Jeffs leur reprendra un beau matin le morceau de terre qu'ils auront déjà payé deux ou trois fois, sous forme de renouvellements, d'intérêts et de frais ! »
Gérard Bonnevelle était consterné.
(c Savez-vous bien, dit-il à M. Honnoré, ce que vous annoncez là? Ce n'est pas seulement la ruine de Frauenbourg, mais la mort de l'agriculture en France.
— Hélas ! oui. Mais il y a un remède.
— Je le devine; il est pire que le mal. Déchirer le Code Napoléon et rétablir le droit d'aînesse ?
— Fi donc! Pour qui nous prenez-vous? Il n'y a qu'un seul moyen honorable de reconstituer la grande propriété immobilière : c'est (pardonnez-moi si j'ai l'air de parler grec), c'est de la mobiliser. »
La physionomie du sous-préfet indiqua clairement que M. Honnoré avait parlé grec.
ce Je m'explique, dit le maire. Figurez-vous une mine de houille qui vaudrait par exemple seize millions. Elle appartient à six mille individus, riches et pauvres; les uns en ont pour cinquante francs, les autres pour cent mille écus. Que penseriez-vous de nos propriétaires, si chacun d'eux creusait un trou et travaillait de son côté à extraire la part de charbon qui lui revient? Vous diriez : ces gens sont fous. Ils creusent six mille trous lorsqu'il suffirait de deux ou trois ; ils se mettent à six mille pour faire la besogne de vingt-cinq ou trente hommes ; la plupart d'entre eux n'ont ni la force physique ni les aptitudes spéciales qu'il faut pour extraire, transporter et vendre le char-
126 MADELOX.
bon. Ce sera grand miracle si à la fin de l'année leur capital de seize millions a produit plus de deux pour cent. Mon cher Monsieur, la chose est d'une absurdité si évidente^, que personne, en industrie du moins, n'a jamais procédé de la sorte. Les six mille propriétaires mobilisent leur capital de seize millions ; chacun d'eux met en poche sa part de propriété représentée par une, ou deux, ou mille actions, suivant le cas, et va s'occuper selon ses goûts et ses moyens à quelque cent lieues de la mine. Une bonne escouade d'hommes spéciaux, bien dirigés, bien outillés, bien exercés, creuse les trous, extrait le minéral, le transporte et le vend pour le compte de la société ; moyennant quoi, chacun des actionnaires reçoit au bout de l'année dix pour cent de son capital.
« Ce système est si logique, si conforme au bon sens, si heureusement contrôlé par l'expérience, qu'il est adopté dans l'industrie, dans le commerce, dans la. Banque, dans les chemins de fer, partout enfin , excepté dans les champs. Exemple, Frauenbourg. Le ban de la commune, déduction faite des bois et marais, est d'environ huit mille hectares, valant deux mille francs l'un dans l'autre, soit seize millions. Nous avons à peu près six mille Frauenbourgeois plus ou moins propriétaires. Si vous repassez ici dans cent ans, vous les verrez tous occupés à creuser leurs six mille trous ! Et leur capital rendra toujours un peu plus de deux pourcent, avec une déplorable persévérance. Supposez, au contraire, qu'on réunisse le tout en une seule ferme, vous multipliez par huit le capital et le revenu que vous venez de constater chez nous. Comme la terre de M. de Guernay est de qualité moyenne, on peut prendre mon exploitation pour base du raisonnement. Terre,
seize millions; matériel et bétail deux millions : total, dix-huit. Produit net, huit cent mille francs, ou quatre et demi pour cent; il faut doubler la somme pour établir le rendement brut, qui sera le véritable revenu du pays. Un personnel de quatre cents individus suffirait amplement à faire aller la machine : voilà cinq mille six cents propriétaires ou actionnaires de tout sexe et de tout âge qui auront le loisir de s'appliquer à autre chose, soit au commerce, soit à l'industrie. Et si nos grands enfants ont l'esprit d'économiser une demi-douzaine de millions sur leurs bénéfices avant la suppression du roulage, ils auront de quoi utiliser leurs chutes d'eau, exploiter leurs tourbières, fonder une raffinerie, une distillerie, deux brasseries, vingt scieries et une usine de métallurgie. Vienne alors le chemin de fer! Il nous trouvera tout préparés, et, loin de le maudire, nous serons heureux de l'employer au transport de nos produits. Est-ce clair?
— Parfaitement, dit Gérard. Mais êtes-vous bien sûr qu'une ferme huit fois plus importante que la vôtre donnerait un revenu huit fois plus grand?
— J'en doute si peu que je suis prêt à porter à la masse tout ce que nous possédons en terres, bâtiments, machines, bétail et argent comptant.
— Eh bien ! Monsieur, vous vous trompez peut-être, mais vous êtes un grand homme de bien, et il y a plus d'honneur à s'égarer avec vous qu'à se traîner dans les ornières du chemin battu. »
L'entretien fut coupé par l'arrivée de plusieurs convives, qui s'invitaient eux-mêmes à dîner. C'était un usage établi, et les amis de la maison venaient sans cérémonie, comme ils étaient traités sans façon.
M. Honnoré présenta successivement au nouveau
sous-préfet le conservateur des hypothèques, M. Giron, doux et respectable vieillard, passionné pour le whist à deux sous la fiche et pour la culture des oreilles d'ours; le receveur particulier, Giacomo Orlandi, ancien brigand delà Loire, ancien conspirateur, ancien' détenu politique, volcan mal éteint, le plus endiablé de tous les Corses; M. de Mercier^ garde général, jeune homme doux, blond, bien mis, bien élevé, ni buveur, ni fumeur, ni chasseur; le contraire d'un Nemrod. Après eux arriva dans sa voiture maîlre Benfeld, mobile comme l'onde, le plus remuant et le moins assis de tous les notaires. Il amenait le puissant docteur Gross, au nez pourpre comme un manteau de roi, et Charles Kiss, aux joues rouges, gros garçon de trente-cinq ans, pêcheur incomparable, hardi chasseur de tout gibier, cœur solide, pied sûr, main leste; trois mille francs de rente pour tout avoir, et plus riche dans sa médiocrité que le fameux Jeffs du Krottenweyer.
A six heures précises, la cloche sonna le dîner, et l'on vit paraître tous les enfants de la maison, sauf le dernier. Ce petit monde était d'une santé, d'une fraîcheur et d'une propreté charmantes, et véritablement il ne faisait pas trop de bruit.
^( Vous nous excuserez, dit jM. Honnoré, si nous gardons les enfants à notre table. La mode voudrait, je crois, qu'on les fît dîner à part, mais à quoi bon se priver d'un plaisir très-vif et très-naturel pour obéir à la mode? »
On ne saurait rien imaginer de plus simple que les repas du moulin, ni de meilleur. Quatre bons gros plats suivis d'une tarte aux pommes aussi large qu'une des roues du moulin; du fromage et des fruits pour tout dessert. On mangeait bravement le bœuf bouilli
dans les assiettes à soupe; tout le service était fait par deux soubrettes assez gentilles, qui ne changeaient point les couverts à chaque plat. Les convives n'avaient qu'un verre devant eux^ quoique la mode fût déjà d'en réunir des collections de sept ou huit devant chaque personne. Mais la cuisine était bonne, le vin excellent;, les fruits conservés par les soins de Mme Honnoré paraissaient cueillis de la veille; le café, que la jeune Mme de Guernay préparait elle-même sur la table, jouissait dans Frauenbourg d'une réputation méritée.
Il ne fallait pas être un observateur bien profond pour voir que les convives respectaient sincèrement la famille et admiraient un peu M. Honnoré. Le digne homme les avait tous convertis à sa grande idée, et si l'on discutait quelquefois autour de lui, c'était sur les moyens d'exécution. L'un voulait que l'État s'emparât de Taffaire et constituât dans chaque commune, par voie d'expropriation, une grande culture; l'autre prétendait que l'État fait tout plus mal et à plus haut prix que l'industrie privée : celui-ci conseillait à M. Honnoré de fonder une sorte de société secrète pour l'achat et la réunion des biens ruraux; celui-là préférait convertir les paysans par une prédication soutenue, dans un journal publié ad hoc. Tous prévoyaient que Jeffs serait le grand obstacle.
Son industrie avouée était le morcellement des terres : comment n'aurait-il pas combattu l'homme qui cherchait à les réunir? Ne Teùt-il pas fait par intérêt, il l'aurait essayé par haine, car il détestait personnellement M. Honnoré. Or il avait beau jeu, puisqu'il tenait sous son hypothèque les meilleurs domaines de Frauenbourg.
« Je m'étonne, dit Gérard, que M. Honnoré puisse avoir des ennemis.
— Monsieur, répondit Texcellent père Giron, le bien a dans tout pays et dans tout temps, deux ennemis : Tun s'appelle le mieux; ce n'est pas de celui-là qu'il s'agit à Iheure présente. L'autre s'appelle le mal. »
On raconta au sous-préfet l'aventure qui avait inspiré à Jeffs une haine implacable contre M. Honnoré. Deux ans plus tôt, en 1838, un pauvre aubergiste, nommé Reickhardt, propriétaire de l'Étoile d'argent, était venu se noyer dans le bief du moulin. On trouva au fond de sa poche une bouteille d'un demi-selier, bouchée et cachetée, avec un papier dedans. C'était une espèce de testament, adressé en forme directe au maire deFrauenbourg. Le malheureux suicidé y disait en termes formels : « Je meurs assassiné par l'usure de Jeffs. Si je suis venu me détruire à votre porte, c'est parce que vous êtes le plus honnête homme de la ville et le plus apte à me venger. Je vous lègue le devoir de punir cet infâme en publiant les causes de ma mort. ■>■> Suivaient quelques révélations accablantes pour le propriétaire du Krottenweyer. M. Honnoré fit venir Jeffs, lui donna lecture de ce document, et lui demanda s'il ne comptait rien faire pour la famille de Reickhardt : il y avait une veuve et trois enfants en bas âge. L'autre pleura, demanda grâce, et promit monts et merveilles si le maire consentait à détruire le papier. Le maire, qui croit toujours le bien, se laissa toucher par ce repentir criard : il jeta au feu la dénonciation du mort. Mais Jeffs ne fut pas plutôt rassuré qu'il se fâcha tout rouge, accusa la perversité des hommes, cria bien haut à la calomnie, et fit mine d'étrangler M. Honnoré. C'était là ce qu'il ne pardonnait pas au
maire, et ce que probablement il n'oublierait jamais.
Il y avait d'ailleurs toute une légende sur ce Jeffs. On s'en amusa plus d'une heure, tout en fumant, car on fumait autour de la table, dans cette maison patriarcale. Lorsque les enfants avaient dit bonsoir à la compagnie, les dames du logis insistaient courageusement pour faire accepter un cigare à leurs hôtes. Ces mœurs, qui paraîtraient sauvages à Paris, n'étonnaient personne à Frauenbourg. Le tabac a droit de cité par toute l'Alsace : c'est un enfant du pays. Au reste, la fumée de dix cigares pouvait passer inaperçue dans cette grande, haute et magnifique salle à manger, lambrissée de vieux chêne jusqu'au plofond.
Tandis que la jeune Mme de Guernay faisait le thé et que Mme Honnoré versait la bière qui remplace souvent le thé dans l'hygiène des Alsaciens, Charles Kiss raconta avec une verve comique la légende de l'usurier. Sa famille était d'origine anglaise, établie depuis deux siècles dans le pays. On ne doutait pas que le chef de la branche alsacienne n'eût quitté son ancienne patrie après avoir commis de sa main quelque crime épouvantable; pour le moins, il avait tranché la tête de Charles P^ Tous les Jeffs avaient prêté à la petite semaine et mangé leurs pommes de terre sans beurre, même avant l'importation de Parmentier, c'était constant. L'avarice implacable du paysan était incarnée dans celte maison. Le père abdiquait entre les mains de ses enfants dès qu'il ne se sentait plus capable de mener les affaires ; le fils étranglait ses vieux parents pour n'avoir point à nourrir des bouches inutiles. On s'attendait à apprendre d'un jour à l'autre la mort du vieux, qui était un peu sourd et lé2,èrement paralytique.
Personne ne doutait que lui-même, par esprit d'économie, ne demandât la mort à son fils.
Le domicile de ces coquins avait été longtemps au milieu de la ville; mais en 1816, un vieux notaire, homme de bien, s'était ruiné à creuser l'étang du Krottenweyer; le père Jeffs avait acheté le domaine, vendu les terres et gardé la maison avec le jardin qui ne lui coûtaient rien. C'était ainsi qu'en 1832 il avait acquis pour 200 000 francs 900 hectares de forêts domaniales entre Sarrebourg et Saverne. La vente de la superficie avait couvert le prix d'acquisition, et il avait eu le sol gratis.
On disait que le déménagement au Krottenweyer avait duré sept nuits, et que cette maison isolée renfermait des trésors féeriques. Sans compter les monceaux d'or et d'argent, il y avait certainement des sacs à pommes de terre remplis de pierreries. Les ajustements des dames Jeffs depuis deux siècles étaient entassés dans des armoires, tous en bon état et presque neufs, car on n'avait jamais rien usé dans cette famille. On parlait aussi de tableaux précieux, empilés dans des placards, attendu que le frottement de l'air aurait pu les détruire.
Une demi-douzaine de cliiens féroces gardaient les biens de M. Jeffs. Ces monstres ne vivaient que de voyageurs égarés dans les bois. Dans la morte saison des voyages, ils se soutenaient, tant bien que mal, en prélevant quelques biftecks sur les gamins du pays et les femmes qui vont chercher des feuilles mortes.
11 était démontré que Jeffs, après avoir allumé son feu, mettait un bouchon au bout de son soufflet pour économiser le peu de vent qui pouvait y rester encore.
Cinquante personnes dic;nes de foi avaient constaté que les armoires^ commodes et bahuts de la maison étaient non-seulement fermés à clef, mais encore mis sous scellés par le maître, afin que nul serviteur ne pût les ouvrir sans encourir la peine des galères. Et tout le domestique de la maison se composait de deux vieilles servantes, façonnées à l'image et ressemblance de leurs maîtres.
Un soir de 1839, le Jeffs régnant avait été contraint de donnera dîner. Quatre parents par alliance l'avaient surpris à l'improviste. Il vint lui-même, avec une servante, faire ses provisions à Frauenbourg. Chez Mme Schulmeister, la charcutière, il prit un jambon tout entier, mais il se réserva le droit de rapporter en déduction du prix le morceau qui resterait sur la table. Il revint le lendemain à dix heures et rapporta l'os!
Cet homme était chasseur, mais la chasse, plaisir libéral et plus coûteux que lucratif, était pour lui une affaire comme les autres. Il tirait bien, et dans les trois premiers jours de Touverlure, il fallait que les quinze francs de son permis fussent payés par les perdreaux. Si un lièvre lui partait à plus de trente pas, il ajustait sans tirer, pour se faire la main sans brûler sa poudre. Tout son gibier était vendu d'avance à tant la pièce, par un traité en bonne forme. Aussi les habitants de Frauenbourg l'avaient-ils exclu de toutes leurs chasses. Il sortait toujours seul, en plaine avec un chien d'arrêt, en forêt avec deux chiens courants, pauvres animaux mal nourris et transparents comme des lanternes.
— Mais, dit Gérard, en admettant pour vrai le centième de ce qu'on dit, comment un tel gredin peutil traverser Frauenbourg sans qu'on lui jette des pierres?
— Monsieur^ répondit Charles Kiss, il est enfant de Frauenbourg : ce mot répond à tout. D'ailleurs, sauf vous et moi et les personnes présentes qu'il faut toujours excepter, nul ne peut être sûr qu'il n'aura jamais besoin de Jeffs. Enfin, la province est singulièrement tolérante pour toutes les difformités morales et physiques. Ce qu'on voit tous les jours, au bout d'un certain temps on ne le voit plus. »
La soirée se termina par une grande partie de loto, dédiée à Mme Honnoré. Comme les enfants étaient au lit depuis longtemps, le docteur Gross put raconter quelques anecdotes sur la vie intime du célèbre Jeffs. Il paraît que l'argent n'était pas la seule passion de ce capitaliste. Deux ou trois fois la nature s'était vengée en lui inspirant des amours féroces pour quelque Maritorne du cru.
Ce paragraphe additionnel que j'abrège par nécessité, redoubla chez M. Bonnevelle la curiosité de connaître Jeffs. Il inscrivit ce nom d'office sur la hste de Mme Honnoré, et, quatre jours après son arrivée, le cœur encore tout affadi par les compliments et les banalités de soixante visites officielles, il prit le chemin du Krottenwejer dans l'inévitable berline des Trois-Iiois.
La maison, vue d'un peu loin, par un petit soleil de mars, avait tout à fait bonne apparence. Elle était bâtie à mi-côte, à l'entrée d'une vallée profonde dont les eaux couraient en ruisseaux vers l'étang. Un grand jardin en pente rapide s'étendait derrière elle et montait jusqu'à la route de Paris. Toutes les hauteurs environnantes étaient couronnées de grands bois et de rochers énormes; quelques ruines pittoresques, comme on en voit sur les rives du Rhin, s'élevaient à l'horizon.
Mais Gérard s'aperçut que le chemin de cette jolie propriété était dans un état déplorable. La berline cahotait à chaque pas des deux chevaux maigres, et l'on entendait craquer sa charpente comme les membrures d'un navire ballotté par la mer. Le sous-préfet interpella le cocher des Trois-Rois et lui dit :
« Quel diable de chemin est-ce là? Est-il classé?
— Non. M. Honnoré voulait le faire déclarer vicinal, mais M. Jeffs s'y est opposé. Il a trop peur qu'on vienne lui prendre son argent. Hue!... Allons, bien !... voilà que le monstre a fermé sa grille ! Nous attendrons une demi-heure ici avant qu'on se décide à nous ouvrir! »
Gérard pensait en lui-même que la grille avait du bon, car elle protégeait les visiteurs contre la férocité des chiens. Quatre ou cinq animaux hideux, pareils à des chiens de boucher, passaient la tête entre les barreaux et montraient, en hurlant, des rangées de crocs formidables.
« Sonnez donc ! cria le sous-préfet au cocher.
— x\h! ouiche! Ils ont économisé la sonnette. Et puis, si vous trouvez que les chiens ne nous annoncent pas assez comme ça !... »
Dix minutes s'écoulèrent. Les chevaux piétinaient mélancoliquement dans la boue, les chiens hurlaient sans aucun ménagement pour leur larynx. Quelquefois une note fausse suivie d'un silence, permettait de croire qu'une corde vocale s'était brisée dans l'action; mais ce n'était qu'une fausse alerte; la symphonie reprenait bien vite et d'un ton plus haut. Gérard se bouchait les oreilles, mais il ouvrait les yeux. Il vit que le jardin était absolument inculte et qu'on avait muré presque toutes les fenêtres de la maison, sans doute pour échapper à Timpôt.
Enfin parut une vieille sorcière qui achevait un bas de laine grise et se grattait la tête de temps à autre avec la cinquième aiguille de son tricot. Elle parlementa quelques minutes avec le cocher dans une langue inintelligible, et s'en alla sans ouvrir.
« Hé bien ? demanda Gérard.
— Monsieur, elle a dit qu'elle allait chercher le vieux bonhomme. Ils sont deux dans la maison, le père et le fils. Mais je vous défierais bien d'y trouver le Saint- Esprit. Eh! eh! » Ce cocher n'était pas un enfant de Frauenbourg, mais un Lorrain de Fénétrange.
Au bout de cinq minutes, un grand vieillard encore assez droit s'achemina lentement vers la grille. Il marchait sans bâton, mais les jambes vacillaient un peu. Son costume était de gros drap gris, avec des boucles d'acier aux souliers et aux jarretières. On apercevait sous son tricorne la couronne d'un bonnet de coton noir. La figure, rasée tous les dimanches, avait l'air d'un champ oii l'on a laissé le chaume. Quelques dents oubliées branlaient dans la bouche; les yeux bordés de rouge pleuraient vaguement. A considérer l'aspect général de la physionomie, on ne devinait que la fatigue, l'hébétement et peut-être un peu d'ivrognerie ; mais les mains disaient autre chose. Elles étaient énormes, noirâtres, crochues, crispées par les rhumatismes ou simplement par l'habitude de prendre, et couvertes de poils noirs en grosses touffes, les seuls qui n'eussent point blanchi sur tout l'individu.
Gérard descendit de voiture et s'avança vers la porte, assuré qu'elle allait enfin s'ouvrir. Mais non! Le vieillard ôla son chapeau, salua humblement à travers la grille, et dit en assez bon français que son fils serait désolé d'avoir manqué une visite si honorable. Il chas-
sait en forêt depuis le matin; personne ne pouvait dire à quelle heure il rentrerait; mais il ne manquerait certes pas d'aller remercier M. le sous-préfet et lui rendre ses devoirs.
Ce singulier accueil redoubla la curiosité de Gérard.
(' Parbleu! pensa-t-il en lui-même, je n'en aurai pas le démenti et je verrai ce qu'il y a derrière cette porte si bien close! » Il salua de nouveau et dit au vieux Jeffs : i( Monsieur, je regrette vivement de ne pas rencontrer monsieur votre fils, mais ce n'est que demimal puisque je vous trouve à la maison. Ma visite s'adressait à vous comme à lui, et quand vous aurez eu la bonté de faire ouvrir cette grille, j'attendrai patiemment en votre compagnie le retour du chasseur qui ne saurait tarder longtemps. »
Autre affaire! Le vieux était sourd. Il s'avança tout près de la grille et adapta sa main en cornet à son oreille droite, priant M. le sous-préfet de répéter plus haut ce qu'il avait dit. Gérard redit sa phrase avec tant de vigueur, qu'il domina la voix des chiens. Quelques mots, lancés avec force, pénétrèrent jusqu'aux recoins ténébreux où végétait un reste de pensée dans le cerveau du vieillard.
« Je vous demande bien pardon, répondit-il, en montrant ses terribles mains vides. Mais je n'ai pas les clefs; Jeffs les emporte toujours avec lui.
— C'est un peu fort! Il vous tient donc enfermé?
— Oui, à cause des voleurs. M'entendez-vous?
— Très-bien. Mais pourquoi n'aurait-il pas sa clef et vous la vôtre?
— 11 n'y en a qu'une. Nous avons acheté la maison comme ça. Je vous demande bien pardon. Ça sera pour une autre fois.
— Non! pensa Gérard. Je ne veux pas qu'il soit dit quej'ai fait une campagne inutile. A quoi me servirait-il d'avoir gambadé trois ans chez Amoros, si je me laissais arrêter par une méchante grille de cinq mètres? Au diable la gravité du sous préfet! j'entre par escalade. ^)
En un clin d'œil, il fut au plus haut de la grille. Il passa une jambe, puis l'autre par-dessus les fers de lance, et se mit en devoir de descendre dans le jardin. Le vieux Jeffs le regardait d'un air stupide et le cocher des Trois-Rois poussait des cris d'enthousiasme ; mais les chiens étaient apparemment d'un autre avis. Ilslui sautèrent aux jambes et tout me porte à croire qu'ils auraient fait connaissance avec la viande de sous-préfet si Gérard ne s'était arrêté à mi-chemin.
Il ne lui restait plus qu'à battre en retraite pardessus les fers de lance; mais tandis que l'amour-propre et l'instinct de la conservation le tiraillaient en sens inverse, il aperçut devant lui deux bassets jaunes suivis d'un chasseur qui portait un chevreuil sur les épaules. Le chasseur était JefTs; Gérard le reconnut d'emblée, quoiqu'il le vît pour la première fois.
Jeffs reconnut aussi l'assiégeant qui pendait à sa grille : peut-être l'avait-il vu passer en tournée de visites dans les rues de Frauenbourg. Il doubla le pas, sans toutefois quitter son fardeau, fit passer son fusil dans la main gauche, prit une grosse clef dans sa poche droite, ouvrit la porte et commença par chasser les dogues à grands coups de pied en criant : Houss ! houss! Après quoi il referma sa clôture à double tour, présenta la main à Gérard avec une courtoisie légèrement ironique et lui dit :
« Monsieur le préfet, je vous dois des remerciements. Vous m'avez montré que ma grille n'était pas
de bonne défense ; je la ferai arranger demain. . . . Hou s s donc, vermine ! c'est Monsieur le préfet , vous voyez bien 1
— Votre propriété est joliment gardée, dit Gérard, tout en marchant vers la maison.
— On ne se garde jamais trop. D'ailleurs, chacun s'arrange chez soi comme il l'entend.
— Il me semble, reprit le sous-préfet, que vous avez fait une bonne chasse aujourd'hui?
— Pas trop bonne. Un broquart de vingt francs et trois lièvres de cinquante sous. » Il jeta le chevreuil et son carnier sur le perron et dit à la sorcière qui était accourue en hâte : « Tenez, vieille folle, rangez-moi ça! » Le père avait suivi tout doucement, en écartant les chiens. JefTs se retourna vers lui et lui cria de sa voix forte et rude : « Nous n'avons pas besoin de vous. Rentrez dans votre chambre et buvez votre schnaps, vieux soûlard !
— C'est bon! c'est bon ! répondit le vieux. Si vous n'avez pas besoin de moi , je rentrerai dans ma chambre. »
Jefîs précéda le sous-préfet dans une grande cuisine nue et froide.
<( Monsieur le préfet m'excusera, dit-il. Acceptez une chaise ici, pendant que je me sèche au feu. »
Gérard accepta la chaise, qui était un escabeau de bois de chêne; mais il s'écarquillait les yeux sans trouver le feu.
« Marianne ! cria l'avare, un fagot ! »
Une deuxième sorcière accourut et jeta une demicharge de bois mort sous le manteau d'une cheminée immense. Jeffs chercha dans les cendres un restant de braise à demi consumée, prit une allumette de
chanvre soufré, la cassa en deux, en réserva la moitié et mit le feu à un fagot. Puis il s'assit à son tour sur un siège de bois, tira ses bottes sans vergogne, et sécha ses pieds nus à la flamme pétillante.
« Monsieur le préfet n'est pas chasseur?
— Mais pardon.... J'ai chassé quelquefois.
— Ah!... Qu'est-ce qu'on vend un lièvre à Paris ?
— Je ne sais pas combien on le vend; mais je crois qu'on l'achète cinq ou six francs, dans la saison.
— On me l'avait déjà dit, mais je ne voulais pas le croire. Bigre! Il fait bon chasser, dans ce pays-là.... Ici, Waldman! Ici, le chien! Qu'as-tu fait de ta femme?... Ah! la voilà. Séchez-vous, les bonnes bêtes! vous valez trente francs pièce, petites canailles ! Ne me faites pas la farce de crever : ça serait un vol. »
Tout en parlant, il se tournait et se retournait devant le feu, comme un rôti qu'on aurait embroché suivant la perpendiculaire. Gérard eut donc le temps de l'examiner en détail. Il s'était débarrassé petit à petit de tout son attirail de chasse; le fusil était resté dans le vestibule ; la poire à poudre et le sac à plomb reposaient sur une table de cuisine avec le manchon de renard et la casquette en peau de hérisson. L'homme, à peu près réduit à lui-même, représentait un robuste gaillard de quarante à quarante-cinq ans, ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre; mais solide, râblé, armé de bras vigoureux et de mollets énormes. Les cheveux taillés en brosse étaient encore d'une belle couleur brune et la figure ne montrait point de rides. Tin front large et haut, les sourcils proéminents et bien arqués, deux grands yeux noirs brillants comme des escarboucles au fond de leurs orbites, un nez aquilin, des dents superbes : en voilà certes plus qu'il
n'en faut pour faire un garçon présentable. Tout ce qu'on pouvait reprendre en lui, c'était la tête un peu forte, les épaules un peu hautes, les extrémités un peu grosses et les lèvres plus minces qu'une feuille de papier. Mais, au total, ce Jeffs si redouté des chercheuses de feuilles mortes, n'était pas un homme à faire peur.
Lorsqu'il vit son fagot tomber en cendres blanchâtres, et qu'il se sentit tout le corps plus sec que l'amadou, il chaussa des pantoufles de lisière et des sabots de hêlre noirci : « Je suis à vous, dit-il au sous-préfet. Mais comme je suppose que vous n'êtes pas venu pour visiter l'intérieur de ma bicoque, allons dehors. On dit que le paysage du Krottenweyer est le plus beau des environs; moi, je ne m'y connais point. N'ayez pas peur : les chiens sont attachés ! »
Gérard se laissa éconduire en se donnant pour excuse qu'il était venu étudier l'homme et non pas la maison. Mais il ne tarda guère à penser que le mieux fermé des deux, c'était l'homme. Tous les efforts qu'il tenta pour le faire causer demeurèrent longtemps inutiles. Il lui parla jardinage en parcourant le jardin ; Jeffs répondit brièvement qu'il ne cultivait ni fleurs, ni fruits, ni légumes. En gardant le terrain comme il l'avait acheté, il économisait les gages d'un jardinier et s'assurait contre la maraude. Gérard se rejeta sur l'agriculture, persuadé qu'un si grand propriétaire faisait valoir au moins une partie de ses biens : Jeffs répondit qu'il avait tout affermé et qu'il ne récoltait rien au monde, sinon des pièces de cent sous. Gérard se rabattit sur la pêche ; il était impossible que ce bel étang ne fût pas aleviné avec soin et péché tous les deux ou trois ans avec profit? Jeffs répondit qu'il s'é-
tait emj3ressé de détruire tout le poisson de son étang, de peur que les larrons attirés par la carpe ou la truite ne prissent l'habitude de rôder autour de chez lui.
Il fallait que cet homme fût absolument dépourvu d'amour-propre pour laisser sa maison, son jardin, et tout ce qui Fentourait, dans un tel état de délabrement. Un perron magnifique était disjoint ; l'humidité avait rongé plusieurs assises de la façade principale; deux ou trois murs construits dans le jardin pour soutenir les terres, faisaient ventre et semblaient à la veille de s'écrouler. Gérard lui demanda s'il ne prendrait point quelques mesures contre ces accidents prochains? Il haussa les épaules et répondit: « A quoi bon? En serais-je plus riche? Que m'importe qu'un méchant mur soit debout ou couché? Tout homme qui appelle les maçons se met dans la gueule du loup. Ah! si j'avais tout l'argent que les imbéciles ont dépensé au Krottenweyer ! » Il disait tout cela d'un ton froid et dédaigneux, excepté le nom de l'argent. Dans ce seul mot il mordait comme dans un fruit : il en avait plein la bouche. Gérard crut le prendre sans vert en lui parlant de ce cher argent ; mais aussitôt Jeffs se mit en garde.
« Un homme comme vous, disait le sous-préfet, qui
a des millions dans sa caisse Jeffs coupa la phrase
par le milieu : « Vous croyez ? Qui vous a fait ces beaux contes? Les gens de Frauenbourg sont trop bons de s'occuper de mes affaires. Je ne vais pas dans leur cuisine, regarder si le pot-au-feu écume bien. Cliacuu pour soi, sacrebleu ! Qu'ils me laissent tranquille, ou sinon !... » Il haussa les épaules et se mit à parler du beau temps. Gérard, qui poursuivait son idée, lui dit: « Un administrateur, sous un gouvernement comme le nôtre, doit chercher à tirer parti de toutes les forces
vives du pays. Vous êtes une force par votre caractère et par votre fortune. Je m'étonne que vous n'ayez jamais eu l'ambition d'arriver à quelque chose ? » L'avare se mit à siffler un air, puis il se tut, croisa les bras, se campa insolemment en face du sous-préfet et lui dit : « l'Évangile ne veut pas qu'on se fiche les uns des autres. Pourquoi venez-vous me chanter des bourdes? Le gouvernement a besoin de moi pour les impositions : je paye. J'ai besoin de lui pour les gendarmes: quittes ! Qu'est-ce que je gagnerais à faire le bavard dans un conseil municipal, général ou autre? J'aime mieux tuer une bécasse de trois francs ou même une perdrix de vingt-cinq sous. Les élections? C'est bon pour les farceurs qui ont du temps à perdre. Moi, je suis électeur, éligible et tout ce qui s'ensuit, mais je n'ai jamais voté et je ne voterai de ma vie. Je ne me mêle pas des affaires de la nation, et j'espère conséquemment qu'elle ne se mêlera pas des miennes. Quittes !
— Par bonheur, dit Gérard, tous les hommes riches et éclairés ne raisonnent pas ainsi. Eh ! que diable ! les Français ne sont pas des ours !
— C'est pourquoi, si j'étais l'autorité, je laisserais les ours dans leurs troncs d'arbres et je me contenterais de faire des phrases avec le père Honnoré, qui s'en charge! »
Gérard, qui commençait à manquer de patience, se souvint assez mal à propos qu'il avait un coquin devant lui. Il le prit d'un ton trop haut (vous avez dû remarquer qu'il était jeune et sans expérience), et il s'écria comme un nouveau substitut en plein réquisitoire :
« L'autorité ne fait pas seulement des phrases : elle
agit quand il le faut, monsieur Jeffs, et les hommes qui n'ont point la conscience nette feront bien de ne pas Toublier.
— Qu'est-ce que je crains ? qu'est-ce que j'ai fait ? quelles preuves a-t-on contre moi ? Osez le dire ! »
A cette sortie, le sous-préfet reconnut qu'il s'était mis dans son tort. Le fait est que la grossièreté de ce sauvage l'avait jeté hors des gonds. Il reprit son sourire officiel et dit: a Eh! là là! Ne nous fâchons pas, je vous prie. Ce serait mal inaugurer nos relations. Vous ne m'avez pas entendu, c'est certain ; je n'ai accusé personne = Je regrette seulement qu'un homme comme vous, qui peut faire du bien autour de lui, se tienne de parti pris en dehors de la société.
— Non! ce n'est pas ça que vous avez dit !
— Et quoi donc ! s'il vous plaît?
— Mais — Est-ce que je sais, moi? Vous avez dit.... vous avez eu l'air de dire — Eh ! nom d'une pipe I demandez à M. Durier si je lui ai jamais pris plus de six du cent!
— Pardon.... Vous avez pris...?
— Rien I... Mais si un imbécile ne peut plus se jeter à l'eau sans que vos scélérats de meuniers disent que j'en suis la cause ! Ah! les gredins ! Je les tiendrai un jour ou l'autre, et alors ! . . . Des utopistes ! Des rêveurs ! Des étrangers qui se mêlent de tout, et qui ne sont pas seulement nés ici ! Tant pis pour vous si vous avez donné dans leurs panneaux. Nous sommes des gens tranquilles, dévoués au gouvernement, mais nous ne voulons pas qu'on nous embêle, sous prétexte de faire notre bonheur! Je vous salue très-humblement, monsieur le sous-préfet. »
Il ouvrit et referma sa grille, tourna le dos à Gérard
et s'en alla vers la maison en grommelant et gesticulant.
Le cocher des Trois-Rois le regardait et haussait les épaules. « J'espère, dit-il au sous-préfet, que voilà un joli coco ! M. Honnoré vaut son pesant d'or fin; celuilà ne vaut pas d'être rentré le soir! » Gérard comprit cette métaphore pittoresque empruntée aux travaux des champs : il n'y a récolte si moisie, fourrage si avarié, qui ne vaille le transport.
Entre le maire de Frauenbourg et Tours du Krottenweyer, l'antithèse était parfaite. L'un représentait ce génie bienfaisant adoré des anciens Perses sous le nom d'Ormuzd ; l'autre ressemblait fort à l'odieux Ahriman, source de toutes les misères. Gérard, qui était un jeune homme de bien, ne pouvait hésiter entre ces deux principes. 11 avoua son escapade à M. Honnoré et se livra à lui sans réserve.
Un mois après, grâce au bon Ormuzd, il avait une maison parfaitement montée. On lui trouva un cordon bleu qui ne faisait point danser l'anse du panier, et un cocher qui ne buvait pas l avoine. On lui fit acheter une voiture élégante et deux chevaux très-présentables, et il reconnut avec un peu d'étonnement que son budget bien administré lui permettait une sorte d'opulence. Il réunit les fonctionnaires et les notables de la ville dans une fête assez brillante, dont Mme Honnoré fit les honneurs. Le farouche Ahriman n'y fut point invité : on disait cependant qu'il aimait bien la danse.
Les bureaux de la sous-préfecture se réveillèrent comme le palais de la Belle au bois dormant. On versa de l'encre fraîche dans les trois écritoires. Quelques abus scandaleux furent réprimés. Un employé subalterne des ponts et chaussées vit tarir la source illégale
de ses revenus ; les maraudeurs qui dévastaient la forêt communale furent poursuivis ; on rappela à MM. les gardes qu'ils n'étaient pas payés pour donner l'exemple du braconnage : on améliora le sort de quelques instituteurs qui mouraient littéralement de faim. Plusieurs projets d'utilité publique, ensevelis dans les cartons sous une pelletée de poussière, reparurent à la lumière du jour; on répondit à une multitude de demandes ou de réclamations qui attendaient patiemment, à la française, depuis un certain nombre d'années. Une directrice des postes qui avait l'habitude de lire et même d'annoter familièrement les correspondances privées, fut remplacée dans les huit jours.
Au milieu de ces occupations sérieuses, Gérard trouva le temps de faire quelques belles parties de pêche dans la Frau et dans la Reiss. Ces deux rivières, qui ont leur confluent à cent mètres au-dessus de la ville, débordaient régulièrement chaque année : non pas en même temps, ce qui eût entraîné des conséquences graves, mais l'une après l'autre. La Reiss, qui venait de moins loin et de moins haut, parlait la première; mais elle était toujours rentrée dans son lit quand la Frau, grossie par la fonte des neiges sur les hautes montagnes, débordait à son tour. Les deux inondations, plus utiles que nuisibles aux prairies de la vallée, étaient de véritables fêtes pour les amateurs de truite et de brochet. C'était là qu'il faisait beau voir M. de Gûernay, debout à la proue d'un bateau plat, lancer sonépervier dans les eaux troubles. Il le déployait en rond, en carré, en long, en large, suivant le besoin et l'occasion, jouant avec ses vingt-quatre livres de plomb comme avec des balles de liège. Et lorsqu'il avait emboursé une truite de poids ou un
brochet de conséquence, il élevait sa proie en l'air avec un tel éclat de gaieté que l'équipage du bateau et les curieux qui voguaient de conserve applaudissaient de toutes leurs mains.
Dans les premiers mois de son l'ègne, Gérard reçut de son ami Belley une lettre de félicitations, et de son ami Mayran une lettre de condoléance. M. de Mayran le plaignaitdu triste sort qu'il avait accepté sans doute par nécessité.
« Pauvre ami, te voilà donc au service du gouvernement le plus despotique qui ait jamais écrasé le peuple français 1 Tu opprimes quelques milliers de citoyens pour gagner trois ou quatre cents francs par mois ! pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt ? Que n'ai-je su en temps utile à quelle résolution extrême le désespoir allait te pousser? J'aurais imploré le secours de ma famille; j'aurais incliné mon front de démocrate devant ces superbes Mayran, si ridiculement orgueilleux des croisades auxquelles ils ont assisté ! Aujourd'hui encore, s'il ne faut que deux ou trois billets de mille francs pour te tirer de là, parle! Je chercherai, je trouverai peut-être. Je vendrai, s'il le faut, mon groupe de la France bienfaitrice, que cet immonde jury a écarté, en haine de la Révolution. Tu refuses? Tant pis pour toi. Mais du moins, quand le souffle du peuple en courroux aura culbuté ce trône insolent, quand l'heure de la justice aura sonné pour les derniers Bourbons et leurs complices , réclame-toi hardiment de notre vieille camaraderie. Les purs me blâmeront peut-être ; mais ce serait bien le diable si le peuple souverain refusait de faire grâce à l'ancien ami du citoyen Mayran. »
« Bravo ! bravo ! bravo ! écrivait de son côté le jeune
M. Belley, espoir de la diplomatie. Hourra pour l'honorable Gérard Bonnevelle ! Mais tu n'es qu'un ingrat. Comment ! voici tantôt un mois que tu as le pied dans l'étrier, et tu n'as pas encore trouvé le temps de remercier ton ami? Où serais-tu sans moi ? quel état tiendrais-tu dans le monde, si je n'avais pas eu le douloureux courage de te refuser quelques billets de mille francs ? Je les avais dans mon tiroir, et tu connais assez mon cœur pour comprendre combien il m'a coûté de te dire : uGnl... C'est que je devinais, en te poussant dans les bras de ton oncle, que tu allais trouver là fortune et bonheur. Nous sommes tous un peu sorciers dans la carrière. Le pressentiment de l'avenir et la tenue, voilà ce qui nous assure une légère supériorité sur le commun des hommes. J'avais parié au cercle, le soir même de ton départ, que Gigoult reprendrait Madelon avant la fin de la semaine ; il n'y a, pardieu ! pas manqué. On l'a vu, le samedi soir avec elle, dans une baignoire de la Comédie-Française, applaudissant Rachel de confiance, car il n'avait d'yeux etd'oreilles que pour Madelon. Ce sceptique, ce cynique, ce tout ce qu'on voudra, est un homme vraiment fort. Il s'était juré de tenir rigueur à sa belle tant que tu resterais à Paris; il a été ferme jusqu'au bout ! Du reste, le beau d'Armagne est plus épris et plus fou que jamais. On dit qu'elle persiste à le garder à distance; personne n'a jamais su pourquoi. Car enfin entre Mme de Fleurus et l'empereur Caligula il y a une certaine différence, au point de vue de la cruauté. On parle d'un nouveau soupirant, homme grave, que les plus hautes considérations m'interdisent de nommer ici. Tu le connais beaucoup, reconnais-le si tu l'oses ! D'aucuns le classent parmi les avares; moi je dis simple-
ment qu'il ne prend pas à la charcuterie les laisses de ses chiens. »
Gérard était à mille lieues de reconnaître son oncle. Du reste, il ne chercha pas même à mettre un nom au has de ce portrait. Il s'inquiétait fort peu de Madelon et des nouvelles victimes qu'elle avait pu faire. Cette demoiselle ne lui inspirait plus qu'une profonde indifférence. Il était, ou du moins il se croyait guéri pour toujours.
QlQS^LP
SON INSOLENCE LE PRINCE D ARMaGNE.
L'été de 1840 fut pluvieux dans le Bas-Rhin: les recolles restèrent sur pied jusqu'à la fin d'août, et la chasse n'ouvrit que le 1" septembre. Les premiers coups de fusil de la saison ne se tirent pas en Alsace sans une certaine solennité. Dans toutes les maisons riches ou simplement aisées, la fête de l'ouverture se célèbre par un déploiement de luxe et une grande affluence de visiteurs. Les amis du baron Hubert accoururent de tous côtés au moulin de Frauenbourg. Il en vint de Strasbourg et de Nancy, de Phalsbourg, de Sarrebourg et de Saverne ; il en vint même de Paris. On avait du logement, des armes et du gibier pour tout le monde: quinze chambres d'amis, un arsenal complet, le plus beau chenil du département, une plaine peuplée de lièvres et de perdreaux, deux mille hectares de forêts domaniales louées par M. de Guernay, et le joli Bois de Monseigneur, coupé dans tous les sens par des routes larges et commodes : c'était l'ancien tiré des évêques de Strasbourg. Sauf le lapin qu'on avait proscrit comme animal nuisible, et le fai-
san qui refusait de s'acclimater dans le canton, vous trouviez là poil et plume de toutes sortes : caille, perdrix, râle de genêts, bécasse au moment de la passe, lièvre en tout temps, gelinotte sous bois, chevreuil, sanglier, chat sauvage, coq de bruyère sur les rochers nus. Et tous les chasseurs alsaciens vous diront comme moi que le coq de bruyère (n'en déplaise à M. Gérard des Lions et à M. Bombonnel des Panthères) est le plus beau coup de fusil du monde î
Ne croyez pas au moins que M. de Guernay imitât ces propriétaires allemands qui s'approprient le gibier tiré par leurs hôtes ! Il n'était pas non plus de ceux qui vous disent: « Tuez des broquarts autant qu'il vous plaira, mais épargnez les chèvres sous peine d'amende ! » Ces petites économies germaniques lui inspiraient un dédain profond. Un jour qu'il était luimême invité à une battue dans les environs de la forêt Noire, il entendit le propriétaire annoncer à ses amis que le meurtre d'une chèvre se payerait vingt-cinq francs.
a Ah ! répondit-il, ce n'est qu'une question d'argent? Je suis bien aise de l'apprendre. »
Et il tua trente chèvres dans la journée pour la bagatelle de 750 francs. Le propriétaire était un prince, mais il avait trouvé ce jour-là plus grand seigneur que lui.
Les domestiques du moulin attendaient toute l'année cette benoîte saison de la chasse qui triplait leurs gages par les pourboires. Mme Honnoré prétendait au contraire que l'ouverture la faisait maigrir six mois d'avance', que c'était un travail forcé, une galère, un supplice, un martyre inventé tout exprès pour abréger ses ours. Au fond du cœur, la bonne dame était
moins malheureuse qu'elle ne l'avouait, et on l'aurait privée du plus clair de ses plaisirs en lui ôtant cette occasion de se mettre en quatre. Elle accueillait les arrivants avec une si franche cordialité! Elle leur demandait si obligeamment des nouvelles de toute leur famille, alors même qu'elle ne connaissait personne de leur famille! Elle redisait avec tant de joie sa vieille plaisanterie provinciale :
« Nous laissons les façons aux tailleurs et les cérémonies à M. le curé! »
Elle avait si lestement appelé un domestique pour prendre des malles ! Et donné la clef de la chambre ! Et offert en signe de bienvenue tous les rafraîchissements connus et inconnus ! Elle faisait si bien les honneurs d'un repas, témoignait un chagrin si profond lorsqu'on avait refusé de quelque chose, recommandait si chaudement le pudding aux écrevisses qu'elle ne dédaignait pas de préparer elle-même!
Huit jours avant l'arrivée de ses hôtes, elle courait partout en grondant. Elle ouvrait les armoires, déballait les réchauds d'argent, les cristaux de Bohême, le service de vieux saxe et mille autres belles choses, comme surtouts de bronze doré et couteaux à manches de porcelaine, qui ne voyaient le jour qu'en cette occasion! Elle coupait à grands coups de ciseaux les rubans de fil rouge qui séparaient les douzaines de damassé.
« Ah! mon gendre! soupirait-elle tout en courant, que vos amis me donnent de mal! »
Eux partis, elle grondait contre la promptitude de leur fuite.
« On les avait à peine vus ; on n'en avait pas joui; ces messieurs étaient avares de leurs instants; ils
avaient donc des affaires bien urgentes? Peut-être la cuisine leur avait-elle paru mauvaise : ils n'avaient ni bu ni mangé ! »
Mais le crime le plus impardonnable à ses yeux était de promettre une visite et de ne point venir. Hubert avait annoncé deux ou trois de ses amis qui ne s'étaient jamais laissé voir. Les uns avaient envoyé des excuses valables; d'autres s'étaient justifiés aux dépens de cet odieux Paris, qui ne lâche pas facilement sa proie. Mme Honnoré les considérait tous comme des banqueroutiers de la pire espèce. Elle en voulait surtout au célèbre Astolphe d'Armagne, qui se faisait attendre depuis tantôt dix ans.
De tous les hôtes qu'on pouvait espérer, Astolphe était sans contredit le plus désirable. Non pas, au moins, parce qu'il était prince. Les propriétaires du moulin ne connaissaient point cette bassesse d'esprit qui adore la naissance ou la fortune pour elles -mêmes» On rencontre dans les pays les plus civilisés des hommes assez plats pour se prosterner gratis devant les noms ou les millions de leurs semblables. Fi donc ! Les Guernay et les Honnoré étaient de trop bon sens et de trop bonne maison pour goûter le plaisir de marcher à quatre pattes. Mais le prince d'Armagne, principauté à part, inspirait une vive curiosité à toutes les femmes par la mauvaise réputation qu'il s'était faite à Paris. Descendant authentique des rois lombards, fils unique du vieux duc de Cambry, frère de la respectable marquise d'Hauteforce, il était né pour la vie la plus noble et les fonctions les plus importantes. Mais sa mère, qui mourut jeune, l'avait gâté ; son père, égaré dans les hautes régions de la niaiserie diplomatique, avait négligé son éducation. Son précepteur, un digne
prêtre, ne lui avait rien enseigné, et la nature, brochant sur le tout, ne lui avait jamais donné le désir d'apprendre. Si bien qu'à dix-huit ans il plaçait Stockholm en Allemagne et admirait dans Washington le vainqueur de Waterloo. En ce temps-là, il avait de l'orlhographe un peu plus que le roi Louis XVI et un peu moins que son cuisinier ; aussi prenait-il soin d'écrire comme un chat pour dérober aux curieux les singularités de sa mammaire. En revanche, il possédait tous les talents d'un gentilhomme accompli, il s'habillait comme Brummel, saluait comme M. d'Orsay, galopait comme un chasseur d'Afrique, dansait, jouait, se battait dans la perfection et faisait sur tous les terrains la plus belle figure du monde.
Il causait agréablement , sans jamais écouter ce qu'il disait; il avait dans l'esprit quelque chose de soudain et d'imprévu, comme des fusées qui s'allument à tort et à travers, sans que personne ait conscience d'y avoir mis le feu. Son père le comparait volontiers aux grands seigneurs de Molière, qui savaient tout sans avoir rien appris. On trouvait en lui plus de chaleur que de passion, plus de vivacité fébrile que d'aptitude à être ému, un scepticisme animé et bruyant, une indifférence un peu fanfaronne qui badinait, non sans grâce, avec le bien et le mal. Mais avant tout il était superlativement français, c'est-àdire possédé du besoin de paraître, amoureux de l'effet, passionné pour le bruit, et désireux d'étonner ses contemporains, coûte que coûte. Ce défaut national, qui dans certains temps et certains milieux a produit de grandes actions , n'inspira au prince Astolphe qu'une série de grandes sottises.
M. de Cambry, qui donnait un peu dans les idées anglaises, émancipa son fils à dix-huit ans. Il disait, non sans quelque raison, que l'éducation des Français se prolonge au delà de toute mesure. Un petit Anglais de quatorze ans est plus dégourdi et plus posé, plus réfléchi et plus résolu, plus homme enfin qu'un grand dadais de Parisien, détenu jusqu'à sa majorité entre les quatre murs d'un collège. Malheureusement Astolphe était de ceux qui ont besoin d'un frein à tout âge : aucune discipline n'aurait été trop sévère pour lui, pas même celle du régiment. Maître absolu de sa personne et du bien de sa mère, affranchi de la surveillance paternelle, grâce à je ne sais quelle ambassade, il trouva le secret de se ruiner avant l'âge des passions.
C'est qu'on peut faire d'énormes sottises à Paris, sans que la passion soit de la partie. La vanité est cent fois plus coûteuse que tous les vices; les plaisirs proprement dits ne sont pas ceux qui se payent le plus cher; c'est l'ostentation, la comédie publique du plai- .sir qui met tant de gens sur la paille. Le prince d'Armagne, adolescent et imberbe, fonda vers les dernières années de la Restauration une école d'absurdité qui est encore très-florissante aujourd'hui. Il inventa un genre de renommée à la portée de tous les jeunes gens riches. Vous savez combien il est difficile de faire parler de soi entre dix-huit et vingt-cinq ans. C'est un âge qui fournit peu de grands capitaines, peu d'écrivains, de savants ou d'artistes célèbres. A quel saint se vouer, lorsqu'on est trop pressé pour attendre la gloire et qu'on veut être connu vite et vite ? Rien de plus simple, pensa le jeune Astolphe ; il suffit de jeter l'argent par les fenêtres et de se ruiner en grande pompe aux yeux de tout Paris. Marceau gagne une ba-
taille à viDgt-quatre ans, pour qu'on le sache; unbaby du faubourg Saint- Germain gaspille deux millions pour le même motif. A ce prix, il est plus célèbre durant six mois que le vainqueur du Mans ; on ne parle que de lui entre Tortoni et la barrière de l'Étoile; il jouit d'une popularité sans rivale aux yeux des fournisseurs, des filles et des badauds. Dès le jour où M. d'Armagne inventa cet admirable secret, on vit une quinzaine de jeunes messieurs bien nés se disputer sérieusement la palme de l'absurde. Comme ils ne s'amusaient point pour s'amuser, mais pour paraître, un profond ennui les accompagnait au milieu des folies les plus babyloniennes. Ils étaient, ils sont encore, hélas! plus graves que des ambitieux à la poursuite de la gloire ; ils combinent, sans se dérider, la spéculation deleur ruine. Astolplie, un des hommes les mieux doués de son époque, sut gaspiller en deux ans l'héritage de sa mère. C'était de l'argent net et liquide, payé comptant par les acquéreurs des divers immeubles. Les usuriers n'y eurent point de part ; tout fut pris par les chevaux, le jeu et les femmes. La libéralité des bambins de vingt ans pour des créatures qu'ils n'aiment pas, est encore une des inventions de cette époque. Ils ne préfèrent pas les plus jolies, ni les plus jeunes, mais celles qui sont cotées au plus haut prix. 0 jeunes gens! vos pères et vos oncles ne donnaient point dans ce travers. Ils aimaient pour eux-mêmes et plaisaient par eux-mêmes ; j'en connais plus de trois qui maintiennent ce principe dans un âge assez raisonnable. Ils laissent aux échappés de rhétorique l'honneur fastueux de payer les frais de la guerre. C'est Achille qui se ruine et Nestor qui s'amuse; Desgrieux met son patrimoine en litière sous les pieds de Manon !
MADELOX 157
Le prince d'Armagne était d'âge et de figure à viser haut en amour; mais, comme il aimait pour la galerie, il s'adressa aux filles à la mode, c'est-à-dire à des beautés médiocres, que tout Paris avait séduites avant lui. Il leur donna des mobiliers, des écuries, des inscriptions de rente et des terres au soleil. Ce rôle eût été ridicule, même chez un vieillard : il le joua brillamment, je l'avoue, et se fit honneur de son argent. On se rappelle encore la façon dont il entra en ménage avec IMlle Hermance Rouet, plus connue sous le nom de Nana Chantilly. Il se donna le luxe d'entasser dans la cour de sa maison tous les meubles, les bijoux, les cachemires, les dentelles, les toilettes qu'elle tenait du gros Samuel Rotterdam, et il y mit le feu de sa propre main. C'était une plaisanterie de cent mille francs pour le moins, mais qui faillit coûter un peu plus cher. Les flammes s'élevèrent à la hauteur du toit. Or, Mlle Nana Chantilly habitait, en ce temps-là, un petit hôtel de la rue Richelieu, à deux pas de la Bibliothèque royale !
Si du moins il avait eu l'excuse d'un peu d'amour ! Mais cette Nana lui était parfaitement indifférente; il n'y tenait pas plus qu'à un vieux gant ! Après l'avoir installée comme une princesse, il trouva plaisant de lui enlever sa femme de chambre, une basse Brette brunette, qu'il lança. Six mois plus tard, la servante éclaboussait son ancienne maîtresse, et Astolphe la laissait retomber dans la misère, disant qu'elle était devenue trop grande dame pour lui. De toutes les créatures avec lesquelles il s'afficha tour à tour, il n'en aima pas une un quart d'heure. Il les comparait luimême à des chevaux qu'on paye cher et qu'on cède toujours à perte.
Ib8 MADELON.
La marquise d'Hauteforce, sa sœur aînée et trèsaînée, était une femme exemplaire. Elle lui fit souvent des remontrances sans aigreur sur le scandale de sa conduite. «Ruinez-vous, si cela vous plaît, lui disaitelle; vous avez encore trois ou quatre fortunes à prétendre. Mais ne traînez pas votre nom dans la mauvaise compagnie, et sauvez au moins les apparences! Ne saurait-on jouir de la vie et garder la couleur d'un homme sérieux ? » Ces gronderies le comblaient de joie, car il aurait perdu le plus clair de son plaisir s'il n'avait scandalisé personne. «Hélas! répondait-il d'un ton léger, dites-moi, mon auguste sœur, ce que je gagnerais à me contraindre ? Je n'ai pas besoin de jouer la comédie pour vivre. Or, les gens sérieux sont des comédiens tristes et mal rétribués. Un monsieur qui s'habille de noir afin de ressembler à tout le monde, qui cache sa maîtresse pour ne point faire de jaloux, qui entre au cabaret par la porte de derrière et s'affuble d'un domino pour aller à l'Opéra : voilà l'homme sérieux. Il se tait habituellement, pour faire croire qu'il n'a rien à dire, ou il répète des phrases toutes faites pour montrera ses concitoyens qu'ils ont tous autant d'esprit que lui. Après dix ans de ce manège, la patrie reconnaissante les nomme ambassadeurs, juges de paix, ou gardes champêtres. Moi, je suis prince d'Armagne, je serai duc de Cambry; j'ai un père qui est sérieux pour quatre et une sœur qui figurera un jour dans le calendrier; j'ai donc le droit de vivre à ma guise, de conserver les traditions de la vieille absurdité française, et de faire graver sur ma tombe : « Cigît, le seul homme de 1828 qui ne fut pas sérieux. »
Le tapage de sa conduite lui attira un certain nombre de bonnes fortunes. Quelques femmes du monde
Yinrent se jeter à sa tète, quoiqu'il parût rarement dans le monde. La plupart étaient des curieuses fort expérimentées, qui voulaient tout simplement l'ajouter à leur collection ; mais il fit aussi des conquêtes plus honorables et qui méritaient au moins des égards. Il les traita mal et les compromit : la mauvaise compagnie crée des habitudes incorrigibles. Il s'amusait volontiers à mettre ses maîtresses aux prises, ou même à leur opposer des filles de rien. Entre autres anecdotes peu croyables, mais qui circulèrent dans Paris, je ne citerai que certain souper à trois, où le prince, après un bal masqué, mit en présence une marquise et une figurante, et s'amusa beaucoup de les voir également sottes. On prétend qu'après Ivoire il les renvoya dos à dos et qu'elles ne s'en consolèrent ni l'une ni l'autre de longtemps. Le cœur des femmes est singulièrement fait : à certaine période de la passion, il s'asservit ou s'exalte au point d'accepter les affronts avec ivresse et la dégradation avec grandeur.
Voici, de toutes les aventures d'Astolphe, celle qui fit le plus de bruit à Paris et en province. Ne vous attendez pas à lire un de ces traits de haute perversité qui font époque dans l'histoire du cœur humain. Le don Juan que j'essaye de vous peindre ressemble au héros de Tirso de Molina comme Louis-Philippe à Philippe IL Faites la part des temps, et songez, s'il vous plaît, que le régime constitutionnel entraîne une certaine pondération même dans la débauche et l'extravagance.
Une jeune femme tout à fait digne d'être aimée remarque le prince au théâtre Italien. Il la devine, la poursuit, l'obtient et la compromet; le tout en moins
de six semaines. Comme elle était de son monde, il rencontre le mari dans un club, le trouve charmant et s'éprend pour lui de la plus belle amitié. Il ne pouvait vivre sans lui ou sans sa femme ; tout son temps se partageait entre eux. S'il garda la baronne deB.... cinq ou six mois, ce fut pour l'amour du baron. « Car rien n'est odieux, disait-il, comme de suppléer un homme laid, mal bâti ou déplaisant. » 11 fatiguait la pauvre enfant d'un éloge perpétuel de son mari. Toute la ville connut cette liaison, et en fit des gorges chaudes. Mais un soir, dans une réunion d'hommes, quelqu'un s'avisa de citer le baron de B.... comme un époux ridicule. Astolphe qui était là se mit dans une grosse colère; il vengea d'un coupd'épée l'honneur de son ami. Cet événement fit quelque tapage; il affermit la réputation de Mme de B...; j'entends sa mauvaise réputation. Il y a des grâces d'état pour les maris ; cependant le baron eut bientôt la puce à l'oreille. Quelque douairière de la famille lui conseilla charitablement de surveiller sa femme. Dès ce jour il hanta le jardin des Tuileries à l'heure où madame y faisait, soi-disant, une promenade de santé, et il ne la rencontra guère ; il prit donc l'habitude de réfléchir et et de se gratter le front. Comme il soupçonnait tout le monde, excepté le cher Astolphe, il lui ouvrit son cœur un beau soir, après souper. Le prince, toujours fou, et peut-être quelque chose de plus ce soir-là, coupa la confidence par le milieu.
« Monsieur, s'écria-t-il , vous insultez ma maîtresse! »
Cette gasconnade fut suivie d'un coup de pistolet qui cassa le bras droit du pauvre mari. Il fit venir un chirurgien et renvoya sa femme. La baronne courut
chez Astolplio. Elle l'aimait éperdument et se croyait payée de retour.
« Je suis à toi pour toujours, » lui dit-elle eu se jetant à son cou.
Il répondit très-froidement :
(c Madame, nous n'avons jamais signé de bail. Vous êtes cause que j'ai failli tuer un galant homme que j'estime et que j'aime prodigieusement. Je vous pardonne: mais n'espérez pas que je ferai la sottise de vous enlever. Mon ami Ladislas a pris de cette façon Mme de Torre-Selvatica ; ils sont très-malheureux l'un et l'autre. Mme de Torre se peint comme une fille; elle fait du bruit dans son avant-scène aux premières représentations ; je crois même qu'elle a trompé Ladislas avec moi la semaine dernière. J'aime mieux rompre avec vous tout de suite que m'exposer à pareil accident!... »
La pauvre jeune femme se retira dans sa famille; ce ne fut pas sans beaucoup de larmes et de paroles amères :
« Vous avez raison, dit-elle à son amant, de ne vous point embarrasser d'une femme : c'est un fardeau trop lourd !
— Pour qui me prenez-vous? s'écria-t-il fièrement. Je ne crains rien au monde, pas même l'embarras d'une femme. Et pour vous le prouver, je parie qu'avant un mois j'enlèverai.... qui? Votre meilleure amie, par exemple, la vertueuse Mme de Sautou ! » Il tint parole, se fit aimer de Mme de Sautou, veuve et prude, et décida qu'il la conduirait en Gascogne, chez son ami Selvignac. Tout était convenu ; il partit en fourrier pour préparer les logements, et bouleversa le château de fond en comble. Un vieux parc de deux ou trois
cents ans faisait l'ornement du domaine et l'orgueil de la province: il y mit les bûcherons, alléguant que la fraîcheur des bois pourrait enrhumer madame. Ce sacrilège accompli, il trouva le pays lugubre et écrivit à Mme de Sautou qu'il l'attendait à Marseille pour la conduire en ItaUe. La pauvre femme partit pour Marseille en grand secret ; quoique libre, elle avait à ménager le monde et sa famille. Elle trouva le prince officiellement établi avec la Dugazon du grand théâtre et passionnément épris de la langue provençale, qu'il étudiait sur le port !
On se demandera peut-être comment un si terrible enfant pouvait avoir des amis. Il en avait pourtant, et des meilleurs. Beaucoup de jeunes gens de son âge s'étaient laissé fasciner , comme Hubert de Guernay, par ses qualités et ses défauts. C'est qu'il était d'un courage à toute épreuve, d'une loyauté qui se révoltait contre la moindre injustice, d'une bonté inégale et capricieuse, mais incontestable au fond ; d'une grandeur qui perçait sous toutes ses actions, bonnes ou mauvaises. Il donnait sans compter, et même aux malheureux, ce qui est rare dans le monde élégant. Il aurait tenu tête à un tigre dans les jungles et repêché un chien dans l'égout. Son mépris pour les femmes était absurde et monstrueux, mais il ne s'étendait pas jusqu'aux femmes laides et pauvres. Les duchesses du faubourg et les demoiselles à la mode avaient de bonnes raisons pour l'appeler Son Insolence le prince d'Armagnej mais plus d'une fois, à la chasse, il aida quelque vieille paysanne à recharger un fagot sur sa tête. Les pauvres, vrais ou faux, avaient prélevé la dîme sur les trois héritages qu'il dévora jusqu'en 1840.
Le premier, je vous l'ai dit, fut celui de la pauvre
duchesse. Une grand'tante de Bretagne fournit le second. Quant au dernier, il le conquit bel et bien luimême en tuant un oncle qu'il avait en Belgique : c'était un frère de sa mère, gros, riche, avare, évêque, et partant sans postérité. Astolphe, un beau matin qu'il était sans argent, lui écrivit à peu près en ces termes :
(( J'ai échelonné les héritages qui me sont dus par la famille; votre tour est venu depuis longtemps; du reste, Votre Grandeur a dépassé de beaucoup la limite normale de la vie humaine. Ne vous pressez pas cependant; j'insiste pour que vous demeuriez sur cette terre aussi longtemps que vous vous y trouverez bien ; mais vous êtes trop équitable pour vouloir qu'un pauvre neveu soit victime de votre précieuse santé : voici tantôt deux ans que je fais des dettes et que je mets des créanciers à la porte, sans élever aucune réclamation contre vous. Si les sacrifices que je vous ai faits ne valent pas un présent de cent mille écus, c'est qu'il n'y a plus de justice en ce monde! »
La plaisanterie était forte et d'un goût plus que douteux. Mgr d'Arlon la trouva si mauvaise qu'il eut une attaque de paralysie et mourut sans prendre le temps de déshériter Astolphe.
Tel était l'homme que le baron de Guernay chérissait tendrement et qu'il promettait depuis dix ans à sa famille. Il est juste de dire que ni Mme de Guernay, ni Mme Honnoré, ne connaissaient la vie du prince dans tous ses détails. Elles en avaient souvent entendu parler par Hubert, qui citait avec admiration quelques-unes de ses folies, et le dépeignait comme le type du gentilhomme à la mode. On était curieux de le juger par soi-même, de voir si le monde n'en disait pas trop de bien ou trop de mal, et si un intervalle de dix années
n'avait pas changé le loup en agneau. Mais il ne venait point, et Mme Honnoré offrait de parier contre son gendre qu'il ne viendrait jamais à Frauenbourg.
Elle aurait perdu sa gageure. Le 26 août, on reçut au moulin un petit mot illisible, daté de Bade. Le voici tel que le baron le déchiffra au déjeûner :
« Mon cher Guernay,
« Faites- vous l'ouverture chez vous ou chassez-vous sur les terres des autres ? Si vous êtes à Frauenbourg et qu'il vous plaise d'étudier sur ma figure le ravage des passions et des années, enseignez-moi par quels chemins on arrive à votre désert. J'ai hâfe de quitter cet ignoble et charmant pays de Bade, où l'on m'a fait avaler toutes les couleuvres de la création. Préparezmoi une botte de paille pour dormir : c'est tout ce qu'il faut, et même plus qu'il ne faut, car je ne dors plus. Et si votre patron, l'estimable saint Hubert, vous avait indiqué un remède contre la rage, je vous prierais d'en faire provision pour votre ami