ASTOLPHE
Ce texte prêtait au commentaire ; chacun fit ses réflexions.
« Pauvre jeune homme égaré ! disait la vieille Mme de Guernay. Il a quelque grand chagrin, cela se devine assez. Et quel homme, dans ce siècle sans foi, pense à invoquer Celui qui est la source de toute consolation? Enfin! nous le distrairons de notre mieux. Mais il ne prendra pas beaucoup de plaisir avec des gens tout simples comme nous !
— Bah ! bah ! bah ! répondait Mme Honnoré. Quel
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diantre de chagrin pourrait-il avoir? Est-ce que ces beaux-fils se tourmentent de quelque chose! Parions qu'il a perdu son argent au jeu de Bade ! On lui en prêtera, de l'argent, et tout sera dit. Notre loto ne coûte pas si cher. Mais sait-il seulement ce que c'est que le loto ? En attendant, je vais lui faire apprêter la chambre verte. Oui, bien décidément, la chambre verte. Pour un chasseur, c'est encore ce qu'il y a de mieux. Les matelas sont frais battus; il ne dira pas qu'il a couché sur la paille. Sur la paille ! Au moulin de Frauenbourg I Mais quand les bohémiens nous demandent à coucher, nous leur donnons du foin, mon cher monsieur ! ))
La jeune dame demanda avec une certaine inquiétude s'il faudrait se mettre en frais de toilette. Elle avait un peu de paresse et s'abandonnait volontiers. Hubert la rassura en décidant qu'on ne changerait rien aux habitudes de la maison. Les petits Honnoré sautaient de joie à l'idée de voir un Parisien de plus, car le Parisien est un oiseau de paradis pour les enfants de la campagne. Leur père cherchait un moyen de varier les distractions un peu uniformes de Frauenbourg. Il organisait de longues promenades , des excursions géologiques, archéologiques, ou simplement pittoresques. Le baron se porta garant que la chasse suffirait aux plaisirs de son ami. Il l'avait vu sous les armes et savait que pour lai le plus beau point de vue était la croupe d'un chevreuil ou la hure d'un sanglier. Malheureusement, la saison ne permettait encore que la chasse en plaine. Mais le lièvre foisonnait dans les trèfles et les tabacs, la caille n'avait pas encore pris congé, et, quant à la perdrix, les deux gardes répondaient de soixante à quatre-vingts compagnies.
Il écrivit donc au prince que la botte de paille était prête et même bassinée. Quant aux chemins qui conduisaient chez lui, il offrait de les montrer lui-même et d'aller ayec ses chevaux prendre l'aimable hôte à Strasbourg.
La réponse se fit attendre une grande semaine, et Hubert, qui se devait à ses amis présents, fit l'ouverture sans Astolphe. Il lui réserva pourtant deux ou trois cents hectares bien couverts, où les levrauts et les perdreaux, jeunesse sans expérience, se crurent plus inviolables que la Chambre des députés. Le samedi, 5, deuxième lettre, où l'illisible promettait d'être à Strasbourg le mardi suivant à dix heures. Mais le lendemain il donnait contre-ordre et demandait qu'on l'attendît vaguement, sans venir au-devant de lui.
(c Allons! allons! dit Mme Honnôré; le jeune homme court après son argent, et nous ne le verrons pas de sitôt. Mon pari n'est pas encore perdu. Si du moins il avait l'heureuse idée d'arriver pour la fête!... »
La fête patronale de Frauenbourg tombait le 20 septembre, jour de la Saint-Eustache, et durait toute une semaine.
Un soir qu'on allait se mettre à table (c'était, je crois, le dimanche 13, cà six heures), une chaise de poste entra dans la cour. Hubert courut à la portière et enleva son ami à bras tendu.
Les habitants et les hôtes du moulin éprouvèrent tous une déception lorsqu'ils virent de près ce hér s de la vie parisienne, dont on leur avait tant parlé. Peut-être Astolphe les eût-il frappés d'admiration s'il leur était apparu aux Champs-Elysées, dans sa troïka attelée de trois chevaux russes, au milieu des Oh ! et des Ah ! de tous les badauds de Paris. Mais sur le
perron du moulin, Astolplie, habillé de plaid, coiffé d'une casquette et couvert de poussière, leur fit l'effet d'un petit homme comme on en voit beaucoup. Ce n'était pas qu'il fût mal pris dans sa modeste taille ; sa barbe courte et ses cheveux noirs taillés à la malcontcnt, encadraient assez agréablement une figure ouverte et intelligente; mais oft cherchait malgré soi la crinière et la griffe du lion.
La deuxième impression fut que l'auii d'Hubert était un homme très-bien élevé. Le peu de mots qu'il dit aux diverses personnes de la famille indiquaient le désir de plaire : évidemment, il avait appris la maison par cœur dans les lettres de M. de Guernay.
Un son de cloche l'avait averti qu'il arrivait tout juste à l'heure du repas : il eut le bon goût de bâcler sa toilette en dix minutes. Il eut l'esprit de descendre en redingote : le premier coup d'œil lui avait appris qu'on ne s'habillait pas autrement pour dîner. Lorsqu'on lui présenta les enfants du baron, il les embrassa d'un tel appétit qu'il gagna d'emblée le cœur des trois mères : je vous ai dit que ces petits étaient d'une fraîcheur et d'une propreté qui donnaient envie de les manger tout crus. Le repas fut excellent, à l'ordinaire : il y fit honneur en homme qui se porte bien ; Mme Honnoré n'eut pas occasion de se plaindre de lui. L'habitude du moulin, même en temps d'ouverture, n'était pas de changer les couverts à chaque plat. Ce n'était pas manque d'argenterie, mais paresse des domestiques, ou toute autre raison qu'il vous plaira d'imaginer : chacun gardait sa fourchette et son couteau, depuis le potage jusqu'à l'entremets. Le prince saisit ce détail à première vue ; il ne commit pas la faute d'oublier son couvert dans son assiette. Hubert, qui
avait dîné chez son ami et qui connaissait ses habitudes, lui sut gré de cette petite délicatesse.
La compagnie n'était pas assez nombreuse pour qu'une conversation générale fût impossible. On parla de tout, excepté des filles à la mode, des chevaux de courses, des pièces nouvelles et de ce qui aurait pu intéresser un viveur de Paris. Astolphe sut prendre intérêt à tout ce que l'on dit et montrer une obligeante curiosité, sans trop laisser voir son ignorance. Luimême parla de chasse avec un vrai mérite. Il possédait à fond cette belle langue de vénerie, la plus naïve, la plus pittoresque, la plus foncièrement française, car elle s'est conservée sans altération notable depuis le rèiïne de François I",
M. Honnoré s'amusait quelquefois à parler religion pour taquiner les dames : il avait tort. jMais quel sage n'a pas un petit grain de folie ? L'excellent capitaine joignait à son vice bien connu un défaut incorrigible. Non-seulement il faisait des vers latins en hiver, mais il était païen en toute saison; païen sincère et convaincu, croyant à .Tupiter et aux douze dieux de l'Olympe; persuadé que l'avènement du christianisme était une décadence intellectuelle et morale de l'humanité. Astolphe lui tint tête et plaida la bonne cause. Ce jeune homme, qui avait tué un évêque, édifia Mme de Guernay, Il s'exprima fort bien, ma foi ! et fut orthodoxe en diable. Il fallait qu'on l'eût changé à Bade, ou qu'il possédât, comme le plus beau des Grecs, l'art de se métamorphoser lui-même selon le temps et les lieux. Bref, il plut à tout le monde, et devint, en deux heures de table, un vieil ami de la famille.
Mme Honnoré, qui était la voisine du prince, lui dit en confidence au dessert :
« Et ce fameux chagrin noir? m'en donnerez-vous des nouvelles? Nous avons des bagues de saint Hubert, qui guérissent la rage infailliblement. Faut-il que j'aille vous en chercher une? Je parie que vous aviez perdu beaucoup d'argent sur cet affreux tapis vertj et que votre mélancolie venait de là? »
Il répondit sans embarras qu'il croyait avoir gagné quelque argent à Bade et qu'il ne se souvenait point d'avoir eu aucun chagrin dans l'année.
« D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis persuadé que tous les ennuis s'oublieraient en un rien de temps dans une maison comme la vôtre. »
Mais après le loto, lorsqu'il fut seul avec Hubert dans la chambre verte, il pleura comme un grand enfant.
u Ah! mon ami, s'écria-t-il, je suis une brute indigne de porter le nom d'homme! J'aime une créature sans beauté, sans esprit, sans jeunesse, sans cœur! C'est la dernière des femmes; elle a volé quand elle était jeune, elle vit publiquement avec un vieillard de soixante-dix ans; sa maison est une auberge où tous les étrangers un peu riches peuvent se faire présenter matin et soir. Elle a été la maîtresse de l'univers entier, excepté moi. Moi-même je l'ai presque vue à mes pieds, il y a trois ans, et je l'ai repoussée avec mépris. Maintenant c'est elle qui me repousse, et qui me raille, et qui venge tant d'honnêtes femmes que j'ai traitées indignement. Je suis malheureux, je suis bête, je suis ridicule, je suis un homme fini ! »
Le sage Hubert, qui connaissait les passions par ce qu'il en avait lu dans les livres, répondit très-judicieusement à son ami :
« Il n'y a pas d'amour sans estime; il est donc
impossible que vous aimiez une personne dont vous parlez avec un mépris si effrayant. C'est tout au plus un caprice des sens, une fantaisie de l'imagination, un entêtement de la vanité !
— Eh ! qu'importe le nom dont les médecins ont baptisé le mal, si le malade est à l'agonie? Je souffre sans raison, sans excuse si vous voulez, mais je souft're à mourir. Moi qui n'ai jamais fait dépendre mon succès de personne, moi qui marche depuis plus de trente ans dans un chemin sans obstacle, on me résiste, et qui? une femme qui n'a résisté de sa vie ; qui tomberait dans mes bras au moindre signe, si j'étais le premier venu ! Voilà plus de deux ans que je lutte contre elle. Pour me braver, elle a prodigué ses bonnes grâces à la ville et aux faubourgs. N'avez-vous pas un sous-préfet du nom de Bonnevelle? Je ne me trompe pas, vous m'en avez écrit. Eh bien ! elle s'est montrée en public avec lui durant toute une année, et ce malheureux a pu croire qu'il était aimé pour lui-même. Eh! non! ce n'était pas pour vous! C'est contre moi qu'elle vous aimait, mon pauvre monsieur Bonnevelle !
— Mais, dit Hubert, si elle est aussi vénale que vous semblez le croire, comment n'avez-vous pas?...
— Elle? Elle est plus vénale que le pain, le sel et le tabac! Mais qu'est-ce que l'argent quand l'orgueil a parlé ? Voulez-vous que je vous dise la cause de tout le mal? Cette fille est comme moi dans son genre : fière, entière et sans frein. Si je suis l'Océan que tout obstacle soulève, elle est le rocher que rien n'ébranle. Et voilà pourquoi je me brise contre elle en écumant comme un fou. De l'argent? Mais je lui ai offert à cette Madelon maudite, tout ce que j'ai, tout ce que j'aurai, tout!... excepté mon nom qui ne m'appartient pas : il est à
ceux qui l'ont illustré par leur courage ou leurs vertus, et qui dorment aujourd'hui sous la pierre ! Devinez ce qu'elle m'a répondu? « Si vous m'aimez, épousez-moi. a J'ai fait tous les métiers, excepté celui de femme « honnête; il ne me reste plus qu'à mettre trois francs « de fleurs d'oranger dans mes cheveux? » Est-ce fort? est-ce complet? Mais attendez! Pour savourer l'éloquente simplicité de son discours, il faut avoir lu ce dossier de police que ma sœur s'est procuré je ne sais où, et que je porte toujours dans ma poche comme un flacon d'alcali contre les serpents!... »
Il tendit au haron une demi-feuille de papier pliée en quatre, où s'étalait, en belle écriture d'expéditionnaire, la biographie que voici :
« Madeleine, dite Madelon, dite Bordeaux, dite Schottisch, dite Blondine, dite Refait, dite Mme Poteau, dite Mme de Tosty, dite Mme Love, dite Mme de Fleurus, née à Bordeaux entre 1810 et 1815, de père et mère inconnus; recueillie par la femme Lenoît, cardeuse de matelas, qui paraît avoir spéculé sur elle de très-bonne heure; engagée comme figurante au Grand- Théâtre de cette ville, condamnée à six mois d'emprisonnement, le 11 janvier 1833, pourvoi d'une montre dans la loge d'une artiste; arrivée à Paris en 1834, après le suicide du jeune M..., son amant; bientôt célèbre dans les bals de la rive gauche ; tombe dans une profonde misère. Inscrite le 22 août 1836, détenue six semaines pour infraction aux règlements ; recueillie par le sieur Poteau, marchand de nouveautés, rue Saint-Denis, qu'elle entraîne à la banqueroute ; lancée par le baron napolitain Tosti, mort en duel; enrichie par le banquier écossais M. Love; en dernier lieu, après une suite innombrable d'aventures, protégée par
M. le marquis de G...; fort dangereuse, douée dun physique agréable et de charmes singulièrement attachants; a causé la perte de plusieurs fils de famille. Joue gros jeu ; ne donne pas à jouer chez elle; possède un riche mobilier. Son domicile actuel, rue Louis-le- Grand. »
Hubert fit une grimace de dégoût, et le fait est que cette triste et brutale vérité ne pouvait guère lui inspirer autre chose. îl replia le papier et le jeta sur la petite table où Mme Hounoré avait placé elle-même deux bougies, un verre d'eau et son livre de prédilection, Notre-Dame de Paris.
Et l'honnête baron, ému de pitié pour des maux qu'il n'avait point connus , fit entendre à son ami les plus sages remontrances. Cela dura peut-être une heure ou deux, le temps ne fait rien à l'affaire. Il est certain qu'Astolphe se sentit rafraîchi, comme si l'on avait transfusé quelques gouttes d'orgeat dans son sang brûlé par la fièvre.
t( Merci, dit-il au bon Hubert, vous avez raison, mille fois raison. Je ne dis pas que vous m'ayez guéri, mais je me sens mieux. Il me fallait sortir de Paris, de Bade et de tous ces milieux bruyants, pour entendre la voix du sens commun. Bénie soit la bonne inspiration qui m'a conduit chez vous! Déjà ce soir, à table, en promenant mes yeux sur cette heureuse famille, je sentais comme un remords et une honte. Nous sommes partis du même point, vous et moi, il y a une dizaine d'années : pourquoi n'ai-je pas suivi le même chemin que vous? Oui, la vraie vie est en province, et ceux qui courent, bride abattue, sur le pavé de Paris, abandonnent la proie pour l'ombre. Yous êtes sain de corps et d'ame ; vous êtes père , vous avez des amis
sûrs, VOUS êtes entouré d'une atmosphère d'estime et de considération, tandis que je m'agite éperdument dans le monde des jalousies, des haines et des vanités ! Serait-il encore temps pour moi?... Pourquoi pas? je n'ai pas trente-cinq ans : ma fortune est belle en dépit de toutes les sottises que j'ai faites. Il me reste encore un oncle ou deux, mon père est riche. La terre de Gambry, l'hôtel de la rue d'Anjou et son jardin, tout cela vaut passablement de millions. Ah ! mon cher Guernay, une bonne petite femme, des enfants comme les vôtres, et la paix !
— .Ainsi soit-il! dit Hubert. C'est la grâce que je voiîs souhaite. Mais il est une heure du matin, vous avez couru la poste, nous devons chasser à huit heures : bonsoir !
— Bonsoir, et merci ! »
Cinq minutes plus tard, Astolphe était couché, mais il ne dormait pas. Il reprit et relut pour la millième fois le joli petit rapport émané de la Préfecture de police. Mais l'expéditionnaire qui avait copié tout cela n'avait pas mis de laudanum dans son encre. Je suppose, au contraire, qu'il y avait laissé tomber une goutte de café. Le prince replia la feuille de vérité et la mit entre deux pages de Notre-Dame de PariSf comme une pensionnaire de quinze ans serre entre les feuillets d'une géographie la violette que son cousin le bachelier lui a donnée en rougissant. Astolphe éteignit sa bougie, jura un bon juron pour soulager son cœur, et se jeta dans la ruelle.
Mais il eut beau fermer les yeux : le marchand de sable qui passe tous les soirs en saupoudrant les paupières des hommes avait oublié M. d'Armagne dans sa distribution. C'est pourquoi il se retourna longtemps
sur les bons matelas frais battus, entre deux draps bien blancs, bien fins, et parfumés de poudre d'iris. Plus la couche est moelleuse, plus l'insomnie paraît agaçante; si mon lecteur n'a jamais eu l'occasion de vérifier cette loi, je lui en fais mes compliments.
Peut-être les gens du moulin, dans un excès de zèle hospitalier, auront-ils mis une couverture de trop ? Le prince jette au pied du lit tout ce qui le couvre; il ne garde qu'un drap; mais le fardeau qui l'oppresse ne paraît pas allégé d'un milligramme. Ce n'était pas la couverture, décidément.
Il rallume une bougie, il en allume deux. Que peutil bien chercher sur ce guéridon au milieu de la chambre? S'il ne veut qu'une plume, de l'encre et du papier, il ne cherchera pas longtemps. Mme Honnoré est une maîtresse de maison qui pense à tout.
Il a plongé sa plume dans l'écritoire, non sans noircir un peu le bout de son doigt.
« Ma chère Madelon, écrit-il (jamais ses pattes de mouche n'ont couru si fièrement sur une page blanche), vos tribulations sont finies; je ne vous persécuterai plus de mon amour. Je ne vous aime plus ; je suis même à peu près sûr de ne vous avoir jamais aimée. Voilà ce que j'ai découvert en arrivant à Frauenbourg; c'est une jolie petite ville qu'on traverse en poste, lorsqu'on va de Bade à Paris. Oui, ma chère, la Providence m'a jeté tout pantelant au milieu d'une famille de gens honnêtes; c'est comme un bain de vertu que j'ai pris. Savez-vous que c'est très-beau, la vertu ? Pardon ! je suis stupide de vous parler de ces choses-là. Toujours est-il que je ne vous crains plus, que je suis rentré en possession de moi-même, que je chasserai demain, que je danserai dimanche et les jours suivants avec de
braves petites filles au bal de la Saint-Eustache, qui est la fête du pays. Soyez heureuse à votre façon, et tâchez de mettre la main sur un autre fou plus incurable que votre ancien adorateur