ASTOLPHE
Il plia sa lettre avec joie et se remit au lit avec orgueil.
« Enfin ! pensait-il, me voilà désensorcelé comme il faut. Je lui ai dit son fait. Elle comprendra que j'échappe à sa maudite influence. Elle ira chercher une autre victime. Car enfin il n'est pas probable qu'elle ose me relancer jusqu'ici ! Adieu pour toujours! »
Chut! il dort, et je crois même qu'il sourit en dormant. Entre nous, il se pourrait fort bien que le prince endormi se moquât du prince éveillé. L'homme endormi est toujours sage : il ne se ruine jamais pour les filles, il ne tue jamais ses amis en duel, il n'expose ni son honneur, ni sa fortune ni sa santé ; il ne fait ni mauvaises actions, ni maladresse, ni visites compromettantes, ni actes de société, ni tragédies, ni professions de foi politique qu'il faudra désavouer l'an prochain. Aussi comme il sourit finement, les yeux fermés, les bras ouverts ! Comme il se moque avec esprit de son Sosie éveillé, qui commet tant de sottises !
M Imbécile! ronflait Astolphe en parlant de lui-même. Il ne s'aperçoit pas que chaque mot de sa lettre invite Madelon h la fête de Frauenbourg ! »
ou l'action s'engage décidément.
Le prince avait débuté par un succès dans la maison de ses hôtes; il continua par une série de triomphes. Il était sur pied le lendemain de son arrivée, à sept heures du matin, lorsque le garde vint frapper à sa porte; il ne se fit pas attendre une minute et descendit ponctuellement à la salle de chasse, où tous les invités se rassemblaient en armes. Dix chasseurs et sept ou huit chiens étaient groupés sans ordre, autour d'une table massive, dans cette grande pièce dallée, sablée, décorée de râteliers en bois de cerf et de trophées de toute sorte. Mme Honnoré, matinale comme l'aurore, servait une légère collation de thé, de chocolat, de café et de viandes froides, suivant les goûts et les habitudes de chacun. Les chiens, assis, le nez en l'air, l'œil fixé sur leurs maîtres, happaient de temps à autre un os de poulet, un morceau de pain ou une pelure de saucisson. Quelques-uns faisaient une petite provision de chaleur devant une haute et large cheminée, construite à souhait pour sécher les hommes et les bêtes au retour des expéditions d'hiver.
Un sourire discret se dessina sur quelques visages lorsqu'on vit apparaître Àstolphe dans un costume trop élégant et trop neuf. Sa veste, son gilet, sa culotte de velours vert paraissaient peints sur lui ; sa casquette de chasse représentait exactement le dernier modèle publié dans les journaux de modes ; sa chaussure à forte semelle et ses guêtres de cuir de Russie n'avaient pas l'air de s'être jamais écorchées aux griffes des buissons. Il portait une cartouchière élégante et un fusil de Paris qui semblait aussi trop neuf pour avoir fait beaucoup de victimes.
On remarqua toutefois que le prince était fort à son avantage et infiniment mieux que la veille. Le justaucorps sanglé à la taille faisait valoir la robuste souplesse des reins ; la jambe était droite, le genou délié, le mollet saillant sous la guêtre. Mais les hôtes du château et le châtelain lui-même avaient la superstition de la vieille blouse et du pantalon rapiécé ; Charles Kiss, un des premiers chasseurs de Frauenbourg, conservait depuis sept ans la même casquette de loutre, comme s'il devait à ce vieux talisman, plutôt qu'à son adresse, tous les beaux coups de fusil qu'il avait tirés.
Mais lorsqu'on fut en plaine, devant les lièvres et les perdreaux, chacun montra ce qu'il savait faire.
11 y avait là presque toutes les variétés de chasseurs que vous avez pu rencontrer dans le monde: le chasseur hospitalier, qui oublie de tirer lui-même pour faire les honneurs du gibier à ses hôtes ; le chasseur hésitant, qui laisse partir la pièce, la couche en joue sans se décider et l'accompagne de ses injures lorsqu'elle est hors de portée; le chasseur jeune et impétueux qui tire sans viser, et loge de temps à autre un plomb n" 8 dans la casquette du voisin •, le chasseur
découragé qui se croit en butte aux persécutions du sort, et jure ses grands dieux qu'il n'a pas vu un perdreau de la journée; le chasseur infaillible, qui a toujours fait voler la plume ou le poil, et qui force un malheureux chien à chercher, deux heures durant, quelque pièce fort bien portante : C'est égal, dit-il en se remettant en marche, il y a de par la plaine un perdreau qui n'ira pas loin ! Et le chasseur aussi ingénieux que maladroit qui s'attache au plus habile tireur de la bande, et lâche toujours son coup en même temps que lui! Fort galant homme, d'ailleurs, et tout prêt à jouer à pile ou face la propriété d'un lièvre indivis. Et le chasseur solitaire qui s'en va, précédé d'un petit chien sans apparence, relever une à une les perdrix d'une compagnie dispersée. Et le chasseur qui ne peut rien tuer en Alsace (sans doute par quelque secrète influence de climat), mais qui se console en racontant les massacres qu'il a faits l'an dernier en Bourgogne. Et le chasseur rêveur qui a toujours son fusil au premier cran lorsque la perdrix s'envole. Et le bon, le vrai, le parfait chasseur, qui chemine tout doucement devant lui, causant avec son chien, battant lui-même tous les trèfles, attentif à l'arrêt, toujours prêta tirer, tirant à bonne portée et tuant beaucoup de gibier. Ce chasseur-là, c'était le prince d'Armagne, comme le chasseur hospitalier était le bon Hubert, comme le chasseur solitaire était Charles Kiss, comme le chasseur aux grains de plomb était notre ami Bonnevelle, la première autorité de l'arrondissement.
Il y avait aussi, comme à toutes les •chasses du monde, le riverain astucieux, en embuscade sur la frontière, accueillant à coups de fusil tout le gibier blessé ou non que les voisins daignaient lui envoyer.
Ce riverain, ai je besoin de le dire? était Thonorable M. Jeffs. Il tira beaucoup ce jour-là, et abattit, selon toute apparence, bon nombre de perdreaux à vingtcinq sous.
Les châtelains firent halte à deux heures, le temps d'escamoter un jambon et un gigot. Lorsque le garde qui avait suivi Astolphe en ramassant son gibier montra six lièvres pendus à un bâton et trois douzaines de cailles ou de perdrix accrochées par le col aux nœuds coulants de son carnier, la compagnie se prit à regarder avec respect le costume de velours emprunté au journal des modes. On fit circuler à la ronde le beau fusil trop neuf, et personne ne pensa plus que c'était une arme pour rire.
Tout alla du même train jusqu'au soir; M. d'Armagne fut roi de lâchasse et triompha, je dois le dire, avec une modestie charmante.
Il fut aimable envers tout le monde, sans excepter Gérard Bonnevelle : pourquoi aurait-il détesté un rival heureux, maintenant qu'il avait oublié Madelon ? Le sous-préfet, de son côté, se défit de tous les préjugés qu'il avait eus contre le prince. Rien de plus naturel, puisque lui-même était parfaitement guéri ! Les deux convalescents parlèrent à cœur ouvert de leur ancienne maladie, tandis qu'une petite lettre très-froide et très-impertinente s'en allait de Frauenbourg à Strasbourg, de Strasbourg à Kehl et de Kehl à Bade. Astolphe et Gérard s'avouèrent réciproquement, en se serrant la main, que l'amour de deux hommes comme eux pour une créature comme elle était un phénomène inexplicable. Mais c'était surtout le bon Hubert qui s'applaudissait de voir son ami heureux et calmé. Tous les matins, en s'éveillant, il payait un tribut d'ac-
tioDs de grâces à sa propre éloquence qui avait fait une cure si merveilleuse en deux heures de conversation.
La semaine passa comme un rêve. Lorsque l'église de Frauenbourg annonça par ses carillons que le jour de la Saint-Eustache allait arriver, Astolphe ne pouvait croire que sa vie eût marché si vite. Ce n'était plus un Parisien transplanté à la campagne : il faisait partie intégrante de la famille, les angles de son esprit s'adaptaient exactement à tous les angles du moulin. Il connaissait les parents, les amis, les hôtes, les chevaux même et les chiens ; il parlait la langue de la maison, il en partageait les idées. Il aurait écrit un mémoire sur le fameux projet de M. Honnoré et raconté couramment la légende de Jeffs.
Une nouvelle série d'invités était accourue sous l'étendard de saint Eustache. C'était surtout la parenté de Mme de Guernay, le ban et l'arrière-ban des Sturm de la province. En ce temps-là l'usage permettait aux alliés les plus lointains, aux cousins du degré le moins successible, de tomber sur une maison à l'occasion de la fête. Il en venait des tribus entières, les uns à pied, le bâton à la main, les autres en carriole, d'autres empilés trois par trois sur des bottes de paille dans une voiture à trente-six portières. On n'avait pas besoin de les inviter ; ils savaient bien eux-mêmes chercher dans le Messager Boîteux le dimanche de la Saint- Eustache. Ils allaient eux-mêmes, sans fausse timidité, loger leurs chevaux à l'écurie ; après quoi ils tombaient sur la famille et l'embrassaient à bouche que veux-tu : « Bonjour, cousin, bonjour cousine ! »
C'est pour le coup qu'il fallait allonger la table et dédoubler les lits ! Une moitié de la maison se transformait en dortoir et l'autre en salle à manger. Les
repas se continuaient toute la journée et une partie de la nuit. Si un convive se levait de table pour aller prendre l'air au jardin, un autre, tombé du ciel, héritait de son assiette et buvait dans son verre.
L'invasion durait deux ou trois jours, quelquefois même davantage. Il fallait des viandes homériques pour remplir ces grandes bouches infatigables. On égorgeait des vaches, on assommait des bœufs; on dressait des pyramides de civet sur de grands plats de faïence. Les poulets et les canards émigraient en longues files dans la direction de la cuisine. Ce n'est pas tout ; les lois de l'hospitalité voulaient que tous les hôtes rapportassent chez eux quelque souvenir de la fête. On leur préparait donc, quatre jours à l'avance, de pleines fournées de gâteaux, babas, brioches et tartes aux couetsches ; car il eût été scandaleux qu'un panier venu vide ne fût pas ramené plein.
Dirai-je que les Guernay attendaient cette solennité avec une vive impatience ? Non ; c'est une dette de famille qu'ils acquittaient avec plus de vertu que de plaisir. Leurs amis eux-mêmes, sauf quelques intrépides, s'esquivaient prudemment. Presque tous les chasseurs qui étaient accourus à l'ouverture prirent congé le lendemain d'une battue où l'on avait tué six chevreuils pour la bouche des Sturm. Seul, le prince d'Armagne se réjouissait de contempler ce clan d'affamés dans l'exercice de la mastication. Seul entre tous, il espérait avec joie le dimanche de la fête. Ah ! le bon compagnon que ce prince d'Armagne !
Dès le samedi matin, vous l'auriez vu arpenter le champ de foire en compagnie d'Hubert et de Gérard, admirant les étalages de pain d'épice aux fruits du Midi, de pralines orientales, de fine coutellerie de Lan-
gres et de broderie de Nancy, premier choix ; essayant son adresse au grand tir parisien et au noble jeu polonais, tâtant le pouls à la fortune devant le tourniquet des marchands de porcelaine, écoutant les boniments, applaudissant les parades, déchiffrant les parades pompeuses du grand géant des Alpes, du superbe musée historique, en cire, plus vrai que nature ; de l'aimable et vertueuse Clorinde (300 kilos) ; et de l'ingénieux petit cheval Oscar (de l'Afrique occidentale), premier calculateur de l'Académie de Paris !
Après avoir passé en revue les industries diverses auxquelles M. Honnoré, comme maire, promettait aide et protection, Astolphe visita avec un vif intérêt les deux monuments de planches où l'on devait danser le lendemain.
C'étaient deux baraques de style forain, élevées cote à côte, à dix mètres de la dernière boutique. Quelques drapeaux de percale tricolore, quelques guirlandes de mousse et de feuillage embellissaient uniformément leurs deux façades; mais sur Tune on lisait : bal et sur l'autre : bal de société. On entrait gratis dans la première et l'on payait trois francs aux portes de la seconde; mais elles ne différaient guère qu'en ce point. La décoration intérieure se composait des mêmes drapeaux de cotonnade, des mêmes guirlandes de mousse et de feuillage, des mêmes banquettes de bois mal raboté, et du même buste royal qui reluisait paternellement pour tout le monde sous une couche de vernis bronzé.
L'entrepreneur des plaisirs publics n'avait rien de commun avec ces hardis Parisiens qui improvisent un Louvre en dix minutes : c'était un véritable et digne enfant de Frauenbourg. Il lui fallait régulièrement six mois pour construire ses deux baraques et six mois
pour les démolir. M. Honnoré essaya un jour de lui faire comprendre qu'il économiserais la main-d'œuvre en les laissant sur pied. Il répondit d'un ton de conviction profonde qu'il suivait l'usage établi et qu'il ne voulait pas, en changeant de méthode, devenir la risée de ses concitoyens.
A chaque bal était annexé une sorte de restaurant ou de buffet. Le buffet simple débitait tous les ans plusieurs kilomètres de saucisses, plusieurs mètres cubes de choucroute, un lac de bière marécageuse et une rivière de petit vin blanc rocailleux. Le buffet de la société vendait des gâteaux, du gigot, du pâté de volaille, des tranches de jambon de Westphalie, du vin chaud, du punch et même quelque chose à cinq francs la bouteille que les jeunes gens inexpérimentés ou déjà gris acceptaient pour du vin de Champagne.
Le prince était insatiable de renseignements, comme s'il eût médité d'écrire le Guide du voyageur à la fête de Frauenbourg. On lui dit qu'il y aurait bal le dimanche, le lundi, le mardi, le jeudi et le deuxième dimanche; que la danse commençait à trois heures, s'arrêtait à huit, reprenait de plus belle après le souper, et durait généralement jusqu'au petit jour. Que le lundi, par exception, l'on commençait à deux heures. Ce jour-là, les marchandes d'oignons, accourues de Strasbourg, pour affaire de commerce, envahissaient le bal de société de deux à cinq, depuis la clôture du marché jusqu'au moment de remonter en voiture. C'était un des bals les plus brillants et les plus riches, mais on risquait d'y être étouffé par les larges épaules et tous les avantages volumineux de ces dames. Le jeudi était adopté par les Israélites. Astolphe apprit aussi (car il voulait tout savoir) que tous les étrangers sans
distinction de caste pouvaient se mêler, moyennant trois francs, à la bonne compagnie de Frauenbourg.
Il jouait de bonheur, cet excellent prince d'Armagne. Après lui avoir enseigné tout ce qui l'intéressait, ses compagnons lui montrèrent Jeffs par-dessus le marché. Le propriétaire du Krottenweyer semblait avoir anticipé sur la Saint-Eustache en se grisant dès le samedi. Il galopait sur un cheval de bois, à la droite d'une amazone de village. L'orgue de barbarie tournait, tournait, écorchant à mille clous une pauvre mélodie emprisonnée dans la boîte comme Régulus dans sa tonne. Les chevaux blancs, jaunes ou déteints, tournaient, tournaient à la file et se poursuivaient furieusement, comme s'ils avaient eu quelque espoir de se rejoindre. La paysanne, blonde comme un blé mûr et grasse comme une caille au départ, semblait étourdie par le mouvement et la musique; sa petite tête ronde tournait, tournait, et se laissait tomber sur l'épaule du rustre. Les lèvres minces de M. Jeffs tournaient, tournaient autour d'une jolie bouche fraîche et rose; et, sans le gendarme qui tournait autour du manège, Dieu sait comment l'affaire aurait tourné.
Les trois curieux s'éloignèrent avec dégoût. Astolphe laissa voir un peu de surprise. Ce n'était pas ainsi qu'il s'était représenté le fléau de Frauenbourg. Il comprenait l'avare t^aché au fond des bois dans une maison solitaire. « C'est l'araignée dans un pli sombre de sa toile, fort bien. Mais l'araignée jouant avec les mouches dans un rayon de soleil! Je n'y suis plus.
— Ignorez- vous donc, dit Hubert, que l'homme est ■un être complexe? Outre la faculté maîtresse ou la passion dominante qui produit la plupart de nos actions, il y a des penchants secondaires, des idées accès-
soires qui ne laissent pas d'agir quelquefois. Jeffs n'est pas seulement un avare; c'est aussi un homme violent, appétent, sans frein dans ses désirs, incapable de se maîtriser par devoir ou par crainte, ou par respect de l'opinion publique. Son père lui ressemblait en cela ; ils sont tous les mêmes depuis cinq ou six générations. Le vieux que M. Bonnevelle a vu dans le temps au travers d'une grille, s'est marié par amour à une fille qui n'avait rien. Il l'a rendue malheureuse, c'est vrai ; il lui a reproché sa pauvreté cent fois par jour, je l'avoue; il l'a fait mourir de faim, d'accord. C'est qu'on est soi toute la vie, et qu'on devient accidentellement, pour une heure ou pour une semaine, ce que le hasard veut faire de nous. »
Tout en causant, les trois compagnons avaient regagné lagrand'rue, et ils n'étaient pas bien loin de la sous-préfecture, lorsque Gérard s'arrêta court et se frotta énergiquement les yeux.
« Qu'avez-vous? demanda le baron.
— Rien.... Mais si! attendez! Ma parole d'honneur, si ce monsieur qui vient à nous avait vingt ans de plus, je dirais que c'est mon oncle!
— C'est fort simple, dit Astolphe. Êtes-vous neveu de Champion le député ?
— Oui, parbleu !
— Eh bien I mon cher, voilà votre oncle.
— Incroyable! Et vous le connaissez?
— Beaucoup. Nous ne nous quittions guère, àBade. » Gérard doubla le pas, M. Champion le reconnut et
tendit les bras pour lui donner l'accolade. « C'est bien moi! lui dit-il; je te ménageais cette petite surprise. » Il salua M. de Guernay et serra la main du prince, en l'appelant son bien bon. Le sous-préfet ressemblait à
ces hommes de l'Écrilure qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Jamais la ville de Frauenbourg ne contempla dans ses rues un administrateur plus stupéfait. Et j'ose dire qu'il y avait de quoi!
Toutes les fées de l'industrie parisienne s'étaient donné rendez-vous au chevet du vieux Champion. L'une avait rendu à sa barbe et à ses cheveux la couleur de la jeunesse; l'autre avait émondé l'exubérance de son toupet et frisé ses favoris en rouleaux. Celle-ci capitonnait ses membres chétifs, tandis que celle-là comprimait sous une ceinture élastique le petit ventre proéminent. Une autre avait découpé sur ce corps à demi-postiche un joli costume fleur de pêcher; une autre avait couronné d'un chapeau andalou cette tête repeinte; une autre avait logé ces grands pieds plats dans des brodequins élégants ; et la Géométrie s'était voilé la face en voyant que cette fois le contenant était moins énorme que le contenu! Que vous dirai-je encore? L'ancien cuistre portait des gants de Suède de la plus étonnante fraîcheur. Sa main droite balançait négligemment une badine à pomme d'or, et la gauche jouait avec des breloques irréprochables.
Mais ce que la plume ne saurait décrire, ce que le pinceau ne saurait peindre, c'est l'aisance, le laisser aller, le naturel, la désinvolture, le noble abandon, la familiarité, l'égalité, la protection même qu'il savait mettre dans ces trois mots : Mon bien bon!
A quelle école s'était-il formé, dans un âge où l'homme va se déformant un peu tous les jours ? Quel cours avait-il suivi, sans en rien dire à sa famille? Quel professeur de la Sorbonne ou du Collège de France avait pu lui donner des leçons de bien bon?
Gérard était trop homme du monde pour demander la clef de celte énigme, mais il regardait le cher oncle avec une curiosité visible, et ses yeux semblaient plus arrondis et plus brillants que les clous d'un fauteuil neuf.
Champion lui prit le bras avec grâce, et lui dit d'un ton dégagé ;
(I Inutile de l'apprendre que je suis descendu chez toi. Mon valet de chambre s'est mis à défaire les malles, tandis que je me lançais à ta poursuite. Mais que diable as-tu donc à me regarder comme ça? Est-ce que j'aurais changé, sans le savoir?
— Non, mon cher oncle, c'est un effet de la joie et de la surprise! Je m'attendais si peu au plaisir de vous embrasser aujourd'hui !
— Tu ne lis donc pas les journaux? Un grand congrès philosophique à Bade ; toutes les notabilités européennes convoquées à son de caisse pour moduler des variations sur l'objectif et sur le subjectif! Tu méconnais assez pour savoir que je me moque de leurs systèmes comme d'un jockey aplati. Nous sommes, toi et moi, dans l'âge oii l'on cote la philosophie pour ce qu'elle vaut. Mais je n'étais pas fâché de voir un peu ces braves têtes d'Allemands en us ; il y en a de superbes, ma parole! Et puis, je savais rencontrer là quelques femmes de notre goût et quelques hommes de notre monde, Selvignac, le vieux Gigoult, le petit d'Armagne, et cœtera. Nous avons fait de bonnes parties !
« A propos, vous, mon bon, poursuivit-il en se retournant vers Astolphe, vous ne me demandez pas des nouvelles de nos amis ?
— C'est qu'en vous voyant si gai, je me persuade qu'ils vont à merveille.
— En effet, ils vont et ils viennent. Ne me questionnez pas davantage! Je suis ici en tournée électorale, mon cher. Il s'agit de poser les bases d'une candidature. Ah! c'est le moment de cacher l'homme de plaisir sous la peau de l'ambitieux. Je ferais bien de mettre une perruque; qu'en pensez-vous? Mais baste! mon neveu me vieillit assez. Où diable s'esl-il procuré cette redingote-là? On le prendrait pour mon propriétaire ! »
Le prince et le sous-préfet riaient sous cape. Gérard se demandait in iidto si le philosophe n'avait pas trébuché dans une bouteille de Chambertin. Mais non. Il n'était ivre que du vin ou plutôt du marc de la seconde jeunesse.
En arrivant à la sous-préfecture, il salua M. de Guernay et prit congé de M. d'Armagne par un léger mouvement de la main :
« Bonsoir, Astolphe !
— Bonsoir, Léon ! »
Quand l'oncle et le neveu se trouvèrent en tête-àtête dans l'ancien cabinet de M. Durier, M. Champion grimpa sur le canapé, croisa les jambes à la turque, prit une cigarette russe dans un étui de maroquin, tira d'une boîte d'argent une allumette allemande, et dit à Gérard :
« Nous sommes entre nous; avoue, grand nigaud, que je te parais changé?
— Dame ! un peu .
— Je devine ce. que tu vas me dire. Mes cheveux, n'est-ce pas? D'abord, mon bon, mes cheveux étaient beaucoup trop gris pour mon âge. Ils avaient changé de couleur avant trente ans; c'est contraire aux lois de lanaturej donc ça ne compte pas. Enfin, je ne les ai
pas fait teindre. A quoi bon, maintenant qu'il y a des eaux inoffensives pour leur restituer leur couleur naturelle? Je reviens à la nature, voilà tout. Personne ne s'est aperçu du changement, si changement il y a. Toi seul. .. mais on n'est trahi que par les sie-ns!
— Je ne vous trahirai jamais, mon cher oncle. Mais puisque vous avez provoqué vous-même cette explication amicale, dites-moi donc, s'il vous plaît, pourquoi M. d'Armagne vous appelle Léon ?
— Quant à cela, mon cher arni, je m'étonne que tu le demandes. J'avais meilleure opinion de ton esprit. Est-ce que ce nom de Noël ne l'écorchaitpas la bouche? D'abord il fait hiatus. Et puis, je me flatte peut-être, mais il me semble que Noël ne va pas mieux à ma figure qu'un toupet de cheveux gris. C'est un nom qui convient aux vieux domestiques fidèles, aux vieux médecins de famille, aux vieux professeurs d'un collège communal. J'ai songé un moment à prendre Natalis^ qui exprime le même sens avec plus de grâce et d'harmonie. Mais Natalis était peut-être un peu jeune. D'ailleurs c'est un mot latin, et tu connais mon horreur pour tout ce qui sent la pédanterie classique. Léon me plaît ; c'est bref, sonore, viril, et ce n'est après tout que l'anagramme de Noël. Dans la bouche d'une jolie femme, Noël serait affreux, Léon n'est pas sans charme.
— Vous pensez donc à vous marier, mon cher oncle? »
Il paraît que cette simple question était plus comique à elle seule que tous les vaudevilles de Saint-Firmin, Champagne et Picpus, car M. Champion, qui se vantail de n'avoir pas ri depuis l'âge de vingt-cinq ans, jeta sa cigarette au plafond et se roula sur le divan avec
des éclats, des trépignements, des soubresauts et des convulsions de haute école.
'( iMoi, moi, moi! me marier! Comme s'il n'y avait pas assez de sots qui se dévouent pour les menus plaisirs des joyeux célibataires ! N'est-il donc pas cent fois plus glorieux et cent mille fois plus agréable de vaguer sur le communal que de paître comme une chèvre attachée dans un petit enclos à soi! Si j'aimais une femme, et cela n'est pas encore impossible, grâce à Dieu , je la marierais peut-être, mais pas avec moi. Je ne veux point qu'on me rende sur mes vieux jours les ridicules que je distribue aux autres. Ah ! ah ! ah! tu ne connais pas ton oncle Léon, mon pauvre petit Bonnevelle ! Croistu d'ailleurs quej'irai faire une sottise qui mettrait huit cent mille francs dans ta poche? Huit cent mille francs! Il y a la vertu de bien des femmes, mon garçon, dans une somme de huit cent mille francs! Demande au petit d'Armagne, puisque tu le connais. Ou plutôt, non! pas à lui : lu rouvrirais les blessures de son cœur. Ah! c'est qu'on ne réussit pas toujours. Il y a des circonstances ! il y a des personnes ! Nous a-t-il amusés quelquefois, ce malheureux d'Armagne ! )>
Ce soir-là, l'oncle et le neveu dînèrent face à face comme ils avaient déjeûné souvent rue de la Victoire, mais les rôles étaient un peu intervertis. C'était Gérard qui prêchait la morale et M. Champion qui laissait dire. Gérard voyait son oncle sur une pente dangereuse, et cela dans un âge où le plaisir coûte cher. Il pensait que le vieux fou, s'i tombait entre les mains d'une femme expéditive, aurait encore le temps de se ruiner. Et, pour un héritier, ce point de vue était assez mélancolique. On avait vendu Meillan; rien n'empêchait M. Champion de dévorer toute sa fortune sauf les
vingt mille francs de rente hypothécaire. Cette pensée délia la langue et l'éloquence de Gérard.
« Mon cher oncle, dit-il, personne plus que moi n'applaudit à votre changement de vie. Vous vous êtes imposé assez de privations dans votre première jeunesse pour que vos amis se réjouissent de vous voir prendre un peu de bon temps. Mon unique souci, permettez-moi de le dire avec une respectueuse franchise, c'est de vous voir compromettre un beau nom qui est tout à la fois l'orgueil de notre famille et la gloire de la patrie !
— Eh ! qui pense à le compromettre, vieux radoteur?
— On se compromet souvent sans y penser, mon cher oncle. Bien des femmes se jetteront à votre tête; vous aurez....
— Pourquoi ce futur ?
— Pardon. Bien des femmes se jettent à votre tête; vous avez ce qu'il faut pour plaire à toutes ; mais laquelle choisirez-vous? Tout dépend de là. Une femme mariée? C'est bien grave. Pensez aux lettres égarées, aux rendez-vous surpris, à la fureur d'un jaloux, au sang versé, et quel sang? le plus précieux de la France! Pensez au scandale des procès, à la publicité des journaux, à l'effet désastreux qu'un astre de vertu produit nécessairement par sa chute ! La jeunesse du pays serait démoralisée pour vingt ans !
— Passons, bonhomme, passons! Il n'y a pas péril en la demeure.
— Jetterez-vous votre dévolu sur une artiste, une comédienne, une danseuse, une de ces femmes en vue qui affichent votre amour comme une pièce à succès devant la porte de leur théâtre?
— Je n'aimerais pas cela.
— Bien, mon oncle, je vous reconnais. Mais, à plus forte raison, saurez- vous éviter ces créatures méprisables qui n'ont ni l'éducation de la femme du monde, ni le talent de l'artiste, rien enfin qu'une espèce de beauté fardée, marchandise de mauvais aloi, qui se livre au plus offrant et dernier enchérisseur! Malheur, mon oncle , malheur à celui qui s'abandonne à ces dangereuses sirènes! Il perdra non-seulement sa fortune, mais l'estime des hommes et la considération publique !
— Où diable as-tu vu ça?
— Vous me l'avez dit cent fois vous-même !
— Je te l'ai dit — je te l'ai dit, parce que tu es un jeune homme, et qu'à ton âge on doit être sérieux. Oui, mon cher, il faut se créer une position, gagner de l'argent, chercher des appuis, faire son nom, creuser son Irou, prendre son assiette dans le monde! Mais lorsqu'on est riche, casé, connu, ce serait bien le diable si l'on n'avait pas le droit de s'amuser un peu sans que le public y trouvât à redire ! 11 ne dit rien du tout, le public; il a plus de jugement que toi. Quels sont les hommes qui s'affichent le plus avec les femmes dont tu parles? Toutjustementles gros banquiers, les grands seigneurs, les hommes d'État. Qui leur jette la pierre? personne !
— Cependant, mon oncle...
— Cependant quoi? Je suis directeur général au ministère. Si je rencontrais un de mes expéditionnaires, ou même un de mes rédacteurs, au bras d'une jolie femme à la mode, je le tancerais d'importance, et je ferais bien. Mais si c'est moi qui trouve bon de me promener avec elle, est-ce que mes rédacteurs ou
mes expéditionnaires auront le droit de me critiquer? »
Il y a dans le raisonnement un degré d'absurde qui échappe à toutes les réfutations de la logique. Aussi Gérard ne répondit qu'un mot à ce discours :
« Vous êtes amoureux, mon oncle!
— ' Eh bien!... oui! Elle est belle comme une statue grecque et jolie comme une peinture de Watteau! Elle a plus d'esprit que Mme de Sévigné, plus de raison que Minerve! Elle est passionnée comme Sapho; elle est tendre comme Mlle de Lespinasse; elle est fidèle comme....
— Pénélope ?
— Tu m'ennuies !
— Est-ce que je la connais, mon oncle ?
— Non parbleu! tu ne la connais pas! tu ne l'as jamais connue! Si tu l'avais, je ne dis pas comprise, mais simplement devinée, tu serais à ses genoux!
— Vous oubliez, cher oncle, que je ne suis pas assez riche pour vivre aux genoux de personne.
— Mais, malheureux, elle est désintéressée comme. . . .
— Aristide?
— Tu m'ennuies!
— Tant pis pour vous, mon oncle, et pour moi, si elle est aussi désintéressée que vous le dites !
— Et pourquoi?
— Parce qu'elle nous ruinera tous les deux.
— Tu ne la connais pas, te dis-je. Et je me permets d'ajouter que tu ne me connais plus.
— Bravo! Je ne demande qu'à avoir tort. Ainsi, mon cher oncle, vous n'avez pas encore entamé votre fortune?
— Moi? Je l'ai presque doublée. Meillan vendu, j'ai
placé mes fonds disponibles dans une entreprise de bateaux à vapeur. Les actions étaient de cinq cents francs et faisaient prime ; j'ai acheté au pair, grâce à ma petite position. La hausse ne s'est pas fait attendre, j'ai vendu à huit cents et pris un intérêt dans une excellente compagnie d'assurances. C'est un placement à dix. Voilà comme je travaille quand je suis amoureux! Et toi?
— Moi, je ne suis pas amoureux; je n'ai travaillé que de mon état.
— Il n'y a rien à faire dans l'état de sous-préfet.
— C'est M. Durier qui vous l'a dit; je compte vous prouver le contraire.
— Comment! tu es ici depuis bientôt sept mois; tu sais que nous avons de l'argent sous la main pour toute affaire qui se présentera dans des conditions agréables, et tu n'as pas encore déniché une pauvre petite spéculation !
— Pardonnez-moi; j'en sais une très-stire et trèshonorable.
— Raconte, alors.
— M. Honnorévous l'expliquera lui-même. Je vous conduirais bien chez lui dès ce soir, d'autant plus que votre candidature dépend un peu de son choix; mais il est envahi dans sa maison par une famille trop champêtre. Nous le verrons demain, s'il vous
plaît. » il
A dix heures du soir, tandis qu'une vague rumeur de chansons avinées, de crécelles, de pois fulminants, de sifflets en sucre, de trompettes de bois et de pétards à deux sous la douzaine, descendait du champ de foire jusqu'au bas de Frauenbourg, IM. Champion, bourré de viandes succulentes, arrosé de kirsch jusqu'à la moelle des os et chatouillé d'une douce espérance dont
il n'avait fait part à personne, se livra comme un grand seigneur aux mains de son valet de chambre.
Jean (il daignait s'appeler Jean) n'aurait jamais souffert que monsieur se mît au lit lui-même. Il ne permettait pas à monsieur de se coucher sans faire une toilette de nuit. Il avait exigé que monsieur fît emplette d'un nécessaire anglais qui couvrait deux grandes tables, au déballage. Il avait changé, de son autorité privée, le tailleur, le cordonnier, le chemisier et la blanchisseuse de monsieur. Un décret signé Jean condamnait monsieur à mettre du linge blanc deux fois par jour et à prendre, au minimum, trois bains par semaine. Jean était plein de bonté pour monsieur, mais si monsieur s'était permis d'acheter son papier à lettres ailleurs que chez le marchand à la mode, ou de commander un bouquet dans une maison de second ordre, ou de donner moins d'un louis à une femme de chambre , ou de porter deux fois la même paire de gants, ou d'offrir un dîner qui n'eût pas six entrées, il est probable que Jean se serait fait un point d'honneur de congédier monsieur. C'était Jean qui avait obligé monsieur à louer un appartement au faubourg Saint- Honoré, avec écurie et remise; car monsieur avait une voiture par la raison fort simple que Jean n'aurait pas servi un homme à pied. Jean, qui savait compatir aux faiblesses et aux inexpériences de ses maîtres, avait donné six mois à monsieur pour apprendre à monter à cheval. Si monsieur s'appelait Léon, c'est que Jean l'avait rebaptisé à sa guise, offrant d'ailleurs, en fidèle domestique, de prendre pour lui le nom de Noël. Enfin, Jean usurpait une prérogative royale, car il anoblissait monsieur. « Si la particule vous incommode, disait-il à monsieur, j'annoncerai M. le commandeur Champion,
et j'en ai le droit, car nous sommes commandeur de plusieurs ordres. Comment voulez-vous qu'après avoir servi M. le duc de Ravergy, M. le comte deFourneyras, M. le marquis de Cliauverolles et son excellence le prince Ostrogoff, je m'affiche dans le monde avec M. Champion tout court? »
De quelle main monsieur tenait-il ce trésor de domestique? De quelle main ce domestique avait-il reçu monsieur? A^oilà ce que personne n'aurait pu dire, et le marquis de Gigoult, l'intime ami de monsieur, n'en savait peut-être rien lui-même.
Le pansage de monsieur fut terminé vers onze heures, et Jean lui recommanda formellement de dormir sans distraction, car il importait à Jean que monsieur lui fît honneur par sa honne mine au hal champêtre de Frauenhourg.
Le bal s'ouvrit à trois heures précises. M. Champion, présenté le matin même à MM. Honnoré et de Guernay , figura dans le quadrille officiel avec le maire, le sous-préfet, le premier adjoint, le capitaine des sapeurs-pompiers, le président du tribunal et le prince d'Armagne. Tout se passa fort bien, sauf quelques distractions du prince. ÎMme Honnoré et la femme d'Hubert, qui dansaient par devoir et non par goût, se retirèrent bientôt avec leurs maris. Astolphe, Gérard et M. Champion restèrent jusqu'à sept heures. Charles Kiss se démenait comme un possédé. Il enlevait à bras tendus des paquets féminins devant lesquels Hercule lui-même aurait hésité quelque temps. On lui prouva, non sans peine, qu'il avait besoin de repos, et il vint dîner à la sous-préfecture .
Ces messieurs firent un joyeux repas, sauf le prince qui avait beaucoup de distractions et peu d'appétit.
Jean voulut bien servir à table. 11 obligea monsieur à boire de tous les vins : si monsieur avait eu l'air d'une poule mouillée, l'amour-propre de Jean aurait souffert.
Il avait donné ses ordres à la cuisine et surveillé les six entrées de rigueur. C'est pourquoi l'on servit le dessert entre dix et onze. Il fallait que le prince fût homme du monde jusqu'au bout des doigts pour rester si longtemps sur sa chaise ! Enfin le café parut avec son cortège de liqueurs et de cigares. Astolphe donnait sincèrement les colonies au diable. M. Champion but et fuma par obéissance, et beaucoup. Il était onze heures passées lorsque Charles Kiss, l'intrépide, parla de retourner au bal. Gérard avait dansé comme souspréfet; il se souciait faiblement de recommencer comme homme. Peut-être un mot du prince ou de M. Champion eût-il suffi pour le décider, mais ils n'insistèrent ni l'un ni l'autre. Qui sait s'ils ne furent pas enchantés de le laisser chez lui?
On partit, on arriva, on entra. Les trois convives du sous-préfet paraissaient animés, rien de plus. Le bal était nombreux et bruyant. Un galop assez vif entraînait deux cenfs couples dans un tourbillon de poussière. Certaine odeur de punch embaumait l'air: venait-elle directement de la buvette, ou les danseurs la portaient-ils avec eux? Je ne me charge point de résoudre ce problème. Le premier visage de connaissance qui se présenta fut le marquis de Gigoult.
« Quelle agréable surprise! s'écria le prince en lui serrant les mains.
— Je n'en crois pas mes yeux ! >3 dit M. Champion. Le fait est que ses yeux avaient l'air de deux petits traîtres.
Le marquis ne fut pas en reste. Il s'écria lui-même
avec un étonnement et une cordialité non moins sincères :
« Mes braves amis ! je veux être damné si j'espérais vous rencontrer dans cette bourgade !
— Moi, fit Astolphe, je chasse cliez mon ami Guernay. Je ne vous l'avais donc pas dit?
— Moi, poursuivit M. Champion, je vous ai dit hier
matin que j'allais voir mon sous-préfet de neveu
vous savez ? le petit Bonnevelle ! Hé bien ! mon cher Edouard, vous êtes dans sa capitale.
— Vraiment? Je me fais une fête de renouer connaissance avec lui.
— Mais vous, marquis? reprit Astolphe. Par quel heureux accident, par quel miracle de la Providence vous trouve-t-on au bal de Frauenbourg? J'espère que vous avez laissé Mme de Fleiirus en parfaite santé?
— Cher ami, je vais mettre le comble à vos étonnements : Mme de Fleurus est ici.
— A l'hôtel?
— Au bal. Là-bas, dans cette poussière.
— C'est prodigieux !
— Tenez! je crois même la reconnaître de ce côté. Elle danse avec un petit jeune homme très-bien; un employé des droits réunis, si je ne me trompe.
— Je la vois; mais au nom du ciel, dites-nous quel bon vent vous jette dans nos bras ? »
Un sourire de bonhemie équivoque rida légèrement les lèvres du marquis.
« Figurez-vous, dit le marquis, que je suis au bal pour ma santé. Mais il faut reprendre les choses de plus loin. Depuis votre départ, mon cher Astolphe, notre gaieté, la mienne surtout, avait baissé notablement. Le cher Léon, avec toute sa verve et sa jeunesse,
ne parvenait pas toujours à nous distraire. Foi de gentilhomme, vous nous avez manqué. Mais, hier matin, lorsque notre ami nous eut dit adieu à son tour, nous avons compris, Mme deFleurus et moi, toute l'horreur du vide. Notre coterie dispersée, Bade n'était plus qu'un désert, pour moi surtout. Mme de Fleurus (vous savez si elle m'aime!) s'est émue de mon triste sort. Sans rien me dire, elle commande les malles hier soir et nous partons ce matin pour Paris. Point d'itinéraire tracé, rien de prévu, tout au hasard ; vous nous auriez pris pour deux écoliers en vacances. Nous déjeûnons
à Strasbourg, nous dînons à Comment appelez-vous
ce pays-ci?
— Frauenbourg.
— Merci. On nous sert un repas exquis, je me laisse aller un peu, ma tête s'alourdit; Madelon, toujours bonne, jure qu'elle ne me laissera pas remonter en chaise de poste et que nous passerons la nuit à Frauenbourg. Je cède à la raison; mais que voulez-vous qu'on fasse à l'hôtel des Trois-Rois^ quand on n'a pas l'habitude de dormir avant minuit? L'enfant a pitié de moi, elle s'informe des distractions qu'on peut trouver dans la ville : un bal ! Voilà ce qui s'appelle jouer de bonheur. J'aime le bal, moi. Madelon n'y tient pas ; mais cela m'égaye et me rajeunit. Je la force à passer une robe, et la voilà, riant comme une pensionnaire et dansant, la bonne fille! avec le premier venu ! ;)
Ni M. Champion, ni le prince d'Armagne, niOEdipe, fils de Laïus, n'aurait pu décider, après avoir entendu ce discours, si M. de Gigoult se moquait des autres ou de lui-même.
La musique se tut, Charles Kiss revint en s'essuyant le front ; il s'était mis à danser dès la porte. Une mi-
nute après lui, apparut Madelon en robe de mousseline blanche, sans un bijou. Le calme de l'innocence était empreint sur sa figure rose; un parfum virginal émanait de toute sa personne; ses cheveux blonds, ses yeux demi-baisses, son sourire modeste composaient un ensemble angélique. C'était la Marguerite de Gœthe avant la rencontre de Faust. La guimpe de sa robe montait jusqu'à la naissance du cou; ses mitaines de filet montaient jusqu'au coude. Elle n'avait pas une bague au doigt, cette femme qui aurait pu remplir un boisseau, comme Annibal, avec toutes les bagues des chevaliers qu'elle avait vaincus !
Son danseur la ramenait en soufflant et en lui disant des choses tendres :
(( Il fait bien chaud, mademoiselle ouf! mais il
aurait beau faire cent fois plus chaud.... ouf!... je
n'en serais pas moins honoré ouf î... et même —
ouf! J'ai l'honneur de vous remercier, mademoiselle.... ouf! »
Un cercle d'admirateurs se forma presque aussitôt autour d'elle, car elle était décidément la reine du bal. Mlle Fuchsammer, la cadette, si renommée pour l'éclat de ses joues pourpres, et l'imposante Lconie Ramsbach, dont l'embonpoint faisait maigrir tous les clercs de notaire, et Mlle Augusta Rœmer, tant recherchée pour ses quarante mille francs de dot, et la petite Barbe Klotz, qui disait des choses si drôles, et la sentimentale Marie Wackenthaler, sœur aînée des étoiles, languissaient en espalier le long des murailles de planches. On négligeait même la superbe Mme Ilecht, de la brasserie du Poisson-Rouge, et la grande, grande Mme liaberacker, des Trois-rivho7îs , pour qui deux voyageurs en vins de Metz avaient failli se battre au
sabre. Tous les yeux, tous les cœurs étaient attirés par un invincible aimant vers la mystérieuse étrangère, et déjà les rois de la jeunesse, le beau Doum à la barbe blonde, et le petit /Esel au front dépouillé, ouvraient une souscription pour la régaler de vin de Champagne.
Personne ne la connaissait, personne ne pouvait dire à quelle enseigne elle était descendue. On l'avait vue entrer au bras d'un étranger, son père, sans doute ; on la voyait maintenant entourée de personnages de distinction, dont l'un portait un prisme à sa boutonnière, et l'autre était un prince parisien, au su de toute la ville. Et pourtant elle n'était pas fière, car elle n'avait refusé aucun danseur. Si, du moins, Charles Kiss l'avait connue! Tout le monde aurait interrogé Charles Kiss. Mais l'excellent garçon attendait lui-même le moment d'être présenté. 11 suivait sans affectation le prince d'Armagne, qui venait d'offrir son bras à la belle et se promenait avec elle en causant tout bas.
« Vous m'attendiez, pas vrai? lui disait-elle.
— Moi? Non. Je croyais que le bal était honnête. ~ Des duretés! Vous m'aimez donc toujours?
— Pas si sot. Je vous confirme ma dernière, comme on dit dans le commerce.
— Avouez pourtant que je suis à mon avantage ce soir !
— Oui, parce que vous avez l'air d'une autre. Il ne vous manque que des fleurs d'oranger.
— Vous savez ? vous êtes toujours libre de m'en offrir,
— Mon jardin n'en produit pas, ma chère.
— Parce qu'il fait trop froid chez vous. Mais j'en pourrais cueillir ailleurs, si j'en étais si friande.
— N'y a-t-il pas d'indiscrétion à demander où ?
— Ici même, mon sceptique V On m'a offert une main dans la soirée.
— Une main, ou une patte ?
— Entre les deux. C'est un monsieur en redingote, avec le chapeau sur l'oreille. Il valse comme un dieu, je vous jure; mais il a mangé un fort gigot à son dîner.
— Peut- on voir ?
— Tenez, là-bas, sous l'orchestre. Il me dévore des yeux.
— Peste! mes compliments. Vous êtes donc infaillible comme le pape ?
— Pourquoi ?
— Parce que vous avez mis la main du premier coup, sur le plus gros millionnaire de Frauenbourg.
— Ça?
— Plus riche à lui tout seul que Gigoult, Champion et votre serviteur très-humble.
— Votre parole ?
— D'honneur. Et vous l'avez refusé, malheureuse enfant ?
— Je ne sais pas au juste. J'étais tellement intimidée par le gigot! Mais j'ai dû le renvoyer à mon oncle.
— Où prenez-vous votre oncle, s'il vous plaît ?
— Et le marquis? N'a-t-il pas la physionomie de l'emploi ?
— Superbe ! »
Charles Kiss se tenait à dislance, de peur d'être indiscret, mais il ne les perdait pas de vue. C'était un digne garçon et un brave cœur, cet excellent Charles Kiss. Ses amis eux-mêmes l'auraient proclamé parfait
sans un petit défaut qui gâtait tout. Il avait la monomanie de la conciliation. Le spectacle d'une rixe, d'une querelle ou même d'une discussion un peu vive lui était insupportable. Bon gré, mal gré, il fallait qu'il intervînt pour mettre la paix. Son robuste bon sens , sa loyauté infaillible et sa vigueur bien connue, lui donnaient une grande autorité. On savait qu'il était homme à rosser deux combattants plutôt que de les laisser aux prises. Aussi les querelleurs de toute condition se séparaient-ils sans demander leur reste, dès qu'ils apercevaient son chapeau à l'horizon. Le lieutenant de gendarmerie disait en badinant : « Tant que M. Charles Kiss sera dans le pays, mes hommes n'auront personne à empoigner.... à moins de l'empoigner lui-même. »
Ce qui faillit arriver le soir de la fête, ainsi que vous l'allez voir.
L'orchestre venait d'attaquer la ritournelle d'une valse. Les danseurs sortaient en foule de la buvette, et couraient offrir le bras à leurs danseuses. Jeffs quitta son poste d'observation, et s'avança d'un pas résolu vers Mme de Fleurus qui cheminait au bras du prince, toujours causant. Arrivé tout près d'elle, il allongea la tête, et dit presque poliment :
« Mademoiselle ! »
Il faut croire que le prince disait au même instant quelque méchanceté bien poignante ; Madelon n'avait d'oreilles que pour lui.
a Mademoiselle! » répéta Jeffs.
Le prince entendit bien, mais il ne daigna pas dé- ■ tourner la tête.
a Mademoiselle ! w dit Jeffs.
C'était la troisième sommation.
Charles Kiss ne valsait point, par extraordinaire : il observait.
Madelonjefa négligemment un demi coup d'œil en arrière. Peut-être était-elle bien aise d'éveiller un peu de jalousie chez le rustre aux millions. Peut-être songeait-elle avec terreur à ce fameux gigot bourré d'ail. Toujours est-il qu'elle ne répondit point à l'appel de M. Jetïs. Mais elle dit négligemment à l'oreille du prince :
« Vous savez que vous me faites manquer une valse ?
— Valsez avec moi, répondit Astolphe, en lui passant le bras droit autour de la taille.
— Monsieur! cria Jeffs, en se plaçant devant lui, mademoiselle m'a promis ! »
Astolphe l'écrasadu regard le plus dédaigneux qu'un gentilhomme ait jamais laissé choir sur un vilain, et passa outre.
Mais déjà notre ami Charles Kiss était dans son rôle de conciliation. Comme ami du prince d'Armagne, comme admirateur de l'étrangère, et surtout comme volontaire de l'ordre et delà paix, il accourut.
Voyons donc, que diable ! dit-il à Jeffs de sa voix franche et sympathique, vous comprenez bien que madame cause avec monsieur; laissez-les tranquilles !
Jeffs se retourna vers lui avec l'aménité d'un taureau qui voit du rouge.
« De quoi te mêles-tu? lui répondit-il.
— Ah! tu me tutoies! s'écria le conciliateur, quand je viens empêcher une querelle ! Tiens ! liens ! »
Il scanda sa phrase de deux soufflets dont le moindre eût couché par terre la forteresse de Lichtenberg. Jeffs bondit en arrière, arma un couteau-poignard
et se précipita sur lui. Mais si Jeffs était de fer, Charles Kiss était d'acier. Il tordit le bras de son ennemi, fit tomber le couteau, le brisa dans la rainure de deux planches et, libre de toute préoccupation étrangère, se répandit en coups de poing sur la tête de l'usurier.
La scène avait duré moins de temps que vous n'en avez mis à la lire ; mais elle ne laissa pas de produire un certain effet. Les valseurs s'étaient arrêtés, l'orchestre faisait silence. M. de Gigoult et M. Champion accouraient vers Madeleine; le brigadier de gendarmerie remplissait déjà son devoir- D'une main il contenait M. Jeffs, de l'autre il essayait de mettre un freina la colère de M. Kiss, et sa grosse moustache rousse distillait sur les combattants quelques paroles de paix :
« Qu'est-ce que c'est? Mais qu'est-ce que c'est donc ? A-t-on jamais vu ? Des messieurs riches, qui devraient donner l'exemple ! Et dans le bal de société, encore! Saperlotte, monsieur Jeffs! Sapristi donc, monsieur Kiss ! Ça n'est pas des manières de personnes bien élevées, de se flanquer des soufflets comme ça dans la figure !
Charles Kiss répondit vivement :
« Père Pumpernickel, je vous fais juge. C'est ce manant qui a la prétention de valser avec une dame malgré elle !
— Oh! monsieur Jeffs !
— Mais puisqu'elle m'avait promis ! s'écria l'avare.
— Différentement, ça change la thèse, monsieur Kiss!
— Et quand'elle lui aurait promis cent fois, si elle a changé d'idée, père Pumpernickel !
— Ah! ah! vous m'en direz tant, monsieur Kiss...
— • Une dame a bien le droit de changer d'idée, peutêtre !
— Certainement, monsieur Kiss.
— Mais, répliqua Jeffs, qu'est-ce qui vous prouve qu'elle a changé d'idée ?
— Voyons, voyons ! dit le brigadier. (Circulez donc un peu, messieurs et dames, s'il vous plaît!) Madame est-elle, oui ou non, consentante de danser avec M. Jeffs? »
Use retourna gravement pour chercher la belle étrantrangère : elle était partie depuis longtemps. M. de Gigoult lui avait offert son bras pour la tirer de la cohue; M. Champion etle prince s'étaient éclipsés à sa suite. La physionomie du bon brigadier peignit un étonnement si naïf que tout le bal éclata de rire.
H Envolée! s'écria M. Pumpernickel, riant aussi. C'est bien fait, mes gaillards! Ça vous apprendra à vous battre devant les dames. Allez-vous-en chacun de votre côté et ne recommencez plus, sinon je vous évacue ! Et maintenant.... musique, s'il vous plaît ! «
Les musiciens reprirent la valse commencée, les couples se reformèrent et le plancher élastique se remit à trembler en mesure sous les pas de quatre cents Alsaciens. Jeffs s'éloigna lentement vers la buvette, contenu par la présence du brigadier, mais lançant à son ennemi des regards chargés de haine. Le bon Charles réfléchit un instant et courut à la porte de sortie.
Il rencontra le prince qui rentrait avec M. Champion.
« Ma foi ! messieurs, leur dit-il, vous arrivez bien : j'allais à votre recherche. La belle dame est retournée à son hôtel ?
— Nous Yeiions de la reconduire.
— J'aurais pourtant voulu.... enfin ! Vous me présenterez une autre fois. J'espère qu'elle ne m'a pas jugé défavorablement sur un ou deux gestes trop vifs?
— Elle? non, dit le prince. C'est moi qui vous en veux de vous être interposé entre cet animal et nous. L'affaire me regardait seul, il me semble?
— C'est vrai, monsieur ; vous avez parfaitement raison. Je vous prie d'agréer mes excuses. Que diable voulez-vous ? c'est plus fort que moi : il faut que je concilie. Je suis allé plus de dix fois sur le terrain pour m'être interposé un peu trop vivement, comme aujourd'hui. Eh bien ! cela ne m'a^pas corrigé du tout.
— Et, dit Astolphe, sur le terrain, avez-vous la main heureuse ?
— Tout à fait heureuse, monsieur. Je n'ai jamais tué personne. Une simple blessure, une concili.... je veux dire une correction légère; rien de plus.
— Vous avez été touché quelquefois?
— Ça, non, par exemple ! Attendu que j'ai toujours soin de mettre le bon droit de mon côté. Moi, je crois à la Providence.
— Et lui, croit-il à quelque chose ?
— Jeffs? A rien, monsieur, qu'à la pièce de cent sous.
— Est-il d'une force quelconque ?
— A quoi ?
— Mais.... à l'épée, par exemple ?
— Je crois qu'il est de la même force sur l'épée que cet autre sur le violon. Il en jouait peut-être très-bien, mais il n'avait jamais essayé. Comprenez donc ! Les leçons de Joachim se payent vingt francs par mois. C'est trop pour un millionnaire.
— Mais il est bon chasseur, dit-on. Il doit tirer le pistolet. Et comme c'est lui qui a le choix des armes...
— Je vous parie cent contre un qu'il n'a jamais louché un pistolet de sa vie ! C'est cher, le pistolet; chaque balle tirée coûte tout près d'un sou!
— Alors que pensez-vous qu'il fasse ?
— Je vais vous dire. Si l'affaire s'était passée entre quatre-z-yeux, j'ai quelque raison de supposer qu'il inscrirait les soufflets au compte profits et pertes. Il les mettrait avec les autres qu'il a déjà reçus et gardés. Mais à cause du public, et surtout de la jolie petite dame (il en lient pour elle, aussi vrai que voici la valse finie), je crois qu'il m'enverra deux de ses amis demain matin. Si toutefois il peut inventer deux amis ! Entre nous, cela me tracasse un peu, à cause de ma mère. Je demeure avec elle, et quoiqu'elle ait le cœur placé haut, il vaudrait mieux qu'elle apprît l'histoire
quand ce sera fini. Serez-vous assez aimables n'y
a-t-il pas d'indiscrétion à vous prier d'être avec moi ? Je ne suis ni prince, ni baron, mais je m'appelle Charles KissdeStambach, et notre famille en vaut une autre. »
Astolphe lui tendit les deux mains, protesta qu'il le tenait pour noble de toutes les façons et se mit cordialement à son service. Quant au député, c'était un foudre de guerre. Non-seulement il jurait de suivre Charles Kiss au milieu des dangers, mais il brûlait de dégainer lui-même, à la vieille mode, contre un témoin de M. Jeffs.
« C'est trop de bonté, dit l'excellent Charles. Ses témoins seront probablement deux pauvres diables qui ne pourront pas lui refuser cela, parce qu'ils lui doivent de l'argent. Ne les mettons pas à trop rude épreuve. Mais, puisque vous voulez bien m'assister, le mieux
serait, je crois, d'aller au-devant de sa provocation et de nous mettre tout de suite à ses ordres. De cette façon, l'affaire pourrait marcher au petit jour, personne n'en saurait rien d'avance, et je la conterais à maman en lui portant son journal dans son lit, comme à l'ordinaire. »
Il avait à peine achevé sa phrase quand Mlle Marcus, fille du receveur de l'enregistrement, passa devant lui au bras de son père et lui dit :
« Vous m'avez priée de vous garder ce que je voudrais. Eh bien! mauvaise tête, je vous ai inscrit pour le quadrille qu'on va danser. »
Il remercia de très-bonne grâce, remit son gant de la main droite, fit signe de l'œil à ses témoins en leur désignant la buvette et s'en alla danser le quadrille avec Mlle Marcus.
Le prince et M. Champion trouvèrent Jeff s tout seul, assis au coin d'une table, devant un bol de punch. Rien en lui ne trahissait cette mâle colère, cette soif de vengeance immédiate qui suit un outrage reçu. Il n'avait pas non plus l'air accablé de l'homme qui sent son impuissance et fait son lit dans la honte. Ce n'était qu'un rustre dégrisé, cherchant à s'étourdir sur nouveaux frais. Le front dans les deux mains, les coudes appuyés sur la table nue, il promenait autour de la buvette ses yeux sans regard, tandis que la coupe de plaqué, montrant le cuivre sur les bords, lui lançait en plein nez une vapeur ignoble. Quelques filets huileux, rampant le long des parois de son verre, témoignaient qu'il avait déjà arrosé les soufflets de Charles Kiss.
Il n'aperçut les deux témoins qu'au moment oià ils arrivaient sur lui. Lorsqu'il reconnut le prince, il se
leva brusquement et fit le geste d'un petit garçon qui se met sur la défensive en abritant sa tête derrière son bras. Astolphe sourit dédaigneusement et l'invita à se rasseoir.
Alors M. Champion, qui avait fait jadis, au Collège de France, une magnifique leçon contre le duel, présenta M. d'Armagne, déclina son propre nom, et indiqua en deux mots l'objet de la démarche. Il fut simple, grave et presque imposant. Son domestique aurait été content de lui, s'il avait pu l'entendre, lorsqu'il dit que M. Charles Kiss de Stambach était aux ordres de M. Jeffs.
« Mais, s'écria Jeffs en bondissant, qu'est-ce qu'il lui faut encore, à celui-là? Ce n'est donc pas assez de ce qu'il m'a fait? »
Le cri partait du cœur, ou de ce qui en tient lieu chez les hommes comme Jeffs. Astolphe le trouva si naturel et si beau dans son genre, qu'il faillit éclater de rire. Toutefois il surmonta sa première impression, et dit:
(( Excusez-nous, monsieur, si nous nous sommes mépris en croyant aller au-devant de vos désirs. Nous avons supposé que les faits de ce soir vous avaient inspiré quelque idée de demander raison à notre ami. S'il en est autrement, il ne nous reste plus qu'à nous retirer en vous félicitant de votre modération.
— Un instant ! dit l'usurier. Il y a quelque chose là-dessous ; je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai peut-être bu un verre de trop, mais quand je serais encore dix fois plus rond, il est toujours temps de s'expliquer, que diable ! C'est à la danse, n'est-ce pas? J'allais valser avec... Ah! sacrebleu ! quelle femme ! Elle m'avait promis cette valse-là, ma parole d'hon-
neur. Hé bien! quoi? Vous y étiez, vous avez vu. M. Kiss m'a dérangé, je lui ai répondu, il m'a lancé deux calottes, je lui ai lancé un coup de couteau: quittes !
— Si vous le prenez ainsi, dit Astolphe, tout est pour le mieux.
— Et comment voulez-vous que je le prenne ? Ne faut-il pas encore maintenant que j'aille me faire assassiner à coups de sabre et de pistolet ?
— Nous sommes trop bien élevés pour vous y contraindre, si vous n'en éprouvez pas le besoin.
— Il est superbe, votre ami, savez-vous? Ces jeunes gens qui n'ont pas quatre sous vaillant sont tous les mêmes! C'est bien aisé, ma foi! Qu'est-ce qu'ils risquent! Trois mille francs de rente! ah! ah! ah! Le bel enjeu contre les millions de M. Jeffs! Dites-lui que je ne suis pas un imbécile, et que j'aurais beau avoir cent litres de punch dans le ventre, je ne m'amuserais pas à jouer vingt francs contre un liard. Serviteur, messieurs les princes ! Votre très-humble, messieurs les députés ! Nous ne nous quitterons pourtant pas sans boire un coup. Garçon ! deux verres ! »
Le prince et le député s'excusèrent très-froidement.
« Notre mission n'est pas terminée, dit M. Champion. Il nous reste à rendre nos comptes à M. Kiss de Stambach, et nous allons de ce pas lui reporter notre conversation. «
Mais lorsqu'ils eurent transmis au bon Charles les dernières paroles de l'ennemi, le conciliateur entra dans une colère épouvantable.
« Ah! c'est ainsi! dit-il. Le drôle ne veut pas se battre avec moi, parce que je ne suis pas assez riche! Comme si trois mille francs de rente hounétemeiit ac-
qiiis ne valaient pas mieux qu'un trésor volé! Ah! mes soufflets ne sont pas bons, parce que je n'ai pas un million dans chaque main ! Mais il m'insulte à son tour! Il me traite de haut en bas! Et tout à l'heure, c'est donc par mépris qu'il m'a tutoyé? Ce n'est pas par jalousie ou par colère, mais tout simplement parce qu'il me met au rang des laquais ! Jour de Dieu ! Faitesmoi l'amitié de retourner vers lui, non plus pour lui offrir une réparation, mais pour lui donner le choix entre une rencontre ou des excuses! »
Cette boutade d'un cœur fier électrisa M. Champion et amusa le prince.
(' Il a raison ! dit le député, et, foi de mauvais sujet! je suis décidé à le suivre jusqu'au bout,
— Vous vous trompez, mon cher, répondit Astolphe; il a mille et une fois tort, mais je le soutiendrai quand même. Il faudrait y regarder à deux fois, si l'affaire pouvait avoir un dénoûment tragique, car nous sortons du bon sens et du bon droit à la suite de ce brave et loyal insensé. Mais il ne s'agit que de tâter le Jeffs sur toutes ses faces; le sujet est intéressant; nous sommes curieux; marchons! Mon cher monsieur Kiss, dansez un galop à notre santé avec cette jolie petite brune et, comptez sur vos amis : on va vous servir des excuses ! »
Lorsqu'ils rentrèrent à la buvette, Jeffs avait posé sa tête sur la table et dormait. M. Champion, qui voulait tout pourfendre, eut presque pitié de lui.
« Mon bien bon, dit-il au prince, frapperons-nous un ennemi par terre? Sied-il bien à deux hommes tels que nous d'achever ce vaincu?
— Oui, répondit Astolphe, j'ai mon idée.
— Contez-la moi d'abord !
— A quoi bon? Vous ne connaissez pas le Jeffs, et
moi je le sais par cœur. C'est un homme qui a fait plus de mal au peuple de Frauenbourg que dix ans de guerre et de famine. Si personne ne l'arrête en chemin, il consommera la ruine de ce pauvre pays. Je vous jure, mon cher, qu'on ferait une œuvre pie en hii aplatissant la tête sur cette table! )>
Il appuya sa phrase d'un geste si énergique, que M. Champion le retint et s'écria:
(f A quoi pensez-vous?
— N'ayez pas peur, dit-il en souriant. Pourquoi me salirais-je les mains au contact de ce misérable? Je ferai plus et mieux. L'occasion est précieuse, je le sens, j'en suis sûr! Nous pouvons aujourd'hui venger bien des crimes, empêcher bien des maux, jouer le rôle de la Providence! Laissez-moi faire. »
Les petits yeux de M. Champion s'ouvrirent tout grands. Il regardait Astolphe et ne le reconnaissait point. Le plus illustre fou de Paris semblait transfiguré. Une pensée diabolique ou sublime ravonnait comme une auréole autour de sa petite tête brune
c( Mon cher, dit-il au député, vous ne me connaissez pas depuis longtemps, mais vous devez savoir que je ne suis ni un idiot ni un scélérat; donnez-moi rtonc carte blanche. Quoi que je dise, quoi que je fasse ce soir, appuyez-moi sans chercher à comprendre. Est-ce entendu ?
— Soit!
— AH right! Il poussa la table du pied; Jeffs bondit en ouvrant les yeux.
— Ah çà, mais, cria-t-il, il n'y a donc pas moyen d'avoir la paix?
— Parlons bas, lui dit le prince, et d'abord faites-moi place auprès de vous. »
Jeffs se recula en grommelant. Astolphe était doué de tous les courages, car il s'assit à la bouche du monstre, dans une atmosphère d'ail et d'eau -devie.
« Monsieur, dit-il, vous êtes forcé de reconnaître que j'ai accompli mon premier mandat avec beaucoup de modération. Si j'ai apporté même une certaine bienveillance dans un rôle qui n'exigeait que de la fermeté, c'est que vous m'aviez été recommandé spécialement dans la soirée par une personne qui vous porte un intérêt assez vif.
— A'oyez-vous ça! Eh bien, faites-moi le plaisir de dire à vos amis que je m'appelle JefTs, que je ne crains rien, tant qu'il y aura des gendarmes en France, et que je ne me soucie pas d'être recommandé par personne à personne !
— Devrais-je aussi répondre cela — à une dame?
— A une d Hein? comment? s'il vous plaît? »
Le prince baissa la voix et poursuivit d'un ton discret et confident :
« Une dame avec qui vous avez dansé (il paraît que vous êtes un valseur irrésistible, monsieur Jeffs!) une dame à qui vous n'avez pas déplu, malgré votre hardiesse; une dame que vous avez honorée d'une offre inacceptable peut-être, mais flatteuse à coup sûr, lorsqu'elle vient d'un homme aussi riche et aussi considérable que vous!
— Quoi! Vous savez?... On vous a dit?... Elle a?...»
Par quelle comparaison peindrai-je à mes lecteurs le sourire qui éclaira ces traits durs et farouches? Figurez-vous un rayon du soleil de mai, glissant sur létal d'un boucher.
Astolphe vit que c'était rencontré juste, et sans appuyer sur la fibre qu'il avait fait tressaillir, il passa du plaisant au sévère.
« M. Kiss de Stambach, dit-il, nous a priés de savoir de vous quel sentiment vous animait aujourd'bui, lorsque vous l'avez lutoyé en public. Il est impossible d'admettre que vous l'ayez fait par amitié, n'ayant jamais été lié avec lui. Que vous ayez tutoyé par mépris un des hommes les plus honorables de Frauenbourg, c'est ce que je ne veux pas même supposer. Il me serait trop pénible (vous savez pourquoi) d'avoir à vous demander réparation au nom de notre ami . »
Jeffs allongea le cou péniblement comme un singe qui avale une pomme. Astolphe poursuivit :
« Reste une dernière hypothèse qui sera, je l'espère, la plus conforme à la vérité. C'est sans aucune pensée injurieuse, dans un mouvement de colère, que la langue vous a tourné si malheureusement. En ce cas, je suis heureux d'avoir à vous dire que M. Kiss de Stambach veut bien agréer vos excuses, sans autres témoins que M. Champion et moi.
— Voilà ! » dit le député comme pour mettre un point au bout de la phrase.
La physionomie de Jeffs montra clairement que l'autre sujet de conversation lui semblait beaucoup plus agréable. Ce cerveau qui n'avait jamais eu qu'une idée, l'argent, était plus agité qu'un champ de bataille. L'espérance et la crainte s'y donnaient des poussées formidables, non sans glisser quelquefois dans une mare de punch. Il songeait à Madelon, il songeait à Charles Kiss, il songeait à se marier, à se battre, à s'enfuir, et même à se recoucher sur la table et à reprendre le somme interrompu. Il se grattait la tête avec
ses ongles comme pour déchirer l'écorce grossière qui enveloppait ses pensées.
M. Champion lui vint en aide. Au fond du cœur, l'avare souffrait un peu de voir un homme si riche dans un si mauvais pas. H y a une franc-maçonnerie tacite entre les fidèles du veau d'or.
« Voyons ! dit-il à JefYs, vous n'avez ni haine ni mépris pour notre ami M. Kiss?
— Moi? non, répondit l'autre. A peine si je le connais.
— C'est donc par une étourderie de la colère, et sans intention de l'offenser que vous l'avez tutoyé ce soir?
— C'est parce qu'il m'empêchait de danser.
— Eh bien! voilà tout ce que nous voulons savoir. Il ne vous reste plus qu'à le répéter devant M. Kiss et à lui présenter vos excuses.
— Mais si je lui demande pardon, retirera-t-il les soufflets qu'il m'a donnés? Ça serait juste!
— Monsieur Jeffs, dit le prince, je vois que vous avez toutes sortes d'idées fausses sur la théorie des soufflets. Un soufflet ne se rend pas; on le lave ou on le garde, au choix !
— Vous m'en direz tant!... Mais quand j'aurai donné la main à M. Kiss, me promettez-vous que nous boirons une bouteille de Champagne à la santé de.... tout le monde?
— J'accepte avec plaisir, dit le prince. Je voulais même vous le proposer.
— Non, non! s'écria l'avare. C'est moi qui paye! » Tandis que M. Champion allait chercher l'excellent
Kiss, M. d'Armagne dit à Jeffs :
« Observez-vous, contenez-vous! Si vous aimez
Mlle Madeleine, pas d'imprudence devant mes amis! Un seul mot ferait tout manquer.
— Comment, mon prince! vous pensez que je pourrais....
— Rien n'est impossible à l'amour.
— Eh bien ! sacrebleu ! je l'aime!
— Avez-vous réfléchi?
— Je ne veux pas réfléchir !
— Elle est peut-être moins riche que vous ne croyez, quoiqu'elle ait une jolie fortune.
— Quand elle n'aurait pas le sou ! Je suis capitaliste, moi ! J'ai de l'or à remuer à la pelle, voyez-vous! Et tout ça serait pour elle, si elle voulait seulement dire oui! Elle trouverait des couverts d'argent par grosses! Elle n'aurait pas une robe à s'acheter en cent ans; il y en a des armoires pleines au Krottenvveyer! On lui servirait le café au lait dans son lit tous les matins. Elle ne brûlerait que des bougies. Si elle avait envie d'une voiture, avec des lanternes dorées, eh bien! tant pis! je la lui donnerais!... Avec qui estelle venue à la fête ? Ce vieux monsieur à cheveux blancs, est-ce son père ?
— Le marquis de Gigoult?Non; c'est... son oncle!
— Bon ! où sont-ils descendus?
— Aux Trois- Rois.
— Suffit. Je leur ferai parler demain, de bonne heure.
— En attendant, il s'agit de parler vous-même à M. Kiss. Le voici. »
Charles Kiss avançait en hésitant, comme un coupable. Ce brave cœur avait un tel respect de la dignité humaine qu'il était presque honteux maintenant de voir un homme s'humilier devant lui.
Jeffs se leva à son approche et lui dit :
« Monsieur Kiss, il ne faut pas garder rancune à un homme qui était en train ; je ne sais plus moi-même comment je vous ai parlé. Du reste, vous n'y avez pas été de main morle, et ça devant une dame, ce qui m'est plus sensible que tout. Mais je n'ai eu que ce que je méritais: quittes! Youlez-vous accepter, avec mes excuses, un verre de Champagne? Et si vous aviez jamais affaire de moi, soit pour un prêt désintéressé, soit pour toute autre chose, vous me trouveriez à votre service, vrai comme voici ma main. »
L'honnête garçon fut tellement indigné de cette bassesse qu'il eût terminé la conciliation par une nouvelle série de coups de poings si le regard du prince ne l'avait retenu. Il toucha la main de Jefîs qui lui parut froide et gluante comme une peau de grenouille, et il s'assit devant les bouteilles et les verres qu'on venait de mettre sur table.
Astolphe et Charles goûtèrent du bout des lèvres au poison mousseux de Frauenbourg: Jeffs et Champion s'en versèrent rasade. Ils en prirent par-dessus la tête, l'un parce qu'il l'avait payé, l'autre parce que cela ne lui coûtait rien. Peut-être aussi le professeur s'appliquait-il à mériter l'estime de M. Jean, son domestique, tandis que M. Jean dansait dans la baraque voisine avec Mlle Frédégonde, et levait le pied à des hauteurs inquiétantes non-seulement pour le gendarme mais encore pour le charpentier.
Assurément, il existait entre les deux avares une harmonie préétablie comme entre les monades de Leibnitz. Chacun d'eux fit la conquête de Tautre. Jeffs, qui avait passé de l'ivresse comateuse à l'ivresse ataxique ou désordonnée, fit sonner les écus de sa poche et les
chiffres bien autrement mélodieux de sa fortune ; il parla d'argent, d'affaires, de placements, et construisit des pyramides qui montaient plus haut que le ciel, sur la base d'une simple pièce de cent sous; le tout entrecoupé de soupirs amoureux et d'oraisons jaculatoires à l'adresse d'une déité absente. Champion le trouva grand, et fort, et magnifique ; il lui donna son estime et son amitié, entre deux hoquets. Il lui servit pêle-mêle un système de métaphysique, un éloge de Jean, un projet de constitution, le plan d'une cafetière d'un nouveau genre pour laquelle on devrait prendre un brevet, et la description d'une femme incomparable comme il ne s'en rencontre qu'à Paris, aux genoux de M. Champion.
Tandis que ces propos trottaient, le jour se leva, l'orchestre essoufflé plia bagage, les danseuses verdies par la fatigue et par l'aurore endossèrent leurs sorties de bal, et chacun se décida à rentrer chez soi.
M. Champion s'alla coucher à la sous-préfecture, et dormit sur les deux oreilles. Un autre eût fait de mauvais rêves en pensant à l'hôtel des Trois-Rois. Mais il savait pertinemment que Madelon avait l'amitié d'une fille pour le vieux marquis. Le marquis n'était pas mains rassuré lorsque Madeleine et Champion dînaient par hasard en tête-à-tête. Heureux marquis! Heureux Champion! Heureux vous-même, lecteur jeune ou vieux, si vous avez la fatuité de les trouver ridicules !
Qp^o:^
ou L AUTEUR PROUVERA PAR UN EXEMPLE QUE NOUS SOMMES TOUS MORTELS.
En rentrant au moulin, le prince rencontra M. de Guernay, frais et dispos comme à son ordinaire, et levé depuis cinq heures du matin pour surveiller le travail. M. Honnoré courait déjà la plaine avec trois charrettes attelées.
>i Mon cher Astolphe, dit Hubert, je vous admire et je vous envie. Pour être resté si longtemps au bal de Frauenbourg, il faut que vous ayez non-seulement le goût, mais le génie du plaisir.
— Vous n'êtes pas à la question, répondit le prince. Regardez-moi bien en face !
— C'est ce que je disais. Nulle trace de fatigue, nulle apparence de sommeil. Si la cravate était moins froissée et le chapeau moins poudreux, on ne croirait pas que vous venez de la danse, mais que vous y allez.
' — Est-ce tout?
— Il me semble.
— Vous n'apercevez pas autre chose ?
— Comme quoi ?
MADELONc 221
— Mais, par exemple, une épée flamboyante dans ma main droite ? Voyons, là, franchement, n'ai-je pas un air de famille avec l'ange exterminateur?
— Je le veux bien, si vous y tenez beaucoup. Mais si l'antithèse d'ange et démon n'était usée jusqu'à la corde, je dirais qu'il y a plutôt dans ces yeux-là un rayon de malice diabolique.
— Et vous auriez raison, mon brave Hubert. Que je suis heureux! que j'ai bonne espérance! Quelle utile, honnête et excellente méchanceté j'ai combinée cette nuit ! Vous serez content de moi, je vous le jure. Venez au jardin, je vous dirai tout ! »
Il l'entraîna jusqu'au bord de la Frau et lui dit : « Qu'arriverait-il si les loups se mangeaient entre eux ?
— Mais je pense qu'il y aurait moins de brebis croquées.
— Bon ! Et si tous les animaux nuisibles, rats, serpents, putois, éperviers, vautours, renards, chacals, lions, tigres et crocodiles prenaient la bonne habitude de s'égorger réciproquement? Est-ce qu'on ne verrait pas refleurir l'âge d'or pour les espèces inoffensives, aimables et utiles ?
— Vraisemblablement. Et après ?
— Pourquoi le monde va-t-il si mal? N'est-ce pas, mon ami, parce que les êtres malfaisants, au lieu de s'attaquer à leurs collègues, tombent sur les bonnes créatures? Le Destin, qui est un vieux bourreau, un vieux proxénète, ou tout au moins un vieil imbécile, jette les malheureuses perdrix sur le chemin de l'épervier et conduit les pauvres gazelles sous la grilYe du tigre. Est-ce vrai ?
— Incontestable. Permettez-moi seulement de vous
dire que nous avons l'air de réciter un dialogue de Platon. A vous, mon cher Socrate !
— Soit, mais je me sens de beaucoup supérieur à Socrate, attendu que je ne parle pas grec. N'avez-vous pas observé que les hommes, comme les autres animaux, sont soumis à cette loi injuste et cruelle? Qu'un Papavoine se promène dans les bois, cherchant quelque chose à égorger, le Destin amène sous son couteau deux petits enfants sans leur bonne. Qu'un Jeffs arrive au monde pour plumer ses concitoyens, les braves gens de Frauenbourg viendront comme un troupeau d'oies lui faire hommage de leurs plumes. Qu'une Madelon se lève sur l'horizon de Paris, c'est à qui jettera sous sa griffe les billets roses de cinq mille francs et les inscriptions de rente !
— Socrate m'avait promis de ne plus penser à Madelon.
— Vous allez voir pourquoi j'y pense. Supposez que le Destin assis sur son trône, les pieds posés sur le globe comme sur une chaufferette, soit pris de sommeil un beau soir. Arrive un gaillard honnête et décidé, moi, par exemple. Je lui arrache son urne des mains, et je dis : A mon tour ! J'ordonne que les agneaux, les Guernay, les Honnoré vaquent sans crainte à leurs affaires -, que les loups se mangent entre eux ; que Jeffs et Madelon soient enfermés dans la même chambre pour s'exterminer réciproquement !
— Si vous faisiez cela, mon cher Socrate , je vous élèverais une statue plus haute que le colosse de Rhodes. Elle aurait un pied à Paris, l'autre à Frauenbourg, et les diligences passeraient entre ses jambes.
— Je ne veux pas vous voler votre statue. Le miracle qui vous paraît impossible est presque fait. »
Il raconta par le menu tous les événements de la nuit.
« Et maintenant, dit-il, comprenez-vous pourquoi je ne dors pas, pourquoi je ris, je saute et je triomphe? Jeffs aime Madelon, il l'épousera ; j'en fais mon affaire. Mariée, elle le ruine en moins de cinq ans, fut-il plus riche que tous les Rothschild et les Torlonia mis ensemble. Cette femme a des mains comme un creuset ; l'or qu'elle touche est fondu ; c'est le gaspillage incarné, la muse de la ruine. Jeffs aura beau défendre ses écus ; il est tenace, il est avare, il est tout ce que vous voudrez, mais il n'échappera pas à son sort. Dès qu'on aime Madelon, on n'est plus soi, on est quelque chose à elle. On se mettrait en gage, on se vendrait comme remplaçant, on arrêterait les voyageurs sur la grand 'route plutôt que de lui refuser cent louis. Voilà Frauenbourg délivré de son despote; vous régnez seuls, vous et les vôtres, vous exécutez vos grands projets, vous sauvez ces pauvres gens. Mais ce n'est pas tout, morbleu ! Quand Madelon aura vengé Frauenbourg, Jeffs vengera Paris, je vous le promets. Il sera trompé, c'est inévitable, il s'en apercevra, c'est certain; il tuera sa femme, c'est écrit. Je l'ai vu tirer le couteau, hier soir : mon cher ami, l'éclair de cette lame a déchiré pour moi tous les voiles de l'avenir. Vous souriez ? J'ai l'air d'un exalté qui fait des phrases, mais vous devez comprendre que jamais prophète prophétisant n'a été plus convaincu et plus sincère que moi ! ))
Hubert lui tendit la main et lui dit :
« Pardonnez-moi mon sourire. Vos intentions sont excellentes, votre idée me paraît neuve et ingénieuse ; mais vous vous hâtez un peu trop de vendre la peau
de cet ours. Il est amoureux, je le veux bien ; mais quelle que soit son indifférence à l'ophiion publique, songera-t-il à épouser une personne si connue?
— Qu'elle cause un quart d'heure avec lui; il la verra plus innocente que Lucrèce. Vous-même, mon cher ami, après ce que je vous ai dit, montré, prouvé, vous vous feriez tuer pour la vertu de cette fille, si elle avait dix minutes pour vous convaincre.
— Mais le père, les parents, tous les Jeffs de la création vont se jeter au travers.
— Que savent-ils ?
— Rien. Mais vous savez, vous; moi aussi, Bonnevelle aussi.
— Je réponds de moi, je suis sûr de vous, et quant à M. Bonnevelle — Ou bien il l'aime encore, et il se taira par intérêt, ou bien il la déteste comme moi, et il se taira par vengeance. L'essentiel est qu'il n'y ait pas une femme dans le secret.
— On n'y mettra personne. Mais maintenant dans quel intérêt, dans quel but, par quel caprice ou quelle folie consentira-t-elle jamais à épouser ce grossier personnage? Un homme sans esprit, sans éducation, malhonnête, malpropre, ignorant à peu près l'usage du linge ! Elle n'en voudrait pas pour sa femme de chambre, mon pauvre ami.
— Elle en voudra pour elle. Je ne dis pas aujourd'hui, ni demain, ni dans six mois. Mais il y a une heure dans la vie de ces femmes où la plus orgueilleuse ferait des bassesses pour épouser un chien coiffé. Il faudra guetter le moment, saisir le joint : c'est mon affaire.
— Passe encore si elle avait des rides aux tempes, si elle manquait d'argent, si l'amour menaçait de lui
faire banqueroute! mais elle est jolie, on se l'arrache, elle est dans le coup de feu du succès et de la beauté !
— Elle épousera Jeffs, ou je perdrai mon nom. Déjeunez aujourd'hui sans moi; j'entre en campagne à une heure. En attendant, je vais faire comme Alexandre et Condé : dormir !
— Voulez-vous qu'on vous éveille à midi ?
— Merci, merci, c'est inutile. Nous autres grands capitaines , nous savons nous éveiller nous-mêmes. »
Tandis qu'il accélère ses ronflements , comme un voyageur double le pas pour arriver plus vite; tandis que M. Champion , coiffé de nuit par son précepteur, rêve d'amour et d'argent; tandis que Jeffs, en proie à l'incertitude et à la pituite, se promène et crache en tous sens autour de l'hôtel des Trois-Rois ; tandis que l'horloge de l'église, indifférente comme une dévote aux affaires temporelles du genre humain, se demande si c'est bien la peine de sonner onze heures, un petit homme gros, gras et pâle, entre modestement par la porte de derrière , dans l'immeuble hospitalier de M. Muller. 11 est vêtu sans faste et débarbouillé pour l'amour de Dieu : je dirais même pour l'amour du Dieu d'Israël, le moins exigeant de tous les dieux en pareille matière. L'invention de la benzine par le savant chimiste Mitscherlich ne paraît pas avoir exercé une influence notable sur la casquette et le col de ce brave petit juif. Il porte sous son bras un ballot d'étoffes, et il s'avance ou plutôt il s'insinue prudemment, d'un pas discret, à travers les passages abreuvés de purin et les cours encombrées de voitures. A tous les gens de service qu'il rencontre sur sa route, il adresse un bonjour obséquieux. Les uns lui répondent en l'appe-
lant \ieuxioûtre, les autres lui donnent une légère tape sur le dos et lui disent :
« Ça va bien, gros filou ? »
D'autres lui serrent la main cordialement, et, dans le fond, tous l'estiment, car il n'a jamais pris un centime à personne, et c'est un des hommes les plus honorables de Frauenbourg. Sa profession consiste à faire tous les genres de commerce permis où l'on peut gagner de l'argent sans capital. Il est commissionnaire, courtier, brocanteur, intermédiaire entre tous ceux qui veulent vendre et tous ceux qui peuvent acheter.
Il s'arrête à la cuisine, traite avec le chef pour quelques douzaines de peaux de lièvre et un lot considérable d'os de bœuf; il vend des boucles d'oreille de chrysocale à une fille de cuisine et donne un couteau de dix sous au marmiton en échange d'un renseignement. Puis il entre au bureau de l'hôtel, retient une chambre pour un négociant de Strasbourg et gagne un franc de remise; puis il monte en souriant, en saluant, en traînant les pieds, jusqu'au galetas de Mlle Frédégonde. Personne ne sait qu'elle est juive, mais il la devine, se fait reconnaître, demande avoir le marquis pour une affaire secrète, intéresse la demoiselle au succès de sa démarche, lui promet une part dans les bénéfices, lui donne son adresse à tout événement, et descend avec elle chez M. de Gigoult.
Le malin petit vieillard était livré aux mains de son valet quand la soubrette annonça effrontément M. iMolsheim. Il retourna la tête à demi, montrant sa face grimaçante , dont l'écorce ridée était couverte de mousse.
ff C'est à moi que vous en avez, mon bonhomme ?
— Oui, monsieur le marquis.
— Hé bien! contez-moi votre affaire.
— Monsieur le marquis.... c'est un secret, si vous voulez bien le permettre, très-grave et très-particulier.
— J'entends. Alors, parlez allemand.
— C'est que,... monsieur le marquis,... nous ne savons pas le haut allemand, nous autres pauvres diables.
— Parlez alsacien, alors. J'ai habité la Suisse; je comprendrai votre patois.
— C'est donc pour obéir à monsieur le marquis. » Il poursuivit en allemand d'Alsace, avec l'accent
particulier aux israélites du pays :
« Monsieur le marquis connaît bien M. Jeffs?
— Non.
— Comment! M. Jeffs du Krottenweyer?
— Pas davantage.
— Le plus riche particulier de Frauenbourg et peutêtre même du monde entier!... sans vouloir offenser monsieur le marquis.
— Que diable cela peut-il me faire ?
— C'est que, monsieur le marquis, c'est lui qui m'envoie ; M. Jeffs ! Mais il est impossible que monsieur le marquis ne le connaisse pas , puisqu'il s'est battu hier à la danse avec M. Kiss.
— Ah ! ah ! j'y suis.
— J'étais bien sûr que monsieur le marquis ne l'aurait pas oublié ! Voyez-vous !
— Hé bien?
— M. Jeffs m'honore de sa confiance; c'est moi qui vends et qui achète pour lui, et comme ça, je gagne ma vie ; car M. Jeffs est un homme généreux, on a beau
dire ; et quand vous lui rendez un petit service, il y a toujours un trinkgeld au bout.
— J'en suis charmé, mon brave. Mais quand vous aurez fini de me conter vos petites affaires, vous me direz peut-être ce qui m'attire l'honneur de votre visite.
— A la minute, monsieur le marquis. D'abord M. Jeffs m'a chargé de ses beaux compliments pour vous.
— C'est entendu.
— Ensuite, il vous fait ses excuses pour la petite histoire d'hier. Il avait bu un coup de trop, et vous savez, monsieur le marquis, lorsqu'un jeune homme a bu un coup de trop, surtout à la fête
— Très-bien î après?
— Monsieur le marquis ne devine pas?
— Nullement.
— Cela m'étonne. Monsieur le marquis a pourtant l'air d'un homme bien spirituel.
— Et toi, mon gaillard, tu as l'air d'un sot, que je vais flanquera la porte. »
Maître Molsheim prit une attitude suppliante et s'écria du ton le plus lamentable :
« ]Monsieur le marquis ne fera pas une chose pareille : je suis un malheureux père de famille !
— Mais alors, parle donc, animal !
— Eh bien! monsieur le marquis, puisque vous daignez m'autoriser à vous le dire, M. Jeffs ne tient pas à l'argent; vous donnerez ce que vous voudrez; vous ne donnerez rien, si ça vous est plus commode; il ne veut que la demoiselle, avec le linge qu'elle a sur le corps !
— La demoiselle? Qui?
— Mais.... la belle demoiselle du bal ! La nièce de monsieur le marquis! »
M. de Gigoult se dressa en pied par un mouvement plein de noblesse :
« Pierre, dit-il à son valet de chambre, faites-moi le plaisir de jeter ce drôle au bas de l'escalier. »
Le père Molsheim tomba sur ses genoux :
« Grâce ! monsieur le marquis, je fais ma commission, moi ! je gagne ma pauvre malheureuse subsistance ! Tout le monde vous dira que je suis un honnête homme, la religion n'y fait rien !
— Relevez-vous, dit le marquis; j'ai tort. Répétez-moi maintenant ce que vous venez de me dire, car le diable m'emporte si j'en ai saisi le premier mot. »
L'ambassadeur se rencogna tout tremblant dans un angle, serrant son ballot entre ses bras comme pour s'en faire un gabion.
« Monsieur le marquis m'excusera, dit-il; j'aimerais mieux me couper la langue que d'offenser une personne si considérable. Mais j'ai demandé bien des demoiselles en mariage pour mes clients, et c'est la première fois, parole d'honneur, qu'on m'a si mal reçu. Je comprendrais, si M. Jeffs était pauvre, mais il a plus d'argent que nous ne pourrions en compter à nous deux pendant six mois, nuit et jour. Je comprendrais, si nous demandions une dot, mais on veut épouser la demoiselle avec le linge , et même, si ça devait vous contrarier, sans le »
Un éclat de rire homérique interrompit ce discours. M. de Gigoult se débarrassa de la serviette qu'il avait autour du cou, renvoya son domestique, et offrit luimême une chaise à l'Israélite ahuri.
ce Je ne vous avais pas entendu, lui dit-il en français. Décidément, votre langue est plus difficile que je n'avais cru. Parlez-moi la mienne, et veuillez me redire pour la troisième fois ce que j'ai pris tout de travers. »
L'autre, un peu rassuré, s'étendit en longs commentaires et montra que le vrai bonheur en ce monde, pour une fille bien née et bien élevée, c'était d'épouser un homme comme M. Jeffs.
Cette fois, le marquis ne se mit pas en colère. Il sut également se défendre de la f]:aieté et demeura sérieux comme un capucin qui joue aux billes.
« Monsieur, répondit-il, veuillez dire à M. Jeffs que sa demande me touche et me flatte infiniment, et que je m'estimerais heureux de voir entrer dans ma famille un homme aussi estimable et aussi distingué que lui. Assurez-le bien que le préjugé aristocratique n'entre pour rien dans le refus ou plutôt l'ajournement que je prononce. Mais Madeleine est trop jeune pour que nous songions à son établissement. D'ailleurs elle est d'une santé délicate, et il y aurait de l'imprudence à la marier avant sa majorité. Je m'abstiendrai même de lui faire part des propositions honorables que vous venez de me transmettre : elle en serait toute bouleversée, monsieur ; c'est une sensitive !
— Je comprends : je comprends ! s'écria le petit juif avec une émotion visible. C'est comme si l'on voulait épouser maintenant notre petite Sarah ! Je la refuserais à un banquier, monsieur, moi qui ne suis qu'un pauvre homme!... 3Ionsieur le marquis est sans doute le tuteur?
— Vous l'avez dit.
— Et.... s'il n'y a pas d'indiscrétion.... dans com-
bien de temps la jeune demoiselle atteindra-t-elle à sa majorité ?
— Dans.... Oui, c'est cela.... dans deux ans, mon cher monsieur.
— Je le dirai à M. Jeffs. Mais monsieur le marquis ne voudra pas que je sorte de chez lui sans avoir fait une petite affaire. Faites-moi gagner quelque chose, monsieur le marquis !
— Comment donc ! c'est trop juste.
— Vous êtes bien honnête. Savez-vous que c'est un grand malheur pour moi, pauvre juif, que ce mariage soit impossible ! J'avais un pour cent sur la dot , en supposant. ... et dans tous les cas, mille francs de trinkgeldt. Au lieu de ça, je recevrai des sottises et peutêtre des coups. Monsieur le marquis n'aurait pas besoin d'une belle grille de château, en fer forgé, avec des dorures superbes , provenant du domaine de Lumpstadt ?
— L'eau m'en vient à la bouche; mais, par malheur (dussé-je perdre un peu dans votre estime , mon cher monsieur), je n'ai pas de château.
— J'en sais un bien joli à vendre. Trois cent mille francs, monsieur le marquis ! c'est donné.
— Faut-il vous l'avouer ? je n'ai pas trois cent mille francs d'argent disponible.
— Oh ! je sais quelqu'un qui vous les prêterait à un taux bien raisonnable!... s'il y avait de bonnes garanties.
— Décidément, j'aime mieux autre chose. Par exemple, une douzaine de mouchoirs de batiste.
— Je n'en ai pas, monsieur le marquis, mais je vous apporterai cela dans un quart d'heure. En attendant, si vous vouliez vous arranger d'un beau service de
damassé de Silésie ; la nappe, le napperon et vingtquatre serviettes ? C'est une occasion unique ; je vous laisserai le tout pour trois cents francs!
— Nous en reparlerons.
— Oh ! nous pouvons en parler tout de suite, mousieur le marquis : voici la marchandise. >j
Il tenait bien autre chose en réserve, si l'on n'avait pas accepté sa toile : une collection de médailles romaines, deux chandeliers d'église, un bahut de 1617 et un remplaçant qui avait déjà fait un congé. Le marquis ne se délivra de sa présence qu'en achetant le damassé. Mais voici qui vous paraîtra plus invraisemblable que tout le reste : il se trouva, vérification faite, que le service valait trois cents francs !
En débouchant dans le corridor, le vieux Molsheim rencontra Mlle Frédégonde qui le guettait.
« Hé bien ? dit- elle.
— Affaire manquée.
— Peut-on savoir maintenant ce que c'était ?
— Un gros millionnaire de Frauenbourg qui veut épouser la demoiselle.
— Et c'est à lui que vous vous adressez pour ça ! Vous êtes jeune à votre âge.
— J'ai fait ma commission telle qu'on me l'avait donnée.
— C'était à elle qu'il fallait le dire. Je m'en charge. Nous sommes toujours de moitié ?
— Je n'ai qu'une parole. Et voici déjà cent sous pour votre part dans un petit marché que j'ai fait chez vous.
— Vous êtes un honnête homme; comptez sur moi. » Une heure après, quand l'aubergiste des Trois-Rois
vint en personne servir le déjeuner de ses nobles hôtes,
MADELOX. 233
Madelon, avertie par sa femme de chambre, guettait une occasion de faire endiabler le marquis. Elle n'attendit pas longtemps, giâceau bon Astolphe, qui avait rencontré Jeffs en conférence avec Molsheim.
Astolphe était radicalement guéri de son indigne passion. Il n'aimait plus (pensait-il), que la justice et la vertu. Ce grand enfant, avide de paraître et d'étonner les gens, s'enivrait de l'effet qu'il allait produire et du dénoûment qu'il avait trouvé. La belle affaire, en vérité, que d'obtenir les bonnes grâces de Madelon après tant d'autres! Mais donner à un manant ce que luimême ne pouvait prendre, jeter cette créature à Jeffs comme un os à un chien, c'était du dernier coquet, mes chers seigneurs, du meilleur sl}'le de la régence, du Richelieu le plus pur!
Ajoutez qu'il était ravi de fairepièce au vieil Edouard, marquis de Gigoult. 11 lui semblait impertinent, comme à beaucoup d'autres, que cette momie oubliée par le fossoyeur, portât en féronnière l'amour d'une si jolie fille. Astolphe était du public, et il y a certains crimes que le public ne pardonne pas : un talent hors ligne, par exemple, ou une maîtresse extraordinairement belle.
Il aborda franchement la question, et dit au cher marquis en s'asseyant à table : « Eh bien! mon excellent, nous avons joué les oncles ce matin? Il n'est bruit que de vos rigueurs dans ce Landernau de l'Alsace. Savez-vous que vous endossez une responsabilité sérieuse? Car enfin il ne vous serait pas facile (ni à moi non plus) de rendre à cette enfant l'équivalent de ce que vous avez refusé pour elle!
— En vérité ! répondit M. de Gigoult, vous savez déjà cette histoire?
23i MADELON.
— Il paraît, dit Madelou, que tout le monde la connaît, excepté moi.
— J'allais vous la conter, répliqua le marquis, lorsque notre ami m'a coupé la parole. Vous rappelez-vous cet indigène en redingote qui a empoché sous vos yeux une si jolie paire de soufflets ? 11 a jugé que sa résignation méritait une récompense, et il vient de me faire demander votre main par l'entremise d'un maquignon juif.
— Pauvre garçon ! dit-elle. J'espère que vous n'avez pas refusé trop durement. L'intention était bonne. C'est sans doute un malheureux paysan qui voudrait partager avec moi ses trois arpents de terre! »
Le prince saisit la balle au bond et s'écria :
« Trois arpents, non! mais trois mille, et même
davantage. J'ai l'honneur de connaître M. Jeffs, car
j'ai passé toute la nuit à arranger sa maudite affaire.
Savez-vous qu'il voulait absolument se faire hacher
pour vos beaux yeux!
— En vérité?
— C'est un homme de beaucoup de cœur, et un gaillard inteUigent, malgré sa redingote, son chapeau sur l'oreille, et ses millions dont il ne sait que faire.
— Des millions, dites-vous? Mais vous m'intéressez énormément, mon cher Astolphe. Edouard avait oublié les millions, ce me semble. »
M. de Gigoult fit la grimace et dit ;
« Je suppose que les millions de Frauenbourg sont des millions de eis , comme en Portugal. On en a beaucoup pour cent mille francs.
— Détrompez-vous! s'écria le prince. Jeffs est plus riche que nous tous. Il a des bois, il a des plaines, il a des rentes sur l'État; une bonne moitié de la ville lui
appartient ! On évalue sa fortune à cinq cent mille francs de rente. Je veux bien que le chiffre soit exagéré; il n'en est pas moins vrai que ce paysan est un des grands propriétaires de France. Sa femme, si jamais il se marie, sera la reine du département. Elle aura un hôtel à Paris, si bon lui semble; elle fera de son mari un conseiller général, un député, et même un pair de France, avec un peu d'intrigue. Elle sera reçue aux Tuileries, et si le monosyllabe de Jeffs lui paraît un peu court pour aller dans le monde, elle y joindra le nom de son château.
— Comment ! dit Madeleine, il y a même un château?
— Un château magnifique, avec quatre tourelles! Louis XV y a couché, si la tradition ne ment pas. Du reste, nous pouvons l'aller voir après déjeuner, pour peu que le cœur vous en dise !
— Marquis! mon cher marquis! je voudrais tant avoir un château !
— Vous savez que vous en aurez un quand il vous plaira, ma chère.
— Je sais que vous me l'avez dit; voilà tout ce que je sais. Vous ne pouvez pourtant pas exiger que j'épouse un homme en redingote et qui a mangé du gigot à l'ail : alors donnez-moi un château, tout de suite ! »
Le marquis se mit à rire. Astolphe poursuivit d'un ton sérieux :
« Mme de Fleurus aurait tort, à son âge et dans sa position, devenir s'enterrer à Frauenbourg. Sa place est dans le monde élégant, ou , pour mieux dire, il n'y aurait plus de monde élégant sans elle; et celui qui lui conseillerait d'épouser tantôt ce brave Jeffs , commettrait un crime de lèse-Paris. Mais si vous aviez dix ans de plus, ma chère, ou simplement si vous étiez
brouillée avec le marquis, je vous supplierais d'accepter le trône qui vous est ofTert. 11 ne faudrait pas quatre mois à une femme de votre intelligence pour civiliser M. Jeffs et lui faire perdre le goût du gigot. Vous gouverneriez sa fortune, vous régneriez sous son nom, vous joueriez un grand rôle et vous feriez époque. Mais c'est assez de châteaux en Espagne; je vous aime de tout mon cœur, mais je neveux pas me brouiller avec le marquis. »
Cette tirade fut suivie d'un silence et d'un froid. Chacun songeait. Le marquis fut le premier qui reprit la parole.
« Sérieusement, ma chère Madelon, si M. Jeffs ne vous répugnait pas trop, vous auriez peut-être tort de refuser sa main. Je ne veux pas qu'il soit dit que je vous ai fait manquer votre avenir. Dans aucun cas, je ne pourrais vous offrir la monnaie des millions que vous me sacrifiez aujourd'hui.
— Vous êtes fou, répondit-elle. N'abusez pas de ce que nous sommes en Alsace pour me chercher une querelle d'Allemand. J'ai plaisanté : depuis quand est-il défendu de rire ? Ai-je la mine d'une femme qui veut marcher à l'autel ? Et Paris? Et les théâtres? Et les bals? Et le lansquenet? Et ma liberté? Et vous, petit ingrat que vous êtes ?
Elle lui jeta autant de mots mignons à la tête que si elle avait eu le ferme propos de l'ensevelir sous les fleurs. Puis elle dauba sur le pauvre Jeffs qui n'en pouvait mais, et l'accommoda de la bonne sorte. Elle imita son accent, elle joua au naturel sa grande scène de colère. Cette gaieté sincère ou feinte consola le marquis, sans attrister le prince. Astolphe en augurait bien pour l'avenir.
Sur les trois heures, le café pris, on vit apparaître 31. le commandeur Champion, embelli du ruban de ses ordres. Il raconta du ton le plus cavalier qu'il avait fait une tournée chez ces bélîtres d'électeurs. Le neveu Bonnevelle, qui prenait tout au sérieux, l'avait guidé par la ville.
« Pourquoi ne l'avez-vous pas amené? dit le marquis. J'aurais été charmé de refaire sa connaissance.
— Mais ! s'écria Madelon, je le connais aussi, moi, si je ne me trompe ! N'est-ce pas un joli garçon, trèsbrun, qui m'apportait quelquefois les lettres d'Edouard? Où l'avez-vous laissé; ce jeune homme ?
— Ma foi! chère, je l'ai oublié au moulin, chez d'aimableS" fariniers de sa connaissance.
— Et de mon intimité, ajouta le prince.
— Savez-vous que c'est affreux à lui de n'être pas venu me voir? Une vieille amie, qui l'a aidé jadis à faire son chemin ! Edouard ! n'est-ce pas nous qui l'avons recommandé au ministre ?
— J'ai quelque idée de cela, dit le marquis.
— Moi, dit Astolphe, je parie qu'il ne vous sait pas à Frauenbourg. Léon est si discret qu'il ne lui aura point parlé de vous. «
M. Champion se mit à rire et confessa la vérité.
<( Figurez -vous, dit-il, que M. le sous-préfet a reçu aujourd'hui les rapports de la gendarmerie et de la police. On lui a tout conté dans les moindres détails, excepté la seule chose qui l'eût peut-être un peu intéressé. Voilà l'utilité des renseignements officiels ! Cela ne vous rappelle-t-il pas les savants de l'Observatoire, ignorant l'apparition d'une comète qui crevait les yeux de leur portier ? J'ai respecté son ignorance,
mais je lui écrirai de Paris que la comète s'appelait Madelon.
— Et s'il faisait manquer votre élection pour se venger d'un pareil tour?
— Je l'en défie. Je tiens les deux fortes têtes du pays : Jeffs et Honnoré.
— Ah! çà mais, dit Madelon, il n'est question que de M. Jeffs. Je finirai par croire que c'est un grand homme, si la France entière nous parle de lui. »
M. Champion, qui avait expliqué Pliitarque à raison de deux francs le cachet, se hâta de faire un parallèle dans le style du célèhre Béotien. Il n'hésita nullement à proclamer la supériorité de M. Jeffs, homme pratique, sur le vieil utopiste du moulin.
ce C'est grand dommage, dit-il, qu'un homme si riche, si capable et si fort, soit absolument dépourvu d'ambition : il a tout ce qu'il faut pour arriver à tout. »
Le marquis rompit les chiens en proposant un tour de promenade. Astolphe, qui suivait son idée, conduisit la compagnie à travers bois jusqu'au sommet d'une colline. Le marquis tomba en extase à la vue d'un petit château construit à mi-côte au bord d'un étang majestueux. On apercevait de loin une sorte de parc sans allées où des arbres touffus, enlacés par des lianes puissantes, croissaient comme au hasard dans la plus aimable confusion. W. Champion fit chorus avec le marquis; il était sous le charme, et je crois. Dieu me pardonne! qu'il faillit citer deux vers latins. Quant à la belle Madelon, elle faisait de la poésie à sa manière:
«.Ne cherchons pas plus loin, disait-elle; j'ai trouvé la chaumière qu'il me faut. Avec ceci et cent mille francs de rente, on ne mourrait ni de faim, ni d'ennui.
Une calèche à huit ressorts, une gondole sur le lac, une bonne cave, un petit théâtre de société, une étable avec beaucoup de génisses aux cornes dorées et passablement de moutons en cravates roses ; un chapeau de paille d'Italie, une demi-douzaine de laquais pas trop galonnés, quelques amies crevant de rage , quelques amis beaux comme le jour : voilà le strict nécessaire. Et dire que sur trois hommes qui sont ici, pas un n'aura la politesse de m'olïrir cette bonbonnière au jour de l'an !
— Youlez-vous l'accepter aujourd'hui ? dit le prince.
— De vous, mon cher, rien ! Et réciproquement.
— Aussi n'est-ce pas moi qui vous l'offre. Le château et ses dépendances appartiennent à M. Jeffs.
— Allons-nous-en vite à Paris, s'écria-t-elle. On se laisserait tenter à la fin ! »
Le marquis fit la grimace et répondit :
« Ne vous calomniez donc pas, ma chère ! Vous aimeriez mieux des pommes de terre frites à Paris que des truffes et des ananas à Frauenbourg. »
Cependant il ramena la compagnie sur le chemin de l'hôtel et hâta sans affectation mais sans regret les préparatifs du départ. Toutes les instances de M. Champion pour retenir ce cher ami furent des coups d'épée dans l'eau.
« Attendez-moi seulement vingt-quatre heures! disait l'homme aux cheveux trop noirs. Le temps de visiter une douzaine de notables, et je me mets en route avec vous ! »
Madelon témoigna quelques velléités de danser au bal du soir.
Le petit marquis sec et tranchant répondit que
Mme de Fleurus était libre de rester, si elle le trouvait bon, jusqu'au dernier jour de la fête, mais qu'il avait, lui, des affaires urgentes. Elle comprit qu'il fallait céder et partir. Mais au moment de monter en voiture elle se retourna vers M. Champion et le prince d'Armagne, et leur dit :
« Si vous voyez mon ami Jeffs, embrassez-le pour moi ! »
Quel bon petit philosophe que ce marquis de Gigoult ! Il voyait les amoureux se démener autour de sa maîtresse, il souriait à leurs galanteries, applaudissait à leurs madrigaux, compatissait à leurs soupirs, et résumait les débats chaque soir en offrant son bras à la belle.
Pourquoi faut-il que la Parque l'ait réuni précipitamment aux chefs de son illustre école? Antisthène et Diogène ne l'attendaient pas si tôt. A le voir si fluet et si pétillant, vous auriez supposé que la maladie ne saurait jamais par où le prendre. Ou pouvait croire aussi qu'il se conserverait bien des années par la même raison que les fruits secs !
Je vous ai dit que 3Iadelon s'était donné le luxe d'un frère. Elle avait adopté en ligne collatérale le fils de sa fausse mère, la défunte Lenoît. Elle l'élevait, ou peu s'en faut, comme elle avait été élevée elle-même, rendant les exemples et les conseils qu'elle avait reçus. A quatorze ans, le jeune Arthur était un de ces nains grotesques qui promènent un faux col trop grand et un cigare trop gros à travers les rues de Paris. Il tutoyait les earcons de billard au café des Mille-Colonnes, et les marchandes de bretelles aux deux bouts de la galerie d'Orléans. Sa sœur lui prêtait des livres de lecture, et quels livres ! Elle lui portait souvent des friandises au
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parloir, et la présence de cette femme célèbre mettait le collège en révolntion. La nouvelle de son arrivée se répandait dans les cours avec une vitesse électrique. Les élèves de rhétorique et de philosophie accouraient à la file sous les prétextes les plus divers. Et le lendemain, plus d'un grand payait des brioches à maître Arthur pour qu'il daignât porter à Madeleine les vers qu'elle avait inspirés.
Ce vénéneux petit garçon, choyé comme un fils de roi dans le collège à la mode, tomba malade après la rentrée. M.deGigoult, qui l'exécrait, n'avait pas voulu l'emmener à Bade; ses vacances s'étaient passées chez divers amis deMadelon, et en dernier lieu chez le souspréfet d'Étampes, M. Durier, qui acquittait ainsi je ne sais quelle dette de cœur. Comme le régime du père Durier n'était pas précisément antiphlogistique, le jeune Arthur revint au mois d'octobre avec un volcan dans le corps. Il entra presque aussitôt à l'infirmerie et personne ne s'émut beaucoup de ses doléances, car il avait l'habitude de se porter malade tous les c^uinze jours.
Sa sœur, qui l'aimait sans savoir pourquoi, comme on aime l'oignon, la morue et mille autres choses détestables en elles-mêmes, vint le voir et le consoler. Il avait la fièvre, positivement. Elle l'eut aussi trois jours après, avec une éruption de taches écarlates et un mal de gorge assez violent. M. de Gigoult, qui partageait bien des choses avec elle, profita de la contagion. Si M. Champion fut épargné, ce fut ce qu'on appelle, en style de faits divers, un hasard providentiel. L'homme intègre était en mission extraordinaire dans les ports et les arsenaux. Quelques feuilles mal pensantes, le National entre autres, avaient propagé des bruits inju-
rieux. On prétendait que la comptabilité maritime laissait beaucoup à dire; que plusieurs douzaines de canons avaient disparu sans laisser de trace, que des ancres de 3000 kilos s'étaient envolées, qu'un vaisseau de ligne manquait à l'appel. En moins de six semaines, M. Champion sut démentir ces calomnies et amasser beaucoup d'argent. Lorsqu'il rentra dans Paris, M. de Gigoult n'était plus, et la pusillanimité des hommes avait tendu un cordon sanitaire devant la porte de Madelon.
Les médecins avaient beau protester que le marquis était mort régulièrement, en vertu des lois établies par la science, et conformément aux principes d'Aristote : la rapidité foudroyante du coup répandait la terreur aux environs. Le fait est que le jeune Lenoît avait été atteint de scarlatine simple, Madelon de scarlatine angineuse et Gigoult de scarlatine maligne. Le collégien était guéri, rien de plus juste; le marquis était mort, rien déplus naturel; Madelon était convalescente, mais personne n'en croyait rien.
Toutes les dames de sa spécialité, qui haïssaient en elle uneaccapareuse, se déchaînèrent comme des furies contre son malheureux corps. On la faisait plus rouge qu'un homard cuit, plus noire qu'un charbon, plus squammeuse qu'un serpent! Son âme infecte et détestable suintait, disait-on, à travers les tissus et s'échappait lentement par tous les pores ! Les quelques domestiques que l'intérêt ou la pitié avaient retenus à son service ne l'approchaient pas sans vinaigre et ne la soignaient qu'avec des pincettes, etc., etc. J'épargne à la délicatesse de mes lecteurs les autres inventions de la haine et de la concurrence. Lorsque Paris se met en tête d'élever une S'tatue, il ne trouve jamais le marbre
assez grand; mais lorsqu'il lui prend fantaisie de la briser, il ne trouve jamais les morceaux assez petits.
Parmi les anciens adorateurs de Madelon, les uns la plaignaient sincèrement, les autres lui donnaient tort.
« Je l'ai avertie plus de cent fois, disait M. Durier ; mais ces gaillardes-là ne veulent rien entendre. Elles se croient de fer parce qu'elles ont résisté cinq ou six ans à toutes les fatigues du plaisir. Il est certain qu'une honnête femme ne saurait passer deux nuits au bal sans avoir les yeux battus et l'haleine échauffée, tandis qu'une Madelon soupe, danse et joue tout un hiver sans perdre la fraîcheur de la rose : mais cela se paye à la fin. Il y a une idée de pièce là dedans. J'en parlerai à Saint-Firmin quand la pauvre diablesse aura fini de finir. »
Le poëte au sonnet publia, dans une revue élégante, intitulée le Dahlia^ une élégie qui se terminait ainsi :
Paris la savait belle, et je la savais bonne. Un jour que je voulais la battre, elle essuya Ses longs cils à ma lèvre, et, ma foi! je frissonne, Lecteur, au souvenir de ces deux larmes-là.
Mais je te les rendrai, fille douce et fatale! Et, dans les nuits d'hiver, sur le tertre gelé, Aux sons vertigineux de la ronde infernale. J'irai pleurer chez toi notre amour envolé.
C'était une bonne parole et une aimable promesse; mais le poëte, qui logeait rue d'Antin, ne voulut pas s'aventurer jusqu'à la rue Louis-le-Grand. Les plus amoureux, les plus braves, les plus téméraires imitaient cette prudence. Astolphe lui-même faisait pren-
dre des nouvelles par son domestique qui se renseignait au coin de la rue, chez le marchand de vin.
Un journal ordinairement bien informé annonça un jour qu'elle était morte. Aussitôt les petits rédacteurs crottés des petites feuilles de chantage imprimèrent son oraison funèbre. Un jeune Monsieur de lettres, qui n'avait pas même été au bal chez son concierge, publia les folles soirées de Madeleine et apprit à deux cents pauvres diables, ses abonnés malgré eux, qu'elle l'avait tendrement aimé.
Elle n'eut pas le dégoût de lire ces infamies, mais les soucis ne lui manquaient point à la maison. Le marquis ne lui avait laissé ni château ni inscription de rente, et cela pour la plus ridicule de toutes les causes; il était mort insolvable. On raconta au club qu'il s'était ruiné avec les femmes; mais le sportman Merryman, homme très-sensé, très-rond et très-jovial, émit une autre version, qui était peut-être la bonne.
(( Mes chers enfants, dit-il, vous ne comprenez rien au père Gigoult. C'est un homme qui jusqu'à son dernier jour a vécu des femmes ! »
On se récria.
a Je m'explique, reprit-il. Gigoult a roulé plus de trente ans sur le crédit; or, pourquoi lui prêtait-on de l'argent? Pourquoi lui avez-vous, tous ou presque tous, ouvert votre bourse? Pourquoi a-t-il soutiré plus de dix mille écus à ce vieil animal de Champion que nous avons blackbollé la semaine dernière ? Parce qu'on le croyait riche. Et on le croyait riche parce qu'il s'offrait les femmes les plus chères de tout Paris. On n'ose pas refuser cent louis à un homme qui donne cinq mille francs par mois à Madelon : on aurait l'air d'un imbécile ! »
Évidemment M. Merryman donnait un peu dans le paradoxe. M. de Gigoult avait vécu d'abord de son patrimoine, puis des bontés du vieux roi, qui voyait encore en lui un écolier charmant et incorrigible. Mais je pense, malgré tout, que l'étalage de ses amours splendides n'avait pas été inutile au développement de son crédit. Il laissa un passif énorme et descendit chargé de dettes dans quelque Clichy d'outre-tombe. Car j'aime à croire qu'il ne suffit pas de décéder pour obtenir quittance. Cette idée serait trop désespérante pour les pauvres créanciers.
Entre tous les créanciers du marquis, Madelon, sans être privilégiée par la loi, méritait un intérêt particulier. Il lui devait plusieurs mois d'illusions ; peut-être même lui avait-elle confié quelques petits capitaux pour qu'il les fît valoir. Elle n'était pas sans argent (à Dieu ne plaise!) le jour où elle tomba malade, mais je ne voudrais pas affirmer qu'elle en eût beaucoup. Le coffre-fort capitonné, outre les diamants et les bijoux, contenait tout au plus le pain de dix familles pour une couple d'années, quelque chose comme trente mille francs. C'était peu en soi-même : c'était moins que rien en temps de crise. La Banque de France (soit dit sans comparaison) se trouva fort dépourvue en 1 848, lorsque les porteurs de billets vinrent tous à la fois réclamer leur argent. Jugez de ce que devint la pauvre Madelon quand tous ses fournisseurs, au bruit de sa maladie, accoururent comme un seul homme. Ils affrontèrent la contagion, ces intrépides, dans la personne de leurs commis. Or, une fille à la mode n'a pas besoin de s'appeler Madelon pour que le carrossier, le marchand de chevaux, la couturière, la lingère, la modiste et autres personnes dévouées lui ou-
vrent im crédit de cent mille francs et plus. En général, Madelon s'embarrassait assez peu de cette delte flottante : elle y affectait de temps à autre le produit des recettes extraordinaires; Yoilà tout. Mais lorsqu'il fallut payer à bureau ouvert des additions de quatre à cinq chiffres, la fièvre scarlatine se compliqua d'une maladie infiniment plus grave, la fièvre de remboursement. La sonnette de la rue Louis-le-Grand résolut le problème du mouvement perpétuel, au moment précis où le médecin faisait jeter de la paille sur le pavé et condamnait le bruit des sonnettes.
Frédégonde, à qui l'on avait confié le mot du cadenas et la petite clef du coffre-fort, paya tout ce qu'elle put. Après quoi, madame l'envoya chez son commissionnaire au Mont-de-Piété.
Sou est un pronom possessif qui pourrait jeter quelque trouble dans l'esprit de mes lecteurs. C'est pourquoi je me hâte d'expliquer comment Mme de Fleurus avait attaché pour ainsi dire à sa personne un officier ministériel.
(( Mon cher monsieur Beaumartin, disait-elle au commissionnaire (dans le temps de ses splendeurs les plus éblouissantes), vous vous étonnez qu'une femme dans ma position suspende au clou fatal ses brillants et ses émeraudes. Est-ce besoin? Non, certes, mais prévoyance. Il se peut que demain soir lord Half-and- Half, ou le baron de Knapwourst, ou le marquis de las Higadillas, ou quelque autre nouveau débarqué, 'insiste énormément pour m'emmener aux courses de Chantilly. Si j'accepte, il m'offrira par gratitude un bracelet de six mille francs : c'est honnête. Mais je ne puis pas payer mon propriétaire, ni mon boucher, ni mon boulanger, avec des bracelets; c'est une monnaie
qui n'a pas cours. Les Yendre? Je sais la valeur exacte de tous les bracelets de six mille francs qui sont en étalage chez les bijoutiers de Paris. Les uns valent cent louis, les autres cent quarante, le meilleur peut aller jusqu'à cent quatre-vingts. C'est pourquoi j'aime mieux dire au marquis, au lord ou au baron :
« Chantilly est le turf du luxe et de l'élégance ; nous y rencontrerons Nana, Marco, Joliette et Lucie Rabatjoie. Pour les affronter à votre braS;, j'ai besoin de telle parure, à moi appartenante, mais engagée chez M, Beaumartin. Allez la chercher au plus vite, et rendez grâces aux dieux hospitaliers, car il ne vous en coûtera que six mille francs ! »
Il paraît que vers ce temps-là (mais les mœurs ont dû changer depuis 1840), Joliette, Marco, Nana et Lucie Rabatjoie faisaient le même calcul et s'en trouvaient généralement bien.
Jamais, au grand jamais, avant cette malheureuse scarlatine, Madelon ne s'était demandé sérieusement ce qu'on pourrait lui prêter sur tel ou tel bijou. Frédégonde s'en informa pour elle. // le fallait, suivant le mot du divin Odry. Le coffre capitonné se vida plutôt que le gésier insatiable des fournisseurs ne se remplit.
Les dépenses de la maison allaient leur train; je crois même qu'elles doublaient le pas en cette occurrence. On buvait du meilleur à l'office, et les chevaux inoccupés dévoraient cent litres d'avoine par tête, histoire de tuer le temps. Les valets du monde galant se corrompent presque tous au contact de leurs maîtresses, et j'ai toujours soupçonné qu'ils corrompaient les animaux à leur tour. Il est certain que les doubles poneys du char de Vénus mangent six fois plus d'avoine que les percherons du roulage; et les terriers d'une
écurie interlope ont le museau plus efYronté que les dogues de Montfaucon.
Pour nourrir ces intéressants animaux,
Chiens, chevaux et valets, tous gens bien endentés,
il fallut non-seulement engager, mais vendre. Hélas! que l'on vend mal et qu'on fait un sot commerce, lorsqu'on sort une fois de sa spécialité ! Depuis l'âge de quinze ans, Madelon avait vendu une multitude de bagatelles, et fort au-dessus du prix de revient, j'ose le dire. Le jour où elle trafiqua de ses cachemires, de ses crêpes de Chine, de ses dentelles, et de tout ce que la philosophie allemande comprend sous la dénomination du non moi, c'est à peine si elle retrouva dix pour cent de ses déboursés. En vain s'adressait- elle aux mêmes commerçants qui lui avaient livré la marchandise : ces messieurs dépréciaient comme à la tâche ce qu'ils avaient vanté le plus effrontément. Ils brûlaient ce qu'ils avaient adoré, suivant l'exemple du roi Clovis. Vous auriez dit que les tissus, les meubles, les tableaux de la malade avaient la scarlatine comme elle, et qu'ils étaient aussi tombés à rien. Une estimable dame qui vendait à tempérament et faisait les échanges, ne craignit pas de dire à Frédégonde d'un ton fort doux : « C'est par charité que je vous donne cinq cent francs de ces dix robes qui en ont coûté six ou huit mille. Si ma clientèle savait que j'ai acheté chez vous, mon commerce serait perdu. »
Lorsque Madelon fut assez convalescente pour voir clair dans sa maison, elle arrêta ces ventes absurdes. Mieux vaut, dit-elle, puiser dans la bourse de mes amis. Elle se croyait encore au temps où chacun de ses sourires était une traite sur le prochain, où chaque
homme entre dix-neuf ans et soixante' était un banquier tout trouvé. Elle écrivit bon nombre de billets parfumés sur certain papier rose qui n'avait jamais été protesté. Elle ne demandait pas d'argent; fi donc! Elle disait simplement : « J'ai été malade, je vais mieux; venez me voiren ami. » Les amis se firent tirer l'oreille. Quelques-uns répondirent par un m,ot poli, doublé d'un ou deux billets de Banque; quelques autres firent répondre par leurs gens qu'ils chassaient la grosse bête à deux cents lieues de Paris; plus d'un fit le mort; nul ne paya de sa personne. Après tout, ce n'était pas pour la beauté de son âme que ces messieurs avaient aimé Madelon : pourquoi donc seraient-ils accourus chez elle, maintenant qu'elle n'avait guère que son aine à leur montrer?
Le prince d'Armagne à qui elle n'avait rien demandé, sut au club qu'elle était dans une détresse réelle. 11 lui fit porter une somme assez considérable et deux ou trois bonnes paroles, mais elle renvoya le tout, malgré les prières de Frédégonde et le besoin pressant. Si le corps était toujours un peu faible, l'orgueil se portait déjà bien.
Léon, ex-Noël (comme on dit au Stud-Book), se trou vait suffisamment étrillé par la banqueroute du marquis. D'ailleurs, il avait saisi l'occasion de s'absenter pour cause légitime. Le vieux M. Hamburger, député et conseiller général pour la ville de Frauenbourg, venait de reconnaître que le voyage de Paris était audessus de ses forces; il donna sa démission de député. Aussitôt M. Champion prit congé de ses électeurs de l'Orne en leur recommandant le marquis de Chasseret, et il partit pour l'Alsace. Tout Farrondissement de son neveu se réjouissait d'avance à l'idée de voter pour
lui, excepté le digne ami Jeffs. Jeffs voyageait en Allemagne pour dissiper sa mélancolie et pour acheter quelques lieues carrées de forêt.
Tandis que l'usurier sentimental estimait d'un œil mouillé de larmes le rendement des coupes de bois, Madelon se cuisait dans un ennui farouche. Seule, sans autre compagnie que les mercenaires de sa maison, sans autre spectacle qu'une demi-douzaine de chapeaux d'hiver étalés au rez-de-chaussée d'en face chez une modiste concierge, elle se repliait sur elle-même et enrageait silencieusement. En vérité, ce qu'il y a de plus lugubre en ce monde, ce n'est pas le regard abruti d'un ivrogne dégrisé, ni la cendre d'un feu de joie éteint, ni le parfum d'un bouquet fané dans l'eau croupie, ni l'horreur d'un champ de bataille faisandé, ni le spectacle d'un joyeux vaudeville tombant à plat; c'est une fille de plaisir sans plaisir, une Madelon délaissée de son public et réduite à se regarder face à face dans un miroir de Venise.
Ce n'était pas qu elle fût laide. Sa beauté n'avait subi qu'une éclipse passagère. L'éclat de ses fines couleurs reparut aussitôt que les écailles furent tombées. Peutêtre même cette peau neuve où nulle moustache ne s'était encore frottée, était-elle plus douce et plus friande que l'ancienne. Mais personne n'en savait rien, et le docteur lui défendait de se faire voir. Le froid devenait très- vif pour la saison ; l'impression subite de l'air extérieur pouvait déterminer un érysipèle.
Deux ou trois fois, malgré l'ordonnance, elle s'habilla pour sortir. Il s'agissait d'une première représentation, ou d'une des dernières courses de la saison d'automne. Tout Paris serait là ; quel bonheur de frapper un grand coup, et de tomber comme la foudre, au milieu de ses
amis, ses amants, ses ingrats, ses ennemis et surtout ses rivales !
Elle y serait allée au péril de sa vie, si Frédégonde n'avait pris soin de l'enfermer.
Cette Frédégonde était une fille comme on en trouve beaucoup aux alentours du monde galant : très-savante en bien des choses, pleine d'esprit, d'aplomb et d'impudence, capable de cacher deux rivaux dans la même armoire sans qu'ils se vissent ni l'un ni l'autre, mais plus vicieuse pour autrui que pour son compte personnel. Semblable à ces gens qui n'ont plus faim à dîner parce qu'ils ont senti tout le long du jour l'odeur de la cuisine, elle n'enviait point les plaisirs de sa maîtresse et vivait comme mariée avec un seul individu. Jolie et surtout bien tournée, exemptée de tous les ouvrages qui durcissent la peau des mains, elle trouva mainte occasion de quitter l'emploi des soubrettes pour un rôle plus relevé. Elle vit à ses pieds plus d'un jeune boyard et quelques futurs orateurs delà chambre des lords, et cela ne surprendra guère ceux qui connaissent la vie de Paris. N'était-il pas naturel et presque nécessaire que, dans cette maison encombrée de cœurs, le trop-plein de la population refluât jusqu'aux antichambres ? Mais Frédégonde resta sage à sa manière, c'est-à-dire fidèle à Monsieur Jean.
Vous avouerai-je qu'elle admirait en lui le modèle des gentilshommes? Pourquoi non? Chacun voit avec ses propres yeux, sans emprunter la rétine du voisin. D'ailleurs M. Jean n'était pas mal, et ses favoris taillés en côtelettes ne manquaient pas d'une certaine noblesse.
C'était pour M. Jean que Frédégonde mettait sou sur sou avec une persévérance hébraïque. Elle rêvait de
s'établir un jour dans la rue Saint-Roch ou dans la rue Laffitte, et d'acheter à vil prix les cachemires de Marco pour les revendre très-cher à Nana. Pour une fille intelligente et posée dans le joli monde, il y a de l'argent à gagner sur les cachemires mal acquis. Cet article est sujet à des oscillations rapides^ mais qu'une Frédégonde peut prévoir. Supposez, par exemple, que Mme de Saint- Astrigaud soit plantée là par le petit Moldave; son beau châle à quatre couleurs, si fin qu'il passerait au travers d'un anneau, tombera de cinq cents louis à cent cinquante. Mais si le petit Moldave, l'ayant rencontrée au bras d'un comédien, vient à signer la paix avec elle, le châle à quatre couleurs remontera au-dessus du pair, car elle y lient.
M. Jean était trop bien né pour s'enterrer jamais dans le commerce. Il promettait à Frédégonde de la laisser dame et maîtresse au magasin. Tout ce qu'il demandait aux dieux et aux hommes, c'était une tasse de café servie au lit, deux bons repas dans la journée, quelques cigares de trois sous, quelques journaux de sa couleur, une partie de billard après midi, et un cent de dominos dans la soirée. A ce prix, Jean le philosophe se chargeait de vieillir honorablement.
Frédégonde hâtait de tous ses vœux et de tous ses efforts l'accomplissement d'un si beau rêve. Il y fallait bien du temps et de la patience ; le mieux eût été sans contredit de s'enrichir en une fois. J'ai lieu de croire que les économies de la bonne fille furent placées dans la maison pendant la maladie de sa maîtresse, et que ce capital produisit un honnête intérêt. Je suppose également qu'elle préleva un impôt discret sur le produit des meubles vendus; à tout le moins les acquéreurs lui firent sa part dans les bénéfices probables.
Mais le grand coup, le coup de fortune, celui qui assura pour longtemps la félicité de M. Jean, de Mlle Frédégonde, et de plusieurs autres personnes, je vais vous le raconter en quelques mots.
Un soir que Madelon se promenait autour de sa chambre comme un animal en cage, la soubrette lui dit:
« Madame avouera que Paris n'est pas drôle, vu d'ici !
— Tais-toi: je l'ai pris en grippe avec tous ses habitants, hommes, femmes et Auvergnats.
— Si j'étais que de madame, je lui aurais bientôt donné ses huit jours. C'est si gentil, la campagne !
— Assez, ma fille! je te vois venir avec tes sabots.
— Que voulez-vous? c'est mon idée fixe. On ne m'ôtera pas de la tête que l'avenir de madame est là-bas.
— Penh! une chaumière et un cœur!
— Non, mais un bon château, un joli pot-au-feu bien assuré, et quelques douzaines de cœurs alentour!
— Pas de bêtises ! Si je me mettais honnête femme, je prendrais le métier au sérieux.
— Pourquoi donc pas? Il est très-bien, ce monsieur ; on en aime beaucoup de plus mal.
— Tu crois? Je l'ai à peine regardé. Le bon côté de cette bêtise-là, c'est qu'on éclabousserait sérieusement les autres. Tout le monde peut avoir des diamants, de l'angleterre et des chevaux pur-sang; mais je les défie toutes de mettre la main sur un vrai mari. Mme Jeffs ! non; Mmede..., n'importe quoi ; un nom de terre!... Six mois à la campagne, deux à Bade, quatre à Paris.... Une loge du premier rang aux Italiens : voilà encore une chose qui leur passera éternellement sous le nez,
quand même elles auraient collectionné tous les millions de l'Europe l Jeffs n'a pas assez l'air d'un homme
du monde mais une fois décoré!... et il le sera, si
je veux!
— Saura-t-il ce que ça lui coûte.
— Ne ris pas, j'arriverai où bon me semblera, si je m'en mêle. J'apprends tout ce que je veux ; je saurais bavarder comme une autre. Si jamais je me paye un salon pour de vrai, je te donne mon billet que mes invités n'avaleront pas leur langue ! »
Elle changea de ton et se mit à jouer la grande dame avec une affectation plaisante. Cette comédie l'amusa quelques instants, puis l'ennuya tout à coup. Elle vint à la fenêtre, et jeta les yeux dans la rue. Le bec de gaz brûlait rouge, la concierge modiste avait fermé ses volets, quelques rares passants couraient dans la brume sous le dôme de leurs parapluies.
« Le diable soit de Paris ! » dit-elle en pleurant.
Frédégonde lui fit un long discours, et l'entretien se prolongea fort avant dans la nuit. Deux heures du matin allaient sonner, lorsque la convalescente s'écria :
(( Le sort en est jeté. Tu peux écrire au père Molsheiml »
Ç^jÇ^K^
ou LES ACTIONS REMONTENT AU-DESSUS DU PAIR.
A Monsieur Abraham Molsfwim , négociant^ rue de la Soupe~à-V Oignon^ Frauenbourg.
« Si le riche particulier de Frauenbourg qui voulait épouser une belle et noble demoiselle de Paris est toujours dans les mêmes idées, on fait savoir à M. Molsheim Abraham que le principal obstacle a disparu. x4dresser la réponse à Paris, poste restante, sous les initiales F. X, »
Le jour oi!i ce message parvint à son adresse, la petite ville était en l'air et le père Molsheim sur les dents. La ville allait célébrer par un banquet plantureux l'élection de son nouveau député. L'aubergiste des Trois- Rois dressait une table de deux cents couverts dans une salle de l'ancienne gendarmerie. L'entrepreneur des bals publics accrochait le long des murs ses drapeaux de percale, ses guirlandes de mousse et son buste officiel, bronzé à neuf. Les sergents de ville et les gardes champêtres requis extraordinairement, alignaient des lampions par centaines sur la façade de
tous les édifices publies. Le sous-préfet radieux promenait son oncle dans la neige et distribuait des poignées de mains quasi-royales à tous ceux qui payaient deux cents francs d'impôt. A chaque nouvelle rencontre, M. Champion levait ses petits yeux vers le ciel terne et appuyait la main sur son cœur, en témoignage de dévouement et de reconnaissance. La bière de mars coulait à flots dans les brasseries ; le vin blanc soufré qui donne soif, ruisselait dans les cabarets. Quelques ivrognes de primeur qui s'étaient mis à boire dès le matin , trébuchaient lourdement sur le verglas des trottoirs. On entendait au loin les gardes forestiers qui faisaient des décharges de mousqueterie, en signe de joie, sur les lièvres et les chevreuils-
L'élection s'était achevée la veille avec une admirable facilité. Un seul candidat avait osé se mettre sur les rangs en concurrence avec l'homme austère. C'était un jeune avocat de Colmar, qui d'ailleurs a fait un beau chemin à Paris depuis 1848. Il avait étudié le droit à Strasbourg avec M. de Guernay, il connaissait M. Honnoré et pensait comme lui sur bien des choses. Lorsqu'il vint dire à ses amis du moulin qu'il voulait être député de Frauenbourg, M. Ilonnoré lui répondit en souriant : « Je vous promets ma voix et celle démon gendre, mais je vous promets aussi que vous ne serez pas nommé. Vous êtes un radical ; vous rêvez des réformes justes et désirables en théorie, mais impossibles à notre époque, comme le suffrage universel, ou tout au moins l'adjonction des capacités. Le sous-préfet, qui représente le gouvernement, est forcé de vous combattre à outrance. Je n'ai pas le droit de faire une propagande en votre faveur, car je suis maire, et il faut, dans l'intérêt de ce pays, que je le sois encore
longtemps. Mais quand je commettrais la folie de vous patronner vous y gagneriez peu de chose.
« Les hommes de notre province savent tous ce que c'est que le gouvernement, dans quel but il est institué et quels avantages un peuple en retire : il faudra des années, des siècles peut-être, pour leur faire comprendre l'utilité, le but et même le sens du mot opposition. Ah! si l'élection dépendait de ceux qui raisonnent ! Mais sur nos quatre avocats, nos quatre avoués, nos trois médecins et les six professeurs du collège, il n'y a pas un seul électeur. Votre sort est entre les mains des aubergistes, des marchands et surtout de trois cents honnêtes cultivateurs routiniers, dont la moitié n'entend pas un mot de français, et quelquesuns ne savent lire en aucune langue «
Rien n'est plus intrépide qu'un avocat (soit dit sans offenser les militaires) lorsqu'il est dans le vrai, par hasard. Le nôtre remercia M. Honnoré, mais il n'alla pas moins chez le sous-préfet déclarer poliment la guerre. Il entra le front haut, l'œil limpide et riant, dans la forteresse de l'ennemi. Gérard le reçut du même air et se montra plein ,de franchise et de courtoisie :
« Vous le voulez ? lui dit-il. Bataille ! Surtout tenezvous bien : nous sommes forts. Et comme j'en suis à ma première affaire, il faut que je gagne mes éperons; tant pis pour vous ! Je ferai flèche de tout bois, je combattrai avec toutes les armes, excepté la corruption et la calomnie, qui sont indignes d'un preux chevalier. »
Il parlait sincèrement, n'en doutez pas. Mais un général ne saurait être partout à la fois. Que deviendrait-on, justes dieux! s'il fallait, au plus fort de l'ac-
tion, surveiller les moindres soldats et jusqu'aux goujats de l'armée? Ce n'est pas M. Bonnevelle qui corrompit les habitants de Lentzwiller par les promesses d'un chemin vicinal. C'est un subalterne trop zélé qui séduisit le fermier Kriea;, en offrant un bureau de tabac à sa tante. Qui diable s'est permis de dire au riche Schlagmann, de Bruchsal, que son fils serait exempté du service comme soutien de famille? Quel maudit bavard a parlé de M. Honnoré, l'ami du sous-préfet, comme d'un vieux brouillon sans consistance? Quelle langue de vipère a juré dans les villages que le candidat de l'opposition était un petit-fils du bourreau de Colmar? Ce n'est pas le sous-préfet, mais quelque agent subalterne, et je suis sûr qu'on le mettra honteusement à la porte, à moins que par hasard il obtienne un petit avancement.
Si le père Molsheim , le plus honnête courtier de Frauenbourg, acheta en trois semaines, au plus juste prix, cinq ou six douzaines de voix rustiques, il en fut pour ses déboursés, c'est presque sûr, car M. Bonnevelle n'était pas homme à tolérer cet ignoble trafic. Cependant M. Molsheim.ne se plaignit jamais de Tingratitude des grands, et lorsqu'il rentra chez lui, après le scrutin, les écus babillaient tout haut dans sa respectable sacoche. Quels discours tenaient-ils entre eux? On aimerait à le savoir. Je me figure que Louis XVIII, Charles X et le roi régnant, s'ils se trouvaient alignés de profil dans ce vase d'élection, traitaient assez cavalièrement le droit de suffrage et les autres droits imprescriptibles des peuples.
M. Molsheim mit les monarques en lieu sûr et le billet de Frédégonde dans son portefeuille. Quoiqu'il fût brisé de fatigue, il passa une blouse par-dessus sa
capote, prit son bâton d'épine enrichi d'un cuir onctueux et partit avec des rouliers de sa connaissance pour le chef-lieu de la principauté de Teufelsscliwantz.
Il y arriva le quatrième jour et trouva le patron bien triste. Jeffs avait mis la main sur une excellente affaire, mais il désespérait de la terminer jamais. La forêt du Fuclisenwald, que le prince régnant voulait vendre, était en bon état et parfaitement bien aménagée ; on n'en demandait point un prix déraisonnable ; Jeffs avait Targent dans sa poche ; il était sûr de revendre en détail dès qu'il aurait acheté en gros. Dix acquéreurs se présentaient déjà pour la superficie, vingt autres pour le terrain défriché ou non ; un banquier de Francfort offrait un chiffre assez rond en échange du sous-sol, consistant en mines de plomb argentifère et de baryte sulfatée. Mais il paraissait impossible d'arracher la signature du ministre, et l'infortuné Jeffs du Krottenweyer se débattait dans les filets de la bureaucratie allemande comme une mouche dans les toiles d'araignée.
La résidence princière de Teufelsscliwantz était une petite ville très-propre, peuplée de quinze cents Germains heureux et gras. Ils ne payaient au souverain que le tribut d'une admiration sans mesure et d'un dévouement sans bornes. Chacun d'eux avait dans son jjoêle, ou salon familier, la lithographie d'un gros homme en costume de général et d'un long collégien en habit de capitaine : c'était le prince et l'héritier. L'héritier, âgé de dix-sept ans et charpenté comme une perche, servait dans l'armée autrichienne. Le prince Mathias XXIIl était un bon père et un bon propriétaire, qui vendait sagement ses bois pour drai ner ses prairies, et augmentait par cette manœuvre
un honnête revenu de deux à trois millions. Les seuls défauts de cet homme de bien étaient la morgue et l'uniforme. Il déjeunait, dînait, chassait, cueillait des pommes et péchait aux écrevisses en tenue de général, avec le grand cordon militaire du Hasenherz.
Autour de sa personne sérénissime s'étalait un brillant échantillon des vieilles cours allemandes. C'était, en première ligne, haute et puissante dame la baronne de Brustlappen, grande maîtresse du palais, et le trèsillustre comte de Speckfiirmich , grand maréchal et maître des cérémonies, et le noble chevalier de Katzenpels, ministre pour tout faire. Après eux venaient sept ou huit dames anciennes, poudrées, fardées, décolletées à faire frémir, avec des perles fausses plein la perruque et des dents de cire plein la bouche; et sept ou huit vieux courtisans râpés, portant la culotte courte, l'habit à la française, les bas farcis et l'épée en verrou. Toute cette illustre compagnie se faisait charrier en chaise à porteurs ou montait par une échelle dans des carrosses dédorés , traînés par de hauts et impuissants coursiers du Mecklembourg, aux jambes plus molles que le coton de Géorgie longue soie. Et les nobles parasites faisaient si bonne garde autour du gros palais carré, peint en jaune, que Jeffs et son argent attendirent plus d'un mois à l'auberge de la Fleur, sans pouvoir aborder l'auguste pêcheur d'écrevisses ou môme le chevalier de Katzenpels.
L'arrivée du père Molsheim changea tout. JefTs se sentit grandir de cent coudées en apprenant que la belle étrangère pourrait être à lui. Les myrmidons de cour ne lui vinrent plus à la cheville; le prince luimême lui parut un homme semblable aux autres, avec quelques kilos de plus. La grande affaire qu'il pour-
suivait si ardemment depuis un mois tomba au rang des bagatelles ; il en parla du ton le plus léger, à la brasserie Kolb, entre sa quatorzième et sa quinzième chope. Ivre d'espérance et de bière, il se répandit dans tous 'les cabarets de la ville, annonçant qu'il allait à Paris épouser une grande dame, qu'il se moquait du Fuchsenwald comme d'un paquet d'allumettes, et que son argent n'était pas fait pour le nez de Matbias XXIIl ! M. Molsbeim eut beau lui prêcher la prudence : il criait de tous ses poumons et frappait des deux poings sur les tables humides. Lorsqu'on sonna le couvre-feu à huit heures et demie, il refusa formellement d'obéir à la loi, et jura qu'il resterait malgré tout le monde au cabaret du Grand-Cerf. Le garde de nuit Gogomus, la seule autorité qui ne fût pas couchée, dut requérir trois hommes de bonne volonté pour l'emmener chez le bourgmestre qu'on réveilla.
Tant qu'il se contenta d'injurier le bourgmestre en l'appelant sac-à-vin, plein de soupe et vieux pouffela-balle, tout alla bien. Mais il parla du prince luimême en termes si outrecuidants, que le magistrat municipal le fit conduire en prison. Le difficile était de trouver une prison dans cette honnête petite ville où depuis quatre à cinq cents ans on n'avait emprisonné personne. 11 fallut se contenter d'un réduit noir, situé au rez-de-chaussée du gros palais, vers le parc, et encombré de divers instruments de jardinage. C'est là que Jeffs dormit sur une botte de paille, avec un million en traites dans la poche et l'image de Madelon dans le cœur.
Lorsqu'il fut éveillé par un grincement de serrure, le jour était levé depuis longtemps. Deux soldats ventrus en habit vert à parements roses secouèrent ami-
calêment ce qui lui restait de sommeil. Ces respectables guerriers, qui n'avaient jamais fait de mal à personne, le prirent ensuite sous les deux bras, lui plantèrent son chapeau sur la tête et le conduisirent tout effaré jusqu'au premier étage du palais. Une porte s'ouvrit à deux battants, et le maître de dix-sept mille têtes carrées apparut dans toute sa gloire aux yeux de Jeffs.
Le prince était assis sur un trône de tapisserie, en uniforme de général, le pied droit dans un chausson de lisière. Il fumait une pipe d'écume, ciselée avec un art infini. Le comte de Speckfûrmich se tenait debout à sa droite, et le chevalier de Katzenpels à sa gauche; quatre vieux courtisans en habits à la française, décorés de plusieurs plaques de fer-blanc, complétaient la noble assemblée. Jeffs ne fut pas médiocrement intimidé par tout cet appareil de la puissance souveraine. Il ne fut guère moins ébloui par la décoration pompeuse du lieu : le papier de tentures à grosses fleurs, le poêle de faïence, la grande horloge dans sa boîte, le baromètre au milieu d'un cadre d'or; tout était riche et magnifique.
Malhias XXIII, avec un geste plein de majesté, dit au coupable ;
« Qu'il s'approche! »
Chacun sait qu'en allemand l'emploi de la troisième personne est une marque de profond dédain. Jeffs s'approcha. Le prince reprit:
(( Il n'est pas notre sujet ?
— Non, Votre Altesse régnante.
— Est-il Allemand, au moins?
— Non, Votre Altesse régnante. Je suis Français- Alsacien.
— Bien. Il est Allemand d'Alsace. Comment s'appelle-t-il?
— Jeffs (Pierre), Votre Altesse régnante.
— Est-il venu dans nos États pour commerce?
— Oui, Votre Altesse régnante, pour commerce.
— H s'est enivré hier soir comme un pourceau.
— J'en demande humblement pardon à Votre Altesse régnante.
— Il a parlé de nous en termes grossiers....
— Je....
— Qu'il attende I Avait-il quelque raison de se plaindre de nous ? Si nous étions coupable de quelque injustice, il devrait nous le dire : nous nous empresserions de la réparer. »
Il devenait évident pour l'esprit le plus obtus que le prince cachait un grand fonds de bonhomie sous cette morgue héréditaire. Il parlait fièrement et sottement pour se conformer à la tradition de ses ancêtres, mais la justice et la simplicité perçaient la croûte encroûtée de son discours.
Jeffs se raffermit sur ses étriers, releva la tête et répondit:
« A Dieu ne plaise que j'ose élever aucune accusation contre Votre Altesse régnante ! Si l'on m'a fait du tort dans vos États, je suis sûr que vous n'en avez rien su.
— Quel tort lui a-t-on fait? nous voulons le savoir.
— J'étais venu pour acheter le Fuchsenwald et le payer comptant : les employés du ministère me font tourner en bourrique depuis plus de trente jours , et comme une affaire importante m'appelle à Paris, il faut que je m'en aille avec mon argent sans avoir rien terminé. »
Le prince dirigea ses yeux vers le chevalier de Katzenpels qui rougit.
« Est-ce vrai, Kalzenpels? »
Le ministre pour tout faire répondit dans un langage entortillé, mais empreint du plus profond respect et du dévouement le plus absolu, qu'il n'était pas impossible que quelque lettre écrite par un étranger eût été adressée depuis quelque temps à un bureau du ministère ; mais que, quel que fût le zèle des employés, il fallait que l'affaire suivît le même cours que toutes les autres ; qu'elle fût mise à l'étude, et qu'on fît prendre des renseignements en Alsace, ne fût-ce que pour savoir quelle était la solvabilité de l'acquéreur. »
IMathias XXIII haussa les épaules et dit au baron en style tout net :
« Quelle solvabilité, lorsqu'il offrait de payer comptant ? Tout cela, Katzenpels, parce que ce maladroit d'étranger a sans doute oublié de vous envoyer un potde-vin. Ne recommencez plus; je n'aime pas les tripotages !
— Vous, dit-il à Jeffs, vous auriez dû m'écrire à moi-même. »
Jeffs entendit qu'on lui parlait à la deuxième personne du pluriel ; il leva donc la tête un cran plus haut et dit :
«( J'ai pris la grande liberté d'écrire à Votre Altesse régnante il y a plus de quinze jours.
— Speckfûrmich ! est-ce vrai ? »
Le baron de Speckfûrmich rougit à son tour et objecta que la lettre de cet homme, outre qu'elle était écrite sur un papier de petit format, péchait si énormément par le style et l'absence des locutions officielles et consacrées, qu'un grand maréchal du palais de
Teufelsschwantz n'aurait pu, sans manquer à toutes les lois de l'étiquette, la placer sous les yeux de son auguste maître.
Le prince frappa du pied gauche sur le parquet, car il avait la goutte au pied droit et il poussa trois ou quatre jurons en allemand (la langue est riche).
« Vieux flibustier ! dit-il au baron, tu n'aurais pas songé à l'étiquette, si celui-là t'avait graissé la patte ! Que m'importe la politesse d'un monsieur /e ne sais qui? Ai-je besoin de ses compliments en règle? Les affaires sont les affaires, que diable ! Il faut que le Fuchsenwald soit vendu au plus tard en décembre, parce que c'est en décembre qu'on doit couper le bois pour qu'il soit bon. En novembre, il est trop tôt, parce que la sève n'est pas assez descendue; en janvier, il est trop tard, parce qu'elle commence déjà à monter. »
Il se tourna vers Jeffs et lui dit :
« Vous prenez la forêt en bloc, au prix indiqué ?
— Oui, Votre Altesse.
— Et vous payez comptant, mon ami ?
— Comptant, Monseigneur.
— Eh bien ! tout sera réglé aujourd'hui. Katzenpels ira lui-même vous porter les actes à l'auberge, et vous pourrez demain retourner à vos affaires. A propos, quelle affaire si pressante un Alsacien peut-il avoir à Paris ? I)
Une auréole se dessina autour du front de M. Jeffs. « Monsieur le prince, dit-il, je vais me marier.
— Ah ! mon gaillard ! vous n'êtes pas à plaindre, de vous marier à Paris. Je connais cette capitale pour l'avoir conquise une ou deux fois, il y a vingt-cinq ans. On y rencontre des minois piquants, dans la bonne bourgeoisie.
— Mon cher prince, répondit Jeffs, je vais donner mon nom à la nièce de feu M. le marquis de Gigoult, en son vivant Tami le plus intime du roi Louis-Philippe ! »
La première fois que Lindor, écartant son manteau de hachelier, fit briller aux yeux de Rosine les galons et les diamants du comte Almaviya, il y eut moins de joie dans son cœur, moins d'amour dans ses yeux, moins de triomphe dans son geste que dans le cœur, les yeux et le geste de l'usurier proclamant son mariage devant la cour de Mathias XXIII. Ce fut un joli coup de théâtre, et la Gazette de Teufelsschwantz, qui paraissait tous les quinze jours, en fit mention comme il suit :
« Son Altesse Sérénissime notre glorieux prince a daigné recevoir en audience publique M. Jeffs du Krottenweyer, le nouveau propriétaire du Fuchsenwald, qui lui a fait part de son prochain mariage avec la jeune marquise de Gigoult, pupille de S. M. le roi des Français. »
Tous les habitants de l'heureuse principauté savaient lire; ils lurent tous les sept lignes de la gazette. Quelques-uns s'étonnèrent qu'un ivrogne, arrêté pour tapage nocturne, fut un personnage si important ; mais aucun ne se douta que la jeune fiancée mériterait un jour les malédictions unanimes du peuple de TeufelsschvN'antz.
31. Molsheim commençait à croire que le patron était plongé dans une oubliette, quand il le vit rentrer tout radieux à l'auberge de /a Fleur. Jeffs lui fit part des événements et annonça le projet de partir le jour même, dès qu'il aurait payé le Fuchsenwald.
« Si vous voulez, dit Molsheim, je resterai ici pour
le revendre. Nous avons des acquéreurs sous la main et il faut battre le fer tandis qu'il est chaud.
— Laissons tout ça. J'ai besoin de toi à Paris, et je me moque du reste. Je perdrai de l'argent, au lieu d'en gagner : tant pis! Je veux être heureux, moi! C'est de mon âge. On a toujours le temps d'être riche ; mais l'amour, vois-tu , Molsheim, il faut le prendre quand il vient. »
Là-dessus, il courut à sa chambre et boucla sa malle en deux temps. Ce transport de désintéressement se soutint jusqu'à la signature du marché et le payement de la forêt. Après quoi maître Jeffs tomba dans une profonde tristesse.
Il est rare qu'un homme se mette à rire et à danser après s'être fait tirer six palettes de sang. Le plus sain et le plus vigoureux éprouve en cette occurrence une diminution d'être; il est moins que lui-même; il sent que sa personne n'est pas étale, comme disent les gens de mer : il a besoin de se reposer et d'attendre le flot.
L'argent était plus cher à M. Jeffs que le sang de ses veines. La circulation des capitaux, dont il s'assimilait incessamment quelque partie, constituait la vie de son âme; toutes les aspirations de sa forte poitrine appelaient des molécules de métal; une contraction de son cœur poussait l'argent vers la circonférence; une autre le charriait vers le centre, tout chargé d'intérêts énormes. Ne soyez donc pas étonnés si cet homme, après s'être saigné de quelques centaines de mille francs, demeura tout un jour dans une syncope morale. Quelque chose était sorti de lui, c'est-à-dire de sa poche ; un ventricule de son portefeuille s'était vidé !
(f C'est bel et bon, le sentiment ! disait-il au père Molsheim, mais qu'est-ce qui nous prouve que cette lettre n'est pas une blague? Elle n'est point signée, et nous ne connaissons pas l'écriture. Tu penses que ça vient de la lille de chambre, mais il faudrait en être certain. Qui sait si la demoiselle n'a pas changé d'idée? Les beaux garçons ne manquent pas à Paris. Moi, j'écrirais d'abord, et j'attendrais de leurs nouvelles. Le temps de répondre et d'avoir une réponse, nous finirons nos affaires d'ici. 11 y a des acquéreurs tout venus ; qu'est-ce qu'ils diraient donc, si nous les laissions le bec dans l'eau ? C'est en décembre qu'il faut couper les bois ; le prince me l'a dit lui-même. Sans compter qu'une allumette est bientôt mise, et bonsoir la coupe ! Votre serviteur de tout mon cœur! Si tu m'en crois, Molsheim, nous liquiderons tout ça pendant que nous y sommes, et nous emporterons l'argent avec nous. C'est le bon moyen de ne rien perdre. Eh! eh! les Jeffs, vois-tu, sont comme les pêches de vigne: ils s'attendrissent dans la saison, mais ils tiennent toujours à leurs noyaux! La jeune personne ne me trouvera pas plus laid si je lui apporte cent mille francs de plus; au contraire! Il faut de l'argent pour la noce : eh ! bien, nous allons en gagner, sacrebleu ! »
Il en gagna beaucoup. Tandis que M. Molsheim et Mlle Frédégonde échangeaient des notes diplomatiques, le bois sur pied se vendit bien, le sol très-bien, la mine de plomb, passablement; la spath pesant, ou baryte sulfatée, fit fureur. C'est un minéral très-recherché dans la naïve Allemagne, car il sert à la falsification de plusieurs denrées. M. Jeffs accrut son capital de quarante ou cinquante mille écus, et il réalisa ses bénéfices en un mois.
Quand il se dirigea sur Paris, muni de ses papiers, il était en possession d'un autographe de Mlle de Fleurus,et il savait positivement son adresse, rueBellechasse, 122.
Le changement de domicile s'était opéré sous les auspices de Frédégonde. Aussitôt que Madelon put sortir sans danger, la sage conseillère lui dit :
« Madame ne peut pas se marier rue Louis-le-Grand. Le mobilier est trop voyant, l'hôtel est trop célèbre; les ennemis et les envieux auraient trop de prises sur nous. »
Ses raisons parurent bonnes, et Madame lui donna carte blanche. Elle ne tarda guère à découvrir au fond du faubourg Saint-Germain un de ces grands appartements de famille où la population de tout un château peut s'installer en garni pour l'hiver. Depuis que la noblesse a pris l'habitude de vivre neuf mois par an dans ses terres, les fils des croisés vont passer une saison au Faubourg de Paris comme au Corso de Rome ou sur le Grand-Canal de Venise. Un intendant leur prête, moyennant quelques mille francs par mois, les tapis, les chenets, les dieux lares et jusqu'aux ancêtres d'une autre maison tout aussi noble, mais peutêtre un peu gênée pour l'instant : heureuse combinaison qui permet à un la Châtaigneraie en vacance de dormir dans le lit et sous le portrait d'un Jarnac!
Frédégonde, secondée par M. Jean, organisa la mise en scène. Elle choisit un premier étage tout lambrissé de boiseries blanches, tout meublé de vieilles bergères à coussins d'édredon, de vieilles chauffeuses en tapisseries de Beauvais, de vieilles consoles dorées, de vieux guéridons respectables, de vieux lustres irisés par l'âge, et de tout un bric à brac imposant. Pour complé-
ter l'illusion, la fine mouche se procura chez des revendeurs de sa connaissance toute une famille de vieux portraits, tout un monde de petits bimbelots d'un goût spécial, écrans fleurdelisés, croix de Saint- Louis encadrées sous verre dans l'ébène, tabatières, épées de cour, montres, breloques héréditaires, et jusqu'à ces petites boules de bois tourné, dont l'ombre projetée sur un mur, représente tant bien que mal la silhouette de Louis XVI !
On s'empressa de licencier toute la maison de la rue Louis-le-Grand, sauf Frédégonde. Elle-même se transforma si bien et s'embéguina si magistralement qu'elle était édifiante à voir. Tout de noir habillée, coiff'ée d'un bonnet blanc à larges tuyaux bien raides, elle ressemblait à la plus honnête chambrière qui fût jamais sortie d'un château de Bretagne, pour préparer le logement de ses maîtres à Paris. M. Jean la flanqua de deux vieux coquins plus blancs que la neige, plus discrets que la tombe, et qui d'ailleurs n'étaient point dans le secret. Ces burgraves se louaient cher; ils étaient très-demandes chez les parvenus de la Chaussée-d'Antin, à cause de leur grand âge. De même que les Anglais attirent les corbeaux autour d'un château neuf pour faire croire aux passants qu'il date du roi Guillaume, nous avons la fatuité de nourrir de vieux serviteurs à cheveux blancs pour faire oublier que nos parents poussaient la charrue ou portaient eux-mêmes la livrée.
Les concierges de l'hôtel, et par conséquent les locataires, apprirent bientôt qu'on attendait une orpheline de la plus haute naissance et de la plus rare beauté. Frédégonde s'absenta trois jours et trois nuits pour aller prendre sa jeune maîtresse. Lorsqu'elle ramena
Madelon en grand deuil, dans un fiacre hérissé de malles et de paquets, il y eut dans le quartier une émeute de sympathie et d'admiration. Paris est grande ville entre les quais et les boulevards ; mais au delà de ■ ces frontières il y a des zones plus provinciales que Frauenbourg et Castelnaudary. J'ajouterai sans paradoxe que le faubourg Saint-Germain est cent fois moins parisien que le faubourg Saint-Antoine. Grâce à l'alliance offensive et défensive qui unit les domestiques aux fournisseurs, un courant de nouvelles positives et de renseignements incontestables circule incessamment dans les artères de ce respectable corps. Il fut donc avéré, au bout de quinze jours, que Mlle de Fleurus était une riche héritière du Bordelais, plongée dans la haute dévotion, assidue aux offices de la paroisse, et pleine de bonté pour les vieux serviteurs de sa famille. On pouvait aller aux renseignements!
Tandis qu'elle posait les bases d'une réputation exemplaire , ses amis de Bordeaux s'appliquaient sérieusement à lui fabriquer un état civil. La chose n'allait pas de soi, car ses parents avaient jugé à propos de garder l'anonyme , et sa naissance ne figurait sur aucun livre public. Il fallut un acte de notoriété et des papiers timbrés de toute sorte dont le détail serait trop long. Heureusement elle s'était fait des amis sans compter, au temps de sa prodigue jeunesse. Une multitude de personnes honorables pouvaient certifier qu'elle était née à Bordeaux et qu'elle appartenait au sexe féminin. Elle possédait pour amis des négociants, des armateurs, des agents de change, deux conseillers municipaux, un conseiller de préfecture, quelques officiers supérieurs, trois avocats , un notaire et même un jeune substitut qui s'était promené jusqu'en Es-
pagne avec elle, et que le garde des sceaux avait mis dans la magistrature assise pour l'empêcher de courir. Ces messieurs se cotisèrent en sa faveur et lui fournirent tous les noms et prénoms qu'elle désirait porter à l'autel.
Vers le même temps, sa clientèle de Paris apprit qu'elle n'était pas morte et même qu'elle se portait bien. Souvent, le soir, après les offices, elle courait avec Frédégonde jusqu'à la rue Louis-le-Grand, oîi M. Jean avait allumé un bon feu. En un tour de main elle changeait sa robe et sa coiffure, et dix minutes plus tard elle alTrontait les lorgnettes dans une avantscène du Palais-Royal ou des Variétés. Tous ceux qui l'avaient aimée accoururent à elle , et le nouveau député de Frauenbourg ne fut pas le moins empressé. Elle fit bon visage à tout le monde et imita la politique de Louis XII, qui ne vengeait point les injures du duc d'Orléans.
« Soyons amis, disait-elle, puisque nous ne pouvons plus être autre chose : je me marie! »
Le mariage était la dixième et la plus curieuse incarnation de ce Vichnou femelle : elle excita un vif intérêt. L'idée que Madelon allait prendre un mari légitime ajouta un attrait de plus à sa friande petite personne. Ce fut un steeple-chase où tous les gentlemen de sa connaissance voulaient franchir les barrières de la vertu. Chacun d'eux tomba hroken doion, si la légende dit vrai; même ceux qui, jadis, au temps des courses plates avaient gagné facilement. M. Champion fit des bassesses pour obtenir la permission d'aller la voir.
« Impossible, mon cher, répondit-elle. J'habite un appartement si sérieux, que Durier lui-même y pren-
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drait le spleen. Figurez-vous que je n'ose pas rire dans ma chambre, tant c'est imposant et haut de plafond ! »
Ni M. Champion ni aucun autre ne fut admis en ce temps-là dans le salon de la rue Bellechasse. Peut-être Madelon, pour tempérer l'effet de ses rigueurs, donnât-elle, rueLouis-le-Grand, quelques audiencessecrètes. Peut-être alla-t-elle, en garçon, visiter quelques vieux amis. C'est une simple hypothèse, et comme les preuves font défaut, il ne convient pas de rien affirmer.
Toutefois on ne saurait passer sous silence un fait qui mit en révolution les principaux clubs de Paris. Le poëte au sonnet était, malgré son talent, un jeune homme du meilleur monde, répandu dans la compagnie élégante, et fort écouté lorsqu'il parlait. Il lui prit fantaisie d'ouvrir une souscription pour doter celle qui avait fait tant d'heureux en si peu d'années. Cette idée, partie comme un bouchon à la fin d'un souper d'hommes, fit fortune. Quelques notables de la confrérie la lancèrent dans leurs cercles. On reconnut dès l'abord que la récolte serait belle, la vanité venant en aide à la reconnaissance. Quel miracle est impossible à la vanité dans une ville comme Paris? Madelon fut consultée par les fondateurs; elle ne dit pas non. Le poëte lui proposa une condition bizarre que vous saurez en temps et lieu ; elle rit et accepta. (Décidément, je ne veux pas exposer mes lecteurs à quelque mauvaise pensée; j'aime mieux dire dès à présent qu'elle promit d'assister, le jour même de ses noces, à un banquet d'actionnaires.) On fit circuler plusieurs listes. S'il s'était agi de secourir des inondés ou de réparerles ravages d'un incendie, le total eût été moins brillant. Plusieurs messieurs qui ne devaient rien, donnèrent beaucoup; entre autres, Samuel Rotterdam.
M. Champion se fit tirer l'oreille. Il criait misère, il protestait que le marquis Tavait ruiné, que l'élection de Frauenbourg lui coûtait des sommes folles; que d'ailleurs un liomme public ne devait pas s'afficher de la sorte; et enfin que la souscription était horriblement compromettante pour Madeleine. Or, un galant homme doit se résigner à tout, et même à garder son argent, plutôt que de compromettre une femme! Malgré ces bonnes raisons, il donna une très-forte somme. C'est que Jean n'admettait pas la discussion sur ce chapitre; ah ! mais !
Le père Durier, qu'on trouvait toujours à Paris depuis qu'il était à Étampes, ne se montra pas des plus généreux; mais il déclara formellement que le Mariage par actions était une idée de pièce. Le prince d'Armagne souscrivit pour un chiffre royal, et cette fois Madelon ne fit pas la fière. Durant tout ce mois-là, elle fut vraiment bonne fille avec ses amis et même avec xVstolphe. Vous auriez dit qu'elle avait à cœur de se faire regretter. Sa bonhomie de fraîche date, en doublant le zèle de ses nombreux protecteurs, hâta le rétablissement de ses 6nances.
Ce fut dans le salon de la rue Louis-le-Grand que le conseil d'administration, composé des quatre plus forts actionnaires, vint opérer entre ses mains le versement de la dot. Avec la somme qui lui fut présentée sur un plat d'argent à ses armes, je me chargerais d'établir vingt petites vierges provinciales. Quel concert de bénédictions les pauvres mignonnes créatures élèveraient jusqu'au ciel ! Quelles chastes et douces larmes s'égrèneraient comme des perles sur leurs jolis museaux veloutés! Eh bien ! non; elles coifferont sainte Catherine; elles sécheront sur pied;
l'amour s'aigrira dans les cœurs comme un vin qu'on a oublié de boire. Et quand elles passeront dans la grand'rue, les messieurs qui fument leur cigare devant la porte du café les tourneront en ridicule parce qu'elles seront de vieilles filles et qu'elles n'auront jamais été assez ricbes pour acheter un mari !
Madelon témoigna sa reconnaissance avec beaucoup de gentillesse et d'à-propos. Le retour des cendres de Napoléon avait remisa la mode les souvenirs de l'Empire. Elle parodia les Adieux de Fontainebleau avec mille grimaces et singeries d'un goût exquis. Elle imita aussi quelques intonations de l'acteur Grassot, qui faisait fureur au Palais-Royal depuis une couple d'années. Elle joua enfin une petite comédie sentimentale en disant à ces messieurs qu'ils étaient des amours, et en sautant au cou du général Petit, représenté par le prince d'Armagne. Son discours parut charmant de tout point, et surtout quand elle dit :
« Je n'écrirai point dans ma solitude les grandes choses que nous avons faites ensemble, parce que d'abord le livre sera pincé par les juges de Frauenbours;. »
Malheureusement , ce genre d'esprit est sujet à vieillir, et si je reproduisais l'allocution tout entière, elle vous paraîtrait peut-être aussi plate que les : Duponchel, mon ami ! du vieux Charivari.
On l'applaudit, on Tembrassa à la ronde; on finit même par lui parler raison. Les délégués voulurent savoir où elle en était de ses affaires et comment ce petit grand homme en jupons comptait régler ses comptes avec les Anglais. Les Anglais sont les créanciers dans le patois d'un certain monde. Elle montra les factures impayées dont Frédégonde avait gardé une
assez jolie collection. Les reconnaissances du Montde-Piété virent la lumière à leur tour. Il parut évident que la souscription suffirait à éteindre le passif et à dégager les bijoux. Mais après?
« Après? s'écria le prince d'Armagne; il me vient une idée. Les bijoux deMadelon ne sont pas desbijoux ordinaires. Ilsontune valeur historique, et le moindre d'entre eux représente dix fois son pesant d'or. Ses meubles ne sont pas seulement des meubles, mais des monuments pour servir à l'histoire du plaisir contemporain et de la galanterie au dix-neuvième siècle. Il faut les vendre au public, en public, avec une solennité écrasante! Qu'est-ce que valait la canne de Voltaire avant d'appartenir à Voltaire ? Rien ! Que vautelle, au sortir des mains de ce grand homme? Tout! Jugez par là du prix incalculable qu'un mobilier complet doit acquérir au contact de Madelon ! Madelon, messieurs, est plus grande que Voltaire. Voltaire fut le roi du dix-huitième siècle; le dix-neuvième a pour reine Madelon. Le dix-huitième fut l'ère du scepticisme; le dix-neuvième est un siècle de foi. Il croit, messieurs, à tout ce qui est bon et beau, notre excellent dix-neuvième siècle! Il croit à la pièce de cent sous, parce qu'elle est bonne; il croit à Madelon, parce qu'elle est belle ! Illustre Samuel Rotterdam ! honorable Champion, député pour la ville de Frauenbourg ! et vous, jeune et glorieux poëte qui complétez en ce salon le personnel de notre ambassade, reprenez-moi si je m'écarte de la vérité ! Je dis que si Ton met aux enchères les meubles, tableaux, tentures, potiches et chiffons qui se sont illustrés au service de Mme de Fleurus, il n'y aura pas un fils de bonne mère qui n'échange tout son patrimoine contre ces
gracieuses reliques de l'amour! La poussière ellemême se vendra plus de mille francs la livre, car il y a des soupirs, des serments, des illusions, des scrupules et jusqu'à des consciences entières émiettées dans cette poussière-là ! . . . »
On a prévenu le lecteur que M. d'Armagne était un homme de cœur plutôt qu'un homme de goût. Dans ce langage heurté, fantasque, souvent amer, vous reconnaîtrez les qualités et les défauts de ce singulier jeune homme.
L'idée qu'il émit ainsi ex abrupto paraîtrait banale aujourd'hui ; elle était toute neuve au mois de janvier 1 841 . Les Madelons de notre temps vendent leur mobilier tout naturellement, à des intervalles réguliers, comme les paquebots du Havre vont à New- York. Mais la facilité des voyages transatlantiques ne doit pas effacer la gloire de Colomb.
Un honnête commissaire-priseur (il y en avait déjà de fort honnêtes à cette époque) vint avec son expert visiter les meubles et les tableaux. L'expert ne daigna pas même examiner si les toiles étaient des originaux ou des copies. Il suffisait qu'elles appartinssent à Mme de Fleurus ; on était sûr qu'il y aurait marchand, quelle que fût la mise à prix. Le catalogue s'imprima, la maison se couvrit d'affiches rouges, les journaux annoncèrent la vente d'un splendide mobilier ; il y eut trois jours d'exposition publique avant l'ouverture des vacations.
En ce temps-là, les mères de famille et les jeunes fdles d'honnête maison étaient d'une ignorance tellement stupide que j'ose à peine l'avouer; j'ai peur de faire rire à leurs dépens la génération beaucoup plus instruite qui a pris leur place. Figurez-vous que les
femmes de bien n'avaient jamais pénétré dans les boudoirs et les cabinets de toilette des créatures à la mode. Elles savaient vaguement, par les écarts de leurs maris, les dettes de leurs fils ouïes duels de leurs frères, qu'il existait hors du vrai monde un monde dangereux et malsain ; mais nulle ne s'était encore avisée d'aller lever les plans de ce quadrilatère : on observait de trèsloin les retrancliements de l'ennemi. Les divans et les chaises longues de Madelon étaient vierges de tout contact honnête ; aucune femme de bien n'avait sondé les mystères de sa toilette; jamais la narine orgueilleuse d'une patricienne n'avait flairé ses flacons d'essences anglaises et ses fioles d'eau de senteur.
Un grand progrès s'accomplit en trois jours, grâce à l'invention du bon Astolphe. La vente de ce mobilier vulgarisa puissamment la connaissance du mal. Il fut parlé longtemps, dans les bonnes familles, des splendeurs qu'on avait admirées chez la Madelon. On en dit aussi quelques mots chez les pauvres du voisinage. La porte était ouverte à tous venants ; entrait qui voulait: le spectacle édifiant de la richesse mal acquise produisit des conversions qu' Astolphe n'avait pas prévues. Ainsi, la jolie petite modiste d'en face, après s'être regardée de tout son long dans un miroir de Venise, reconnut qu'il fallait être bien bête pour borner son ambition à faire des chapeaux à quatorze francs.
Vous pensez bien que l'état-major de la haute galanterie se trouva réuni, comme par un mot d'ordre, sous la tente de Madelon. Nana, Marco, Lucie, Joliette et vingt autres beautés célèbres accoururent dans tous leurs atours. Pour la première fois de leur aimable vie, elles coudoyèrent une multitude de femmes honnêtes
qui s'étaient fourvoyées là dedans avec ou sans leurs maris. De ce choc imprévu jaillirent des curiosités, des sympathies, des haines et toute sorte de sentiments qui ne semblaient pas pouvoir se produire entre personnes de mondes si divers. Jusque-là, Paris avait ressemblé à un vaste damier où les femmes de bien jouaient sur les cases blanches, les Madelons sur les noires, deux parties bien distinctes et sans mélange possible. La vente du mobilier embrouilla les jeux et les jeta l'un dans l'autre. La fameuse Nana s'étant rangée avec respect sur le passage de la baronne X..., la baronne déclara que cette jeune personne était d'une beauté très-distinguée. Le mot fut répété à Nana par un homme, et dès ce jour elle dit le plus grand bien de la baronne X.... Joliette, en revanche, toisa d'un air de mépris la comtesse de..., qu'elle accusait de lui avoir pris un amant: elle n'était pas fâchée d'avoir vu d'un peu près cette espèce de soi-disant grande dame ! La princesse Rzsc... trouva Lucie Rabatjoie si divine avec sa capote rose, qu'elle lui ht demander par un ami commun l'adresse de sa modiste. Lucie envoya deux jours après une capote exactement pareille à la sienne, et la princesse, qui était Française, mais du Nord, accepta le présent! Ce fut encore à cette occasion que Mme X..., femme du riche banquier, adopta décidément le coiffeur de Marco. L'artiste courait tous les matins de l'une chez l'autre, et chacune des deux lui demandait des nouvelles de l'autre! Lorsque ces dames se rencontrèrent plus tard au théâtre, elles prirent l'habitude de se lorgner réciproquement avec une gracieuse et bienveillante curiosité. Mme X.... se tint au courant des petites affaires de Marco et sut toujours quel était l'heureux mortel qui assistait à sa toilette.
De son côté, Marco défendit la réputation de Mme X
dans plusieurs soupers de jeunes gens.
Et voilà comment Astolplie inaugura cette fusion des deux mondes qui a fait tant de progrès depuis 1841. Il abaissa les fières Pyrénées qui séparaient le vice de la vertu.
Ce n'est pas à dire pourtant que les mères de famille se soient disputé, dès la première vente, les bijoux et les meubles de Madelon. Patience! Tout progrès vient à son heure, et une civilisation ne s'improvise pas en huit jours. Le vieux Paris était encore un peu naïf à cette époque : il se fût peut-être scandalisé de certaines choses qui ne l'élonnent plus aujourd'hui.
Mais l'expert et le commissaire -priseur ne furent pas déçus dans leurs espérances : il y eut marchand à tout prix. Les amants, les amis et même les ennemies de Madelon se battirent à pièces de cent sous autour des moindres bagatelles. Quelques objets vraiment précieux, par exemple l'écran Louis XVI et la Madone aux épis d'André del Sarto, restèrent un peu au-dessous de leur valeur réelle; mais cent niaiseries de pacotille furent poussées jusqu'à des chiffres fabuleux.
La recette totale fut allégée de dix-huit pour cent, selon l'usage, sous les prétextes les plus ingénieux et les plus divers. Cependant Madelon, qui attendait M. Jeffs d'un jour à l'autre, emporta rue Bellechasse un fort joli capital. 11 serait inutile et peut-être imprudent de consigner ici le chiffre exact. Contentez-vous de savoir que les revenus de la blonde fiancée représentaient la pension de retraite de trois ambassadeurs et une fraction.
Il ne lui restait plus qu'à céder le bail de la rue
Louis-le-Grand pour effacer les derniers vestiges de son passé. Trouver un remplaçant était chose facile, grâce à la situation centrale et au parfait entretien de l'immeuble. Mais le propriétaire s'était réservé le droit de permettre ou d'interdire la cession. Il refusa plusieurs locataires du sexe féminin, telles que Nana, Cydalise et Lucie, qui espéraient hériter un peu de la clientèle. Vint alors un agent de change, homme riche et estimé ; la maison lui plaisait, mais il la trouvait chère et demandait une réduction de deux mille francs sur chaque année du bail à finir. Madelon s'empressa dédire oui, trop heureuse d'avoir la paix et la sécurité pour six mille francs environ. Le propriétaire donna son consentement verbal et l'on rédigea l'acte en hâte. Mais au moment de signer, cet homme de bien (c'est le propriétaire que je veux dire) se tourna vers Madelon et lui tint ce langage :
« Mademoiselle, j'ai toujours eu envie d'habiter ma maison, surtout depuis que vous l'avez réparée et embellie. Malheureusement elle était trop chère pour moi. Mais aujourd'hui que vous voulez bien en réduire le loyer de deux mille francs par an, je la garde et je m'y installe. C'est moi qui toucherai le petit supplément que vous avez offert. »
Madelon recula de deux pas et contempla ce bourgeois avec une admiration sincère :
« Mon cher monsieur, lui dit-elle, vous êtes un grand homme, aussi vrai que je suis une femme célèbre. x4ucun propriétaire parisien n'avait trouvé le secret de se faire payer deux mille francs par an pour habiter lui-même son propre immeuble. Embrassonsnous ! N'ayez pas peur, cela ne vous coûtera rien. Encore! encore! Je ferai plus; je veux payer l'impôt des
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portes et fenêtres, par-dessus le marché. Avez-Tous des enfants?
— Malheureusement non, mademoiselle.
— Ni moi non plus ! Ni Attila non plus ! malheureusement. Les grandes natures sont stériles, voyezvous ! Si Paris était peuplé de gaillards comme vous et moi, avant dix ans, l'Europe serait plumée comme une dinde ! «
Elle s'enfuit, toujours riant, jusqu'à la rue Bellechasse, et trouva Jeffs établi chez elle avec ses malles et ses paquets.
HYMEN, HYMENEE!
Le maître du Krottenweyer, en déjeunant à Meaux avec le conducteur, lui avait demandé l'adresse d'une bonne auberge à bon marché.
« Vous comprenez ? lui dit-il, je m'en vais dans la capitale pour me marier avec une marquise, et j'emporte assez d'argent, Dieu merci ! IMais tout ce que j'économiserai en attendant sera bu et mangé à la noce, et, comme ça, ma dépense me fera plus d'honneur. »
Le conducteur, un vrar Lorrain, qui ne se mouchait pas du pied, lui répondit en buvant chopine :
« Si j'étais de vous, mon ^, je descendrais tout uniment chez la jeune personne. Quand j'ai été à Lorquin, moi qui vous parle, pour épouser la Claudine à Jeanglaude, je n'ai fait ni une ni deux. Et supposition qu'au lieu de ça j'aurais mangé mon argent à l'auberge, le Jeanglaude m'aurait appelé grand Nigodème et la Glaudine m'aurait tapé. V'ià le monde I
— C'est que ma future est orpheline.
— Raison de plus ! Elle a besoin d'un gars qui lui
tienne compagnie. Sans compter que dans ces satanées auberges de Paris, vous n'avez pas plutôt retiré votre casquette qu'ils vous ont déjà marqué trois francs sur la note. Brûlez-moi ça, nom d'un nom ! et tant qu'à la noce, je vous recommande le Pied-de-Moutonl Vous y rencoatrerez tous les gros marchands de grain, tous les gros marchands de beurre, tous les gros marchands de volaille et tout ce qu'il y a de mieux en fait de société. »
Les encouragements du cpnducteur n'auraient peutêtre pas suffi, à décider M. Jeffs, s'il n'avait fait luimême une ample provision de courage aux bouchons de tous les relais. Il avait l'air tout à fait décidé quand Madelon le trouva en conférence avecFrédégonde, qu'il appelait la fille et qu'il tutoyait.
Elle lui fit changer de ton et le remit lestement à sa place. Sans écouter les excuses qu'il bégayait, elle le dirigea sur l'hôtel Meurice, lui donna l'adresse de son notaire et l'invita à repasser le lendemain après midi s'il voulait faire sa cour.
Cette journée fut mélancolique entre toutes dans l'existence du riche usurier ! Malgré la politesse exquise des garçons de l'hôtel, malgré la haute considération qu'on lui témoigna chez le notaire, malgré la complaisance et la cordialité d'un jeune homme de Frauenbourg qui se dévoua gratis à le promener dans Paris ; malgré les splendeurs du Palais-Royal, et la suavité d'un dîner à quarante sous qu'il rêvait depuis bien des années, et les calembours qu'il entendit sans les comprendre au parterre des Variétés, il se sentait petit garçon et devinait que son mariage n'était pas une affaire faite. Le moral ne se releva décidément qu'entre minuit et une heure du matin, dans une brasserie
alsacienne, où il rencontra M. Arth, M. Orth, M. Ertb, et M. Hirth; M. Hofer, M. Schœfer et M. Schœffler; M. Meyer, M. Fimeyeret M. Zigelmeyer; M. Hermann, M. Ehrmann, M. Hoffmann, M. Humann, M. Hartmann et M. Mann, tons originaires de Frauenbourg et appartenant aux meilleures familles de la ville. On lui versa généreusement la bière autbentique de Frauenbourg, qui était sans contredit la plus trouble de l'Alsace, et les compatriotes hospitaliers le ramenèrent à son gîte en chantant quelques refrains du pays.
Le lendemain, tandis qu'il visitait le Jardin des plantes et battait la semelle avec son guide en attendant l'heure du rendez-vous, un beau garçon de trente ans, rasé comme une pomme et frais comme une tulipe, caressait les blonds cheveux de Madelon par un restant de vieille habitude et lui disait :
« Or çà, mon cher trésor et mon illustre cliente, les trompettes de la renommée n'avaient donc pas menti ? Tu épouses ! J'ai vu l'heureux mortel sous les lambris de mon étude; j'ai compulsé de ma blanche main ses titres de propriété. Corne de bœuf! (soit dit sans allusion) sais-tu que tu vas être un des plus forts contribuables de ce joyeux pays de France?
— C'est donc vrai, cette fortune ?
— Phé-no-mé-na-le-ment vrai, foi de notaire et de garde national !
— Pas d'hypothèques?
— Je n'y ai pas encore été voir; mais je suis prêt à jurer, que dis-je? à parier que cette fortune est claire et nette: nous sentons les hypothèques de trois lieues, nous autres malins , comme les renards flairent le poisson.
— Vérifie toujours, mon vieux Prosper.
— Sois tranquille, je ne t'embarquerai pas sans biscuit sur le galion du mariage.... Mais qu'as-tu ?
— Rien. Tu lui as fait savoir le chiffre de ma dot? Il m'a trouvée assez riche?
— Il ne s'attendait pas au quart. T'ai-je dit qu'il te reconnaît un million ?
— Il en a le droit, si ça l'amuse.
— Madelon! Madelon! tu manques d'enthousiasme, ma fille !
— Tu as peut-être le front de t'en étonner, toi qui connais l'homme!...
— J'avoue qu'il pourrait choisir un tailleur plus correct et faire ses ongles d'un peu plus près ; mais il est bien de sa personne. Entre lui et ce petit comique du Vaudeville à qui vous m'avez sacrifié, ingrate ! une femme de goût n'hésiterait point.
— Quelle différence ! Jules était charmant dans l'intimité.
— As-tu déjà quelques lumières spéciales sur l'intimité de M. Jeffs ?
— Vous êtes bête, Prosper. Parlons sérieusement: si on t'offrait une femme qui fût en femme ce que cet homme est en homme, l'épouserais-tu ?
— Tais-toi, malheureuse enfant! J'en épouserais dix. Mon élude n'est qu'à moitié payée !
— Mais moi qui ne dois plus rien à personne ! moi qui ai de quoi vivre à Paris et me donner le luxe d'un amour sincère avec un homme de mon choix !
— Diable! aimerais-tu quelqu'un, par hasard?
— Je ne crois pas. Seulement il y a dans Paris un garçon que je déteste. Et.... tu comprends? la haine est si près de l'amour !
— T'épouserait-il, celui-là?
— Il se ferait plutôt couper en quatre.
— Alors, ma chère, il n'y a pas à hésiter: prends le Jeffs. C'est une occasion unique, et si tu ne la saisis pas aux cheveux....
— Ne plaide pas! je tâcherai >
Elle se fit courtiser longtemps, jusqu'aux premiers jours de mars. Les bans étaient publiés à l'église, on avait encadré les affiches sous le treillage de la mairie, et elle ne se lassait pas de fouler aux pieds le sauvage prosterné devant elle. Elle obtint de lui tous les sacrifices qu'elle voulut. Il prit des leçons de danse chez Cellarius, il donna au bon ^lolsheim qui l'avait rejoint les beaux habits neufs qu'il s'était fait faire à Teufelssehwanlz. Il se laissa habiller chez Staub, qui était le tailleur par excellence, l'Alfred dfi ce temps-là. Il quitta ses bottes de Frauenbourg, il prit l'habitude des bas et du mouchoir de poche. Il renvoya Molsheim qui s'était mis en devoir d'acheter la corbeille chez tous les revendeurs de sa tribu. Il donna carte blanche à sa future pour les emplettes et les commandes en tout genre. Il fit un sort à Frédégonde ; il enrôla pour Frauenbourg la cuisinière et le cocher qui lui furent recommandés par M. Jean.
Son ambition fut d'abord de convier à ses noces tous les Alsaciens présents à Paris.
« Une fois qu'on s'y met, disait-il, on doit faire grandement les choses. »
Madelon réfréna sa rage de prodigalité.
« Moi, dit-elle, je n'aurai que mes deux témoins, qui sont, d'ailleurs, des hommes de votre connaissance: c'est M, Champion, député, et M. Durier, souspréfet. Nous leur adjoindrons nécessairement le vieillard respectable qui veut bien, en cette circonstance,
me tenir lieu de père: M. Robichon de Saint-Firmin, ancien ami de ma famille et camarade de M. Durier. Je laisserai mon frère au collège, d'abord parce qu'il a des examens à passer, et surtout parce qu'il se griserait comme un petit âne. Je pourrais avoir le Baby et le Jockey, la fleur du faubourg Saint-Germain et tout ce qu'il y a de mieux en liommes à Paris, j'y renonce.
— Vous avez tort, disait Jeffs. Qu'est-ce qu'une vingtaine de couverts de plus ? Et je ne serais pas facile de trinquer une fois avec la noblesse.
— J'y renonce parce que je bais le faste et le bruit. De voire côté, si vous voulez m'en croire, vous éliminerez cette myriade d'Alsaciens et vous vous réduirez à la famille.
— La famille! Ils sont trente-huit à Paris, sans compter les femmes et les enfants.
— Eh bien, nous choisirons là dedans. Apportez-moi votre liste. »
Le lendemain, après de longs débals, elle réduisit la famille à dix personnes : un fadeur d'accordéons, un marchand de bois du quai Saint-Paul, deux brasseurs, un commissionnaire en meules à repasser, un marchand de vins de la Yillette, un pépiniériste, un entrepreneur de charpente, un courtier en choucroute et un serrurier en bâtiment. Deux très-proches cousins furent récusés comme suspects. L'un jouait de la clarinelle à l'orchestre de l'Opéra, l'autre était contremaître chez un carrossier des Champs-Elysées : tous les deux pouvaient connaître et partant reconnaître la jolie figure de Madelon.
Faut-il vous l'avouer ? L'éducation de M. Jeffs, les préparatifs du mariage et même les discussions des futurs époux, ne suffisaient pas à remplir le vide du
temps. Ces deux êtres, que la loi et la religion se préparaient à unir pour toujours, n'avaient déjà plus rien à se dire- Ils s'imposaient chaque jour quatre ou cinq heures de tête-à-tète froid et inanimé. Jeffs était furieusement épris, et sa passion croissait de minute en minute ; mais la dignité sévère de Madelon paralysait sa langue. Tous les matins à riiôtel Meurice, tous les soirs en courant Paris, il disait à l'écho les folles ardeurs de son âme ; mais dès qu'il avait mis le pied sur le trottoir de la rue Bellechasse, la peur le glaçait. Les phrases préparées d'avance et qu'il savait par cœur expiraient sur ses lèvres ; il se mettait à parler d'argent et recommençait pour la quarantième fois le compte de ses revenus, le dénombrement de ses propriétés foncières.
]Madelon, quoiqu'elle lui fût bien supérieure, se sentait aussi gênée en sa présence. Ce n'était pas timidité, mais répulsion et dégoût. Lorsque vous touchez par hasard un animal cent fois plus faible que vous, mais froid et humide, vous vous laissez vaincre un instant par une sorte d'horreur. Cette fille abondante en ressources ne trouvait plus de sujet de conversation dès qu'il entrait. Leur éducation, leurs idées étaient si différentes ! Les points de contact étaient si rares entre leurs deux natures! Ces deux personnes, très-complètes dans leur genre, étaient comme deux circonférences qui ne pouvaient se toucher que par un point. Souvent Madelon se mordit la langue au moment de raconter à son fiancé quelqu'une de ses aventures légères, histoire de tuer le temps !
Elle l'invita deux fois à sa table pour l'aguerrir et pour s'accoutumer à lui. La première, à déjeuner; ils étaient seuls. Jeffs n'osa ni manger ni boire„ Il s'enfuit
avant une heure, furieux contre lui-même et presque à jeun. Quelques jours après, M. Champion fut du dîner, avec Durier et Saint-Firmin. Jeffs eut peur de passer pour un sot : vous savez que c'est la peur française. Il but énormément par contenance, prit le dé de la conversation, coupa l'herbe sous le pied aux calembours des deux vaudevillistes, tapa familièrement sur le petit ventre de M. Champion et s'émancipa avec sa future au dessert. Il s'en fallut de bien peu queMadelon ne le mît à la porte. Le lendemain, lorsqu'il fut seul avec elle, il se traîna à ses pieds en pleurant comme un veau. Une jolie robe de chambre groseille qu'elle mettait pour la première fois périt dans ce cataclysme.
Cependant les jours succédaient aux jours et suivaient la marche immuable que ni l'impatience des amoureux ni la pudeur des fiancées n'a pu modifier jusqu'à présent. Madelon s'était décidée à fixer une date, et l'on touchait au moment fatal.
Le 5 mars, entre onze heures et minuit, le prince d'Armagne reçut au cercle un petit mot apporté par Frédégonde. Mme de Fleurus avait absolument besoin de le voir; elle l'attendait chez elle, rue Bellechasse. Il craignit un instant que la noce ne fût ajournée pour cause majeure. Sa voiture était en bas, il sortit vite, vite, et courut au rendez-vous.
Il trouva Madelon toute penchée et mélancolique, dans un déshabillé fort appétissant :
« Mon ami, lui dit-elle, c'est demain, vous le savez, que je dois épouser M. Jeffs. J'ai pris le temps de l'étudier, je crois le connaître. C'est un homme qui m'aime et qui m'obéira toute sa vie ; un caniche que j'aurais élevé dans ma cuisine ne serait pas plus dé-
Youé ni plus humble que lui. Vous savez, d'ailleurs qu'il est riche, au delà de tout ce que j'avais pu rêver. Mais il n'a reçu aucune éducation ; le dernier concierge de ma rue est plus homme du monde que lui. En arrivant de son village il a débarqué chez moi comme à l'auberge. Il est venu me voir en redingote à brandebourgs avec une pipe dont le tuyau passait. Il ouvre les œufs à la coque avec son couteau et se cure les dents avec sa fourchette. Q\ie vous dirai-je encore? Il se gratte la tête, il fourre ses doigts dans son nez , il se fait les ongles avec une allumette en m'entretenant de son amour. Vous allez me répondre que les défauts passent et que les millions restent. C'est vrai; mais ne saurait-on vivre sans millions ? Notre siècle est bête comme un parvenu : il s'imagine que rien n'est bon si on ne l'a payé très-cher. Un de ces quatre matins, quelqu'un découvrira qu'on peut être jolie avec une robe à vingt sous le mètre et dîner de bon appétit pour trois francs. Moi, j'ai fait dépenser beaucoup d'argent à ceux qui m'ont aimée, et les seuls plaisirs dont il me souvienne sont ceux qui n'ont rien coûté à personne. Je suis sûr qu'on vivrait très-heureux avec ce que j'ai, en y ajoutant un peu d'amour. Ne vous moquez pas -, il s'agit de parler raison, pour la première fois de notre vie. J'ai eu un fort caprice pour vous dans le temps ; je vous l'ai dit comme une bonne fille que j'étais, et vous m'avez envoyée à la promenade. Je me suis vengée de mon mieux en vous faisant /jose/* à mon tour. Quittes! suivant la noble expression de M. Jeffs. Maintenant, mon cher Astolphe, je crois que je vous aime et j'espère que vous ne me haïssez pas ; nous avons encore le temps de rompre ce mariage et de partir ensemble : voulez-vous de moi ? »
Ce discours, débité avec la grâce molle et caressante dont elle avait le secret, troubla profondément le prince. Il sentit dans le fond de son cœur une grande bataille en raccourci, quelque chose comme la défaite des Cimbres exécutée par Meissonnier sur un panneau de quatre pouces. Mais l'affaire ne fut pas longtemps indécise et la victoire se prononça en quelques secondes. Astolphe n'eut qu'à se souvenir des Guernay, des Honnoréet de tous ceux qu'il aimait àFrauenbourg.
« Il est trop tard, dit-il à Madeleine. J'aime mieux que vous épousiez M. Jeffs.
— C'est votre dernier mot?
— Oui.
— Bah! vous avez peut-être raison. Bonsoir, Astolphe.
— Bonsoir, chère.
— Nous n'en serons pas moins camarades ?
— Amis !
— Vous irez à ce déjeuner du Moulin-Rouge?
— Comment donc! Mais vous, aurez-vous le courage ? Trouverez-Yous le moyen de faire ce que vous avez promis ?
— C'est tout trouvé. Frédégonde, qui doit m'habiller demain pour la dernière fois, s'arrangera pour que ma jupe ait l'air de se découdre. Voilà le prétexte, et, une fois sortie, Messeigneurs, on est toute à vous. Mais allez-vous-en bien vite î II est minuit passé; que pensera mon concierge ? On me respecte ici, mon cher Astolphe !
— Je viens de le prouver, ma chère Madeleine ! » Ils se quittèrent ainsi, sur le ton de la plus parfaite
indifférence, et chacun d'eux alla se mettre au lit. Mais s'ils dormirent d'un sommeil agité, ou s'ils ne
dormirent ni l'un ni l'autre, ou même s'il y eut quelques larmes répandues et quelques malédictions jetées en l'air, les oreillers seuls pourraient nous le dire, et nous sommes trop discrets pour les interroger.
Le lendemain matin, les amis de Madelon, par une gracieuse ironie, lui envoyèrent toutes les fleurs d'oranger qui parfumaient les serres de Paris. M. Champion arriva chez elle vers dix heures, peint comme une poupée et radieux comime un soleil. Jean lui avait promis de rester à son service jusqu'à ce que son éducation fût terminée; M. Jeffs l'avait invité à passer quelque temps au Krottenweyer, Les deux avares formaient des projets magnifiques et préparaient de compte à demi les plus sublimes tripotages.
On vit bientôt paraître M. Durier, suivi du grave Robichon de Saint-Firmin, homme austère, qui ne buvait point, ne riait jamais et prenait constamment des notes. Personne ne se souvenait de lui c^voir entendu dire une chose inédite, mais en revanche il ne perdait rien de ce qu'on disait devant lui. Il valait quatre hommes d'esprit pour la fabrication d'un vaudeville, car il ne laissait traîner aucune idée, il balayait scrupuleusement toutes les bribes d'une conversation; il avait des cahiers remplis de calembours dans l'ordre alphabétique. Lorsque ses associés se livraient à leur verve et jetaient l'esprit sans compter, Saint- Firmin se baissait incessamment pour ramasser les épluchures : c'était le collaborateur collecteur.
Ces trois Horaces entrèrent de plain-pied dans le sanctuaire; on leur permit d'assister à la toilette nuptiale. Madelon n'avait rien à leur cacher.
Cependant, M. Jeffs et trois parents d'icelui faisaient le pied de grue dans un salon sans feu. C'était bien
assez bon pour la famille Mais ils n'ayaient pas froid, car ils étaient venus à pied depuis l'hôtel Meurice. La route est bordée de reposoirs où l'on peut prendre le vin blanc du matin, qui tue le ver. M. Wolf, le marchand de bois, M. Stein, le serrurier, et M. Fuchs, le facteur d'accordéons, s'étaient fait un devoir de payer chacun une tournée. Jeffs, pour n'être pas en reste, avait conduit ses invités chez un liquoriste, et, ma foi ! si le ver ne fut pas noyé, c'est qu'il portait ce matinlà une ceinture de sauvetage.
Les trois cousins étaient fagotés comme des ouvriers le dimanche. Jeffs, habillé de pied en cap sur les dessins de Madelon, était verjj regular, indeed. Il avait le pantalon gris et la cravate noire, suivant l'usage très-logique du faubourg Saint-Germain, qui n'admet pas qu'on sorte avant midi en toilette de bal.
A dix heures du matin, Madelon parut, toute simplette et gentillette dans sa robe de taffetas blanc. Les fleurs de l'oranger répandaient autour d'elle un parfum de vertu. M. Champion et les-vaudevillistes entrèrent par une autre porte, et serrèrent la main de M. Jeffs, tandis que les trois cousins essuyaient leur large bec aux joues fraîches de la mariée.
Deux carrosses de louage attendaient dans la rue; c'était assez pour huit personnes. Aujourd'hui, grâce aux développements de la crinoline, il en faudrait au moins trois pour la mariée seulement. Frédégonde pleura en prenant congé de Madame. Elle savait pourtant que Madame n'allait rien voir de bien nouveau, si ce n'est la figure du maire et du curé.
Le maire fut un adjoint, et le curé fut un vicaire. Le sort malicieux choisit cet adjoint du dixième arrondissement parmi les hommes de plaisir. Il connaissait
Madelon, et s'il ne devina pas tout d'abord à quelle vieille amie il avait affaire, c'est qu'il n'était nullement préparé à voir Mme de Fleurus sous le harnais de l'innocence. Un rapide coup d'œil échangé avec elle dissipa ses derniers doutes; mais, à partir du moment oij il fut fixé, il eut toutes les peines du monde à tenir son sérieux. Rien n'était plus singulier que ce gros homme à l'œil vif, à la bouche sensuelle, comprimant l'expansion de sa rate sous l'écharpe tricolore, et lisant le chapitre du Code sur les droits et les obligations des époux avec une formidable envie de rire.
Madelon n'aurait pas voulu célébrer en un seul jour les deux cérémonies. Si son mari l'eût écoutée, il aurait attendu jusqu'au lendemain à minuit pour la conduire à l'autel. ]Mais Jeffs, qui s'était montré coulant sur tout le reste, repoussa énergiquement cette combinaison.
« D'abord, dit-il, mes parents n'ont pas l'habitude de veiller si tard; et puis personne n'aurait faim pour souper à une heure indue; et puis on dirait à Frauenbourg que nous nous sommes mariés en cachette. Enfin, qu'est-ce que je deviendrais, moi, pendant plus de trente-six heures, n'étant ni marié ni garçon, mais assis par terre entre deux selles ? Les gens me montreraient au doigt dans la rue. Non, non, non, non ! »
Le jeune homme qui les unit devant l'autel de la Vierge appartenait à l'école théogynophile. Nourri des livres périlleux et charmants de saint François de Salles, il commentait l'Évangile par Y Introduction à la vie dévote et se plaisait à traiter les matières délicates dans un style onctueux et fleuri.
Son exhortation , petit chef-d'œuvre de prudente
hardiesse et d'aimable sapience, fut comme une prairie semée de fleurs au bord d'un précipice. Il démontra que le mariage terrestre symbolise l'union mystique de Jésus-Christ et de son Église. Le thème n'était pas nouveau, mais il le sut rajeunir par des développements ingénieux tirés de celle qui l'écoutait. Sa robe blanche, sa toilette modeste, les fleurs qui paraient son front, ses yeux humblement baissés, mais qui s'entr'ouvraient par instants pour laisser sortir une étincelle de joie, tous ces attributs furent pris un à un par une main légère et bienveillante qui les détacha de la personne réelle de JMadelon et les transporta, sans rien froisser, à la personne idéale de l'Église. Jeffs pleura de tendresse, et il y avait de quoi. La métaphore allait son train et l'usurier de Frauenbourg, l'oppresseur des pauvres, le bourreau du malheureux aubergiste Reickhardt, s'entendit comparer à Jésus- Christ. La chapelle ne s'écroula point sur l'innocent orateur, car elle était construite en pierre de taille. Mais le père Durier s'amusa énormément et Robichon de Saint-Firmin prit quelques notes.
Le discours achevé, M. Jeffs se leva, saisit la main droite de Madelon, et déclara qu'il la prenait pour femme et légitime épouse ; il promit et jura de lui garder fidélité en toutes choses selon le commandement de Dieu ; car l'Église ne souffre pas l'infidélité chez les hommes; elle est plus exigeante que la loi. Madelon répéta les mêmes formules; elle reçut la pièce de mariage qui symbolisait beaucoup de millions; elle tendit le quatrième doigt de sa main gauche à l'anneau nuptial qui ne devait pas l'enchaîner longtemps, et la bénédiction du prêtre descendit sur ces deux têtes, si Dieu ne l'arrêta pas en chemin.
La famille de Jeffs, ses amis, ses compatriotes, cent personnes environ pénétrèrent dans la sacristie, et tous ces braves gens pourront écrire dans leurs mémoires qu'ils ont embrassé Madelon gratis. Les femmes étaient en grande minorité. L'une d'elles , Mme Wolf, avait gardé le costume et l'accent de Frauenbourg :
« Ma chère cousine, dit-elle à Madelon, nous ne sommes pas des marquis, mais nous avons le cœur sur la main. Et quand vous aurez envie de manger un bon gigot, il faut venir au quai Saint-Paul ! »
Il paraît, pensa Madelon, que le gigot est endémique dans la famille. Une vapeur d'ail courait en flocons bleuâtres sur les boiseries luisantes de la sacristie.
Il y avait alors au Moulin-Rouge un garçon, ou pour mieux dire unFrontin du nom de Jacques. Il connaissait tout le monde galant, et il en était connu. Les princes russes et les dames à leur usage netnangeaient pas une cuillerée de caviar, ne buvaient pas un verre de cummel qui n'eût passé par ses mains. Malgré les exigences d'un service si despotique, il trouvait le moyen d'être partout à la fois. Dès qu'un jeune homme attablé dans le jardin remarquait un joli visage à la fenêtre d'un cabinet, il mandait Jacques. Jacques tirait un renseignement de sa poche droite et glissait une pièce de cent sous dans la gauche; c'était une police vivante et même une petite poste à l'occasion. Le métier qu'il exerçait ne conduit pas souvent à la gloire, mais on y peut gagner beaucoup d'argent. Quelle fortune il eût faite, dieux puissants ! s'il avait eu le cœur moins tendre! Malheureusement il s'attachait parfois à ces petites créatures superfmes, qui ne mangent que
le milieu dans une huître d'Ostende et jettent les lamelles frangées comme un mets grossier et prostoi. Le courtier des amours faisait quelques affaires pour son compte, ce qui est interdit par la loi. Il ne savait pas refuser cent francs à la beauté éplorée ; c'est pourquoi M. Champagne; qui lui donnait souvent des billets de théâtre, l'appelait chevalier à^cinq /oîhs. Parmi les débutantes qu'il aida de son crédit et de sa bourse, je ne veux citer que la célèbre Fricaldi (née Fricaud), première danseuse à l'Opéra de Vienne, et Mme de Fleurus, aujourd'hui Mme Jeffs. Madelon était sa préférée; il l'avait connue bien jeune, dans le temps où elle s'appelait Bordeaux ; il lui avait donné un mantelet de soie pour aller à Tivoli, lorsqu'elle manquait totalement de cachemires; il était allé lui porter des bonbons tout au haut du faubourg Saint-Denis, lorsqu'elle faisait concurrence à Silvio Pellico. Jugez de ce qu'il éprouva quand il apprit qu'elle allait devenir une grande dame de province, avec des châteaux et des millions ! Ce fut le poëte au sonnet qui lui fit part de l'événement, en traçant le menu du fameux banquet d'actionnaires.
Et lorsqu'il la vit entrer toute blanche, en costume de mariée, dans le salon numéro un, oii il lui avait glissé si souvent les billets de M. Pierre à la barbe de M. Paul, le cœur du vieux coquin se fondit à ce spectacle comme un parfait à la chaleur d'un poêle. Son imagination s'exalta; quelque chose de généreux et de désintéressé ressuscita au fond de son être. Hélas ! il y a un peu de tout dans la nature humaine, comme dans la mayonnaise de homard. Jacques du Moulin-Rouge se sentit heureux et fier et humble à la fois, comme un vieux sergent-major qui voit apparaître sous l'habit du
maréchal de France le conscrit qu'il a exempté de corvée, il y a trente ans.
Mais il est plus facile d'admirer que de dépeindre l'attitude de Mo Jacques pendant la durée du repas. Chacune de ses grimaces mériterait un commentaire; il faudrait ajouter une scolie à chaque intonation de sa voix.
D'un seul coup d'œil il toisa les convives et comprit que le Monsieur définitif de Madelon ne valait pas tous ceux qui avaient dîné ici avec elle! Il lui avança une chaise, à elle! comme on offre un fauteuil à une reine; il poussa la chaise de M, Jeffs sans plus de façon qu'un viltahouret. Le regard circulaire qu'il promenait sur les convives disait, en bon français de Moulin-Rouge : excepté le Champion qui est député, et les deux vaudevillistes qui sont amusants, tous pignoufs!
L'usage veut que ce repas soit offert par la famille de la mariée; mais comme Madelon n'avait plus de famille, Jeffs avait pris la dépense et l'embarras sur lui. Quant au menu, il donna carte blanche au restaurateur, après avoir fixé le tant par tête. Seulement, il insista sur la nécessité du potage, attendu que ses parents et lui-même étaient accoutumés à manger la soupe à midi.
Mais écoutez les intonations de M. Jacques, le potage à la main ! Si les paroles sont invariables, que de nuances dans la musique !
« Potage à la d'Artois ! v Ceci est à l'adresse de Madelon. Je commence par vous, madame et amie, puisque c'est mon devoir d'homme qui sait vivre. Mais je vous connais trop, vos habitudes parisiennes me sont trop familières pour que je suppose un seul instant que vous prendrez du potage à déjeuner. Aussi
je n'attends pas que vous daigniez me répondre, et je passe bien vite au voisin.
(( Potage à la d'Artois ! » Mon bon monsieur de Saint-Firmin, je compte que vous n'allez pas me juger sur mon langage. J'ai l'air d'un imbécile en vous offrant cela six heures trop tôt. Répondez-moi que mon potage avance, et qu'il faut envoyer la soupière chez l'horloger. Mais c'est un rôle que je joue, entendezvous? La pièce n'est pas de moi. Arnal en dit de plus fortes tous les soirs, et pourtant Dieu sait qu'Arnal est un homme d'esprit.
« Potage à la d'Artois ! » Je suis curieux de voir, maître Champion, si vous allez en prendre. Vous aimez notre Madelon, c'est bien connu. Votre présence en ces lieux me prouve que vous n'avez pas abdiqué et que vous ménagez l'avenir. Eh bien 1 mangez du potage en plein midi! cela fera plaisir à M. JefTs. Et priez Dieu, maître Champion, qu'on ne vous impose jamais d'épreuves plus difficiles. J'ai connu des messieurs qui avalaient des couleuvres pour faire plaisir au mari !
« Potage à la d'Artois! » Manges-en, triple brute ! c'est toi qui l'as commandé sans consulter les goûts de ta femme î Ah ! que j'aimerais mieux te servir un bouillon d'onze heures, si j'étais sûr que la fortune est au dernier vivant!
« Potage à la d'Artois ! » Eh ! mon brave homme, on n'en sert pas à la Râpée ! Profitez de l'occasion, et apprenez une fois dans votre vie ce que nous entendons, nous autres gens du monde, par un potage à la d'Artois! Demain matin, votre épouse vous fricotera une soupe à l'oignon, et vous sentirez la diiTérence ! »
Les autres garçons du restaurant, sous la direction
du maître d'iiôlel et du patj'on, alternativement, servaient comme des machines. Jacques mettait un peu de son âme dans les assiettes, im peu de son cœur dans les hors d'œuvre. Celui qui l'aurait entendu dire: « Madame, des crevettes. Acceptez- vous ? » eût compris le tour de force de ce micrographe ancien qui sut enfermer dans une noix toute V Iliade d'Homère. Il y avait aussi un poëme tout entier dans la petite phrase de M. Jacques :
a Acceptez-les de ma main pour la dernière fois, ces crevettes que vous aimiez tant ! Vous souvient-il de ce jour mémorable où je volai des crevettes à mon patron pour vous les envoyer rue Bourdaloue, au sixième ? La marée manquait à la halle et les crevettes coûtaient huit francs la livre, ce soir-là ! »
Jacques n'était ni beau ni laid, mais sa figure en lame de couteau pétillait d'intelligence. Avec quel profond dédain il écouta les grosses plaisanteries de la famille Jeffs, quand le vin commença, non sans peine, à délier leur langue ! Comme ses yeux chargés de mépris renvoyaient tous ces paysans à leur village ! Chaque fois qu'il passait derrière M. Jefîs pour les besoins du service, il était violemment tenté de lui faire les cornes, ou tout au moins de lui pousser le nez dans son assiette ! Mais il sut mieux réprimer les mouvements de la haine que les élans de l'amour. Ses regards voltigeaient autour de la mariée comme des colombes autour d'un autel de marbre blanc. Sa bouche se dessinait en cœur et lançait des baisers inutiles vers un but qui n'était plus à portée. Quelquefois il touchait avec affectation une poche de son habit, comme s'il eût caché là je ne sais quel message mystérieux. Quelquefois aussi, il désignait du pouce le salon n° 4^ où
les actionnaires déjeunaient sans potage en attendant la visite de Madelon.
Lorsqu'on servit le café, la noce n'était pas ivre; elle n'était que bien. Les trois Parisiens s'étaient retenus par prudence ; les onze Alsaciens, y compris l'époux glorieux, se sentaient un peu gênés dans leurs habits des dimanches; d'ailleurs les Cimbres ou Kimris sont une race qui s'emplit quelquefois sans s'égayer. Vers trois heures, Mme Jeffs fit un signe à M. de Saint-Firmin , qui se leva en poussant un petit cri :
« Je suis un maladroit, dit-il, j'ai posé le pied de ma chaise sur le bord de votre robe, et voici le volant déchiré. »
Le mari accourut ; plusieurs conviés qui s'ennuyaient d'être assis, se mirent à circuler avec leurs tasses et leurs petits verres.
Madelon s'empressa de rassurer celui qu'elle appelait depuis le matin, son père de rÉglise.
« Tout peut se réparer, dit-elle ; le volant n'est que décousu.
— En ce cas-là, s'écria Jeffs, c'est plus facile à raccommoder qu'un accroc à la vertu.
— Du reste, poursuivit-elle, je changerai de robe tout à l'heure en rentrant à la maison. »
A cette menace, les dix cousins répondirent par une grosse clameur. Rentrer à la maison comme ça ! Sans la promenade de rigueur au bois de Boulogne ! Ça ne s'était jamais vu dans la bonne société. Jeffs lit chorus avec sa famille, alléguant que les voitures étaient là, qu'on les payait à la journée, et qu'il entendait bien s'en donner pour son argent.
Le cousin Schnitzler, qui avait sa brasserie au haut des Champs-Elysées, demanda formellement qu'on fît
une station chez lui. Il venait de fabriquer un brassin merveilleux, sur lequel il n'était pas fâché de recueillir les avis de la compagnie. Le cousin Petermann, entrepreneur de charpente, avait commandé un bischoff monstre à la porte d'Auteuil, chez un fort marchand de vin de ses amis. Il espérait bien qu on ne lui ferait pas l'impolitesse de le lui laisser pour compte. Dix autres invitations également appétissantes se croisèrent en un instant.
« Alors, messieurs, dit la mariée, donnez-moi cinq minutes de congé pour faire recoudre ma robe, w
Jacques saisit la balle au bond et assura que Madame trouverait au rez-de-chaussée, chez la femme du patron, de la soie, des aiguilles et une couturière. Elle sortit et Jeffs n^ put la suivre, car déjà Saint-Firmin, Durier et Champion le tenaient par trois boutons de son habit.
Pourquoi Madelon demeura-t-elle un instant immobile, la main droite appuyée sur sa poitrine avant d'ouvrir la porte du n" 4 ? Est-ce la peur de tomber au milieu de vingt hommes en gaieté qui la retenait sur le seuil? Non, car elle en avait vu bien d'autres. Ne serait-ce pas plutôt parce qu'un pauvre diable en cravate blanche avait couru derrière elle dans le couloir ? Parce que ce malheureux, indigne de notre estime, mais non de notre pitié, lui avait dit à l'oreille un mot parti du cœur ? Parce qu'il lui avait glissé dans la main un bracelet sans valeur et du goût le plus détestable, mais acheté tout exprès pour elle ? Parce qu'enfin il existe peut être une affinité secrète entre les Jacques et les Madelons, ces fanges du monde moral, comme entre les métaux précieux ?
Elle entra dans une fournaise chauffée par centbou-
gies et enfumée par vingt cigares. Les actionnaires s'étaient donné des ténèbres artificielles pour avoir le plaisir de les éclairer. Ils avaient déjeuné en hommes qui savent la vie et qui ont résolu de perdre la raison sans compromettre leur santé. L'ivresse où ils étaient parvenus par degrés, sans secousse, en suivant une gamme ascendante de vins choisis, représentait exactement l'esprit mesuré de l'époque. La politique étend son influence jusque sur les mœurs, et l'on peut dire qu'en 1841 le vin, l'amour, le roi, tous les maîtres de la terre, exerçaient sur les citoyens une autorité sagement tempérée.
Les hommes excessifs en quelque chose étonnaient comme des phénomènes : ainsi le prince d'Armagne. Lui seul peut-être, après la nuit. fiévreuse qu'il avait passée, eût copié sans efîort les grandes orgies romanesques de Balzac et d'Eugène Sue. Il avait pris tant de vin de Champagne que ses voisins ébahis s'attendaient à voir sauter sa tête comme un simple bouchon. Il scandalisait jusqu'au pocte, jeune homme échevelé dans ses vers, mais frisé très-correctement dans la vie prosaïque de tous les jours. Un banquier guilleret, un diplomate dégelé et un pair de France en goguette se demandaient pourquoi diable Astolphe avait dénoué sa cravate et déboutonné son gilet. Quant à lui, il ne regrettait qu'une chose, c'était de ne pouvoir déboutonner sa peau pour débrailler son âme. Il aurait mâché des sabres, avalé des becs de gaz, enfoncé des murs à coups de tête, enlevé la grande pyramide à bras tendu, pour montrer au genre humain et à Madelon tout ce qu'il y avait en lui de force inoccupée et de désir inassouvi.
En vérité, Madelon n'aurait pas dû admettre un si
^rand fou à cette fête de famille. Tous les autres étaient des hommes bien élevés qui lui savaient un gré infini de sa gracieuse visite. Celui-ci lui tourna un compliment de bon goût sur le chemin qu'elle avait fait, celui-là loua sa toilette, cet autre jura qu'elle n'avait jamais été si fraîche ni si jolie. Le banquier guilleret déclara que M. Jeffs allait toucher un beau dividende; le pair de France déroula en l'honneur de la mariée cinq ou six madrigaux de mirliton ; le diplomate dégelé lui récita une devise de bonbon ; un haut fonctionnaire des finances lui servit des douceurs comme on offre des confitures ; ses doigts semblaient tenir une petite cuiller de vermeil. Quelques-uns lui baisèrent la main, en amis ; d'autres le front, en pères, d'autres la joue, en amoureux timides.
Lorsqu'elle arriva devant le prince, elle lui dit :
« Fi ! le vilain, qui s'est grisé ! »
11 se leva gravement, la prit par les deux mains, et répondit d'une voix douce :
(( Vous vous trompez, Madelon. Tous ces messieurs sont gris : moi, je suis ivre. Ils se souviennent, et j'oublie ; n'est-il pas vrai, messieurs? Chacun de vous se rappelle avec plaisir les petits noms qu'elle lui donnait, et la saveur de ses baisers, et les sottises qu'il a faites pour elle! Selvignac et Rastaud se souviennent des deux jolis coups d'épée qu'ils ont échangés pour la rendre célèbre et la jeter dans tes bras, ô Vaillancourt ! Savez -vous bien que vous êtes d'heureux gaillards, tous tant que vous êtes ? Vous avez le droit de la tutoyer ; vous la faites passer de main en main, à la ronde, comme la coupe des festins gaulois; vous écornez à qui mieux mieux le gâteau de l'honorable M. Jeffs ! Vous raconterez à vos fils, quand ils sorti-
ront du collège, que vous avez célébré le banquet des Girondins avec la grande Madelon ! Moi, je ne suis pas de la fête. Eh bien ! si ! Me voilà ! Madelon 1 me reconnaissez-vous ? Je suis le citoyen d'Armagne, repréàentant du peuple de vos amants, député de la multitude absente, délégué de tous ceux qui vous ont tutoyée, ma chère, et qui n'ont pas cent francs pour dîner ici î »
Elle rebondit sous l'affront et se jeta en arrière par un mouvement superbe. Mais alors il se mit à genoux devant elle, joignit les mains et s'écria en versant de vraies larmes :
« Pardonnez moi ! je suis un chien, un faux gentilhomme, un lâche assez amoureux pour insulter une femme ! Madelon ! Madelon ! c'est moi qui ai fait ce mariage ! Mes intentions étaient bonnes. Dieu le sait ! Et, maintenant, que vais-je devenir sans vous ?
« Bah I fit-il en éclatant de rire et en sautant sur ses pieds, vous nous reviendrez, et nous rirons encore. Je vous donne deux ans. Est-ce qu'on peut vivre plus de deux ans dans ce pays-là? Ruine ton usurier, mange son bien mal acquis, avale les morceaux doubles et reviens à Paris, plus belle que jamais, fille incomparable et inusable! Nous te rebaptiserons dans une baignoire de vin de Champagne et tout sera dit. Et nous danserons, morbleu! comme au bon temps de notre jeunesse. Poêle, au piano! Qu'est-ce que cette table fait là? Vlan! Bonsoir à la vaisselle! Madelon! la place est libre, le moment presse, c'est ton dernier quart d'heure de gaieté : en avant deux, ma belle! »
Pendant qu'il divaguait ainsi, Madelon le regarda d'abord avec haine^, puis avec pitié, puis avec un sentiment plus tendre. Il était très-beau dans sa folie : sa
voix vibrait, le feu jaillissait de ses yeux. Elle s'avança vers lui lentement, servilement, comme un animal fasciné; elle lui jeta ses deux bras autour de la tête, lui planta un baiser au milieu de la figure, et lui dit : « Imbécile! c'était hier qu'il fallait te soûler. »
La foule applaudit et cria ; le poëte s'élança au piano, et les fleurs d'oranger apprirent une danse qu'elles ne connaissaient pas même de réputation.
Au plus fort de la mêlée, la porte s'ouvrit et une voix forte annonça : « Monsieur Jeffs ! »
C'était une plaisanterie du père Durier. L'ingénieux vaudevilliste enleva la mariée à ses plaisirs pour la ramener à ses devoirs. La noce allait décidément au bois de Boulogne. Car enfin M. Jeffs n'était pas fâché de faire voir aux Parisiens la jeune et jolie personne que beaucoup d'entre eux connaissaient mieux que lui.
Une épingle bien placée raccommoda le volant de Madelon. La promenade au bois de Boulogne fut charmante ; vingt cavaliers, qui semblaient appartenir au meilleur monde, saluèrent la noce avec les marques du plus profond respect. Ils saluèrent en repassant et repassèrent en saluant, si bien que M. Jeffs finit par s'élonner de tant de politesse.
« C'est un usage parisien, lui dit M. Durier. Les piétons saluent tous les enterrements, et les cavaliers saluent toutes les noces. »
ou NOUS RETROUVERONS QUELQUES AMIS.
L'hiver en France n'est absolu que dans les grandes villes. Pour l'habitant de Paris, c'est une saison de quatre mois, sans nuances et pour ainsi dire sans degrés appréciables. Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier vous annonce de temps à autre que la température a descendu ou monté, mais qu'importe? Les parapluies, les fiacres, les bals, les chaussures de caoutchouc, les premières représentations, les manchons de fourrure, les soupers de la Maison-cVOr^ les plongeons dans la boue, les feux chétifs dans les étroites cheminées, les réceptions offîcielles et la vente des marrons au coin des rues marchent toujours du même train. Quand vous voudrez savoir si le printemps s'avance, ne regardez ni le ciel ni la terre, mais simplement les affiches. Donne-t-on sept concerts par semaine dans la salle Herz et autant dans la salle Pleyel ? C'est signe que les lilas fleuriront bientôt.
A la campagne, pour l'homme qui sait voir, cet hiver massif et carré se réduit à presque rien. Entre
rautomne qui ne veut pas mourir et le printemps qui se hâte de naître, les mauvais jours de Tannée ne forment qu'un tissu effrangé par les deux bouts, une iiuenille, un haillon. Otez-en deux ou trois semaines de hise cuisante ou de neige silencieuse, et la saison terrible ne sera plus qu'une transition. Longtemps avant que les feuilles ne soient tombées, on voit paraître les bourgeons de l'an prochain. Ils grossissent lentement , mais sans cesse, dans leur étui fourré comme une pelisse, imperméable comme une toile gommée. Dès la fin de novembre, les tulipes sortent de terre. Elles savent qu'elles auront le nez gelé plus d'une fois avant Pâques, mais tant pis ! Les groseilliers, les lilas, les spirées sont aussi de braves petites plantes, toujours prêtes à risquer une feuille dehors, à la grâce de Dieu. La ronce tenace ne fait pas encore de nouveau feuillage, mais elle se cramponne à l'ancien : vous la voyez toute verte et riante sur les rampes abritées. Et le chêne, drapé comme un vieil hidalgo dans son manteau couleur amadou, jure qu'il n'abandonnera point cette défroque, à moins que le printemps ne vienne l'habiller de neuf. Rien n'est mort, rien n'est même endormi ; toutes les forces de la nature, refoulées par le froid, attendent un rayon de soleil pour se dégager et s'épandre. Qu'il nous vienne deux jours de beau temps, et quelques violettes dresseront la tête; les insectes tapis sous l'écorce rugueuse des vieux arbres dégourdiront leurs membres roidis; on entendra chanter le pinson, la mésange et le rouge-gorge familier ; le troglodyte, cette muscade ailée qui s'escamote perpétuellement elle-même, voltigera dans les aubépines du chemin.
M. Honnoré ne perdait jamais une occasion de pro-
mener ses élèves et de leur faire la classe en plein air. De ses deux fils, l'un avait quinze ans, l'autre quatorze ; les deux aînés de M- de Guernay étaient déjà de grands garçons de neuf et de huit ans. Il fallait que le temps fût bien froid pour que le savant et vertueux païen renfermât son petit monde autour d'un livre d'histoire ou d'un album d'architecture. Aussitôt qu'on pouvait sortir sans grelotter, on prenait la clef des jardins ou des champs.
Qui sait si le jour même où M. Jeffs épousa Madelon, M. Honnoré n'assistait pas avec ses chers petits à quelque chaste et innocent mariage entre les fleurs d'un coudrier ? Il aimait à étudier en leur compagnie tous les phénomènes qui manifestent la vie du grand Pan. La fleur mâle du noisetier, semblable à une grosse chenille poudreuse, laisse pleuvoir au gré du vent son pollen doré; la petite femelle, qui porte l'œuf ou le germe, épanouit ses pistils écarlates pour saisir au vol l'atome imperceptible qui doit la féconder. Le vieillard montrait le fait à ses élèves, il le leur faisait toucher du doigt, puis s'élevant jusqu'aux lois générales de la reproduction, il racontait les mariages divers qui s'accomplissent dans le règne végétal. Les uns secrets, mystiques, cachés dans la corolle d'une giroflée ou d'un lis; d'autres moins intimes, mais encore discrets, chez les coudriers, les maïs, qui se marient d'un étage à l'autre de la maison, même rue, même numéro, comme on écrit dans les affiches; d'autres enfin qui franchissent les obstacles et dévorent les distances : le chanvre mâle envoyant son pollen à l'autre bout du jardin; un dattier du midi de la France épousant à travers l'espace sa femelle plantée à Paris. M. Honnoré ne s'arrêtait point à la limite qui sépare les végétaux
du règne animal. Il abordait franchement, avec la chaste liberté de la science, les lois si admirables et si diverses qui assurent la perpétuité des espèces yivantes. Il remplaçait par des notions exactes les contes grossiers dont on berne l'esprit des enfants et les sottises plus dangereuses encore qui naissent spontanément dans leur imagination vers l'âge de la puberté. Il pensait que tout est bon dans la vérité, que tout est mauvais dans l'erreur, et que, même en matière d'éducation, il n'y a point d'utiles mensonges. Sa méthode n'était peut-être pas sans quelques inconvénients: je n'ai ni le loisir de la discuter ni la prétention de l'absoudre. Mais le visage de ses élèves ne fut jamais flétri par un sourire équivoque, il n'y eut jamais un repli honteux dans leurs jeunes cœurs.
La morale qu'il leur enseignait était assez belle et assez haute, quoique d'origine païenne. C'était la morale de Zenon, de Sénèque, de IMarc-Aurèle et des plus honnêtes gens de l'antiquité. Il ne la faisait pas découler des dogmes païens, quoiqu'il crût sincèrement à la mythologie; il ne la faisait dépendre d'aucune théorie métaphysique.
« La morale inébranlable, disait-il, est celle qui ne dépend que d'elle-même, et découle directement de l'idée du bien. Si j'habitue mes enfants à croire que le bien et le mal sont ce qui plaît ou déplaît à Jupiter, le jour où l'existence de Jupiter ne leur paraîtra plus démontrée, ils croiront qu'il n'y a plus ni bien ni mal. Or, qui peut démontrer mathématiquement l'existence de Jupiter? Toutes les mythologies ont un côté vulnérable; toutes les métaphysiques prêtent le flanc au scepticisme. Cherchons une morale qui se fonde, comme la géométrie, sur des axiomes indépendants,
puisque la morale, ainsi que la géométrie, doit servir à tous les hommes sans exception. «
La vieille Mme de Guernay se cuirassait de grands signes de croix au simple exposé de ces théories ; Mme Honnoré disait :
« On me perdra mes garçons! »
Hubert et sa femme faisaient aussi leurs réserves, mais chaque fois qu'il y avait une bonne action à entreprendre, une infortune à secourir, toute la maison était unanime et marchait comme un seul homme. C'est que les cœurs vraiment droits suivent tous la même pente, malgré les diverses impulsions de l'esprit. Ils partent des points les plus opposés et sont tout étonnés de se rencontrer au but.
Chrétiens et païens, tous les membres de la famille avaient embrassé du même cœur la grande utopie agricole. Ils savaient pourtant bien que, dans cette spéculation désintéressée, aucun d'eux ne s'enrichirait d'un sou. M. Champion, homme pratique, leur avait indiqué le moyen d'y gagner beaucoup d'argent.
« Si vous voulez que l'affaire soit bonne, avait-il dit, commencez par faire estimer votre ferme à un prix avantageux, soit quatre millions par exemple. N'avez-vous pas deux millions en terre, deux cent cinquante mille francs de matériel et de bétail, sans compter les bâtiments qu'on peut évaluer au même prix? Deux millions et demi, lorsqu'ils constituent l'apport du fondateur, valent cinq millions au point de vue de l'actionnaire : c'est la loi de la commandite. Si vous vous contentez de quatre millions , tout le monde vous trouvera généreux. Cette base posée, vous .cherchez un capitaliste qui vous fournisse aux mêmes conditions quelques millions d'argent liquide pour
acheter des terres au comptant : j'ai votre homme. Alors seulement nous nous mettons en devoir de lancer l'affaire. Nous créons un conseil d'administration composé de ducs, de princes, de banquiers, de hauts fonctionnaires, de personnages décorés par toutes les cours de l'Europe : les petites étoiles à la droite du nom propre font très-bien dans les prospectus. Nous annonçons qu'une riche compagnie s'est fondée sur le terrain le plus fertile de l'Est pour l'exploitation des cultures industrielles. Les grands propriétaires qui la composent, et qui daignent associer le public à des bénéfices certains, opèrent sur une base de huit mille hectares, quatre-vingts millions de mètres carrés ! Ils cultivent exclusivement le houblon, la garance, et même, en vertu d'un traité de commerce avec la régie des manufactures royales, le tabac!!! Nous n'avons pas la prétention d'apprendre au public la valeur énorme et toujours croissante du tabac. Contentons-nous de lui rappeler que chacun de nos huit mille hectares, abondamment fumé par le bétail de nos étables, doit produire chaque année une récolte de deux mille cinq cents kilogrammes de feuilles sèches; soit, pour le total de la production annuelle, vingt millions de kilos, quarante millions de livres, ancien poids! La culture du houblon, moins lucrative à coup sûr, mais éminemment propre à reposer la terre, ne rend pas moins de douze quintaux métriques de cônes secs, année moyenne, ou douze mille kilogrammes à l'hectare, près de dix millions de kilos sur l'étendue de cette ferme gigantesque. La garance enfin, notre pis aller, produit sur un hectare trois mille six cents kilos de racine colorante. Or, les terrains que nous exploitons sont loin de nous coûter quatre mille
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francs l'hectare, quand même on y joindrait le prix de construction de nos vastes et magnifiques bâtiments, l'achat d'un matériel incomparable et d'un bétail qui se compte par milliers de têtes. Le prix total de la grande ferme-modèle de l'Est ne s'élève qu'à trente millions, divisés en soixante mille actions de cinq cents francs chacune; il n'est pas impossible que le revenu annuel s'élève à plus de cent pour cent; il est difficile qu'il tombe au-dessous de vingt-cinq pour cent dans les mauvaises années !!!
a Voilà, poursuivit Champion, dans quels termes on lance une affaire en l'an de grâce 1841. Le public mord à l'hameçon, il s'arrache les actions, le Frauenbourg est demandé, il fait prime! Est-ce le moment de réaliser nos bénéfices? Pas encore. Attendons une année, et tâchons auparavant de distribuer quelque joli dividende. Le dividende est la plus éloquente de toutes les réclames. Le jour où une action de cinq cents francs a rendu soixante, elle vaut mille, quand même les soixante francs de dividende auraient été pris sur le capital. Ce jour-là, mon cher monsieur, vous vendez, vous tirez votre révérence à l'entreprise, et vous récoltez huit millions tout nets, non pas en tabac, ni en houblon, ni en garance, mais en bel et bon argent. C'est la grâce que je vous souhaite. »
Comme il n'y avait pas de sténographe au moulin, cette leçon de morale n'a jamais paru dans les œuvres complètes de M. Champion.
M. Honnoré la réfuta naïvement, sans même s'apercevoir qu'on lui proposait une infamie. Il prit la peine d'expliquer que tous les terrains n'étaient pas propres aux cultures industrielles, que ce genre d'exploitation réclamait des engrais fabuleux, qu'on entère-
mit jusqu'à soixante -dix mille kilos de fumier dans un hectare de tabac.
« Mon ambition, dit-il, n'est pas de forcer la production pour m'enrichir en quelques années, mais de créer un établissement qui puisse aider Frauenbourg à vivre, et servir de modèle à nos voisins.
— C'est bel et bon, dit le député, mais j'espère que vous accroîtrez votre capital, à vous? Cette spéculation vous rendra plus riche?
— Non.
— Vous augmenterez vos revenus, au moins?
— Pas d'un centime.
— Alors dans quel intérêt pensez-vous avons mettre une si grosse affaire sur les bras?
— Dans l'intérêt des autres hommes, que je ne sépare pas du mien. »
Peu de jours après cet entretien, l'élection du vertueux député attira un certain nombre de cultivateurs à la ville, et presque tous firent une visite au château. Un de ceux qui étaient à moitié convertis au système de M. Honnoré, lui dit en le quittant :
« Lorsque je vous écoute, je suis toujours de votre avis et il me semble qu'il n'y a rien à répondre. Mais aussitôt rentré chez nous, je trouve des raisons contre, et puis, comme vous n'êtes pas là, tout s'embrouille dans ma tête. Pourquoi donc ne mettez-vous pas vos idées par écrit? Voici l'hiver, on a du temps pour lire et pour penser ; et quand nous causerions un peu de tout ça en fumant notre pipe autour du poêle, les veillées ne nous paraîtraient pas plus longues ; au contraire! »
Voilà pourquoi M. Honnoré, son gendre Hubert et plusieurs de leurs amis se firent journalistes. De
temps immémorial, l'imprimeur Beyer publiait le jeudi et le dimanche les Petites -Affiches de Frauenbourg. C'était bien le journal le plus indépendant qui s'imprimât en France. Aucune loi restrictive, sans excepter les lois de septembre 1835, n'avait pu mordre sur lui, car il s'était toujours gardé de la politique comme du feu. La religion, la philosophie, la littérature, la peinture, l'opéra et généralement tous les sujets qui enflamment le cœur humain, le laissaient également froid. Si deux engrais plus ou moins recommandés entraient en lutte, il arborait le pavillon neutre. La garde nationale aurait arrêté Abd-el-Kader, la France serait devenue une puissance de premier ordre, M. Guizot aurait dit la messe aux Tuileries, sans éveiller son attention. Ses huit pages in-octavo sur deux colonnes étaient remplies invariablement par les annonces judiciaires {ab Jove principhim) et par une multitude d'avis à trois sous la ligne concernant les bestiaux à vendre et le grand déballage d'un magasin de Paris. Le tout en français et en allemand, pour la plus grande facilité des lecteurs : car on ne saurait trop admirer le désintéressement des princes français qui ont régné deux cents ans sur l'Alsace sans lui enseigner la langue nationale. Assurément ils s'attendaient tous à remettre cette belle province entre les mains de quelque Mathias de Teufelsschwantz, et ils voulaient la rendre telle que Louis XIV l'a prise en 1648.
La modeste feuille d'annonces, qui comptait soixante-dix abonnés à dix francs, devint le Moniteur de M. le maire. Elle n'agrandit point son format, mais elle doubla son volume une fois par semaine. Tous les dimanches, et souvent même le jeudi, elle publiait un
OU deux articles de M. Honnoré, traduits en allemand par M. de Guernay. Ce fut d'abord une série de conseils pratiques, qui n'avaient rien de commun avec la célèbre utopie. Je cite quelques titres pris au hasard,
« Ne tirons pas sur nos propres troupes : apologie du moineau, qui fait plus de bien que de mal. — Plaidoyer en faveur de la taupe : vivante, elle nous délivre des vers blancs; morte, elle nous donne le charbon. — Nécessité de couvrir les fumiers d'étable. — Construction des fosses à purin. — Semez en lignes! — Supériorité de la betterave blanche sur la rouge. — Exploitons nos tourbières et ménageons nos forêts ! c'est la richesse et la santé. — Recherches de deux pêcheurs des Vosges sur le repeuplement des cours d'eau. — Vache crottée donne peu de lait. — Mettez du sel dans la crèche! etc., etc. »
Bientôt on voit percer un petit bout d'oreille. C'est d'abord un article où l'on expose que la France a trenle-trois millions d'habitants d'après le dernier recensement, et cinquante-deux millions d'hectares. En supposant que la moitié du sol soit susceptible de culture, vous aurez vingt-sept millions d'hectares pour trente-trois millions d'individus. Qu'arrivera-t-il si chacun de nous s'obstine à devenir propriétaire foncier? Notre beau pays ne sera plus qu'un potager immense. Il faudra demander la viande aux étrangers qui nous la vendront cher.
Autre article sur la nécessité de la viande. Non-seulement elle renouvelle les forces du corps, mais elle fortifie l'intelligence. L'ouvrier nourri de laitage et de farineux s'énerve et s'abrutit.
En feuilletant la collection du journal (car elle existe encore), je trouve un peu plus loin une dissertation
piquante sur la manie des paysans alsaciens. Y a-t-il huit enfants dans la même famille? Chacun d'eux, le Code à la main, réclame son huitième en nature dans la succession paternelle. Ils couperont un hectare en huit, plutôt que d'aliéner la parcelle qui leur revient. De là, morcellement funeste, propriétés éparpillées sur le ban de plusieurs communes ; difficulté toujours croissante de la culture et de la moisson; il faut enjamber dix récolles pendantes sur pied pour aller prendre une demi-charretée de fruits mûrs. On cherche un remède à ce mal, on a trouvé un palliatif. Le palliatif au prochain numéro.
Déjà, dans plusieurs communes de l'Est, les propriétaires ont dû adopter, par raison d'ordre et d'économie, un système d'assolement régulier. Si je semais du trèfle et mon voisin de l'avoine, je ne pourrais rentrer mes deux premières coupes sans écraser deux fois l'espoir de sa moisson. C'est pourquoi Ton convient que cette année tout le monde sèmera du grain; l'an prochain, tout le monde fera des pommes de terre ou des betteraves; l'année d'après, on s'entendra pour mettre partout des plantes fourragères à la })lace des plantes sarclées. C'est logique et sensé; mais pourquoi s'arrêter en si beau chemin ? Puisqu'on fait un seul labour et une seule récolte pour tout le village, pourquoi semer et récolter à part? Ne serait-il pas plus simple et plus économique de semer en commun, de récolter en bloc et de partager les produits du sol au prorata des divers apports? Quelle réduction sur la main-d'œuvre! Les montagnards du Jura l'ont bien compris, et longtemps avant nous. Us mettent en commun le lait de leurs troupeaux, et partagent ensuite la récolte, c'est-à-dire les fromages !
J'arrête ici mes résumés, qui pourraient fatiguer un lecteur de Paris. Mais les articles de M. Honnoré ne fatiguaient point les villageois de l'arrondissement de Frauenbourg. Le traducteur, M. de Guernay, les commentait souvent par quelques réflexions de son cru. La tarentule littéraire avait piqué tous les amis de la maison, et personne ne venait plus au moulin sans apporter un article. Le docteur Gross était un savant modeste, comme on en trouve beaucoup en province: il publia un beau travail sur l'emploi hygiénique de riode comme préservatif du goitre. Giacomo Orlandi fit une ode ou plutôt une vocerata aux mânes de Napoléon et obtint un joli succès dans les campagnes. M. Benfeld écrivit un article un peu sautillant, mais juste et censé contre les rigueurs de l'enregistrement. L'excellent M. Giron, qui avait un jardin sur sa fenêtre, dissertait tous les huit jours avec une adorable bonhomie sur l'horticulture de chambre. M. de Mercier imprimait des madrigaux à Mme de Rambouillet, c'està-dire à la femme de l'avoué Lipmann : elle avait un œil vairon et de grandes prétentions à l'esprit. Pour ce qui est de notre ami Charles Kiss, il s'était réservé l'article Chasse. Je crois même qu'il commença neuf ou dix fois quelque chose sur l'empoisonnement des renards par la strychnine; mais toutes les fois qu'il était parvenu à rassembler une plume, une écritoire et une feuille de papier, on venait le chercher pour un traque en forêt, ou sa chienne Ladja déposait sur la paille une portée de douze petits, ou les enfants du serrurier voisin allaient dire à Mme Kiss que Ton avait abaissé le niveau de la rivière et que le poisson dansait dans la Frau.
L'important, c'est que le journal était lu et discuté.
dans les campagnes et que la grande idée faisait son chemin. Il n'y avait aucune opposition. Jeffs était à Paris ; son vieux père, qui gardait les trésors du Krottenweyer, ne s'occupait de rien : de tous les bruits du monde intérieur, l'oracle de la dive bouteille était le seul qui parvînt jusqu'à lui.
Un certain nombre de propriétaires vinrent offrir leurs hectares à M. Honnoré. Si je disais que l'intérêt public fut leur seul mobile, je prêterais à rire à quelques-uns de mes lecteurs. Il faut même avouer que les premiers terrains offerts à la communauté n'étaient pas les meilleurs du ban de Frauenbourg.
Les vendeurs de plein gré ne comptaient point parmi les citoyens les plus laborieux et les plus capables. Neuf fois sur dix, c'étaient des propriétaires découragés, qui abandonnaient la partie. Plus d'un avait des dettes jusqu'au menton et des hypothèques jusqu'aux oreilles. Les plus aisés et les plus fins cherchaient à bien vendre une terre mal située, à trop grande distance du corps de leur exploitation.
Un habile agriculteur de la banlieue répondit à M. Honnoré, dans son propre journal : « J'apprécie vos intentions, et je crois que votre système, si jamais il est appliqué, rendra service à beaucoup de paysans. Mais, mettez-vous à ma place! Je possède en tout un bien de campagne qui, vendu d'honnête homme à honnête homme, peut aller à cinquante mille francs. Nous vivons là-dessus, moi, ma femme et dix enfants. Je ne dis pas que nous ayons de quoi nous donner toutes nos aises, mais enfin nous sommes logés, vêtus et nourris. Supposez que je vende mon domaine, ou mieux, que je le fonde dans une grande propriété comme la vôtre : j'aurai deux raille deux cent cin-
quante francs de rente, c'est-à-dire de quoi mourir de faim avec toute ma famille. Il est vrai que je rentre en possession de mon temps et de ma liberté; mais qu'en faire? Prendre une ferme! A quoi bon me placer chez les autres quand je suis tout placé chez moi? Essayer d'une autre profession? Je n'en sais aucune, ni ma femme non plus, ni mes enfants. »
L'objection était sérieuse ; elle produisit un certain effet. M. Honnoré se hâta de répondre : « Le grand malheur de nos campagnes, c'est que les cultivateurs les plus capables raisonnent presque tous comme vous. Ils se croient bien prudents de songer à la récolte prochaine, et leur plus haute sagesse ne prévoit guère au delà. Mais, transportez-vous à dix années en avant, et examinons ensemble le sort qui vous attend, vous et les vôtres. Peut-être serez-vous encore dans la force de l'âge et continuerez-vous à mener votre train de culture; dans cette hypothèse, vos enfants vous restent sur les bras. Vous emploierez les garçons, c'est convenu ; vous trouverez en eux des ouvriers qui ne vous coûteront que la nourriture. Reste à savoir s'ils seront contents de leur sort. Vos filles travailleront chez vous comme servantes, et vous aurez ainsi plus de monde qu'il ne vous en faudra. Mais vous ne pourrez ni marier vos filles ni établir vos garçons, car il faudrait vendre des pièces de terre, démembrer votre propriété et vous dépouiller vous-même. Qui sait si vos garçons comdamnés à rester garçons, et vos filles obligées de rester filles, ne penseront pas alors que vous vous portez trop bien? C'est un sentiment monstrueux, mais qui se rencontre à chaque pas dans les villages. Je suppose, au contraire, que les infirmités s'abattent sur vous de bonne heure : il faut s'attendre à tout dans la rude vie
que vous menez. Vous abdiquez, vous prenez un grand parti, vous divisez votre bien en dix fractions de cinq mille francs chacune, après avoir stipulé, suivant l'usage, que chacun de vos enfants vous servira une pension. Mais comment espérer que ces jeunes gens voués à la misère rempliront leurs engagements envers vous? Leur premier mouvement sera de se marier. En un rien de ternps, ils seront écrasés de famille; le pain qu'ils vous doivent et qu'ils vous apporteront s'ils sont honnêtes, il faudra d'abord l'ôter de la bouche de leurs enfants. Je veux admettre que chacun d'eux aura doublé son capital par le mariage : on n'a pas encore trouvé le secret de nourrir beaucoup de monde sur un domaine de dix mille francs. Tenez pour certain qu'un bon tiers de votre postérité sera bientôt réduit à l'indigence. Si du moins un des dix pouvait arriver à la fortune! Il aiderait les autres et vous-même. Mais non. L'agriculture n'enrichit pas; elle nourrit. C'est une maxime qu'on ne saurait trop dire, trop écrire, trop imprimer, trop répéter sur tous les tons aux malheureux qui l'ignorent. La terre n'enrichit personne, excepté celui qui par fortune trouve un trésor enfoui dans son champ. Et quand nous disons qu'elle nourrit son homme, c'est à condition qu'il aura le jugement, le savoir, la santé, l'amour du travail et un capital raisonnable. Comprenez-vous maintenant que vous feriez très-bien d'enseigner à vos garçons un état plus lucratif ? Il n'y en a point de plus sain, ni de plus honorable, ni de plus agréable, à mon avis, que la culture pratiquée comme il faut. Mais on gâtera le métier si tout le monde s'en mêle. Il n'y aura jamais trop de forgerons, de menuisiers, de mécaniciens, d'ouvriers dans les arts utiles, parce que le champ de l'industrie est
infini ; il y a trop de cultivateurs en France, parce que le sol est limité. On va pousser les hauts cris, je m'y attends. On va dire que je prêche l'émigration des campagnes vers les villes, comme si la main-d'œuvre ne coûtait pas encore assez cher. Eh bien! oui, j'aime mieux voir monter le prix de la main-d'œuvre que voir tant de mercenaires illettrés s'atteler aux mancherons de la charrue comme on attelle les chevaux au timon. Quand les bras seront devenus assez rares, on commencera peut-être enfin à se servir des machines. Ou comprendra que l'homme ne doit pas être employé comme force, mais comme intelligence. Au lieu de trois millions de petits cultivateurs qui végètent dans l'ignorance et dans la gêne sous la griffe des usuriers, la France possédera dix mille exploitations florissantes, savamment dirigées, richement outillées, qui fabriqueront autant de blé, de viande et de vin qu'il en faut à trente-trois millions d'hommes, sans occuper en tout quatre cent mille paires de bras. Et ne croyez pas qu'en ce temps-là les campagnes seront désertes ! Le citadin viendra les embellir et les peupler dès qu'il aura gagné de quoi vivre. Yos enfants iront à la ville pour faire leur fortune; ils retourneront aux champs pour en jouir. »
J'ai encore transcrit cet article tout du long, au risque de faire bâiller mes lectrices. M. Honnoré n'était pas journaliste, cela ne se voit que trop. Un homme du métier aurait développé en vingt colonnes les idées que le capitaine entassait un peu confusément en cent lignes. Mais si vous prenez la peine de le lire d'un peu près, vous verrez sortir de ce chaos quelque chose de neuf. Ce philanthrope cassant, ce rêveur positif, cet utopiste hérissé de chiffres, n'était pas, à tout prendre,
un esprit vulgaire. Et si j'apprenais un jour que, dans le naufrage de sa fortune et de sa vie, un principe a surnagé, je n'en serais que médiocrement surpris.
Son affaire marcha bien jusqu'à l'arrivée des époux Jeffs, et même durant l'année qui suivit. Il s'arrondit d'environ quinze cents hectares en terres de diverses qualités, mais commodément situées et attenantes pour la plupart à son exploitation. Il ne les acheta pas trop cher ; peu de gens songèrent à lui demander des prix de convenance, puisqu ils devenaient ses associés par le fait. L'hectare lui coûta dix-huit cents francs en moyenne, ce qui formait un total de deux millions sept cent mille francs. Il paya cette somme, partie en numéraire, partie en actions de cinq cents francs signées de lui et de son gendre.
Rien de plus primitif que cette société digne de l'âge d'or, sans conseil d'administration, sans conseil de surveillance et même (je rougis de le dire) sans acte de société. Lorsque M. Honnoré délivrait des actions à un paysan contre 'une pièce de terre, il lui disait : « Je manie un capital de tant; vous y êtes, dès aujourd'hui, de tant pour cent; vous avez droit à tant pour cent sur les revenus. Nous réglerons chaque année, le 31 décembre. — C'est bon, c'est bon, disait l'autre en serrant ses papiers. Je sais que vous n'êtes pas capable de faire tort au pauvre monde. »
La défiance du paysan est proverbiale, mais on pourrait aussi faire un proverbe sur son aveugle confiance. Ne le voit-on pas tous les jours porter la dot de sa fille, le prix du remplaçant de son fils, son épargne de vingt années chez un notaire qui lève le pied dans la nuit? Lorsqu'un homme est connu pour honnête et riche, il peut faire main basse sur toutes les économies de son
arrondissement; à plus forte raison lorsqu'il a derrière lui, comme M. Honnoré, dix ans de conduite admirable et quelques milliers de services rendus.
Il n'eut pas même besoin d'appeler les capitaux : tout l'argent disponible de Frauenbourg afflua spontanément autour de lui. Il réalisa tout près d'un million dans un pays qui, comme chacun sait, ne thésaurisait guère. Sur le total de la recette (neuf cent quatre-vingtun mille cinq cents fr. en chiffres exacts), il employa un demi-million au payement des nouvelles terres; le reste fut dépensé en bétail, matériel et constructions. La ferme étant presque doublée, les anciens bâtiments ne suffisaient plus.
Le capital social, susceptible d'un accroissement indéfini, s'élevait alors à cinq millions six cent trenteun mille cinq cents francs, représentés par onze mille deux cent soixante-trois actions. La part de M. Honnoré et de son gendre était de quatre mille neuf cents actions, savoir : quatre mille pour leur apport en terres estimé deux millions de francs, cinq cents pour le matériel et le bétail qu'ils avaient mis à la masse, et quatre cents pour les bâtiments de leur ferme qui valaient deux cent mille francs au bas prix. Le reste du capital comprenait neuf cent quatre-vingt-un mille cinq cents francs reçus en espèces et deux millions deux cent mille francs, valeur totale des terres qu'on avait prises contre actions. En autres termes, MM. de Guernay et Honnoré n'ayant fait aucun acte de société, s'étaient naïvement constitués débiteurs d'une somme de plus de trois millions pour le plaisir de donner un grand exemple, et ils ne désespéraient pas d'élever leur dette au chiffre de quatorze ou quinze millions. Les actionnaires ne risquaient rien ; leur créance était ga-
rantie par la propriétéfoncière. Mais, en cas d'accident, les administrateurs risquaient tout. Us avaient sauvegardé les intérêts de tout le monde, excepté les leurs.
Quand notre ami Charles Kiss vint apporter à M. Honnoré sa petite fortune et celle de sa mère, il le querella sur son imprudence et l'accusa de jouer sans aucune chance de gain le patrimoine de sa famille. Pourquoi ne formait-il pas une société régulière, dans les termes établis par la loi?
« C'est bien simple, répondit M. Honnoré. Parce que l'affaire est encore à l'état d'embryon. Le jour où nous aurons nos huit mille hectares, nous prierons M^ Benfeld de s'asseoir, s'il en est capable, et de dresser un acte de société.
— Bon 1 mais si, en attendant, la société a des malheurs, qui est-ce qui sera ruiné? Vous seuls.
— De quels malheurs parlez-vous?
— Est-ce que je sais, moi?Une série de mauvaises années, par exemple.
— Si les récoltes sont mauvaises, les actions produiront peu, et nous nous serrerons tous le ventre. Mais le capital sera toujours là.
— Et s'il brûlait, le capital ?
— Les bâtiments sont assurés.
— Et si l'épizootie se mettait sur vos bêtes?
— J'ai assuré le bétail aussi. C'est cher, mais c'est plus prudent.
— Et si la compagnie faisait banqueroute?
— Nous sommes assurés à plusieurs compagnies. Le sinistre n'aurait pas grande importance, et l'on imputerait la perte sur les bénéfices de l'année. Vous voyez, mon ami, que nous ne sommes pas des enfants. Tout est prévu, tout est calculé pour garantir à nos amis et
à nous-mêmes un revenu modeste mais sûr, sans aucun risque pour le capital.
— Voilà qui va mieux, dit l'excellent Charles. Vous m'avez ôté un grand poids. Maintenant parlons d'autre chose. On dit que Jeffs est à Paris pour se marier. »
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