CHAPITRE XXV
M lIe Alex pleurait, c'était certain, déjà deux ou trois fois elle avait secoué la tête pour faire rouler plus vite deux larmes brillantes, qui étaient venues se suspendre à ses longs cils comme deux belles gouttes de rosée.
Pauvre Alex, était-ce encore sur la barbe blanchie de papa ou sur la robe noire de M rae Rose que tombaient ses grosses larmes, ou bien étaitce ?... était-ce? mais non, quelle bêtise, qu'est-ce que cela pouvait lui faire ? Elle devait au contraire en être très contente, son père l'avait dit, la fonderie valait beaucoup mieux que d'aller se faire manger par les sauvages, et M lle Alex n'était pas cruelle au point de désirer une mort semblable à son ami.
Mais alors, pourquoi cette figure navrée ?
Oh ! la drôle, l'étrange chose qu'un cœur de dix-huit ans ! Qui pourra jamais en deviner l'énigme, en débrouiller l'écheveau? Qui comprendra jamais rien à ses contradictions, car elle savait, M lle Alex, qu'elle eût arrosé de toutes ses larmes le départ de Théo, comme elle arrosait en ce moment, sans trop savoir pourquoi, sa résolution de ne point partir.
Pleurer, sans trop savoir pourquoi, est le fait du jeune âge, le cœur alors n'a pas encore appris à disséquer une à une ses impresssions multiples, à les appeler de tel ou tel nom, et M ,le Alex eût été bien embarrassée de définir la raison de ses
larmes, de son indignation, de sa colère... Elle ne savait qu'une chose, c'est que Théo avait préféré la fonderie aux païens, le bien-être aux privations, les richesses, la famille au dépouillement et à l'exil ; mais elle n'en souffrait pas pour ellemême, oh ! non, c'était pour sa vieille amie, pour M me Rose, à qui cela avait fait un si grand chagrin, sa déception n'était que l'écho de la sienne. L'eût-elle trouvée joyeuse, contente, elle eût été joyeuse, cont...
Non, non, ce n'était pas vrai, elle n'eût pas été contente, parce que... parce qu'elle ne pouvait plus admirer son ami Théo !
Et les mains réunies, sa jolie figure inondée de larmes, M Ue Alex regardait s'évanouir et disparaître l'auréole dont son imagination d'enfant avait couronné le futur martyr missionnaire, exactement comme elle avait vu tout à l'heure s'évaporer et mourir les petits nuages qu'elle suivait des yeux.