CHAPITRE XXIX
s'y accouda une seconde, puis vint s'asseoir à sa place accoutumée, aux pieds de la vieille femme.
— Oui, continua celle-ci, des choses bien touchantes, et ça lui faisait du bien d'en parler, ça lui desserrait le cœur, parce qu'elle pouvait pleurer vers moi, sans se gêner. Oh ! comme elle a pleuré le jour où son aîné s'est décidé à quitter ses chers livres pour entrer à la fonderie ; mais ce n'est pas en vain qu'il a fait ce sacrifice, non, ce n'est pas en vain, Dieu le bénira, on n'est pas un bon fils sans recevoir sa récompense, et je suis sûre qu'à cette heure il est content d'avoir fait son devoir, et c'est déjà une récompense que d'être content, n'est-ce pas, ma mie 1
Une belle larme, bien limpide et bien ronde, qui vint tomber sur la vieille main de nourrice, fut la seule réponse qu'elle reçut.
— Est-ce que tu pleures, ma fille, est-ce que tu aurais un chagrin? dis-le-moi, ma mie.
Et, tout en parlant, la vieille femme se penchait anxieusement et prenait entre les siennes les petites mains de M lle Alex, qui avait caché sa figure dans les genoux de nourrice et qui pleurait comme s'il ne lui restait plus d'espoir ni pour ce monde ni pour l'autre.
— Là, là, ma fille, dis-moi ta peine, raconte à vieille nourrice ce que l'on t'a fait. Non, ne pleure pas ainsi, ça me fait mal.
Et, de ses deux mains tremblantes, la pauvre
femme essayait de relever le petit minois enfoui dans son tablier.
— Est-ce maman, dis, ma chérie, y aurait-il de nouveau quelque chose entre elle et toi?
Alex secoua impatiemment la tête.
— Non, non, personne ne m'a rien fait ; c'est moi, moi seule; je pleure, je pleure parce que je suis méchante, et je ne sais pas comment faire pour changer ; ils sont tous meilleurs que moi, tous.
— Oh ! n'est-ce que cela? s'écria nourrice, pendant que sa vieille figure s'illuminait d'un sourire.
— Mais je suis malheureuse, s'écria Alex, estce que cela ne te fait rien ?
— Ma mie, écoute-moi, quand tu étais petite, dès que tu avais le plus léger bobo, tu courais le montrer soit à moi, soit à M. Edouard, mais aujourd'hui tu es grande et tu sens bien qu'il ne suffit plus pour te guérir que l'on souffle sur ton mal, tu sens qu'il faut pour te soulager quelqu'un de plus puissant que papa ou nourrice. Va h ce Quelqu'un, ma mie, sans crainte qu'il te repousse, dis-lui que tu te sens méchante et que tu en es malheureuse, dis-lui qu'il te rende bonne, et il le fera, oui, il le fera, je le sais.
11 y eut un silence, pendant lequel vieille nourrice ne cessa de caresser les blonds cheveux de M ,,e Alex.
CHAl'lTUE XXIX 221
Mais, nourrice...
— Et bien, mon agneau?
— Si j'ai été injuste, si j'ai eu de mauvaises pensées...
— Ma mie, Il change aussi les pensées.
— Mais..."
Nourrice attendit en vain la fin de la phrase, M Ue Alex venait de sauter sur ses pieds et quitta la chambre sans avoir rien ajouté.
Le salon était désert, la terrasse silencieuse.
— Papa et Théo sont aussi descendus au jardin, pensa-t-elle ; et, rentrant dans la pièce obscure, elle alla s'asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre grande ouverte, appuya sa tête à la paroi et ferma les yeux.
Pauvre Alex, elle était bien fatiguée, la tête lui faisait mal et le cœur lui battait si drôlement qu'elle avait envie de pleurer et de rire tout à la fois, et le chagrin et la joie, la joie la plus douce et la plus inconnue, se bataillaient ce pauvre petit cœur et le faisaient sauter comme un fou.
Non, jamais elle ne trouverait pour elle d'épithètes assez dures, assez injurieuses, son répertoire n'en contenait pas ; et plus elle s'abaissait, plus elle diminuait dans son opinion, plus son ami Théo grandissait à ses yeux. Oh ! comme c'était bon de pouvoir l'aimer comme avant et l'admirer beaucoup, beaucoup plus encore ; et ce n'était que juste, et elle en avait le droit, bien plus
que cette petite étrangère d'Irène, qui voulait se mêler d'en faire autant, sans même le connaître, et que Nini lui...
En ce moment, un joli rayon de lune qui, depuis un instant, jouait à cache-cache entre les rameaux d'un rosier grimpant, se mit à caresser doucement le menton de M lle Alex, puis il fit l'ascension de son petit nez et soudain, comme pour se venger de son indifférence, il baisa ses paupières closes qui s'ouvrirent brusquement.
M ,le Alex sourit, le baiser d'un rayon de lune n'a rien d'effrayant, au contraire, et, pendant qu'elle considérait cet œil clair et tranquille qui la regardait si gentiment du haut du ciel, elle entendit des pas se rapprocher et distingua bientôt la voix de papa, à qui une autre voix ne tarda pas à répondre.
M ,,e Alex ressauta, tendit l'oreille et, tout à coup, se trouva debout au milieu du salon obscur, et, avant que M. Délie et Théo eussent gravi l'escalier, le salon était vide, M 1,e Alex venait de s'enfuir à toutes jambes ; mais au lieu de se diriger dans sa chambre ou chez nourrice, elle était descendue quatre à quatre l'escalier intérieur, avait poussé la porte d'entrée et, toujours courant, était arrivée dans l'avenue de peupliers où elle ralentit aussitôt le pas et se mit à se promener d'un air aussi calme et aussi posé que si elle n'eût fait autre chose de toute la soirée.