CHAPITRE XXXV
— Les lui a rendues chaque matin.
M. Délie, à demi suffoqué, souleva son chapeau.
— Oui, mon cher, cela a suffi, et nous voilà en face d'un affreuse catastrophe.
— Voyons, Alphonse, sois sérieux.
— Est-ce que je ne le suis pas ?
— Mais... mais quel âge a-t-elle ?
M. Alphonse sourit.
— Quelle piètre mémoire ! fit-il; douze et deux, quatorze, et cinq, dix-neuf, c'est bien le compte, je crois.
M. Délie passa la main sur son front.
— Ce n'est presque pas possible, murmura-t-il, comme le temps passe î et tu es sûr de ce que tu dis?
— Sûr? Je voudrais être aussi sûr de ta place en paradis que je suis certain que nous aurons une noce avant la fin de l'été; mais je l'ai su avant eux, ajouta le petit docteur, en se rengorgeant de plaisir. Tu sais, reprit-il, que j'ai toujours été très romanesque, et j'ai suivi cette petite affaire avec beaucoup d'intérêt.
— Mais elle est trop jeune, trop enfant.
— Trop jeune ! ah ! ne dis pas cela ; si tu savais les regrets de Catherine d'avoir perdu loin de moi quinze belles années.
M. Délie sourit.
— Il est vrai, fit-il, que personne ne m'inspire autant de confiance que Théo. Il s'est montré si
brave, si dévoué pour sa mère; oui, je voudrais que mes fils devinssent tous des Théo.
— Ça, c'est de l'indiscrétion, s'écria le docteur, il faudra te contenter d'un seul.
— Pourvu que ce seul soit bientôt guéri, soupira M. Délie.
— Te voilà bien, tu le voudrais déjà au bureau, à tes cotés.
— Non, non, pas du tout, seulement je lui trouve très mauvaise mine pour un convalescent et l'air horriblement triste pour un amoureux; il n'a pas dit deux mots pendant ma visite, ce matin.
— Ne t'inquiète pas; si ta visite ne lui a pas fait grand bien, celle d'Alex va le guérir complètement...
Pauvre Alex, elle n'avait certes pas l'air de quelqu'un qui porte avec soi la guérison, car elle s'acheminait vers la maison grise, sa petite tête penchée très bas et d'un pas qui se ralentissait de plus eivplus à mesure qu'elle approchait. Et pourtant, elle allait revoir son ami Théo !
Tout à l'heure, oncle Alphonse était venu lui dire, d'un air qu'il essayait de rendre innocent: « J'ai permis à Théo de se lever, tu peux lui faire une visite, si tu en as envie, s'entend. »
Sans dire mot, M lle Alex était rentrée dans sa chambre, d'où elle n'avait pas tardé à ressortir.
Mais, à sa vue, oncle Alphonse avait poussé du coude M. Délie, et sa petite moustache s'était