CHAPITRE VII
En disant ces mots, M. Délie cherchait à dégager son cou des petits bras qui s'y enlaçaient.
— Jamais je n'en viendrai à bout, nourrice, il faut que tu m'aides.
.Alors on essayait de persuader, de raisonner M 1,e Alex, mais tous les arguments du monde n'avaient d'autre résultat que de resserrer les petites mains cramponnées autour du cou paternel. Il fallait se décider à employer le seul langage . qu'elle comprît, l'enlèvement de force, pendant que papa se hâtait de fuir, pour ne pas entendre les méchants cris de bébé.
Et cela se répétait chaque jour, et c'était chaque jour nouveau bonheur d'être ensemble et nouveau chagrin de se quitter.
Et ainsi l'hiver passa, un hiver très froid, très sombre, très humide au dehors, mais au dedans tout plein de lumière, de chaleur et de joie. Et bébé Alex, qui n'avait plus la permission d'attendre papa vers la grille, l'attendait maintenant derrière les carreaux, d'où nourrice lui faisait admirer la belle neige qui avait habillé de blanc les deux versants de la vallée et faisait ressembler les peupliers de l'avenue à une procession de néophytes.
Mais l'admiration n'était ni de l'âge ni du goût de M Ue Alex, elle ne tardait pas à se chercher d'autres distractions, soit en coiffant nourrice, soit en lui fermant et lui ouvrant les yeux, soit en faisant
de ses petits poings une musique enragée sur les carreaux de la fenêtre.
Et puis, tout à coup, la chère figure de papa se montrait au fond de l'allée, et c'était des cris et des trépignements, jusqu'au moment où il la serrait dans ses bras.
En faut-il plus pour rendre toute une maisonnée heureuse et contente ?
GHAEITRE VIII
Au rude hiver venaient de succéder les premiers jours de printemps, et bébé Alex, comme le petit oisillon qui sent pousser ses ailes, ne voulait plus de sa cage ; c'était le ciel bleu, le grand air, l'allée de peupliers, la terrasse qu'il lui fallait; c'était la pelouse et les petites étoiles d'or, dont elle était parsemée, que ses mains voulaient moissonner pour en remplir le tablier de nourrice. Et comme l'air était doux et que le soleil faisait fête à la pauvre terre si longtemps refroidie, on se hâtait de satisfaire aux désirs de M 1,e Alex, et quand papa revenait de la fonderie, c'était de nouveau vers la grande grille qu'elle accourait à sa rencontre, pour l'emmener à sa suite butiner dans la pelouse les fleurettes nouvellement écioses.
Et pendant qu'il la regardait trottiner de droite et de gauche, cueillant, arrachant, se retournant pour rire de plaisir, pendant qu'il écoutait le gentil gazouillement de son active petite langue, il sentait son cœur battre de joie et de crainte, tout à la fois ; de joie, d'être en possession de la plus jolie fleur de la pelouse, de crainte, parce que c'est si fragile, une fleur.
— Monsieur Edouard, dit nourrice un matin, je crois que nous ne sortirons pas aujourd'hui, nous sommes un peu enrhumée.
M. Délie abandonna son journal et fixa sur nourrice un regard pénétrant.
— Tu es sûre que ce n'est qu'un rhume, nourrice?
— Oui, monsieur Edouard, tout à fait sûre. .
Au lieu de reprendre sa lecture, M. Délie se dirigea vers la chambre où bébé s'amusait et qui, à la vue de son père, laissa là ses jouets et courut se jeter dans ses bras.
— Papa, papa !
La petite voix était légèrement rauque et papa, sans être inquiet, quitta la maison un. peu moins heureux que d'habitude.
A son retour bébé dormait. Il s'assit près de la couchette rose et prit une de ses mains.
— Je crois qu'elle a de la fièvre, nourrice.
— Non, non, monsieur Edouard, les enfants ont souvent un peu chaud en dormant.
En cet instant, petite Alex ouvrit les yeux, mais au lieu de sourire à papa, elle se mit à tousser et à pleurer d'une voix étrange, qu'il n'avait encore jamais entendue et qui le remplit soudain d'une inexprimable angoisse.